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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 04:55

La Calabre est cette région située à l’extrême sud-ouest de l’Italie, à la pointe de la botte, face à la Sicile. Elle est fortement sous l’emprise mafieuse de la ’Ndrangheta, des familles de "galants hommes". Une aristocratie locale dominatrice, qui n’est pas moins féroce que toute autre mafia italienne. C’est dans ce contexte qu’Alberto Lenzi exerce son métier de juge. Âgé de quarante-cinq ans, il mène une carrière léthargique, à l’exception de deux affaires résolues avec brio. S’opposer frontalement à la ’Ndrangheta serait illusoire. Mais il reste en contact avec le vieux don Mico Rota. Celui-ci reçoit des soins médicaux en prison, tout en étant assigné à son domicile grâce à bienveillance du juge Lenzi. Officiellement, il n’intervient plus dans la mafia calabraise, mais il n’ignore rien de ce qui s’y passe.

Côté sentimental, Alberto Lenzi a du mal à trouver un équilibre. Il reste proche de Marina, adjudant des carabiniers, avec des rapports très tendus. Il l’associe à ses enquêtes, tout en gardant pour lui la plupart des éléments déterminants qu’il découvre. Par ailleurs, il est intime avec la belle avocate Laura. Toutefois, cette allumeuse ne va pas jusqu’à une vraie relation incluant le sexe. Le cas échéant, Alberto ne s’interdit pas de profiter d’occasions avec d’autres partenaires féminines. Dans ses fonctions, le juge Lenzi est actuellement assisté du nommé Cippo, un stagiaire corpulent. Lui transmettre son expérience, ce serait bien trop vaniteux de la part de Lenzi. Néanmoins, il peut l’initier à l’ambiance calabraise et partager avec lui quelques hypothèses quand se produisent certains crimes.

En marge des familles de la ’Ndrangheta, d’autres notables de la région ont coutume de se réunir au Centre culture Vincenzo Spatò. Ces beaux esprits observent eux aussi les faits criminels pouvant perturber le quotidien de Calabre. Leurs échanges s’avèrent quelquefois nerveux : les uns attribuent certains meurtres à des causes privées – et aux femmes – tandis que leurs interlocuteurs défendent des versions moins basiques. La mort de Marco Morello leur permet de confronter leurs opinions. Fils de don Rocco Morello, un puissant chef d’un clan calabrais, Marco était âgé de trente-deux ans. On l’a retrouvé mort, dans une mise en scène scabreuse, ligoté tête en bas tel un "capocollo", charcuterie en forme de saucisson. La passivité affichée de la famille Morello est certainement trompeuse.

Le juge Lenzi et Cippo enquêtent prudemment. Que Rocco Morello ne se montre pas du tout coopératif, ça n’a rien d’étonnant. Sara, la séduisante veuve de Marco, paraît plutôt indifférente au décès de son mari, qu’elle savait infidèle. Ce n’est pas du côté de Teresa, dite Terry, amante du défunt, que Lenzi compte trouver le coupable. Giovanni Scali ne cachait pas sa détestation envers Marco Morello, mais on le voit mal prendre des risques face à ces mafieux. La mort d’un nommé Antonio Racco peut être attribuée aux Morello, afin de "sauver l’honneur", encore faudra-t-il le prouver. L’Ombre, qui a assassiné Marco, n’en a pas fini avec sa vengeance. Les allusions de don Mico Rota suffiront-elles à mettre le juge Lenzi sur la bonne voie ?…

Mimmo Gangemi : La vérité du petit juge (Éd.Seuil, 2017)

Alberto était habitué. Des poses construites sur mesure, la mine farouche qui sied à "l’homme", pour montrer qu’il a la peau coriace, pour qu’on comprenne que s’il devait pour lors pleurer un fils, d’autres verseraient bientôt des larmes plus amères, qu’il était Rocco Morello, un dur à cuire que le premier magistrat venu n’était pas près de faire plier, et qu’il n’aurait jamais dû subir l’affront d’une question si directe. Il était différent de Rota, il n’avait ni ses manières, ni son charisme, ni sa présence, ni sa finesse d’esprit. Mais il était plus dangereux parce que, dans sa tête, il était resté chevrier, malgré l’argent. À cette pensée, Lenzi eut l’impression de sentir sa puanteur, comme si l’odeur des chèvres qu’il avait gardées dans sa jeunesse lui collait encore à la peau et avait envahi le bureau […]
Morello : vilain à voir, une barbe hirsute d’au moins trois jours, une panse au septième mois de grossesse, un "patanoun" aux trous poilus à la place du nez, des cheveux crépus qu’aucun peigne n’aurait pu pénétrer, une chemise sans col, une veste informe, une démarche pesante…

Est-il véritablement possible de faire la lumière sur une série de crimes, dès lors que c’est la mafieuse ’Ndrangheta qui pèse à tous niveaux en Calabre ? Pour cette troisième affaire, le juge Alberto Lenzi laisse venir les événements, même s’il ne s’interdit pas d’interroger quelques personnes et d’émettre des suppositions. Il est conscient des faux-semblants, inhérents à ce petit univers où il ne peut jouer qu’un rôle modeste. Qu’un inconnu s’en prenne à un clan important, avec une belle ironie dans la présentation de ses crimes, cela ne déplaît évidemment pas à Lenzi. Et si ça lui permet de pimenter sa vie sexuelle, il n’y voit pas d’inconvénient, non plus.

