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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 04:55
Peter Guttridge : Des hommes dépourvus de sentiments (Rouergue Noir, 2016)

De nos jours à Brighton, sur le littoral sud de la Grande-Bretagne. Depuis deux ans sur la touche, l'ancien commissaire Bob Watts est parvenu à se faire élire Préfet de Police. Son ex-adjointe Kate Hewitt lui a succédé à la tête du commissariat. Sarah Gilchrist reste sans nul doute l'inspectrice la plus performante de la police de Brighton. La jeune femme fut naguère l'amante de Bob Watts. Sarah a choisi un assistant à sa mesure, Bellamy Heap. Il vient d'être promu inspecteur. S'il a l'air fluet, s'il rougit parfois, il est intelligent, cultivé et il possède un bon instinct d'enquêteur. Tout l'opposé de Donald Donaldson, leur collègue obtus et peu actif, gradé à l'ancienneté. Des affaires de magie noire bidon, de tirs sur des mouettes et de vols de cuivre constituent les missions quotidiennes du service de police.

Cette fois, c'est à un cas de profanation de tombe nocturne que doivent s'intéresser Sarah et Heap. Il leur est assez facile d'identifier le suspect. Bernard Rafferty, soixante-trois ans, est le directeur du Royal Pavilion, lieu historique, bâtiment emblématique de Brighton. Le duo de policier l'interroge : il se montre hautain, méprisant. Sarah et Heap découvrent des squelettes habillés dans une pièce de sa maison. Un drôle de fétichisme qu'il assume. Pour Rafferty, son comportement n'a rien d'anormal. Pourtant, il semble avoir profané au moins deux cent cinquante tombes, entassant quantité d'ossements au sous-sol du Royal Pavilion parmi les archives et objets non exposés. Les deux policiers visitent ces tunnels inutilisés. Ils y trouvent des œuvres hindoues, probablement issue du temple d'Angkor Wat.

À l'autre bout du monde, Jimmy Tingley voyage en Asie. Ami de Bob Watts, il a appartenu aux services secrets. En 1978, il fit partie d'un commando intervenant au Cambodge, au temps du dictateur Pol Pot. Officiellement, il s'agissait de récupérer trois marins anglais, enfermés dans la prison S21. Pas difficile pour des soldats chevronnés, face à des jeunes gardiens peu aguerris. Mais la mission ne se déroula pas comme prévu. Car Tingley voulut ramener une jeune métis franco-cambodgienne qu'il connaissait fort bien. Les autres baroudeurs disparurent, tandis que Tingley se débrouillait pour s'en sortir. Trente-cinq ans plus tard, il s'aperçoit que Rogers et Howe, ses anciens partenaires ne sont pas morts. Il est encore temps de régler quelques comptes, en souvenir de Michelle.

Si le but de Tingley est Siem Reap, près du site d'Angkor, il doit avant tout s'adresser à Sal Paradise, un caïd mafieux régnant sur les trafics au Cambodge depuis plusieurs décennies. À Brighton, alors que Bob Watts est contacté au téléphone par Tingley, les policiers Sarah et Heap s'interrogent sur l'attitude d'une Asiatique, Prak Chang, qui paraît chercher la trace de son fils, Youk. Un agent du FBI spécialisé dans les trafics d'œuvres d'art se joint à la police locale pour faire la lumière sur une possible filière en provenance du Cambodge. Sarah n'est pas insensible au charme de cet Américain. La piste du magasin d'antiquité suivie par Bob Watts, pour son ami Tingley, est incertaine. Un cadavre est retrouvé dans un tunnel muré du Royal Pavilion. L'affaire va bientôt prendre la bonne direction…

Peter Guttridge : Des hommes dépourvus de sentiments (Rouergue Noir, 2016)

Après “Promenade du crime”, “Le dernier roi de Brighton” et “Abandonnés de Dieu”, voici un nouvel opus de Peter Guttridge ayant pour principal décor la ville côtière de Brighton. Toutefois, cette aventure nous permet de voyager beaucoup plus loin. Car c'est l'histoire du Cambodge au 20e siècle qui constitue le socle de l'intrigue. Les Khmers rouges et leur chef Pol Pot (1928-1998) ont laissé l'image d'un régime pratiquant la terreur, la torture et la destruction. Bien longtemps après, le pays ne s'en est toujours pas vraiment remis.

Le site d'Angkor Wat est protégé par les instances internationales. Mais on peut supposer que des trafics d'œuvres rares, venant d'autres temples enfouis dans la jungle, ont cours malgré tout. Les collectionneurs ne manquent jamais, allant jusqu'à plaider (tel Rafferty) que la préservation d'un patrimoine précieux n'est pas du vol. Comme le précise l'agent du FBI, le trafic d'antiquités ou de n'importe quoi participe au blanchiment d'argent sale et à l'évasion fiscale, les truands sachant se diversifier. Et se donner des façades respectables.

Le double récit est particulièrement habile. D'un côté, nous suivons Tingley au Cambodge, avec ses recherches actuelles et ses souvenirs mouvementés du passé. De l'autre, nous observons les tribulations de quelques membres de la police de Brighton. Il ne s'agit pas strictement d'un roman d'enquête, même s'il y en a une. Tant de perversions semblent coutumières dans cette ville ! C'est plutôt le contexte global qui offre une véritable force à l'histoire, rythmée et très convaincante, avec de l'émotion et des sourires. Excellent.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 04:55

Au début des années 1950, Philip Marlowe est détective privé à Los Angeles. Cet été-là, une belle cliente blonde aux yeux noirs se présente à son bureau du Cahuenga Building. Originaires d'Irlande, Clare Cavendish collabore avec sa mère, Mme Langrishe, qui a fait fortune en Californie dans les parfums. Clare est mariée à Richard Cavendish, un oisif qui joue au polo et avec ses conquêtes. La riche jeune femme avait un amant, Nico Peterson, disparu depuis environ deux mois. S'avouant séduit par sa cliente, Marlowe accepte de le rechercher. Dans le quartier où habitait Nico Peterson, et au bar qu'il fréquentait souvent, le détective apprend que deux Mexicains sont également sur la piste de celui-ci.

Le flic Joe Green ne tarde pas à renseigner Marlowe : Peterson est mort une nuit près du Cahuilla Club, un établissement huppé de Bay City, renversé par une voiture ayant pris la fuite. Marlowe se rend chez les Cavendish, une grandiose demeure d'Ocean Heights, afin d'annoncer la nouvelle à Clare. Il y croise le jeune demi-frère de celle-ci, Everett Edwards, et le mari de sa cliente. La jeune femme ne paraît pas bouleversée par le décès de son amant. “Ce qu'il y a, Monsieur Marlowe, c'est que je l'ai vu l'autre jour dans la rue. Il n'avait pas du tout l'air mort” explique-t-elle. Le détective se doutait bien qu'elle lui taisait une partie de ses motivations. Maintenant, elle affirme vouloir juste retrouver Peterson.

Après avoir consulté le rapport sur l'accident mortel, Marlowe se rend au Cahuilla Club. Il est reçu par le directeur, qui se montre courtois, limitant son propre rôle dans ce cas. Le détective peut s'étonner qu'il lui consacre autant de temps, alors que le directeur est très sûrement occupé. C'est ensuite Mme Langrishe, la mère de Clare, qui fixe rendez-vous à Marlowe, sans doute informée par son gendre. Une femme de caractère : “Il y avait chez elle quelque chose que je ne pouvais m'empêcher d'apprécier. Une certaine force morale.” Elle le met en garde : “Soyez prudent, Monsieur Marlowe, me conseilla-t-elle. À mon avis, vous ne savez pas à qui vous avez affaire.” Sans préciser d'où viendra le danger.

