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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 04:55

Divorcé, père de deux enfants, Jean Carré est inspecteur du travail. Le 3e arrondissement de Paris, ce n’est pas seulement son secteur professionnellement. C’est tout un quartier, des rues, des entreprises qu’il connaît parfaitement. Faire respecter le Droit du travail, une vraie passion, sa vocation. Au bénéfice des salariés, pas au détriment des employeurs, autant que possible. Dans un atelier de la rue Charlot, un Asiatique a eu le bras coupé. On peut supposer un accident du travail, mais le membre a été sectionné par un sabre. À cette occasion, Jean Carré rencontre pour la première fois le policier Dan Moïse. Il ne peut guère se créer d’affinités entre les deux hommes. Revendiquant farouchement l’indépendance de son activité, l’inspecteur du travail est réticent face à ce flic ironique.

Dan Moïse penche pour un règlement de comptes entre Chinois. Les médias étant friands de mafias, de triades et autres mystères asiatiques, c’est l’hypothèse vite retenue. Jean Carré n’ignore pas l’omniprésence des Chinois dans le quartier, ni que des clandestins sont souvent employés dans les ateliers. La joaillerie sous toutes ses formes est très présente dans ces rues. Le Comptoir, multinationale de la bijouterie et de l’or, compte bon nombre d’ouvriers et de sous-traitants, par exemple. Si Jean Carré apprécie peu les DRH, celle du Comptoir le débecte carrément, à cause de son hypocrisie et de sa servilité à ses patrons. Toutefois, ni le cas de l’homme au bras coupé, ni même le double meurtre d’une mère et de sa fille chinoises, ne le concernent à première vue. Ces crimes, c’est l’affaire des flics.

Une lettre anonyme a été largement diffusée dénonçant quarante-cinq entreprises du 3e arrondissement. Les détails sur leur non-respect des règlements sont précis. Du boulot en perspective pour le “clan des contrôleurs”, dont fait partie Jean Carré. Même si, faute d’être assez nombreux, ils risquent de laisser filer des infractions. L’inspecteur visite en série les boutiques chinoises, leurs ateliers. Contrairement à la loi, les documents sont toujours “chez le comptable”. Ce qui n’empêche pas Jean Carré de constater que, pour traiter les bijoux et l’or, sont utilisés des produits toxiques mal étiquetés, dont le cyanure. On peut également imaginer que les méfaits récents ont un lien avec le trafics de produits de luxe, incluant même du faux caviar, tout cela provenant évidemment de Chine.

Il y a de la restructuration en vue pour la société Le Comptoir, semble-t-il. Pourtant, la transformation et le négoce de métaux précieux se portent bien. C’est donc une opération financière, sans doute destinée à détourner des millions, qui motive les dirigeants de cette entreprise importante. Les inspecteurs du travail doivent gêner, car on cherche à piéger Jean Carré et un de ses collaborateurs. Leur hiérarchie les soutient mal dans un premier temps. Les adversaires risquent d’en arriver à des arguments plus violents. Un douanier apporte à Jean Carré des éléments sur l’impossibilité du contrôle des importations depuis la Chine. Sous l’œil d’un grand Chinois et, finalement, protégé par la police, l’inspecteur du travail n’a aucune intention de capituler…

Gérard Filoche – Patrick Raynal : Cérium (Cherche Midi Éd., 2017)

Cette fois-ci, la star serait la patronne, Mme Menton, fanatique de la dérégulation, militante acharnée de l’abolition des droits des salariés. Avec ses allures de grande bourgeoise bronzée en permanence, ses bagues, ses broches, ses colliers et ses bracelets, son ton hautain, ses brushings, ses liftings et ses peelings, elle exaspérait Jean Carré. Son mantra était : "Si ça ne fonctionne pas mieux, j’envoie tout en Tunisie". Ses téléconseillers gagnaient 20000 Euros en moyenne par an, leurs homologues tunisiens n’en toucheraient que 12250. Pourquoi se priver de faire coup double en virant un Français tout en volant un Tunisien. La délocalisation, c’était son truc. La moitié de ses centres d’appels étaient déjà tous du côté de Tunis […] Ce qui ne l’empêchait pas, à Paris même, de tenir littéralement en esclavage ses trois cent cinquante salariés, dont le débit téléphonique était calculé seconde par seconde…