En outre, assister aux débats du Cercle culturel local est assez savoureux également. Les tiraillements entre "personnalités" cultivées offrent un témoignage sur les tendances d’une partie de l’opinion publique calabraise. Sans être d’une stricte neutralité, ils ont une approche différente, complémentaire. L’intelligence des romans de cette série consiste à ne pas noircir inutilement le récit. Des morts assez spectaculaires, que la Justice se doit d’éclaircir, certes. Mais la tonalité amusée est présente dans une large mesure. Et Alberto Lenzi est un magistrat dont on apprécie la compagnie, tant dans son métier que dans sa vie personnelle. “La vérité du petit juge” confirme l’excellente impression donnée par les deux précédents épisodes.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 04:55

Dany et Agnès Quincey forment un couple parisien de quinquagénaires aisés, habitant l'Île Saint-Louis. À cinquante-quatre ans, Dany a perdu son emploi dans l'informatique. Agnès est directrice générale des parfums Destut, réputés à travers le monde. Actuellement, le lancement de leur nouveau produit, Diadème, la met quelque peu sous tension. Leurs deux meilleurs amis sont un couple de psys, désormais séparés, Anne et Franck Amar. Celui-ci a refait sa vie avec une jeune Russe. Dany et Agnès Quincey restent proches d'eux, même si le hasard doit s'en mêler pour que leurs amis praticiens se revoient, chez eux. En effet, Agnès vient d'être témoin de plusieurs incidents dans le métro. Deux personnes ont chuté mortellement sur la voie. Il peut aussi bien s'agir d'accidents que de suicides. Agnès croit avoir remarqué une femme en trench-coat près de la scène macabre.

Néanmoins, la vie continue. Après la soirée mondaine de promotion du parfum Diadème, et un dîner privé avec le créateur du parfum et le patron de la société, Agnès est mêlée à un autre accident dans le métro. Peut-être est-ce plus marquant encore, car la jeune Coraline n'avait que dix-sept ans. Cette fois, c'est le nommé Michael Fairbanks qu'Agnès pense avoir vu rôder autour de la scène. Cinq ans plus tôt, elle a eu une liaison sexuelle avec cet homme, ce qu'elle avoua plus tard à son mari Dany. Selon Agnès, Fairbanks se montrait assez violent dans leurs étreintes, ce qui l'envoûtait à l'époque. Qu'il soit revenu se venger d'elle après leur rupture, rien d'impossible. Elle livre une version édulcorée des faits, n'évoquant que le dernier cas, au policier Mezghani, chargé de l'enquête.

Ce dernier va bientôt déterminer que Michael Fairbanks n'existe pas. Pourtant, Agnès persiste à y croire. Anne confie à Dany que son amie Agnès fut suivie psychologiquement quand elle était adolescente. Après avoir assisté aux obsèques de la jeune Coraline, le couple Quincey prend quelques jours de vacances du côté de Chinon. Dany cherche à en savoir plus sur sa femme, tout en évitant le clash. Un accident lors d'une visite au château d'Ussé pourrait avoir des conséquences. Le policier Mezghani risque de s'interroger sur Agnès. La psy Anne finit par conseiller de s'adresser au docteur Patrick Romestaing, même si ses théories sur le syndrome de Croyde ne font pas l'unanimité…

Marc Welinski : Le syndrome de Croyde (Éd.Pocket, 2017)

Après un reportage sur le renouveau de l’artisanat dans le monde rural, un flash annonce un nouvel accident dans le métro, à la station Opéra, cette fois. Je monte immédiatement le son. Un commentateur, en direct sur les lieux de l’accident, explique d’une voix nasillarde émanant d’un téléphone portable que, pour une raison encore inconnue, une personne est tombée du quai au moment où la rame de métro arrivait […]
— Pensez-vous qu’il puisse de nouveau s'agir du "pousseur du métro", dont on parle depuis quelques jours ? interroge le présentateur du journal.
— La police reste prudente, répond le reporter, mais il est indéniable qu’une sorte de psychose s’est désormais installée parmi les usagers du métro parisien. On parle maintenant ouvertement d’un détraqué qui précipite les gens sur les voies au moment où la machine arrive. Bien entendu, les autorités demandent aux usagers de ne pas céder à la panique.

Bien que les scénarios soient évidemment fort différents, Agnès n'est pas sans rappeler les héroïnes de “Pas de printemps pour Marnie” (1964) ou de “Sueurs froides─Vertigo” (1958), célèbres films d'Alfred Hitchcock. Est-ce que les troubles psychologiques qui les ont habitées peuvent interférer sur ce qui les perturbe aujourd'hui ? Bien sûr, ce serait résumer trop vite la présente intrigue, car les détails du contexte sont essentiels.

À commencer par le couple Quincey, qui se considèrent comme des “partenaires” excluant la notion purement familiale. Agnès est une femme d'affaires typique, ce qui implique une part de froideur dans ses rapports avec les autres. Ça suppose certains refoulements chez ces personnes. Équilibre probablement plus fragile, car une femme doit davantage lutter pour atteindre socialement les sommets. Et doit s'interdire des pulsions, des choix qui seraient naturels chez d'autres femmes. On les imagine, croyant pouvoir gommer de déplaisantes étapes de leur passé et tout assumer dans leur vie de “dirigeante”, ce qui reste illusoire.

À l'opposé, quinquagénaire estimant pouvoir profiter de son temps, son mari Dany affiche une dose de dilettantisme. Face à la situation, inquiet et dépassé, c'est lui qui nous raconte la première partie des faits. Puis c'est au tour de l'héroïne Agnès de raconter la suite. Une introspection visant un retour à la normale, sans doute, mais les méandres de l'âme féminine sont parfois plus compliqués. Voilà une histoire très convaincante, où prime la psychologie, sans négliger un suspense bien réel malgré ses aspects cotonneux.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 04:55

Âgé de quarante-trois ans, Daniel McEvoy vit à Cloisters, petite ville du New Jersey. Paddy Costello, son grand-père irlandais, fit fortune aux États-Unis. Mais l’histoire familiale de Dan s’avère diablement compliquée depuis longtemps, sa propre mère défunte n’héritant rien de ce riche aïeul. Retourné en Irlande, Dan s’engagea dans l’armée et devint soldat de l’ONU au Liban. C’est là qu’il rencontra son actuel meilleur ami, Zebulon Kronski. Celui-ci était infirmier dans l’armée israélienne. Installé dans le New Jersey, Zeb exerce comme médecin. Chirurgien esthétique, si l’on en croit ses faux diplômes. Dan est intime avec sa voisine d’à peine quarante ans, Sofia Delano. Nostalgique des années 1980 de sa jeunesse, c’est une névrosée dont le mari n’a plus donné de nouvelles depuis deux décennies. Il est toujours possible que Carmine Delano réapparaisse un jour.

