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17 août 2015 1 17 /08 /août /2015 04:55

Début des années 1960. Hugh Densmore est un jeune médecin noir de Los Angeles. Dans une Cadillac blanche, il traverse le désert pour se rendre en Arizona. Hugh va assister au mariage de sa nièce, fille de sa sœur et du docteur Edward Willis, l'essentiel de sa famille habitant Phoenix. Hugh prend en auto-stop la jeune Iris Croom, probablement mineure. Sans le sou, elle affirme rejointe sa tante en Arizona. Préférant éviter les embrouilles avec une gamine blanche, Hugh la dépose à une gare routière en lui laissant un peu d'argent. Mais l'adolescente s'arrange pour qu'il la conduise quand même à Phoenix. Épisode clos pour Hugh qui s'installe au motel Les Palmiers, et retrouve les invités de la fête chez ses grands-parents. Il n'est pas insensible au charme d'Ellen Hamilton, amie noire de sa nièce, dont le père est juge à Washington DC.

Iris se présente au motel, insistant pour qu'il l'aide à avorter, mais Hugh la chasse. Quand est retrouvé le cadavre d'une jeune fille dans le canal du côté de Scottsdale, le médecin ne doute pas un instant qu'il s'agisse d'Iris. Mieux vaut se tenir à l'écart. Bien renseignés, deux flics racistes de Phoenix interrogent Hugh peu après le dîner, à la veille du mariage. Il est obligé d'aller reconnaître le corps à la morgue avec eux. Tandis que la fête se passe dans l'allégresse, Hugh masque son anxiété. Il confie à Ellen tout ce qu'il sait concernant Iris, et qu'il suppose un avortement ayant mal tourné. Hugh est bientôt interrogé par Hackaberry, le marshall de Scottsdale. Celui-ci a moins de préjugés raciaux que le duo de policiers de Phoenix, qui restent sur l'enquête. Pas encore d'accusation contre Hugh, mais il doit impérativement rester dans la région.

La victime s'appelait en réalité Bonnie Lee Crumb, et habitait la petite ville d'Indio. Elle est morte des suites de l'avortement, mais surtout d'un violent coup de clé anglaise. Ellen met Hugh en contact avec un brillant avocat blanc, recommandé par l'influent père de la jeune femme. Skye Huston accepte sans problème de défendre Hugh, sans cacher le coût élevé de ses services. Il fait plutôt confiance au marshall Hackaberry, mais entreprend sa propre enquête afin de trouver d'éventuels témoins. Ainsi que, si possible, le petit ami de Bonnie Lee Crumb, qui organisa l'avortement. Ce dernier rôde autour de Hugh, lui téléphonant anonymement après avoir fouillé sa chambre au motel. Le jeune médecin est confronté à Albert Crumb, le père de Bonnie Lee, qui ne doute pas qu'Hugh soit le coupable en raison de sa couleur de peau.

Des indices trop flagrants accusent Hugh. Les deux policiers de Phoenix jubilent, mais le marshall est assez avisé pour ne rien précipiter. D'autant que l'avocat Skye Houston n'est pas inactif. Toutefois, piéger l'avorteur et dénicher le petit copain de Bonnie Lee Crumb s'annonce compliqué. Grâce à la petite Lora, d'Indio, qui connaissait bien la victime et ses relations, Houston cerne l'identité du suspect. Non seulement ce dernier nie effrontément, mais il va agresser physiquement Hugh…

Dorothy B.Hughes : À jeter aux chiens (Série Noire, 1973)

C'est le dernier roman qu'écrivit, en 1963, Dorothy B.Hughes (1904-1993). Il ne s'agit pas d'un polar mineur. Pour s'en convaincre, il faut savoir qu'il fut encore réédité en Angleterre en 2006, et aux États-Unis en 2012 avec une postface du romancier noir Walter Mosley. En France, il fut publié en 1964 dans la collection Panique chez Gallimard, puis en 1973 dans la Série Noire, en 1983 format Carré Noir, et aux éditions Joëlle Losfeld en 2003. Si le titre français est frappant, “The expendable man” l'est sans doute davantage, que l'on peut traduire par “L'homme à sacrifier”. Si le contexte évoque le racisme et l'avortement, c'est plutôt un roman humaniste que strictement militant.

