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26 août 2016 5 26 /08 /août /2016 04:55

Au milieu des années 1960, la tension est extrême entre Israël, auquel les États-Unis ont apporté leur soutien, et les pays arabes voisins, plutôt aidés par la Russie soviétique. D’un bord comme de l’autre, le trafic d’armes bat son plein. Quand un pays d’Europe modernise sa défense militaire et vend son armement, ça s’agite dans le milieu de l’espionnage. Des agents sont éliminés d’Égypte au Portugal, en passant par le Danemark. Georges Liseau, chirurgien réputé exerçant à Nice, est à la tête du groupe des Associés, cinq dirigeants qui suppriment les adversaires des pays arabes. Liseau vient d’engager Ernst Brauer, un tueur allemand élégant, imperturbable et méticuleux. Sa première mission consiste à achever une des cibles, hospitalisé après avoir été raté de peu. Envoyé par les Américains, l’espion Morgan n’est pas pressé de quitter Londres pour Nice.

Âgé de trente-sept ans, natif de New York, Roger Carr est avocat pour un cabinet basé aux États-Unis. Séduisant, fils de bonne famille, c’est un aimable dilettante doté d’un bon carnet d’adresses. C’est pourquoi un ami gouverneur l’a chargé d’acheter pour lui une villa dans la région niçoise. Voilà comment Roger Carr, qui ressemble un peu à l’espion Morgan, débarque de l’avion à l’aéroport de Nice. Peu après l’atterrissage, une explosion se produit sur l’appareil, causant des morts et des blessés. Ne se sentant guère concerné, Roger Carr ne tarde pas à s’installer au Negresco. Dans l’aérogare, Liseau et Brauer font erreur sur la personne, le prenant pour Morgan. Au consulat américain, Ralph Gorman ne comprend pas que leur agent secret ne prenne pas immédiatement contact avec lui, comme prévu. Il est pourtant urgent de s’attaquer au docteur Liseau et à ses amis, les Associés.

Roger Carr ne comprend rien aux messages que lui adresse Gorman. Sa première journée à Nice aura été bien fatigante. Dès le lendemain, Roger Carr est visé par une mitraillade en pleine rue. Interrogé par le capitaine Vascard, de la police française, qui soupçonne une affaire trouble d’espionnage, Carr regagne bien vite sa chambre au Negresco. Où l’attend un inconnu, qui évoque une tractation à laquelle l’Américain ne comprend rien. L’homme en question est bientôt enlevé et torturé par Liseau. Roger Carr fait la connaissance d’une danseuse, Anne Crittenden, belle et spirituelle Australienne de vingt-neuf ans. Ensemble, ils font du tourisme dans la région. L’achat d’une villa progresse, car un Italien vend la sienne, qui correspondrait au goût du client, le gouverneur. Roger Carr est assez habile pour en négocier avec ce Perrani le prix à la baisse.

Carr reçoit un paquet contenant un doigt coupé : là, il s’inquiète quand même. Quand il contacte, enfin, le consulat américain, Ralph Gorman réalise qu’il n’est probablement pas le vrai Morgan. Ce qui n’arrange pas son projet visant Liseau et son réseau pro-Arabes. Lorsque Roger Carr évite de peu un kidnapping, le policier Vascard serait d’avis qu’il quitte au plus tôt la France. Mais l’Américain a l’intention de courtiser plus longtemps Anne. Son séjour sur la Riviera va entraîner pour lui d’autres désagréments multiples…

Michael Crichton : Agent trouble (Pocket, 2016)

“Les choses parurent s’arranger le lendemain matin. Un grand soleil illuminait sa chambre, et il se sentit normal, presque heureux. Bien sûr, les sous-vêtements et les bas de Suzanne traînaient toujours par terre mais, cela mis à part, il aurait presque pu croire que tout ce qui s’était passé la veille, depuis la bombe dans l’avion jusqu’à la fille nue au pistolet, n’était qu’un horrible malentendu. Oui, il ne pouvait s’agir que d’une méprise, décida-t-il. Et pendant qu’il se rasait et s’habillait, il ne pensa qu’au petit-déjeuner en se demandant s’il pourrait se faire servir des œufs au bacon décents.”

Michael Crichton (1942-2008) fut l’auteur de “Jurassic Park” (1990) et de quelques autres best-sellers, souvent transposés au cinéma. Au début de sa carrière, de 1966 à 1972, il signa plusieurs romans sous pseudonymes. Cet “Agent trouble” parut en 1967, sous le nom de John Lange. Déjà, Crichton montre cette précision narrative que l’on notera plus tard dans ses livres. La ville de Nice (des années 1960) est décrite avec crédibilité, le Festival de Cannes et le Grand Prix de Monaco sont évoqués, de même que les peintres célèbres (Picasso, Matisse, Léger…) ayant séjourné sur la Côte d’Azur. On fera même étape à Vence, à l’illustre auberge La Colombe d’Or de Saint-Paul. Quant à Roger Carr, héros de cette histoire, c’est le play-boy américain typique de ce temps-là. Sa désinvolture frise la naïveté, ce qui le rend plutôt sympathique.