Dan est propriétaire d’un club miteux à Cloisters, le Slotz. Avec son associé gay Jason, ils espèrent le transformer en établissement d’un niveau correct. Dan a de bonnes relations avec la détective Ronelle Deacon, policière Afro-américaine, flic dans l’âme étant passée par le NYPD. Il devrait se méfier davantage des inspecteurs Krieger et Fortz, exemplaires dans la catégorie flics véreux. Le principal ennemi de Dan, c’est Mike Madden, patron du club Brass Ring. “Mike l’Impitoyable. Ce type s’est débarrassé de son vernis de civilisation comme un serpent se débarrasse de sa mue. Mike l’Irlandais porte en lui la mémoire de son peuple, faite de révolutions sanglantes, d’émeutes dans les prisons et de coups de poinçons dans les ruelles…” Un caïd, un vrai dur, Dan ne s’y trompe pas. Vu le conflit qui les opposent, il est contraint d’accepter une mission pour le compte de Mike.

Pour ça, Dan se rend à New York. Ça le ramène aux affaires familiales des Costello. Les ultimes héritières en sont Edit, dernière veuve de Paddy qui vit dans le luxe à Manhattan, et la tante Evelyn. Comme la mère de Dan, Evelyn s’est éloignée de l’univers friqué des Costello. Alcoolique forcenée, elle a été placée en maison de repos, mais a récemment disparu de la circulation. Si Edit souhaite la retrouver, ce n’est pas la priorité de Dan. Pour sa mission, après avoir ridiculisé les flics Krieger et Fortz, il se présente au rendez-vous prévu. Shea est un mafieux jeune et puissant, secondé par son comparse Freckles. Dan ne tarde pas à réaliser que c’est une entourloupe montée par Mike l’Irlandais. Il risque de se faire buter par Shea et Freckles. Méprisants, ceux-ci devraient comprendre que Dan est un ancien militaire entraîné et très réactif, pas un pigeon facile à éliminer.

S’il a gagné un peu de répit vis-à-vis de Mike l’Irlandais, en retournant à Cloisters, Dan est conscient de la menace pesant encore sur ses proches: Zeb, Sofia, Jason, peut-être même la policière Ronnie Deacon. Sans oublier la tante Evelyn Costello, sûrement pas en état de se défendre. Zeb se charge de protéger Sofia, Jason est en alerte au club Slotz, et Dan va confier Evelyn à la veuve Edit. Pour ce faire, revenir à New York n’est sans doute pas la meilleure initiative que prenne Dan. Car ses adversaires n’ont pas été mis hors service…

Eoin Colfer : Mauvaise prise (Série Noire, 2017)

Pourtant, même les plans les mieux échafaudés s’écroulent, et ceux qui reposent sur la logique partent à vau-l’eau encore plus rapidement. Prendre une douche et changer de vêtements, ça s’est passé exactement comme prévu, mais la partie de la stratégie flingue-bus-pizza prend fin exactement cinq pas après que je suis sorti du club, lorsque je remarque une berline de flics banalisée à l’arrêt le long du trottoir d’en face, à côté de la bouche d’incendie. Je reconnais les deux flics qui sont à l’intérieur à la forme de leur tête. Le duo de crétins Krieger et Fortz, deux détectives au sujet desquels le lieutenant Ronelle Deacon m’a informé qu’ils seraient infoutus de trouver leur bite, même à l’aide d’un miroir et d’un détecteur de bites, ce qui m’avait beaucoup fait rire à l’époque. Mais maintenant, leur niveau d’incompétence me paraît de mauvais augure…

En littérature policière, existent deux formules proches ou parallèles. Soit le héros doit se défendre, voire démontrer son innocence, mais en étant mal préparé à affronter une telle situation de crise. Soit le personnage central, face aux mêmes problèmes, est en mesure de répondre. C’est le cas de Daniel McEvoy. Il ne maîtrise pas non plus l’enchaînement des faits, mais possède de sérieux atouts. Certes, Dan n’est pas toujours capable d’identifier assez tôt ses ennemis et leurs cruelles intentions. Néanmoins, l’esprit baroudeur reprend rapidement le dessus. Les conseils que lui donna son psy ont parfois leur utilité, quand il s’agit de riposter, en finesse ou en force. Sans doute son ami Zeb est-il trop farfelu pour lui apporter un soutien renforcé. Malgré tout, il a son rôle à jouer auprès de Dan.

L’auteur a de nombreux romans-jeunesse à son actif, mais il s’adresse ici aux adultes. C’est une cascade de mésaventures que nous propose cette intrigue, dans la meilleure tradition des polars noirs guidés par des scènes d’action. Entre un snuff movie s’achevant de façon spectaculaire et un plongeon en taxi dans l’Hudson, en passant par un rendez-vous à haut risque au cœur de SoHo, ça bouge sans arrêt. Si Dan aspire à une vie calme et apaisée, peut-être auprès de sa voisine Sofia, ce ne sera pas pour tout de suite.

Côté famille, rien de simple non plus. Quand il se remémore le passé, on comprend qu’il ne se sente pas à l’aise avec ce milieu. Renouer quelques liens avec sa fragile tante Evelyn, c’est suffisant pour se créer des ennuis supplémentaires. La tonalité de ce roman aux multiples péripéties s’avère fluide et enjouée, donc d’une lecture extrêmement agréable. Une histoire à suspense pleine de vigueur, très excitante.