Certes, il s’agit ici d’un roman. À vrai dire, c’est une fiction s’inspirant ouvertement de la réalité. Avant tout, c’est de la vie au quotidien d’un consciencieux inspecteur du travail dont il est question. Avec sa part administrative, entre réunions et dossiers à examiner, mais aussi de ses constations sur le terrain. Si les tractations face aux employeurs sont généralement sous tension, les faits relevés sur les lieux de travail s’avèrent éloquents. Entre l’approximation généralisée et le danger imminent pour les salariés, il n’y a parfois qu’un pas. Gérard Filoche, ex-inspecteur du travail, qui n’a jamais caché son appartenance politique, en profite pour retracer les difficultés et les réussites de ce métier.

Par ailleurs, ancré au cœur de Paris, le récit évoque quelques personnages et épisodes historiques de la lutte militante parisienne. Sur les pas de Jean Carré, on nous offre une balade dans le 3e arrondissement. Où les Chinois occupent une place conséquente, dans un domaine auquel on ne pense pas forcément: les bijoux, l’or, la joaillerie. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la santé d’un certain nombre d’employés, on le voit. Le charbon au 19e siècle, puis le pétrole au 20e, ont été les principales matières premières. Notre époque en utilise d’autres, ayant tout autant de potentiel. Et qui font l’objet d’enjeux financiers énormes, sujet spécifique dont on ne nous parle quasiment jamais.

Les auteurs incluent une bonne part d’intrigue criminelle. Comme dans la vraie vie, quand la "communauté chinoise" manifeste pour plus de sécurité, il n’est pas simple de dégager le vrai du faux, le légal de l’illégal. Nos compatriotes asiatiques semblent moins impliqués dans toute forme de banditisme, de délinquance. Discrets, ils préservent sans doute leurs "secrets" sur quelques problèmes — et sur certaines de leurs activités. Par nature, un roman noir digne de ce nom apporte un témoignage sociologique sur son temps : on peut donc placer “Cérium” dans cette catégorie.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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commentaires

Philippe 16/04/2017 17:04

Bonjour M. Le Nocher,

Je vous ai envoyé un mail à propos d'un livre.
J'en ai entendu parler par Decitre hier.
" The Bright Forever " de Lee Martin, paru en 2006 aux Etats-Unis mais qui vient seulement - sauf édition française plus ancienne dont je n'ai pas connaissance - de paraître en français chez Sonatine.
L'histoire, sans être identique, fait penser à " The Lovely Bones " ( La Nostalgie de l'ange ) comme indiqué dans la fiche en anglais de la version originale, ou encore à l'un des romans de Megan Abbott que vous aviez chroniqués, " La Fin de l'innocence " .

http://www.decitre.fr/livres/cet-ete-la-9782355845581.html

Cet été-là (Broché)
Lee Martin
Fabrice Pointeau (Traducteur)
Sonatine, 9 février 2017

Tout ce qu'on a su de ce jour-là, c'est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu'elle n'était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l'Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l'enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n'a jamais su ce qui était arrivé à Kathy.
Que s'est-il réellement passé cet été là ? Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent. Le frère de Katie, son professeur, la veuve d'un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient. Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd'hui encore, qui manipule qui ? Avec ce magnifique roman polyphonique, littéralement habité par le désir et la perte, Lee Martin nous entraîne dans la résolution d'un crime à travers une exploration profonde et déchirante de la nature humaine.

Avis libraires

Hugo M. - 2 (libraire Decitre Annecy) a donné son avis sur Cet été-là - Il y a 2 jours

Excellent polar psychologique
indiana psychologique été
Tower Hill, petit bled perdu au fin fond de l'Indiana. Une fillette de 9 ans disparaît alors qu'elle ramène des livres à la bibliothèque du coin. Le roman commence vraiment 30 ans plus tard, lorsque l'un des proches de Katie décide de savoir la vérité. Après toutes ces années, les langues se délient, et les doutes sont semés dans l'esprit du lecteur quand 3 suspects, qui semblent techniquement tous pouvoir être les coupables, prennent la parole à tour de rôle. Une sensation de malaise s'installe dès les premières pages, et s'amplifie tout au long du roman, porté par l'écriture tout en contrastes de Lee Martin. L'auteur prend à malin plaisir à alterner la quiétude et un bonheur tout relatif de cette banale ville industrielle des USA, avec les pensées sombres et les témoignages parfois glaçants des suspects. Un excellent polar qui vous tiendra en halène !