Des années 1950 jusqu’à la décennie 1970, sont publiés des quantités astronomiques de romans d’espionnage, dans tous les pays occidentaux. La majorité s’appuient sur de vraies problèmes internationaux, avec le jeu d’influences de la Guerre Froide entre Américains, Russes et, dans une moindre mesure, Européens. Dans la quasi-totalité de ces romans d’aventure, l’action est simpliste, binaire : les bons contre les méchants. Impliqué dans la lutte secrète entre espions, ou victime de circonstances dues au hasard, le personnage principal est évidemment héroïque, intrépide, courageux, vainqueur. Plus il traverse des péripéties chaotiques et surprenantes, plus les lecteurs se passionnent. Comparer cette intrigue avec les James Bond, de Ian Fleming ? Oui, pourquoi pas. Il s’agit d’une comédie d’espionnage très réussie, fort distrayante, pour un agréable moment de lecture.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 04:55

Les McNeely sont implantés depuis bien longtemps dans le comté de Jackson, à l’ouest de la Caroline du Nord, une région rurale et forestière. The Creek, c’est l’endroit isolé où habitent les McNeely : “The Creek était un endroit magnifique, mais c’était l’anarchie et ça l’avait toujours été. La terre n’était guère propice à l’agriculture, donc les gens qui s’y étaient installés autrefois étaient principalement des ivrognes et des voleurs.” Une région où, en toute discrétion, Charlie McNeely a pu développer son commerce. Sous couvert de tenir un garage, il est le principal pourvoyeur de cristal meth du secteur. Il en fournit même à sa pitoyable femme Laura, qui vit seule dans un gourbi insalubre. Il a la réputation de supprimer sans hésitation les gêneurs, en posant une petite Bible près de leurs cadavres. Il bénéficie de protections, dont celle du lieutenant de police Rogers.

Âgé de dix-huit ans, Jacob McNeely est le fils de Charlie et Laura. Voilà déjà deux ans qu’il a quitté le collège. Comme si son destin était tout tracé, hors de la société. À cause du nom redouté de son père, il ne s’est d’ailleurs jamais fait de vrais copains. Il n’y a qu’une personne qui ait toujours compté pour lui, Maggie Jennings. Amis depuis l’enfance, ils ont été en couple au temps de l’adolescence, avant de rompre quand Jacob quitta le collège. Maggie, dont les parents sont plus instables qu’il ne semble, partira d’ici un prochain jour : c’est ce que lui souhaite Jacob, tout en sachant qu’il est encore amoureux d’elle. Mais le quotidien du jeune homme, c’est plutôt la violence que la romance. Les frères Cabe, que son père emploie au garage, ont enlevé sur ordre de Charlie McNeely un jeune du coin, Robbie Douglas. Il avait eu le tort d’être trop bavard sur les activités du père de Jacob.

Salement torturé, le corps de Robbie est abandonné dans les bois par les Cabe. Entre dégoût et abus de drogues, Jacob se bagarre dans une soirée de fête où il s’est incrusté, avec le petit ami du moment de Maggie. Un geste qui incite la jeune fille à renouer avec Jacob. Une bagarre qui entraîne aussi de possibles suites pénales pour Jacob, lors d’un contrôle routier. Quand il est mis en état d’arrestation, un “avocat” ami de Charlie McNeely y remédiera en plaidant un simple malentendu. Toutefois, un autre problème se pose, car Robbie Douglas n’est pas tout-à-fait mort. Charlie McNeely adopte une solution personnelle pour résoudre la question, avec l’aide de son fils. La police n’a pas de raison de l’inquiéter, puisque c’est lui qui les contactent. Par contre, ça ne s’arrange pas du côté de la mère de Jacob, internée quelques jours en psychiatrie suite à un ardent délire.

Malgré de vagues projets d’avenir avec Maggie — ils pourraient partir vivre ensemble à Wilmington, le bilan est sombre pour Jacob : “Il était impossible d’échapper à qui j’étais, à l’endroit d’où je venais. J’avais été chié par une mère accro à la meth, qui venait juste d’être libérée de l’asile de fous. J’étais le fils d’un père qui me planterait un couteau dans la gorge pendant mon sommeil si l’humeur le prenait. Le sang est plus épais que l’eau, et je me noyais dedans.” La violence meurtrière plane trop autour de lui pour qu’il ne sombre pas à son tour…

David Joy : Là où les lumières se perdent (Sonatine Éd., 2016)

J’essayais de donner l’impression que je me foutais que ce soit elle ou Jésus, comme si je n’éprouvais pas le moindre sentiment.
[Maggie] a ouvert la porte, est entrée et a marché sur le tapis qui nous servait à battre nos bottes pour en ôter la boue. Elle portait un jean moulant qui semblait collé à ses jambes, des sandales de plage en cuir qui laissaient voir des ongles couverts de vernis citron vert. Un débardeur ample avec des motifs en dentelle, de la couleur du corail, enveloppait son torse. L’encolure était basse et laissait voir le bronzage de sa poitrine, la légère ombre de ses omoplates. Elle s’est plantée sur le tapis, sans s’approcher, comme si ce petit rectangle était une île ou je ne sais quoi, et que tout ce parquet était un océan que ni elle ni moi ne pouvions traverser à la nage pour nous rejoindre.

Perdus au milieu de nulle part, les décors décrits par l’auteur existent. Une poignée de bourgades qui s’étirent le long de routes principales. Des mobiles-homes plus ou moins vétustes cachés au bout d’un chemin de campagne, ou derrière un entrepôt inutilisé. Un garage servant de relais pour vendre de la drogue, et blanchir l’argent récolté. Une seule école-collège pour les jeunes de plusieurs lieues à la ronde. Des flics généralement peu efficaces contre les trafics, soit parce qu’ils se croient plus malins que la population du cru, soit qu’ils sont corrompus. Et puis des habitants aimantés à ces paysages, renonçant à une autre vie puisqu’ils vivotent correctement par ici. Ils n’ont pas besoin de luxe, tant qu’ils peuvent s’offrir leurs doses d’alcools divers et de cristal meth.

Un contexte propice à l’indolence qui convient au jeune Jacob. S’il est sans illusion sur son futur, peut-être pourra-t-il extraire de cette fange l’amour de sa vie, Maggie ? “Elle était bien trop splendide pour être assise à côté de moi sur ce canapé miteux. Cette maison, cette ville et tout ce qui s’y rattachait n’étaient pas à sa hauteur, et ne l’avait jamais été. Moi non plus, je n’étais pas à sa hauteur, mais elle n’avait jamais semblé le remarquer, ou du moins jamais s’en soucier.” Mission rédemptrice ? Conscience d’être le fils du Diable ? Lucidité relative, après une suite de morts violentes ? L’esprit de Jacob ne peut sûrement pas être apaisé tant qu’il n’aura pas réagi. Si cette histoire est mouvementée, sans doute est-elle d’abord basée sur la psychologie de ce héros.