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 04:55

Parisien d’une famille d’origine jurassienne, le commissaire Georges Dupin est en poste à Concarneau depuis tout juste cinq ans. Entre son adjoint Le Ber et Nolwenn, la secrétaire du commissariat, Dupin a pu s’initier à l’Histoire et aux coutumes bretonnes. Labat, son autre lieutenant de police, défend volontiers l’écologie, le naturel de la région. Quant aux paysages, Dupin les apprécient toujours davantage. Sa compagne Claire, chef de service en cardiologie à Paris, le rejoint ponctuellement en Bretagne-sud. Bien qu’on remarque encore parfois qu’il n’est pas d’ici, Dupin s’est trouvé quelques d’amis locaux. Par contre, il ne tient pas vraiment à ce qu’une fête soit organisée pour ses cinq ans à Concarneau.

Un cadavre a été repéré sous la pluie, sur le parking de Port Bélon, par une octogénaire. Cette dame n’est autre que Sophie Bandol, ancienne star de cinéma que Dupin admirait. Le corps ayant entre-temps disparu, les gendarmes doutent de la fiabilité du témoignage de Sophie Bandol. Gourmande d’huîtres, elle s’est installée au meilleur endroit pour en déguster quotidiennement. Elle révèle à Dupin qu’elle n’est pas Sophie, mais sa jumelle Armandine, une confusion dont elle n’est pas responsable. Même s’il est un peu déçu, le commissaire sympathise avec elle. Mais, dès le lendemain, la découverte d’un autre corps va l’entraîner loin de la ria du Bélon, vers le sommet des Monts d’Arrée (384 mètres).

Selon un vieux témoin grincheux, le coupable est sûrement étranger à la région. Grâce à des tatouages, dont l’un fait référence aux Shelter Houses (les équivalents des Abris du Marin), le cadavre des Monts d’Arrée est bientôt identifié. Il s’agit d’un ostréiculteur écossais, qui a voyagé depuis chez lui avec un compatriote, Seamus Smith. Un second tatouage représente un tribann, symbole druidique (à ne pas confondre avec le triskell) cher aux populations celtes. En Écosse, la police n’obtient guère de renseignements utiles expliquant le voyage de l’ostréiculteur, ni sur ses rapports exacts avec Seamus Smith. Ce dernier est probablement le mort que Mme Bandol a vu sur le parking de Port Bélon.

Tandis que le policier Labat a de gros problèmes pour avoir enquêté officieusement sur des vols de sables, sur des plages isolées, destinés à des entreprises de bâtiment, Dupin est de retour dans la ria du Bélon. Il s’informe sur l’histoire de l’huître, en Europe et dans le monde, et sur les méthodes de production. Il se peut que l’Écossais des Monts d’Arrée soit juste venu acheter des huîtres à affiner ou à commercialiser, mais le commissaire doute que ce soit aussi simple. Tout en restant en contact avec Mme Bandol, il s’intéresse aux ostréiculteurs du coin, et à d’autres personnes habitant entre Port Bélon et la pointe de Penquernéo, dont l’un est un riche entrepreneur du bâtiment. Mais il n’oublie pas que cette affaire criminelle a aussi forcément un lien avec l’Écosse…

Jean-Luc Bannalec : L’inconnu de Port Bélon (Presses de la Cité, 2017)

— C’est comme ça que ça se passe, ici. Toutes les nuits, on entend un hurlement quelque part. Les démons, les âmes des défunts qui ont pu se libérer pour quelques heures… De temps à autre, on voit même apparaître dans les villages des individus qui ne sont pas ce qu’ils prétendent être. Leur apparence est trompeuse. Il n’y a pas si longtemps, vous savez, les prêtres d’ici opéraient encore des exorcismes : ils attiraient les démons dans les corps des chiens noirs avant de les précipiter dans l’eau du Youdig. Ces monts ont quelque chose de spécial […] C’est ici que les druides organisent leurs principales cérémonies, surtout dans les marais. La fête de fin d’année celte, par exemple. C’était il n’y a pas si longtemps. Ils ont rassemblé pas mal de monde, on comptait trois cent druides…

Après Pont-Aven et ses peintres, l’archipel des Glénan, et les marais salants de Guérande, voici la quatrième enquête du commissaire Dupin. Prénommé Georges comme Simenon, ce policier s’inscrit dans la lignée de Maigret et des héros similaires, collectant les indices éventuels, situant chaque contexte, avançant avec patience dans leurs investigations. On nous offre également quelques détails sur son entourage. Ainsi que son regard sur cette Bretagne dont Dupin découvre les mythes ancestraux, les décors authentiques, et l’état d’esprit de la population native. La tradition du roman policier classique est parfaitement respectée, avec son lot d’hypothèses plausibles et de pistes incertaines.

L’un des principaux thèmes abordés, c’est l’ostréiculture. Il est probable que beaucoup de gens restent sur l’idée de "l’huître sauvage", qui se ramasserait sur le littoral. En réalité, du naissain jusqu’à la consommation, le processus est entre les mains des ostréiculteurs. Il s’agit généralement de petites entreprises familiales. Il y a les exploitants qui font de l’élevage complet d’huîtres — creuses et plates. Et ceux qui se contentent de l’affinage pendant de courtes semaines, avant d’apposer leur label. Si ces mollusques marins grossissent sur des parcs à huîtres, c’est dans les rias – rivières aux eaux mi-salées mi-douces – que s’affirment leurs goûts différents d’un site à l’autre.

Celles de Riec-sur-Bélon sont effectivement très réputées. Face à Moélan-sur-mer, le port du Bélon est pittoresque à souhaits, et très correctement suggéré dans cette histoire. D’ailleurs, l’auteur est fort bien documenté sur les sujets qu’il présente, y compris l’aspect inter-celtique. Contexte et enquête vont harmonieusement de pair dans ce sympathique polar.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 04:55

“Treize marches” est désormais disponible en format poche, chez 10-18. Piqûre de rappel pour ce livre remarquable, qui figure dans le Top 20 des meilleurs romans 2016 d’Action-Suspense.