À cette époque, avorter est illégal, et si des lois l'autorisent depuis quarante ans aux États-Unis, il semble que ce soit toujours un parcours du combattant dans certains États. En ce début de la décennie 1960, les premières lois contre la ségrégation raciale ont été promulguées. Mais elles sont mal acceptées : “Le cabinet d'Edward se trouvait dans un bâtiment de stuc jaune à un étage, qui abritait deux médecins, un dentiste, un architecte et l'officine d'un pharmacien. Tous noirs. Les locataires blancs avaient vidé les lieux quand le pionnier, l'architecte, avait emménagé.” L'Arizona, en particulier, figure parmi les plus rebelles à l'intégration noire. Les policiers Venner et Ringle illustrent ce cynisme anti-Noirs. “Quant à Venner, il n'avait pas désarmé… Les Venner ne changeront pas. Il faudra attendre une autre génération pour voir s'en éteindre l'engeance” espère l'auteure, un peu trop optimiste.

Médecin, Hugh Densmore n'est assurément pas un activiste de la cause afro-américaine. Il ne défie pas les lois, ne provoque pas afin qu'elles soient appliquées : “Je n'en aurais pas eu le cran. Je n'ai pas une âme de croisé… C'est dans la loi, maintenant il faut que ça entre dans les mœurs” répond-il sagement à son amie Ellen. Être défendu par un avocat noir passait alors pour du communautarisme, raison pour laquelle Hugh et Ellen font appel à un défenseur blanc de peau. Derrière l'intrigue classique, un quidam devant prouver son innocence, le thème reste intemporel : quel que soit son comportement, et malgré son statut social, Hugh sera effectivement le plus suspect à cause de sa couleur. Un roman de qualité supérieure, à l'évidence.

Dorothy B.Hughes : À jeter aux chiens (Série Noire, 1973)

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commentaires

Serge 31 19/08/2015 01:10

Salut Claude.
Pas lu ce D.B. Hughes qui, je viens de le vérifier, figure pourtant bien sur mes étagères (édition Carré Noir). Merci pour cette piqûre de rappel… Philippe a raison de rappeler combien est grand, tant sur la plan du ciné que de la sociologie, « La porte s’ouvre » de Joseph L. Mankiewicz (au fameux titre original traduit à contresens : « No Way Out »). Avec, dans son premier rôle, Sidney Poitier, qui fit tant pour la cause afro américaine. Même si, comme tu le soulignes, il fut aussi contesté…
Amitiés.

Claude LE NOCHER 19/08/2015 06:10

Salut Serge
Comme quoi il est bon de relire certains titres, car je n'avais pas mesuré (il y a peut-être vingt-cinq ans) toutes les qualités sociologiques de "A jeter aux chiens".
Ai-je vu ce film de Mankiewicz ? Je ne crois pas. Il faudra donc que...
Je ne comprends pas/plus couramment la langue anglaise, mais j'aime bien les VO qui restituent la "sonorité" du jeu des comédiens. Il y a quelques semaines, j'ai visionné ainsi un vieux film polar anglais (assez moyen, j'ai déjà oublié le titre) où j'ai pu percevoir ainsi les nuances du jeu des acteurs. Vu aussi des extraits YouTube de "Le violent", avec la vraie voix de Bogart : quel bonheur !
Amitiés.

Philippe 17/08/2015 21:04

Rebonjour M. Le Nocher,

Voyez l'article d'aujourd'hui du blog Executed Today :

http://www.executedtoday.com/2015/08/17/1915-leo-frank-lynched/

Il commémore le lynchage de Leo Frank voici tout juste un siècle.
Je suppose que vous connaissez cette histoire, qui a été adaptée dans le téléfilm de 1988 " Le Meurtre de Mary Phagan " avec Jack Lemmon dans le rôle du gouverneur courageux qui grâcia Leo Frank sachant que c'était un suicide politique, et Frank ayant malheureusement été ensuite lynché par la foule.
Leo Frank était un Juif, presque certainement innocent du viol et du meurtre de la jeune Mary Phagan, ouvrière de 13 ans qu'on retrouva dans le sous-sol de l'usine de stylos en 1913. Il fut condamné à mort dans cet Etat de Géorgie - et donc grâcié par le gouverneur qui le croyait innocent et estimait que le procès avait été une mascarade, mais lynché par la foule qui n'hésita pas à forcer les murs de la prison - . Et ce sur le témoignage de Jim Conley, un gardien de l'usine, un Noir.
On a pu remarquer que c'était une première à l'époque : que dans un Etat du Sud, un homme blanc- fût-il juif - soit condamné sur la foi du témoignage d'un homme noir. Malgré le triste sort réservé aux Noirs alors.
Mais une première entachée par l'innocence probable de Frank, et la possible culpabilité de Conley, étayée par des éléments matériels depuis.
Cette affaire est citée - comme on le voit à la fin de l'article qui mentionne le livre de Maurianne Davis de 2000 - comme une illustration des relations diverses entre Noirs et Juifs aux Etats-Unis, deux communautés qui ont longtemps été victimes de persécutions et injustices au cours de l'Histoire de ce pays.
Le racisme envers les Noirs est bien connu, mais on ignore souvent combien l'antisémitisme a pu être virulent aux Etats-Unis.

