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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 05:55

Romain Delorme est né en 1870. Il est le fils d'Anselme Delorme, qui fit carrière dans la police avant une retraite financièrement aisée. Il est donc légitime que Romain entre dès 1908 dans les Brigades mobiles crées par Georges Clemenceau, les Brigades du Tigre. Par patriotisme, contre l'avis paternel, il s'engage comme combattant en 1914. Il va côtoyer entre autres le lieutenant Louis Pergaud, prix Goncourt quatre ans plus tôt. Romain frôle la mort en 1915, sauvé par un caporal juif, avant d'être hospitalisé à Paris. Il y retrouve Caroline Rémy, dite Séverine (1855-1929), journaliste libertaire féministe. Cette activiste, cible d'adversaires acharnés qu'elle ne craint pas, a des révélations à lui faire sur ses vraies origines. Ce qui permettra à Delorme d'affronter sans complexe son "père".

Depuis un quart de siècle, Romain a suivi un parcours plus que singulier. Il n'avait guère qu'une vingtaine d'années quand il fit ses premiers pas dans la police secrète, grâce à son mentor, Louis Andrieux. Si celui-ci tient un rôle ambigu, c'est pour le bien de la démocratie en France : “Un deus ex machina que rien ne gratifiait autant que d'élaborer dans l'ombre plans et manœuvres pour réduire des ennemis dont il se persuadait, non sans quelque raison, qu'ils étaient avant tout ceux de la République...” L'époque fourmille d'opposants : nationalistes, royalistes, anarchistes, anciens Communards. En permanence, leurs ligues défient l’État. Leur point commun, c'est l'antisémitisme. Tous estiment que les Juifs ont un pouvoir exorbitant. Les nationalistes proches des catholiques s'avèrent les plus féroces.

Officiellement journaliste, mais bel et bien policier pour Andrieux, Romain ne tarde pas à fréquenter les sphères politiciennes. Sous prétexte de reportage, il devient bientôt un proche du marquis Antoine de Morès. Cet aristocrate fit fortune en Amérique, avant de se présenter comme un des plus fervents ennemis des Juifs en France. Ami de Jules Guérin, qui publie des journaux antisémites, Morès bénéficie de soutiens influents qui financent son action. Les bouchers de La Villette, la Cité du sang, lui servent d'hommes de mains. À chaque scandale dénoncé, telle cette livraison à Verdun de viande à soldats prétendument avariée, Morès et ses partisans crient "victoire" contre les Juifs. Leur impact est encore faible, mais Andrieux redoute la montée en puissance de Morès et de son mouvement.

Assisté d'Aurore, son amante et sa secrétaire, Romain observe les évènements qui agitent cette fin de siècle. Tout un ramassis de contestataires provoquent de graves incidents, comme au mariage de Juliette de Rothschild. Autour de Jules Guérin et de son journal "La libre parole", ils excusent le terroriste poseur de bombes Ravachol, accusant la République de tous les maux. Tel Morès, on se bat en duel pour ses idéaux, on commet des meurtres caractérisés, on est acquitté quand même. Romain en tirera cette conclusion : “Je me vautre dans un monde effrayant où la parole donnée n'a aucun sens, où des traîtres de mélodrames passent leur temps à ourdir des machinations sordides et des complots si alambiqués qu'on se demande comment ils peuvent se tirer eux-mêmes du labyrinthe issu de leurs cerveaux pervers.”

Entre-temps, Romain a été témoin des suites de l'affaire Dreyfus, en attente de révision d'un procès inéquitable ; il a contribué à la riposte d'Andrieux contre les nationalistes, et à la contre-attaque de Clemenceau qui va provoquer la chute de Morès ; il a participé à l'affaire de Fort Chabrol, chez les antisémites de Jules Guérin ; il a appris la vérité sur la mort plus que suspecte d’Émile Zola, et bien d'autres situations où la police secrète eut un rôle à jouer. En 1934, quand il raconte tout cela, ressurgissent les sulfureux nationalismes, autant basés sur le populisme que sur les traditions anti-républicaines, prétextes à de virulentes campagnes anti-juifs…

Roger Martin : Il est des morts qu'il faut qu'on tue (Cherche-Midi Éd., 2016) – Coup de cœur –