 

Au Japon, en 2001. Âgé de vingt-sept ans, Jun'ichi Mikami sort de prison. Il fut condamné à deux ans de détention pour le meurtre involontaire de Kyôsuke Samura, un jeune de son âge. Il retourne vivre chez ses bienveillants parents dans la région de Tokyo. C'est par son frère cadet Akio que Jun'ichi réalise la situation actuelle : ses parents se sont ruinés pour dédommager M.Samura, le père de sa victime. Surveillant-chef à la prison de Matsuyama, Shôji Nangô a quarante-sept ans, dont vingt-huit dans la pénitentiaire. Sa famille battant de l'aile, il envisage de démissionner pour créer une boulangerie, afin d'y remédier. Projet qui nécessite du financement : or, il vient d'être contacté par l'avocat Sugiura pour mener à bien une mission particulière. Celui-ci sert d'intermédiaire à un client anonyme.

Shôji Nangô est convaincu que Jun'ichi Mikami peut retrouver le droit chemin, s'il l'associe à l'enquête en question. Tous deux recevront un gros pactole s'ils y parviennent. Quand le surveillant-chef le contacte, Jun'ichi y voit l'opportunité de rembourser ses parents. Ainsi, son conseiller d'insertion constatera ses efforts. Et il sera peut-être plus facile à Jun'ichi de s'excuser auprès de M.Samura, le père de celui qu'il a tué, comme le veut le procédure. Toutefois, l'affaire qu'ils devront résoudre remonte à dix ans. Il sera donc compliqué pour Nangô et Jun'ichi de démontrer l'innocence de l'homme qui a été condamné à mort, et qui attend depuis sept ans son exécution. Celle-ci est programmée trois mois plus tard.

Pour la justice, le cas était limpide : Ryô Kihara venait d'assassiner un couple de retraités chez eux, quand il fut victime d'un accident de moto à quelques centaines de mètres du lieu du crime. Le choc provoqua une amnésie chez Ryô Kihara, qui aggrava le jugement car il ne pouvait éprouver de regrets, ignorant s'il était ou non un meurtrier. Depuis peu, sa mémoire est ravivée par l'image d'un escalier associé au double assassinat. Pas assez pour une révision de son dossier, mais ça constitue un point de départ pour Nangô et le jeune Jun'ichi. Hélas, le fils du couple de victimes se montre véhément, ne les autorisant pas à entrer dans la maison à l'abandon, afin de vérifier si un escalier s'y trouve. Nangô se passera de l'avis du fils, et va explorer clandestinement ladite maison.

Pendant trois semaines, Nangô et Jun'ichi crapahutent sur la montagne voisine, cherchant vainement le fameux escalier. Le fait que le retraité ait été conseiller d’insertion pour des délinquants peut apporter une piste. Jun'ichi émet d'ailleurs une hypothèse logique : quelqu'un qui risquait la révocation de sa libération conditionnelle a pu éliminer la victime et sa femme, afin de faire disparaître son dossier. Dans les archives judiciaires, Nangô découvre le nom d'un possible suspect…

Kazuaki Takano : Treize marches (Éd.10-18, 2017)

Les "treize marches". Se souvenant que c’était l’autre nom de la potence, le procureur savoura toute l’ironie de la chose. Dans l’histoire de la peine de mort au Japon depuis l’ère Meiji [1868-1912], jamais une potence de treize marche n’avait été construite. La seule exception fut le gibet de la prison de Sugamo, monté par l’armée américaine pour l’exécution des criminels de guerre. Au Japon, les potences d’autrefois comportaient, paraît-il, dix-neuf marches mais comme des accidents survenaient souvent au moment de les faire gravir aux condamnés, on fut forcé d’améliorer le système. De nos jours, le condamné se tient debout sur une trappe, les yeux bandés et la corde passée autour du cou, puis la trappe s’ouvre en deux, le faisant choir jusqu’au sous-sol – un système dit de "pendaison souterraine".
Toutefois, les treize marches subsistaient sous une autre forme dans de lieux inattendus. La tâche dévolue au procureur vacataire équivalait à la cinquième marche de l’escalier. Il restait donc huit pas à faire avant l’exécution. Ryô Kihara, le condamné, gravissait à son insu, degré après degré, l’escalier du gibet. Il parviendrait au dernier dans trois mois environ.

Prouver l'innocence d'un condamné à mort, tel est le moteur de cette intrigue. Ce qui fait partie des thèmes classiques de la littérature policière. Moins les détectives amateurs ont d'indices favorables au départ, plus l'enquête s'avère ardue et donc palpitante. Quand on les sent motivés autant par un aspect moral que financier, comme le duo de cette affaire, ça suppose une histoire riche en péripéties. Cette facette du roman tient ses promesses, car le lecteur reste conscient du temps qui s'écoule, et des difficultés rencontrées. En outre, les héros sont parfaitement assortis : un jeune qui fugua avec sa petit amie alors qu'il était adolescent, et qui débuta sa vie adulte par un crime involontaire ; face à un homme mûr, s'interrogeant sur ses choix de vie, sur un possible avenir plus serein.

Néanmoins, l'essentiel n'est pas dans les investigations de Jun'ichi et Nangô, aussi bien racontées soient-elles. C'est tout le système judiciaire japonais que décrit Kazuaki Takano, en soulignant ses énormes failles. Dramatique, car on voit que les jugements s'avèrent très inégaux, excluant largement l'objectivité. Sachant que la peine de mort existe encore au Japon, on mesure le risque d'erreur. Et ceci malgré les jalons bureaucratiques (les fameuses "treize marches") censés étudier les recours, revoir les contextes et les faits. La société japonaise semble refuser de s'interroger publiquement sur ces sujets, peine de mort et signification des peines de prisons. Pour les Occidentaux, ce qui surprend, c'est que la justice nippone place le "repentir" avant toute autre considération.

