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4 décembre 2014 4 04 /12 /décembre /2014 05:55

Âgé de quarante ans, Eugene Dahl est livreur de lait à Los Angeles en 1952. Pendant onze ans, il a été auteur de bandes-dessinées sur la côte Est des États-Unis. Trois ans plus tôt, en manque de reconnaissance, il a abandonné ce métier pour s'installer à l'Ouest. Tout en exerçant le métier de laitier, il compte lancer sa carrière d'écrivain. Même s'il ne dépasse guère la première ligne du chapitre Un. Son éditeur de bédés était James Manning. Plus connu dans la mafia sous le nom de La Machine. Cette activité lui permettait de blanchir l'argent sale. James Manning vient d'envoyer en Californie son comptable depuis dix ans, Terry Stuart, pour une mission. En réalité, il s'agit de faire éliminer Stuart par Louis Lynch, tueur-à-gages de La Machine. Ce dernier est présent en compagnie de la rousse Evelyn, la fille (et employée) de Manning. C'est Eugene Dahl qui devra passer pour le coupable.

C'est dans la famille désunie de Sandford Duncan, onze ans, que tout a commencé. Sandy se sentait le soufre-douleur du second mari de sa mère Candice. Celle-ci étant entraîneuse au Sugar Club, avec son amie Vivian, s'occupait peu du petit. Sandy a conçu un pistolet de façon artisanale, avec lequel il tue son beau-père. Il ne peut pas nier longtemps le crime, la police trouvant rapidement diverses preuves accablantes. Tandis que Sandy est envoyé dans un centre de détention pour mineurs, Vivian possède un moyen de pression sur le procureur du comté, Seymour Markley. Elle a des photos compromettantes, prises par son mari, Leland Jones. Ayant de l'ambition politique, le procureur ne peut se permettre un scandale. Pour étouffer tant soit peu l'affaire Sandy, il va médiatiser la mauvaise influence des bandes-dessinées. En effet, le gamin a imité le héros d'une bédé d'Eugène Dahl.

Veuf depuis peu, après la longue maladie de sa femme, Carl Bachman est un policier très expérimenté. Certes, il a besoin parfois d'un peu d'héroïne pour tenir le coup. Le crime de Sandy, il l'a évidemment vite résolu. Avec un brin de tristesse, car il n'est pas insensible au charme de Candice. Mais ni la mère de Sandy, ni lui n'expriment leurs sentiments. La campagne anti-bédés du procureur, pas son problème. Par contre, il retient qu'existe un lien avec le mafieux James Manning… La rousse Evelyn n'a eu aucun mal à séduire Eugene Dahl, jusqu'à bientôt devenir intimes. Pendant ce temps, Louis Lynch est passé à l'action, butant un flic puis le comptable Terry Stuart. Eugene a immédiatement compris le piège dans lequel il s'est fourré. Il masque les indices, et prend la fuite. Il va croiser le policier Carl Bachman, qui ne réagit pas avec assez de promptitude pour le coincer.

Pour la police et pour le procureur Seymour Markley, qui a entre-temps récupéré un lot de photos compromettantes visant des gens connus, le suspect est fatalement Eugene Dahl. Le lien avec Evelyn Manning et son père, La Machine, a été établi facilement. S'adressant à son collègue et ami Darryl Castor, un musicien surnommé Fingers, Eugene s'est procuré une arme. En cavale, il est conscient de ne pouvoir faire confiance à Evelyn. Carl Bachman progresse dans son enquête, sans se précipiter car la culpabilité du laitier le laisse un peu sceptique. Eugene élabore un plan digne des aventures de ses anciens héros de bédés…

Ryan David Jahn : Le dernier lendemain (Actes Noirs, 2014)

