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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 04:55

Ce policier quinquagénaire aime le jazz et le blues. Il vénère Billie Holiday. Après avoir été militaire, il est entré dans la police il y a plus de dix-huit ans. En ce milieu de la décennie 1990, ça fait déjà dix ans qu’il a intégré la brigade de nuit de la 12e DPJ. Il en est le chef, mal vu de sa hiérarchie, modérément apprécié par ses collègues. Opinions dont il se fiche royalement. Il fonctionne aux amphétamines et aux clopes. Son traumatisme inavoué est issu d’une catastrophe ferroviaire à la Gare de Lyon, quelques années plus tôt. La nuit ne le rassure pas, ne l’empêche pas de cogiter. Cette voie de garage dans sa carrière, c’est lui qui l’a choisie. Alors qu’avec ses amis haut-placés dans les sphères du pouvoir, il aurait pu obtenir des fonctions plus valorisantes. Mais plus grand-chose ne l’intéresse.

Le job de ce Divisionnaire, ce sont des meurtres mal explicables : “Joséphine, technicienne de surface, était morte – exécutée à domicile. 357 Magnum. Elle avait eu droit à une mort qui n’était pas à sa taille – son exécution faisait au moins trois ou quatre pointures de trop.” Ou un incendie accidentel dans un squat, causant dix victimes parmi des marginaux. Ou encore le suicide d’une femme, son instinct lui dictant qu’il s’agit probablement d’un crime entre gouines. Il peut lui arriver de participer à une action commando, pour loger un type qui a grièvement blessé un collègue policier. Ce n’est pas lui qui va buter le coupable, il sera à son tour légèrement blessé. Tout ça n’arrange pas son cas, sachant qu’il se refuse aussi à assister aux réunions d’état-major. Il risque d’être bientôt muté ou placardisé.

Il y a de mornes nuits qui font penser au “Désert des Tartares”, propices à gamberger. Et des affaires telles que le suicide du sénateur Mallet. Les enquêtes parlementaires dont cet élu s’occupait étaient "sensibles", autrement-dit concernaient des groupes d’investisseurs influents. Il s’est enfermé cette nuit-là dans sa chambre d’un hôtel de luxe, et s’est gavé de puissants médocs. Pas de doute sur l’acte suicidaire. On pense que le sénateur a laissé une disquette informatique contenant ses dossiers d’enquête. Le Divisionnaire affirme qu’il n’a rien trouvé : sa version ne variera jamais d’un iota. Même quand interviennent son ex-ami Jacques Lhotes, et le conseiller officieux "Miral". Ou quand le député Rouvières promet un gros paquet de fric à quiconque lui rendra anonymement ladite disquette.

Âgée d’environ trente ans, Alexandra Brandt ressemble à une actrice oubliée des années 1950, Jean Hagen. Son défunt père fut un homme important dans le microcosme politique international. Alex était la compagne du sénateur Mallet. Son tout premier contact avec le Divisionnaire est tendu, mais c’est le prélude à une intimité ambiguë. D’une part, parce qu’Alex est, compte tenu de son milieu proche du pouvoir, sous surveillance de certains services de renseignements. D’autre part, même si le flic et elle s’offrent des parenthèses au calme, y compris dans la propriété campagnarde du père d’Alex, l’un et l’autre retiennent une violence qui a besoin de s’exprimer, de sortir façon pugilat. Mis sur la touche dans un commissariat de quartier, où il s’accorde quand même avec son collègue Monseigneur, le flic n’en a pas fini avec l’affaire du sénateur, le jeune juge d’instruction Verdoux y veille…

Hugues Pagan : Dernière station avant l’autoroute (Ed.Rivages/Noir, 2016)

Elle a ricané : — De nos jours, la plupart des lopes qu’on rencontre passent la moitié de la nuit à essayer de vous baiser, et l’autre moitié à tâcher de s’excuser de l’avoir fait plutôt mal. (Elle a ri doucement, et soufflé de la fumée dans ma direction, tout en remarquant:) Pour moi, je n’ai rien contre les soudards – à part qu’il m’est rarement donné d’en rencontrer.
Dans une autre partie de mon autre vie, j’avais servi comme officier dans une unité parachutiste. Ce que j’y avais fait ne m’avait jamais transporté d’enthousiasme. Je ne me considérais ni comme un soudard, ni comme un reître, seulement comme un guignol au bout du rouleau, un type entre deux âges, encore vaguement présentable, mais qui avait trop longtemps abusé de l’alcool, des choses et de lui-même. Je l’ai prévenue :
— N’enjolivez pas. Rien qu’un baltringue. Je ne dis pas que je n’ai pas eu ma chance, comme tout le monde. Je ne dis même pas que j’ai été beaucoup plus malmené que bien d’autres. C’est seulement que la donne était pourrie dès le départ. Pas vraiment des mauvaises cartes, seulement des têtes qui n’allaient pas ensemble. Dans une autre histoire, peut-être, je ne dis pas. Dans celle-ci…

