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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 05:55

C'est un vallon sans charme, sinistre, masqué du soleil par une falaise. “Une terre d'ombre et rien d'autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu'il n'y avait pas d'endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge. Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel n'achète ces terres.” Laurel Shelton a environ vingt-cinq ans en cette dernière année de la première guerre mondiale. Amputé de la main gauche, son frère Hank est revenu du Front en Europe, pour s'occuper de la ferme de leurs défunts parents. Médaillé de la Purple Heart, il projette d'épouser Carolyn Weatherbee, avec qui Laurel pense qu'elle s'entendra bien. Recruteur de l'armée, Chauncey Feyt ne compte pas sur Hank. Par contre, il espère que le prochain retour au pays de Paul Clayton, héroïque grand blessé, va galvaniser le patriotisme local.

Durant l'absence de son frère, Laurel a végété dans ce vallon, tel un fantôme, quasiment seule. À part leur voisin septuagénaire Slidell, nul n'a jamais estimé les Shelton du côté de Mars Hill. D'autant que Laurel, avec sa disgracieuse tache de naissance sur le visage, possède une réputation de sorcière. Encore aujourd'hui, quand Slidell, Hank et elle vont au village, on l'évite car on la juge maléfique. Certaines rebuffades sont supportables, d'autres peuvent entraîner des altercations. Laurel a remarqué la présence d'un inconnu déguenillé dans un recoin du vallon, car il joue à merveille de sa flûte argentée. L'homme étant mal en point, Laurel le ramène chez eux. Il a avant tout besoin de soins et de repos. Un message écrit indique qu'il se prénomme Walter, qu'il est muet, et vient de New York. Laurel s'éprend bientôt de cet invité, apportant un peu de luminosité dans sa vie morne.

Quand Walter est requinqué, Hank l'engage pour l'aider durant quelques jours. Pour un musicien, il se débrouille fort bien dans les travaux de terrassement. À l'occasion d'une veillée avec Hank, Slidell et des amis, Walter montre son talent de professionnel à la flûte. Après un baiser d'adieu à Laurel, il rejoint la gare locale. Pourtant, Walter ne prend pas le train pour New York, car un agent de sécurité rôde dans la station. Il retourne à l'abri du vallon, ce qui ravit Laurel, qui ignore ce qui a contrarié son départ. Deux mois plus tard, Chaucey Feyt profite d'une fête patriotique pour lancer une pétition contre un professeur d'allemand de Mars Hill, suspect selon lui d'espionnage. Comme un “sortilège bienfaisant”, Laurel et Walter sont devenus intimes. C'est grâce à son ancienne institutrice, Mlle Calicut, que la jeune femme commence à découvrir les secrets de Walter...

Ron Rash : Une terre d'ombre (Éd.Seuil, 2014)

Il existe des auteurs qui rédigent de bonnes histoires mais se soucient peu de l'écriture, ou à l'inverse des stylistes qui négligent les intrigues. Avec “Un pied au paradis”, “Serena”, et “Le monde à l'endroit”, on a vérifié que Ron Rash concilie admirablement le littéraire et les thématiques fortes. Qu'importe l'étiquette “roman noir”, c'est un authentique écrivain, d'une rare puissance évocatrice. Il le prouve une fois de plus avec ce fascinant “Une terre d'ombre”.

Loin d'une aimable romance au cœur de la campagne américaine, voilà un récit d'une magnifique densité. Dans cette vallée encaissée et sombre, le drame couve malgré des instants de bonheur que la jeune héroïne a bien mérités. Omniprésente, l'émotion est ici courageuse, fière, affirmée, elle n'a rien de pleurnicharde. Les personnages centraux (Laurel, Hank, Slidell) ont connu déjà trop d'épreuves pour s'apitoyer sur eux-mêmes.

Une bourgade d'autrefois, il y a près de cent ans, dans les Appalaches. Une population qui pratique une sorte de mesquinerie naturelle, d'intolérance congénitale. Un patriotisme de façade exacerbé par le premier imbécile venu, le “sergent” Chaucey étant un planqué. De vieilles rumeurs calomnieuses de sorcellerie, savamment entretenues. Quelques rancunes comme celle de Jubel Parton, caïd d'opérette obligé de faire profil bas devant Hank. Des gens détestables, d'autres plus neutres dont la naïveté amène des problèmes. Et puis Walter, muet sur ses secrets. La lucidité du vieux Slidell, marqué tôt par la mort, risque de ne pas suffire. Un roman réaliste et crédible, poignant et humaniste, supérieur. De ceux qui vous hantent encore, une fois la lecture terminée.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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commentaires

Le Bouquineur 01/02/2014 13:17

Econome de mots et écourtant les situations, Rash nous offre un roman assez court mais assez fort pour séduire tous les publics, en un final tragique mais quasi obligatoire pour que le bouquin tienne ses promesses jusqu’au bout.

