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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 04:55

Mietek Breslauer est âgé de vingt-cinq ans en 1974. Même s’il vient de passer vingt-huit mois en prison, l’avenir lui apparaît plutôt encourageant. Il habite à Montreuil. Sa vieille voisine Madame Test est très agréable. Il possède une belle DS21. Il a ses habitudes au bar Le Ramdam. Il y retrouve ses copains kabyles, les deux Mohammed. Sa relation avec la prostituée Karine est quelque peu ambiguë, mais c’est quasiment involontaire. Il a un petit pactole de côté, grâce à son vieux pote Robert-le-mort. Ce dernier n’en a plus pour longtemps à vivre, d’ailleurs. Mietek est assez doué pour voler des voitures de luxe. Pour recadrer aussi des faux-durs, comme celui qui rackette Brigitte, une collègue de Karine. Il est généreux, car l’argent n’est pas une fin en soi pour Mietek.

Le hasard le fait rencontrer les frères Brun, François et Patrice. Issus de milieux bourgeois, ils ne semblent pas tellement équilibrés. Néanmoins, ce sont des associés convenables. En tous cas, François paraît un peu plus fiable que son frère. Ils ont un plan en Belgique, le vol d’une Cadillac dont se charge Mietek. De petites réparations chez ses amis Daniel et Babette, un coup de peinture rose, et voilà un client satisfait. Mais, afin d’avoir une façade officielle, Mietek prépare sa reconversion en tant que brocanteur. Max, ami de Robert, va lui donner un coup de pouce. Des amis, le défunt Robert en avait une poignée d’autres : Pierre Clément et son frère le Mataf, membres de la milice gaulliste, ainsi que le flic véreux Mireille. Celui-ci saura indiquer à Mietek les plus fructueux cambriolages.

Il n’y a pas beaucoup de séduisantes jeunes femmes qui résistent au charme crapuleux de Mietek. Telle la dessinatrice junkie Chimel, par exemple. Mais c’est avec la vietnamienne Ming qu’advient le coup de foudre. Amour mutuel, plus ou moins, car cette jeune prof est en couple avec une autre femme, Manu. Le petit univers de Ming, rue des Envierges, ne correspond guère à Mietek, même s’il essaie de s’en accommoder. Heureusement, il y a la petite Cora, la fille de Ming. Elle adopte très vite Mietek comme père, dans ce petit monde où ça manque de mâles. Quant à espérer des projets de couple avec Ming, il sent bien que c’est hautement improbable. Malgré la possessive Manu, il garde le contact. Mais il doit aussi avancer dans ses opérations de cambriolage-brocante.

Les deux Mohammed font des déménageurs crédibles, avec le spacieux fourgon récupéré par Mietek. Il va également les loger dans le local qu’il a dégoté pour entreposer leur butin. Bien qu’un peu "décalé" dans la bande, François Brun est de la partie. Mietek a échangé sa DS21 pour une Citroën SM, plus classieuse. Son bizness fonctionne. Ce qui n’est pas le cas pour son pote Daniel, bientôt HS. Outre son équipe, Mietek reste en relation avec Clément et le Mataf, et aussi avec le Vieux, qui tient une casse-auto. Malgré les années qui passent, une chose lui tient à cœur et cet objectif-là sera sa réussite…

Richard Morgiève : Les hommes (Joëlle Losfeld Éditions, 2017)

Les croque-morts avaient déjà sorti le cercueil dur corbillard. Un curé était là avec sa Bible, sans soutane, et peut-être qu’il ne croyait pas en Dieu. Il m’a salué, je lui ai rendu la politesse. Il a lu un passage de la Bible, il m’a regardé, m’invitant à parler, je n’avais rien à dire. J’ai pensé à Dédé. Il n’avait pas de tombe. Il avait été jeté dans le carré de l’oubli. Mort pauvre, on perdait la mémoire dans celle des autres, on était effacé. Le plus grand crime de l’humanité, c’était celui du riche qui empêchait le pauvre de vivre sa vie, puis sa mort.
J’ai entendu du bruit derrière moi. Deux hommes. Le plus âgé, la cinquantaine, m’a salué – l’autre, plus jeune, avait la tête comme un compteur à gaz. Il s’était pris une sévère branlée, et me dévisageait comme si je puais. J’ai rendu le salut au plus âgé. Il avait des rubans à la boutonnière de son costume noir – je n’y connaissais rien en décorations. J’ai pensé que c’était soit un flic, soit un militaire. Il s’est avancé vers la fosse…

Une quarantaine d’années en arrière, la décennie 1970, c’est si proche, c’est si différent. À cette époque, certains se placent en marge, leur rejet de la société étant naturel, juste un état d’esprit. Bien sûr, ils appartiennent au banditisme, mais pas à celui de la violence. À leur façon, ce sont des artisans de la cambriole, des bricoleurs du recel. Ils ne manquent jamais de fric, avec leurs combines bien moins risquées que les braquages et autres prises d’otages d’alors. Ils restent des durs-à-cuire, mais sont plus "réglo" que la moyenne. Leur rapport aux femmes s’avère sûrement complexe, dans beaucoup de cas. Peut-être sont-elles fascinées autant par leur dégaine d’aventuriers que par l’argent. Leurs sentiments et ceux des hommes ne sont pas si faciles à analyser, sinon via une idée de liberté.

Mietek Breslauer s’est forgé seul son parcours, tel un autodidacte de la combine. À ne pas confondre avec la voyoucratie de bas-étage, avec les vulgaires truands. “Classe tous risques” de José Giovanni est son roman préféré. D’ailleurs, il y a aussi une ambulance dans cette histoire, et un sens de la "solidarité entre hommes" rappelant cet écrivain. Encore qu’Oscar Wilde ne soit pas étranger à Mietek, non plus. "La ballade de la geôle de Reading", allusion à la dérision de l’existence. La vie, l’amour, la mort…

Non, ce n’est pas un polar, ni un roman noir, c’est l’évocation d’une époque. Avec une part de souvenirs personnels de Richard Morgiève, sûrement, son héros ayant à peu près le même âge que lui. Ne pas y voir une autobiographie, mais un regard sur les ambiances, les fréquentations et les comportements qu’un homme jeune d’alors pouvait côtoyer. En témoigne la brièveté de chaque chapitre, claire description d’un moment, d’une étape. On n’est ni dans l’énigmatique, ni dans le malsain absolu. C’est une expérience de la vie, avec ses choix, parfois ses excès, dont il est question. Et c’est diablement bien raconté.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 04:55

McComb est une petite ville de moins de quinze mille habitants, au sud du Mississippi, non loin de la frontière avec la Louisiane. Russell Gaines en est originaire. Débarquant d’un bus, il est de retour après avoir quitté la région depuis onze ans. Il est sorti de prison voilà quelques jours. Sans surprise pour lui, un "comité d’accueil" l’attend à son arrivée. Russell se fait cogner par Larry Tisdale et son frère Walt, simple avertissement. Sa maison et son pick-up ont été entretenus par Mitchell Gaines, son vieux père. C’est chez lui que se rend ensuite Russell. Des retrouvailles sans reproches. Veuf, Mitchell Gaines a une "compagne", Consuela, encore que leur relation soit confuse. La nuit, Russell reste hanté autant par ses noirs souvenirs de prison que par ses adversaires, les frères Tisdale.

