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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 04:55

En 1935, Robert Syberten espère devenir metteur en scène pour le cinéma hollywoodien. Venu de l’Arkansas, il ne connaît personne dans ces sphères. Par hasard, Robert rencontre Gloria Bettie, originaire du Texas. Voilà un an que cette figurante tente sa chance, mais “elle était trop blonde et trop petite, et avait l’air trop âgée. Bien habillée, elle aurait pu attrayante ; mais même alors, je n’aurais pas dit qu’elle était jolie” pense Robert. Gloria a tendance à être cafardeuse, suicidaire. Ils s’inscrivent en couple à un "marathon de danse" où les gagnants recevront un prix de mille dollars. Ça se passe sur la jetée-promenade de Santa Monica, dans une grande bâtisse sur pilotis, qui était autrefois un dancing populaire. On y a aménagé une piste de deux cent pieds de long sur trente de large, avec des loges autour pour le public et une estrade pour assurer l’animation.

Gloria et Robert forment le couple n°22, parmi les amateurs et les professionnels qui sont venus concourir. C’est leur capacité d’endurance qui départagera les candidats en couples. En particulier quand les organisateurs auront l’idée de "derbys", courses où ils tournent en rond sur la piste. Les derniers seront à chaque fois éliminés. C’est parti pour des centaines d’heures de danse, en continu, même s’ils marchent en cadence plutôt que de danser. On a prévu des courts moments de repos, et un personnel médical en cas de soins à donner. Il se produit des frictions entre Gloria et un autre couple, la partenaire étant enceinte et n’ayant pas sa place ici. On verra également l’arrestation d’un des concurrents, repris de justice meurtrier, et la disqualification d’une jeune participante mineure. Ces incidents sont autant de bonne publicité pour le "marathon de danse".

Robert et Gloria ont une admiratrice sexagénaire dans le public : Madame Layden. Elle les encourage quotidiennement. Elle parvient même à leur trouver un sponsor, une marque de bière, pour un petit coup de pouce. Madame Layden aura son heure de gloire, lorsque l’animateur la présentera au public. Au fil des heures, des jours, la fatigue s’accumule. Robert a parfois des crampes, Gloria fait des malaises. Les autres vont-ils mieux ? À bout de nerfs, l’un d’eux sort un couteau et menace les organisateurs. Un peu plus de spectacle avec une cérémonie de mariage dans le cadre du "marathon" ? Gloria s’y refuse, bien que ce soit doté d’une prime. Des dames représentant une ligue de moralité interviennent, en exigeant l’arrêt de cet évènement. Gloria n’hésite pas à leur jeter à la face l’hypocrisie de leur action. L’affaire est médiatisée, encore de la publicité pour ce "marathon de danse".

Pourtant, l’épisode va se terminer tragiquement. D’abord, parce que des coups de feu sont échangés au bar de la salle de spectacle, causant une victime. Surtout, parce que Robert va se retrouver devant le tribunal, pour un procès où il risque la condamnation à mort. En a-t-il pris son parti ? Peut-être que Gloria avait raison, qu’il ne pouvait y avoir de meilleur dénouement. Qui peut comprendre le geste de Robert ?…

Horace Mac Coy : On achève bien les chevaux (1935 – Folio)

Publié en 1935, “On achève bien les chevaux” est le premier roman d’Horace Mac Coy (1897-1955). Ce livre a connu un regain de notoriété à partir de 1969, ayant été adapté au cinéma par Sydney Pollack, avec Jane Fonda, Susannah York, Michael Sarrazin, Bonnie Bedelia. Bien que se déroulant à l’époque de la Grande Dépression des années 1930 aux États-Unis, il s’agit d’une histoire intemporelle. Ne voit-on pas l’équivalent télévisuel de nos jours, avec des jeunes gens et de jolies filles, artistes cherchant à se distinguer dans des castings et autres programmes de télé-réalité ? Du spectacle, et l’espoir de gagner le pactole (Mille dollars 1935 équivaudraient à plus de quinze mille dollars actuels). On peut encore citer les équipes d’animation des talk-shows, interchangeables, souvent dénués de talent ou de compétence. Notoriété et fric, la motivation ne change guère.

La puissance de ce roman d’Horace Mac Coy ne vient pas de son suspense, puisque le sort de Robert nous est connu. Le premier atout, c’est l’ambiance de ce "marathon" : “L’arbitre donna un coup de sifflet et tous les spectateurs surexcités se levèrent comme un seul homme. Les clients d’un marathon de danse n’ont pas besoin d’être préparés aux émotions fortes. Dès qu’il arrive n’importe quoi, ils s’échauffent d’un seul coup. Sous ce rapport, un marathon de danse ressemble à une course de taureau.” À l’intérieur du microcosme des danseurs, s’il y a de la tension, ce n’est pas la rivalité qui domine, mais le sentiment qu’ils ne doivent "rien lâcher". Tenir, malgré la douleur ou les incidents. Rester en lice, peu importe si le show est médiocre, si tout cela est ridiculement tapageur.

L’autre atout principal, c’est évidemment le couple n°22, Gloria et Robert. Dépressive, elle a déjà compris qu’Hollywood ne lui ouvrirait jamais ses portes, qu’elle aurait mieux fait de réussir sa tentative de suicide au Texas. Robert, lui, se contenterait de réaliser un court-métrage s’ils gagnaient. Pour prouver qu’il a une âme de cinéaste ? Il essaie de calmer sa compagne dans ses moments d’énervement. Des passages savoureux, tel celui où Gloria réplique face aux dames de la ligue de moralité : “Toutes vos ligues de vertu, de morale et tous vos foutus clubs féminins… pleins de vieilles fouineuses et de punaises de sacristie qui n’ont pas rigolé depuis vingt ans et qui piquent une jaunisse quand elles voient que les autres se paient un peu de bon temps… Pourquoi les vieilles peaux comme vous ne s’arrangent-elles pas pour se soulager de temps en temps ?”

Des losers, des oubliés de la réussite, des perdants ? Sans doute, oui. Mais les portraits nuancés montrent qu’il sont des êtres humains, pas moins respectables que la moyenne. Un grand roman noir.

Horace Mac Coy : On achève bien les chevaux (1935 – Folio)

Lire aussi ma chronique sur "J'aurais dû rester chez nous" d'Horace Mac Coy :

Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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23 juillet 2016 6 23 /07 /juillet /2016 04:55

Août 1980, la chaleur pèse sur Vizentine, village de deux mille habitants dans les Vosges. La famille Leheurt est d’ici depuis toujours. Maria, la mère, vivait dans leur maison, avec Maurice, surnommé Mo, son fils de cinquante-quatre ans. Le cerveau de Mo ne fonctionne plus depuis quatre décennies, du jour où une grenade a explosé, le blessant à la tête. Son frère Stéphane, qu’on appelle Fane, était présent : il perdit quatre doigts d’une main. Fane est aujourd’hui âgé de quarante-sept ans. Il habite à Saint-Miehl, ne revenant à Vizentine que de temps à autres. Fane est maintenant en couple avec la très belle Lilas, vingt-deux ans. Elle était la compagne de leur voisin, Claude Shawenhick, mais cet alcoolo brutal la battait. Alors que Fane, même s’il boit aussi beaucoup et s’emporte parfois, est bien plus gentil. Surtout, s’afficher avec une fille jeune et si séduisante, ça flatte Fane.

Maria est décédée dans un accident de la route, à cause d’un camion. Quand Lilas et Fane débarquent en 2CV au village ce vendredi-là, on ne les a même pas prévenus que c’était aujourd’hui, les obsèques. Il va devoir se charger de Mo, qui n’a qu’une hantise : ne pas aller à l’hôpital. Fatigué, Fane doit réfléchir à la suite. Même si son frère qui a des "cases emmêlées" l’agace, il ne l’enverra pas à l’hôpital, non. Ils resteront ici, dans la maison de leur famille, tous les trois : Fane, Mo et Lilas. Et puis Fane écrira des romans policiers. Il en a lu des tas, c’est pas compliqué d’écrire un polar. Puisqu’il sera tranquille, il va pouvoir se consacrer à l’écriture. D’ailleurs, il ne tardera pas à acheter une machine, rien qu’à lui. Tant pis s’il "rame" pour s’en servir, au début. Mo s’occupera de la maison, Lilas lui montrera comment faire, et Fane picolera sa bière en écrivant des polars.