Le détective rencontre Mandy Rogers, vague actrice venue de Hope Springs dans l'Iowa, dont Peterson était plus ou moins l'agent. Puis il va croiser Lynn Peterson, la sœur de Nico. C'est alors que surgissent les deux Mexicains, qui n'ont rien de mauviettes. Le pugilat se termine par un KO de Marlowe. Entre-temps, Lynn semble avoir été enlevée par le duo de Mexicains violents. S'il peut compter sur Joe Green, le détective est obligé de faire appel au flic Bernie Ohls pour la suite. Alors que Marlowe devient plus intime avec Clare, il est "invité" par le caïd Lou Hendricks. Ce dernier a de bonnes raison de chercher Peterson, lui aussi, mais le détective refuse son offre de l'engager pour une somme rondelette. Son enquête lui réserve encore bon nombre de surprises…

Benjamin Black : La blonde aux yeux noirs (Éd.10-18, 2016) – Philip Marlowe –

Philip Marlowe, le détective privé créé par Raymond Chandler (1888-1959), symbolise la mythologie de ce genre de personnages. Même s'il peut évoquer d'anciens amis, tels Terry Lennox ou Linda Loring, même s'il s'amourache ici de Clare Cavendish, c'est avant tout un héros solitaire. D'ailleurs, il donne une intéressante définition imagée de son existence : “Pour vous, une vie solitaire est inimaginable. Vous êtes comme un de ces gros bateaux de croisière sur lesquels se bousculent des kyrielles de marins, de stewards, de mécaniciens, de mecs en uniforme pimpant avec casquette à galons. Il vous faut tout ce personnel, sans parler des belles gens tout de blanc vêtus qui jouent à divers jeux sur le pont. Mais voyez-vous ce petit skiff qui s'éloigne vers l'horizon, celui à la voile noire ? Ça, c'est moi. Et moi, là-bas, je suis heureux.”

La Californie des années 1950 que Marlowe sillonne dans son Oldsmobile, entre bars aux allures de pubs et quartiers huppés : Benjamin Black ne trahit nullement les bases de l'œuvre de Chandler. Étant originaire de Wexford, sans doute y ajoute-t-il une dose de son Irlande natale. Pour le reste, on retrouve avec bonheur les caractéristiques des “romans de détectives”, entre enquête sinueuse, amis flics, adversaires sournois ou dangereux et ambiance sombre. Sans oublier l'indispensable “femme fatale”, bien entendu. Très jolie réussite que cette version revisitée des aventures de Philip Marlowe.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 04:55

En cette fin novembre 1888, Sherlock Holmes est fortement déprimé. Il est nécessaire que le docteur Watson revienne au 221B Baker Street, afin de veiller sur son addiction. Quand il reçoit une mystérieuse lettre de France, Holmes retrouve son dynamisme. Une artiste française y évoque le cupide comte Pellingham. Par son frère Mycroft, Holmes n'ignore pas que l'aristocrate est impliqué dans le vol d'une statue antique à Marseille. Une affaire qui a causé quatre morts, dont le détective refusa de s'occuper. Holmes et Watson partent sans délai pour Paris. Émeline La Victoire y est très connue dans les cabarets-spectacles, sous le pseudonyme de Cerise Chérie. Une dizaine d'années plus tôt, elle eut une brève liaison avec le comte Pellingham, marié par ailleurs. C'est ainsi que naquit leur enfant, Émile.

Qu'ils soit élevé par le comte et son épouse, c'était un arrangement bénéfique pour Émile. Mais Émeline est inquiète pour son fils. Jusqu'à présent, elle put le rencontrer une fois par an, grâce au valet français du comte, Pomeroy. Cette année, on le lui interdit. Si Holmes accepte d'enquêter, il s'aperçoit bientôt qu'il n'est pas seul sur l'affaire. Après un incident visant Watson au Louvre, les deux Anglais se rendent à Montmartre, où Émeline se produit au "Chat Noir". Lorsqu'une situation chaotique entraîne une bagarre, un détective nommé Jean Vidocq intervient. Il prétend être un descendant du célèbre François-Eugène Vidocq. La police française l'a chargé d'enquêter sur le vol de la statue antique. Probablement est-il l'amant d'Émeline La Victoire. Il s'agit surtout d'un rival pour Sherlock Holmes.

Le détective britannique préfère garder un œil sur ce douteux Jean Vidocq. C'est ainsi que tous quatre, Holmes et Watson avec Émeline et l'enquêteur français, rentrent en Grande-Bretagne. Au club Diogène où ils ont rendez-vous, l'omnipotent Mycroft Holmes révèle à son frère cadet et à Watson où l'on cache Émile. Le duo doit se rendre dans le Lancashire, au nord de l'Angleterre, dans la demeure du comte Pellingham, sous une fausse identité. Holmes se déplacera en fauteuil roulant, déguisé en expert en art. Outre la statue volée, il devra également se renseigner sur la mort récente de trois enfants. Les victimes, bien que mineures, étaient employées dans l'usine de filature de soie du comte. Pendant ce temps à Londres, Émeline et Jean Vidocq devraient bientôt retrouver le petit Émile.

Chez le comte Pellingham, le beau-père américain de celui-ci se montre plus aimable que le suspicieux majordome Mason. Dans cette maison labyrinthique, bien que très surveillés, Holmes et Watson parviennent à interroger le valet français Pomeroy. Mais la mort frappe certains habitants de la demeure, et Holmes estime que rien n'est encore réglé : “Jusqu'à ce que j'aie démêlé la situation ici et envoyé le comte derrière les verrous, [Émile] risque d'échapper à notre protection, et d'être rendu à ses persécuteurs. Il est particulièrement vulnérable maintenant…” S'il peut compter sur le jeune coroner local et sur son épouse, Holmes va devoir affronter des adversaires qui ont bien des secrets à masquer…

Bonnie MacBird : Une affaire de sang (City Éditions, 2016) ─ Sherlock Holmes ─

Quantité d'auteurs ont pastiché, tout en respectant le canon holmésien, l'œuvre de Conan Doyle. De tels personnages ne peuvent qu'inspirer les romanciers, cherchant à se montrer aussi subtils que le créateur de Sherlock Holmes, pour élaborer des intrigues d'un niveau comparable. Riche en contrastes sociologiques, l'ère victorienne s'avère aussi fort tentante à utiliser. Londres au temps de Jack l'Éventreur, Paris à l'époque du Montmartre festif où l'on croisera Toulouse-Lautrec, la campagne anglaise du Lancashire éloignée de la capitale, autant de décors où nous entraîne cette énigmatique histoire. Avec des rebondissements à foison, et des protagonistes auxquels on ne saurait toujours accorder sa confiance.

Si l'auteure américaine n'insiste pas trop sur ce point, Holmes et Watson sont tous deux âgés d'environ trente-cinq ans : un duo d'enquêteurs plein d'énergie et d'initiatives, d'une belle témérité, capables de supporter les chocs. Détail sans importance : la présentation du Vidocq légendaire est plutôt approximative, et même erronée. Par contre, la cinquième partie du récit est intitulée “Une ténébreuse affaire”, comme le roman de Balzac souvent considéré comme une des premières histoires policières. C'est avec un réel plaisir qu'on lit cette aventure agitée de Sherlock Holmes, version Bonnie MacBird.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 04:55

Un homme et un enfant attendent un avion à l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal, le jour de la Saint Jean-Baptiste, date de la fête nationale du Québec. Ils sont en avance, le vol n'arrivera qu'à 16h30. Elias est un colosse décharné, probablement âgé d'une quarantaine d'années. Avec lui, un gamin blond de sept ans à l'air angélique, portant un sac à dos vert : le petit Sasha. Ils ne sont visiblement pas très argentés. Dans l'atrium, l'enfant lit le livre qu'il a apporté avec lui, tandis qu'Elias se débrouille pour lui trouver à manger. Puis tous deux se cachent quelques minutes dans un local de service. Afin de se laver tant soit peu, et le temps de vérifier que la blessure d'Elias n'a pas suppuré.