Dans certains vieux airs de jazz, l'orchestre jouait en harmonie, laissant place selon la partition à des solos de chaque instrument, se répondant musicalement, et c'est ainsi que l'ensemble offrait des morceaux magnifiques. Voilà ce que l'on peut ressentir à la lecture de cette histoire présentant un chassé-croisé de situations parallèles, dirigées par le maestro Ryan David Jahn, excellent chef d'orchestre. L'intrigue utilise la mythologie des romans noirs, c'est vrai : un flic mal sans sa peau, un faux-coupable piégé en fuite, un caïd mafieux sans pitié, son tueur attitré, sa fille jouant la femme fatale, une entraîneuse exerçant un chantage, un procureur arriviste, etc. On voit ces protagonistes se succéder dans le chapitre quatorze, sorte de bilan du début de l'affaire. Le meurtre initial commis par le petit Sandy importera moins que la suite, fort animée, des évènements.

Pour autant, l'auteur n'oublie pas le contexte sociologique de l'Amérique d'après-guerre. Aspect social, la mère de Sandy vivotant de son “métier” de taxi-girl, sans homme fiable pour lui offrir une vie décente. Époque florissante du Maccarthysme, et des répressions en tous genres, ainsi résumée ici : “Les temps sont bizarres. On vit sous la menace de l'arme atomique. Les hommes politiques crient aux communistes à tort et à travers. Malgré la désagrégation de la Ligue majeure de base-ball, Bâton-Rouge ainsi que d'autres villes du Sud persistent à interdire leurs terrains aux joueurs noirs (…) On observe des soucoupes volantes aux quatre coins du pays et l'Armée nie toute responsabilité. Le monde est plus effrayant que jamais, et ça ne s'arrange pas. Et quand les gens ont peur tout est possible.”

Le cas du musicien Fingers est éloquent sur les rapports raciaux de ce temps-là. Entre le Code Hays et la Chasse aux sorcières, Hollywood épurait à tous les niveaux. Dans ces conditions, même si elle est inventée dans ce scénario, une campagne contre la mauvaise influence des bandes-dessinées apparaît parfaitement plausible. Les États-Unis des années 1950 n'avaient pas que du positif, loin s'en faut. Ce cadre permet à l'auteur de développer de manière plutôt fascinante un solide sujet criminel, où jamais on ne se perd dans les méandres de la narration. Troisième titre traduit en français de Ryan David Jahn, qui vient confirmer avec brio le talent évident de ce romancier.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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commentaires

Philippe 04/12/2014 17:01

Bonjour M. Le Nocher, Wollanup, Dominique,

Eugène Dahl, le patronyme peut être ou pas une référence à l'auteur britannique d'origine norvégienne Roald Dahl, c'est assez courant.
Vous connaissez l'album de Lucky Luke " Fingers " ( 1983 je crois ) où le méchant ainsi surnommé est un prestidigitateur-escroc qui utilise ses doigts pour voler ?
Vous ne parlez pas, sans doute parce que c'est bien connu, de la réelle campagne du psychiatre Frederick Wertham à cette époque contre les bandes dessinées qu'il accusait d'attiser la violence des jeunes ? Mais Wertham se fondait sur le fait que des jeunes placés en centres pour délinquants juvéniles y lisaient des BD, et non pas qu'ils aient lu des BD qui les aient poussés à des actes de violence les conduisant dans ces centres.
A propos de femmes fatales, je vous recommande en anglais une étude que j'ai découverte et achetée récemment, parue en septembre je crois : " Cultural Constructions of the Femme Fatale From Pandora's Box to Amanda Knox " , par Steve Dimkin. Il y est aussi question de Ruth Synder, cas que vous connaissez sûrement.
Vous chercherez vous-même la fiche de présentation par l'éditeur sur un site comme Amazon ou autre.
En parlant de jazz et bien que l'histoire se situe cette fois à l'époque de la Prohibition, avez-vous vu " Pas d'orchidées pour miss Blandish " ( 1971 ), de Robert Aldrich, avec Kim Darby ? Une jeune héritière kidnappée pour rançon mais qui mène la vie dure à ses ravisseurs. D'après le roman James Hadley Chase déjà adapté en 1948 dans un film britannique. Le titre original est " The Grissom Gang " , nom qui a peut-être été repris pour le personnage de Gil Grissom ( William Petersen ), le chef dans la série télé " Les Experts : Las Vegas " . Hypothèse qu'étaierait le fait que l'un des acteurs dans " Miss Blandish " joue dans " Les Experts " le rôle de Sam Brown, le patron de casinos père de l'enquêtrice Catherine Willows ( Marg Helgenberger ) .
Kim Darby est surtout connue pour son rôle de Mattie Ross, la jeune fille qui veut arrêter ou tuer le meurtrier de son père, avec l'aide du marshall Rooster ( coq hardi ) Cogburn interprété par John Wayne. Dans " Cent dollars pour un shérif " ( 1969 ), de Henry Hathaway, d'après le roman western de Hal Wallis ( ou c'est peut-être le producteur du film, auquel cas le nom de l'auteur du roman m'échappe ).
Donc il y a des airs de jazz dans " Pas d'orchidées pour miss Blandish " .