Traînant dans un bar-club, Russell a une relation sexuelle éphémère avec Caroline, une femme moins jeune qu’elle ne paraît. Les bagarreurs Larry et Walt rôdent toujours dans les parages, Russell n’en doute pas. Circulant sans but dans le secteur, Russell tombe sur une scène de crime où la police est présente. C’est un flic qui a été abattu peu avant. À cette occasion, Russell renoue avec son copain de jeunesse, le policier local Boyd Wilson. Ayant une vie de famille tranquille, ce dernier est à l’opposé de Russell. Il lui recommande de faire profil bas, d’éviter de se balader avec une carabine chargée, comme c’est le cas. Néanmoins, les frères Tisdale poursuivent leurs provocations, allant jusqu’à saccager les fenêtres de la maison de Russell en son absence.

Maben arrive de Louisiane, à pied et en auto-stop. Cette jeune femme est accompagnée de sa fillette d’environ cinq ans, Annalee. Elle n’a que très peu d’argent. Si elle connut un peu de répit à l’époque de la naissance de son bébé, Maben a principalement traversé des périodes complexes ces dernières années. Aux abords de McComb, elle loue une chambre dans un motel afin qu’Annalee puisse se reposer. Mais elle se fait bientôt alpaguer par un flic vicelard qui a des exigences sexuelles odieuses. Maben abat le policier, et réussit à ne pas être inquiétée. Elle conserve cachée l’arme de sa victime. Le lendemain, Annalee et elle marchent jusqu’au centre de McComb, où elles trouvent un foyer d’accueil pour les héberger. Maben peut espérer une pause bienvenue dans leur vie tourmentée.

Entre son amante infidèle Heather, qu’il traite mal, et son ex-femme Dana, qu’il n’a plus le droit d’approcher, Larry Tisdale reste nerveux en permanence. L’essentiel de son excitation est désormais réservée à sa vengeance contre Russell. Ce dernier ne peut guère penser à reprendre la vie commune avec Sarah, son ancienne fiancée. Sans doute éprouve-t-elle encore des sentiments pour lui, mais elle a fondé une famille par ailleurs… Au foyer, Maben risque d’être dénoncée. Elle prend la fuite avec sa fille, braque un automobiliste. Il s’agit de Russell Gaines, qui ne voit aucune raison de ne pas l’aider. Quant à les protéger, Annalee et elle, pas si évident. Non pas qu’il craigne son bienveillant ami flic Boyd, mais Larry Tisdale représente un sérieux danger…  

Michael Farris Smith : Nulle part sur la terre (Éd.Sonatine, 2017)

Il pensa au flic assassiné. Se demanda si sa mort avait été clémente. Comme la mort clémente qu’il avait tant de fois appelée de ses vœux, la nuit, quand il n’arrivait pas à fermer l’œil, terrorisé à l’idée de ce qui l’attendait le lendemain. Lui ou le type d’à côté.
Rentre chez toi, avait dit Boyd. Il secoua la tête. Songea que Larry et Walt étaient peut-être en ce moment même en train de l’attendre sur le perron de sa maison. Ou derrière. Ou cachés dans un placard. Il continua à marcher et à boire et à gamberger. Parfois il s’adressait tout haut aux étoiles. Parfois il donnait des coups de pied dans l’herbe.
Il savait que tôt ou tard il se rendrait à cette adresse pour en avoir le cœur net, vérifier si elle était toujours là, et pourquoi pas maintenant après tout ? Il remonta dans le pick-up et fit demi-tour. Franchit la barrière défoncée et alluma une cigarette. Puis il reprit la 48 en direction du sud et se mit en route vers Magnolia.

La ville de McComb existe vraiment. Elle est située à moins de deux cent kilomètres au nord de La Nouvelle Orléans, à peine deux heures de route. Pour l’anecdote, c’est la ville natale de la chanteuse Britney Spears et de sa famille, ainsi que du bluesman Bo Diddley (1928-2008). Il s’agit d’une ville assez typique du Sud des États-Unis, ni déplaisante, ni attirante. Plus sûrement un endroit où l’on passe qu’un lieu où l’on s’installe. C’est ce que suggèrent les premières pages du roman, sur l’aire d’autoroute. Malgré tout, c’est bien là que – chacun de son côté – reviennent Russell et Maben.

Il est possible que “Nulle part sur la terre” ait pu se dérouler dans un autre décor. Mais le sud du pays semble propice à ce genre d’âpres romans noirs, comme l’ont démontré bon nombre d’auteurs américains. Question "d'identité", de racines et d’ambiance, on peut l’imaginer. Michael Farris Smith esquisse tout cela, sans imposer de clichés.

Aussi chaotique soit-il, c’est leur destin qui guide Maben et Russell. Dans le passé de ces deux-là, il s’est produit un point de non-retour, début des épreuves auxquelles l’un et l’autre ont été confrontés. Si Russell et Maben se sont marginalisés, l’auteur n’en fait pas des gens strictement fragiles. Dans le cas de Russell, il a été capable de résister à de longues années d’enfermement, puis à une conseillère en réinsertion antipathique, à l’idée que son père ait refait sa vie, et à la hargne du brutal Larry. Dans celui de Maben, quatre ans à errer de ville en ville à travers la Louisiane, vivotant avec une enfant en bas-âge, ça exige aussi de savoir se défendre afin de ne pas sombrer.