De part et d’autre de la maison des Leheurt, il y a les deux bâtiments du garage Voke. Olivier Voke et son cadet André sont de la même génération que Fane, des quadras. Pour agrandir leur garage, ils veulent racheter la maison de Maria. Désormais, c’est jouable, car André Voke en est certain : Fane avec sa pute et son frère taré, ils ne lui feront pas bien longtemps barrage. Minable séducteur, André essaie d’approcher Lilas, mais Mo veille et la jeune femme n’est pas stupide. Elle a réussi a gagner la confiance de Mo : quand il est triste, Lilas se montre rassurante. Et déterminée envers et contre tous : “La vérité, c’est que je vais me marier avec Fane, et que ça embêtera tous ceux qui le prennent pour un bon à rien. Mais il est intelligent. Il a la maison et la tranquillité. Il va écrire des livres, et moi je serai mariée avec lui, et on gardera Mo dans la maison.”

Fane est allé déménager les maigres affaires qui étaient restées à Saint-Miehl. Il a la mauvaise idée de ramener Claude Shawenhick avec lui, pour montrer sa maison à l’ex de Lilas. Ça boit encore beaucoup, en cette occasion. Même si Lilas garde ses distances avec Shawenhick, cet imbécile insistera fatalement. Et Fane s’énervera, tout aussi logiquement. Du côté Voke, ça ne s’arrange pas non plus pour Fane. Peut-être a-t-il une idée, si cruelle soit-elle, pour contrer les Voke…

Pierre Pelot : L’été en pente douce (Fleuve Noir, 1981)

Difficile, et même impossible, de dissocier ce roman de l’excellent film de Gérard Krawczyk (1986), qui en est l’adaptation. Jean-Pierre Bacri est exactement Fane, Jacques Villeret incarne parfaitement Mo, Guy Marchand est un André Voke idéal, et Jean Bouise aussi en jouant son frère Olive, Jean-Paul Lilienfeld convainc dans le rôle du lourdaud Shawenhick. Et surtout, on ne peut oublier la magnifique prestation de la regrettée Pauline Lafont. Elle “est” totalement Lilas, compréhensive avec Mo, patiente avec Fane, rugueuse face aux hommes qui ne voient que son corps. Oui, c’est Lilas qui est au cœur de l’affaire, radieuse et consciente de la fragilité de la situation. Pauline Lafont le démontra avec talent. Le film fut tourné dans la région toulousaine, mais dans le livre, Pierre Pelot s’inspire pour Vizentine de sa commune : Saint-Maurice-sur-Moselle.

Pour la petite histoire, Pierre Pelot raconta dans le magazine Fiction (n° 317, avril 1981) que ce roman faillit ne jamais être correctement publié. Le manuscrit fut refusé par tous les grands éditeurs français : “Résultat, ce bouquin termine sa carrière avant de la commencer – j'en suis certain – aux éditions Kesselring qui sont en train de sombrer... qui, en tout cas, remuent une merde noire. Fermons la parenthèse, sur le néant total des articles de presse concernant à ce jour et à ma connaissance ce roman – sauf un rot délicat d'un mongolien quelconque dans une revue chatoyante que je ne citerai pas : donc, comme je le disais, le néant.” (source Ecrivosges.com). C’est sa publication dans la collection Engrenage du Fleuve Noir qui va lancer ce roman. Il est réédité par cet éditeur à la sortie du film, puis paraît chez J’ai Lu, avant de figurer au catalogue Folio policier.

L’adaptation cinéma fut très proche du scénario du roman, sauf pour les scènes finales. Il n’est pas indispensable de souligner le savoir-faire de Pierre Pelot : il donne une tonalité, une force à cette histoire simple. À travers les portraits de ses personnages, mais autant en évoquant la méchanceté autour d’eux. Y compris celle des enfants, qui se moquent de Mo. Fane ne veut pas d’enfant, Lilas en voudrait naturellement. C’est aussi un des thèmes abordés. Le climat de bêtise, de jalousie, attisé par les garagistes voisins, contribue au malaise. Un roman noir de premier ordre, à redécouvrir, à relire.

Bienvenue dans la commune de Pierre Pelot.

Bienvenue dans la commune de Pierre Pelot.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 04:55

À Vannes, dans le Morbihan. L’agence de l’UBO, Union des Banques de l’Ouest, est dirigée par Charles Lebas. Âgé de trente ans, Francis Gosciniak est marié à Carine, une femme sans véritable charme, avec laquelle il mène une vie routinière. À la banque, jeune cadre arriviste, Francis ne doute guère de séduire un jour son assistante Nadia Charier. Il émane d’elle une sensualité troublante. Le poste d’un collègue futur retraité sera prochainement à pourvoir : Francis compte bien l’obtenir. Prétentieux, pressé et orgueilleux, il pense tenir un atout capital, le dossier Cayez. Les comptes de Nathalie Cayez ne sont pas aussi clairs que Charles Lebas veut le faire croire. Francis imagine des détournements de belles sommes, au détriment de personnes âgées.

D’après ce qu’on en sait, Nathalie Cayez est mariée avec Bruno Cayez, homme d’affaire de quinze ans son aîné. Sans doute le mari, complaisant par intérêt, se considère-t-il comme son pygmalion, manœuvrant en coulisse afin de masquer l’escroquerie. Il est, de longue date, ami avec le procureur Gilles Santier, une relation qui peut s’avérer fort utile. Francis suppose que le couple et Charles Lebas sont complices, et ne manque pas de suggérer à son directeur qu’il “sait des choses”. Ce soir-là, après avoir joué au dragueur avec Nadia Charier, pas pressé de rentrer auprès de son épouse, Francis Gosciniak s’alcoolise quelque peu dans un bar vannetais. En sortant, il déambule avant d’être heurté mortellement par un véhicule qui prend la fuite. On retrouvera la voiture carbonisée, pas le chauffard.

L’hypothèse qu’il ne s’agisse pas d’un banal accident de la circulation ne peut être exclue. Le policier Gaël Kerzhéro, de la Brigade Criminelle, mène l’enquête. “Costume dépareillé, col de chemise ouvert et cravate relâchée, cheveux rares et décoiffés”, un peu bedonnant, ce flic apparaît en décalage avec le milieu sélect et ouaté des banques. Après les obsèques de Francis, il interroge son successeur Jérémie Gaist. Celui-ci est franc quant aux défauts du défunt. Le policier rend aussi visite à Nadia Charier, peintre amateur inspirée par le pays bigouden et la pointe du Raz. L’assistante de Francis Gosciniak émet une prudente opinion sur lui. Kerzhéro s’invite également chez la veuve, Carine. Il remarque qu’elle vient de rendre au directeur Charles Lebas le double du dossier Cayez.

Cette curieuse affaire rend perplexe le policier Kerzhéro. Dans cette bourgeoise préfecture paisible, une ville où les crimes sont rares, difficile de penser qu’un tueur avec une voiture volée ait guetté sa cible, dans le but d’éliminer le témoin gênant d’une escroquerie. Carine Gosciniak et Jérémie Gaist lui ont apporté des éléments à considérer, néanmoins. Scénario délirant dont Francis a été le pivot, peut-être ?…

Hervé Huguen : Au bout du compte (Sixto Éditions, coll.Le Cercle)

Si Vannes n’est pas la ville la plus connue de Bretagne, il semble qu’Hervé Huguen en soit assez familier, car il campe le décor avec une justesse certaine. Pour évoquer une histoire autour du monde bancaire, l’ambiance du chef-lieu du Morbihan convient plutôt bien. Les faits (une éventuelle escroquerie) et les comportements (non dénués d’hypocrisie) sont parfaitement crédible, probablement ici plus qu’ailleurs. Bien entendu, ça reste une fiction. Chacun sait que le milieu financier est sain, jamais entaché du moindre scandale. Que les banques s’occupent de notre argent dans notre unique intérêt. Bien sûr, la “cavalerie” et autres détournements sont de simples vues de l’esprit, comme diraient Charles Ponzi et Bernard Madoff. Non, rien à craindre pour nos économies et nos placements, promis-juré.

