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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 04:55

L’automne 1966 est très pluvieux sur Florence et cette région d’Italie. Le commissaire Franco Bordelli est un célibataire âgé de cinquante-six ans. Bien qu’une vingtaine d’années se soient écoulées, il n’oublie pas le temps où il combattit dans la Résistance. D’ailleurs, il s’agace que la nostalgie du fascisme reste présente dans son pays. La meilleure amie de Bordelli est l’ancienne prostituée Rosa Stracuzzi, qui lui prodigue des massages délassants et dîne volontiers avec lui. Le policier fréquente assidûment le restaurant de Toto, cuisinier talentueux. Il éprouve une vraie sympathie pour Ennio Bottarini, qui vit de combines, et pour Dante Pedretti, avec son allure de savant fou. Bordelli se montre paternel avec son adjoint sarde âgé de vingt-deux ans, Pietrino Piras, déjà enquêteur efficace.

Giacomo, treize ans, a disparu entre son établissement scolaire et son domicile. Une fugue étant improbable, il a plus sûrement été kidnappé et on peut craindre qu’il soit mort. C’est sur une colline boisée des environs, un coin à champignons, qu’est découvert le cadavre nu de l’adolescent. Selon le légiste Diotivede, Giacomo a été victime d’un viol collectif, avant d’être étranglé et sommairement enterré. Se promenant autour du lieu où le corps a été trouvé, Bordelli recueille un chaton femelle, et déniche un vague indice. Cet élément le conduit à un boucher quadragénaire, qu’il met sous surveillance policière. Toutefois, le CV de cet homme plaide plutôt pour son innocence. Si ce n’est qu’il fait partie des cercles qui vénèrent encore la mémoire du Duce. Mais cela fait-il de ce passéiste un criminel ?

Tandis que Piras est partisan de poursuivre la filature du boucher, le commissaire Bordelli traite les affaires en cours. À l’occasion de l’agression d’un homosexuel, il admet que les invertis ne sont pas plus pervers que la moyenne. Et certainement moins cruels que les assassins du petit Giacomo. Par ailleurs, il éprouve un coup de foudre pour une vendeuse brune, Eleonora. Il s’avoue maladroit pour l’approcher et, surtout, se refuse à réaliser que la séduisante jeune femme aurait l’âge d’être sa fille. C’est un événement climatique qui va encore retarder l’enquête de Bordelli. Les pluies diluviennes ont entraîné les crues de l’Arno, inondant Florence. Toute la ville est sinistrée, le commissaire étant lui-même bloqué chez lui. Fort heureusement, Rosa et Ennio sont eux aussi sains et saufs.

Le désastre amène diverses conséquences, entre arnaques et désordre. Le nettoyage des dégâts crée une certaine solidarité entre habitants. Bonne occasion pour Franco Bordelli de lier plus ample connaissance avec la belle Eleonora. Hélas pour l’affaire Giacomo, les inondations ont effacé des traces à une adresse que Bordelli avait repérée, peut-être là où fut maltraité et tué l’enfant. La suite le met sur la piste d’un ex-fasciste zélé, très impliqué dans le régime de Mussolini, et d’un avocat boiteux paraissant ami avec le boucher. Quant à un quatrième suspect éventuel, il sera intouchable. Par contre, Bordelli et son entourage ne sont pas à l’abri d’une riposte du coupable…

Marco Vichi : Mort à Florence (Éd.Philippe Rey, 2017)

Il reconnut la fosse où le petit Giacomo avait été enterré et serra les dents. Sur place, il s’immobilisa devant la terre meuble, les bras ballants. Il revoyait le pied nu qui jaillissait du terrain, le cadavre boueux, les vers remuant dans les orbites vides. Le crissement d’un tronc agité par le vent retentit tout près de là, et il lui sembla que c’était le son le plus triste de la Terre. Il inspecta le sol en retournant les feuilles du bout du pied mais il n’y avait là que des douilles de fusil, ainsi que de rares champignons rabougris. Il gaspillait son temps. Mais avait-il le choix ? Valait-il mieux rester dans son bureau à chauffer son fauteuil ?
Il s’éloigna en dessinant des spirales de plus en plus larges. Malgré tout, il n’avait pas entièrement perdu espoir. Certes, il s’agissait d’une illusion insensée, pourtant il n’avait rien d’autre à quoi s’accrocher. Il ne demandait pas grand-chose, bon sang ! Un bouton, un mégot de cigarette, une allumette grillée…

Ce roman de Marco Vichi a été récompensé en 2009 par le prix Scerbanenco, prix littéraire distinguant un ouvrage de littérature policière italien (en référence à l’écrivain Giorgio Scerbanenco (1911-1969). Si certains honneurs de ce genre sont légitimes, ça paraît une évidence dans le cas de “Mort à Florence”. On est ici largement au-delà du simple polar, ou du roman noir ordinaire. Nul besoin de multiplier les meurtres pour obtenir une excellente intrigue criminelle : kidnapping, viol en groupe sur mineur, et assassinat posent les bases d’un dossier sordide et macabre. Il y a un demi-siècle, pour peu que le tueur soit assez prudent, la police pouvait être désarmée face à un tel cas. Malgré la volonté de Bordelli et l’obstination du jeune policier Piras, l’enquête risque de s’enliser.

Outre cet aspect, le roman restitue l’ambiance de l’Italie d’alors. On observe le quotidien de la population, les journaux et les chansons de ces années 1960. On se promène avec le commissaire dans les rues de sa ville. On appréciera une virulente diatribe de Bordelli au sujet des privilégiés : “Ils se moquaient bien d’être gouvernés par le fascisme ou par la démocratie, ils voulaient juste qu’on les laisse s’enrichir tranquillement. Ils étaient avides, mesquins, stupides…” En tant qu’ancien Résistant, marqué par cette expérience, il espérait un avenir plus sain pour l’Italie. Car Bordelli est fondamentalement altruiste, humain et compréhensif envers les gens modestes, y compris quelques petits délinquants.