Aux yeux du monde, ils passent peut-être pour des perdants, des ratés, mais ce n’est pas la vérité. Car de la volonté, de l’opiniâtreté, ils en ont à revendre. Ce qui, pour Russell, n’est pas sans inquiéter son copain, le policier local Boyd Wilson. Ils eurent autrefois un coach qui les éduqua à la confiance, ça va jouer au cours de cette histoire. À propos de la petite Annalee, l’auteur a l’intelligence de ne pas tomber dans le pathos. Avec sa mère, leur vie est au comble de l’instabilité, c’est exact. Toutefois, une forme de résilience s’est certainement développée aussi chez l’enfant. Quant à Maben, jusqu’ici, ce ne sont pas les hommes qui lui ont permis d’améliorer son sort, au contraire. Voilà un remarquable roman, riche d’humanité.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 04:55

À Sylva, petite ville de Caroline du Nord, la famille Matney est favorablement connue de longue date. Ancien combattant de la Guerre de 14-18, le grand-père y fit toute sa carrière de médecin généraliste. Il contribua à l’éducation de ses petits-fils, Bill et Eugene, qui vivaient alors à Asheville, après le décès de leur père. Ils vinrent habiter avec leur mère à Sylva. Le grand-père était un homme intransigeant, voire tyrannique. Il décida tôt que l’aîné Bill deviendrait un brillant chirurgien. Eugene, lui, était un littéraire, possédant la même sensibilité que sa mère, issue d’un milieu ouvrier. Aujourd’hui sexagénaires, les deux frères ont évolué de manière différente. Bill est effectivement le meilleur chirurgien dans sa spécialité. Rentier par héritage, Eugene a cultivé son alcoolisme, et détruit sa vie de famille. Il fait peu d’efforts pour vaincre sa dépendance à la boisson.

Il y eut une date charnière dans leur existence, l’été 1969. Les Appalaches étaient bien loin de San Francisco où, depuis quelques années, se développait la mouvance hippie. Étant sous la férule de leur grand-père, Eugene et Bill en entendaient vaguement parler, mais ne se seraient pas risqués à ces excentricités. Cette année-là, Bill avait vingt-et-un ans, et Eugene était âgé de seize ans. Le dimanche, seule journée de libre, ils allaient pêcher dans les environs, à Panther Creek. Jusqu’au jour où une sirène leur apparut, se baignant tout à côté. La rousse Ligiea Mosely avait dix-sept ans. Elle était originaire de Daytona, en Floride. Elle avait été envoyée chez son oncle Hiram et sa tante Cazzie, afin de la surveiller, après qu’elle ait fugué pour rejoindre une communauté hippie. Très religieux, son oncle et sa tante pensaient la remettre dans le droit chemin.

Dès le premier contact entre les deux frères et la jeune fille, Eugene sent une attirance très forte envers Ligeia. “Sa longue chevelure rousse mettait en valeur ses yeux bleu-vert et son teint parfait… Elle a levé une main pour ramener ses cheveux dégoulinants derrière ses oreilles, et ainsi découvert le croissant pâle d’un sein. J’ai détourné le regard, sentant mes joues s’empourprer.” S’il est d’abord le plus timide, les boissons alcoolisées aidant, Eugene devient bientôt intime avec Ligeia. Il est vrai que Bill a une fiancée, et que ses rapports avec leur grand-père se font plus tendus depuis peu. Ce qui explique sa distance vis-à-vis de cette expérience estivale. Outre l’alcool qu’ils apportent, les frères dérobent quelques médicaments à leur grand-père, pour Ligeia. Drogues légères, qui participent à l’ambiance, à leurs moments de liberté dominicale.

Après l’été, les cours au lycée ayant repris, Ligeia disparut soudainement alors qu’elle était dans le même établissement. Quarante-six ans plus tard, on vient de retrouver des restes humains du côté de Panther Creek. Ce qui justifie une enquête du shérif Loudermilk, de la même génération que les frères Matney. Car la version supposant une mort accidentelle de Ligeia ne résiste pas à l’analyse. Quand Eugene s’adresse à son frère, Bill ne semble pas pressé de revenir sur cette affaire enfouie dans leur passé…

Ron Rash : Par le vent pleuré (Éd.Seuil, 2017)

Dites-moi, Matney, depuis que je suis arrivé, vous êtes agité comme un chat dans une salle pleine de rocking-chairs ; et votre journal est replié à la page qui parle d’elle. Ce n’est pas un rien bizarre, tout ça ? Écoutez, je ne suis pas venu vous accuser de quoi que ce soit, mais je dois à la famille Mosely de découvrir la vérité sur ce qui s’est passé.
— J’ai dit que je savais qui c’était.
— Vous êtes sûr de ne pas avoir besoin de boire un coup ? demande Loudermilk. Ça vous aiderait peut-être à vous rappeler certains détails. Moi, je ne bois pas, mais j’ai conscience qu’on boit bien souvent pour oublier. Non mais c’est vrai, regardez-vous donc, avec votre frère et votre grand-père, tous les deux médecins, et vous qui restez terré à vous noyer dans l’alcool. Il y a peut-être quelque chose que vous voulez oublier concernant Ligeia Mosely.
— Vous avez lu trop de bouquins de psycho à quatre sous, shérif…

La qualité supérieure de l’écriture de Ron Rash n’est plus à démontrer, il suffit d’avoir lu n’importe lequel de ses précédents titres pour s’en convaincre. Ici, elle s’exprime entre autres par la forme stylistique passé-présent : Eugene, le narrateur, revient sur l’épisode le plus marquant de leur jeunesse, avec son frère Bill. Naviguer aussi naturellement que possible entre aujourd’hui et hier n’est pas toujours convaincant. Eugene intériorise depuis longtemps tant d’images, d’instants, de bribes de son parcours de vie, qu’il est logique de les voir resurgir quand une trace de Ligeia réapparaît. Notons au passage que ce prénom fait référence à un personnage, de jeune femme morte, d’Edgar Allan Poe.