Le titre, “Il est des morts qu'il faut qu'on tue”, est emprunté au poète Fernand Desnoyers. Il exprime bien la violence politique régnant en France à la fin du 19e siècle, depuis "la Semaine Sanglante" qui acheva la Commune, jusqu'aux débuts du siècle suivant, avec ses résurgences précédant la 2e Guerre Mondiale. Dans une démocratie terriblement fragile, chaque manifestation se solde par des morts. "Se battre pour ses idées" signifie souvent risquer sa vie, dans un climat larvé de guerre civile. Beaucoup complotent pour renverser le système en place, mais d'autres aussi pour le protéger. Manipulés, les "gauchistes" d'alors vont plus tard réaliser que le combat antisémite n'est pas le leur, l'affaire Dreyfus n'y étant pas pour rien. En ce temps-là, les nationalistes (notion à ne jamais confondre avec le patriotisme) se croient des opposants capables d'arriver aux portes du pouvoir.

C'est une fresque historique s'appuyant sur une documentation pointue que nous dessine Roger Martin. Bien qu'il s'agisse d'une fiction, on y croise des personnalités réelles d'alors. Dont ce méprisable marquis de Morès, aventurier fantasque plus escroc que fin politique, charismatique meneur des xénophobes de son époque. L'auteur ne s'attarde pas sur le procès de Dreyfus, mais sur ses conséquences, avec la mort douteuse de Zola, et son houleux transfert au Panthéon. Sans oublier l'épisode répressif du 51 rue de Chabrol, qui calma un moment les mouvements précurseurs du fascisme. Quant au politicien Louis Andrieux, luttant avec fermeté contre le désordre ambiant, il n'est autre que le père d'un célèbre écrivain du 20e siècle.

La "toile de fond" est historique, au plus près des réalités. Toutefois, connaissant bien les littératures policières, Roger Martin revendique plutôt le roman noir qu'un cours d'histoire. Les péripéties priment tout, ce qui est l'apanage de la fiction. S'il y a effectivement une leçon à tirer, elle peut s'adresser à d'autres auteurs, grâce à deux éléments exemplaires : la structure sinueuse du récit, merveilleusement maîtrisée, navigue à travers les époques sans que le lecteur ne s'égare jamais ; et la narration est d'une souplesse remarquable, d'une fluidité hyper-agréable. Qu'on ne s'étonne pas que soit utilisé un vocabulaire anti-juifs tel que celui de ce temps-là. Si quelques révélations plus obscures sortent de l'ombre en cours de route, l'auteur a misé (à juste titre) sur la plus grande clarté d'écriture. Voilà un roman magistral, de qualité vraiment supérieure.

- Ce roman est disponible dès le 14 janvier 2016 -

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commentaires

Jules 21/02/2016 01:18

Le tombeau de Jules Guérin, retrouvé au cimetière Montmartre :
https://plus.google.com/+JulesGuerin/posts

Le Papou 13/01/2016 19:44

Cette période me tente.
Le Papou

Claude LE NOCHER 13/01/2016 20:11

Salut Le Papou
C'est une époque riche en conflits, importante en enseignements. Mon Coup de cœur n'est pas usurpé.
Amitiés.

blʌdʒən 13/01/2016 12:46

Bonjour Claude, donc un coup de coeur quasi-d'emblée. Ok. Si en plus on n'est pas obligé de retourner sur les bancs de l'école... Je garde tout de même à portée de mains mon encyclopédie préférée. Petite question, fais-tu allusion à un moment à une certaine plaie non correctement cicatrisée ? Amitiés. blʌd

Claude LE NOCHER 14/01/2016 13:18

Salut Blʌdʒən
Sur ce point, certaines intrigues emberlificotées inutilement gavent les lecteurs : de même qu'en BD la "ligne claire" des Belges a permis de sacrées bonnes histoires, on aimerait que ce soit pareil pour les romans.
Je viens d'en avoir un bel exemple avec Camilleri : le brigadier Fazio, enquêteur auprès de Montalbano, a disparu... On le cherche, on le retrouve... et l'affaire se poursuit. Pas de raison de rallonger la sauce (ce que font certains auteurs, notamment de thrillers, on le sait).
La frontière entre littérature pure et sujets polars, il y a longtemps que j'affirme qu'elle est mince, pour ne pas dire inexistante. Ces romans-là nous le prouvent.
Amitiés.