MamzelleAnelore (libraire Decitre Saint-Genis-Laval) a donné son avis sur Cet été-là - Il y a 1 mois

Un soir de Juillet, cet été là, tout a changé...
Passionnant famille disparition professeur Petite Ville suspect idéal
Un polar poignant, récit polyphonique dans lequel les protagonistes, la famille et l'entourage de la petite Katie nous racontent, 30 ans après, leurs souvenirs ou leurs versions de sa disparition, un soir de Juillet dans les années 70...
Nous, lecteurs, sommes pris à parti, mis dans la (les) confidence(s), manipulés, nous sommes les témoins involontaires des vies, des travers, des désirs obscurs, nous recueillons les pensées les plus intimes, dérangeantes, pleines de tristesse, d'envie et de désillusion...
Une balade macabre et mélancolique qui ne laisse pas indifférent...

Biographie de Lee Martin
Lee Martin vit à Colombus, dans l'Ohio, ou il enseigne la littérature. Cet été-là est son premier roman traduit en français.

Cordialement

Claude LE NOCHER 18/04/2017 15:43

En effet, cher Philippe, j'ai noté la sortie de ce livre. Un sujet fort intéressant. Je ne sais si j'aurai l'opportunité de le lire car, comme vous le savez, il me faut faire des choix. Et les très bons titres ne manquent pas.
Amitiés.

Philippe 15/04/2017 07:09

Bonjour M. Le Nocher,

Il m'arrive de passer par la rue Charlot.
Il peut être utile de préciser que cette rue ne rend pas hommage comme on serait en droit de l'espérer au grand Charlie Chaplin, mais à un financier, lotisseur d'il y a quelques siècles.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_Charlot

Cet article mentionne le marché des Enfants-Rouges, le plus vieux marché parisien encore en activité.

https://fr.wikipedia.org/wiki/March%C3%A9_des_Enfants-Rouges

Rappelons un triste détail : si les enfants de l'orphelinat étaient vêtus de rouge d'où leur nom, c'était pour qu'au cas où ils parviendraient à s'enfuir, ils soient vu leur tenue rouge facilement repérés par la population et ramenés à l'orphelinat.
Cela fait penser à la " chasse à l'enfant " qu'on organisait quand un enfant s'échappait du bagne d'enfants de Belle-Ile-en-mer - près de chez vous m'avez-vous dit un jour - et qu'on invitait la population, ainsi alertée par une variante du tonnerre de Brest à se joindre à la chasse à l'enfant. Avec une récompense à qui le capturerait.
Jacques Prévert dont on commémore le quarantième anniversaire de la mort avait me semble-t-il écrit un poème " La Chasse à l'enfant " .

A propos d'Asiatiques, je vous recommande un site dont j'ai entendu parler sur France Ô il y a quelques jours.

La Petite Banane

http://lapetitebanane.com/

Site de Grâce Ly, Française d'origine asiatique.

http://lapetitebanane.com/index.php/about/

http://lapetitebanane.com/index.php/on-parle-de-moi/

Cordialement

Claude LE NOCHER 15/04/2017 10:34

Bonjour Philippe
Si je connais assez bien quelques arrondissements parisiens, je n'ai pas le souvenir d'avoir flâné dans le 3e (riche en Histoire), le quartier du Marais m'est inconnu.
Les auteurs précisent dans ce roman que le 12e a accueilli de nombreuses populations asiatiques, mais peu de Chinois, qui se sont installés de longue date et en nombre au coeur de Paris. J'ignorais que le marché des bijoux (l'accessoire, au sens large) avait une telle ampleur, et employait tant de gens. Ateliers ou échoppes quasi-invisibles aujourd'hui, alors que je me souviens d'une époque (fin années 1970 et années 1980) où beaucoup d'ateliers parisiens (imprimeries, couture, garages, menuiseries, entrepôts de vins, etc.) étaient encore assez visibles. Plutôt dans les 14e, 15e, il est vrai.
J'irai explorer le site que vous indiquez.
Amitiés.

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