L’Amérique baigne encore dans un conformisme rigoureux à la toute fin des années 1960. La "contre-culture" hippie est un phénomène s’amplifiant, ne touchant que des jeunes. Pas tous, loin s’en faut, car il y a aussi la Guerre du Vietnam. La révolte joyeuse du flower-power, dans la fumée du cannabis ? Certes, mais cela n’est pas dénué d’une facette plus sombre : “En repensant maintenant à cet été-là, je me rends compte que les Doors était le groupe que j’aurais dû écouter avec le plus d’attention” admet Eugene. Au sein d’une famille comme la sienne, la fantaisie restait illusoire ou, au moins, de courte durée. Quant à la culpabilité, lorsqu’on a été élevé selon certains principes, elle ne s’éteint jamais. Tout cela est évoqué par Ron Rash avec une subtilité magistrale.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 04:55

Avec ses vastes étendues rurales boisées, Trickum County est un coin tranquille dans le sud de la Géorgie, au sud-est des États-Unis. C’est bien pour ça que Willie et Javon ont été chargés d’éliminer Maya par ici, après l’avoir enlevée. Âgée de dix-huit ans, Maya est une jolie Black, prostituée depuis déjà quelques années. Encore mineure, elle fut achetée par Mexico, mafieux de la grande ville de la région. Celui-là ne risque aucun problème, car il transforme le pactole de la prostitution en activités légales, de façade. Et puis Mexico est très proche du Maire, presque son alter-ego. Le Maire, il est aussi populaire que carrément véreux. Et pervers avec les jeunes femmes. C’est ainsi que, tout en restant sous la coupe de Mexico, Maya fut conditionnée pour devenir la soumise du Maire, sa "favorite".

Trop confiant ou trop excité, le Maire confia à la prostituée un de ses projets secrets, espérant qu’elle l’oublierait bien vite. Sauf que Maya possède une mémoire d’éléphant, un vrai disque-dur qui retient tout. Alors, il est préférable de la supprimer, mission qui échoit au duo de sbires, Willie et Javon. Leur erreur, c’est de s’être introduits sur les terres de Leonard Moye pour faire disparaître Maya. Ancien bouilleur de cru clandestin, Leonard est un vieux misanthrope excentrique. Il vit seul avec un mannequin de cire, représentant Marjean, qui fut son épouse. À l’orée de sa propriété, un champ peuplé d’épouvantails est censé effrayer la population. Jamais aucun enquêteur ne trouva sur ses terrains la trace de son activité de bootlegger, ni de la fortune que ça lui rapporta.

Leonard supprime Javon, tandis que Willie parvient à fuir, en état de catatonie. Le policier local Jack Chalmers ne peut rien retenir contre lui, malgré l’allure pitoyable de Willie. Le sbire ne tarde pas à faire son rapport à son patron, Mexico. Ce dernier a l’adjoint qu’il faut pour l’aider à résoudre la question, Rodney Grimes. Et ils peuvent compter sur Prance, un flic véreux de Trickum County, pour avoir des infos concernant Leonard Moye. Pendant ce temps, Maya et le vieux bonhomme ont sympathisé. Il lui a acheté des produits d’hygiène et des vêtements ; elle a découvert le domaine partiellement sauvage de Leonard. Il lui a montré un tunnel sous la maison, pour se cacher ou fuir en cas de danger. Comme elle lui a raconté sa vie, Leonard se doute que les salopards vont revenir à la charge.

Le commando composé de Grimes, Willie et Mexico sera reçu sans pitié par Leonard. Seul Mexico s’en sort et retourne en ville. Lambert, le principal conseiller du Maire, sera son meilleur atout pour la suite, pense-t-il. Pendant ce temps, depuis qu’il n’a plus Maya à sa disposition, le Maire commence à filer un mauvais coton. Le brave policier Jack Chalmers est intervenu chez Leonard, lors des derniers événements. Malgré la réputation détestable du vieil homme, il ne voit pas de raison de l’enquiquiner, surtout que tout est redevenu calme. Bien que des indices le laissent à penser, Chalmers n’a pas encore de preuve que Leonard héberge la jeune prostituée. Au besoin, le policier prendra plutôt le parti du vieux marginal que celui de son collègue véreux, Prance. Car rien n’est terminé…

Peter Farris : Le Diable en personne (Éd.Gallmeister 2017) – Coup de cœur –

— Je sais pas ce que fait ce Javon, ou ce qu’il faisait, dit Leonard, désignant le monde au-delà de son terrain comme s’il lui était aussi étranger qu’un autre système solaire, mais personne se pointe par ici sans ma permission. Et, foi de Leonard, on fait pas de mal à une femme sur mes terres. Tu comprends ? Ma loi ici. Ma justice.
Maya faisait jouer ses orteils sur la terre, prenant conscience des marques laissées par les piqûres de fourmis sur sa cheville, ses pieds rougis par la terre battue et zébrés de coupures ou de bleus. Elle leva la tête, balaya la ferme du regard avant de reporter ses yeux sur Leonard malgré elle, mettant en balance l’hospitalité d’un psychopathe d’un côté et la vie cruelle à laquelle elle avait provisoirement échappé de l’autre. Chassée par un mac du nom de Mexico et chargée d’un lourd secret de son client le plus puissant…

Il est intéressant de connaître la "culture polar" de certains auteurs. Ça explique souvent les influences ou, plus précisément, la ligne dans laquelle ils s’inscrivent. Pour une interview de mai 2012 à mybookishways.com, Peter Farris cite quelques-uns de ses livres et écrivains préférés. Parmi eux, Harry Crews (La foire aux serpents), Larry Brown, Flannery O'Connor… “Je suis également un grand admirateur de Jack London, Cormac McCarthy, Ron Rash, Tom Franklin, William Gay (RIP), Dorothy Allison, Chris Offutt, Rick Bass, Daniel Woodrell, Joseph Wambaugh et James Ellroy pour n'en nommer que quelques-uns.” Pour les romans noirs "sudistes", il recommande la lecture de “Sanctuaire” de William Faulkner, de la “Nuit du chasseur” de Davis Grubb, de “L’assassin qui est en moi” de Jim Thompson, évoquant aussi des titres de James Lee Burke, Tom Franklin, Tim Gautreaux, Joe Lansdale… Il est clair que Peter Farris a lu la fine fleur des auteurs.

Le contexte, c’est cette Amérique profonde, si loin de l’image de perfection affichée dans ce pays. D’un côté, une ville gangrenée par le bizness du mafieux Mexico, dont les prostituées généralement mineures sont prisonnières, et par les magouilles du politicien qui dirige si mal sa petite métropole. Un duo qui défend âprement ses intérêts. De l’autre côté, un comté campagnard, avec un hurluberlu comme Leonard Moye, un peu inquiétant pour ses concitoyens, mais “tous les comtés en ont un comme ça”. Avec un bon flic et un autre, carrément pourri. Avec des relations entre habitants quelque peu complexes, dans certains cas. Et c’est ici que débarque une jeune paumée, que l’on aurait grand tort de prendre pour une imbécile. Leonard vient de trouver une fille digne de lui.

