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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 04:55

Le boxeur Eugène Criqui, un de nos grands champions.

Gégène de Ménilmuche, c’était pas un gabarit impressionnant. N’empêche que le petit gars de Belleville né en 1893, qui avait débuté dans la vie comme arpète tourneur ajusteur à treize ans, il avait la boxe dans le sang. Champion de France poids-mouche en 1912, c’était pas rien. Ça le plaçait parmi les pros dans sa catégorie. Mais le noble art pugilistique céda la priorité à d’autres combats, ceux de la Guerre de 1914-1918. On s’y attendait, alors les soldats patriotes se voyaient déjà repoussant les boches jusqu’à Berlin. Dans un premier temps, Eugène fut entraîneur pour les militaires impréparés, que la boxe était censée endurcir.

Ça lui procura un délai à l’arrière du Front, mais Gégène restait une forte tête, et puis le conflit réclamait de la chair-à-canons. Il rejoignit en première ligne son ami Antonin Marcinel, un intello pacifiste pétri de contradictions, et les autres poilus pataugeant dans la boue des tranchées avec les rats. Avec ses communiqués officiels positifs, l’état-major était bien loin des sinistres réalités du terrain. Aucun des soldats embourbés ne manquait de courage, ou plutôt d’instinct de survie. Ce n’étaient pas des mauviettes, ces types-là. Néanmoins, beaucoup passèrent de vie à trépas. En 1915, Eugène frôla la mort… une formule qui ne reflète pas l’insupportable situation.

Blessé gravement à la mâchoire, on le rafistolera aussi proprement que possible. Malgré sa face ravagée, Eugène va retrouver figure humaine et pouvoir progressivement parler de nouveau. Grâce à des médecins, autant que par son volontarisme de sportif. À force de remise en forme, Eugène récupère son niveau physique. En 1917, la sale guerre est finie pour lui : la boucherie, il lui a donné sa part. Retour à la boxe, avec sa gueule cassée, sa mâchoire métallique et sa musculation à peu près requinquée. N’en déplaise aux fâcheux, revoilà le champion. D’octobre 1917 à septembre 1920, Eugène lamine ses adversaires, la plupart avant la limite. La force est en lui, poings de granit et mental d’airain.

Luce, sa fiancée, elle devra l’attendre ou l’oublier. Eugène n’a jamais trop su y faire avec les femmes, il l’admet. Il part pour de victorieux combats de boxe en Australie. Eugène a soif de revanche, de prouver que son destin est sur le ring, et que le titre mondial est un objectif à portée de mains. À Paris ou ailleurs, le puncheur ne fait qu’une bouchée de tous les autres. Durant sa carrière, il totalisera cent victoires bien nettes sur cent trente-deux combat. En juin 1923, c’est en Amérique qu’Eugène Criqui va devenir une sorte de demi-dieu. Certes, le boxeur Johnny Kilbane était déclinant, mais Gégène n’a pas volé son titre de champion du monde des poids-plume. Un vrai événement pour des Français…

Pierre Hanot : Gueule de fer (Éd.La Manufacture de Livres, 2017)

Après cette intervention, ils lui ont déballé le paquet-cadeau et dépiauté de ses bandages, il a dû affronter l’épreuve du miroir. Le reflet dans la glace, ce n’était pas lui, un crapaud, gonflé, tubéreux, de guingois, une caricature.
Jet de l’éponge, adieu la vie, adieu la boxe. Il a pensé au suicide, réussir ce que les boches avaient loupé. Seul réconfort, la confraternité qui s’est instaurée avec ses camarades les plus amochés.
Au stand des monstres de foire, dans le cénacle des gueules cassées, au sommet de l’échelle des abominations, les cicatrices hideuses recouvrent le souvenir d’un œil, d’un nez, d’une arcade, d’un pariétal, d’un pan complet de visage. A contrario, les éclopés, les manchots et les culs-de-jatte peuvent toujours cacher leurs moignons sous leurs vêtements. Hors concours, il y a cependant les maboules, les fêlés du ciboulot traumatisés par les combats…

Il fut un temps où la gloire se méritait, par le talent ou par l’obstination. Par une capacité inouïe à surmonter les plus terribles obstacles. Des personnages tels qu’Eugène Criqui en fournissent un magnifique exemple. Rendre hommage à des gens exceptionnels, ayant marqué leur époque, c’est absolument légitime. Encore faut-il restituer bien davantage que leur parcours glorieux. Ici, c’est en dessinant un portrait vivant de ce boxeur que l’on peut mesurer quelles furent les marches de son destin. Ce n’est pas un freluquet, ce jeune parigot issu d’un milieu populaire. Sûrement pas un prétentieux, non plus. Un esprit de gagnant, dirait-on de lui aujourd’hui. On imagine la force de caractère qu’il lui a fallu pour dépasser les épreuves mortifères, pour ne jamais renoncer et redevenir le meilleur.

