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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 05:55

Anne est une jeune employée de bureau à l’allure ordinaire. Pourtant, elle est la dernière en date d’une "famille de femmes". Sa mère, prénommée Matisse comme le peintre, avait épousé un pianiste virtuose voyageur. Sa grand-mère était en couple avec Nathanaël, un flûtiste parti errer dans un lointain désert. Des maris musiciens, des pères absents. Ce qui ne chagrine nullement Matisse, que sa famille voit telle une croqueuse d’hommes. Anne est proche de sa grand-mère. Celle-ci vit désormais dans une maison de garde-barrière, près d’une voie ferrée, avec son jardinet attenant. Toutefois, son parcours ne fut pas aussi paisible durant la première partie de sa vie. Elle en a été marquée pour toujours.

La grand-mère d’Anne naquit dans un pays probablement balkanique. C’était un État qui se qualifiait sûrement de démocratique, bien que dirigé d’une main de fer par le Suprême. Dans ce pays-là, on pourchassait la communauté à laquelle elle appartenait, les Gitans. On les parquait dès le plus jeune âge dans des camps sentant la maltraitance et la mort. Elle eut la chance de croiser Nathanaël, le joueur de flûte, qui l’en extirpa. Chaotique, la suite le fut assurément. Elle rencontra bien des gens, parfois des femmes inquiétantes. Dont une certaine Natacha. Cachée dans une cave, elle apprit progressivement la langue française. Quand sa fille Matisse est née, Nathanaël a préféré s’exiler dans les sables.

Si sa mère s’est peu occupée d’Anne, cette dernière eût une marraine, Marianne. Cette grande lectrice est désormais dans l’incapacité d’écrire, mais Anne l’y aide. L’univers de la jeune femme est bientôt bouleversé par un sentiment étrange, l’impression de provoquer la mort de certaines personnes. Ce clochard odorant dans le bus, peut-être. Cette femme au parapluie vert qui lui a demandé un renseignement dans la rue, c’est encore plus sûr. Il se peut que le séduisant policier Antoine Paibonhomme suspecte un homicide, mais Anne n’est pas soupçonnée. Néanmoins, elle a bien joué un rôle dans ce décès. De même que dans la mort d’une nommée Lola, asphyxiée. Et pour le clodo du bus, pareillement.

Sa grand-mère lui explique. Anne vient d’hériter d’un don, d’une sinistre faculté de savoir que quelqu’un va mourir. Son aïeule raconte que, parmi les épisodes de son passé agité, elle-même fut un temps une “Faucheuse”. C’est généralement temporaire, question de quotas. Mortel pour des gens qu’elle est amenée à croiser, telle cette serveuse lesbienne Marinette, entre autres. Si les Faucheuses se reconnaissent entre elles, la prudence est de mise. Car sa grand-mère lui révèle qu’il existe aussi des chasseurs de Faucheuses. Anne raconte l’essentiel de cette expérience, mais ne dit pas encore tout à son aïeule. Peut-être des revenants pourront-ils clore cette étape troublante dans la vie d’Anne ?…

Fabienne Juhel : Ceux qui vont mourir (Éd.Sixto, coll. Le Cercle, 2017)

J’ai répondu que je croyais que le plus important, c’était de rendre compte de mes ressentis, non d’un enchaînement logique puisque, de toutes façons, ce qui nous était arrivé à ma grand-mère et à moi, défiait le bon sens. Grand-mère a renchéri. Je pouvais ne pas respecter l’ordre des disparitions, et j’avais bien le droit de dérouler le fil qui me plaisait, plusieurs fils en même temps si ça me chantait, l’important était que je ne laisse aucun de mes morts en chemin.
J’ai tiqué sur ses derniers mots. À l’entendre, c’était comme si j’étais devenue un cataclysme, Je me figurais être une boule de feu lancée à travers la ville, mieux, un nuage de napalm, un échappement de gaz Zyklon B. J’étais en train de tout décimer sur mon passage. Et les êtres humains étaient des quilles placées sur ma trajectoire par une obscure confrérie des Faucheuses.