Considérant que la fiction criminelle n’est jamais trop sombre, ni excessive, Peter Farris ne s’interdit rien. Sans doute est-ce ce qui fait la force des meilleurs polars noirs. Puisqu’il y aura des cadavres, autant que ça soit spectaculaire et décomplexé. Ce qui, pour le lecteur, inclut une forme d’humour, dans la dérision de la mort : les victimes ne sont-elles pas venues la chercher ? De l’action, oui, mais l’auteur nous réserve çà et là des révélations, de petites surprises.

Un roman impeccable, franchement jouissif, à ne pas manquer !

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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 04:55

Paris, 1959. Norbert Chevalier est un homme jeune et séduisant, ressemblant un peu à Cary Grant. Expert en comptabilité, il est aujourd’hui fondé de pouvoir de la société de son ami Claude Leduc. Tous deux furent employés par une grosse compagnie. Quand Leduc fit un bel héritage, il fonda son entreprise de bijoux fantaisie, commercialisant en gros et en demi-gros. Naturellement, il engagea Norbert Chevalier comme comptable. D’autant que Claude Leduc voyage à travers l’Europe pour trouver des fournisseurs, laissant la gestion à son ami. Et quand il est à Paris, Leduc s’ennuie quelque peu. Sa solitude lui pèse parfois. Possédant un physique très ordinaire, à l’inverse de Norbert, il a peu de succès avec les femmes. Il a ses habitudes auprès de Christine, une prostituée.

Outre son métier, Norbert ambitionne de devenir auteur de théâtre. Il a écrit une pièce, dans laquelle jouera son amante Yanka Renaldi. C’est son idéal féminin, cette rousse de trente-cinq ans, aux yeux violets, au regard étrange, au visage félin. Faute de trouver un théâtre pour monter sa pièce, Norbert a décidé de produire lui-même le spectacle. Débuts à Bruxelles d’ici peu, puis tournée sont prévus. Pour la rendre plus attractive, la pièce aura une intrigue criminelle. Toutefois, le coupable ne sera pas puni, pour changer. Afin de se financer, Norbert a détourné quelques millions des comptes de la société de Claude Leduc. Il ne craint pas tant la réaction de son ami, mais c’est la banque qui risque de bientôt faire pression, car le prétexte qu’avance Norbert ne tiendra plus longtemps.

À ses yeux, le plus simple est d’éliminer Claude Leduc, en commettant un crime parfait. Il lui suffit de reprendre le plan prévu dans sa pièce de théâtre. La blonde Suzanne Tassigni – qui aime bien être surnommée Suzette – est une jeune femme très attirée par Norbert, qui lui ne la traite qu’en amie. Célibataire de condition modeste, Suzanne souhaiterait que Norbert comprenne ses sentiments. Pour la mise en œuvre de son projet, il faut d’abord que Claude et Suzanne se rencontrent. Le rusé Norbert s’arrange pour ça. Sans être une femme intéressée par l’argent, Suzanne n’est pas mécontente que Claude lui offre des cadeaux, ce qu’elle n’aurait pu payer elle-même. Amoureuse ? Sans doute pas. D’ailleurs, quand Claude lui propose de l’épouser, Suzanne refuse.

De nouveau, c’est l’occasion pour Norbert de jouer au conseiller matrimonial, pour tous les deux. Son meilleur atout, c’est qu’il cerne le caractère de Claude et Suzanne : “Jusqu’à présent, dans la réalité, tout ne s’est-il pas passé comme si j’avais écrit le scénario moi-même ? Un auteur ne connaît jamais ses personnages à fond, car il y a toujours un côté de leur personnalité à laquelle il n’a pas pu penser et qui lui échappe. Un côté flou. Moi, je connais ces deux-là par cœur.” La soirée du crime peut commencer, Norbert continuant à manipuler ses deux amis…

Fred Kassak : Crêpe-Suzette (1959 – Le Masque, 2003)

Ainsi cette fois, après avoir aspiré quelques profondes bouffées de sa cigarette, [Yanka] recouvra son sang-froid, se repoudra le nez et déclara que tuer un homme pour ne pas se faire accuser d’escroquerie et risquer ainsi la peine de mort pour éviter dix ans de prison, correspondait à peu près à faire une plaie pour guérir une bosse.
Norbert représenta que le problème se posait autrement : il s’agissait d’éviter dix ans de prison certains en risquant une peine de mort possible. Il évoqua le jeu de quitte ou double et le pari de Pascal. Il savait qu’elle serait sensible à cet argument : elle aimait comme lui le jeu et le risque. Elle lui reprocha pourtant de défier le sort en commettant simultanément un crime parfait dans sa pièce et dans sa vie. C’était attirer le soupçon.

Ce roman fut initialement publié aux Éditions L’Arabesque en 1959, dans la collection "Crime Parfait ?". Il fut réédité en octobre 1990 aux Éditions du Masque, en format poche, dans la collection Les Maîtres du roman policier. En mars 2003, “Crêpe-Suzette” fit partie de l’ouvrage rassemblant plusieurs polars souriants de Fred Kassak, dans la collection "Les Intégrales du Masque". Cet auteur, qui fut par ailleurs récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière et par le Prix Mystère de la critique, a beaucoup compté dans l’histoire du polar. Également en tant que scénariste pour la télévision et pour la radio.

S’il a écrit des titres plus sombres, “Crêpe-Suzette” est une comédie à suspense. On pourrait le qualifier de "roman malin qui fait mouche". Car l’intrigue, très vivante, n’est pas présentée de façon ordinaire. Ce diable de Norbert ne cache nullement son but, il en discute ponctuellement avec son amie Yanka. Mais comment les choses vont-elles se passer concrètement ? Y aura-t-il vraiment meurtre ? Être insoupçonnable n’est jamais si facile, même si l’on a tout planifié. Évidemment, on peut y voir aussi l’ambiance de la fin des années 1950, ce qui ne gâte rien. Un roman et un auteur à redécouvrir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 04:55

Vaste renouvellement des députés à l’Assemblée Nationale, en ce début de mandature parlementaire. Chacun prend ses repères, et le doyen des élus prononce le traditionnel discours inaugural à la tribune. Âgé de quatre-vingt-sept ans, Constantin Reverdion n’est plus aussi vaillant qu’il l’a été : il est victime d’un infarctus en public. La mort naturelle ne fait pas de doute. Pourtant peu après, l’AFP reçoit un courrier annonçant qu’il s’agit d’un meurtre, que l’on doit attribuer à un mouvement terroriste. Les élus s’interrogent sur le risque d’attentat visant ainsi l’autorité de l’État, au cœur même de l’Assemblée. Le député Raoul Talpin, habitué à se faire réélire, s’émeut peu de l’affaire. Comme chaque week-end, il retourne dans sa circonscription, auprès de sa population électorale.