Dans ses romans, Pierre Hanot a prouvé son inventivité, sa fantaisie. On peut lui faire confiance quand, au-delà des péripéties, il s’agit de transmettre le vécu autant que la psychologie des protagonistes. Cette fois, présentant un sportif ayant réellement existé, il nous fait partager avec justesse le sort singulier d’Eugène Criqui. S’il y eut des boxeurs hargneux, agressifs, violents, celui-ci est plus proche des passionnés de leur sport, à la démarche sincère. En outre, cette reconstitution respecte la mémoire des Poilus, nos aïeux valeureux. Même si tout cela remonte à plus ou moins cent ans, c’est notre Histoire. Les rappels du passé ne sont jamais inutiles, surtout quand ils sont servis par un auteur tel que l’excellent Pierre Hanot.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
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commentaires

Philippe 02/10/2017 06:35

Rebonjour M. Le Nocher,

La Jaune et la Rouge est la revue mensuelle de l'Ecole Polytechnique.
Le numéro d'octobre 1962 est en ligne ici :

[PDF]Ecole Polytechnique - La Jaune et la Rouge
www.lajauneetlarouge.com/sites/default/files/uploads/pdf_numeros.../jr-164-flc.pdf
Centre de physique théorique de l'X . . .... Claude Vellefaux - PARIS X' - BOT. 44-44 ..... permis de rattraper le niveau record de 1959-1960, mais les résultats.

http://www.lajauneetlarouge.com/sites/default/files/uploads/pdf_numeros_anciens/jr-164-flc.pdf

En pages 27-28 est reproduite :

Une lettre de jeunesse du Professeur Julia

Avec des références tacites à la perte de son nez par le fait d'un éclat d'obus.

" D'abord j'ai bien reçu votre aimable lettre étant au lit, et comme on venait de me faire une greffe de cartilage au nez. Je n'ai pu sortir que quelques jours après, quand les fils de suture ont été enlevés et la cicatrisation parfaite.

[...]

J'ai fait assez de travail l'an dernier pendant les loisirs que me laissaient de violents maux de tête, des pansements fréquents et des opérations; j'ai rédigé une thèse que je soutiendrai je pense en novembre prochain. La thèse terminée, j'ai fait autre chose dont j'attends mieux et que je publierai dans quelques mois seulement, quand j'aurai creusé. "

Et pages 32 et suivantes :

Sortie de l'Ecole Polytechnique en 1962

Si vous regardez la page 34, vous verrez ( vous connaissez mon nom de famille, cherchez donc quelqu'un avec le même nom ) le nom de mon père :
Seconde colonne :
Numéro de classement de sortie : 178 bis.

Cordialement

Claude LE NOCHER 02/10/2017 08:29

En effet, Philippe, ces bulletins et revues d'autrefois constituent, hormis la nostalgie, un témoignage sur des époques bien différentes.
Amitiés.

Philippe 02/10/2017 04:23

Bonjour M. Le Nocher,

Donc Eugène Criqui était une gueule cassée de la Première Guerre mondiale ?

Peut-être connaissez-vous des gens dans votre famille ou votre entourage qui, sans probablement - statistiquement parlant - être des gueules cassées eux-mêmes, ont pu connaître des gueules cassées ?

J'en ai parlé une fois sans détailler, mais moi c'est mon cas.
Mon père a eu comme professeur de mathématiques à l'Ecole Polytechnique Gaston Julia.
Ce nom ne vous dira sans doute rien ? Ce fut un grand mathématicien, tombé dans l'oubli jusqu'à ce que ses travaux soient remis en valeur par un autre mathématicien, Benoît Mandelbrot.
Gaston Julia était un excellent professeur, mais ses élèves avaient à acquérir l'habitude d'avoir son visage sous les yeux : il portait en permanence un masque de cuir noir couvrant la plus grande partie de son visage, cachant le fait qu'il n'avait plus de nez. Nez emporté par un éclat d'obus lors d'une bataille en 1915.
Gaston Julia était une gueule cassée comme Eugéne Criqui. Avec aussi, je le remarque, le point commun d'être né la même année en 1893.

Dans les articles Wikipédia, on peut voir une photo de Julia avec son masque noir.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Julia

Lorsque commence la Première Guerre mondiale, il est mobilisé et doit rejoindre le 2 août le 57e régiment d'infanterie|57e de ligne à Libourne puis, après cinq mois de formation, est envoyé comme sous-lieutenant d'infanterie sur le Chemin des Dames. Il est grièvement blessé au visage en janvier 1915 : il doit subir plusieurs opérations et ensuite porter en permanence un masque de cuir. Il épouse une de ses infirmières, Marianne Chausson (fille du compositeur Ernest Chausson), avec qui il a ensuite six enfants ; elle meurt en 1971.

https://en.wikipedia.org/wiki/Gaston_Julia

Julia was born in the Algerian town of Sidi Bel Abbes, at the time governed by the French. During his youth, he had an interest in mathematics and music. His studies were interrupted at the age of 21, when France became involved in World War I and Julia was conscripted to serve with the army. During an attack he suffered a severe injury, losing his nose. His many operations to remedy the situation were all unsuccessful, and for the rest of his life he resigned himself to wearing a leather strap around the area where his nose had been.

Toujours à propos des gueules cassées, voyez sur le site Rare Historical Photos cet article :

https://rarehistoricalphotos.com/anna-coleman-ladd-masks-1918/


Anna Coleman Ladd making masks worn by French soldiers with mutilated faces, 1918

Cordialement

Claude LE NOCHER 02/10/2017 06:27

Bonjour Philippe
Si mon propre grand-père fit partie des milliers de soldat gazés durant la 1ere Guerre Mondiale, je n'ai pas entendu parlé (ni connu) de "gueules cassées" dans mon entourage. Oui, il faut saluer la mémoire des inventeurs de prothèses, ainsi que des chirurgiens d'alors, qui redonnèrent visage humain à ces malheureux soldats. On doit aussi considérer que ces générations d'hommes était assurément plus "solides" moralement que les nôtres.
Amitiés.

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