Le récit restitue encore avec crédibilité un épisode dramatique de l’histoire de Florence, les crues de l’Arno, cet automne-là. L’auteur nous montre que les habitants surmontèrent leur désarroi pour essayer d’effacer les effets des inondations. Enfin, la vie privée de Franco Bordelli n’est pas occultée, lui qui espère toujours le grand amour – même si la prédiction d’une voyante n’est pas trop encourageante. Avec ses facettes complémentaires et sa tonalité humaniste, ce “Mort à Florence” est un superbe roman, riche et fascinant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 04:55

Redemption est une de ces petites villes de l’Ouest américain bâties vers la fin du 19e siècle au milieu de nulle part. C’est dans le désert de l’Arizona que Jack "King" Cassidy fit construire une église et développa une agglomération autour. Il raconta son pieux périple dans ses Mémoires, un ouvrage toujours disponible à Redemption. Ernest Cassidy, son dernier descendant, est encore maire de la ville, en parfaite entente avec le shérif Morgan. Longtemps, on exploita ici les mines de cuivre, ce dont témoignent les anciennes maisons des ouvriers. À notre époque, c’est principalement le tourisme qui fait vivre la ville. Ainsi que l’aérodrome, et le musée de l’aviation présentant de très beaux appareils d’autrefois. C’est à cause d’un de ces vieux avions transférés à Redemption que se produit un drame.

Dans le cimetière historique, on assiste aux obsèques de James Coronado. Plutôt jeune, marié à Holly, Jim est mort dans un accident de voiture, une récente nuit. Originaire d’ici, il était membre du conseil municipal. C’est alors qu’un avion s’écrase à la périphérie de la ville, causant rapidement un incendie qu’il sera très difficile de combattre. Semblant être un rescapé de ce crash, un homme d’environ trente ans fuit le feu et tombe sur le shérif. Amnésique, cet albinos paraît s’appeler Solomon Creed. Il possède le fameux livre de Jack Cassidy retraçant l’histoire locale, qui lui aurait été offert par James Coronado. S’il a perdu la mémoire, lui reviennent beaucoup de connaissances scientifiques. Solomon Creed est même polyglotte, parlant le français avec l’accent du Tarn, peut-être de Cordes-sur-Ciel.

Tandis que l’incendie cause des dégâts y compris humains, le nommé Mulcahy s’inquiète fortement. Assisté de Javier et Carlos, il est l’un des contacts locaux de Papa Tio, le chef d’un cartel mexicain. La frontière n’est pas loin, propice à tous les trafics. Le shérif Morgan et le maire Ernest Cassidy en croquent aussi, d’ailleurs. Mulcahy devait réceptionner un passager de l’avion fatal, Ramon Alvarez, qui n’était autre que le fils de Papa Tio. Faire comprendre les circonstances au caïd mafieux, qui a pris en otage le père de Mulcahy, n’a rien de simple. D’autant qu’un gang adverse, les Saints Latins, rôde à Redemption. Bien que Mulcahy ait supprimé plusieurs de ces truands, ça sent mauvais. Il pense qu’avec la complicité du shérif, désigner comme coupable Solomon Creed serait la solution.

Après avoir donné quelques conseils aux autorités pour contenir l’incendie hors de la ville, Solomon Creed tient à rencontrer Holly Coronado, la veuve de Jim. C’est une jeune femme de caractère, qui ne s’est jamais tellement fiée à la population de Redemption. Cette furie éloigne à coups de feu le shérif, mais reçoit Solomon Creed. Elle a des raison d’être très énervée : pendant l’enterrement, sa maison a été saccagée. Sans doute fouillée parce que l’on cherchait quelque chose de précis, d’éventuels secrets découverts par le défunt. Si Solomon Creed ne peut plus sauver James Coronado, Holly peut devenir une de ses rares alliées dans cette ville. C’est probablement dans le récit de sa vie par Jack "King" Cassidy et à l’Église des Commandements perdus que Solomon Creed trouvera des réponses…

Simon Toyne : Solomon Creed (Presses de la Cité, 2017)

Le coup de feu perça un trou dans la pluie et fit décoller les pieds de Morgan du sol. Il bascula en arrière et heurta durement la terre, poussa un petit cri de stupeur et de souffrance. Ses jambes s’agitèrent dans un effort instinctif pour fuir, une de ses mains ensanglantées tenta de saisir son arme de poing.
— Ce n’est que du gros sel, dit Holly, qui fit monter une autre cartouche dans la chambre et avança d’un pas. La prochaine, ce sera de la chevrotine double zéro. Si vous touchez ce pistolet, je vous tire dessus. Si vous ne partez pas tout de suite, je vous tire dessus.
Morgan se leva précipitamment et courut sur l’herbe mouillée pour rejoindre la voiture de patrouille. Solomon l’observait en réfléchissant. Cette femme avait fait feu sans l’ombre d’une hésitation. Il devait y avoir une raison à cela, une raison impérieuse. Le policier grimpa dans le véhicule, plié en deux pour offrir une moins grande cible. Solomon sentit la lumière sombre sur lui et quand il se retourna vers la maison, il vit le trou noir du fusil braqué dans sa direction.

C’est un splendide thriller à la narration vive, construit dans les règles de l’art, que Simon Toyne a concocté pour nous raconter les aventures de Solomon Creed. Les bases de cette intrigue apparaissent aussi classiques que solides. Une ville oubliée de l’Ouest américain, d’aspect typique mais certainement vérolée. D’ailleurs, on le voit dans le vieux cimetière, Redemption n’est-elle pas marquée depuis son origine par une malédiction ? L’incendie incontrôlable qui la menace n’en serait qu’un nouvel épisode. Le fait qu’un cartel mexicain mafieux l’ait choisit comme ville-relais sur le territoire des États-Unis n’est pas fait pour améliorer les choses, non plus. Surtout pas quand un proche du caïd périt dans le crash d’un avion, aux abords de l’agglomération. Ça risque de canarder entre bandes rivales.