blʌdʒən 14/01/2016 12:53

Bonjour claude, merci de ta réponse. Je ne me serai pas permis... Non, je pensais plutôt à ton conseil : "s'il y a effectivement une leçon à tirer, elle peut s'adresser à d'autres auteurs, grâce à deux éléments exemplaires..." et à un texte lu récemment, catégorie "polar historique" (une plaie ouverte), passionnant. La structure m'a paru complexe. Pourtant, le lecteur parfois, en se perdant, peut trouver quelques trésors. Mais sommes-nous encore dans la littérature polar ? Amitiés. blʌd

Claude LE NOCHER 13/01/2016 16:10

Salut Blʌdʒən
Un Coup de cœur, ça tient souvent à des sentiments mal identifiables. Ici, c'est la construction du récit qui m'a séduit, en plus du thème historique. Peut-être aussi l'idée qu'il y a, pour aujourd'hui, des leçons à tirer de cette époque-là.
Je ne sais trop à quel passage tu penses : si c'est "ils excusent le terroriste..., accusant la République de tous les maux", oui je fais un parallèle. Je n'ai jamais caché ma "grande estime" pour les réacs.
Amitiés.

Philippe 13/01/2016 02:13

Bonjour M. Le Nocher,

Aviez-vous entendu parler de la parution de l'ouvrage suivant ?
Naissance de l'Action Française
Laurent Joly
Grasset et Fasquelle, novembre 2015

http://www.parislibrairies.fr/detaillivre.php?gencod=9782246811602

Roger Martin est bien l'auteur chez Calmann-Lévy d'une biographie de Georges Arnaud, l'auteur du " Salaire de la peur " , qui fut aussi accusé puis acquitté dans la terrible affaire du triple meurtre au château familial d'Escoire en Dordogne, et plus tard militant en faveur de l'indépendance de l'Algérie ?

Le journal la Libre Parole n'était-il pas dans la réalité celui d'Edouard Drumont ?
C'est Paul Déroulède, président de la Ligue pour la Patrie ( anti-dreyfusarde et opposée à la Ligue des Droits de l'Homme ) qui affronta Clémenceau en duel au pistolet dans le cadre de l'affaire Dreyfus.

A propos de grand flic, il me revient que l'un des grands policiers du début du 20ème siècle était Xavier Guichard ( mort en 1947 ), qui dirigea notamment la traque contre la bande à Bonnot.

En parlant de ne pas confondre patriotisme et nationalisme, on ne citera jamais assez la phrase de Romain Gary : " Le patriotisme, c'est d'abord l'amour des siens. Le nationalisme, c'est d'abord la haine des autres " .
Je l'avais déjà citée mais en avouant ne pas savoir de quel livre elle était tirée. C'est vous qui après un brin de recherche aviez indiqué que cette pensée venait du livre de Gary " Pour Sganarelle " ( 1965 ).

Cordialement

Claude LE NOCHER 13/01/2016 06:46

Bonjour Philippe
En effet, Roger Martin a écrit une biographie (rééditée) de Georges Arnaud. Et bien d'autres ouvrages, où il met en scène des cas de racisme, dont a série bédé "AmeriKKKa".
Je ne cite pas Edouard Drumont dans ma chronique. Si l'auteur l'évoque, il parle plutôt de Jules Guérin (car l'action va nous mener à Fort Chabrol). Le cas Drumont est plein d'ambigüité, comme vous le savez. Antisémitisme, oui. Mais là où Morès cherche le scandale, le spectacle, Drumont se prétend (on appellerait ça ainsi aujourd'hui) un "polémiste". Il s'exprimait dans des publications anti-juives, telle La Libre Parole. Tout ce petit monde constituait une nébuleuse qui n'était pas 100% sur la même ligne. La preuve, il y eut même des anars de leur côté (avant qu'ils comprennent).
Précisons que Clemenceau est, durant ces années-là, "sur la touche". Il ne va pas tarder à revenir au premier plan, plus tard. L'auteur ne revient pas sur l'affaire Dreyfus elle-même, je l'ai dit. Vous vous souvenez peut-être que j'ai, il y a près de trente ans, été en contact avec une famille qui cultivait encore l'idée de "Dreyfus = coupable". A chaque fois que j'y repense, j'en ai des frissons, la haine n'est pas morte.
Le duel (mortel) dont on parle ici a bien eu lieu. Il y en a eu un certain nombre, bien que fut interdit.
Amitiés.

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