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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 04:55

Auguste Bléchard n'est plus un jeune homme, et n'a jamais été un travailleur manuel. De tous temps, constatant sa perpétuelle maladresse, sa famille ne lui accorda nulle vocation bricoleuse. Féru d'esthétisme calligraphique, ce scribe est devenu un copiste besogneux et stylé. Les poètes oubliés abscons l'inspirent davantage que les plus communs outils. Au décès de son géniteur si peu paternel, Auguste hérite de la maison des Bléchard. Si on la nommait jadis Villa des Glycines, il préfère l'appeler Villa Quolibet. De douces images sont attachées à cette demeure en meulière, typique de la banlieue-sud de Paris aux abords de ce qui fut la Nationale 7. Il aime le calme, mais n'oublie pas ses racines : “Il est vrai que je viens d'une famille d'un naturel emporté, et chez nous la moindre contrariété pouvait se transformer séance tenante en esclandre public, en véritable bataille rangée. Mauvais coucheur sur plusieurs générations...” Auguste va être servi, question contrariétés.

La coquette Villa Quolibet de jadis s'apparente plutôt à une bicoque antédiluvienne, à une masure périmée, indigne même de son quartier vieillot. Son père qui jouait les ermites, à l'étage, n'a rien entretenu depuis des lustres. Tout se déglingue dans la bâtisse. Auguste, qui ignore tout du fonctionnement domestique, qui ne saurait que faire d'un tournevis ou d'un marteau, n'imagine pas réparer, restaurer, remettre simplement en état. S'agissant d'engager quelques ouvriers, Auguste se livre à un casting approximatif. Sept trimardeurs pittoresques sont retenus, probablement plus forts en gueule qu'efficaces. Il leur attribue un sobriquet à chacun, non sans remarquer qu'ils sont parfois un tantinet caractériels : “L'installateur sanitaire, qui ne tolère plus l'appellation obsolète et vulgaire de plombier, travaille seul en grommelant...” Dès le début des travaux, ça remue-ménage déjà.

Voilà un chantier qui prend vite des allures de pandémonium : “On pioche à l'ancienne, on entaille à la gorge, on pellanche à qui mieux mieux dans la glaise baveuse. L'atmosphère espiègle et débonnaire du chez-moi des vertes années avait bien changé. Beyrouth-ouest succédait à Barbizon... L'ampleur de l'intervention que j'avais initiée me dépassait par tous les pores de la peau. J'étais parti pour quelques légers rafistolages, et nous étions de plain-pied dans la remise en état du Pavillon de l'Arsenal.” Auguste sent bien qu'on raille son projet, qu'on abuse du pigeon qu'il est. Pourtant, vendre ce "nid à soucis", que nenni ! Certes, pas de place pour lui dans les jambes des gars du bâtiment chez lesquels il perçoit un net esprit clanique. Tant pis s'il doit s'isoler afin de poursuivre ses propres activités. Pas dans un coin, puisqu'il n'y en a plus. Alors, ce sera sur une sorte d'échafaudage branlant.

Seules ses sorties parisiennes, au cirque, le remontent le moral. Sans doute parce que, à l'inverse de son chantier bordélique incontrôlable, il n'y a quasiment pas d'improvisation dans un numéro de cirque. Auguste a connu dans sa vie des parenthèses sentimentales, aussi maladroites de sa part que le maniement d'une truelle ou d'une varlope. Avec Lilith, qui apparaît dans le décor chaotique sans crier gare, va se nouer une nouvelle relation. Le douloureux vécu de cette danseuse flamboyante ne peut que toucher l'esthète Auguste. Et surtout, Lilith va ici s'imposer, nettoyer, régenter, améliorer. Peut-être qu'un jour, la triste Villa Quolibet se métamorphosera en glorieuse Villa Alphabet ?…

Patrice Delbourg : Villa Quolibet (Le Cherche Midi, 2015)

Non, Patrice Delbourg ne se lance pas dans le roman criminel, dans l'intrigue polardeuse. Encore que ce passionné du langage, cet épris de vocabulaire, dresse en cette occasion des portraits qui ne dépareraient pas dans quelque roman noir. Son sombre héros (désolé) ne lui ressemble-t-il pas un peu ? “Je bricole la mécanique des mots… La littérature n'est pas une bourgeoise huppée. C'est une paysanne. Une âme toute simple comme vous. Elle est parente de l'instituteur des campagnes, de l'homme des écluses, du receveur des postes, parfois d'un collègue d'usine. L'écrivain, comme le maçon, est seul face à la performance, concentré dans ses starting-blocks, cassant le buste sur la ligne d'arrivée, célibataire au monde dans l'exercice de son unique effort.” En l’occurrence, l'écriture d'un livre peut effectivement ressembler à un chantier, certains auteurs en témoignent.

