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14 janvier 2015 3 14 /01 /janvier /2015 07:45

Âgée de trente-cinq ans, Claire DeWitt est native de Brooklyn. Elle avait onze-douze ans quand, avec deux copines, elle se passionna pour la résolution de mystères. Sa bible fut le seul livre du détective français Jacques Silette, “Détection”. Un ouvrage obscur, qui dit tout et son contraire, mais qui guide toujours les enquêtes de Claire DeWitt, devenue détective privé. Jacques Silette, dont la fille Belle fut kidnappée et jamais retrouvée, était lui-même un homme énigmatique. Une des copines ados de Claire disparut elle aussi sans laisser de traces. Quittant sa famille dès qu'elle eut dix-sept ans, le parcours de Claire se fit plutôt cahoteux, avec casier judiciaire et curieux tatouages.

À La Nouvelle-Orléans, elle poursuivit sa formation de détective privé, grâce à Constance Darling. Un sacré personnage qui ne vivait que pour les investigations, qui interprétait aussi sûrement les signes ésotériques que les indices. Constance mêlait augures extra-lucides et philosophie asiatique. Comme son ex-ami Mick Pendell, reconverti prof de criminologie en Louisiane, Claire estime avoir appris beaucoup avec Constance Darling. Fumer quelques joints l'aide parfois à se concentrer. Installée en Californie, Claire a été très perturbée par une récente enquête. Elle a dû suivre une cure, genre retour à la vie naturelle. Quand on la contacte pour une enquête à La Nouvelle-Orléans, Claire apparaît de nouveau en forme.

Ce n'est pas la ville la plus sécurisante qui soit, elle ne l'a pas oublié. Les crimes y sont rarement résolus. Les accusés sont généralement libérés à la fin du délai légal de soixante jours. Pourtant, “un suspect dans une affaire d'homicide à la Nouvelle-Orléans avait davantage de chance de se retrouver lui-même à la morgue plutôt qu'au tribunal.” On est en janvier 2007, un an et demi après l'ouragan Katrina. Partout subsistent des séquelles de la gigantesque tempête qui sema la mort et détruisit des quartiers déjà modestes. Secteurs où, rien n'étant réglé, les trafics ont bientôt repris. C'est durant la catastrophe Katrina que semble avoir disparu Vic Willing, qui habitait au bout de Bourbon Street.

Ce riche magistrat était honnête et généreux, un peu hautain sans doute par sa fonction de District Attorney. Claire inspecte son appartement, sa bibliothèque et son bureau. “Vic n'avait sûrement pas été tué chez lui. Pas de sang, pas de balle, aucun détail suspect.” Elle prend quelques empreintes, et remarque un perroquet vert aux alentours. Les empreintes sont celles de Andray Fairview, un jeune délinquant afro-américain qui vient d'être incarcéré à l'Orleans Parish Prison, au cœur de la ville. Quand Claire l'y rencontre, il nie avoir tué Vic Willing, mais son alibi est fort relatif. Andray Fairview aurait même sympathisé avec le magistrat, qui avait une passion pour les oiseaux. Claire note une incongruité : Fairview possède un exemplaire de “Détection”, le livre de Jacques Silette.

Un SDF appelé Jackson prétend avoir vu Vic Willing vivant plusieurs jours après Katrina : Claire vérifie cette possibilité. Le criminologue Mick Pendell parvient à faire sortir Fairview de prison. Peu après, Fairview, son ami Terrell (dit Dreadlocks) et Claire sont la cible de tirs dans des rues mal famées. Le pick-up de location de la détective contribue à les protéger. Claire n'a pas fini de faire des bonnes et des mauvaises rencontres. Les visions et les intuitions inspirées de ses maîtres, Silette et Constance, très bien. Mais c'est plutôt le monde de Terrell et d'Andray, né du sordide et du marginal, qui l'aidera à résoudre les ténébreux mystères de l'affaire du perroquet vert...