Par son écriture, David Joy fait le parallèle entre ces paysages majestueux, qui devraient être symboles de liberté ou de tranquillité, et l’ambiance vérolée et sinistre régnant autour du père et du fils. Une intrigue maîtrisée qui, malgré une part de romantisme, reste marquée par une noire fatalité.

 

- "Là où les lumières se perdent" est disponible dès le 25 août 2016 -

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 04:55

Begaarts, quatre mille deux cents habitants, de longues plages de sable fin sur la côte landaise, près de Biscarosse et Mimizan. Le tourisme estival alterne avec le désœuvrement hivernal. Née dans une famille ordinaire d’ici, Émilie Boyer approche de la quarantaine. Jusqu’au printemps 2011, cette passionnée de danse fut infirmière dans un hôpital des environs. Émilie fut alors victime d’un accident de voiture. Elle en était plus responsable que le conducteur du pick-up qui la heurta. Émilie s’en tira, mais dut être amputée d’une jambe et munie d’une prothèse. Après rééducation, elle tenta de reprendre son poste à l’hôpital. Son exigeant métier d’infirmière entraînant un burn-out, elle dut démissionner.

Émilie a entamé une nouvelle vie. Elle est gardienne d’un chenil spécialisé dans l’élevage canin de chasse. En ce mois de juillet, son patron étant en vacances, elle loge dans sur place dans un mobile-home. Outre ceux dont elle a la charge, le chien Bob cohabite avec Émilie, en toute liberté. Elle l’a sauvé étant chiot, chez un vieux bonhomme acariâtre du coin. Malgré sa jambe artificielle, le loisir favori d’Émilie reste la danse. Elle fréquente la boîte de nuit du secteur, le Vituperia. Son handicap autant que son charme attirent les hommes, pour le sexe. Parfois, les femmes aussi. Telle Isabelle, mariée, mère de famille, qui se dévergonde dans ce club. Un an plus tôt, Émilie et elle sont devenues très intimes.

La rupture est intervenue entre les deux femmes, quand Émilie a éprouvé un malaise en comparant leurs vies. Par rapport à Isabelle, elle reste une déclassée. À cause du maudit accident, c’est d’une certaine façon la faute de l’autre conducteur. Ce Simon Diez, ouvrier forestier âgé de trente-sept ans. Un parcours un peu chaotique comme le sien, mais il n’a pas eu de séquelles, lui. Il n’a jamais pris de nouvelles de la santé d’Émilie, ce Simon. Il est vrai que son employeur Sarlat, pour sa propre réputation, veilla à ce qu’il n’y ait pas de suites. Simon Diez n’est pour rien dans les ratages de la vie d’Émilie, ni fautif pour l’accrochage. Mais, en cet été caniculaire, la nécessité d’une vengeance habite Émilie.

Elle a enquêté: “C’était sa mission secrète, son processus de rédemption… Trouve Simon Diez toi-même, traque-le et baise-le.” Elle a planifié son enlèvement, le 14 juillet. Elle l’a attiré jusqu’au chenil, où était préparé une sorte de cellule dans une grange. Pour qu’il réalise sa détermination, elle lui a tiré une balle de revolver dans la jambe. Elle l’a bien soigné, l’assommant avec des sédatifs. Pas de risque d’être importunée, Émilie s’occupant seule de tout. Elle a immergé la voiture de Simon dans un étang voisin. Car un duo de gendarmes est passé, cherchant des renseignements sur le disparu. Elle a accentué son allure d’handicapée, pour inspirer la pitié afin d’écarter leurs soupçons éventuels.

Jusqu’où cette fuite en avant mènera-t-elle la kidnappeuse ?…

Marin Ledun : En douce (Ombres Noires, 2016)

Émilie raccrocha, incapable d’en entendre davantage. Le poids de plusieurs tonnes revint à la charge, et se mua en un puits sans fond colossal qui menaçait de l’aspirer. Émilie se traita d’imbécile. Elle serra le poing et balança son sac à l’autre bout de la pièce du revers de la main.
— Qu’est-ce que tu croyais, pauvre conne, qu’il suffisait de tirer sur un type pour effacer le passé et reprendre ta vie à zéro ?
Elle se leva, pivota sur elle-même, croisa son regard dans le miroir de la penderie du couloir, pivota à nouveau, ramassa le revolver, et se précipita dehors. Le chien Bop s’était déplacé, et reniflait le sol près du portail. Il releva brièvement la tête pour la regarder. Émilie le mit en joue, le doigt sur la détente, prête à tirer.

Les situations aboutissant à des "conditions criminelles" ne naissent pas sans raison. Là, on ne parle pas du banditisme meurtrier, mais de drames du quotidien. Heureux, ceux et celles qui n’ont à surmonter aucune épreuve durant leur vie. Il arrive que notre sort nous échappe, parce que des parents sont décédés trop tôt, parce que l’on s’est isolé sans s’en apercevoir, parce qu’un accident est à l’origine d’un traumatisme. On s’est débrouillé, on a cru rétablir un équilibre, sans doute illusoire. Quel élément déclenche un dérapage ? Un sentiment d’injustice que l’on a ruminé, souvent. Un manque de réponse, ce qui aiderait à tourner la page, à gommer les douleurs physiques ou mentales. Émilie ne quémande pas l’apitoiement, au contraire. Simplement, elle s’est marginalisée.

Ce roman est empreint de noirceur, oui. Néanmoins, observons le paysage : on imagine ce chenil dans une pinède landaise, la proximité d’une petite station balnéaire. Même si ce n’est pas absolument paradisiaque, rien d’un contexte digne des Enfers. Des drames, des crimes se produisent aussi dans des décors rassurants tels que celui-là, ne nous leurrons pas. C’est certainement un des messages que nous transmet l’auteur. Il nous raconte une histoire sous tension, autour d’une femme volontaire marquée par le destin, risquant de devenir hargneuse. Que nous ne haïrons probablement pas, finalement. Car il s’agit ici d’un portrait terriblement humain.