Car l'homme et l'enfant qu'il protège sont en fuite. Ils ont vécu durant plusieurs années au cœur des bois, dans une cabane isolée. Abandonnant sa vie précédente, Elias Wallach a élevé Sasha aussi correctement qu'il le pouvait, lui inculquant une éducation de base. Les voix intérieures qui hantent Elias le culpabilisent parfois. Il se souvient que même avec sa compagne Suzanne, dans la banlieue de Washington, il avait beaucoup de mal à laisser poindre des sentiments affectueux. Dans son métier, Elias était le meilleur. Ça n'autorisait pas à manifester la moindre émotion. Et puis, il promit à Luana, la mère de Sasha, qu'il s'occuperait de l'enfant le temps qu'il faudrait. Parce que cette fois, il le fallait.

Ce jour-là, elle doit revenir auprès d'eux, mais sera-t-elle au rendez-vous ? “Luana avait manqué les deux rencontres précédentes, la première dans un petit aéroport du Vermont, la seconde dans une ville obscure du Missouri. Montréal était le dernier point de chute qu'ils avaient établi avant de se séparer.” Brièvement esseulé, Sasha est repéré par un agent de l'aéroport, l'androgyne Henri. Il le conduit à son collègue de la sécurité, le vieux Paul. Pas si grave, puisque l'enfant et Elias sont clairement un fils et son père. Mais il faut des pièces d'identité que l'adulte ne possède plus. Ils vont bénéficier des circonstances, tandis qu'Henri leur offre ce qu'il peut. Une sorte de porte-bonheur, peut-être ?

Toutefois, l'attente de Sasha et d'Elias risque de se prolonger. Elias a certainement besoin de se requinquer avec un peu de nourriture. Autant du fait de sa blessure qu'à cause de la nervosité qu'il éprouve. Il se peut que Luana ait oublié cet ultime rendez-vous. Surtout, il est bien conscient d'avoir encore des gens à leurs trousses. Ceux qui les pourchassent ne renoncent jamais : ayant été des leurs, il le sait parfaitement. Si on l'attaque par surprise, il espère être en mesure de réagir, de protéger Sasha, encore et toujours…

Martin Michaud : S.A.S.H.A. (Kennes Éditions, 2015)

Né en 1970 à Québec, vivant à Montréal, Martin Michaud a été récompensé par le Prix Saint-Pacôme en 2011 et en 2013, par le Prix Tenebris en 2014. Il apparaît comme un des plus solides auteurs québécois d'aujourd'hui. Ses livres sont désormais bien diffusés en Europe francophone.

Ce roman court est un bon moyen de découvrir son œuvre. Selon la quatrième de couverture : “une intrigue au confluent du roman noir et de la science-fiction” ? Pas exactement, il s'agit d'un suspense anxiogène. Rapidement, on comprend que le sort d'un enfant, peut-être un peu différent de la moyenne, est en jeu. Les portraits de Sasha et celui d'Elias se dessinent progressivement, grâce à des retours sur leur passé. On se gardera d'en dire trop là-dessus, bien sûr. Condensée sur quelques heures, en un seul lieu (l'aéroport de Montréal), la narration à la fois fluide et percutante offre une tonalité fort excitante à cette histoire.

30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 04:55

Frédéric Jouvé est auteur de polars. Cet homme mûr a mal digéré sa rupture d'avec sa compagne Françoise. Il habite désormais dans le 17e arrondissement de Paris, Passage des Angéliques. Fred y a hérité deux ans plus tôt de la maison de ses défunts parents, avec sa sœur Danièle. Il vit là seul avec sa chatte Barb, manquant d'inspiration pour écrire de nouveaux romans. Fred a depuis peu de nouveaux voisins, le blond Benjamin et son fils Will. Sans doute cet homme, ressemblant au comédien Max von Sydow, est-il veuf. Si Fred sympathise avec Benjamin, il reste indifférent au reste du monde. Pourtant, une série de crimes dans ce quartier va le sortir de son isolement. D'ailleurs, son voisin lui suggère de s'en inspirer pour écrire un prochain polar, issu de la réalité de cette mystérieuse affaire.

C'est d'abord le clodo Jean-Pierre, qui traîne dans le coin depuis plusieurs années, qui est immolé par un inconnu. Encapuchonné dans une tenue sinistre, l'assassin veut symboliser ainsi la Mort. La deuxième victime sera Youssef, l'épicier du quartier, que le meurtrier fait flamber, avant d'incendier son immeuble. Les médias ne tardent pas à trouver un surnom au criminel : le Faucheux. Le policier antillais quadragénaire Toussaint Belhomme et son équipe mènent l'enquête. Il est assisté de Lynda Fragonard, trente-huit ans. Habitant en colocation avec une étudiante japonaise, la jeune femme n'est pas vraiment séduisante. Du moins, elle ne fait rien pour se montrer charmante. Lynda possède un caractère vif, et même agressif. Elle connaît ses propres défauts, mais ne fait rien pour les corriger.

Les Vernier forment un jeune couple, vivant dans une résidence à Rueil-Malmaison. Quand ils sont à leur tour victimes de l'incendiaire, leur lien avec le Passage des Angéliques n'est pas immédiatement flagrant. Le voisin Benjamin encourage Fred dans l'écriture de son futur roman. Fred s'est rapidement senti attiré par Lynda, lors des visites de l'enquêtrice. Elle-même n'est pas insensible à l'auteur de polars, mais son caractère ne la met pas à son avantage. À l'une de leurs rencontres, Lynda s'énerve même contre Fred, regrettant vite son comportement. Quand la concierge d'un immeuble du quartier est attaquée par l'assassin, Toussaint Belhomme et Lynda interviennent sans pouvoir aider la victime. Néanmoins, la policière tire sur le coupable, qui parvient à les blesser tous les deux.

Convalescente, Lynda essaie de saisir l'élément rapprochant ces personnes, si différentes, immolées par le criminel. Ses relations avec Fred se sont finalement stabilisées. Ensemble, ils se rendent à un barbecue chez un collègue retraité de Lynda. C'est ainsi qu'ils dégotent une piste intéressante, mais la policière préfère ne pas en parler trop tôt à sa hiérarchie. “Je vais plutôt réunir tous les éléments de preuve que je pourrai trouver, monter un début de dossier, et ensuite on agira… T'es un peu mon shérif-adjoint, sur ce coup-là” dit-elle à Fred. Hélas, une étincelle de vérité ne suffira pas à éclairer cette affaire de pyromane…

Philippe Setbon : T'es pas Dieu, petit bonhomme (Éditions du Caïman, 2016)

Après “Cécile et le monsieur d'à côté”, voici le deuxième volet de la trilogie de Philippe Setbon, "Les trois visages de la vengeance". Il s'agit de romans indépendants, dont le seul point commun est de se situer dans le même quartier parisien. Quel est donc le motif du criminel ? “L'incendiaire poursuivait sa croisade d'horreur… Si ces immolations rituelles n'étaient que le hobby d'un malade mental qui tuait sans rime ni raison ? Comme ces tarés qui se réveillent un matin, annoncent leur projet sur Internet, et s'en vont tranquillement massacrer des enfants dans des écoles ou des facultés ?” Non, l'énigme n'est pas là, c'est bien sûr la vengeance qui guide les gestes meurtriers de cet homme.