De péripéties, il n'en manquera point ici. Quiconque a été envahi par des travaux à son domicile connaît le plaisant agrément de la chose, le bonheur du bruyant colmatage et du déblaiement de poussiéreux gravats, la délicieuse sensation de pagaille généralisée et interminable, car surgissent les impondérables. Ce que l'on retiendra, par-dessus tout, c'est l'usage amoureux des mots. Les termes professionnels, bien sûr : herminette, rifloir, gouge, égoïne, chignole, serre-joint. Puis encore les “vocables radieux : aconit, courtille, faluche, jable, nocher, roquentin, ou mazette.” À titre personnel, “Doucement, à petit pas valétudinaires” me comble d'aise, tant j'aime ce mot "valétudinaire", un de mes préférés avec "matutinal". Le langage chante avec poésie, le vocabulaire est coloré, les mots rares pétillent. Merci à Patrice Delbourg de rendre vivants ces endormis des dictionnaires, ces fantômes de la langue française.

Patrice Delbourg est annoncé au festival Le Goéland Masqué, qui vous attend à Penmarc'h (Finistère-sud), les 23, 24 et 25 mai 2015

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
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commentaires

Philippe 21/05/2015 18:05

Donnadieu et Guy Marchand, pas Bernard Le Coq.

Philippe 21/05/2015 18:00

C'est ce que vous faîtes vous-même, vous êtes un passeur par ces barques que sont vos chroniques ? Naviguant sur les rivières de la littérature vers les îles de l'imaginaire aussi bien que du réel ?
En revanche, on ne pourrait utiliser que le mot passeur, mais pas nocher, en parlant des passeurs d'immigrés clandestins. Ou des passeurs qui, pour la bonne cause, font traverser un col de montagne à des personnes fuyant une persécution en temps de guerre ou autre situation exceptionnelle.
Il y a le téléfilm " Les Passeurs " d'il y a dix ou quinze ans, où Bernard Le Coq et Bernard-Pierre Donnadieu, qui nous a quittés depuis, interprètent deux passeurs pendant la Seconde Guerre mondiale qui surmontent leur inimitié pour venir en aide à des Juifs devant franchir les Pyrénées afin d'échapper à Vichy et aux Allemands. En allant dans une Espagne certes franquiste et Franco partageait les positions d'Hitler et Mussolini, mais le pays était en principe neutre pendant cette guerre et on pouvait y chercher refuge.

Cordialement

Claude LE NOCHER 21/05/2015 18:25

Tant qu'à faire, je préfère le rôle héroïque des passeurs dans les montagnes. Ou de ceux qui, à la même époque, permirent à des résistants de traverser la Manche, de rejoindre l'Angleterre, depuis les côtes bretonnes ou normandes.
En réalité, les réseaux supposés prendre en charge les clandestins ne sont pas exactement des "passeurs". Les migrants de Calais sont plutôt seuls à se débrouiller face à un éventuel passage. Ceux qui tentent la frontière italo-française, par le train ou à pied, également. Quant au "passage" par bateaux, nous en avons vu le dramatique résultat les temps derniers. Là encore, un "capitaine" laisse voguer son navire en mauvais état, et advienne que pourra.
Vaste problème, me direz-vous. Que ne résoudraient pas des "quotas migratoires" (proportionnels à la taille de chaque pays d'Europe, sans tenir compte de ceux qui sont déjà des pays à fort passage de migrants), je suis assez d'accord avec nos gouvernants sur ce point. Bloquer ces navires dans les eaux libyennes, entre autres, pas aisé non plus car nos navires risquent des lancers de roquettes destructeurs (armes que nous leur avons sûrement vendues). Le monde n'est pas simple, avec les bons et les méchants, faut-il le rappeler ?
Amitiés.

Philippe 20/05/2015 21:56

Bonjour M. Le Nocher,

Qu'est-ce que le " nocher " ?

Cordialement

Claude LE NOCHER 21/05/2015 06:11

Bonjour Philippe,
Un "nocher" était un homme conduisant une barque, un bateau, assurant par exemple le passage sur les rivières, vers des îles. Sans doute ai-je eu un lointain aïeul qui exerça ce métier de "passeur" ?
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/nocher/54734
C'est associé à Charon, le Nocher des Enfers
http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Charon/112935
Amitiés.

Yv 20/05/2015 07:22

Salut Claude, j'aime les mots également mais P. Delbourg n'est parfois pas aisé à suivre, il me souvient d'un de ses romans long et fastidieux, presque désagréable à force de vouloir y faire entrer des mots oubliés, et pourtant j'aime découvrir une belle écriture qui emprunte à un langage châtié
Amicalement,

Claude LE NOCHER 20/05/2015 07:50

Oui, Yves, je me souviens que tu avais "calé" sur un précédent roman de Patrice Delbourg. Ici, beaucoup de vocabulaire autour des outils, d'un chantier, etc. mais ça m'a paru plutôt fluide. L'esthétisme du mot, "c'est son truc"... on adhère ou pas sur un texte long, c'est sûr.
Amitiés.

Bernieshoot 20/05/2015 07:20

Un vocabulaire évolué et riche voilà un vrai plus de lecture

Claude LE NOCHER 20/05/2015 07:46

C'est un style, auquel il faut savoir goûter.

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