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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 04:55

En ce milieu des années 1990, Ben Wade approche de la cinquantaine. Il est médecin à Choctaw, petite ville d’Alabama où il a quasiment toujours vécu. Son père, Luther Wade, était épicier ici. Homme honnête, il inculqua ses valeurs à son fils. Ben est marié à Noreen Donovan, native de Gadsden, ville moyenne du même État. Leur fille Amy est adolescente. Depuis le lycée, Luke Duchamp est le meilleur ami de Ben. D’un an plus âgé que lui, Luke a épousé Betty Ann, avec qui il fit jadis ses études. Ils ont trois grands fils. Altruiste, Ben ne se contente pas de l’activité de son cabinet : il a fait bâtir une clinique dans le quartier noir de Choctaw, a créé un centre médical dans les montagnes environnant la petite ville, fait des visites hebdomadaires à la prison du comté. Néanmoins, il reste tourmenté.

Une trentaine d’années plus tôt, en 1962, Choctaw comptait sept mille habitants. “C’était un monde protestant, dépourvu de catholiques et de juifs, une communauté blanche en dépit de la faible population noire qui vivait, comme dans le royaume des ombres, à l’orée de la ville. Et surtout, c’était une société où l’on ne se fiait aux gens que s’ils étaient en tous points identiques à soi.” Univers provincial étriqué et conformiste, avec son quartier aisé de Turtle Grove et sa population ignorant le reste du pays, confinée dans sa tradition purement locale. Certes, on y trouvait des jeunes plus agressifs. Tel Lyle Gates, ex-espoir du base-ball au lycée qui s’était marginalisé, mais c’étaient des exceptions. À seize ans, l’ambiance de Choctaw déplaisait à Ben, qui projetait déjà de devenir médecin, ailleurs.

Cette année-là, une nouvelle et ravissante élève arriva au lycée. Du même âge que Ben, Kelli Troy était la fille de Mlle Shirley Troy. Cette dernière assumait fièrement son statut de mère célibataire. Elles venaient de Baltimore, dans le Maryland. Cette ville du nord, avec près d’un million d’habitants, était complètement à l’opposé du "Sud profond" héritier des Confédérés du 19e siècle. On y était moins hostiles aux "droits civiques" réclamés depuis peu par la population noire, mieux acceptée là-bas. Kelli Troy était une littéraire, sensible à l’Histoire. Ben ayant été choisi comme rédacteur en chef du Wildcat, le journal du lycée, Kelli l’y rejoignit bientôt afin d’améliorer la qualité de cette publication. Très attiré par la jeune fille, entre amitié et amour muet, Ben fut heureux de la côtoyer quotidiennement.

Au lycée, entre passions et déchirements, le marivaudage adolescent était coutumier. Todd Jeffries et Mary Diehl formaient le couple-phare. Todd était séduisant, toutes les filles en étant éprises, c’était le cador de leur génération. Avec Mary, il connurent quelques crises et ruptures. Kelli Troy s’adapta rapidement à la vie lycéenne de Choctaw. Bien que courtisée par beaucoup de garçons, elle déclinait leurs avances. Pour la fête de Noël à Turtle Grove, leur condisciple Sheila Cameron invita Ben et Kelli à venir en couple. Kelli s’y amusa, bien que Ben ne dansât pas. Si d’autres dansèrent avec elle, c’est avec Ben qu’elle rentra chez elle. Petite victoire pour lui, même s’il restait timoré dans son romantisme. Tous deux se concentrèrent sur le journal Wildcat, et sur l’origine du nom du Mont Crève-Cœur.