Scénariste, Philippe Setbon est un auteur chevronné. Il ne cherche pas à égarer le lecteur sur des chemins improbables, à créer des faux-semblants peu crédibles. Dans la meilleure tradition du polar, même si on conserve une part d'obscurité, on ne dissimule pas les faits. L'auteur raconte donc avec une remarquable fluidité (et un certain humour) tout ce qui se produit autour de Fred et Lynda, couple en train de se former. L'évolution de l'intrigue apparaît ainsi "naturelle", absolument logique jusqu'au dénouement. C'est en allant au-delà des aveux du suspect n°1 que nous aurons la clé de ce dossier. Voilà tout simplement un roman impeccable, un suspense maîtrisé avec excellence.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 04:55

Le commissaire Jury, de Scotland Yard, est contacté par Tom Williamson. Riche héritier de son épouse Tess, décédée seize ans plus tôt, il n'a jamais cru en la version officielle de sa mort, par accident. Elle aimait séjourner dans leur propriété du Devon. C'est là qu'elle fit une chute dans l'escalier extérieur. Malgré ses vertiges, l'endroit lui était connu. Suicide ou meurtre, Williamson voudrait être fixé, car il pourrait s'agir d'une vengeance. Six ans auparavant, Tess avait invité un groupe d'enfants dans la propriété. On déplora la mort de la petite Hilda, dix ans. Il faudra retrouver les témoins d'époque, les plus lointains faits remontant donc à plus de vingt années. À Exeter, non loin du domaine Williamson, le policier Brian McCalvie garde un souvenir sentimental de la très séduisante Tess, digne d'une héroïne d'un roman de Thomas Hardy. Avec Jury, ils visitent la demeure désertée.

Dans le même temps, Richard Jury fait des passages chez son ami aristocrate Melrose Plant. Les habitants amicaux du village voisin, à une heure de Londres, ont coutume de l'y voir séjourner. On découvre le cadavre d'une jeune femme, Belle Syms, qui a chuté d'une tour pittoresque des environs. Là encore, suicide ou meurtre sont plus probables qu'un banal accident. Belle Syms étant vêtue d'une tenue chic, on peut penser à un rendez-vous amoureux clandestin. D'ailleurs, au pub le Blue Parrot et au modeste hôtel du village, on a remarqué cette personne et son supposé mari. Ami des chiens, le commissaire Jury s'est intéressé, peu avant que soit trouvé le corps, à une bête en divagation. Ce Stanley (c'est le nom sur sa plaque) appartient sûrement au compagnon de Belle Syms. Toutefois, cette histoire recèle des apparences qui font penser à un célèbre film classique, selon Jury.

Chacun de son côté, Jury et son adjoint le sergent Wiggins vont interroger les personnes présentes lors de la mort de la petite Hilda, ayant par conséquent connu Tess. L'une est désormais dans la mode, un autre est un littéraire passionné de cuisine, un troisième (qui fut le préféré de Tess) est maintenant médecin-chercheur. “Il y a des gens comme ça. Plus on les déteste, plus ils se sentent importants. Je ne dis pas que Hilda ne le méritait pas. Cette fille était un sac d'embrouilles” témoigne encore une des anciennes fillettes invitées. Elaine Davies, l'adulte qui était censée ce jour-là seconder Tess, confirme ce qu'en disent tous ceux qui fréquentèrent Hilda. Jury devrait-il s'arrêter sur un indice, des plants de cytises toxiques dans la propriété Williamson ? Le cadavre d'un homme est découvert au village de Melrose Plant : il existe évidemment un lien avec la mort de Belle Syms…

Martha Grimes : Vertigo 42 (Presses de la Cité, 2016)

Bien sûr, Martha Grimes fait allusion ici au film "Vertigo", d'Alfred Hitchcock (en français "Sueurs froides", adaptation du suspense de Boileau-Narcejac "D'entre les morts"). “Ce qui est tordu, c'est l'utilisation du vertige comme ressort dramatique… Ainsi tout le scénario repose sur une faille psychologique. Plutôt risqué de la part de l'auteur – dans ce cas Hitchcock. Si la mise en scène fait mouche, on ne peut pas dire que l'intrique soit très bien ficelée” estime un des personnages (occultant le roman d'origine). Il est vrai que l'intrigue imaginée par l'auteure est nettement plus sinueuse, traitant de plusieurs crimes (ou possibles meurtres) passés et présents, à la fois.

Entrer dans l'univers concocté par Martha Grimes, c'est admettre par avance que l'on ne va pas brusquer les choses. Le commissaire Jury mène ses enquêtes méthodiquement, et sans précipitation. Il n'a pas tort, car les mystères auxquels il est confronté sont riches en complexité, en pistes à suivre, en hypothèses même improbables. Jury prend le thé chez les témoins interrogés, se rattrape avec des breuvages plus corsés chez son ami Melrose Plant ou en passant au pub, il s'intéresse aux chiens et aux belles demeures de style, il est autant à son aise à Londres que dans un petit village traditionnel.

Certes, Jury sera un peu plus déstabilisé quand il découvrira des combats de chiens, dans une cage d'ascenseur et dans une cave sinistre. Néanmoins, il conserve un certain flegme et fait fonctionner son cerveau. Le sergent Wiggins mène sa part d'investigations, tandis que le noble Melrose Plant apporte (avec son entourage) quelques sourires au récit. Dans l'ambiance british, une toute nouvelle aventure de Richard Jury, à déguster.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 05:40

"Le mauvais sujet" :  Deux meurtres ont été commis dans des pubs de Long Piddleton, village anglais typique. Richard Jury, inspecteur de Scotland Yard, est envoyé sur place avec son maladif adjoint, le sergent Wiggins. Jury fait vite connaissance avec les principaux habitants de la bourgade. Ceux-ci se trouvaient dans ces deux pubs les soirs des crimes. Pour eux, les victimes étaient des inconnus, étrangers à leur village. Le policier en est moins sûr. Il apprend aussi que Ruby, la jeune bonne du pasteur, a disparu depuis une semaine. Cela surprend peu les gens, car elle est réputée volage.

Jury sympathise immédiatement avec Melrose Plant, un châtelain dilettante, qui va l’aider dans son enquête. L’agaçante tante de Melrose, Lady Agatha, se prétend capable de découvrir le criminel. Jury ne la soupçonne pas vraiment, mais s’associe à son neveu pour s’en moquer. Les suspects sont variés, tous ayant des choses à se reprocher. Parfois, c’est grave : un meurtre non élucidé, une tentative de captation d’héritage. D’autres cas sont moins sérieux.

Après un troisième cadavre, on retrouve le corps de Ruby. Elle apparaît bientôt comme le pivot de ce dossier. Elle avait couché avec tous les hommes argentés du secteur. Surtout, elle taisait des secrets et semblait pratiquer le chantage. On ne sait où elle cachait son journal intime, ni son coûteux bracelet. Quand le pasteur est assassiné, Jury interroge une fois encore l’ensemble de ses suspects. Aucun n’a d’alibi. Grâce à ses renseignements, il devine maintenant la face cachée de chacun. Une reconstitution d’un passage d’Othello permet à Melrose d’établir la vérité sur une affaire vieille de seize ans…

"Le collier miraculeux" : Richard Jury, de Scotland Yard, est envoyé à Littlebourne, village près duquel une jeune femme a été assassinée. Il y rencontre le policier local, Peter Gere, et les plus remarquables habitants de la bourgade. Emily, dix ans, passionnée de chevaux et de coloriage, lui paraît bien curieuse. D’autres faits divers se sont produits ici. Un an plus tôt, un collier d’émeraude de grande valeur fut volé à Lord Kennington. On suspecta Trevor Tree, son secrétaire décédé depuis. Récemment, la jeune Katie (fille de la patronne du pub) fut agressée dans le métro londonien. Elle est toujours dans le coma. Autre affaire : plusieurs habitants ont reçu des lettres anonymes, qui ne semblent guère sérieuses. Enfin, cette Cora Binns est victime d’un meurtre, et ses doigts sont sectionnés.