Exprimer des remords serait suffisant pour atténuer la douleur des proches de victimes, donc cela permettrait de limiter les sanctions visant les coupables. Grâce à Nangô qui a participé à deux exécutions, on comprend les incohérences dans le traitement des dossiers. Le surveillant-chef n'est pas neutre, mais il estime que tous les éléments doivent être pesés et la culpabilité absolument certaine. Quant à la réinsertion des délinquants, suivie par des conseillers bénévoles, on se pose là aussi des questions. L'approche sociologique autour de la justice est l'atout majeur de ce livre, ajoutant une force indéniable au suspense proprement-dit. Un roman de qualité supérieure.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 04:55

Il serait faux de penser qu’il ne se passe rien de particulier dans certaines villes moyennes du pays. À Morlame, par exemple, on compte bon nombre de décès suspects, ces derniers temps. Trop pour une agglomération aussi tranquille, entourée d’une campagne bucolique. Certes, Raphaëlle Juvet est simplement morte suite à sa maladie, laissant une confession à sa fille Clara. Et Victor Guérin, à cause d’un arrêt cardiaque, probablement dû à une surexcitation fatale. Par contre, Claudie Martel a bien été assassinée par son amant du moment, qui ne voulait rien partager. Ça ne lui a pas porté chance, à lui non plus. Quant à l’épouse du riche et vieillissant Martin Kopp, on l’a trucidée également.

Le policier Ludovic Hesnard pourrait soupçonner le mari, vu l’indice accusateur qu’on a découvert. Ce serait occulter le fait que Martin Kopp a une maîtresse, avec laquelle il se montre généreux. Très généreux, même. Et cette Aurélie Langlois en a abusé avec une belle part de cynisme. Elle peut être fière d’avoir pressé le citron au maximum. Sans doute était-il temps de mettre fin à cette exploitation de Martin Kopp, en supprimant sa femme Marie, et en le rendant suspect. Le policier Hesnard a compris le jeu d’Aurélie. Pourquoi chercherait-il des preuves contre elle, alors qu’elle acceptera sans trop rechigner des relations sexuelles contre le silence du flic ? Un bon arrangement.

C’est à Morlame, au bout d’une impasse sécurisée, que réside le caïd Barreteau. Adepte des transactions douteuses et des méthodes expéditives, il est depuis longtemps cible des soupçons de la police. Mais on manque de preuves contre lui. Peut-être qu’à force de berner tant de gens pas moins dangereux que lui, ses ennemis finiront par lui faire payer l’addition. Dans la région, le banditisme est parfois plus basique. Étudiant désargenté, Philippe Bury traverse quelques mésaventures à cause de deux petits délinquants, Gaby et Franck. Voilà comment on se fait subtiliser sa voiture, en essayant de la vendre. Pourtant, à l’inverse du duo de voleurs, le jeune Bury connaîtra une certaine embellie.

Parmi la population de Morlame, il faudrait encore citer le dentiste friqué Lionel Chaudrin, qui a sûrement quelques lourds secrets sur la conscience. Et puis la médecin-légiste célibataire Claire Pachins. Certains épisodes du passé lui reviennent en mémoire quand, parmi les morts récents, elle remarque le cadavre de Claudie Martel. Celle-ci avait un frère, avec qui Claire fut quelque peu intime. Par ailleurs, le nommé Achille Roux vient aussi chercher des explications à Morlame. Grâce à un détective privé, il a plusieurs pistes exploitables. Il y aurait tant d’autres "néfastes" à citer, parmi cette population. Ville natale d’un poète au destin tourmenté, il faut espérer que Morlame en finisse avec cette série de crimes…

Gilles Vidal : De sac et de corde (Les Presses Littéraires, 2017)

Après tout, c’était bien fait pour cette salope, elle n’avait que ce qu’elle méritait. Et elle, Aurélie, ne regrettait rien, elle avait bien fait d’agir ainsi de sang-froid. D’ailleurs, ça faisait un moment qu’elle rêvait de la voir disparaître de ce monde ; n’avait-elle même pas prié pour qu’il lui arrive un quelconque accident fatal ? Alors elle s’était résolue à devenir la ‘fatalité’. C’était beaucoup plus simple, beaucoup plus rapide, et même si ça avait été dégueulasse – le sang partout, les cris de goret de la malfaisante, ses supplications, les excréments jaillis de ses tripailles déversées – son vœu était exaucé. Elle n’avait aucun remord.
Il faut dire aussi qu’elle avait tout bien manigancé, de manière quasi machiavélique. Sans compter ce merveilleux cadavre champêtre tombé du ciel, qu’elle avait eu la chance de rencontrer sur son chemin – un bel alibi, non ?

Amateurs d’énigmes policières calibrées pour déterminer le nom de l’assassin et les motifs d’une affaire criminelle, il est probable que ce roman ne vous soit pas destiné. Non pas que l’intrigue manque de morts et de meurtres, de coups tordus, de personnages ambigus et malsains, ou même de tueurs et de tueuses. Au contraire, les péripéties se succèdent sur un rythme d’enfer. Ça bouge tous azimuts, dans la région de Morlame. Avant tout, cette histoire se distingue par sa construction scénaristique, plutôt insolite.

Cela rappelle le jeu du marabout (suite d'expressions ou de mots dont les premières syllabes correspondent aux dernières de l'expression précédente : Marabout, Bout de ficelle, Selle de cheval, etc.) Le récit passe d’un protagoniste à l’autre, progressant scène par scène, le tout constituant une sorte de puzzle. Il n’est pas exclu que l’on recroise tel ou telle, ce qui est cohérent puisque nous restons dans les mêmes décors. Fort peu parmi eux ont un comportement honnête et exemplaire, il faut l’avouer. Outre que cette structure originale permet un tempo vif, voilà une sacrée galerie de portraits aboutissant à former comme un tableau vivant. Un suspense mouvementé et surprenant, ça fait du bien.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 04:55

Divorcé, père de deux enfants, Jean Carré est inspecteur du travail. Le 3e arrondissement de Paris, ce n’est pas seulement son secteur professionnellement. C’est tout un quartier, des rues, des entreprises qu’il connaît parfaitement. Faire respecter le Droit du travail, une vraie passion, sa vocation. Au bénéfice des salariés, pas au détriment des employeurs, autant que possible. Dans un atelier de la rue Charlot, un Asiatique a eu le bras coupé. On peut supposer un accident du travail, mais le membre a été sectionné par un sabre. À cette occasion, Jean Carré rencontre pour la première fois le policier Dan Moïse. Il ne peut guère se créer d’affinités entre les deux hommes. Revendiquant farouchement l’indépendance de son activité, l’inspecteur du travail est réticent face à ce flic ironique.