Quand elle entendit parler des premières manifestations de Noirs en Alabama, le sujet galvanisa Kelli, tandis que Ben se montra plus mitigé. Néanmoins, ils firent paraître un article de la jeune fille dans le Wildcat, avec l’aval du lycée. Kelli affronta des réactions assez hostiles, mais bénéficia plutôt du soutien des étudiantes. Si Ben prit un jour sa défense, se bagarrant quand elle fut insultée par Lyle, c’est avec un autre garçon que Kelli sortit finalement. C’est le 27 mai que le drame se produisit, quand la jeune fille décida de s’aventurer seule sur les pentes du mont Crève-Cœur. Malgré le procès qui s’ensuivit, avec un coupable tout désigné, les circonstances de l’affaire ne furent jamais bien éclaircies. Ce qui hante, une trentaine d’années plus tard, la mémoire de Ben Wade…

Thomas H.Cook : Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur (Seuil, 2016)

La malédiction des souvenirs revient à passer en revue tous les possibles, à envisager ce qui est arrivé, mais aussi ce qui aurait pu se produire. Parfois, le soir, quand je rentre de chez un patient et me retrouve sur la route qui mène de Choctaw à Collier, j’aperçois les carrés de lumière provenant de la maison de Kelli, et je me retrouve dans l’incapacité de continuer mon chemin, arrête la voiture sur le bas-côté de la route et observe les petites fenêtres éclairées, la vieille galerie de bois, la sortie de cheminée de brique inutilisée. Parfois, dans ces moments-là, je revois Kelli telle qu’elle était, se précipitant au bas des marches puis vers ma voiture, serrant un paquet de manuels scolaires entre ses bras, tout en jeunesse et énergie, la plus grande partie du voyage lui restant encore à parcourir. À d’autres moments, elle m’apparaît telle qu’elle aurait pu devenir, âgée et sage, les cheveux striés de gris, le caractère ciselé par une expérience de la vie plus approfondie et plus longue, s’avançant vers moi sans se presser, écartant les bras, épanouie et belle dans la plénitude de sa féminité.

Il existe plusieurs façons d’explorer le passé, récent ou lointain. Soit un "polar historique" restitue une époque donnée, par exemple l’ère victorienne ou la 2e Guerre Mondiale. Soit l’auteur inclut çà et là des scènes se déroulant autrefois, parce qu’elles donnent du sens à un récit raconté au présent. Et puis, il y a une troisième voie, celle qu’emprunte Thomas H.Cook. Celle qui offre tant de charme à beaucoup de ses romans. Aujourd’hui et hier sont intimement imbriqués dans la narration. On passe avec fluidité de l’un à l’autre, au gré d’un souvenir précis, d’une image marquante, de réminiscences obsédantes. Citons le cas du lycée, qui est toujours là, désaffecté depuis un certain temps, mais encore vivant dans la conscience du personnage principal. Ou de Raymond, fils d’un de ses rivaux d’antan, qui le ramène au temps des amours contrariés.

La finesse d’écriture de Thomas H.Cook n’est plus à démontrer. Notons quand même la manière dont est évoquée le procès, à travers de courts échanges avec le procureur, ou le rôle du shérif Stone, réduit à des interrogations personnelles. On n’est pas dans un strict "roman policier" d'enquête, loin s’en faut. Pas plus que dans un classique "roman noir". Même si l’auteur n’oublie pas la part sociologique de l’intrigue. Car Chocsaw est un ancien territoire Cherokee, repoussés ailleurs par des arrivants Blancs. Par la suite, on y pratiqua l’esclavage des Noirs, parfois accompagné de jeux cruels. L’esprit Sudiste resta longtemps dans les mœurs, la population étant indifférente à l’évolution de la société. Kelli Troy ne fut peut-être pas une “martyre des Droits civiques”, mais fit bouger la mentalité.

Ce roman se base sur un acte criminel, des doutes persistants et des secrets inavoués, en effet. Pourtant ce qui importe, c’est la façon subtile dont est rendue l’ambiance de cette bourgade, avec les comportements de chacun, les sympathies et les jalousies. Tout ce qui fait la nature humaine, à Choctaw comme partout : “Chaque lieu renferme le monde entier… Mais peut-être que dans une petite ville, où les choses se passent plus lentement qu’ailleurs, ne les voit-on que mieux” dit Kelli.