Tandis que son ami Melrose Plant s’installe à Littlebourne, Jury enquête à Londres dans le quartier où vivaient Cora et Trevor Tree. Katie fut attaquée non loin de là. Un pub, Le Collier Miraculeux, pourrait être au centre de l’affaire. Les habitués y jouent à un jeu de stratégie, autour d’un mystérieux plan. Trevor Tree fit partie de ce groupe. La petite Emily confie à Jury un étrange dessin qui appartenait à son amie Katie. Ce plan incompréhensible pour le policier doit indiquer où Trevor Tree cacha le collier volé.

Melrose Plant observe la population de Littlebourne lors de la fête paroissiale. Alors qu’Emily et son poney font l’attraction, une autre femme est assassinée. Elle connaissait Cora et soupçonnait le tueur. Sans le savoir, Emily est aussi en danger. Pourchassée par le criminel, elle se réfugie auprès de Melrose Plant, au pub. À Londres, Jury s’est d’abord trompé de suspect, mais il rectifie ses hypothèses…

Trois suspenses de Martha Grimes, disponibles chez Pocket

"Le crime de Ben Queen" : L’histoire se passe dans l’Amérique rurale, entre Spirit Lake, Cold Flat Junction, et La Porte. Voilà quarante ans, Mary-Evelyn Devereau, une fillette vivant avec ses trois sœurs, s’est noyée dans le lac. Plus tard, sa sœur Rose épousa Ben Queen. Quand on assassina Rose, Ben ne nia pas. On le condamna à vingt ans de prison. Il est sorti depuis peu. Fern, sa fille, vient d’être victime d’un meurtre. Ben est en fuite, fortement suspecté de ce crime.

Emma Graham, 12 ans, vit à l’Hôtel Paradise dont sa mère est co-gérante. Cette gamine débrouillarde et imaginative se passionne pour l’histoire de Mary-Evelyn. Elle doute de la version de l’accident. Ayant croisé par hasard Ben Queen, elle ne croit pas en sa culpabilité, ni pour Fern, ni pour Rose. Emma n’a pas parlé de cette rencontre à son ami Sam, le shérif, pas plus qu’à Maud, la serveuse du Rainbow Café. Profitant du départ en vacances de sa mère et de son associée, Emma va mener son enquête sur ces trois morts.

Avec l’aide du braconnier Dwayne, un as de la mécanique, elle visite un cottage pas si abandonné qu’il n’y paraît. Sous divers prétextes, elle se rend dans les bourgades voisines pour interroger ceux qui ont connu les sœurs Devereau et Ben Queen. Elle collecte indices et témoignages. Elle a plusieurs fois remarqué « La Fille », qui pourrait bien être la petite-fille de Ben Queen. Le shérif a deviné qu’Emma enquêtait. Il craint qu’elle prenne des risques pour peu de résultat. Emma comprend qu’une histoire d’amour causa un drame chez les sœurs Devereau. Puisque le shérif ne la soutient pas, Emma va seule au devant du danger. Son adversaire veut la tuer, mais Ben intervient et sauve Emma… ce qui ne blanchit pas si vite Ben Queen…

Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 04:55

Ils sont trois, mais ces mousquetaires-là manquent de panache, dans le Paris de 1979. Un trio de junkies désargentés, des pieds-nickelés du monde des stupéfiants. Des paumés, oui, mais issus de bonnes familles, des rejetons de la petite-bourgeoisie. Fernand est un jeune Français de base, au destin quelque peu abâtardi. L'Arménien, “le fils perdu”, tient son sens du commerce de ses ascendants. Ils ne sont pas doués pour négocier avec les dealers, pourtant, quasi incapables de se procurer assez de fric. Et puis, il y a l'Ashkénaze, qui se fait appeler Al. Âgé de vingt-quatre ans, il revendique l'esprit punk, toujours prêt pour un shoot puissant. En guise de culture familiale, il se souvient du grand-père Meyer, qui vécut aux confins de la Pologne et de l'Ukraine, au temps du stalinisme. Peut-être lui légua-t-il un certain goût pour l'Histoire ?

Cette fois-là, c'est Jackie qui ravitaille le trio en drogue. À moitié Anglaise, cette Orientale encore séduisante est fille de diplomate. Jackie les invitent chez elle, entre camés. Tandis que l'Arménien et Fernand recherchent les faveurs de leur hôtesse de hasard, l'Ashkénaze se faufile au sous-sol de la maison. Le père de Jackie s'y est emménagé un petit musée privé, dédié à la Seconde Guerre Mondiale. Rien que des objets d'époque sous vitrines, d'authentiques pièces de collection. Après avoir dérobé une rare statuette Mamy Wata, Al repère une drogue exceptionnelle : une seringue de Morphine Monojet, destinée autrefois à soigner les soldats. Bien que périmée depuis plus de trente ans, Al imagine que la dose aurait toujours un effet explosif. Il laisse bientôt ses amis se shooter gaiement, mais ne va pas retourner à leur cambuse, squat où on le retrouverait trop facilement.

La statuette précieuse n'est pas difficile à négocier auprès de leur dealer habituel, en échange de l'effacement de leur dette et d'une provision de drogue. En coupant ce stock avec de la lactose, Al peut se faire un certain bénef. À condition de ne pas s'éterniser sur le territoire des vrais vendeurs de stupéfiants. Ce qui ne l'empêchera pas de recevoir de méchants coups. Fernand et Jackie vont tenter de récupérer la Mamy Wata, car le père de la jeune femme remarquerait sa disparition. Urgent, quand l'acheteur-dealer est au cœur d'une embrouille avec des Antillais. L'Arménien, lui, se renseigne auprès d'un étudiant en médecine sur la toxicité de la Morphine Monojet, si longtemps après. Ils finissent tous les trois par alerter Nicole, la sœur d'Al. Celui-ci s'est trouvé un nid douillet dans le quartier de Saint-Lazare, où il pourra tester ce produit dont il espère le nirvana…

Thierry Marignac : Morphine Monojet (Éditions du Rocher, 2016)

La France des junkies d'avant 1980 reste marijuana, cocaïne et héroïne. Les produits de synthèse, tout aussi nocifs, débarquent à peine chez nous. Chacun son “trip” chez ces condisciples en autodestruction : “Si la poudre était pour tous une déchéance, elle était pour Al une mise en scène d'autiste aggravant son isolement, pour le fils perdu un soulagement intermittent créateur de nouveaux cauchemars, pour Fernand une fuite en avant vers les abysses de l'origine. Chacun connaissait les symptômes des deux autres par cœur. Et les enfers intimes des uns et des autres n'accusaient au fond, dans la détresse secrète qui les soudait, que des différences de détails.”

Les héros de ce récit ne sont pas incultes, ils sont conscients de leur dépendance. Ça fait partie de leur choix de vie, inspirée du “no future” des punks. Ce ne sont pas de pitoyables larves, même s'ils en prennent le chemin. Ils sont en mesure de maîtriser, encore un peu, leurs faits et gestes. D'essayer de réparer la connerie commise par un des leurs. Belle occasion de présenter de singuliers personnages : “Puis le fils perdu reconnut le rocker étalé au centre du divan, qu'on appelait Gros Taré dans le milieu des voyous rock'n'roll… Il traînait derrière lui une légende de poignard et de manche de pioche, d'agressions de rues avec d'autres bandes défrayant la chronique de l'époque – les Hell's de Malakoff et ceux de la rue de Lappe… Gros Taré était le fils d'un commissaire de police désespéré par sa progéniture, qu'il avait renoncé avec le temps à sauver des foudres de la loi.”