Dan Moïse penche pour un règlement de comptes entre Chinois. Les médias étant friands de mafias, de triades et autres mystères asiatiques, c’est l’hypothèse vite retenue. Jean Carré n’ignore pas l’omniprésence des Chinois dans le quartier, ni que des clandestins sont souvent employés dans les ateliers. La joaillerie sous toutes ses formes est très présente dans ces rues. Le Comptoir, multinationale de la bijouterie et de l’or, compte bon nombre d’ouvriers et de sous-traitants, par exemple. Si Jean Carré apprécie peu les DRH, celle du Comptoir le débecte carrément, à cause de son hypocrisie et de sa servilité à ses patrons. Toutefois, ni le cas de l’homme au bras coupé, ni même le double meurtre d’une mère et de sa fille chinoises, ne le concernent à première vue. Ces crimes, c’est l’affaire des flics.

Une lettre anonyme a été largement diffusée dénonçant quarante-cinq entreprises du 3e arrondissement. Les détails sur leur non-respect des règlements sont précis. Du boulot en perspective pour le “clan des contrôleurs”, dont fait partie Jean Carré. Même si, faute d’être assez nombreux, ils risquent de laisser filer des infractions. L’inspecteur visite en série les boutiques chinoises, leurs ateliers. Contrairement à la loi, les documents sont toujours “chez le comptable”. Ce qui n’empêche pas Jean Carré de constater que, pour traiter les bijoux et l’or, sont utilisés des produits toxiques mal étiquetés, dont le cyanure. On peut également imaginer que les méfaits récents ont un lien avec le trafics de produits de luxe, incluant même du faux caviar, tout cela provenant évidemment de Chine.

Il y a de la restructuration en vue pour la société Le Comptoir, semble-t-il. Pourtant, la transformation et le négoce de métaux précieux se portent bien. C’est donc une opération financière, sans doute destinée à détourner des millions, qui motive les dirigeants de cette entreprise importante. Les inspecteurs du travail doivent gêner, car on cherche à piéger Jean Carré et un de ses collaborateurs. Leur hiérarchie les soutient mal dans un premier temps. Les adversaires risquent d’en arriver à des arguments plus violents. Un douanier apporte à Jean Carré des éléments sur l’impossibilité du contrôle des importations depuis la Chine. Sous l’œil d’un grand Chinois et, finalement, protégé par la police, l’inspecteur du travail n’a aucune intention de capituler…

Gérard Filoche – Patrick Raynal : Cérium (Cherche Midi Éd., 2017)

Cette fois-ci, la star serait la patronne, Mme Menton, fanatique de la dérégulation, militante acharnée de l’abolition des droits des salariés. Avec ses allures de grande bourgeoise bronzée en permanence, ses bagues, ses broches, ses colliers et ses bracelets, son ton hautain, ses brushings, ses liftings et ses peelings, elle exaspérait Jean Carré. Son mantra était : "Si ça ne fonctionne pas mieux, j’envoie tout en Tunisie". Ses téléconseillers gagnaient 20000 Euros en moyenne par an, leurs homologues tunisiens n’en toucheraient que 12250. Pourquoi se priver de faire coup double en virant un Français tout en volant un Tunisien. La délocalisation, c’était son truc. La moitié de ses centres d’appels étaient déjà tous du côté de Tunis […] Ce qui ne l’empêchait pas, à Paris même, de tenir littéralement en esclavage ses trois cent cinquante salariés, dont le débit téléphonique était calculé seconde par seconde…

Certes, il s’agit ici d’un roman. À vrai dire, c’est une fiction s’inspirant ouvertement de la réalité. Avant tout, c’est de la vie au quotidien d’un consciencieux inspecteur du travail dont il est question. Avec sa part administrative, entre réunions et dossiers à examiner, mais aussi de ses constations sur le terrain. Si les tractations face aux employeurs sont généralement sous tension, les faits relevés sur les lieux de travail s’avèrent éloquents. Entre l’approximation généralisée et le danger imminent pour les salariés, il n’y a parfois qu’un pas. Gérard Filoche, ex-inspecteur du travail, qui n’a jamais caché son appartenance politique, en profite pour retracer les difficultés et les réussites de ce métier.

Par ailleurs, ancré au cœur de Paris, le récit évoque quelques personnages et épisodes historiques de la lutte militante parisienne. Sur les pas de Jean Carré, on nous offre une balade dans le 3e arrondissement. Où les Chinois occupent une place conséquente, dans un domaine auquel on ne pense pas forcément: les bijoux, l’or, la joaillerie. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la santé d’un certain nombre d’employés, on le voit. Le charbon au 19e siècle, puis le pétrole au 20e, ont été les principales matières premières. Notre époque en utilise d’autres, ayant tout autant de potentiel. Et qui font l’objet d’enjeux financiers énormes, sujet spécifique dont on ne nous parle quasiment jamais.