Arlette Lecoin est une petite chanteuse locale âgée d’une vingtaine d’années. Même si elle est fiancée à Henri, mécanicien et gardien de but, c’est à sa carrière potentielle qu’Arlette pense en priorité. N’a-t-elle pas connu un vague succès grâce à un passage à la télé ? Elle fait la connaissance de Raoul Talpin et de son suppléant Pierre Valabray. Chef d’entreprise, ce dernier est moins passionné par la politique que le député Talpin. Arlette sait qu’elle a là une carte à jouer. Elle s’arrange pour emprunter le même TGV, quand l’élu retourne à Paris. Talpin promet de s’occuper d’elle, de l’aider pour sa carrière, non sans compensation intime. Il lui loue un studio pour la semaine dès leur arrivée. De son côté, Arlette reprend contact avec des amis de la télé, dont Hugues Malou, qui semble de bon conseil.

Arlette a accès à l’Assemblée Nationale, où Valabray la guide. Mais elle n’est pas venue en touriste, et se moque bien de la politique. Pour avoir des chances d’avancer, Arlette doit d’abord produire un disque. Comment le financer ? En privé, elle évoque avec le député le budget nécessaire, mais il diffère cette question. Hugues Malou a une idée : si Arlette filme en caméra cachée ses ébats avec Raoul Talpin, elle pourra faire pression sur lui grâce à cette vidéo. Cette péronnelle arriviste ne se choque pas d’en arriver à ce genre de chantage. De passage à Paris, son jaloux fiancé Henri a facilement trouvé l’adresse du studio d’Arlette. Elle le rassure sur sa fidélité, insistant sur son ambition de carrière. Mais Henri découvre la vidéo très intime d’Arlette et du député. Il est capable de se venger.

Face au chantage, Raoul Talpin consulte son suppléant Valabray. Il convient de régler le problème en évitant tout scandale. Sur ses deniers personnels, il paie une belle somme, donnant l’argent à Arlette qui sert d’intermédiaire avec le maître-chanteur supposé. Quand un colis piégé explose dans le bureau du député, comment ne pas y voir un lien avec la mort du doyen de l’Assemblée ? Vu le matériel utilisé, c’est plutôt du boulot d’amateur que l’œuvre de pros du terrorisme. La police déniche rapidement la piste d’Arlette, et c’est son fiancé Henri qui fait figure de principal suspect…

Gilbert Picard : Meurtre à l’Assemblée (Fleuve Noir, 1986)

Raoul voulut plaisanter. Mais son rire sonnait faux. Et il se souvint de son ami, le docteur Rami, un éminent cardiologue, qui lui avait conseillé d’éviter les émotions fortes. Il entendait encore dans son oreille ses sages paroles : "Pour ce qui est des émotions, contente-toi de celles que t’occasionne la politique. Laisse les autres aux jeunes. Il y a un âge où il faut savoir regarder les desserts sans les consommer." Pour conjurer le sort, et peut-être fuir une pointe d’angoisse, Raoul Talpin but une nouvelle coupe et prit une autre tranche du gâteau dont parlait le praticien […]
Prétextant qu’il avait des rendez-vous très tôt dans la matinée, il décida de partir en promettant à sa maîtresse de l’inviter le lendemain à déjeuner à l’Assemblée Nationale. Chacun y trouverait son compte. Elle découvrirait cet endroit prestigieux. Quant à lui, il est toujours flatteur à son âge de se montrer en compagnie de jeunes et jolies filles.

En tant qu’auteur de polars, Gilbert Picard a eu un palmarès plutôt prestigieux : Prix du Roman d’aventures 1977, Prix du roman policier de Royan 1979, Prix Moncey 1984, Prix de la Ville d’Antibes 1986. De 1975 à 1983, ses livres furent publiés dans la collection Le Masque, puis ils parurent chez Fleuve Noir. Il y publia des romans d’espionnage et d’anticipation, la majorité de ses titres figurant dans la collection Spécial-Police jusqu’en 1987. Notons encore deux livres parus chez cet éditeur, dans la coll.Crime Story en 1993 : “Spaggiari, ou le Casse du siècle” et “Waco, la secte en feu”. Il s’agit de romans s’inspirant directement de ces affaires spectaculaires.

Le Palais Bourbon et l’activité parlementaire servent de toile de fond à l’intrigue de ce “Meurtre à l’Assemblée”. Rien de comparable avec ce que nous connaissons aujourd’hui ? Si, quand même ! Voilà une trentaine d’années, les 577 députés étaient aussi dissipés que nos actuels élus. Et les professionnels de la politique s’arrangeaient pour ne pas être trahis par leur électorat, apparaissant ponctuellement dans leurs circonscriptions. Il existait déjà un contexte terroriste, sans doute un peu différent de celui des années 2010, mais pas si éloigné. Pour l’essentiel, l’aspect criminel concerne ici davantage des faits privés qu’une affaire publique ou politique. Encore que, parfois, les frontières soient minces. Une solide petite intrigue policière, racontée avec clarté par un auteur confirmé de l’époque.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 04:55

À Los Angeles, Bertha Cool a créé une agence de détectives privés, prenant pour associé Donald Lam. Directe et même irascible, Bertha Cool est une femme de poids, qui nourrit sans doute trop sa carrure d’obèse. Toutefois, on ne peut nier un certain dynamisme chez elle. L’allure de Donald Lam, pesant une soixantaine de kilos, est plus souple. C’est un ancien avocat qui s’est reconverti en tant que détective privé. Il n’est jamais à court de ruses et d’initiatives pour mener à bien ses tortueuses enquêtes. En cette année 1942, après l’attaque de Pearl Harbor, les États-Unis sont en guerre. Mais la vie continue dans le pays, et le duo de détectives poursuit ses activités.