Il s’agit d’un très bon roman à suspense, digne de la meilleure tradition. On peut émettre de très légères réserves sur les intermèdes pas indispensables figurant entre les chapitres. Ces courts passages s’expliquent, si l’on veut, mais cette figure de style n’ajoute rien à l’intrigue. Pour le reste, c’est un polar très bien pensé, captivant à souhaits. L’enquête policière n’est, au final, pas le moteur principal du récit, on le constatera. Le récit alterne les protagonistes, donc les points de vue. Si on a lu Louis C.Thomas ou Boileau-Narcejac, on retrouve un climat un peu similaire. À découvrir !

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2015 Livres et auteurs
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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 04:55

Le policier Francis Favenin, trente-six ans, passe ses vacances avec son épouse Christine, trente-deux ans, dans le Val de Loire, du côté de Saumur. Si Favenin est attentif à la santé de sa femme, sujette à une insuffisance cardiaque, c’est un homme masquant l’amertume de son caractère. Ça remonte peut-être à quelques années, depuis que son collègue et seul ami Barnero a été abattu en opération. Francis Favenin s’interroge sur leur voisine de vacances, Hélène Dassa. Par hasard, elle est venue en aide à Christine alors qu’elle faisait un grave malaise. Reconnaissante, son épouse s’est arrangée pour qu’Hélène séjourne en Val de Loire auprès d’eux. Cette jeune femme affirme écrire un roman, faisant même des repérages à Nantes. En réalité, elle reste en contact avec Raymond Aulnay, ami d’allure maladive, qui la tient informée des projets de Dan Rovel, actuellement emprisonné.

Voilà plusieurs années, un caïd surnommé le Mandarin dirigeait un club de jeu, se faisant passer pour un honnête d’affaires. À cause de lui, la corruption régnait dans cette ville, touchant même certains policiers. Ce qui hérissait le flic Barnero, qui songeait à quitter le métier. Beau-Sourire et Lupo, les sbires du Mandarin, furent chargés de supprimer le frère d’Hélène Dassa, et de saccager la boîte de nuit de celui-ci, qui refusait le racket du caïd. À cette occasion, Dan Rovel – ami de Dassa – vint trop tard en aide à Hélène. Violentée, il la fit soigner, en se promettant de se venger du Mandarin. Avec son comparse Viletti, Rovel planifia la mort du caïd, tout en se ménageant un alibi grâce à Raymond Aulnay. C’est au club du Mandarin que Dan Rovel et Viletti l’exécutèrent. Beau-Sourire et Lupo ne purent s’interposer à temps. Hélas, un autre homme arrivé à ce moment-là fut tué.

Pour Favenin, dès le début, l’affaire s’annonce véreuse : le commissaire n’envisage pas d’inculper Beau-Sourire et Lupo. Favenin fait pression sur son supérieur afin d’être chargé de cette enquête. Au club du défunt Mandarin, les deux sbires se croient sans doute protégés par le commissaire corrompu. Ils ont tort : Favenin se montre sans pitié. Lupo a compris qu’il ferait mieux d’aller se réfugier chez son cousin garagiste, à Saumur. Il donne le nom de Dan Rovel, rapidement être arrêté par la brigade antigang et torturé. Lorsque Favenin est en présence du suspect, alors en piteux état, il essaie de l’obliger à avouer le nom du tueur. Le policier est conscient que Rovel n’est pas coupable. Mais, puisqu’il refuse de collaborer, Favenin va l’enfoncer. C’est ainsi que, jouant au prisonnier-modèle, Rovel est incarcéré depuis quatre ans, et pour de très longues années encore.

Puisque les circonstances ont fait qu’Hélène Dassa s’est rapprochée du couple Favenin, Dan Rovel envisage de s’évader. Le chétif Raymond Aulnay est prêt à lui apporter toute son aide. Néanmoins, Hélène se pose des questions. Si Dan s’évade et se venge de Francis Favenin, il deviendra toute sa vie un fugitif. Et puis, ça risque de nuire fortement à la santé de Christine, envers laquelle Hélène éprouve de la sympathie…

Pierre Vial Lesou : Un condé–La mort d’un condé (Fleuve Noir, 1970)

Publié sous le titre initial “La mort d’un condé”, ce polar a connu un certain succès grâce à son adaptation cinématographique. En 1970, aussitôt après la publication du livre, Yves Boisset l’adapta sous le titre “Un condé” (autre qualificatif pour "flic"). Michel Bouquet incarnait le policier Favenin, plus cynique et froid encore que le personnage d’origine. Michel Constantin jouait le rôle de Viletti, Françoise Fabian celui d’Hélène. Avec aussi Bernard Fresson, Pierre Massimi, Rufus, Gianni Garko, Théo Sarapo, Henri Garcin, Anne Carrère (future romancière sous le nom d’Anne de Leseleuc). Le portrait négatif du policier incita le ministre de l’intérieur de l’époque, Raymond Marcellin, a faire censurer ce film. Il n’y parvint pas, mais offrit ainsi une certaine publicité à “Un condé”. Théo Sarapo, dernier protégé d’Édith Piaf, décéda dans un accident de la route peu avant la sortie du film.

Pierre Vial Lesou fait preuve d’une belle virtuosité en alternant les scènes du présent et du passé, afin d’éclairer l’ensemble de l’affaire. Il s’agit bel et bien d’un roman criminel très sombre. Quelques pincées d’humour (avec le maton de la prison où se trouve Rovel, avec un adjudant-chef de gendarmerie en dilettante chez les Favenin, ou dans la description du maladif Raymond), mais c’est plutôt l’ironie mordante qui domine. La part de psychologie est apportée par le personnage d’Hélène. Tonalité noire, mais si Favenin est au centre de l’intrigue, l’auteur fait en sorte que ce flic ne soit pas omniprésent dans le récit. Issus du banditisme ou de la police, tous les protagonistes ont une fonction réelle dans l’histoire. Un polar captivant, à découvrir ou à relire.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 04:55

Anglais, Gilbert Woodbrooke est marié à Naoko, une Japonaise. Ils vivent à Londres, avec leurs deux enfants de douze et dix ans, Ken et Naomi. Photographe, Gilbert commence à bénéficier d’une petite notoriété dans ce milieu artistique. Sa spécialité, ce sont les photos fétichistes avec de belles Japonaises. En ce mois de juillet 1994, une exposition lui est dédiée à la galerie "Deep" de Tôkyô. L’endroit appartient à Julius B.Hacker, reconnu en ce domaine, qui apprécie l’amour avec de jolies Japonaises. Gilbert Woodbrooke se rend à Tôkyô pour cet évènement, ce sera son septième voyage dans ce pays depuis 1979. S’il parle très correctement la langue, Gilbert lit mal le japonais écrit. Ce qui n’est nullement indispensable vis-à-vis des modèles bénévoles qu’il photographie.

N’étant pas très argenté, Gilbert bivouaque avec son sac de couchage dans une boutique sado-maso, où sont employés la ravissante Natsuka Mori – une de ses modèles, et le petit ami de celle-ci, Hiroaki. Pas le grand confort, mais suffisant. Le patron de la boutique va lui offrir une carte téléphonique truquée, permettant des appels gratuits, ce qui l’aide à rester en contact avec sa famille et ses amis locaux. D’ordinaire, les Japonais s’avèrent courtois, mais une séance photo avec Natsuka sur le toit d’un immeuble décrépi est sur le point de mal tourner, dès le début de son séjour. On présente à Gilbert la jeune Satomi, qui pourrait lui servir de modèle, mais elle n’est pas vraiment attirante. Avec Natsuka, le photographe se montre trop maladroit dans sa quête amoureuse pour qu’elle accepte.

Quand arrive la soirée branchée d’inauguration de son expo, le bilan est assez déprimant pour Gilbert. Zéro photo vendue, et zéro côté drague : il n’est pas loin de penser que ce nouveau voyage est une connerie. À cause de la chaleur caniculaire peut-être, son genou enflé a besoin de soins, ce qui entraîne des frais supplémentaires. Les finances de Gilbert, déjà limitées, virent de plus en plus au rouge. Lors d’une soirée en l’honneur d’un éditeur, l’Anglais repère quelques jeunes filles pouvant devenir ses modèles. Mais celles-ci sont encadrées par des yakusas, des mafieux qui veulent racketter Gilbert. Même s’ils frappent le photographe, il n’a pas les moyens de payer. Ce qui le fait passer du statut de "gaijin" (étranger) à celui bien moins honorable de "keto" (métèque).