Sara Gran : La ville des morts (Éd.Le Masque, 2015)

Avec “Dope” (2008) et “Viens plus près” (2010), Sara Gran imposait une tonalité aussi personnelle qu'originale. Cette fois, serait-elle devenue plus ordinaire avec l'enquête d'une détective privée qu'elle nous propose ? Certes non, il y a ici toujours ce refus de la bien-pensance qui la caractérise. C'est vrai, tous les "privés" ont un vécu, ayant traversé tant d'expériences qui ont été des épreuves. Dans le cas de Claire DeWitt, on sent très vite que son hyper-sensibilité s'est amalgamée avec sa volonté de devenir enquêtrice. Pourtant, son parcours n'a rien de larmoyant. Au contraire, l'ironie est perceptible dans son regard sur les autres, sur tout ce qui l'entoure. Ses retrouvailles avec son ancien ami Mick Pendell en sont un bon exemple. Ce sourire décalé est présent tout au long de l'aventure.

Encore l'ouragan Katrina et La Nouvelle-Orléans ? s'insurgeront quelques sceptiques. Il ne nous est pas difficile de comprendre que cette situation a marqué les Américains. À la fois par le manque de "réponses" rapides et flagrantes pour venir en aide aux populations. Et aussi, parce que cette partie de la Louisiane a toujours semblé éloignée des règles en vigueur aux États-Unis. Sara Grant ne cache pas que police et justice, Blancs et Noirs, se sont toujours mutuellement accusés de tous les maux. Comme un statu-quo permettant à chacun d'évoluer au mépris de toute paix sociale, fric et trafic dominant tout.

Jacques Silette, détective français exemplaire pour Claire DeWitt ? Ça pourrait faire penser au chevalier Auguste Dupin, l'enquêteur d'Edgar Allan Poe. Adapté par Sara Gran, c'est un théoricien de l'investigation criminelle un peu fumeux, dont on peut interpréter les conseils de maintes façons. Finalement, c'est aussi un des personnages de l'histoire. S'il fascine Claire, celle-ci exprime peu de tendresse pour lui ou envers quiconque : c'est une dure-à-cuire. Du moins dans l'image qu'elle veut afficher, car au fond d'elle-même... Des chapitres courts, un récit raconté à la première personne par l'héroïne, une belle dose de non-conformisme, un témoignage sur une ville hors norme et une multiplication de péripéties, voilà ce qui rend réjouissant cet excellent suspense de Sara Gran.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2015 Livres et auteurs
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Philippe 15/01/2015 17:02

Bonjour M. Le Nocher,

Je l'ai commandé hier soir.
Claire DeWitt, Constance Darling. Ces noms ont des consonances qui rappellent celui de Clarice Sterling, l'héroïne novice du FBI du " Silence des agneaux " .
Darling est par ailleurs le nom de la famille à Londres dont les enfants ( la fille Wendy et ses deux frères ) suivent Peter Pan dans le Never-Never Land ( Pays du Grand Jamais-Jamais ) dans le roman de James Matthew Barrie " Peter Pan dans les jardins de Kensington " ( 1904 ).

Histoire de lui rendre à nouveau hommage, la policière tuée à Montrouge le jour de la fusillade à Charlie Hebdo, d'origine martiniquaise, s'appelait Clarissa, Clarissa Jean-Philippe.