C’est dans le portrait d’une époque et d’une population, que réside la puissance de ce splendide roman de Thomas H.Cook.

 

Cliquez ci-dessous pour lire toutes mes chroniques

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commentaires

Philippe 29/08/2016 00:51

Voyez aussi l'article consacré au roman de Stuart Woods que j'avoue que je ne connaissais pas.

https://en.wikipedia.org/wiki/Chiefs_%28novel%29

http://wwnorton.tumblr.com/post/16578299303/stuart-woods-on-chiefs
Stuart Woods on the real-life inspiration for Chiefs

Cordialement

Claude LE NOCHER 29/08/2016 06:47

Bonjour Philippe
Bien que je connaisse de nom Stuart Woods, je crains de n'avoir rien lu de lui. Ce qui peut s'expliquer par le fait que seuls une douzaine de ses polars ont été traduits chez nous. Et publiés en France dans des collections que je ne suis pas forcément.
Amitiés.

Philippe 29/08/2016 00:28

Rebonjour M. Le Nocher,

Dans un registre proche du livre de Thomas H. Cook, je ne sais si vous avez vu la mini-série Chiefs, avec Charlton Heston, tournée en 1983 et diffusée en France sur La 5 ( l'ancienne, disparue en 1992, pas l'actuelle ) pui sur M6 ( il y a maintenant plus de dix ans ) ?
Peut-être, peut-être pas. Le DVD existe, mais seulement en anglais et en allemand.
Mais quoiqu'il en soit, ce que je vous recommande pour le moment, c'est de lire - et là je pense que vous ne l'avez pas encore eu sous les yeux - l'article suivant sur Wikipédia qui résume cette mini-série.
On peut l'assimiler à une chronique et il est très intéressant.

https://en.wikipedia.org/wiki/Chiefs_%28miniseries%29

Cordialement

Claude LE NOCHER 29/08/2016 06:51

Bonjour Philippe
Je ne peux comparer cette série avec l'œuvre de Thomas H.Cook, car je ne garde aucun souvenir de sa diffusion télé.
L'histoire d'une ville américaine à travers le parcours de ses Chefs de la police, et donc des criminels ou délinquants locaux, c'est un angle qui peut être intéressant.
Amitiés.

Philippe 28/08/2016 06:32

Bonjour M. Le Nocher,

Je vais bien sûr lire votre chronique plus attentivement après l'avoir déjà parcourue.

Prévoyez-vous de chroniquer aussi le dernier Megan Abbott dont Wollanup et Raccoon ont parlé ?

Je ne m'intéresse que superficiellement au cyclisme, mais je viens de remarquer qu'aujourd'hui ce dimanche 28 août a lieu, en direct de Plouay ( Morbihan ), la Bretagne Classic ( ex-Grand Prix de Plouay ).
Ayant posté votre chronique de 5h56 ( et non 5h55 comme vous l'annonciez à Wollanup ), allez-vous vous mettre en route pour Plouay ? Serez-vous parmi les spectateurs ou les participants ?

Cordialement

Claude LE NOCHER 28/08/2016 06:48

Bonjour Philippe
Mes chroniques sont toutes programmées à 5h55, reçues une minute plus tard par les abonnés.
Je pense chroniquer aussi Megan Abbott, mais en cette rentrée 2016 il y tant de très bons (et gros) romans que je ne peux pas toujours donner la priorité y compris à des auteurs que j'aime. Question de diversité de lectures, tout simplement.
Morbihan, terre de cyclisme. Après le Grand Prix de Plouay (rebaptisé car la course des pros ne se déroule plus en circuit, mais "en ligne") depuis quelques jours (hier, c'étaient les "féminines"), le Championnat d'Europe cycliste aura lieu à Plumelec du 14 au 18 septembre 2016 (c'était prévu à Nice, mais annulé par les circonstances). Non, je n'assiste pas à ces courses, mais ça reste des évènements populaires très sympas.
Amitiés.

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