 

- "En douce" est disponible dès le 24 août 2016 -

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 04:55

Londres, automne 1870. Ayant son QG au commissariat de Wapping, William Monk est à la tête de la police fluviale sur la Tamise. Toutefois, sa carrière ne fut en rien linéaire. Entré dans la police métropolitaine en 1852, Monk eut un "accident" avec un fiacre en 1856, et se réveilla amnésique. Il masqua cet inconvénient à sa hiérarchie, et continua son métier. Durant un temps, il devint détective privé, résolvant de mystérieuses affaires. Puis on lui confia ce poste, à la police fluviale. Une récente affaire causa la mort de son adjoint et mentor, le sexagénaire Orme. Il est désormais assisté par Hooper, un policier loyal.

Ancienne infirmière de la guerre de Crimée rencontrée lors d’une enquête, Hester Latterly est devenue l’épouse de William Monk. Dans la clinique qu’elle a créée à Portpool Lane, malgré un financement difficile, Hester s’efforce d’aider et de soigner des femmes de la rue, blessées ou malades. William et son épouse ont "adopté" le jeune orphelin Scuff, intrépide gamin débrouillard. Scuff voudrait faire des études de médecine. Le couple est ami avec le magistrat Oliver Rathbone. Ce dernier a connu quelques ennuis, car son réel sens de la justice n’est pas toujours compatible avec la position officielle.

Tandis que Monk s’interroge encore sur son passé, il est appelé par M.McNab, responsable du service des douanes. Si McNab fait généralement preuve d’hostilité à son égard, Monk pense qu’existe un lien avec ce qui s’est effacé de sa mémoire. Par ailleurs, il soupçonne McNab d’une certaine complicité dans la mort de son mentor Orme. Un faussaire nommé Blount, qui s’était évadé la veille lors d’un transfert depuis la prison de Plaistow, a trouvé la mort dans la Tamise. Puisqu’il y a trace d’une balle, ça ne concerne plus la douane, mais la police. Selon le douanier Worth, le faussaire était spécialiste des documents maritimes.

Un autre malfaiteur échappe également aux douanes : Silas Owen, expert en explosifs. Monk et Hooper ne tardent pas à trouver une piste, non loin des entrepôts d’Aaron Clive, un riche Américain faisant de l’import-export. Les policiers poursuivent deux suspects : Owen rejoint la goélette du marin Fin Gillander. L’autre, Pettifer, est un agent des douanes qui se noie malgré l’aide de Monk. Après avoir rencontré Aaron Clive, Monk s’invite sur le bateau de Fin Gillander. Ce sémillant quadragénaire est un aventurier, qui vécut en particulier à San Francisco au temps de la Ruée vers l’Or, voilà une vingtaine d’années.

De son côté, l’avocat Oliver Rathbone s’intéresse de près à Beata York. Si son défunt mari, le juge Ingram York, présentait une image irréprochable, c’était un odieux pervers qui la maltraitait sexuellement. Il vient de mourir en psychiatrie. Lors de ses funérailles, Beata renoue avec des amis d’autrefois, le couple Miriam et Aaron Clive. Elle les a connu à San Francisco, au temps de son premier mari. Époque où la Californie sans foi, ni loi, n’était pas encore un des États américains. Peu encline aux mondanités, Beata se rapproche de la clinique d’Hester Monk (qu’elle connaît grâce à Oliver) où elle veut se rendre utile.

Monk cherche dans les archives de la police quel pourrait être son lien passé avec McNab, mais rien de précis n’apparaît. Faut-il penser que se prépare un cambriolage des entrepôts d’Aaron Clive, sur la rive de la Tamise ? C’est vaguement à envisager, peut-être. À cause de la mort de l’agent des douanes Pettifer, un procès est engagé contre Monk. Pour Oliver Rathbone, ce sera l’occasion de montrer son savoir-faire…

Anne Perry : Vengeance en eau froide (Éd.10-18, 2016) – Inédit –

Ils mirent plus de deux heures à rallier Deptford. Ce n’était pas très loin, mais le trafic était dense sur le fleuve et ils durent trouver un endroit où s’amarrer pour quelques heures. Monk prit plaisir à l’expédition. Au début, il avait craint de ne pas être à la hauteur même s’il se fiait à Gillander pour donner des ordres clairs. Il fut surpris de constater qu’il avait eu tort de s’inquiéter. Il avait dû naviguer sur un deux-mâts comme celui-ci par le passé et une partie de lui-même ne l’avait jamais oublié, à l’instar de ses compétences de policier. Il n’eut aucun mal à garder l’équilibre, il savait manier les cordages, ne pas se tenir au mauvais endroit – c’était terriblement dangereux au cas où ils se déroulaient brusquement et vous entraînaient avec eux ! Il veilla à ne jamais être heurté par la bôme, à ne jamais trop serrer le vent afin d’éviter que la voile faseye. Tout lui revint instinctivement. Il était à la fois tendu et au comble de l’exaltation.

On ne présente plus Anne Perry, romancière chevronnée, auteur de plusieurs séries, dont les enquêtes de Charlotte et Thomas Pitt. On peut avoir une préférence pour celles de William Monk, elles aussi situées au 19e siècle, à l’époque victorienne. “Vengeance en eau froide” est la 22e aventure de ce personnage. L’univers de Monk possède des atouts fort attachants, probablement encore davantage depuis qu’il dirige la police fluviale. Car cela permet à l’auteure de nous décrire un aspect différent du Londres d’alors. Par exemple, quand elle évoque le cloaque qu’est l’Île Jacob : “C’était un des lieux les plus épouvantables des docks, séparé de la rive par une étendue de vase profonde et vorace.”