Il y a l'intrigue, avec sa part de suspense dans les tribulations de ces camés, et la manière de raconter l'histoire. Si l'auteur emprunte peut-être des souvenirs personnels, ce n'est pas avec une nostalgie d'Ancien Combattant de la punk-attitude. Il témoigne d'une époque, à l'aide d'une écriture vive et soignée : “Jackie, instantanément relancée sur des nerfs en vrille, plus la moindre trace de l'égérie lasse de la veille les comblant d'une générosité maternelle avant de sombrer elle-même dans les affres, faillit lui sauter au visage...” Nul besoin de gonfler le nombre de pages, quand l'aventure trouve son rythme et sa tonalité propre en 150 pages. Une précision claire et nette guide la narration. C'est un des atouts qu'on apprécie chez Thierry Marignac.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 04:55

Printemps 1958. Vivant à La Nouvelle-Orléans, Thompson est âgé de trente-quatre ans. Ex-journaliste ayant eu des ennuis avec le maccarthysme, il s'est associé à Larry Kurtz en tant que détectives privés. Après l'avoir initié au métier, Kurtz a disparu de la circulation depuis plusieurs années. Peu de clients pour Thompson, ce qui lui laisse le loisir de flirter par téléphone avec son amie Cordelia, qui habite Tijuana. Un enseignant cubain, Alfredo Jiménez, contacte Thompson à son bureau. Guillermo Melcador, chef du Comité pour la République Cubaine a probablement été arrêté par la police du dictateur Batista. Jorge Jiménez, fils d'Alfredo, assure la direction par intérim du Comité. Son père voudrait à la fois protéger Jorge, et savoir ce qu'est devenu Guillermo. Thompson accepte la mission.

Le détective débarque à La Havane, ville américanisée grâce à l'argent mafieux, et où sont implantés des intérêts économiques étasuniens. Il va loger chez les Jiménez, d'abord sans dévoiler à Jorge son rôle réel. Il fait très rapidement connaissance avec le noyau dur du Comité. Même s'ils sont actifs, telle la séduisante militante Celia, afin que le peuple prenne en main son destin, l'objectif révolutionnaire apparaît encore fort incertain. Valdés et ses soutiens n'adhèrent pas à la propagande marxiste, créant une faction dans leur Comité. Quant à l'action radicale, qui signifie de s'exposer à la répression, ce groupe ne paraît pas le plus aguerri pour ça. Thompson sent que son enquête avance mollement : “Tu as un rythme un brin nonchalant, mais tu ne peux pas marcher plus vite que la Révolution.”

Le détective s'interroge sur Valdés, qui semble être l'amant de Bianca, la sœur du disparu. Il explore clandestinement l'appartement dudit Valdés, sans y dénicher d'indice flagrant. Maria-Rosa et Esteban, vieux couple de militants, le renseignent sur les atermoiements politiques de Valdés, dont ils se méfient. Avec ces deux-là, plus Celia, son amie féministe Jade, et Thompson, le Comité tient tête à Valdés et à ses alliés. Michele, un fêtard qui fait du bizness avec les Américains, reste peu hostile à "la ligne" suivie par Jorge, sans se mouiller tellement. Le détective bénéficie d'un ange gardien, le costaud Pepito, qui refuse de préciser au service de qui il intervient. Il est efficace, pas de doute. Jorge se fâche lorsqu'il comprend que Thompson est détective, et non un sympathisant politique.

Le vieux Rafael García confirme que Valdés pourrait être un espion, au service de Batista ou même de la CIA. Accumuler des faits concordants sans preuve réelle, Thompson admet que ça frise la paranoïa. En juillet, le Comité est toujours en proie aux tensions. “Le temps était venu de nous armer. Il le fallait pour appuyer les rebelles quand ils entreraient à La Havane et pour neutraliser les milices de Batista le jour J.” Entre les consignes du M26 de Castro à la radio, et les batailles victorieuses de ses troupes, les militants sont optimistes autant que prudents. Valdés, fausse piste ? Côté cœur, Thompson peut-il conquérir Celia, d'autant que Cordelia ne sera finalement pas absente des évènements ? Après l'automne, la dictature de Batista commence à vaciller, malgré l'appui de ses amis américains. Janvier 1959 va lancer la Révolution, aussi imparfaite soit-elle…

Nikos Maurice : L'infiltré de La Havane (Éd.de la Différence, 2016)

Il va sans dire que, pour aborder un tel épisode historique, l'auteur s'est parfaitement documenté. Il respecte la chronologie des prémices de la révolution cubaine, la montée en puissance du mouvement autour de Fidel Castro. Sans masquer les dissensions existant parmi les divers courants politiques opposés à Batista et à l'omniprésence américaine. Ni les éventuelles trahisons, communes dans ces situations. Indépendance ou communisme à la Cubaine, l'essentiel reste de changer la donne. Les mafieux blanchissent leur fortune en exploitant des casinos, les groupes étasuniens font de gros profits, une très faible part de la population locale vit correctement, le plus grand nombre étant miséreux et opprimé. En toile de fond, nous est présenté “de l'intérieur” ce combat plein d'incertitudes.

Thompson, détective privé menant une enquête, emprunte quelques caractéristiques de ce type de personnages. Sans en abuser, toutefois. Il est trop jeune (la trentaine) pour se montrer cynique et désabusé. Il applique ce que son ex-associé Kurtz lui enseigna, sans précipitation inutile mais en restant conscient du danger et de l'enjeu. L'ambiance de La Havane en ce temps-là est restituée avec soin, sans lourdeur explicative. On est dans un vrai roman d'aventures, avec ses péripéties, sans qu'on n'oublie jamais le contexte. Ce qui n'empêche pas l'auteur de nous offrir de très beaux moments souriants.

La révolution s'accompagne ici d'un certain humour. En mettant Sherlock Holmes, Hercule Poirot et Karl Marx sur le même plan : “Marx est le plus grand détective de l'économie. La valeur d'une marchandise, c'est comme la malédiction des Baskerville : on la croit surnaturelle, extraordinaire, immuable, elle n'est en fait que l'œuvre de l'homme” selon Alfredo Jiménez. L'attirante Celia expose sa conception singulière des relations sexuelles : “Le sexe, c'est comme les langoustes ? répétai-je stupéfait ─ Oui, assuma Celia avec un sourire de provocation. J'adore les langoustes, mais si je n'en mange pas, je ne vais pas en mourir. Quand il y en a, en revanche, j'en profite tant que je peux.” Quant à Cordelia, dont on aura remarqué l'ironie au cours du récit, gare à sa réaction drôlatique : “Cordelia, les bras croisés, nous considérait d'un air offusqué. ─ Évidemment, les hommes ont des fusils ! Et moi, je me défends comment ? Avec des répliques cinglantes ?”

De la première à la dernière page, chaque scène nous séduit par sa justesse. Cette intrigue de Nikos Maurice est une très belle réussite : comme le détective Thompson, on regrette de quitter Cuba une fois la mission terminée.

Ci-dessous, mes chroniques sur les autres romans noirs de cette collection :

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 07:00

Furio Guerri est marié à Elisa Domini. Le couple a une fillette de six ans, Caterina. Ils habitent une charmante maison en Toscane, à Torre del Poggio, entre Florence et Pise. Furio est commercial pour un gros imprimeur de la région. Son Alfa Roméo de collection, c'est l'un des bonheurs de sa vie. Même si son métier empiète sur la famille, Furio essaie de consacrer du temps à sa fille. Caterina est une passionnée des Chevaliers du zodiaque, c'est de son âge. Plus que jolie, Elisa était la fille la plus convoitée lorsque Furio et elle étaient ensemble au lycée. Il manigança un peu pour entrer dans la famille Domini, faisant partie de la bonne société. Mariano, le frère d'Elisa, n'était-il pas destiné à devenir un prestigieux médecin ? L'objectif de Furio fut bientôt atteint, quand il épousa la belle Elisa.