Autre élément, à la fois traditionnel et palpitant, le héros est amnésique. Certes, on lui a trouvé une identité, mais ça ne dit pas vraiment qui il est, d’où il vient, ni quelle est la nature exacte de sa "mission". Le mystère perdure en grande partie autour de lui, même en constatant qu’il possède un intellect très développé. Ce roman a été également diffusé dans les pays anglo-saxons sous le titre “The searcher”, astucieuse façon neutre de ne pas le qualifier strictement d’enquêteur. Les investigations de l’énigmatique Solomon Creed sont particulières, l’auteur y introduisant une dimension mystique. En parallèle de l’action proprement dite, fort mouvementée, on nous offre des extraits du livre de Jack "King" Cassidy. C’est dans le passé que se cachent certaines clés de l’histoire. Un remarquable suspense, qui se dévore avec bonheur.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 04:55

Maya Stern est new-yorkaise. Elle a été militaire dans l’Armée de l’Air, pilotant des avions et des hélicos. Elle a participé à des missions sur des zones de guerre. L’une d’elles s’est mal terminée, un dérapage qui a été publiquement relayé par le site internet d’un lanceur d’alertes, Corey La Vigie. Obligée de quitter l’Armée, Maya donne aujourd’hui des cours de pilotage. Passionnée d’armes à feu, elle reste une tireuse d’élite. Maya est toujours en contact avec d’anciens militaires, dont son ami Shane. Elle s’est mariée avec Joe Burkett, fils d’une famille fortunée de la côte Est américaine. Ils ont une fille de deux ans, Lily. Bien que d’une classe sociale plus modeste, Maya s’entend correctement avec sa belle-mère Judith et avec le frère et la sœur de Joe. Isabella, nounou qui s’occupe de Lily en l’absence de Maya, est elle-même une employée de la famille Burkett.

Joe et son épouse ont été agressés par deux hommes à Central Park. Joe a été abattu par l’un d’eux. C’est le policier Kierce qui poursuit l’enquête, plutôt bienveillant envers Maya. Toutefois, ce meurtre intervient quelques mois seulement après un crime qui l’a touchée de près. Sa sœur Claire a été assassinée, sans qu’on ait identifié le criminel. Maya est très proche de sa nièce et de son neveu, volontiers protectrice. Mais une certaine tension s’est développée entre Maya et son beau-frère Eddie, ce dernier ne tenant pas à ce qu’elle "remplace" Claire auprès de leur foyer. Grâce à une caméra de surveillance cachée chez elle, Maya s’aperçoit qu’un homme vient jouer avec Lily. C’est bien son défunt mari Joe. Elle questionne Isabella mais, sans rien avouer, la nounou réagit avec force, emportant la preuve vidéo du passage de Joe à leur domicile. Maya informe quand même Kierce.

Justement, le policier tient deux suspects pour le meurtre de Joe. Maya en reconnaît un, même si son témoignage n’a qu’une valeur relative. Il semble que l’arme utilisée pour le meurtre de Joe est la même qui servit à tuer Claire. Bien sûr, Maya savait que sa sœur et Joe collaboraient professionnellement, mais elle s’était peu intéressée à leur activité. Si Claire possédait un second téléphone portable, n’était-ce pas pour contacter un amant ? Même son mari Eddie pouvait avoir des doutes à ce sujet, mais il reste froid. L’ouverture du testament de Joe en présence de Maya et de la famille Burkett est reporté. Bizarre, car il semble manquer l’indispensable certificat de décès de Joe. Il est vrai que, à cause des circonstances, Maya n’a même pas vu le corps de son défunt mari. Déjà traumatisée depuis les combats dans l’Armée, la jeune femme espère ne pas devenir paranoïaque.

Pourtant, elle apprend que le policier Kierce est peut-être corrompu, au service de Judith Burkett et de sa famille. Là encore, pas de preuve réelle. Par le second téléphone secret de Claire, Maya déniche une piste. Il s’agit d’un club de strip-tease, où elle se rend bientôt. Elle y fait finalement la connaissance du prudent Corey La Vigie, celui qui causa son éviction de l’Armée. En effet, le lanceur d’alertes avait de bonnes raisons d’être en relation avec Claire. Une autre éventuelle piste se dessine, celle d’un détective privé qui aurait été employé par les Burkett. Le plus sûr pour Maya, c’est de compter sur son ami militaire Shane. Elle ne devrait pas négliger le soutien de son beau-frère Eddie, non plus. Pour dévoiler toute la vérité, Maya va devoir se montrer extrême…

Harlan Coben : Double piège (Éd.Belfond, 2017)

Elle qui gardait la tête froide en pleine bataille, qui était capable de chercher refuge en son for intérieur pour conserver son calme et ne pas se retrouver paralysée par l’afflux d’adrénaline, fit appel à ses ressources habituelles. La tenue familière – blue-jean et surtout chemise vert forêt – aurait dû la préparer à cette possibilité… ou plutôt impossibilité. C’est pourquoi aucun son ne lui échappa.
La chape de plomb qui pesait sur sa poitrine lui bloquait la respiration. Son sang s’était figé dans ses veines. Ses lèvres tremblaient. Là, sur l’écran de son ordinateur, Maya voyait Lily grimper sur les genoux de son défunt mari.

Auteur chevronné, Harlan Coben connaît tous les ingrédients qui font un bon thriller. Son savoir-faire est indiscutable pour ce qui est d’agencer une solide histoire. Parfois, il s’est basé sur des suspenses plutôt conventionnels, construits plus simplement, au potentiel intéressant mais au tempo narratif un peu moins vivant. Avec “Double piège”, Coben se montre très inspiré, renouant avec ses intrigues les plus énigmatiques et retrouvant un rythme idéal. Le "retour" de Joe, supposé mort sous les yeux de son épouse Maya, est l’élément déclencheur du mystère. D’autant que ça implique de s’interroger sur la nounou et sur les Burkett, la belle-famille qui l’emploie. Ce qui fait ressurgir un autre crime non-élucidé, le meurtre de la sœur de Maya. Et sans doute une autre affaire de disparition, plus ancienne, mais que l’on ne chercha pas à éclaircir.

L’ambiance criminelle étant donc bien assurée, c’est en soignant le contexte que l’auteur va nous convaincre. Celui-ci tourne autour de Maya. Elle n’est pas la banale mère d’une enfant de deux ans, veuve éplorée confinée dans son chagrin, tourmentée par le double crime qui l’a privée de sa sœur puis de son propre époux. Non, Maya est une guerrière, une femme qui a côtoyé la mort lors d’opérations militaires. C’est une personne qui n’a pas peur des armes à feu, cent pour cent Américaine dans son état d’esprit quant à l’auto-défense. Elle possède un caractère offensif, même si elle a l’intelligence de comprendre qu’elle est au centre d’une situation qui la dépasse. Une femme forte mentalement, malgré les troubles causés par son expérience passée au combat. Et probablement est-elle moins seule qu’elle l’imagine dans sa quête de réponses.