M. Le Nocher, je sais que vous êtes amateur de chansons.

http://www.executedtoday.com/2011/08/07/1930-thomas-shipp-and-abram-smith-strange-fruit/

Vous savez sans doute - peut-être en ai-je déjà parlé en d'autres occasions - que la célèbre chanson de Billie Holliday Strange Fruits a pour origine un poème d'Abel Meeropol, un activiste de gauche des droits de l'Homme, qui le composa vers 1939 en s'inspirant du cas réel du lynchage de deux hommes noirs dans l'Indiana en 1930 ? Les étranges fruits pendant des arbres, ce sont les corps de victimes de lynchages, des Noirs le plus souvent quoique pas seulement.

http://nonfictionado.com/thirteenth-turn-history-noose-review/

Cordialement

Claude LE NOCHER 18/08/2015 06:49

En complément, je rappelle que - pour s'imposer dans les états du Sud des Etats-Unis - la mafia italienne (sicilienne) attisa les rivalités entre groupes ethniques : Noirs, Latinos, Juifs. Ce qui permit aux mafieux de se poser comme défenseurs de la race blanche, aux côtés des populations sudistes coloniales. Et, d'une certaine façon, d'écarter aussi les Cajuns (blancs, mais souvent métissés) trop pauvres ou simplement de milieux plus modestes. On entrevoit ça dans "Carnaval" de Ray Celestin. Cet aspect sociologique est oublié depuis longtemps, mais il eut son importance dans des cas tels que celui que vous évoquez.
Amitiés.

Philippe 17/08/2015 10:32

Bonjour M. Le Nocher,

Votre chronique me rappelle ce film avec Sydney Poitier dans le rôle d'un médecin noir ayant à s'imposer dans un milieu rempli de préjugés raciaux.
Vous l'avez peut-être vu aussi et alors il y a longtemps vu que la dernière diffusion remonte loin ?
J'avais oublié le titre que voici.

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_porte_s%27ouvre

" Il s'agit du premier film hollywoodien mettant en scène un acteur noir dans un rôle de docteur. "

Selon le ou les rédacteurs de la jaquette du DVD, « ce film fut interdit pendant longtemps dans les états du Sud, et mit plusieurs décennies à être programmé par la télévision américaine ».

https://en.wikipedia.org/wiki/No_Way_Out_(1950_film)

http://www.priceminister.com/offer/buy/53610920/La-Porte-S-ouvre-DVD-Zone-2.html

Cordialement

Claude LE NOCHER 18/08/2015 06:39

Bonjour Philippe
En effet, Sydney Poitier fut un comédien admirable qui, par ses rôles, contribua à montrer l'aspect positif des Noirs dans la société américaine. Néanmoins, fin des années 60, il fut "contesté" par certains militants noirs radicaux, jalousant son succès et adeptes de méthodes violentes.
Des cinéastes, des écrivains, des journalistes, souvent ceux-là même qui subirent le maccarthysme, défendirent cette évolution de la place des afro-américains dans la vie américaine. Sans chercher à se substituer aux Noirs dans ce combat pacifique. On le réalise dans ce roman de Dorothy B.Hughes, à travers le personnage de la jeune étudiante Ellen qu'elle met en avant. Notons que le marshall évoque (brièvement) le KKK.
L'intérêt de ce scénario de "A jeter aux chiens", c'est la transition : les lois progressent, mais bien lentement appliquées. Ce que confirme, en somme, l'interdiction de diffusion du film en question avec Sydney Poitier. On parle aujourd'hui de "lobbies", parfois cause de blocages. Des groupes d'alors étaient encore plus désastreux quant aux libertés... Je vous invite à lire ceci :

http://www.sciencespo.fr/bibliotheque/statique/censure-cinema/religion/index.html

Amitiés.

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