Dans sa profession, il est efficace. Peut-être pas le meilleur, son collègue quinquagénaire Magnani ayant plus d'expérience que lui, et un secteur d'activité facile. Entre les impayés d'éditeurs homos, et la concurrence des impressions à bas pris de Hong Kong, le métier a ses aléas. Il peut arriver aussi à Furio de commettre des erreurs : ses patrons accentuent la pression sur lui, qui se traite de couillon. Néanmoins, il réagit en s'appuyant sur un gros client, qui rêve de publier son nébuleux polar n'intéressant personne. Il découvre une faille dans l'image de son collègue Magnani, ce qu'il ne tarde pas à exploiter afin de lui piquer son poste et de devenir chef de ventes. Furio est quelqu'un qui réussit toujours à dominer les problèmes professionnels. C'est quand même moins vrai dans son couple.

Avec Elisa, l'équilibre familial commence à mal fonctionner. Parce que son travail trop prenant ne leur permet pas un voyage à Paris, tant souhaité par la petite Caterina ? C'est plutôt que Furio soupçonne Elisa d'infidélité conjugale. En réalité, elle passe pas mal de temps en compagnie de son amie Romina Bianchi. Elisa envisage de travailler avec elle, qui entreprend une campagne politique, encore que son rôle reste imprécis. Initiative qui déplaît fortement à Furio, car elle offre à sa femme une indépendance trop grande à ses yeux. Certes, sa complicité avec sa fille Caterina s'avère renforcée, mais les querelles se multiplient au sein du couple. Sans doute Furio a-t-il sa part de responsabilité, de fautes. Les scènes de ménage se répètent, toujours plus nerveuses.

Cette période de sa vie laissera des séquelles profondes dans l'esprit de Furio. Il est sujet à des cauchemars, où il est question d'une île. Il suit irrégulièrement le traitement médical qui lui est prescrit. Son Alfa Roméo de collection reste un des repères de son existence. Il poursuit seul un but qu'il s'est fixé. Pour y parvenir, il aura besoin de l'enseignante Laura Aletti. L'anonymat d'Internet va lui être utile, également. Heathcliff, le héros du roman "Les Hauts de Hurlevent", lui offre un atout majeur pour aller au bout de ce qu'il a prévu…

Giampaolo Simi : La nuit derrière moi (Sonatine Éd., 2016) ― Coup de cœur ―

Quoi qu'il en dise, Furio Guerri n'est pas un monstre. Grâce à son caractère déterminé, il est arrivé à une certaine réussite sociale. Il nous en raconte les détails, se souvenant du temps où il courtisait sa future femme, ne cachant pas son parcours en entreprise. Entre ce qu'il advient sur le moment et ce qu'il ressent a posteriori, son récit se veut honnête. Il a toujours aimé dominer les situations. Même quand elles se dégradaient au sein de son couple, au point de basculer. Bien que perturbé (“Ne pensez pas à la nuit qui va arriver, pensez à la nuit que vous avez laissé derrière vous” lui conseille son médecin traitant), il a une sorte de mission à accomplir.

Tous les éléments présents dans cette chronique sont exacts. Pourtant, ce roman ne se présente pas ainsi. Sa construction est bien moins linéaire, sans être tarabiscotée. Après une centaine de pages, l'histoire devient même limpide pour les lecteurs, tout en gardant sa forme particulière. Et sa vivacité narrative, car le rythme ne faiblit jamais. Faisant monter la tension, tandis que progressivement on s'attache aux personnages, l'auteur préserve le suspense avec une sacrée maîtrise. Captivant, ce polar de Giampaolo Simi ? C'est peu dire ! Une histoire intense par son sujet, remarquable par sa structure.

21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 04:55

En 1942, Paris est occupé... à mettre en place la Collaboration, à organiser des fêtes réunissant les plus zélés pétainistes et leurs amis hitlériens. Beaucoup d'artistes féminines trouvent un grand charme aux officiers nazis. Ginette Leclerc les accueille volontiers dans son club cabaret, Michèle Alfa sort avec un lieutenant neveu de Goebbels, Viviane Romance, Suzy Delair, Mireille Balin, etc. Danielle Darrieux n'approche les Allemands que pour sauver son mari, Porfirio Rubirosa. Et puis, il y a Arletty, alors âgée de quarante-quatre ans. Elle est éprise de Karl von Sperlich, ce qu'elle assume avec sa gouaille bien connue. Arletty se fiche de s'exposer, elle n'a de comptes à rendre à personne. Elle n'est pas compromise, ne fréquente guère les collabos : elle est amoureuse de cet homme, voilà tout.

Jérôme Dracéna est le fils du policier Louis Dracéna, retraité depuis peu, ex-commissaire de la brigade mondaine. Jérôme suivit ses pas durant deux ans dans la police parisienne. Il y garde des relations, dont son ami Jacques Perrégaux. Mais Jérôme a préféré s'installer en tant que détective privé. Des femmes adultères à traquer pour des clients cocus, des comptables qui ont détourné la caisse, un banquier radin dont l'épouse est gouine, rien de reluisant. Mais il se débrouille assez bien, complétant ses revenus au poker. Son père lui a obtenu un précieux Ausweis, en faisant pression sur un officier allemand. Les amours de Jérôme avec l'artiste Florence Préville, fille de notable pétainiste, baignant elle-même dans ce marigot car proche des Luchaire, sont un peu contrariés depuis quelques temps.

Jérôme est mis en contact avec Arletty, par Louis Dracéna qui l'a bien connue. Arletty a reçu une lettre de menace et un petit cercueil symbolique. Selon le père de Jérôme, il ne s'agit pas d'un sinistre message de la Résistance. Sans doute un vengeance personnelle, qui vise la célèbre Arletty. La comédienne allemande Dita Parlo, ayant subi des hauts et des bas, pourrait en être la cause. Celle-ci fut un temps pensionnaire au One-Two-Two, la maison close sélect de Fabienne Jamet. À l'hôtel Guelma où logea Dita Parlo, Jérôme découvre une enveloppe avec des photos. Prises à Berlin au Club Barok, on y voit la jeune femme, Karl von Sperlich et d'autres personnes, dont la transformiste Crystal. Arletty ayant reçu un autre cercueil, un ami boxeur de Jérôme est chargé de la protéger.

Florence accepte de fournir infos et relations au détective. L'artiste Henri Garat conseille à Jérôme de se méfier de son ex-épouse, Mara, qui figure sur les photos. Il subit plusieurs agressions, est cible de tirs. Surtout, son indic Riton et la barmaid Domino qui auraient pu l'aider, sont bientôt éliminés. Si Jérôme parvient à approcher Crystal au club le Liberty's, puis Dita Parlo chez son amant Lionel de Wiet, cela ne fait qu'épaissir le mystère. Il a récupéré un dossier compromettant, mais Florence est prise en otage pour qu'il l'échange. Jérôme est contraint de rencontrer Henri Lafont, chef de la Gestapo française, avec l'ex-policier Bonny. Aucune sympathie entre eux, mais ils ont peut-être les mêmes adversaires. Dont un ennemi caméléon, que Jérôme espère bien mettre hors d'état de nuire à Arletty et à son amant…

Jean-Pierre de Lucovich : Occupe-toi d'Arletty ! (Éd.10-18, 2016)

Ce roman fut récompensé par le Prix Arsène Lupin 2012. C'est justice, car il nous plonge avec crédibilité dans une période très particulière de notre histoire. Tandis que l'essentiel des Français subissent les restrictions dues à l'Occupation, certains profiteurs créent une nouvelle "classe sociale", celle qui bénéficie outrageusement de la Collaboration. Pour ces combinards-là, prêts à tous les copinages avec les envahisseurs, la présence des troupes hitlériennes est une généreuse manne à exploiter. Dans le monde du spectacle, quelques-uns font preuve de prudence, mais un grand nombre adopte une attitude sans complexe, pas sans ambiguïté.