Excellente initiative que de rééditer, pour les trente ans de Rivages/Noir, ce roman qui fut récompensé par le Prix Mystère en 1998. On peut ne pas être un admirateur ébloui par les livres d’Hugues Pagan, tout en reconnaissant que “Dernière station avant l’autoroute” est un roman noir de qualité supérieure. Si elle est aussi sombre et dénuée d’espoir que dans ses autres titres, cette intrigue apparaît parfaitement crédible. Par ailleurs, l’auteur s’est inspiré en partie de son expérience dans la police : ici, le portrait de ce flic désabusé repose sur un "vécu" véridique. Comme son (anti-)héros, Pagan fut instructeur à l’école de police de Cannes-Écluses, et fit partie d’un groupe DPJ de nuit.

Éprouva-t-il les mêmes affres nocturnes que son personnage ? Peut-être pas, mais il les exprime magnifiquement. Afin de partager ce quotidien singulier, déstabilisant, nécessitant d’avoir la tête sur les épaules. Ce n’est pas vraiment le cas du Divisionnaire. Un flic "en bout de course", mal dans son corps et troublé dans son cerveau, d’une virilité cynique qui ressemble à une échappatoire, provocateur envers la hiérarchie. Son honnêteté teintée de hargne prend une tournure personnelle, difficilement traduisible par l’entourage policier. C’est dans un Paris pluvieux glissant vers le froid glacial que nous suivons ses tribulations, le plus souvent sinistres et malsaines dans cette atmosphère de nuit, sur fond de blues.

Ne nous trompons pas de lecture : le dossier sur la mort du sénateur est un fil conducteur, pas une stricte enquête balisée. Positives ou négatives, les rencontres du flic sont riches de portraits, de caractères. D’amour improbable, sans doute aussi. Les “baltringues” ont peut-être droit à une ultime chance, qui sait ? Un roman noir qui séduit également par son écriture, empreinte d’autant de vivacité que de finesse.

 

- Disponible dès le 18 août 2016 -

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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commentaires

Guillome 19/08/2016 17:58

depuis le temps que je veux le lire, il faut vraiment que je découvre cet écrivain !

Claude LE NOCHER 19/08/2016 18:08

Bonjour Guillome
Ce roman-là est un excellent moyen de découvrir Hugues Pagan, pas de doute.
Amitiés.

vincent margueritat 18/08/2016 20:22

Merci pour votre réponse.
Votre blog est une vraie mine d'or pour tout amateur de polar qui se respecte.
Amitiés.
Vincent

Claude LE NOCHER 19/08/2016 06:08

Merci de vos encouragements. Les maîtres-mots sont ici la diversité et le partage. Découvrir des talents actuels, pas forcément médiatisés, tout en n'oubliant pas les auteurs plus anciens, encore connus ou oubliés. Tout ce qui fait ce que j'appelle "la culture polar".
Amitiés.

vincent margueritat 18/08/2016 14:21

Superbe souvenir de lecture.
Hugues Pagan en effet fait appel à son expérience d'homme de terrain pour nous raconter en mode très noir le désespoir d'un flic à bout. Jamais je n'ai lu dans la littérature française un récit aussi crédible qui arrive à nous rendre palpable le mal-être de ces hommes confrontés à l'horreur, la bêtise humaine, l'ineptie et la décrépitude des différents services de l'état corrompus à tous les niveaux.
La description de la tragédie de l'accident de la gare de lyon est un véritable tour de force littéraire, une véritable descente aux enfers (que semble avoir vécu Hugues Pagan pour si bien la décrire) qui vous met vraiment mal à l'aise.
un livre coup de poing comme disent les chroniqueurs un peu fainéants.

Claude LE NOCHER 18/08/2016 16:32

Bonjour
Je ne peux qu'adhérer à cette analyse : c'est le livre le plus "vrai" d'Hugues Pagan. La lassitude de son personnage envers les "jeux de pouvoir" qui amènent une part de corruption ou créent une forme d'inertie dans certains services de police est parfaitement exprimée. Quant à la catastrophe de la Gare de Lyon, c'est la plus forte description de ce genre de scènes, de drames, en effet ! Autant j'ai exprimé des réserves concernant d'autres titres d'Hugues Pagan, autant celui-ci est proche du chef d'œuvre.
Amitiés.

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