L’amnésie de William Monk joue un grand rôle dans ce roman : se trouva-t-il autrefois à San Francisco, comme plusieurs protagonistes réunis désormais à Londres ? Avec son talent incontesté, Anne Perry ne manque pas de dessiner une belle galerie de portraits, ni d’entremêler astucieusement les strates de l’intrigue. Tous ceux et celles qui interviennent ici ont une véritable fonction. Y compris le jeune Scuff qui, outre la médecine, va s’initier à la marine à voile. Bien qu’en retrait, Hester a son mot à dire également. N’ignorant rien de la tradition littéraire policière, la romancière nous a concocté au final un palpitant procès. Qui servira à révéler des culpabilités passées et présentes. Une fois de plus, elle nous offre une histoire passionnante et mouvementée.

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Quelques-unes de mes chroniques sur des romans d'Anne Perry :

(cliquez sur les liens)

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 06:55
Festival America 2016 du 8 au 11 septembre à Vincennes

Du 8 au 11 septembre 2016, les lecteurs pourront rencontrer l’élite des auteurs américains au Festival America, à Vincennes :

Alysia Abbott, Megan Abbott, Derf Blackderf, Ann Beattie, Christopher Bollen, Cynthia Bond, Dan Chaon, Thomas H.Cook, Tom Cooper, John d’Agatha, Abha Dawesar, James Ellroy, Patrick Flanery, Karen Joy Fowler, Pete Fromm, Forest Gander, David Grant, Garth Risk Hallberg, Brian Hart, Peter Heller, Smith Henderson, Laird Hunt, Marlon James, Bret Anthony Johnston, David Joy, Eddie Joyce, Laura Kasischke, Megan Kruse, Rachel Kushner, Ben Lerner, Iain Levinson, Sam Lipsyte, Atticus Lish, Ken Liu, Greil Marcus, James McBride, Colum McCann, Alice McDermott, Anna North, Dan O’Brien, Stewart O’Nan, Sergio de la Pava, Marisha Pessl, David James Poissant, Kevin Powers, Molly Prentiss, Virginia Reeves, Gyasi Ross, Jane Smiley, Emily StJohn Mandel, John Jeremiah Sullivan, Glenn Taylor, Héctor Tobar, Vu Tran, David Treuer, Willy Vlautin, Milton O.Walsh, Andria Williams, Don Winslow, Meg Wolitzer.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Infos et évènements
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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 04:55

La cambrousse états-unienne est encore peuplée par des loquedus qui imaginent être des cadors. Dans ce comté du Kentucky autour de la Gasping River, il y a quelques spécimens de cette espèce. Bien que vieillissant et malade, Loat Duncan fait toujours figure de chef occulte du secteur. Entouré d’une demie-douzaine de dobermans, une arme constamment à portée de main, circulant en Cadillac, assisté de son bras droit Presto Geary, il affiche un cynisme froid très inquiétant. On n’exclut pas que le superstitieux Loat ait été un meurtrier, par le passé. Son fils Paul s’est récemment évadé de la prison d’Eddyville, avec complicités. Loat dit ne rien savoir de tout cela, mais le shérif Elvis Dunne ne le croit pas.

Loat Duncan est l’associé de Daryl, qui tient le bar à putes de la contrée. Manchot suite à un accident datant d’environ vingt ans, ce Daryl est un teigneux qui traficote certainement sur tout ce qui a un peu de valeur. Quand débarque au bar un chauffeur routier habillé en costard, d’allure plutôt roublarde, Daryl comprend bien que ce gus-là navigue autant que lui en eaux troubles. Dans le coin, se trouve un troisième larron qui fut jadis copain avec Loat et Daryl, Clem Sheetmire. Son job, c’est de s’occuper du petit ferry qui permet de traverser la Gasping River. Pas beaucoup de rentabilité, mais un boulot honnête. Clem a rompu avec les deux autres depuis qu’il a épousé Derna, aujourd’hui quadragénaire.

Le couple Sheetmire a un fils âgé de dix-neuf ans, Beam. Physiquement, il ne ressemble guère aux autres membres de la famille, avec lesquels Clem et Derna ont peu de liens. Beam est atteint de narcolepsie, des pertes de consciences incontrôlées. C’est souvent lui qui se charge du ferry de la Gasping River le soir. Cette fois-là, c’est un inconnu à l’aspect miteux qui traverse en début de nuit. Il asticote Beam au sujet de sa mère Derna, avant de s’approcher de la boîte contenant le fric de la recette du ferry. Beam va l’assommer mortellement. Il alerte son père, qui n’a pas l’intention de prévenir la police. Clem donne un peu d’argent à Beam, et lui conseille de disparaître immédiatement.

Le corps d’un noyé est rapidement retrouvé dans la rivière. Le shérif comprend qu’il a été frappé. Il ne reste pas longtemps inconnu : c’est Paul Duncan, le fils de Loat. Pour l’heure, l’absence de Beam peut passer pour une fugue en ville. Sauf que Derna a bientôt fait le rapprochement, d’autant que la victime ne lui est pas inconnue. Quant à Loat, il ne doute guère de la culpabilité de Beam. Même s’il ne l’exprime pas directement, car il est face à un dilemme. Le routier en costard qui a pris Beam en auto-stop ne va pas loin : jusqu’au bar de Daryl. Il compte y claquer l’argent qu’il a dérobé au jeune homme. Beam serait bien avisé d’éviter cet endroit. Heureusement, un vieillard le tire de ce mauvais pas.