Notons la présence – et l’importance pour le sujet exploité – d’un "lanceur d'alerte". Si ces personnages visent la transparence pour traquer les dysfonctionnements de notre époque, leur rôle peut apparaître ambigu. D’un autre côté, la surabondance d’armes en circulation aux États-Unis ne l’est pas moins. Ce qui implicitement crée une sorte de point d’équilibre entre Corey La Vigie et Maya. Reste pour eux à affronter l’adversaire, l’héroïne devant s’avérer plus intrépide que jamais. Thriller authentique et captivant, “Double piège” est un roman parfaitement réussi et diablement excitant à lire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 04:55

Il y a des voyageurs avides d’explorer des endroits "où la main de l'homme n'a jamais mis le pied", selon une célèbre formule. Du moins, dans des décors pittoresques ou insolites, cherchent-ils à rencontrer des populations et des cultures différentes. Depuis trente ans, Caryl Férey fait partie des aventuriers rock’n’roll sillonnant ponctuellement la planète. Pour la plupart de ses périples, il choisit l’hémisphère sud. Car si tout cela lui procure une dose d’adrénaline, autant que ça se passe sous des climats supportables. La Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, et plusieurs pays d’Amérique Latine, voilà qui lui convient. Et ça permet à l’écrivain de dénicher la substance pour ses romans noirs les plus durs, publiés avec succès chez Gallimard. La Colombie est au programme, pour un prochain titre.

Caryl Férey : Norilsk (Éd.Paulsen, 2017)

Quand on lui propose une destination complètement opposée, Caryl Férey hésite quelque peu. Pas très longtemps, mais la Sibérie au-delà du Cercle Polaire, ce n’est pas tropical. Un ancien goulag devenu une des villes les plus polluées du monde, pas trop attirant. En outre, sans autorisations spécifiques du FSB (ex KGB), personne n’est autorisé à entrer à Norilsk. Les infos parcellaires que l’on peut collecter sur cette région éloignée de Russie, très industrialisée car riche en minerais, où l’espérance de vie des habitants est courte, c’est également peu encourageant. Même au printemps, il fait environ moins vingt degrés par la-bas. Voyageant toujours accompagné, l’écrivain s’adresse à un de ses complices depuis l’adolescence, qu’il surnomme la Bête, lequel accepte illico le projet.

Borgne muni d’un bandeau de pirate, grand buveur d’alcools survitaminés, à l’occasion fumeur d’herbes puissantes, s’excitant volontiers dès qu’une femme est dans les parages, cet Obélix apparaît le partenaire idéal pour le petit renard qu’est Caryl Férey. Bordélique à souhaits, il faudra veiller à ce que la Bête n’égare pas ses laisser-passer, entre autres. S’il a fantasmé sur leur guide Valentina, rebaptisée par lui Tatiana, la Bête renonce dès leur rencontre : une petite poupée blonde de trente ans qui en paraît quinze, ce n’est pas son calibre du tout. Pour Caryl Férey, sa fragilité rose associe plutôt Valentina à Bambi. Mais l’essentiel, c’est que la jeune femme est originaire de Norilsk, qu’elle a quitté depuis dix ans. Elle connaît donc bien les lieux, les gens. Elle a même une copine, Ana, qui ouvre un bar ces temps-ci — idée motivante pour le duo de Celtes.

Des carrières enneigées mais noires de crasse se succédaient, des enchevêtrements de pipe-lines protégés du froid par des coffrages en bois ou en carton, une cité-dortoir aux immeubles colorés pour vaincre un peu la nuit polaire, quand tous les repères s’effacent, des rails, des wagons, d’autres mines à ciel ouvert, mais pas l’ombre d’un humain, même mort. Les mineurs avaient-ils été ensevelis, entassés gelés dans les fossés, comme des mammouths ? Pas de bois ici, que du minerai et des cheminées dressées dans la tempête, qui grandissaient à mesure que nous approchions. Les tours du malheur. Un décor de polar. Norilsk.
On est arrivés vers huit heures du matin, fourbus après une nuit presque sans dormir et un trajet de haute voltige, mais le nez collé aux vitres embuées. Il n’y avait toujours personne le long des avenues staliniennes, que des barres d’immeubles peints d’une dérisoire couleur flashy, quelques feux grelottants et de rares voitures bravant l’ennui du vide. Norilsk, un Far Est sibérien avec des broussailles de glace coupante au fil du vent et pas un chat dans les rues après qu’on a flingué le shérif et ses assesseurs. Un endroit sans vitrine, sans rien.

Norilsk a une population à peu près équivalente à celle du Havre. Avec un urbanisme à la soviétique, nettement plus tristounet que notre port français, et beaucoup moins de gens dans les rues. Caryl Férey et la Bête n’y croisent quasiment personne. Le froid intense et l’air ultra pollué n’expliquent pas tout. Eux qui sont là pour le contact, ce n’est pas gagné d’avance. Il y a bien le club de photographes amateurs, des amis de Valentina, mais c’est limité. Leur hôtel, où l’accueil est aussi cordial que dans une prison de haute sécurité, n’est pas le meilleur lieu pour échanger, non plus. Heureusement, sous son air rustre de psychopathe ouzbek, et bien que ne parlant pas un mot d’anglais, le chauffeur de taxi Shakir s’avère amical à sa manière. Pour réchauffer l’atmosphère et se rapprocher des habitants, il n’y a qu’un seul lieu valable ici : le bar d’Ana et de son mari Dimitri.

Pour fraterniser, rien ne vaut une tournée générale (ouga chayo). Dans cette ambiance, même le mineur sibérien se décomplexe, se déchaîne : "You’re my friend" et "Fuck the Kremlin" sont les leitmotivs de la nuit de fête. Le lendemain, la gueule de bois ne risque pas de se calmer grâce au menu de leur hôtel. Bien sûr, Norilsk et ses environs, jusqu’au port de Doudinka, c’est avant tout une région où l’industrie omniprésente rappelle le “Germinal” d’Émile Zola. Conditions de travail déplorable, air irrespirable, neige à l’année noircie par les émanations polluantes. Même quand on vit en enfer sans espoir de le quitter, on peut être fier de sa ville — qui mérite mieux qu’un portrait négatif. La mémoire du goulag stalinien reste présente en ce mois d’avril 2017, les morts ont droit au respect. Quant au futur de la Russie, advienne que pourra.