Après cette altercation, l’Anglais fait la connaissance de Takeshi Terakoshi, qui paraît être un homme puissant. Il veut faire traduire son livre, bien que Gilbert s’en sache incapable. L’essentiel était de sortir des griffes des yakusas avant de rejoindre à dîner quelques amis. Outre Julius B.Hacker et la chaude Takako, qui met son appartement à la disposition de Gilbert s’il le souhaite, il y a là Akiko. C’est une hôtesse de l’air avec laquelle Gilbert a des relations épisodiques. Cette fois, l’Anglais risque de ne pas atteindre son but avec la belle Akiko. Ce qui assombrit encore le bilan négatif de ces coûteuses "vacances" au Japon.

Un tremblement de terre effraie Gilbert, puis c’est une Aïkawa – dont il ne se souvient pas – qui cherche à le joindre. Il préfère rester auprès de la séduisante Natsué, espérant échapper avec elle au fiasco sexuel de ce voyage. Gilbert va bientôt être confronté à des "uyoku", yakusas défendant l’idéologie d’extrême-droite. Certes, ce n’est pas le cadavre de l’Anglais que l’on retrouvera dans une photocopieuse, mais – s’il est encore temps – Gilbert espère pouvoir prendre l’avion pour retourner à Londres…

Romain Slocombe : Un été japonais (Série Noire, 2000)

Romain Slocombe avait déjà tout un parcours artistique à son actif, quand il publia ce livre : bande-dessinée, photographie, illustrations, romans-jeunesse, réalisation de films. Mais ce premier opus de sa tétralogie "La crucifixion en jaune" (quatre titres publiés chez Gallimard, puis Fayard) marque une étape dans sa carrière. Il va désormais se consacrer, pour l’essentiel, à l’écriture – même s’il reste par ailleurs photographe émérite. Depuis, il a été couronné par plusieurs prix littéraires : Prix Arsène Lupin et Prix Mystère de la critique 2014 (pour "Première station avant l’abattoir"), Prix Calibre 47, Trophée 813 et Prix Nice Baie des Anges 2012 (pour "Monsieur le Commandant"). Malgré ces succès, cet écrivain et artiste chevronné qu’est Romain Slocombe reste flegmatique – peut-être est-ce dû à ses origines britanniques ? – et d’une simplicité amicale. Un auteur fort sympathique.

Nul doute que cet “Été japonais” publié en 2000, raconté à la première personne, s’inspire des tribulations nippones de Romain Slocombe. Comme ce Gilbert Woodbrooke, n’est-il pas alors marié à une Japonaise et photographe fétichiste ? Outre l’intrigue flirtant avec le genre polar, c’est surtout à une exploration du Japon, de sa culture et de ses coutumes, de sa criminalité aussi, qu’il nous invite. Notons une autodérision toute british, car ce Gilbert n’a rien d’héroïque, ni de tellement glorieux. Pas un "keto", terme méprisant utilisé par les yakusas à son encontre, mais pas un séducteur charismatique, loin s’en faut. Une fiction palpitante, qui nous initie à quelques aspects tokyoïtes, et permet de mieux connaître l’œuvre de cet excellent auteur.

19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 04:55

Dans les années 1950, “le Vieux” est un des chefs des services secrets français. Dix ans plus tôt, durant la guerre, on surnommait déjà ainsi cet agent aujourd’hui quinquagénaire. À l’époque, ses missions le conduisirent dans l’Allemagne nazie. Telle cette nuit de 1942, où il tenta de saboter un dépôt de carburant à Hambourg, et frôla la mort. “Le Vieux” était accompagné cette fois-là par Sergueï Kalekine, agent russe parlant français, qui parvint à s’en tirer, croyant que son comparse était mort. En 1953, “le Vieux” croise de nouveau par hasard Kalekine, de passage à Paris. Il passe pour un simple employé de la diplomatie soviétique, mais “le Vieux” obtient bientôt des informations plus précises.

Depuis onze ans, Sergueï Kalekine a progressé dans les cercles du pouvoir russe. Son rôle réel est plus obscur : “un dangereux mégalomane, ivre de sa propre puissance occulte et toujours désireux d’en obtenir davantage. Dangereux pour l’URSS et pour les autres nations, à cause de l’influence néfaste qu’il pouvait exercer. Bref, dangereux pour la paix mondiale.” C’est ainsi que “le Vieux” organise une opération pour intercepter Kalekine. Il ne suffit pas de l’enlever, car les autorités russes réagiraient aussitôt. Il faut procéder à un échange, remplacer Sergueï Kalekine par un sosie capable de faire illusion.

Au printemps suivant, “le Vieux” s’arrange pour piéger Gilbert Moranne, qui ressemble beaucoup à Kalekine. S’il compte prochainement épouser Nicole Bénard, fille de bonne famille, Gilbert se laisse séduire par la belle Nadine Erlanger au service du “Vieux”. Quand il réalise la situation, les services secrets ont fait en sorte que la disparition de Gilbert n’inquiète personne dans son entourage. Encadré par Noël et Raoul, sous l’œil du chien Caïd, il est retenu dans une propriété de Seine-et-Oise, où il apprend à devenir Sergueï Kalekine. Gilbert n’a d’autre choix que d’assimiler tout ce qui concerne celui qu’il doit remplacer. Néanmoins, il espère se sortir de ce guêpier, le moment venu. C’est assez illusoire.

Lors d’une conférence à Genève, quelques mois plus tard, Sergueï Kalekine fait partie de la délégation soviétique. Jouissant de bien plus de liberté que la plupart des Russes, il en profite pour faire un détour vers Paris, par la route. C’est sur ce trajet que “le Vieux” a programmé dans les moindres détails l’enlèvement de Kalekine, ainsi que sa substitution immédiate par Gilbert Moranne. Raoul et Noël appliquent le plan prévu, kidnappant le Russe dans une ambulance. De ce véhicule, c’est finalement Gilbert qui sortira sous les traits de Sergueï Kalekine, afin d’être pris en charge par ses compatriotes soviétiques. En profiter pour révéler son identité ? “Le Vieux” lui a expliqué pourquoi ce serait impossible.

Chauffeur de taxi "dans ce civil", Noël risque de subir quelques ennuis, accompagnés de coups sévères. Car un enquêteur de la MVD, la police secrète russe, doute qu’il s’agisse d’un banal accident, Kalekine étant une personnalité. Après avoir recueilli des indices, puis rendu visite à Noël – qui joue au naïf, il se rend à la clinique où est hospitalisé le faux Kalekine. Suspicieux, l’homme de la MVD pense à un possible trucage. Quand il affronte le policier, Gilbert incarne un Kalekine plus vrai que nature, directif à souhaits. L’enquêteur ne néglige pas une autre piste : Nadine Erlanger. Tandis qu’en France, “Le Vieux” met la pression sur Kalekine, Gilbert arrive à Moscou – en terrain glissant…

G.Morris : Un trou dans le rideau de fer (coll.Un Mystère, 1956)

Ce roman d’espionnage de Gilles-Maurice Dumoulin date de 1956. Traducteur, il est aussi auteur sous le pseudo de G.Morris. Parmi ses six premiers titres précédents publiés sous ce nom dans la collection Un Mystère, il vient alors d’être récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière 1955 pour “Assassin, mon frère”. C’est un polar réaliste sur la vie au camp Philip-Morris et dans Le Havre détruit durant la guerre. Stakhanoviste de l’écriture, Gilles-Maurice Dumoulin s’est lancé dans le genre le plus "vendeur" de ces années-là : le roman d’espionnage. La menace soviétique inquiète en ces temps de Guerre Froide. Les lecteurs ont l’impression d’en mieux comprendre les enjeux en lisant ces livres-là.