Ce vieux cueilleur de ginseng, c’est Pete Daugherty. Parce qu’il est un peu sorcier, Loat se méfie de ce bonhomme-là. Beam et Pete se mettent à l’abri dans un cimetière, avant d’être rejoints par Ella Daugherty, la fille du vieux. De leur côté, Loat et Derna règlent quelques comptes, la mère interdisant à son ancien amant de faire du mal à son fils ; tandis que le shérif Elvis recherche Beam dans les environs, surtout au bar de Daryl. Il y a fort à parier que Pete et Ella se soient embringués dans une affaire risquant de mal finir. Car elle a réveillé la rivalité entre Daryl, Loat et Clem, ainsi que le passé de Derna…

Alex Taylor : Le verger de marbre (Éd.Gallmeister, 2016)

Tout le monde connaît Loat Duncan. Mais on fait pas rappliquer l’enfoiré chaque fois qu’il y a du grabuge au bar de Daryl. Si tu as des ennuis avec Loat, tu t’es attaqué à trop gros pour toi. (Pete ramassa a broche en métal et attisa les braises pour les faire repartir). T’es en terre hostile, et c’est plein d’hommes hostiles. Il y a des gens par ici qui voient même pas le merdier qu’est juste sous leur nez. Ils s’assoient le soir sous leur porche à écouter les engoulevents, et ils se disent que tout est paisible. Et puis, il y a l’autre catégorie. Celle à laquelle les squatteurs de porches aiment pas penser. Ceux-là, c’est ceux qui se lèvent et marchent avec les ombres toute leur vie, jusqu’à devenir eux-mêmes les ombres. Et qui sait, peut-être que c’est eux, les engoulevents qui chantent dans la nature pendant que les pantouflards se balancent sur leur porche. Peut-être que c’est ça qu’ils sont. Les oiseaux et les chiens qui gémissent et hurlent la nuit.

La ruralité américaine dans toute sa splendeur ! Entre une profonde rivière et des chemins poussiéreux, tel est le décor de ce roman. Avec son bar-bordel mal famé, et ses maisons à l’ancienne dotées d’un porche pour accueillir, bien ou mal, les visiteurs. Avec son shérif pas si âgé, sûrement pas en mesure de maîtriser la situation. Car l’imbroglio résulte d’une "faute collective", la mère de Beam le reconnaît : “Ce que j’en sais, c’est que t’es pas le seul responsable de tout ça. Je sais que tout ce qui arrive maintenant fait partie du prix à payer pour notre mode de vie. À nous tous.”

On est ici dans un petit comté, aux frontières vite atteintes. Mais où l’on peut tourner en rond, comme le fait le jeune Beam. Il ne va jamais quitter les parages, n’étant pas fait pour vivre ailleurs, lui non plus. Les fantômes qui hantent ces lieux sont davantage dans les têtes que dans les cimetières, à vrai dire. Quels que soient les secrets des uns, ou les rumeurs visant les autres, on est trop proches pour se dénoncer mutuellement. Quitte à se faire justice, avec violence, si l’occasion s’en présente. Plus de population pourrie que de personnes sages, telles le vieux Pete et sa fille.

Sans doute faut-il souligner le joli style narratif de l’auteur, plaçant quelques images bucoliques pour éclaircir la noirceur du récit. Sans oublier les délicieux dialogues, qui font mouche. On peut également y voir un aspect biblique, Abel et Caïn n’étant pas loin de ce supposé paradis terrestre. Un roman noir à l’ambiance rustique très agréable à lire, c’est évident.

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 04:55

Ce policier quinquagénaire aime le jazz et le blues. Il vénère Billie Holiday. Après avoir été militaire, il est entré dans la police il y a plus de dix-huit ans. En ce milieu de la décennie 1990, ça fait déjà dix ans qu’il a intégré la brigade de nuit de la 12e DPJ. Il en est le chef, mal vu de sa hiérarchie, modérément apprécié par ses collègues. Opinions dont il se fiche royalement. Il fonctionne aux amphétamines et aux clopes. Son traumatisme inavoué est issu d’une catastrophe ferroviaire à la Gare de Lyon, quelques années plus tôt. La nuit ne le rassure pas, ne l’empêche pas de cogiter. Cette voie de garage dans sa carrière, c’est lui qui l’a choisie. Alors qu’avec ses amis haut-placés dans les sphères du pouvoir, il aurait pu obtenir des fonctions plus valorisantes. Mais plus grand-chose ne l’intéresse.

Le job de ce Divisionnaire, ce sont des meurtres mal explicables : “Joséphine, technicienne de surface, était morte – exécutée à domicile. 357 Magnum. Elle avait eu droit à une mort qui n’était pas à sa taille – son exécution faisait au moins trois ou quatre pointures de trop.” Ou un incendie accidentel dans un squat, causant dix victimes parmi des marginaux. Ou encore le suicide d’une femme, son instinct lui dictant qu’il s’agit probablement d’un crime entre gouines. Il peut lui arriver de participer à une action commando, pour loger un type qui a grièvement blessé un collègue policier. Ce n’est pas lui qui va buter le coupable, il sera à son tour légèrement blessé. Tout ça n’arrange pas son cas, sachant qu’il se refuse aussi à assister aux réunions d’état-major. Il risque d’être bientôt muté ou placardisé.

Il y a de mornes nuits qui font penser au “Désert des Tartares”, propices à gamberger. Et des affaires telles que le suicide du sénateur Mallet. Les enquêtes parlementaires dont cet élu s’occupait étaient "sensibles", autrement-dit concernaient des groupes d’investisseurs influents. Il s’est enfermé cette nuit-là dans sa chambre d’un hôtel de luxe, et s’est gavé de puissants médocs. Pas de doute sur l’acte suicidaire. On pense que le sénateur a laissé une disquette informatique contenant ses dossiers d’enquête. Le Divisionnaire affirme qu’il n’a rien trouvé : sa version ne variera jamais d’un iota. Même quand interviennent son ex-ami Jacques Lhotes, et le conseiller officieux "Miral". Ou quand le député Rouvières promet un gros paquet de fric à quiconque lui rendra anonymement ladite disquette.