Fabienne Juhel est principalement publiée aux éditions Le Rouergue. Elle fut récompensée par plusieurs prix littéraires pour ses titres (“À l’angle du renard”, “Les oubliés de la lande”, “La chaise numéro 14”) parus chez cet éditeur. On lui doit aussi une des enquêtes de la série Léo Tanguy, “Damned !” (Coop-Breizh, 2010). Il n’existe pas de frontière entre les "genres", on s’en aperçoit depuis longtemps, et on en a un parfait exemple avec cette romancière. Peu importent les étiquettes, seule l’écriture compte. S’agit-il ici d’un polar ? Bien qu’un policier-gendarme (le flou est choisi par l’auteure) apparaisse dans l’histoire, on n’est pas dans un scénario de cet ordre. Considérons que c'est un conte. Il faut rappeler que les contes d’autrefois comportaient une bonne dose de noirceur cruelle. C’est pourquoi “Ceux qui vont mourir” a toute sa place dans une collection de ce type.

Des hommes figurent au générique de ce récit, certes. Plutôt tels des ombres, à vrai dire. Car les protagonistes sont des femmes, premiers rôles ou secondaires. Nathalie, collègue de bureau d’Anne, les vieilles copines de la grand-mère, ou le quartier-maître Odette de la Marine Nationale, toutes ont autant d’importance que les proches de l’héroïne. Y compris du côté des "victimes". Ce vocable est exact, bien que ce ne soit pas un roman criminel. On joue avec le légendaire, le Fantastique, l’inexpliqué. Avec le souvenir de persécutions morbides, également. La mort et l’amour ne vont-ils pas de pair ? Le peintre Magritte a même sa place dans l’imaginaire d’Anne. Peut-être symbole d’une tonalité qui s’avère "aérienne" comme l’œuvre de celui-ci. Un suspense original, de très belle qualité.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Polar_2017
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Philippe 15/03/2017 15:28

Bonjour M. Le Nocher,

Un excellent roman d'après votre chronique.
Juste une observation : sauf s'il y a des notes en bas de page, ce que je ne crois pas, l'auteur s'attend manifestement à ce que chaque lecteur sache ce que sont le Zyklon B ( gaz pesticide mortel inventé par Fritz Haber qui avait auparavant inventé le gaz moutarde utilisé pour la première fois pendant la guerre de 1914-1918 en 1915 à la bataille d'Ypres en Belgique d'où le nom aussi d'ypérite ; le Zyklon B était le gaz utilisé par les nazis dans les camps d'extermination ; ironie de l'Histoire dans la mesure où Fritz Haber, mort en 1934 donc avant la guerre de 1939-1945, était juif ; le Zyklon B était fabriqué par une entreprise contrôlée en partie par le conglomérat de chimie IG Farben, dont sont issues depuis sa dissolution des sociétés comme AGFA, BASF, Hoechst, Bayer ou plus indirectement Sanofi-Aventis ) ou le napalm ( produit défoliant 10-45 T de son nom chimique, surnommé l'Agent Orange, très toxique pour les humains surtout la peau, causant des naissances d'enfants avec des malformations, utilisé par les Américains pendant la guerre du Viêtnam ).
On peut portant supposer que ces références puissent ne pas être parlantes pour tout lecteur.

Cordialement

Claude LE NOCHER 15/03/2017 15:38

Bonjour Philippe
Fabienne Juhel ne précise pas ces détails, bien sûr. D'autant moins qu'elle utilise le Zyklon B comme image (dévastatrice de populations). Pour les lecteurs adultes, on peut supposer que ça fasse partie de la culture générale. Par contre, vous aurez peut-être noté dans l'actualité un regain d'anti-sémitisme décomplexé, dans la propagande d'un candidat à la Présidentielle, et chez un négationniste niçois aujourd'hui. Des dérapages ? Je crains que ce soit plus profond que ça.
Amitiés.

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