Beaucoup de titres d’espionnage ne sont que des romans d’aventure, parfois teintés d’un exotisme de pacotille, ou d’une noirceur artificielle. Certains auteurs s’avèrent plus justes dans ces fictions. C’est le cas de Gilles-Maurice Dumoulin, qui décrit avec un réalisme indéniable les méthodes des services secrets. Environ dix ans plus tard, la disparition de Mehdi Ben Barka en est un bon exemple. Entre l’Ouest et l’Est, chacun des camps utilise tous les renseignements possibles. On s’échange quelquefois des prisonniers, ou bien on kidnappe un agent de l’ennemi aux fins d’interrogatoire. Certes, le roman d’action reste de la fiction, issue de l’imagination de l’auteur. Pourtant, ces pratiques existaient. Passionné de science, G.M.Dumoulin insiste déjà sur l’importance des chercheurs, concernés par les dangers du surarmement.

En quoi ce livre signé G.Morris se démarque-t-il par ailleurs de la production courante ? Si on y trouve une petite part d’humour, l’auteur place surtout le lecteur "en immersion" dans l’histoire. Bien que le projet du “Vieux” soit compliqué à mettre en place, il est simple à comprendre. Sans chercher à ajouter des mystères superfétatoires, l’auteur est factuel dans la narration : voilà les personnages, voilà le plan, voilà l’opération et ses conséquences. Loin d’être basique, l’intrigue se déroule avec limpidité sous les yeux du lecteur. Du rythme et du suspense, un contexte crédible et quantité de péripéties, c’est ce que nous attendons : ce que nous offre ce pro du roman qu’est G.Morris.

Gilles-Maurice Dumoulin est décédé le 10 juin 2016, à l’âge de 92 ans. Il est toujours possible de lui rendre hommage : il suffit de découvrir ou de relire ses nombreux livres (y compris ceux de la série Vic St Val).

Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 04:55

Vrainville est une petite bourgade normande au bord de la Manche, non loin de Dieppe. On y vit plutôt bien, car l’économie locale est depuis longtemps florissante grâce aux Ateliers Cybelle. C’est après la Première Guerre Mondiale que Gaston Lecourt entreprend de créer une activité qui profitera à toute la population. Une fabrique de sous-vêtements féminins voit bientôt le jour, employant toujours davantage de couturières. Gaston Lecourt négocie d’abord avec une acheteuse parisienne, puis développe la diffusion des produits haut-de-gamme des Ateliers Cybelle. On construit à Vrainville cent quarante-neuf maisons pour loger le personnel, sans exiger de loyer. Gaston Lecourt met à disposition de tous son vaste appartement parisien et sa grande villa, pour des activités de loisirs.

Son fils Marcel Lecourt prend sa succession, restant dans la ligne édictée par le créateur des Ateliers Cybelle. Le premier samedi d’août reste la fête rituelle en mémoire de Gaston Lecourt ; le jour où les ouvrières reçoivent leur prime annuelle, aussi. Les sous-vêtements se vendent toujours aussi bien, assurant encore la prospérité de Vrainville. Ensuite, c’est le fils de Marcel, Vincent Lecourt, qui reprend les rênes de la fabrique, assisté par sa sœur Hélène. Dans le même temps, son ami assureur Patrick succède également à son propre père, à la mairie de Vrainville. Étant déjà patron, Vincent n’a pas visé le poste de maire. Il envisageait une autre carrière, les circonstances l’ont amené à suivre la voie familiale. Il y a le cas de leur autre ami de jeunesse, Maxime, responsable du C.E. aux Ateliers.

Orphelin, Maxime fut élevé par sa grand-mère. On s’étonne ici qu’il soit resté à Vrainville, alors qu’avec son talent, il aurait pu connaître un autre destin. On le suppose attaché à la bourgade où il a toujours vécu. Mécanicien d’entretien à la fabrique, Maxime s’est marié avec Marie, employée aux Ateliers Cybelle. Par le passé, Marie a traversé une épreuve qui marqua sa vie. Âgée de dix-neuf ans, future aide-soignante en études à Nancy, elle fut une des trois victimes d’un violeur. On la rapatria rapidement dans son village natal, qu’elle n’a plus quitté depuis. Ces viols se produisirent dans la nuit du 12 juillet 1998, à l’heure où les footballeurs français furent sacrés champions du monde. Entre Dieppe et Vrainville, une autre affaire eut lieu la même nuit, un accident de voiture.

Vincent, Patrick et Maxime étaient à bord de la 205 GTI du premier, rentrant chez eux à la suite d’une soirée arrosée. La voiture des trois étudiants heurta la jeune Fanny, habitante de la commune. Lâchement, ils quittèrent les lieux, non sans avoir été repérés par le clan Lecarré, des marginaux bagarreurs qui firent après coup chanter Marcel Lecourt. Si le violeur de Marie fut arrêté, cet accident ne fut jamais élucidé. Sortie du coma handicapée, Fanny mit de longues années à se reconstruire, devenant finalement webmaster. Chacun des trois jeunes poursuivit son parcours jusqu’à aujourd’hui. Il convient aussi de citer la jeune Mélie née le 12 juillet 1998 à Marseille, admiratrice des Ateliers Cybelle ; et William, policier Noir, de parents Réunionnais, qui venaient en vacances à Vrainville autrefois.

La crise économique ! Les délocalisations, la compétitivité, le ralentissement de l’activité ! Les Ateliers Cybelle sont à leur tour touchés par le problème. C’est pourquoi, bien que lui-même continue à vivre dans le luxe, Vincent Lecourt a décidé de vendre son entreprise à un fonds de pensions américain, le Cabinet Barns. Un jeune avocat français cynique est chargé de préparer le rachat. Ou plutôt, de mettre la pression sur l’ensemble du personnel à commencer par le Comité d’Entreprise. D’imposer des loyers, jusqu’alors gratuits, et surtout de désorganiser la production des Ateliers. Mélie, engagée depuis peu, et Maxime motivent la population pour s’opposer au rachat. C’est seulement quand il y a un mort que les médias s’intéressent au combat solidaire des ouvrières des Ateliers Cybelle…

Hervé Commère : Ce qu’il nous faut c’est un mort (Fleuve Éd., 2016) – Coup de cœur –

Il est vrai que le monde bouge, que l’économie change, que la mondialisation a bouleversé les pratiques commerciales, que nous devons tous nous y adapter. Il est certain que des entreprises parfois centenaires ne peuvent plus fonctionner dans l’esprit des fondateurs, qu’elles ne peuvent plus être aussi généreuses avec leur main d’œuvre. Pourtant, cette approche comptable – donc dénuée d’imagination – de la gestion de sociétés, est-ce vraiment une fatalité ? Chacun rend l’autre responsable : les dirigeants d’entreprises qui fabriquent accusent le commerce de tirer les prix vers le bas. Les clients gagnent moins, dépensent moins, et c’est ainsi que déclinent les entreprises. Néanmoins, le train de vie des décideurs économiques n’a pas baissé, ni celui des actionnaires principaux. Quant aux cercles de la finance, ils se portent très bien, jouant avec des milliards.

En ces temps de crise, c’est une grande partie de la population qui subit les conséquences de la baisse du pouvoir d’achat. Certes, on ne nous le cache pas, les médias relatent des cas houleux ou douloureux à travers la France. En se gardant bien de désigner les vrais fautifs, de dénoncer la connivence entre l’univers financier et ces "grands patrons" qui se moquent du sort de leur personnel. Plus facile de s’en prendre aux politiciens impuissants. Quant à ce qu’on appelait autrefois la solidarité ouvrière, elle a généralement disparu : on réclame des indemnités pour soi quand l’entreprise ferme, les autres on s’en fiche. Voilà la triste réalité. Il peut y avoir des situations différentes, plus réactives tant que l’esprit d’union existe encore. Ces exemples se font rares. C’est ce qu’Hervé Commère illustre remarquablement dans ce "polar social".

Cette histoire est un chassé-croisé de personnages. Puisqu’ils représentent la population, au-delà même de ce village, c’est légitime. On n’a pas de mal à discerner chacun dans son rôle, sans qu’il y ait la moindre caricature. À part des gens plus pervers que la moyenne, hermétiques à toute humanité tel l’avocat, il n’y a là ni gentil, ni méchant. Bien sûr, par égoïsme, le patron Vincent n’est plus dans la ligne de son aïeul, mais sa sœur Hélène tente de rester la garante des idées d’origine. Celle-ci admet qu’eux d’eux ne sont pas des victimes, contrairement au personnel des Ateliers Cybelle. Sauver cet outil de production, cela exige de s’engager, de se battre, d’y croire toujours. La jeune Mélie n’est pas la seule à "en vouloir" : on appréciera la façon dont elle humilie l’avocat. Pour ce qui est de faire connaître leurs revendications, il est évident qu’une mort suspecte attirera les médias.