Cordialement

Claude LE NOCHER 16/01/2015 06:43

Bonjour Philippe
Oui, Bloavez-Mad signifie Bonne Année… Belle-Isle-en-Terre étant situé dans le Triangle des Bermudes, entre Guingamp, Morlaix et Lannion, ils peuvent sans nul doute se revendiquer « des Îles ». Je suis certain que leurs produits sont excellents. D'autant que la plupart de ces produits régionaux misent sur des matières premières de qualité. C'est vrai pour la bière et le cidre comme pour la biscuiterie ou le caramel.
« Serge Quadruppani, avec qui il y a lieu de penser que vous avez personnellement davantage d'affinités... qu'avec Alain Bauer. » Serge Quadruppani, pour qui j'éprouve une sympathie certaine, me surnomme plaisamment « L'homme qui chronique plus vite que son ombre ». Il n'ignore pas que je lis en intégralité les romans, dont les siens ou quelques-uns qu'il traduit. J'avais noté le verbe « rousiner » dans ses traductions : il m'a confirmé que c'est un ami Breton qui lui a transmis ce mot, non français signifiant « traînasser, ne rien faire d'utile, n'avoir de goût à rien.
Pour en revenir à Alain Bauer, relisons ma formule : « auquel j'accorde une certaine confiance, oui ». Jamais je n'ai entendu Alain Bauer énoncer publiquement des affirmations fausses. Il s'en tient aux faits, à ce qui est vérifié ou sera vérifiable. Y compris si ce dont il parle fait polémique. En matière de « sécurité publique », c'est souvent le cas. Ses contradicteurs, aussi estimables soient-ils, s'en sont globalement tenus à une philosophie de la sécurité qui refusait tout volet répressif. Je pense que la prévention, et donc l'éducation, sont plus efficaces que la répression. Mais je ne fais pas d'angélisme non plus. L'actualité nous a montré que la riposte doit être sans concession dans les cas extrêmes de radicalisation, comme dans le grand banditisme. Il me semble que la lucidité d'Alain Bauer mérite donc « une certaine confiance », ce qui n'inclut pas la sympathie.
Quant à Xavier Raufer, ses positions et déclarations sont « ultra-sécuritaires », donc entachées d'une subjectivité partisane proche des thèses qui m'insupportent. À lui, je n'accorde ni la moindre confiance, ni même la qualité de criminologue. Car stigmatiser sans nuance, c'est sortir de son rôle.
Amitiés.

Philippe 15/01/2015 21:42

Vous accordez une certaine confiance à Alain Bauer ?
Moi aussi, sans avoir vraiment de sympathie envers la personne d'Alain Bauer, je ne dis pas ne jamais être d'accord avec lui. Il m'arrive d'être d'accord et pas d'autres fois. J'ai eu l'occasion il y a quelques années de le voir de près quand en public il présentait l'un de ses livres.
Mais vous n'ignorez pas qu'il est souvent qualifié de " vendeur de sécurité " ?
Vous savez qu'il fait l'objet de critiques, un simple coup d'oeil sur Wikipédia l'indique ?
http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Bauer
Notamment de la part du sociologue Laurent Muchielli ou du sociologue Laurent Bonelli.
Ou encore ( voir en lien externe ) de la part de Serge Quadruppani, avec qui il y a lieu de penser que vous avez personnellement davantage d'affinités ( ayant chroniqué plusieurs de ses polars, quand allez-vous chroniquer le prochain ? ) qu'avec Alain Bauer.
En outre, vous n'ignorez pas qu'Alain Bauer est un proche ami de Xavier Raufer avec qui il a co-écrit plusieurs livres ? Et je me souviens que vous avez dit ne partager en rien les positions ( d'extrême-droite a-t-on pu dire ) de Xavier Raufer - l'un des cing journalistes sur l'ensemble des journalistes de France à être au secret-défense, c'est à dire à connaître des informations couvertes par le secret-défense avec l'empêchement de les communiquer à d'autres - , au point une fois de ne pas souhaiter vous exprimer à son sujet ?
http://fr.wikipedia.org/wiki/Xavier_Raufer
Ces réserves étant émises sur Bauer et Raufer, je suis d'accord comme vous avec Bauer quand il analyse la situation dans le numéro de " C'est dans l'air " dont vous parlez.

Cordialement

Philippe 15/01/2015 20:59

22810, pas 220810

Philippe 15/01/2015 20:57

Avant-hier mardi, en sortant de la librairie Comme Un Roman - qui comme je l'ai dit se trouve à une station de métro des locaux de Charlie Hebdo et où j'étais déjà allé la veille du drame - , librairie qui dit en passant se trouve rue de Bretagne car dans ce quartier plusieurs rues portent des noms de régions et sous-régions françaises, je suis allé boire un coup au Café Pinson rue du Forez.
Ils ont de la bière Altiplano au quinoa avec en sous-titre la " bière du lama " . Pourtant elle est ne vient pas d'un pays d'Amérique du Sud, voici ce que dit l'étiquette sur la bouteille que j'ai gardée après l'avoir achetée et bue :
Ingrédients : eau, malt, quinoa, blé noir, sucre, houblon, levure, épices.
Produits issus de l'agriculture biologique.
Brassée par : Brasserie de Bretagne
Kerouel 29910 Tregunc
Ce produit est sous licence auprès de l'Association Française des Intolérants au Gluten
15, rue d'Hauteville 75010 Paris

