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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 05:55

Paris, mai 1947. En cet après-guerre, c'est Saint-Germain-des-Prés qui est au centre de la vie culturelle de la capitale. S'inspirant de Jean-Paul Sartre, depuis un an et demi, tout est ici “existentialiste”. Sans doute est-ce plus simplement un vent de liberté qui souffle sur la jeunesse de l'époque. Paul Baulay est journaliste quasi-débutant à Paris-Matin. Il a choisi la même voie que sa défunte mère, Camille. Il reste proche de la concierge Malou, qui l'a elevé, et surtout du commissaire Gardel. Aujourd'hui septuagénaire, le policier est à la retraite, mais il garde un œil sur l'actualité criminelle, et sur son petit-fils, Paul. Celui-ci vit avec Charlotte, comédienne et chanteuse. Ami d'un artiste complet, le musicien et écrivain Boris Vian, le jeune reporter fréquente la cave du Tabou.

Installé sous le bistrot du couple Guyonnet, ce club de jazz attire une bande de joyeux drilles, mais des clients plus select commence à venir. Toutefois, la bruyante fréquentation du Tabou déplaît à une partie du voisinage, qui pourrait pétitionner pour sa fermeture. Le club des concierges initié par Malou (Mme Jean, M.Albert, et M.Ferdinand, trop souvent absent) est partagé sur cet “existentialisme” qui envahit leur quartier. Par Paul, Malou sait que le Tabou n'est pas ce lieu orgiaque dénigré par les médias. Quand Jean-Paul Sartre est agressé dans la rue, il s'en sort bien. S'il souhaite qu'on garde le silence sur l'incident, il serait bon que la police alpague l'agresseur. Les autorités ne seraient pas fâchées qu'il s'agisse d'un communiste. Possible, puisque Sartre connaît quelques démêlés avec eux.

Peu après, un meurtre sanglant est commis dans une rue voisine. C'est le concierge Albert Latour qui trouve le corps du comédien Olivier d'Harcourt. Il a été massacré à coups de marteau, même objet avec lequel on a attaqué Sartre. La victime a laissé un message posthume : “J'ai toujours prévu que j'aurais une mort comme celle-ci”. En l'absence de son rédacteur en chef, Paul Baulay suit l'affaire, espérant que ce sera bon pour sa carrière. Il peut compter sur le commissaire Bartholet, ami et ex-adjoint du policier Gardel, pour de bonnes infos. Dans son premier article sur le meurtre, Paul en profite pour faire un peu de publicité pour le Tabou. Le reporter est bientôt convoqué chez lui par Sartre, devenant un de ses proches. Simone de Beauvoir sera prochainement de retour de voyage.

La police a établi un dossier précis concernant Olivier d'Harcourt. On peut se demander si ses mœurs ont un lien avec le crime. Un habitué du Tabou, le Major, peut être suspecté. Ce Loustalot, qui se dit dessinateur sur cravates, est plutôt un olibrius amateur de fêtes qu'un assassin. Le commissaire Bartholet se rend au Tabou, afin d'en renifler l'ambiance, interrogeant Anne-Marie Cazalis et Juliette Gréco, tenancières du club. De son côté, Paul Baulay cherche ses propres pistes dans ce milieu où il est plus à l'aise que Bartholet. Ce qui n'est certainement pas sans danger. D'autant que le tueur frappera encore...

Gilles Schlesser : Mortel Tabou (Éd.Parigramme, 2014)

C'est une remarquable reconstitution du climat d'après-guerre à Saint-Germain-des-Prés, que nous propose Gilles Schlesser. Pour lui, “l'existentialisme” étant le mot d'ordre de ces temps-là, il ne s'agit pas de juste citer quelques noms, mais bien de faire “exister” ces personnalités. Le Boris Vian du Tabou, bien sûr, mais aussi ses ennuis avec la justice en tant que traducteur de Vernon Sullivan. Même face à son ami Paul, il n'avoue toujours pas la paternité de “J'irai cracher sur vos tombes”. La rue Dauphine appartient à l'Histoire. On sait que, grâce à l'intendant de police M.de Sartine, elle fut la première rue parisienne à bénéficier de l'éclairage public. Bien que l'épopée du Tabou ait peu duré, c'est aussi un de ses repères historiques.

On retrouve la complexité de l’intelligentsia de ces années, en particulier autour de Sartre. Ce dernier résume en quelques mots les raisons pour lesquelles il est détesté par les communistes : “C'est très simple, Baulay, j'ai une clientèle, la jeunesse, des types comme vous. Et cette clientèle, ils veulent me la piquer. Le Parti a peur qu'elle se détourne du marxisme au profit de ma philosophie de la liberté. Alors, on me discrédite, on me calomnie...” On apprécie également le petit monde des concierges, si présent alors, qui fréquentent la loge de la sympathique Malou. Ce suspense s'inscrit dans la lignée du précédent titre de l'auteur, “La mort n'a pas d'amis” (2013), avec le fils de Camille Baulay et l'ombre protectrice de Gardel. Délicieusement rétro, et très vivant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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commentaires

Max 06/02/2014 17:35

Bonjour Claude,
Le héros de l'excellent "Mortelles voyelles" du même Schlesser s'appelait Oxymor Baulay (Baulay est une oxymore), sûrement fils de Paul.
Amicalement,
Max

Claude LE NOCHER 06/02/2014 17:44

Exactement, cher Max !
Camille Baulay, mère de Paul Baulay, qui sera père d'Oxymor Baulay.
Une belle série de romans, il faut bien le dire.
Amitiés.