Pour qu’on parle de "polar social", il est nécessaire qu’apparaisse un aspect criminel, voire plusieurs. Cette base est présente dès le début du scénario. Un viol et un accident, qui ont modifié tant de choses dans le parcours des victimes ! Puis intervient une autre mort, peut-être un suicide, ou un meurtre ? Si William, policier Noir de 38 ans, doté d’une ravissante épouse et d’un charmant bambin, suit les faits se déroulant à Vrainville, ce n’est pas strictement pour mener l’enquête. Plutôt pour comprendre ce qui a changé depuis son enfance dans ce village, naguère quasi-paradisiaque. Sa couleur de peau suscite un brin de racisme, mais lui octroie une position neutre dans le conflit social en cours. Si le puzzle est complexe – les êtres humains et leurs actions étant ainsi faits, Hervé Commère organise magistralement son récit. Un roman noir "véridique", a lire absolument.

16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 04:55

Agent de l’Intelligence Service, les services secrets britanniques, James Bond est encore convalescent après une précédente mission mouvementée. Son supérieur «M» lui confie une affaire en apparence moins dangereuse, sous le soleil de l’île de la Jamaïque. L’agent de l’I.S. à Kingston et son assistante ont soudainement disparu. Une fugue amoureuse ne semble pas envisageable. James Bond va donc remplacer cet agent défaillant, pour une enquête concernant l’île de Crab Key, tout près de la Jamaïque. À l’origine, c’est un endroit protégé pour une espèce d’échassiers rares, les spatules roses, mais on y exploite aussi le guano. Depuis que l’île a été cédée au Dr Julius No, on note qu’il n’y a quasiment plus de ces oiseaux sur Crab Key. Selon «M», la mission consistant à observer ce qui se passe là-bas ne doit pas comporter de vrai risque pour 007.

À Kingston, James Bond entre en contact avec les officiels anglais gouvernant l’île. Il a fait engager le pêcheur local Quarrel, surtout afin qu’il l’aide à approcher de Crab Key, situé à trente milles au nord de la Jamaïque. Bond ne tarde pas à comprendre qu’il est repéré, de jolies Chinoises jouant les espionnes. Il en a confirmation quand il frôle la mort à cause d’un scolopendre, insecte venimeux, placé dans son lit, à l’hôtel. Sur une pirogue, Quarrel et Bond gagnent Crab Key à la voile, se faisant discrets afin d’échapper aux radars. Dès le matin suivant leur accostage, Bond croise une jeune fille dénudée. Menant une vie de sauvageonne, Honeychile Rider (dite Honey) vient sur l’île pour ramasser des coquillages précieux, ayant une valeur marchande. Elle prétend avoir vu un terrible dragon sur Crab Key, ce que l’agent 007 a du mal à croire.

Bond, Honey et Quarrel sont bientôt la cible d’une mitrailleuse les visant depuis le bateau des gardiens de l’île, au service du Dr No. Après les premières salves, s’ensuit un jeu de cache-cache entre le trio et les sbires, avec leurs chiens féroces. Bond est maintenant sûr que la question des échassiers rares en masque d’autres : “Que cachait l’énigmatique Dr No ? Que craignait-il ? Pourquoi ne reculait-il devant rien, même pas devant le meurtre, pour empêcher tout être humain de prendre pied sur son territoire ?” Après un léger répit, leurs ennemis envoient les gros moyens contre le trio. “La Chose” est un engin au pouvoir destructeur. James Bond et Honey se retrouvent vite prisonniers. Néanmoins, ils sont traités en invités par deux belles Chinoises, sœur Lily et sœur Rose. Un peu de repos et de confort rendra à l’agent 007 l’énergie dont il a besoin pour la suite.

C’est dans une salle installée sous le niveau de la mer que James Bond fait connaissance avec le Dr Julius No. Né à Pékin, fils unique d’un pasteur missionnaire allemand et d’une Chinoise de bonne famille, c’est à Shanghai que débute son parcours dans la criminalité. Il fait preuve d’une mégalomanie sans borne : “Je suis un maniaque. J’ai la manie de la puissance.” 007 est conscient que le Dr No ne laisse jamais repartir les témoins, qu’une mort atroce les attend, Honey et lui. Il va devoir trouver une issue, afin de sortir vivant des griffes de ce monstre…

Ian Fleming : Dr No (1958) – James Bond –

Cette aventure de James Bond n’est pas la première écrite par Ian Fleming. Son héros apparaît initialement dans “Casino Royal” (1953), “Dr No” étant le sixième opus de la série (1958). Mis à part “Les diamants sont éternels” (1956) et “Moonraker” (1955) publiés chez Gallimard en 1957-58, les romans de Ian Fleming sont plutôt négligés par l’édition française : c’est chez Presses Internationales que sont publiés d'abord les romans de James Bond. La production de romans d’espionnage est alors pléthorique, les héros créés par des romanciers français ne se différenciant guère de ceux imaginés par des Anglais ou des Américains. James Bond 007 ne marque pas les esprits plus qu’un autre. D’autant que si Ian Fleming nous décrit un homme sportif et de belle allure, il n’a pas de visage.

C’est Sean Connery qui, incarnant le rôle de 007 dans le film de Terence Young (sorti en France en 1963), lui donne un aspect concret. “James Bond 007 contre Dr No” est la première adaptation cinématographique dédiée au personnage créé par Ian Fleming. Le succès est au rendez-vous. La prestation de la sculpturale Ursula Andress dans le rôle de Honey Rider n’y est pas pour rien. L’exotisme jamaïcain y contribue également. Quant à la prestance de Sean Connery, elle est certainement plus charismatique que l’allure des héros de films jouant les espions. Le scénario est très proche de l’intrigue du roman.

L’éditeur Presses Internationales avait publié le livre en 1960 : à l’occasion de la diffusion de “James Bond 007 contre Dr No”, il sort une nouvelle édition, illustrée avec quelques-unes des photos du film. En 1962, “Opération tonnerre” était paru chez Plon. Dès 1964, c’est cet éditeur qui va éditer et republier toute la série des James Bond (hors ceux dont Gallimard a les droits). Au cinéma, d’autres acteurs ont succédé à Sean Connery, ce qui cultive le mythe de ce personnage. Certes, le contexte mondial a évolué depuis la Guerre Froide de ce temps-là. Les tensions internationales persistent, le marché de l’armement reste florissant, et l’instinct de domination existe toujours chez ceux qui veulent mettre en péril l’équilibre planétaire. C’est pourquoi ce genre de roman d’action – riche en péripéties – se lit, ou se relit, avec un plaisir évident.

Deux pages de "Dr No" dans sa version illustrée de 1963.

Deux pages de "Dr No" dans sa version illustrée de 1963.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 04:55

Le commissaire Nazer Baron est en poste à la brigade criminelle de Nantes, entouré de son équipe : Hubert Arneke, Conny Nochet et quelques autres policiers. Le voici confronté à une série de meurtres. La première victime a été découverte à l'intérieur d'une malle de voyage, sur le quai des Antilles du port de Nantes. L'homme a été abattu avec une arme de petit calibre. Âgé de trente-deux ans, Boris Frilac était commercial, installé ici depuis quelques années, dans la région d'origine de sa compagne. Il n'a pas "d'antécédents" qui puisse expliquer son exécution. Plus curieux encore, c'est sur l'île Dumet qu'est retrouvé le deuxième cadavre. Située au large de la presqu'île de Guérande, proche de l'embouchure de la Vilaine, cette petite île rocheuse est inhabitée de longue date, non desservie par une liaison maritime. La deuxième victime n'a évidemment pas été tuée à cet endroit.