J'ai reçu ce matin la boîte de galettes de Belle Isle en Terre ( pas en Mer, celles-là c'est la Bien Nommée au Palais qui les propose ) que j'avais commandée.
Il ne m'échappe pas que vous avez souligné que leur argumentaire se présentant comme la " biscuiterie des îles " était trompeur puisqu'ils sont loin des îles. Ceci étant entendu, les galettes sont très bonnes, j'en ai déjà goûté aujourd'hui.
Il y a un carton :
Anne-Marie, Eric Le Goff, ainsi que leurs équipes de Belle-Isle-en-Terre et Trégastel vous présentent leurs meilleurs voeux et une merveilleuse année 2015
Bloavez-Mad
( Je suppose que cela veut dire bonne année. )
Sur le fond de la boîte, entre autre :
ZA de Kerbol 220810 Belle-Isle-en-Terre
E. Le Goff - Fabricant et le seul biscuitier de Bretagne Maître Artisan Pâtissier - Médaillé du Tourisme

Cordialement

Claude LE NOCHER 15/01/2015 17:42

Bonjour Philippe
Vous avez raison de faire référence à Wendy Darling, et à Peter Pan. Car c'est quelque peu un conte d'aujourd'hui que nous narre Sara Gran. Il est vrai que le contexte toujours assez déroutant de La Nouvelle Orléans s'y prête.
Je suppose que Sara Gran doit être amie avec Megan Abbott, car je note qu'elle figure une fois encore dans les remerciements de fin de volume. Si leurs styles diffèrent, il y a en effet quelque chose de commun entre elles.
Ne cessons pas d'avoir une pensée pour Clarissa Jean-Philippe et pour toutes les victimes de ces attentats.
Dans l'émission d'Yves Calvi sur France5, "C dans l'air", j'entendais l'autre soir Alain Bauer (auquel j'accorde une certaine confiance, oui) évoquer le côté amateur branquignols de ces terroristes : "On va être surpris d'apprendre que Coulibaly s'est financé avec un prêt, un crédit à la consommation". Une info confirmée depuis. Ce qui souligne d'autant plus l'absurdité de tels actes. Rappelons qu'il avait publié en juin 2014 chez First "Le terrorisme Pour les Nuls".
Amitiés.

Pierre FAVEROLLE 14/01/2015 21:20

Salut Claude, exceptionnellement, j'ai lu ton billet, alors que je vais le lire prochainement. Car la quatrième de couverture me plait énormément. De Sara Gran, j'avais bien aimé Dope, moins son deuxième. Mais celui ci, je ne sais pas pourquoi, je le sens bien ! Amitiés

Claude LE NOCHER 15/01/2015 07:33

Salut Pierre
Un roman d'une sacrée richesse, pour les personnages comme pour l'ambiance. Je suis sûr qu'il ne faudra pas te déranger durant cette lecture ! Amitiés.

wollanup 14/01/2015 08:52

En cours de lecture,comme tu le sais,et je trouve cette nouvelle détective particulièrement originale et le roman vraiment hors-normes.Belle,très belle réussite inattendue et c'est encore mieux.
Belle journée à toi.
Wollanup.

Claude LE NOCHER 14/01/2015 11:53

Il y a effectivement matière, l'essentiel étant de conserver cette tonalité très séduisante par son anti-conformisme. Amitiés.

wollanup 14/01/2015 10:49

Série qui devrait contenir quatre titres (les suivants en Californie) qui sont déjà imaginés par l'auteur qui travaille à une adaptation tv de cette série.

Claude LE NOCHER 14/01/2015 09:11

Salut W.
Très excitant, aucun doute. J'espère que "Claire DeWitt and the Bohemian Highway", le 2e titre de cette série sera aussi traduit bientôt. Amitiés.

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