Cordialement

Claude LE NOCHER 04/12/2014 17:30

Bonjour Philippe
Oui, le psy que vous citez est évoqué (p.138, entre autres), ce qui indique bien que l'auteur s'est documenté sur cette époque. En d'autres temps plus récents, on a accusé le cinéma, puis la télévision, puis le rap, puis maintenant Internet, de provoquer de la délinquance juvénile. On sait que la quasi-totalité des théories sur la question sont nulles et non avenues, bonnes pour la poubelle. Y compris celles prétendant détecter le futur degré de délinquance potentielle chez les enfants dès l'âge de 3 ans, dont vous vous souvenez sûrement. Désolé pour la vulgarité, mais c'est de la masturbation intellectuelle, rien d'autre. Des charlatans agissant sous couvert de psychologie, dont certains sont au service de l'industrie pharmaceutique : ça permet de vendre toutes sortes de cochonneries pour, soi-disant, réguler les comportements d'enfants. Voilà un véritable scandale à dénoncer !
Je fais un parallèle avec le jazz, car je suis amateurs de "new-orleans" depuis toujours. Je vous recommande une jeune musicienne de jazz nommée Shaye Cohn. Fille et petite-fille de jazzmen, elle joue du piano, de l'accordéon, de la trompette, et surtout magnifiquement du cornet. Instrument réservé aux musiciens experts, car il faut moduler les sons. Shaye Cohn et son groupe (Tuba Skinny) ont joué en juillet dernier au festival jazz de Châteauneuf-duFaou en Bretagne. Elle est connue dans le monde entier.
Amitiés.

wollanup 04/12/2014 09:32

Salut Claude,
Tu es en avance sur moi,je suis à la page 100.
Je n'avais encore jamais lu cet auteur et je trouve ce roman franchement exceptionnel jusqu'à maintenant.Franchement épaté par l'écriture et l'histoire.100 pages mais c'est magnifique.
Belle journée à toi.
C.

Claude LE NOCHER 04/12/2014 13:18

Salut Dom
Y a des cas où mon enthousiasme est plus mesuré (bons bouquins, mais pas excitants). Et puis d'autres où je suis content de me réveiller une demie-heure plus tôt pour continuer à lire un roman. "Point Dume" ou ce roman de Ryan David Jahn font partie de ceux qui m'ont hypnotisés comme ça. Mais bon, j'suis qu'un p'tit gars qui lit des polars, moué. Amitiés.

holden 04/12/2014 12:12

tu peux tête d'âne je l'avais chroniqué son avant dernier...sur ton site ou tu œuvres ^^, grâce
A
à Claude qui m'en avait dit que du bien, bon j'ai oublié personne ^^

wollanup 04/12/2014 11:08

Je pense pouvoir te croire.

Claude LE NOCHER 04/12/2014 11:05

Salut W.
Ryan David Jahn est un auteur que "je suis" depuis son premier titre traduit en français. Trois livres de qualité supérieure, à mon sens. Les intrigues, certes. Mais aussi la construction, et le "fonds". Tu as encore trois cent pages pour te régaler ! Amitiés.

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