Âgée d’environ trente ans, Alexandra Brandt ressemble à une actrice oubliée des années 1950, Jean Hagen. Son défunt père fut un homme important dans le microcosme politique international. Alex était la compagne du sénateur Mallet. Son tout premier contact avec le Divisionnaire est tendu, mais c’est le prélude à une intimité ambiguë. D’une part, parce qu’Alex est, compte tenu de son milieu proche du pouvoir, sous surveillance de certains services de renseignements. D’autre part, même si le flic et elle s’offrent des parenthèses au calme, y compris dans la propriété campagnarde du père d’Alex, l’un et l’autre retiennent une violence qui a besoin de s’exprimer, de sortir façon pugilat. Mis sur la touche dans un commissariat de quartier, où il s’accorde quand même avec son collègue Monseigneur, le flic n’en a pas fini avec l’affaire du sénateur, le jeune juge d’instruction Verdoux y veille…

Hugues Pagan : Dernière station avant l’autoroute (Ed.Rivages/Noir, 2016)

Elle a ricané : — De nos jours, la plupart des lopes qu’on rencontre passent la moitié de la nuit à essayer de vous baiser, et l’autre moitié à tâcher de s’excuser de l’avoir fait plutôt mal. (Elle a ri doucement, et soufflé de la fumée dans ma direction, tout en remarquant:) Pour moi, je n’ai rien contre les soudards – à part qu’il m’est rarement donné d’en rencontrer.
Dans une autre partie de mon autre vie, j’avais servi comme officier dans une unité parachutiste. Ce que j’y avais fait ne m’avait jamais transporté d’enthousiasme. Je ne me considérais ni comme un soudard, ni comme un reître, seulement comme un guignol au bout du rouleau, un type entre deux âges, encore vaguement présentable, mais qui avait trop longtemps abusé de l’alcool, des choses et de lui-même. Je l’ai prévenue :
— N’enjolivez pas. Rien qu’un baltringue. Je ne dis pas que je n’ai pas eu ma chance, comme tout le monde. Je ne dis même pas que j’ai été beaucoup plus malmené que bien d’autres. C’est seulement que la donne était pourrie dès le départ. Pas vraiment des mauvaises cartes, seulement des têtes qui n’allaient pas ensemble. Dans une autre histoire, peut-être, je ne dis pas. Dans celle-ci…

Excellente initiative que de rééditer, pour les trente ans de Rivages/Noir, ce roman qui fut récompensé par le Prix Mystère en 1998. On peut ne pas être un admirateur ébloui par les livres d’Hugues Pagan, tout en reconnaissant que “Dernière station avant l’autoroute” est un roman noir de qualité supérieure. Si elle est aussi sombre et dénuée d’espoir que dans ses autres titres, cette intrigue apparaît parfaitement crédible. Par ailleurs, l’auteur s’est inspiré en partie de son expérience dans la police : ici, le portrait de ce flic désabusé repose sur un "vécu" véridique. Comme son (anti-)héros, Pagan fut instructeur à l’école de police de Cannes-Écluses, et fit partie d’un groupe DPJ de nuit.

Éprouva-t-il les mêmes affres nocturnes que son personnage ? Peut-être pas, mais il les exprime magnifiquement. Afin de partager ce quotidien singulier, déstabilisant, nécessitant d’avoir la tête sur les épaules. Ce n’est pas vraiment le cas du Divisionnaire. Un flic "en bout de course", mal dans son corps et troublé dans son cerveau, d’une virilité cynique qui ressemble à une échappatoire, provocateur envers la hiérarchie. Son honnêteté teintée de hargne prend une tournure personnelle, difficilement traduisible par l’entourage policier. C’est dans un Paris pluvieux glissant vers le froid glacial que nous suivons ses tribulations, le plus souvent sinistres et malsaines dans cette atmosphère de nuit, sur fond de blues.

Ne nous trompons pas de lecture : le dossier sur la mort du sénateur est un fil conducteur, pas une stricte enquête balisée. Positives ou négatives, les rencontres du flic sont riches de portraits, de caractères. D’amour improbable, sans doute aussi. Les “baltringues” ont peut-être droit à une ultime chance, qui sait ? Un roman noir qui séduit également par son écriture, empreinte d’autant de vivacité que de finesse.

 

- Disponible dès le 18 août 2016 -

Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 04:55

Au Brésil, Antônio Francisco Bonfim Lopes naît le 24 mai 1976, dans la favela de Rocinha, une des plus populeuse de Rio-de-Janeiro. Antônio est le fils de Dona Irene, employée de maison, et de Gerardo Lopes, barman. Il a un demi-frère, Carlos, premier fils d’Irene. À cette époque, entre un afflux de gens venus de régions pauvres du pays et une économie mal en point, les favelas sont de plus en plus touchées par les trafics de drogue. Les gangs sont issus de mouvements guérilleros, tel le Commando rouge. Dênis de Rocinha est le premier caïd à s’intituler "parrain" et à instituer une organisation basée sur le narcotrafic. Il est soutenu par des représentants des quartiers, élus. Malgré le climat violent et la drogue qui circule, une certaine stabilité règne dans la favela de Rocinha, qui grossit.

Antônio est âgé de douze ans au décès naturel de son père Gerardo, qu’il vénérait. Garçon intelligent, il ne va pas se mêler des affaires crapuleuses liées aux trafics, mais obtenir un bon emploi et se marier avec Vanessa quelques années plus tard. Hélas, âgée d’environ neuf fois, leur fille Eduarda est victime d’une maladie rare, histiocytose langerhansienne. Le traitement s'avérera efficace, mais horriblement coûteux. Âgé de vingt-quatre ans, Antônio est contraint d’abandonner son travail. Dans le même temps, l’incompétence du nouveau président brésilien provoque une catastrophe économique dans le pays. À Rocinha, le taux de mortalité violente est en forte hausse. Soixante pour cent de la consommation de cocaïne de Rio passe par cette favela. Dênis étant hors jeu, c’est le "parrain" Lulu qui dirige les activités mafieuses. Il est nettement mieux organisé que son prédécesseur.

Un tournant s’opère dans la vie d’Antônio, qu’il faudra maintenant appeler Nem. Lulu lui a accordé un prêt, et l’a fait entrer dans son gang, avec un rôle modeste. Face à la police corrompue et aux milices paramilitaires crées dans les années 1990, les trois factions de trafiquants sont néanmoins prospères. Avec un taux de plus de soixante-dix homicides pour cent mille habitants, Rio reste une des villes les plus criminelles du monde. C’est en partie dû à la guerre opposant les gangs rivaux. Le "parrain" Lulu va y remédier en partie, grâce à une bonne gestion de Rocinha. Fermeté, générosité, bizness rentable, charisme, autant de qualités qui font qu’on le respecte. Antônio-Nem fait bientôt la preuve qu’il est un des meilleurs lieutenants du "parrain" Lulu, gérant avec fluidité ses responsabilités.