Le corps est celui d'Edgar Murlon, chauffagiste quinquagénaire de Chateaubriand. Lui aussi a été abattu par une arme de petit calibre. Ce n'est pas l'unique point commun entre cet artisan confirmé et le jeune commercial. Sur les cadavres, figurent les mentions "premier innocent" et "second innocent". Ce qui ne signifie pas que la série s'arrêterait là. Baron et Arneke interrogent la veuve d'Edgar Murlon : ce dernier a disparu alors qu'il se rendait à Louisfert. En effet, son fourgon est découvert près d'une maison vide, où l'assassin lui fixa rendez-vous. Avec la magistrate Alexiane Kerneis-Le Hir, Baron cherche l'improbable lien entre les deux victimes. Frilac et Murlon ne se connaissaient pas, c'est établi. Les mythes concernant l'île Dumet expliquent-ils quelque chose ? Peu probable. On va compter une nouvelle victime, "troisième innocent", quelques jours plus tard.

Employée de société, Mireille Ruiz participait à un séminaire dans un hôtel de la région nantaise. Un stage basé sur le yoga et le tango, sur le thème "comment être en harmonie avec soi-même pour être mieux avec les autres". Mariée, âgée de quarante-quatre ans, Mireille Ruiz a été assassinée avec la même arme, dans son lit. Toutes les issues de la chambre étaient hermétiquement closes. La vidéo-surveillance permet de repérer une cliente blonde partie au petit matin, avant que le crime soit découvert. Interrogé par la police, le collègue et amant de la victime n'est pas suspect. Il n'apporte guère d'éléments utiles. Pas de lien flagrant non plus entre Mireille Ruiz et les deux autres. Baron comprend néanmoins le symbole qui relie les trois mises en scènes.

Pendant ce temps, la jeune retraitée Adèle Clech est séquestrée dans une sorte de cave, aménagée avec une grille scellée empêchant toute évasion. Ce n'est pas inconfortable, mais voilà environ trois semaines qu'elle est retenue là. Les motivations de ses ravisseurs, Adèle les a partiellement comprises. Elle n'avait d'autre choix que de leur dire ce qu'elle savait, de citer des noms. L'énigmatique blonde qui est responsable de la situation, elle ne l'avait jamais rencontrée. Adèle se demande si elle doit garder l'espoir de s'en sortir. De leur côté, Baron et la magistrate Alexiane trouvent la bonne piste…

Hervé Huguen : Silence fatal (Éd.du Palémon, 2016)

Les enquêtes du commissaire Nazer Baron, dont c'est le neuvième opus, sont désormais toutes disponibles aux Éditions du Palémon. Ce “Silence fatal” s'inscrit dans la meilleure tradition du roman policier. Baron n'est nullement un des multiples clones du commissaire Maigret. Une partie de sa vie privée est esquissée, sans empiéter sur l'affaire proprement dite. Il est à la fois dans l'action sur le terrain, et dans la réflexion, cherchant l'hypothèse la plus plausible. Il est vrai que les trois morts ne s'étaient jamais rencontrés, ce qui est de nature à compliquer le dossier. Le lien entre eux, on sait bientôt que c'est Adèle Clech, séquestrée par une ou deux personnes inconnues.

L'auteur a l'intelligence de ne pas embrouiller le lecteur de façon artificielle. Par exemple, si l'île Dumet est porteuse de mystères, on ne va pas nous entraîner trop longtemps sur cet élément. De même, si l'amant de la troisième victime est embarrassé, il n'y a pas de raison pour qu'il fasse figure de suspect. Bien que le commissaire dirige une équipe, ses adjoints sont identifiables et jouent leur rôle en laissant le premier plan à Baron. C'est par ces points-là que l'on vérifie la maîtrise d'Hervé Huguen, évitant l'écueil d'une intrigue touffue. Au contraire, c'est avec fluidité – et même avec souplesse, que nous est racontée cette enquête. Un roman à suspense de très belle qualité, d'une lecture franchement agréable.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 04:55

L’inspecteur Louis-Édouard Dudeuil n’est pas le plus brillant élément de la police criminelle. Issu d’une orgueilleuse famille de nantis, fils d’un puissant préfet, ce dandy joua longtemps au dilettante. Ses manières raffinées tranchent encore avec celles de ses collègues. C’est son père qui obligea Louis-Édouard entrer dans ce métier. À près de cinquante ans, il se complaît dans une fonction subalterne. Si sa mère l’admet fort bien, son préfet de père supporte mal la médiocrité de Louis-Édouard. Il n’hésite plus à traiter publiquement son fils de honte de la famille. Par bravade, le policier affirme s’occuper d’une affaire qui lui prouvera le contraire. Une enquête sérieuse, justement, il s’en présente une.

Ce groupe d’amis se connaît depuis une trentaine d’années. Après avoir tâté de la politique, gauchistes motivés, ils sont tous aujourd’hui employés par la société Dexon Expert & Cie, entreprise s’occupant de sécurité globale. Leur supérieur, la mûre Mlle Kraminski, a l’œil sur ces treize personnes, les traitant sans amabilité. Eux-mêmes, ils ne sont plus si proches, la vie de chacun ayant bifurqué au gré du temps. Pourtant, jadis, ils firent une sorte de pacte. Ils chargèrent leur ami René d’engager un tueur pour les éliminer si, devenus adultes, ils trahissaient leurs idéaux de jeunesse. On ne sait trop ce que le roublard René fit de l’argent que chacun versa. Ils avaient quasiment oublié cet épisode lointain.

Seulement, quand la mort soudaine de l’arriviste Françoise précède de treize jours celle de l’alcoolique Charles, ce n’est pas dû au hasard. L’anxieuse Dorothée agace le groupe avec ses suppositions, mais un tueur semble bien s'être mis en action. Voyant là l’occasion de montrer sa compétence, Louis-Édouard, assisté du fruste Guémard, s’intéresse au petit groupe. Quand Sylvain est la troisième victime, l’inspecteur affirme que son intuition était bonne. Il les interroge tous, sans grand résultat. Il fait ainsi la connaissance de Mlle Kraminski, qui ne le laisse pas insensible. Il cherche toutes les occasions de la revoir, sous prétexte d’avoir son opinion professionnelle sur ces décès.

La tension devient vive dans le groupe, à cause de l’hystérie de Dorothée comme des mensonges de René, ou des vies mal équilibrée des autres. La série de crimes se confirme avec le meurtre de Stéphane. Ils passent les fêtes de Noël en semi-état d’arrestation. René semble se rebiffer, sans être ni plus ni moins suspect que presque tous. Pour Louis-Édouard, le bilan est quand même positif. Un succès” ? Passé le jour de l’an, deux amis sont cibles de tirs, blessant mortellement Vladimir. Il faudra que Louis-Édouard soit carrément héroïque pour dénouer cette enquête…

Mercedes Deambrosis : Le dernier des treize (Éd.Pocket, 2016)

Ne confondons pas cette intrigue avec une ordinaire affaire de serial killer, même si les meurtres s’y succèdent à bon rythme. S’il règne une certaine nervosité chez les victimes potentielles, cette histoire est largement destinée à faire sourire. Il suffit d’entrer dans la famille préfectorale, et délicieusement caricaturale, de Louis-Édouard pour s’en convaincre. Entre paranoïa et scènes de pugilat, mystère et fanfaronnades du policier, le climat n’est toutefois pas au drame pour nous qui les observons. Un humour en finesse, qui compense l’amertume des protagonistes autrefois amis. Néanmoins, il existe bien un assassin qui domine la situation.

Une précision s’impose au sujet de la narration. Le récit autour de l’enquêteur utilise la forme classique. Par contre, on a aussi la version des faits par divers membres du groupe, en alternance, sans indication nette de celui qui s’exprime. On s’y adapte très facilement, une fois assimilé le principe, et ça ajoute du piment (autant que du style littéraire) à l’énigmatique ambiance. Un excellent et drolatique suspense.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 04:55

Franck est un éternel dilettante, un dandy blasé. Après l'excitation des folles soirées new-yorkaises de sa jeunesse, son goût pour l'aventure l'amena à devenir détective privé. Son agence fonctionne toujours, mais Franck a cherché d'autres plaisirs dans la bibliophilie. Traquer l'ouvrage rarissime, dénicher le livre introuvable à travers le monde, ça titille son adrénaline. À Berlin, où Franck est de passage, la vieille libraire Mlle Schultz a été victime d'un meurtre, au milieu de ses livres pour collectionneurs fortunés. Une décapitation, drôle de mise en scène. Certains de ses amis décadents de jadis en eussent été capables, selon Franck. Ça mériterait qu'il enquête sur eux. Puisque le tueur, au profil de terroriste radical converti a été rapidement arrêté, inutile qu'il active ses neurones de limier.