C’est à La Nouvelle Orléans que se situe la nouvelle mission de Donald Lam et de Bertha Cool. Un avoué new-yorkais, M.Hale, les a engagés pour retrouver Roberta Fenn. Âgée de vingt-trois ans, elle a disparu trois ans plus tôt, alors qu’elle logeait dans un appartement du Vieux Carré, le quartier français traditionnel de la ville. Elle semble avoir utilisé un faux nom, Edna Cutler, à cette époque. Donald Lam ayant interrogé plusieurs témoins dans le secteur, il apparaît que Roberta Fenn serait toujours dans les parages. En effet, la jeune femme est devenue employée de banque. Elle habite dans un immeuble de Saint Charles Avenue. Le détective n’aurait pas de raison d’aller plus loin dans sa mission.

Pourtant, plusieurs éléments restent curieux. Roberta a été en contact avec un nommé Archibald Smith, de Chicago, qui ressemble fort à leur client, M.Hale. Donald Lam se demande pourquoi leur agence, basée en Californie, a été choisie pour retrouver Roberta Fenn, en Louisiane. Entre-temps, M.Cutler arrive de Los Angeles, recherchant son ex-épouse Edna. Leur divorce devrait être clos, mais un incident fâcheux pose problème. Un cadavre est découvert au domicile de Roberta. Le détective avait aperçu peu avant ce Paul Nostrander, avocat de trente-trois ans, aux abords de chez la jeune femme. Roberta a disparu, suite au meurtre. Quant à Cutler, il est toujours en ville, cherchant Edna.

Dans l’appartement du Vieux Carré, Donald Lam et M.Hale découvrent une cachette dans un meuble, contenant un revolver et des documents. Selon ces articles de presse, Roberta a été impliquée cinq ans plus tôt dans une affaire criminelle. Elle en fut une des victimes, ou peut-être la coupable. Donald Lam avait une piste au sujet d’Edna Cutler, du côté de Little Rock (Arkansas). Grâce à un de ces subterfuges dont il a le secret, le détective trouve l’adresse actuelle d’Edna, à Shreveport (Louisiane). Il quitte La Nouvelle Orléans, où le meurtre de l’avocat Nostrander reste non-élucidé pour la police. Il va tirer au clair les combines d’Edna Cutler, avant de se rapatrier avec Roberta Fenn en Californie. Malgré tout, il reste bon nombre de questions à éclaircir sur le rôle des protagonistes. Dont très peu sont vraiment innocents…

A.A.Fair : Des yeux de chouette (Le Masque, 1985)

Elle gravit les dernières marches en soufflant comme un phoque, suivit le couloir d’un pas de grenadier et levait la main pour frapper à la porte lorsqu’elle s’aperçut que celle-ci était entrebâillée…
— Attendez une minute, lui dis-je en l’empoignant précipitamment par le bras.
Je venais d’apercevoir, au milieu de la pièce, deux pieds d’homme dans une position insolite. Puis la porte, en achevant de s’ouvrir, découvrit le corps tout entier, affalé moitié sur un fauteuil moité par terre, la tête sur le plancher, une jambe repliée sur le bras du fauteuil. Un filet rouge sombre partait du sein gauche, avait traversé l’étoffe de la veste et s’était répandu sur le plancher en formant une mare d’aspect sinistre. Un coussin légèrement roussi, dont on avait dû se servir pour assourdir la détonation, gisait au milieu de la pièce.

Auteur de plus de quatre-vingt intrigues consacrées à l’avocat Perry Mason, Erle Stanley Gardner signa cette autre série sous le pseudonyme de A.A.Fair. De 1939 à 1970, Bertha Cool et Donald Lam furent les héros de vingt-neuf titres. La plupart furent publiés aux Presses de la Cité, coll.Un Mystère. “Des yeux de chouette” (Owls Don't Blink) date de 1942, c’est le sixième roman de cette série. Il a été publié en français dès 1950 dans les collections Détective-Club de l’éditeur Ditis. En 1985, ce roman fut réédité dans la coll. Le Masque. Le duo Bertha Cool-Donald Lam n’est pas sans faire penser à celui imaginé par Rex Stout, composé de Nero Wolfe (cent trente kilos) et de son assistant Archie Goodwin, qui mène effectivement les enquêtes – que la série d’A.A.Fair était censée concurrencer.

Racontées par Donald Lam, les investigations du détective privé sont fertiles en énigmes, en péripéties, en pistes à suivre, en suspects hypothétiques. Des enquêtes embrouillées, où l’on comprend bien vite qu’il suffit de suivre les pas du "privé". La caractérielle Bertha apporte une touche d’humour : cette fois, ce n’est pas en goûtant les spécialités culinaires de La Nouvelle Orléans qu’elle risque de maigrir. Mais elle n’a pas que des défauts, elle est patriote. Car c’est justement ce qui fait l’intérêt de cet épisode de leurs aventures.

L’action se déroule peu après l’entrée en guerre des Américains. Sur leur territoire, le quotidien change peu, mais le contexte est déjà présent. Ce qui n’empêche pas de continuer à faire la fête dans le Vieux Carré, entre Bourbon Street, Royal Street et autres rues fourmillant de bars-clubs avec entraîneuses. Esprit festif mais sans équivoque : Vous savez ce que c’est, à La Nouvelle Orléans. Il suffit qu’une femme aille s’asseoir dans un bar, et il y a aussitôt deux ou trois hommes autour d’elle. Mais ça ne tire pas à conséquence. Ce serait dans une autre ville, on vous prendrait tout de suite pour une grue. Là, non. Enfin, c’est La Nouvelle Orléans…” La description de l’ambiance contribue à rendre vivante cette histoire, témoignant de l’époque. Une série à redécouvrir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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10 août 2017 4 10 /08 /août /2017 04:55

Le village de Monteperdido se trouve sur le versant espagnol des Pyrénées, pas très loin du Cirque de Gavarnie ou du Pic d’Aneto. Dans la province d’Huesca, il est situé au cœur de la vallée entre Barbastro et Posets, au bord de la rivière Èsera. À l’ouest comme à l’est, la bourgade est dominée par deux parcs naturels montagneux et forestiers. Une région rude et isolée en hiver, touristique aux beaux jours. Cinq ans plus tôt, deux fillettes âgées de onze ans y ont été enlevées, Lucía et Ana. L’affaire bénéficia d’un large écho, on forma un comité – en grande partie basé sur une puissante association locale, la Confrérie. On ne retrouva jamais les gamines, malgré les efforts des habitants et de la garde civile.