Les auteurs incluent une bonne part d’intrigue criminelle. Comme dans la vraie vie, quand la "communauté chinoise" manifeste pour plus de sécurité, il n’est pas simple de dégager le vrai du faux, le légal de l’illégal. Nos compatriotes asiatiques semblent moins impliqués dans toute forme de banditisme, de délinquance. Discrets, ils préservent sans doute leurs "secrets" sur quelques problèmes — et sur certaines de leurs activités. Par nature, un roman noir digne de ce nom apporte un témoignage sociologique sur son temps : on peut donc placer “Cérium” dans cette catégorie.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 04:55

Physiquement, Estéban Lehydeux ressemble à Bruce Willis dans le rôle du baroudeur John McClane. Belle prestance pour un homme d’Église d’âge moyen comme lui. Qu’il soit curé, soit ! Par ailleurs, il est prêtre exorciste. Des activités qu’il n’exerce pas à temps plein. Car son approche de la religion n’est pas absolument catholique. Le vœu d’abstinence ne fait pas partie de ses préceptes de vie. Dès qu’une jolie femme se pointe sur son écran-radar, ça finit très bientôt par des galipettes sexuelles intenses. Même si la donzelle est aussi mal fringuée que la belle Sandy, une blogueuse havraise, dans cette affaire. En outre, Estéban est connu des initiés sous le nom de Requiem. Il lui arrive de mener certaines missions périlleuses, avec l’appui logistique d’un puissant organisme secret du Vatican.

C’est du côté du Havre que semble se nicher le Diable, ces temps-ci. Un employé de la société Ody-Art a été assassiné. C’est un de ses collègues, un syndicaliste réputé nerveux, qui est fortement suspect. Toutefois, en étudiant le dossier de cette entreprise, Requiem s’aperçoit que se posent pas mal de questions. Qu’Ody-Art commercialise des objets du genre militaria en import-export, pourquoi pas ? Mais le cursus du patron de la société est plutôt trouble. Ce Jean-François Roy adhère depuis sa jeunesse à des groupuscules ultra-nationalistes, des décomplexés de l’hitlérisme, des combattants pour la suprématie de la race blanche. Quand on sait qu’en deux ans, il y aurait eu trois suicides au sein de cette entreprise, plus quelques disparitions de stagiaires, ça mérite d’infiltrer ladite société.

Requiem bénéficie d’un contact au Havre, en la personne d’Elena. Grâce à elle, il contacte l’excitante Sandy, qui a de bonnes infos sur Ody-Art et ne rechigne pas sur la gaudriole. Amadouer un syndicaliste rouge pur prolétariat tel que Michel Vigneron, employé de Jean-François Roy, pas facile même si l’on est un curé de choc. Le bonhomme ne s’accommode-t-il pas trop aisément de l’ambiance facho qui règne dans cette entreprise, en fait ? Quant à la machine sophistiquée utilisée en toute discrétion par Ody-Art, ça doit cacher quelque chose de pas bien net. Quand on voit les gugusses autour du patron, on n’est pas étonnés que Jean-François Roy se prenne pour le nouveau gourou des nazillons. Avec références à la Bible, et tout le cérémonial qui fascinera une poignée d’allumés xénophobes.

En se concoctant un CV qui a tout pour plaire au patron de la société, Requiem va pouvoir identifier les adeptes de la nostalgie nazie, et surtout mieux cerner les activité de cette entreprise. Parce qu’il existe quand même, derrière la mise en scène confinant au ridicule, de la criminalité dans tout cela. Il y a un moment où il faut passer à l’action, et essayer de mettre hors d’état de nuire ces bons aryens…

Stanislas Petrosky : Dieu pardonne, lui pas ! (Éd.Lajouanie, 2017)

Je sais, je te dis que le type est con, on ne peut pas juger sur une phrase, mais je te jure qu’il le porte sur lui, écoute un peu ça : j’ai en face de moi un mastard qui frôle la cinquantaine, d’un bon mètre-quatre-vingt, d’au moins cent quarante kilos, le genre de mec qui met un futal taille cinquante-quatre, sauf que là il a dû s’enduire de beurre et en porte un de taille quarante-huit, c’est pareil pour le tee-shirt, il est quatre tailles trop petit. Un véritable Bibendum, un empilage de pneus, des avant-bras gros comme mes cuisses. Tu sens pourtant que ce mec-là a été beau dans sa jeunesse […] Bon maintenant, il a la gueule ravagée par la petite vérole et des cicatrices en tout genre. Je peux te dire que celui-là n’a jamais été enfant de chœur. S’il a fait partie d’une chorale, cela ne pouvait être que les petits chanteurs à la croix d’fer, je n’en vois pas d’autre. Bien sûr, une belle brosse paramilitaire du plus bel effet avec ses cheveux grisonnants et, comble du grand chic, une croix gammée sur ce qui lui sert de biceps. Je sens que je vais me faire un copain.

Le commissaire San-Antonio est toujours en activité, Patrice Dard poursuivant l’œuvre de son père, Frédéric Dard. Ce héros compte quantité d’admirateurs. Dont certains ont envie d’imaginer des personnages proches de leur idole. Ces auteurs ne font pas dans l’imitation mais plutôt dans l’hommage. Requiem n’est donc pas du tout une copie de San-Antonio, il est "dans le même esprit". Et dans celui de Michel Audiard aussi, ça va de soi. Il suffit de lire les titres de chapitres pour s’en convaincre. Ce sont de joyeuses contrepèteries ("ma mine inspire de l’amitié", par exemple). Comme San-Antonio, Requiem parle au lecteur-mon-ami, y ajoutant généreusement quelques notules amusées de bas de page.

Comédies à suspense, telle est la catégorie où classer ce type de romans. De la drôlerie non-stop, avec des passages gentiment grivois et un peu de pugilat pour animer l’histoire. L’auteur emprunte certains noms à des amis, plaisanterie entre-soi. Le titre lui-même fait penser au premier western-spaghetti réunissant Terence Hill et Bud Spencer (Dieu pardonne… moi pas !). Néanmoins, il n’est pas inutile de rappeler que l’humour n’a jamais empêché de servir une bonne intrigue. L’intrépide Requiem se trouve confronté à des nazillons bien tapés, des obsédés de la race supérieure. Caricaturaux ? Sans doute, mais pas plus que les guignols qui se revendiquent de ces mouvances identitaires. On ne reprochera pas au héros d’en éliminer quelques-uns, fut-ce par la fiction. Quand sourires et suspense vont de pair, ça donne ici un roman franchement sympathique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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