Le biker Brad Medley a engagé Franck pour qu'il retrouve un lot d'héroïne détourné avant livraison. Ce qui représente un paquet de fric, c'est sûr. Une piste mène le détective dans le désert du Nevada, à Tonopah. Une bourgade paumée qui cultive le mythe du Far-West pour les touristes. Un de ces endroits où échouent des héros éclopés comme Keith, ou des marginaux dans le genre de Ray. C'est au restaurant façon saloon de Tonopah que Franck entre en contact avec la jeune serveuse Leah. Par ailleurs, elle est un peu pute, mais c'est une sélective de la pipe. Beauté fascinante, certes. Qui jette un regard froid sur tout ce qui l'entoure, et garde un flingue à portée de main. Leah est impliquée dans le trafic de drogue, elle l'admet. Pas concernée, la disparition du lot la laisse indifférente, dit-elle.

Par contre, Leah et son parrain Ray ont de sérieux et anciens griefs contre Brad Medley. Prévenu par sa filleule, Ray se retranche dans son chalet, à Devil's Creek. Un repaire où il pense piéger le détective. Il ignore que Franck est bien plus futé que ne l'indique son air de citadin venu de la côte Est. Reste à savoir si un minable tel que Ray était en mesure de s'emparer d'un lot d'héroïne. Appât du gain, motivation haineuse ? Sur un malentendu, une erreur ou un gros coup de chance, peut-être ? Et Leah, depuis toujours traumatisée par un destin morbide, aussi belle que fantomatique et fragile, quel est son rôle exact la-dedans ? Quel est son avenir, surtout ? Franck n'a heureusement pas la vaine prétention de changer le cours des choses…

Quentin Mouron : L'âge de l'héroïne (Éd.La Grande Ourse, 2016)

Amateurs de polars "classiques", de romans noirs ou de thrillers, il est possible que vous soyez imperméables au style de Quentin Mouron. Si la plupart des auteurs misent sur une intrigue mystérieuse ou spectaculaire, ce n'est pas le cas ici. Ça ne signifie pas qu'il n'y ait aucun ressort énigmatique, nulle péripétie : entre un trafic de drogue ayant mal tourné et des rancœurs supposant une vengeance, on respecte les bases du polar. L'histoire est ponctuée d'un bon nombre de clichés relatifs à l'Amérique : petites villes sans intérêt au milieu du désert qui cherchent quand même à attirer les touristes, ancien combattant infirme qui vivote dans sa caravane. Sans oublier les pick-up, véhicules indispensables, et l'inévitable jolie fille serveuse de restau. L'ambiance correspond effectivement aux critères du bon petit polar dans le décor des États-Unis.

Néanmoins, le véritable moteur de l'histoire, c'est le singulier Franck. Un homme hors du temps, ne dédaignant ni l'alcool ni une ligne de coke de temps à autre. Débauché lyrique si les circonstances s'y prêtent, malin et lucide quand cela s'avère nécessaire. La banalité, voilà ce qu'il redoute le plus : on n'a pas le droit de se contenter d'une vie ordinaire, selon Franck. Peut-il comprendre Leah ? “Face à une adolescente extatique, violente, irréelle ; face à une adolescente qui se réclame de l'esprit tragique, Franck achoppe fatalement… Une femme comme elle se baigne dans le sang ou se noie dans les larmes…” La tonalité est aussi fiévreuse que l'inverse, exprimant une "distance" par rapport aux réalités : il suffit d'y adhérer pour apprécier ce roman différent.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 04:55

Dans quelques proches décennies, la France est devenue un état sans moyens. La privatisation générale a entraîné la misère pour les plus fragiles, la déscolarisation massive d’enfants, la fin des services publics, la maladie pour les populations qui n’ont pas accès aux soins. La mégalopole parisienne est sous la coupe des narco-gangs, diffusant une drogue, la D23 et sa version idéale The Perfect One. C’est ainsi que se sont enrichis Flying Bus et sa bande, les Piranhas. Ils imposent un ordre social qui ne fait que rendre plus dépendants les junkies. Dans Paris, il reste toutefois des secteurs sécurisés, zones d’affaires ou îlots d’immeubles protégés. Ces lieux sont uniquement destinés aux dirigeants ou aux employés exemplaires, qui dépendent pour l’essentiel de la société Ijing Ltd.

Si le financier Li Wang en est le grand patron, c’est Ted Muller-Smith qui se charge d’administrer les intérêts du groupe en France. Sa grande idée, c’est de créer des villes entièrement sécurisées. Ça s’adresse aux plus riches, cooptés par leurs milieux. À quelques dizaines de minutes de Paris, la ville de Serenitas en est le plus bel exemple. Flying Bus a les moyens d’y habiter. La Ijing Ltd laisse les autorités françaises se débrouiller avec une insécurité impossible à juguler. Argument imparable pour continuer à bâtir ces villes artificielles. Les projets de Ted Muller-Smith vont nettement plus loin. Il profite du fait que le problème de la dette de la France ne soit toujours pas réglé.

Le National est le principal journal français, appartenant à la Ijing Ltd. Âgé de 39 ans, père du petit Max, Fjord Keeling y est journaliste. Comme son ex-épouse, Nina Bronce. Si celle-ci est obéissante envers les directives, Fjord est rebelle à tous les ordres. Soutenu par son supérieur Kessler, il reste un reporter efficace. Témoin d’un attentat nocturne à Pigalle, Fjord filme le désastre. Règlement de comptes entre trafiquants ? C'est la version accréditée par l’État, qui envoie l’armée faire de la répression dans les quartiers sensibles. Ce qui favorise aussi les intérêts sécuritaires de la Ijing et de Ted Muller-Smith.

Ayant rencontré Flying Bus, qui nie être concerné par l’attentat, Fjord soupçonne plutôt des groupuscules d’opposants. Ceux qui se sont baptisés Clovis95 ont un discours radical. Peut-être sont-ils capables de se procurer du Semtex, explosif utilisé pour l’attentat. Le vieux flic Dalbert, ami de la famille de Fjord, le prévient que des inconnus ont consulté son dossier personnel. Le journaliste a la réputation d’être instable, mais un danger plus grand encore le guette. À trop chercher qui manipule la situation, il risque de devenir le parfait bouc-émissaire concernant les troubles en cours…

Philippe Nicholson : Serenitas (Ed.Pocket, 2016)

Philippe Nicholson nous présente un copieux polar futuriste. À vrai dire, le futur évoqué semble déjà en action, puisque l’État s’est désengagé au profit des Délégations de Service Public, DSP confiées à des sociétés ne visant que les bénéfices. Si des groupes financiers aussi puissants que la Ijing Ltd mettaient la main sur la France, que resterait-il de nous ? Droit à la santé, à la Justice et autres vieux acquis sociaux, définitivement enterrés ainsi que le souhaitent certains. Les relatives libertés individuelles ne seraient plus qu’une illusion. Et les mômes analphabètes rejoindraient les maraudeurs qui survivraient dans nos villes, n’ayant d’autre choix que les trafics. Les bons petits soldats de l’ultralibéralisme auront, eux, accès aux villes privées et sécurisées. Si elles existent déjà, encore discrètes sous forme de simple quartiers, on les imagine bientôt hors des lois françaises. L’avenir n’est pas si loin, il est inquiétant.

Pourquoi tant souligner ce contexte ? Parce que ce monde invivable qu’on nous prépare, c’est celui où évolue Fjord Keeling. Se rebeller, se battre tel David contre Goliath, c’est voué à l’échec pour lui et les siens. Pourtant, essayer de comprendre est la mission qu’il s’impose, dans ce roman d’aventure. Mouvementée serait un faible mot pour qualifier cette intrigue tumultueuse. Nous, lecteurs, avons un peu plus de détails que Fjord sur les fameux projets. Histoire aux développements sinueux, psychologie des personnages, tout convainc dans ce suspense de belle qualité, peut-être prémonitoire.

 

— “Serenitas” est disponible chez Pocket dès le 13 juillet 2016 —

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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