Chez les artistes féminines, il s'en trouve de détestables, telle l'agressive Ginette Leclerc. Et d'autres auxquelles on a tendance à tout pardonner, comme Léonie Bathiat, autrement dit Arletty. Cinéphile averti, Jérôme Dracéna va côtoyer quelques figures de l'époque, du sympathique Carette jusqu'au monstre cynique de la rue Lauriston, le truand Lafont. Sans oublier l'actrice Dita Parlo, au parcours chaotique. Si d'autres protagonistes sont issus de la fiction, ils illustrent les compromissions, voire les responsabilités criminelles. Florence Préville, par exemple, avec une famille et des amis très impliqués dans le pétainisme, est à la marge entre collabos et gens honnêtes, mais elle sait choisir son camp.

Jérôme Dracéna étant aussi détective, il pourrait faire penser à Nestor Burma, le héros de Léo Malet. Toutefois, hostile aux délateurs vichystes, ce fils de policier est plutôt patriote, alors que Burma revendiquait l'esprit anar. Cet excellent roman d'enquête nous entraîne avec bonheur dans de sombres péripéties. Contrepoint souriant, même la concierge du détective est originaire de Courbevoie, comme Arletty. Et l'aura de cette artiste populaire illumine cette mystérieuse et passionnante affaire.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 04:55

Au hameau Les Cabanes, tout apparaît sombre, assez nuiteux, car les journées n'y sont guère éclairées sous un ciel plombé, gris foncé. Ce lieu-dit isolé n'inspire ni tristesse, ni pitié. Il ressemble à un purgatoire, en attente d'une mort définitive. Un lieu trop invisible, ayant déjà disparu, sans charme particulier, pas digne d'être restauré et relancé. Un décor rural, à peine propice à la méditation. Il ne reste rien à transmettre, à prolonger. On y voit une ferme dont l'activité a décru, tandis que le couple vieillissait, s'affaiblissait, s'enterrait ou presque. Virgile a des problèmes de vue, dont il ne fait pas cas. Quelques moutons et des volailles, c'est le peu qu'il a conservé. Virgile doit s'occuper de sa femme Judith, la surveiller au quotidien, car le cerveau de celle-ci ne fonctionne plus. Elle garde un peu de conscience, réalise parfois qu'elle dépérit. Un état de santé sans le moindre espoir.

Et là, une caravane statique, improbable cocon. Celle de Georges, quarante-quatre ans, célibataire. Orphelin, il a été élevé par son oncle Virgile et Judith. Jadis, le grand-père disait de son père Henri : “C'est un chien fou, il est pas comme nous autres. On peut pas lui parler sans qu'il monte sur ses grands chevaux, comme si y avait que lui qui compte en ce bas-monde.” Henri et sa femme sont mort dans un accident. Bien qu'il n'ait jamais eu une âme de paysan, c'est la voie qu'on a tracée à Georges. Trop faible de caractère pour se rebeller, il en éprouve désormais de l'amertume. Pas vraiment de rancœur, mais il est incapable de vivre dans la maison en face de sa caravane, celle de ses parents, quelque peu maudite à ses yeux.

Cette demeure familiale, vide et fermée, Georges n'y pénètre qu'à contrecœur, éprouvant un malaise confinant à la répugnance. À quelques encablures, se trouve une autre bâtisse comparable, celle de la propriété abandonnée des Ores. Quand Virgile parfois s'y recueille, “d'antiques voix montent du sous-sol, traversent les tomettes brisées, et Virgile les entend, comme expulsées d'une matrice asséchée. Des voix auxquelles il refuse de répondre.” Il existe là un lointain et funeste lien avec le passé de la famille de Virgile. Il ne parle jamais d'un autre motif de culpabilité, le "trésor de guerre" de son père et de son ami Martial. Alors mômes, Henri, Virgile et leur voisin Clovis avaient tout vu, mais on ne leur indiqua pas ce qu'il advint de tout ça.

Il y a une autre ancienne ferme, au hameau. Ce fut celle de Clovis, qui traversa de sacrées vicissitudes jusqu'à sa mort, lui aussi. Elle a été rachetée par Karl, la soixantaine. Ancien cheminot et ex-boxeur, il tape encore sur son sac pour s'entraîner. Ce solitaire a été guidé jusqu'ici par le hasard, ou une nécessité d'effacer son passé. Oublier le cynisme de sa mère, entre autres. Karl s'est bricolé une Foi personnelle, avec un Dieu accessible, qui le mettrait à l'abri du monde, des tentations. Ce qui peut l'amener au délire… Nouvelle venue, Cory (Coralie) est la nièce de Judith. Une femme battue, trop longtemps résignée, qui n'a nulle part où aller pour changer de vie. Qui est capable de s'acclimater à ce décor singulier. Elle est hébergée dans la caravane de Georges, où il y a de place. Celui-ci est perplexe, il redoute des désordres à venir. Mais Cory peut aussi être une confidente.

Tandis que de son côté, Karl épie discrètement la jeune femme, un avenir pour Georges et Cory est-il envisageable ? Enfin, il y a ce chasseur qui arpente le Plateau. Il explore cette campagne, cette grotte en partie masquée par des broussailles, s'abrite au milieu de la végétation : “Les animaux sublimés par la traque, ceux qui déjouent un temps sa ruse et finissent toujours par rendre les armes, face à la science du chasseur. Les humains, il les observent habituellement dans la lunette de sa carabine, de loin. Les humains, c'est un autre gibier qu'il n'est pas forcément utile de tuer. Détruire peut suffire. Humilier aussi.” A-t-il surgi d'un autre temps, avec quel objectif ? À l'évidence, la mort plane inéluctablement sur ce hameau…

Franck Bouysse : Plateau (Éd.La Manufacture de Livres, 2016)

Il est probable que chacun traduise ce “Plateau” selon ses propres sentiments, ses valeurs personnelles. On retiendra peut-être le curieux mysticisme de Karl, l'embarras de Georges qui doit accepter une invitée, le sort de cette femme battue, la patience de Virgile face à la dégénérescence mentale de son épouse, sa culpabilité face au passé familial, tel acte ou telle pensée de l'un ou l'autre des protagonistes. Si le décor est beau, remarquable, le contexte est fatalement rude, âpre. L'auteur s'applique à témoigner de cette ambiance, non pas comme dans un huis-clos à ciel ouvert, mais par un ensemble cohérent de destins différents regroupés là. Ultime étape pour les plus âgés, ou éventuel début d'autre chose, quant aux plus jeunes ? Rien n'est certain, ni la fin, ni l'avenir.

Avec ses images bucoliques, la poésie de l'écriture de Franck Bouysse passera peut-être pour des "clichés" aux yeux de ceux qui sont hermétiques à tout regard sur la nature, sur des lieux endormis, ou même sur la vie de tels personnages. Il est vrai que son style comporte une dose de lyrisme, clairement revendiqué. Ce n'est pas si déstabilisant pour le lecteur. À la fois, ça relativise la notion du temps qui s'écoule, ça nuance les frustrations et les aspects dramatiques. La violence, caractéristique chez l'être humain même au milieu de nulle part, n'est pas absente de cette histoire. Cette menace, ce malaise, on les perçoit justement grâce à la narration subtilement équilibrée, ponctuée de lueurs plus optimistes. Un roman noir dans lequel il convient de s'immerger, pour en apprécier toutes les facettes.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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