Claude LE NOCHER 01/02/2014 16:16

C'est une bonne analyse, cher Bouquineur.

wollanup 04/01/2014 20:48

Salut Claude,

Est-ce que Ron Rash peut-être aussi offert pour la Saint Pathique patron des ilandais?
Sérieusement,on parlait des éditions du Seuil,il y a quelques mois à propos du Richard Ford,je prends donc la résolution de ne plus me moquer de leur marketing s'ils m'envoient le Rash sur qui ,il est quand même difficile de dire du mal.Par contre,pour moi,il est encore loin de Cormac McCarthy,pas assez féroce!
Bonne soirée venteuse et pluvieuse,bretonne quoi.
C.

wollanup 04/01/2014 21:50

Oh,tu as raison concernant la maison d'édition!
Je vais m'activer.
Ferme bien tes volets,ça va souffler encore.

Claude LE NOCHER 04/01/2014 21:18

Salut Chris
Cormac McCarthy, c'est la cruauté brutale du monde. Ron Rash, c'est sa perfidie vénéneuse, non exempte de violence. J'ai failli passer à côté de ce dernier. Par chance, Saint Taize et Saint Dycal veillaient sur moi. Par contre, Richard Ford était publié aux Editions de l'Olivier, pas chez Seuil.
En Bretagne, tempête en janvier, t'en chies en février avec le froid (dicton de Saint Gapour). Amitiés.

The Cannibal Lecteur 04/01/2014 19:07

Bonsoir,

J'ai lu Serena et je dois m'occuper d'un pied au paradis... quand au monde à l'endroit, il est dans ma wish-list.

et un autre ajout, un ! merci... ;-)

The Cannibal Lecteur 09/01/2014 12:43

Re-bonjour,

Oui, c'est exactement cela !! ;-)

Claude LE NOCHER 08/01/2014 20:17

Bonsoir Belette
C'est toute la notion du véritable "charisme" que tu exprimes : on n'admire pas ou on ne respecte pas toujours une personne, mais on admet sa force de caractère - quitte à trouver ça détestable.
Amitiés.

The Cannibal Lecteur 08/01/2014 09:07

Bonjour,

Oui, en effet, c'est tout un art... On n'aime pas Serena, mais je l'ai trouvée "fascinante", si je puis dire. Pas de la fascination amour, mais plus une fascination pour le personnage qu'il avait réussi à créer.

Je ne sais pas si je suis claire, j'ai un peu de mal à expliquer ce que j'ai ressenti envers le personnage détestable qu'elle était. :-)

Claude LE NOCHER 07/01/2014 11:34

Oui, Belette, les personnages des meilleurs romans sont destinés à nous faire réagir, de même que les situations que subissent ou provoquent ces gens. Rendre attachant quelqu'un de méchant, ou simplement une personne distante qui ne cherche pas à se faire aimer, c'est tout un art... Chez Ron Rash, tout est crédible et naturel, car bien écrit, c'est un de ses atouts. Amitiés.

The Cannibal Lecteur 07/01/2014 10:31

Hello,

J'ai été séduite par la force de Serena, même si le personnage est exécrable, mais c'était tellement bien écrit qu'on ne pouvait que se laisser emporter.

Une méchante qu'on aime... fallait l'écrire ! Une lecture très forte, très sombre, j'ai adoré, même si j'ai vu arriver la fin et que je me doutais qu'elle allait faire un certain ménage... la peau de vache !

Claude LE NOCHER 06/01/2014 16:35

Bonjour
Séduite par ce diable de Ron Rash ? C'est bien ce que je pensais : c'est à Saint-Drôme qu'il faut se vouer !
Bon, blague à part, c'est vraiment un excellent écrivain.
Amitiés.

The Cannibal Lecteur 06/01/2014 11:40

Bonjour,

Alors, pour la saint-glinglin, je me le ferai offrir ! Ron Rash m'a séduite, en effet...

Claude LE NOCHER 04/01/2014 20:11

Bonsoir, Belette-Cannibal
Autant il arrive qu'on suggère des romans, des auteurs, en précisant qu'ils sont plus ceci, moins cela, qu'il faut vérifier si ça peut convenir, autant avec Ron Rash le problème ne me semble pas se poser. Pour la Saint Valentin, la Saint Geurie, la Saint Cérité, ou la Saint Gulier, il faut te faire offrir ces livres.
Amitiés.