Écrire des polars noirs, c’est ce qui a apporté une belle notoriété à Caryl Férey. D’ailleurs, il évoque ici le héros de “Plutôt crever”, celui de sa petite série McCash, et les contrées qui lui ont inspiré ses romans, non sans un coup de griffe à ceux qui dénigrent le genre. Mais il n’est pas moins talentueux lorsqu’il fait le récit d’un tel voyage. Même dans la froidure d’une des villes les plus invivables au monde, au milieu d’un peuple bourru qui ne s’excuse jamais, la laideur comporte sa part de beauté. Et l’être humain reste la seule vraie valeur, pour le voyageur qui sait observer et transmettre.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 04:55

François est un commerçant lyonnais âgé de trente-neuf ans. Sa boutique, où se vendent des tee-shirts humoristiques, est installée au cœur de la ville. Pour un natif de la cité des Buers, à Villeurbanne, c’est une très belle progression sociale. Là-bas, on côtoie plutôt le gratin de la racaille que l’élite de la bourgeoisie fortunée de Lyon. Aujourd’hui encore, c’est son ancien ami Saïd qui y dirige un lucratif trafic de drogue, veillant à ce qu’aucun trouble ne vienne perturber son activité. D’un caractère volontaire, François a choisi une voie plus noble. Ce qui est une manière de faire oublier qu’il porte un nom juif et qu’il a une allure d’Arabe, bien que personne ne puisse lui contester son identité purement française.

Ne roulant pas sur l’or, François a besoin du soutien de sa banque. Fille d’un riche agent immobilier, sa conseillère financière Juliane Bacardi n’est plus encline à lui accorder une rallonge de crédit. Ça agace quelque peu François : “Si on proposait aux gens de pouvoir tarter impunément quelqu’un dans leur vie, je parie qu’il y aurait pas mal de banquiers qui s’en prendraient une. Y aurait des assureurs, des députés, peut-être un ou deux chauffeurs de taxis, mais il y aurait surtout des banquiers. C’est pour ça qu’ils embauchent que des têtes à claques pour ces jobs, ça doit être un prérequis.” D’autant plus contrariant que François souhaite exploiter une initiative rentable, très juteuse.

Toutes les banques ayant refusé de le financer, pourquoi ne pas demander un prêt à Saïd ? L’argent des trafics est-il plus sale que celui du monde bancaire ? Mais, à la cité des Buers, Saïd n’est pas coopératif non plus. Alors qu’il va quitter le quartier, une Audi provoque un accident, blessant grièvement un cousin de Saïd. La conductrice fautive n’est autre que Juliane Bacardi. La prudence impose de fuir pour François et sa banquière. Étant mieux armé qu’elle face à cet imbroglio, il en profite pour négocier financièrement son aide. S’ils sont pourchassés par Saïd et ses sbires, sans compter la police qui s’en mêlera sûrement, quelques étapes permettent au duo de se sortir du pétrin, du moins provisoirement.

Squatter une maison à vendre proposée par l’agence immobilière Bacardi, ça paraît une bonne solution. Surtout que la propriétaire de l’Audi, Juliane, a été identifiée et qu’elle est recherchée. En tout cas, Saïd ne viendra pas les embêter là. En revanche, le père de la jeune femme a rapidement compris où ils se cachaient. M.Bacardi est un homme d’affaires avisé, et peut-être "un bourge déviant" selon les critères de François. Qu’il soit prêt à tout pour que sa fille Juliane n’ait pas d’ennuis, ça ne fait aucun doute. Néanmoins, la cavale de François et les mésaventures de la famille Bacardi sont loin d’être terminés. Pourtant, il n’est pas exclu que le projet original de François puisse finalement se réaliser…

Jacky Schwartzmann : Demain c’est loin (Éd.Seuil, 2017)

— Ah oui, c’est vrai, excusez-moi, j’oublie toujours que vous êtes juif.
Elle me sort ça avec un sourire vicieux qui semble vouloir dire qu’en réalité je ne suis personne, je ne suis rien, pas un vrai Français, pas vraiment un Arabe, pas même un juif. Son sourire m’a mis hors de moi, encore plus que ses propos, et j’ai balancé un coup de poing dans un mur pour atténuer ma rage. Ce n’était pas un mur en placo, comme chez mes parents ou chez moi, c’était un vrai mur et je me suis éclaté les phalanges.
— C’est malin, a fait Juliane comme si j’étais un gamin.
Elle a dit ça avec un petit air d’instit supérieure, assez gonflant, un peu comme aurait fait Duffle-Coat. Cela dit, nous n’avions pas réellement le temps de nous expliquer, il fallait qu’on gicle (…) Cette fois, j’ai repris le dessus, c’était mon rayon. Le réel, la débrouille, le bricolage des événements, elle ne savait pas faire…

Quoi qu’en dise François, ses tribulations avec sa partenaire banquière ne font pas d’eux “les Bonnie and Clyde les plus ringards de toute la création”. Certes, le choc des cultures entre un gars désargenté issu du ghetto banlieusard et une "executive woman" semble rédhibitoire. Sachant qu’à notre époque, le coupable du marasme est évident : “Ce n’est pas à cause de ceux qui ont tout le blé, non, c’est à cause de ceux qui n’en ont pas du tout… Leur ennemi a été désigné, il est sale, il vit dans les banlieues et il est pauvre. Il se goinfre tellement d’allocs que ça gèle les salaires… Les actionnaires ? Ah non, c’est pas pareil.” Malgré tout, l’association improbable de Juliane et François en témoigne, il arrive que "le mariage de la carpe et du lapin", ça fonctionne et ça fasse évoluer les choses.