Joaquín, le père de Lucía, reste très mobilisé malgré le temps passé, laissant son frère se charger de sa petite entreprise de transport. Son épouse Montserrat est toujours désemparée depuis. Quim, le frère de Lucía, essaie de mener sa propre vie dans ce contexte chargé. Il peut compter sur la bienveillance amoureuse de Ximenia, surnommée la Colombienne, la fille du singulier vétérinaire Nicolás, qui fut l’amie des disparues. Pour Raquel, à peine quarante ans, la mère d’Ana, cet enlèvement a eu pour conséquence la fin de son couple. En effet, son mari Álvaro fut sérieusement soupçonné d’être le ravisseur. Contre son gré, le père d’Ana s’est quelque peu éloigné de Monteperdido. Mais il n’est pas indifférent au sort de sa fille disparue, et éprouve toujours des sentiments pour Raquel.

Suite à un accident de voiture, Ana est retrouvée vivante et hospitalisée. Simón Herrera, le conducteur, est mort quand son véhicule est tombé dans un ravin. Dépanneur de son métier, il fut par le passé suspecté de pédophilie. Simplette d’esprit, son épouse Pilar ne croit pas que Simón ait mal agi. Mais ce couple est vu tels des marginaux, et la vindicte populaire risque d’amener Pilar à un geste fatal. Une nouvelle enquête est entamée, par trois personnes. Le quadragénaire Víctor Gamero est le chef de la garde civile locale. C’est un authentique natif de Monteperdido. Les deux autres policiers viennent de l’extérieur. Santiago Baín a environ soixante ans. La sous-inspectrice Sara Campos est une jeune femme compétente, mais cherchant encore son équilibre personnel.

Álvaro a rejoint Raquel, auprès de leur fille Ana. À l’hôpital, celle-ci est interrogée par Sara. Elle aurait été libérée par Simón, avant l’accident. Elle décrit le lieu de leur captivité, un refuge de montagne délabré, où Lucía et elle étaient généralement enfermées au sous-sol. Ana affirme ne pas connaître leur ravisseur, qui était masqué. La policière Sara pense que la jeune fille ne confie qu’une version édulcorée de sa séquestration. Avec Víctor, elle va bientôt retrouver l’endroit où l’on cacha les deux filles. Mais le ravisseur a tout incendié afin de ne pas laisser de traces. Pas de cadavre de Lucía, on peut en conclure qu’elle est encore en vie. Néanmoins, le père de celle-ci reste hostile envers la police. Santiago Baín cherche de son côté des indices, essayant de discerner le caractère des habitants.

Une piste se dessine quand sont découverts des casques de paintball. Ce qui pourrait bien rendre de nouveau suspect Álvaro, le père d’Ana. Celle-ci est de retour chez sa mère. Elle ne paraît pas se sentir en danger. Même si Raquel et elle se rapprochent de leur voisine et amie Montserrat, elles ne sauraient améliorer l’atmosphère autodestructrice régnant dans la famille de Lucía. Tandis que Sara et Víctor poursuivent seuls l’enquête, un indice prouve que le kidnappeur fait partie de la population de Monteperdido. Si Lucía est vivante, il est de plus en plus urgent de la retrouver. Mais d’autres drames ne sont pas à exclure…

Agustín Martínez : Monteperdido (Actes Noirs, 2017) – Coup de cœur –

Après le départ de Víctor, Sara feuilleta quelques papiers. Elle feignait de consulter un dossier, mais en réalité son attention était tournée vers ces gardes civils qui mangeaient des brioches et buvaient du vin. Ils riaient et plaisantaient en s’envoyant des coups de coude. Víctor faisait partie de cette famille.
Comment pourrait-elle encourager les soupçons dans un groupe aussi uni ? Les habitants de Monteperdido étaient tous liés. Parrains des enfants, au même pupitre à l’école, sœurs et copines qui avaient élevé leur progéniture ensemble, promenades communes, fêtes et hivers coupés du monde où ils avaient été privés de lumière, sans télévision, sans autre compagnie que celle des voisins, des montagnes et des animaux que celles-ci recelaient. Des cerfs, des sangliers et des chevreuils. Víctor lui en avait parlé. Quelques rares renards aussi. Ils vivaient dans les forêts des monts Ármos, l’Ixeia. À la fois, aimés et chassés. Animaux, hommes et femmes dont les vies s’imbriquaient. Pour devenir une seule et même vie. Celle de Monteperdido.
Un de ces hommes, sous ce casque noir, avait enlevé les petites…

Une intrigue située dans des paysages isolés, comme des îles ou des bourgades rurales mal desservies, c’est un décor classique pour une histoire policière. Parfois, le résultat est théâtral, jouant sur le confinement d’une poignée de protagonistes, victimes et assassins se côtoyant forcément. La réelle habileté d’Agustín Martínez consiste à ne pas se contenter d’une "liste de suspects", ni d’enquêteurs stéréotypés. Ici, à proximité des Monts Maudits, dans le magnifique paysage de la haute montagne pyrénéenne, les habitants forment une communauté avec ses codes, y compris par un patois spécifique : “Coupés du reste du monde, ils avaient fini par parler une langue comprise d’eux seuls, et ils avaient grandi à l’ombre de légendes que peu de gens connaissaient encore”.

On imagine aisément cette vallée, ces splendides décors naturels. On comprend que ces endroits restent en partie sauvages, d’autant plus isolés par la neige hivernale. Tout cela alimentant un climat où, malgré une certaine solidarité locale, se mêlent malédictions et rivalités. La vieille Caridad, qui pourrait passer pour la sorcière de Monteperdido avec sa démarche chancelante et son allure peut-être inquiétante, initie quelque peu Sara à cet état d’esprit qui anime les gens du village, dont beaucoup sont des chasseurs. Se fondre parmi eux serait illusoire, mais – après un début désastreux – l’enquêtrice est épaulée par Víctor, le garde civil. C’est sur ce duo que va reposer l’enquête.

Une double disparition de mineures, une affaire non-élucidée, le sujet criminel possède un impact plus fort dans ces conditions. Car les proches des kidnappées sont aussi victimes de la situation : ils ont chacun une réaction personnelle, résignée ou virulente, soulagée ou anxieuse. Pour ne prendre qu’un exemple, Álvaro, le père d’Ana, peut-il espérer un "retour à la normale" quand sa fille est sauvée ? Agustín Martínez explore avec subtilité le ressenti de tous, famille et villageois, dans un récit fluide et convaincant. L’ambiance ne tarde pas à captiver. Toutefois, si le paysage bucolique est empreint de poésie, les faits sont nettement plus sombres, malsains et même mortels. Excellent suspense.

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