Côté personnel, c’est un peu plus compliqué pour Nem. Vanessa est de nouveau enceinte, mais sa nouvelle "fiancée" Simone, aussi. Les deux femmes n’entendent pas que Nem se défile. Le truand Dudu, ex-caïd de Rocinha, et sa bande disputent sa suprématie à Lulu. En avril 2004, à Pâques, ils causent de sérieux troubles dans la favela, sous l’œil du BOPE, le service d’action commando de la police. Malgré les conseils de Nem, Lulu est assassiné. Une période d’instabilité va logiquement s’ensuivre : trop fêtard, le "parrain" Bem-te-vi n’a qu’un rôle provisoire dans la succession. C’est Nem qui, avec l’aide de son ami d’enfance Joca, devient le nouveau chef. Il reste dans la ligne voulue par Lulu, limitant même le port d’armes dans les rues afin de faire baisser la mortalité violente.

Exit Joca, trop impétueux. Nem s’allie avec Bibi-la-dangereuse, bénéficiant ainsi de l’aide du truand Saulo. Mais diriger sans faille l’organisation est un vraie casse-tête pour Nem. “Une entreprise stressante et complexe, certes, mais qui tourne du feu de Dieu.” En 2008, il va se remarier avec la belle Danúbia, vingt-et-un ans, et apparaître tel un notable de Rocinha. Tandis que la politique du président brésilien Lula porte ses fruits, Nem est cible d’une enquête menée par un trio de policiers : Barbara Lomba, Reinaldo Leal et Alexandre Estelita ne le lâcheront plus, même si son arrestation doit être désordonnée. Réaliste et fatigué par une vie trop dense, Nem entame un processus de reddition…

Misha Glenny : Nem de Rocinha (Globe Éd., 2016) – Coup de cœur –

“Depuis l’arrestation de Dênis de Rocinha en 1987, plusieurs parrains se sont succédé pour diriger le secteur au nom du Commando rouge. Leur espérance de vie moyenne, une fois au sommet, était de dix mois environ, leur carrière étant abrégée soit par une arrestation, soit la plupart du temps par un assassinat. Au cours de cette période, Rocinha a souvent été répartie entre deux ou trois chefs, tous désignés par Dênis depuis sa cellule.
Ce dernier divisait pour mieux régner, ce qui provoquait de sérieuses frictions entre les dirigeants du haut et ceux du bas, leur autorité découlant directement du stock d’armes constitué grâce aux bénéfices du trafic de drogue. C’étaient en général de jeunes hommes entre dix-sept et vingt-huit ans. Si certains se montraient raisonnables, d’autres étaient de quasi-psychopathes avec un goût très marqué pour la violence. Lorsque Dênis donne sa bénédiction à Lulu en 1998, l’ambiance s’améliore donc grandement.”

Ce livre ne raconte pas seulement l’histoire d’Antônio, dit Nem de Rocinha. Ce reportage nous décrit la société brésilienne, la vie à Rio de Janeiro, en particulier depuis la décennie 1980, à travers un quartier singulier. Quelle image avons-nous de ces favelas ? Violentes mais pittoresques, populaires et gangrenées par les trafics ? C’est bien trop parcellaire pour en comprendre le fonctionnement. Car le système socio-économique qui s’impose ici n’a pas d’équivalent exact dans les pays occidentaux. Il serait trop basique d’affirmer que c’est l’argent de la drogue qui fait vivre ces faubourgs de Rio. Vrai, mais l’organisation des favelas est largement plus complexe. Les habitants miséreux ne pouvant pas compter sur les autorités, il s’est créé une autonomie financière de quartiers.

Économie parallèle et mafieuse ? Oui. Toutefois, le système doit autant à l’attachement des Cariocas à leur favela : même employés dans les secteurs chics de Rio, ils y gardent un lien fort. Souvent, ils y habitent toujours, bien que hantés par la peur, la mort étant omniprésente à Rocinha ou dans les favelas autour. S’il est concret, avec les rivalités entre gangs que ça suppose, et un rapide turn-over des caïds locaux, le concept de Mafia est facteur d’équilibre. Certains "parrains", tel Lulu, sont avant tout des "juges de paix", durs avec les malfaisants, bienveillants envers la population. Il suffit de corrompre des policiers mal payés pour s’assurer qu’ils laisseront tranquille les gangs. C’est ainsi que la notion de "sécurité" prend un tout autre sens, bien plus meurtrier, dans les favelas.

À l’opposé de tant de sujets sur le Brésil, le reporter Misha Glenny ne se contente pas d’un regard superficiel sur l’évolution récente de ce pays. Avec lucidité, il transcrit l’atmosphère dans laquelle vit le peuple brésilien. Il souligne cette capacité d’adaptation : le principe mafieux apparaît le "moins mauvais" pour surmonter la pauvreté, on l’adopte. Pour des gens intelligents comme Antônio, ça peut devenir un moyen – risqué – de grimper dans l’échelle sociale. Une ascension rapide ne permettant guère de rester au sommet, on s’en doute, car les rouages du système mafieux sont viciés. Il arrive même que des forces de police fassent correctement leur métier, puis que la justice écarte du jeu les "parrains" en les plaçant dans des prisons hautement sécurisées.

Voilà un livre vivant, édifiant, puissant, fascinant, retraçant la vérité tumultueuse d’une favela, explorant au-delà d’un reportage ordinaire des réalités brésiliennes humaines, tourmentées et brutales. Remarquable !

 

- "Nem de Rocinha" est disponible dès le 18 août 2016 -

Publié par Claude LE NOCHER - dans Coups de Cœur Livres et auteurs
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