Évitons l’angélisme, quand même. Que certaines banlieues soient gangrenées de longue date, nul ne le niera. L’actuel signe distinctif dans les cités, devenir barbu : “Il n’y a aucun mérite à avoir la barbe, ça ne demande aucun effort, aucune intelligence, aucun courage, et pourtant c’est toute leur identité.” Après le banditisme, pour être visibles, quelques-uns sont passés au terrorisme : “Ce sont des blaireaux de cité qui ne sont pas aimés en France, et qui réagissent à leur manière : s’ils ne sont pas aimés, alors ils seront craints.” Le déséquilibre social entre Gaulois et Maghrébins aboutissant à la violence, ça ne risque pas d’apaiser leurs relations. Effectivement, cette histoire nous présente un regard — ironique ou mordant — sur notre époque. C’est une de ses qualités, ce n’est pas la seule.

L’atout principal de ce roman, c’est son style tonique, sa vivacité narrative. François est un personnage plein d’énergie, à l’opposé d’une génération que l’on dit résignée. Ce sont les freins sociétaux qui l’empêchent de foncer. Mais, se retrouvant ici au centre de grosses complications quasi-ingérables, il donne toute la mesure de son dynamisme. Forte de multiples péripéties explosives, la comédie souriante n’est pas contradictoire avec le contexte humain de notre temps, fut-il l’objet de questionnements parfois sombres. Un suspense très entraînant, récompensé par le Prix Transfuge du meilleur espoir polar.

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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 04:55

Que Wilfried soit suicidaire, rien de surprenant. Dans son métier, il était associé avec Mica, un ami de longue date plutôt fortuné. Bien vite, Wilfried a été éjecté de leur société, et sa femme Marcie est partie vivre avec Mica. Retourner habiter chez ses parents, manquer de perspectives professionnelles, n’avoir aucune chance de récupérer son épouse, autant de motifs de dépression pour Wilfried. Alors, il va se jeter dans la Seine du côté de la Bastille. Le grand soulagement final sera le bienvenu. Mais intervient un inconnu qui a besoin d’un léger coup de main, avant qu’il se suicide. Il s’agit juste de l’aider à balancer à l’eau le corps empaqueté d’une jeune femme que l’homme aurait égorgée peu avant. Wilfried suspend son projet mortel perso, intrigué par celui qui se présente comme Monsieur Faux.

C’est un monsieur d’âge mûr, courtois et cultivé, du genre “médecin de famille au calme rassurant, à la voix profonde, au regard chargé d’empathie.” Malgré l’allure convenable de Monsieur Faux, c’est un assassin, avouant avoir commis régulièrement des meurtres. Ce qui ne met pas à l’aide Wilfried. Dans un monde ordinaire et sans tracas, des gens comme Monsieur Faux, ça n’existe pas. Un archétype de tueur en série dans la fiction. On pourrait croire être en pleine hallucination, face à un ectoplasme improbable. L’esprit de Wilfried étant perturbé par l’accumulation de problèmes, il ne rejette pas ce curieux homme. Qui lui offre même un pistolet en cadeau. Et qui le relance dès le lendemain, afin de clarifier les bases de leurs relations. Car Monsieur Faux espère initier Wilfried aux plaisirs du crime.

Marcie a été assassinée. C’est la policière Naomie qui est chargée de l’affaire. Elle a déjà vérifié l’alibi de Wilfried, qui est hors de cause. Pour lui, c’est évidemment Monsieur Faux qui a éliminé son ex-épouse. Ça signifie que Mica, son ancien associé, est également en danger de mort. Wilfried tente de l’avertir, mais ça se termine vite en pugilat. La scène a été filmée par un témoin. Heureusement pour Wilfried, car Naomie lui apprend peu après que Mica a été tué à son tour. La policière sent grandir une attirance amoureuse envers lui, mais en observant un couple d’amis proches, ça l’incite à la prudence. Finalement, elle est écartée de cette enquête. D’ailleurs, on ne tardera pas à dénicher un coupable idéal, ce qui permettra de clore rapidement un dossier qui n’intéresse plus guère que Naomie.

Bien qu’ayant opportunément supprimé Marcie et Mica, Monsieur Faux n’a nullement l’intention de disparaître de la vie de Wilfried. Au contraire, le bougre d’égorgeur s’incruste de plus belle. Avec la ferme volonté d’en faire un adepte, de l’entraîner dans la criminalité. Quand Wilfried l’a mise au courant pour Monsieur Faux, lui présentant un portrait dessiné de celui-ci, Naomie n’y a pas vraiment cru. Des gens de cette sorte, ça n’existe pas. Mais la policière va néanmoins trouver l’adresse de cet homme énigmatique…

Philippe Setbon : Les gens comme Monsieur Faux (Éd.du Caïman, 2017)

— Vous n’avez aucune envie de mourir. C’est tellement limpide ! Même l’autre soir, à la Bastille, vous ne le désiriez pas réellement. Au fond, vous n’attendiez qu’une chose : que quelqu’un vous détourne de ce projet ridicule. Et le destin a voulu que ce soit moi. Tant mieux, tant pis, qui peut le dire ?
Ce fut au tour de Wilfried de vider son cognac d’une seule lampée. Puis un peu secoué, il se passa la main sur la figure et se frotta les yeux à s’en faire mal, à en voir des papillons noirs. Lorsqu’il les ôta, il se rendit compte qu’il était seul à sa table. M.Faux avait disparu en laissant un billet de cinquante euros dans son verre vide.
Wilfried se dirigea à pied vers la gare RER. Qu’avait-il appris de cette journée ? Pas mal de choses, au fond. Qu’il n’avait effectivement plus envie de mourir. Que son pote Lionel était toujours aussi con et qu’il ne serait pas capable de travailler sous ses ordres, à supposer qu’il le rappelle un jour. Et que M.Faux ne semblait pas pressé de le supprimer.

Le roman-puzzle à la narration éclatée complexe, parfois alourdi de considérations psycho-pathologiques, ça peut avoir son charme. Mais une histoire clairement racontée, toute en souplesse, teintée d’humour ou d’ironie, c’est quand même drôlement agréable à lire ! Si l’auteur introduit un personnage original, voire carrément hors norme, s’immisçant dans la vie d’un quidam fragilisé, il faut s’attendre à ce que ça produise des étincelles. Tel est le postulat imaginé par Philippe Setbon, romancier chevronné possédant une belle tonalité personnelle. On ne devrait même pas avoir besoin de vanter les mérites d’auteurs comme celui-ci. Parce que l’on est sûr de découvrir un roman impeccable, dosé à merveille.