Philippe 06/02/2014 07:39

Bonjour M. Le Nocher,

Remarque plutôt secondaire par rapport au coeur de l'histoire, mais c'est plutôt Gabriel Nicolas de La Reynie, lieutenant général de police pendant 30 ans sous Louis XIV, que Sartine, lieutenant général de police sous Louis XV ( dont j'ai accessoirement cité le nom dans mon commentaire sous le livre de Claro en parlant de l'acteur François Caron dans ce rôle dans Nicolas Le Floch ), qui a inventé l'éclairage public ? Faisant de Paris la première capitale d'Europe à avoir l'éclairage public ?
C'est dit dans l'article Wikipedia sur La Reynie, ansi que dans tous les livres qui lui sont consacrés ? Dont le meilleur, celui d'Eric Le Nabour, " La Reynie le policier de Louis XIV " ( Perrin, 1991 ).
Du reste, je me souviens que vous avez vous-même dit l'année dernière dans une réponse à un commentaire que c'était La Reynie qui avait le premier eu l'idée de l'éclairage public des artères de Paris. D'où le surnom ensuite donné de " Ville-lumière " .
Donc il faudrait voir ce que Sartine a apporté en la matière par rapport à La Reynie.

Gardel, cela fait penser à Louis Gardel, l'auteur de " Fort Saganne " , histoire de son grand-père je crois, dont a été tiré le film de 1984 d'Alain Corneau, avec Depardieu, Deneuve, Marceau, Noiret.

Avec tout le respect envers Sartre et Simone de Beauvoir, et en se disant qu'on aurait sans doute fait la même chose à leur place, je ne puis m'empêcher de me souvenir d'avoir lu que l'un comme l'autre, sous Vichy, se sont trouvés bien arrangés de ne pas être juifs, ou à tout le moins de pouvoir prouver qu'ils ne l'étaient pas. Car Vichy excluait les Juifs entre autre de la profession d'enseignant. Pour pouvoir l'exercer, il fallait demander et obtenir un certificat d'aryenneté, délivré après examen de sa situation, attestant qu'on n'était pas juif. Sartre et Simone de Beauvoir ont fait cette démarche. Ce qui se conçoit puisque c'était une condition pour enseigner. Ne pas faire cette démarche les aurait desservi sans bénéficier à d'autres.
Quand même, rétrospectivement, le fait de le savoir. Je me souviens en particulier d'une phrase disant que Georges de Beauvoir félicitait sa fille Simone quand elle a reçu son certificat d'aryenneté, comme si c'était un diplôme.
Et puis on peut ne pas être d'accord avec la célèbre phrase " Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron " .Sartre et Aron, condisciples à Normale Sup, même promo - avec aussi je crois Léopold Sedar-Senghor ou Paul Guth - , nés tous les deux en 1905, s'étaient trouvés séparés par la vie, la guerre, les idées. Ils ne se retrouveront que longtemps après, grâce en partie à André Glücksmann, juif comme Aron, à l'occasion de l'opération Un bateau pour le Viêtnam en 1979, un an avant la mort de Sartre. Un bateau nommé l'Ile de Lumière, nom symbolique, nous avons en tête Bernard Kouchner participant avec Médecins Sans Frontières à cette opération humanitaire.
Mais je m'éloigne de Saint-Germain-des-Prés !

Cordialement

Claude LE NOCHER 06/02/2014 08:09

Bonjour Philippe
J'aurais dit comme vous, d'autant que La Reynie est un de mes personnages historiques favoris, et qu'il fut bien le premier à penser à l'éclairage des rues contre la délinquance et le crime. Mais Wikipédia affirme que c'est en 1763 que M.de Sartine la fit éclairer par des réverbères. Question de vocabulaire entre les lanternes de La Reynie et les réverbères de Sartine ? Peut-être.
Carlos Gardel m'inspire davantage que Louis Gardel.
Quant à Sartre-de Beauvoir, s'ils ont influencé une époque, je les trouve terriblement datés, comme beaucoup d'écrivains de la période 1940-1960. Leur reprocher un certificat de souche aryenne ? Ridicule, puisque quasiment tous les fonctionnaires français ont dû s'y soumettre, en particulier dans les grandes villes, j'imagine. Créé sous Vichy, le Syndicat de la Magistrature été le plus bel exemple de cette soumission. Certains magistrats et avocats ont même été décorés de la Francisque sans rien solliciter. De même que quelques artistes. Après-guerre, les barons du Gaullisme et les chefs communistes trouvèrent une cible facile avec ce couple. Curieusement, je ne me souviens pas qu'ils aient accablé des collabos tels que Jean Jardin, ni même Céline.
Amitiés.

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