Philippe 04/01/2014 17:57

Bonjour M. Le Nocher,

Puisque nous parlons de temps à autre de Trenton dans le New Jersey pour nous réjouir de la chance qu'ont la plupart d'entre nous de ne pas y vivre - un peu comme cette terre d'ombres de Ron Rash - , je signale que l'article de cette semaine du blog www.murderbygaslight.com parle d'une affaire survenue à Trenton en 1890.

http://www.murderbygaslight.com/2014/01/chloroformed-to-death.html

Vous aurez sans doute la curiosité de survoler cet article plus ancien :

http://www.murderbygaslight.com/2009/12/zona-heaster-shue-greenbriar-ghost.html

C'est un cas où une femme est morte peu après son mariage. Ce qui est original, c'est que son fantôme serait apparu à sa mère pour lui dire que son mari était le meurtrier. La question ici n'est pas de croire aux fantômes. Mais de noter qu'il est remarquable, d'un point de vue juridique, qu'un tribunal criminel aux Etats-Unis en 1897 ait reconnu la validité du témoignage produit non pas par une personne vivante, mais par le fantôme d'une personne décédée. Et qu'un tel témoignage constitue une preuve de la culpabilité de l'accusé.

http://www.findagrave.com/cgi-bin/fg.cgi?page=gr&GRid=5015852

" Only known case in which testimony of a ghost helped convict a murderer. "

Par ailleurs, vous avez vu que mercredi 8 janvier sur France 2 il y a un téléfilm " Délit de fuite " de Thierry Binisti, avec Eric Cantona, d'après le roman polar jeunesse de Christophe Léon ?
On parle de cette adaptation sur le site de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_L%C3%A9on

http://www.christophe-leon.fr/

Site où au passage on voit parmi les autres très bons romans " Le Petit criminel " , paru en 2013, novellisation du film bien plus ancien de 1990 de Jacques Doillon dont vous vous souvenez sans doute.
Avec le jeune acteur Gérald Thomassin, qui est revenu dans l'actualité d'une triste façon il y a quelques mois, car mis en cause à tort ou à raison dans une véritable affaire pénale.

http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rald_Thomassin

Cordialement

Claude LE NOCHER 04/01/2014 20:30

Bonjour Philippe,
J'irai voir ces pages, merci.
Je doute qu'en Droit français, on n'ait jamais accordé crédit au témoignage d'un fantôme. D'ailleurs, le Droit anglo-saxon n'admet plus depuis bien longtemps le témoignage indirect, non plus. Par contre, même si ça n'entraîne pas des affaires pénales, on cite des cas de femmes annonçant autrefois que leurs maris (absents pour cause de guerre, marins cap-horniers, etc.) allaient rentrer dans les jours à venir. Ce qui se produisait... ou pas. Pré-science ou juste un moyen de ne pas être importunées par les commères, les galants, et autres malveillant(e)s ? D'aucune héritèrent d'une réputation de sorcière qui, parfois, les mettaient à l'abri de rapports de voisinage faussement amicaux. C'est aussi comme ça que certaines « reconnurent » leurs maris amnésiques et diminués après de grandes guerres. Ces hommes semi-valides, maris ou non, mettaient à l'écart d'autres personnes.
Quand les auteurs américains racontent la cambrousse, on leur trouve du génie. Ils en ont parfois, tel Ron Rash ou Donald Ray Pollock. Quelquefois, beaucoup moins. Quand des Français tentent d'évoquer la ruralité, on traite ça de plouqueries, de franchouillardises. Ne s'agirait-il pas d'ostracisme, de bêtise, de la part de certains experts auto-proclamés ?
Amitiés.

Max 03/01/2014 09:47

Bonjour Claude,
Entièrement d'accord également. J'ai lu les 2 premiers, avec une préférence pour "Serena" et je compte bien lire les 2 autres. Un auteur qui ne fait pas du polar stricto sensu mais bon, les étiquettes, on s'en fout, c'est excellent, c'est l'essentiel !
Amicalement,
Max

Claude LE NOCHER 03/01/2014 10:26

Bonjour Max
C'est ce que je défends depuis belle lurette, une diversité dans laquelle les étiquettes et les frontières n'ont aucun sens. La tragédie antique était-elle du noir polar ? Sûrement, et parfois sacrément moderne. Idem pour les pièces du temps de Shakespeare, d'ailleurs.
Ce qui nous importe, c'est notre plaisir de ressentir ce que quelques écrivains tel Ron Rash nous transmettent. Et je t'assure qu'ici, on fait vraiment un bon de près de cent ans vers l'Amérique profonde.
Amitiés.

Pierre FAVEROLLE 03/01/2014 08:38

Salut Claude, je suis totalement d'accord avec toi, Ron Rash est un grand auteur (avec seulement 4 livres au compteur !) qui pourrait bien devenir le nouveau Cormac McCarthy ! Amitiés

Claude LE NOCHER 03/01/2014 08:50

Salut Pierre
Je crois qu'ils sont même à égalité question intensité, Ron Rash ajoutant peut-être une construction scénaristique plus complète que C.McCarthy. A lire de toute urgence, en ce qui te concerne, je crois. Amitiés.

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