Un début singulier, soit… Suivi d’un récit balisé ressemblant globalement à tant d’autres polars ? Non, vraiment pas : jusqu’au dénouement astucieux, vont se succéder quantité de péripéties plus souvent souriantes que sombres, toujours palpitantes. Pour ce brave Wilfried, l’ambiance est tendue sans tomber dans le drame : “C’était troublant de se dire que le bonheur pouvait parfois naître des situations les plus pourries.” Au-delà d’un récit enjoué aux vertus distrayantes, un polar savoureux comme on aimerait en déguster le plus souvent possible.

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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 04:58

Fin 1966, âgé de près de quarante ans, Philippe Marlin est policier à la Criminelle. Veuf de Jeanne, décédée accidentellement, il habite le quartier parisien des Batignolles, avec son chat Duke. Le jazz est une passion pour Marlin. Dans le service du commissaire Baynac, il fait équipe avec Olivier Le Varech. On découvre le cadavre mutilé d’une femme sur les rails de la Petite Ceinture, dans le 17e. La victime est bientôt identifiée : Audrey Mésange, vingt-cinq ans. Orpheline, elle pratiqua la prostitution, quelques années plus tôt. Son mari M.Flanquart est un industriel du BTP. Selon lui, Audrey était censée se trouver dans leur propriété de Honfleur. L’époux dispose d’un alibi facilement vérifiable.

Comment la victime passa-t-elle de la rue à la respectabilité bourgeoise ? En explorant le passé d’Audrey, les policiers espèrent obtenir la réponse. Étant présents à l’enterrement de la jeune femme, les enquêteurs constatent que M.Flanquart compte des amis haut-placés dans les cercles gaullistes. Probablement même des personnes du Service d’Action Civique, réseau de fidèles du Général de Gaulle. La jeune journaliste Charlotte Saint-Aunix travaille pour l’AFP. Ce meurtre mystérieux l’intéressant, elle fournit à Philippe Marlin une éventuelle piste, celle d’une Dauphine volée ayant pu transporter le cadavre. La police tient un suspect, un délinquant sexuel multirécidiviste, mais son alibi est valable.

Le chef de chantier Amad, employé par M.Flanquart, s’était récemment disputé avec la victime, qu’il connaissait par le passé. Lors de l’interpellation d’Amad, le policer Le Varech est gravement blessé. Durant l’interrogatoire du chef de chantier, il se produit une bavure. Ce qui, après suspension et enquête interne, entraîne la fin de l’équipe du commissaire Baynac. Ayant passé les Fêtes sur la côte normande, Marlin rentre à Paris en janvier 1967. L’affaire Audrey Mésange sera vite classée, maintenant. Devenant intime avec Charlotte Saint-Aunix, Marlin intègre un nouveau groupe de policiers. Même si un des collègues est sympathique, encore que peu causant, l’ambiance sans cordialité change beaucoup.

Philippe Marlin est conscient qu’il doit se méfier d’un autre policier, dont l’appartenance au SAC est à peine un secret. Des élections législatives approchant, le contexte politique est plutôt chargé. Les barons du gaullisme, dont certains viennent de la Résistance comme l’ancien chef de Marlin, promettent un avenir radieux. Les partisans de Mitterrand et de Lecanuet ont bon espoir. Marlin obtient des infos sur la SIDS, une société immobilière liée aux grands projets urbains actuels ainsi qu’aux autoroutes. M.Flanquart et ses amis, mais aussi d’autres membres du SAC, n’en feraient-ils pas partie ? L’accident d’un ami dans le Morvan va avoir des conséquences, terriblement dangereuses, pour Marlin et Charlotte…

Xavier Boissel : Avant l’aube (Éd.10-18, 2017) – Inédit –

J’ai pris sur ma droite, mais au lieu d’aller tout droit vers Condorcet, je suis entré sous le premier porche. J’ai traversé le hall. Bruit d’une radio en sourdine. Odeur de ragoût que la bignole était en train de préparer dans la loge. J’ai ouvert le sas et je suis allé au fond de la cour, où je me suis caché dans un angle. Je n’ai pas eu longtemps à attendre. Quand Jean-Louis est sorti par la porte des cuisines pour jeter les poubelles, je l’ai alpagué. Petit crochet au foie. Le coup de poing qui fait le plus mal, celui qui paralyse, tous les boxeurs vous le diront. Meurtrier et sans trace. Le type s’est effondré par terre comme une poche de sable. Je l’ai chopé au col, l’ai relevé et plaqué contre le mur lépreux des cuisines.
— J’aime vraiment pas qu’on me prenne pour un con, et c’est pas un merdeux de ton espèce qui va commencer. Tu t’es bien foutu de ma gueule ?

Dans une fiction, il est toujours difficile d’aborder frontalement un sujet tel que le SAC, Service d’Action Civique. Ayant existé de 1960 à 1981, association d’obédience gaulliste, ce n’était pas un club d’amis politiques mais toute une organisation, avec ses facettes secrètes et une police parallèle. Tandis que les notables du système autour du Général De Gaulle fermaient les yeux sur les méfaits du SAC, une omerta médiatique régnait afin de ne jamais évoquer ce groupe au service du pouvoir. Les méthodes des mercenaires qui le composaient étaient criminelles, soi-disant "pour la bonne cause". Au nom du prestige de la France, fantasme des tout-puissants politiciens d’alors. Certains opposants en firent la cruelle expérience, à l’issue parfois mortelle. L’illustrer dans un roman est périlleux, par la nature fantomatique du SAC et parce que exécutants et chefs restaient dans l’ombre.

C’est d’une manière très vivante que Xavier Boissel retrace cette époque, dans la seconde moitié des années 1960. Paris se modernise (Maine-Montparnasse), des "villes nouvelles" vont naître (Cergy-Pontoise), mais on est encore pour quelques années dans le mode de vie instauré depuis la fin de la guerre (concierges, petits bistrots). Les passionnés de jazz, comme Philippe Marlin, sont nombreux et trouvent des spectacles à leur goût en divers endroits. À noter que son nom peut faire penser à Philip Marlowe, le détective crée par Raymond Chandler. Influencée par le régime, la police est hiérarchisée, avec promesse d’une belle carrière pour les serviteurs zélés. Les autres, même anciens Résistants, sont confinés dans des fonctions annexes (certains policiers en ont témoigné). Imaginer que des suspects soient intouchables, parce que du bon côté, n’a rien d’absurde.

Une histoire sur fond d’affairisme, de corruption, de pratiques violentes, ça s’inscrit dans la bonne tradition du roman noir. Entre sociologie et enquête, la nostalgie de ces années-là est teintée de côtés sombres. La tonalité musicale du jazz y contribue, d’ailleurs. Xavier Boissel joue sur toutes ces nuances, maîtrisant solidement son intrigue, portée par une narration souple. Ce roman inédit est une vraie réussite.

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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 04:55

Chicago, en 1893. Une vaste foire exposition dédiée à Christophe Colomb anime la ville. À l’angle de Wallace Avenue et de la 63e rue, s’élève un bâtiment neuf aux allures de château. C’est le Dr Gordon Gregg qui l’a fait construire. Au rez-de-chaussée, se trouve sa pharmacie. On y vend notamment l’Élixir électrique, fruit des longues et coûteuses recherches du médecin. Au premier étage, des chambres à louer seront vite rentabilisées avec les visiteurs de la Foire. Gregg s’est réservé le second étage, d’où il gère l’affaire. L’architecture intérieure de l’immeuble est plus complexe qu’il y parait, avec ses escaliers dérobés et ses pièces secrètes. Plusieurs entreprises ont été chargées de la construction, se succédant car Gregg n’honorait pas ses factures. Maintenant, tout est en place.

Employé d’une société d’assurances, Jim remet au médecin un chèque de dix mille dollars six semaines après le décès accidentel de son épouse Millie. Même si Gordon Gregg fut naguère impliqué dans un trafic de cadavres, on n’a pas pu déceler cette fois d’indice suspect dans la mort de sa femme. Crystal, la petite amie de Jim, est une jeune journaliste. Elle a la confiance de son rédacteur en chef Charlie Hogan, bien qu’il la trouve quelque peu intrépide. Il a quand même passé son reportage sur un des aspects de la Foire. Crystal est intriguée par le Dr Gregg. Tout vêtu de blanc, l’homme est séduisant, autant qu’un peu inquiétant. Pendant ce temps, celui-ci règle à sa manière la lourde facture d’un créancier, et s’occupe du cas de sa fiancée, Geneviève, qui est aussi sa secrétaire.

L’assureur patron de Jim a certains soupçons sur le Dr Gregg. Il serait bon qu’il explique ses derniers mouvements financiers, avec l’argent de Geneviève. Celle-ci a provisoirement quitté Chicago. Quand l’assureur insiste, Gregg fournit sans tarder une preuve que la jeune femme est bien en vie. Jim risque fort d’y perdre sa place. Suite à un reportage trop audacieux, Crystal est aussi sur la sellette. Elle expose à Hogan ses doutes sur Gregg, qu’elle a vu entrant dans une maison close. Le rédacteur en chef approuve le plan de Crystal. Se faisant passer pour la nièce de la défunte Millie, la journaliste s’introduit auprès de Gregg. Elle devient sa nouvelle secrétaire, et il lui promet de placer au mieux la fortune dont elle est supposée disposer. Crystal enquête, observant l’activité au “château”. Un certain Thaddeus, ex-complice de Gregg, ne complique pas bien longtemps la vie du médecin. Les investigations de Crystal ne sont pas sans risque…

Robert Bloch : Le boucher de Chicago (Éd.10-18, 2017)

Une rude ascension : deux volées de marches sans le moindre palier. O’Leary se souvint de la surprise qu’il avait éprouvée lorsque Gregg lui avait demandé de construire cet escalier étroit et raide qui menait au deuxième étage sans donner accès au premier. À l’époque, il s’était demandé à quoi il pourrait bien servir car de l’autre côté de la paroi courait un escalier parallèle qui s’arrêtait au premier étage, alors que celui qu’ils étaient en train de gravir menait directement au deuxième […]
O’Leary se retourna et vit Gregg refermer la porte qu’ils venaient de franchir. Vue de l’intérieur de la pièce, elle s’incorporait totalement à la cloison et était tapissée d’un papier à rayures qui dissimulaient l’encadrement même de la porte. Dépourvu de poignée, le battant était complètement invisible.
— Maintenant vous connaissez mon secret, dit Gregg que l’étonnement de son visiteur semblait amuser. Je tiens à préserver ma vie privée, spécialement quand il y a de l’argent à la clé.

Publié en 1976 puis en 1992, “Le boucher de Chicago” est un roman délicieusement amoral que l’on peut qualifier de "polar historique". Pour cette édition, la traduction a été révisée par l’éditeur. L’histoire s’inspire de celle d’un escroc ayant existé, connu sous le nom de H.H.Holmes, qui fit réellement construire un tel château, dont on ne connaît pas exactement le nombre de victimes éliminées. Cette époque, où l’Amérique était un jeune pays incarnant la modernité, fut propice aux méfaits des arnaqueurs en tous genres. Certes, ils finissaient toujours par se faire prendre, mais profitaient longtemps de leurs escroqueries. Ce n’est rien dévoiler de préciser que l’Élixir du Dr Gregg n’est que de l’eau, et qu’il n’est même pas médecin. Afficher un certain prestige suffisait pour duper les gogos, et manipuler des femmes éprises, à la manière d’un Landru.

“Elle lisait un étrange pouvoir dans le regard profond de ses yeux foncés. Oui, c’est là que résidait le mystère, dans ce regard et dans cette maison insensée” selon la téméraire journaliste. Les faits ne sont pas énigmatiques, mais l’ambiance n’en apparaît pas moins troublante. L’habileté narrative de Robert Bloch consiste à suggérer combien il est facile pour un tel personnage de se débarrasser des gêneurs. Cynisme peut-être, mais c’est par leur capacité d’adaptation et de manipulation qu’on reconnaît les vrais escrocs. Excellente initiative de rééditer ce roman, à ne surtout pas négliger dans l’œuvre de Robert Bloch.

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