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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 07:01

 

Retour sur un livre d’Emmanuelle Urien, paru chez Gallimard en 2007, La collecte des monstres. Certains recueils de nouvelles ressemblent à ces labyrinthes qui nous procurent une saine dose de frissons. Train fantôme ou galerie des horreurs, en y pénétrant, on se prépare à l’effet de surprise. Nous allons nous trouver face à des portraits d’inconnus, dans des situations imprévues. Par le biais de courtes scènes, vont nous apparaître des individus singuliers. Mais peut-être est-ce juste un miroir déformant qui les caricature, alors qu’ils sont proches de nous. Ils sont issus de la réalité, de faits de société médiatisés ou non, d’infos ne méritant que quelques lignes dans un journal, ou de notre mémoire collective. Décisions lâches ou erronées, et comportements empreints de bassesse sont si quotidiens. Sur cette base, en dix-huit textes, Emmanuelle Urien nous fait rencontrer quelques-uns de ces personnages. Un peu médiocres, un peu monstrueux ? Sans doute, puisque telle est la nature humaine. En voici une dizaine d’exemples…

URIEN-2007Guichetière à la RATP, Juliette est âgée de vingt-cinq ans. Espère-t-elle vraiment trouver le Prince Charmant en passant des petites annonces ? Juste les réponses ordinaires d’hommes sans ambition, ni fantaisie. Bien sûr, Juliette aussi ment un peu dans son annonce, mais il ne sont pas du tout excitants. Sauf peut-être ce type direct qui affirme Je suis l’homme qu’il vous faut

À la recherche d’un emploi, cette ex-chef de projets dans la communication est devenue championne des entretiens d’embauche. Elle triche légèrement autour de son CV, joue avec le recruteur, montre plus d’aisance que son amie Nathalie. Pourtant ça ne fonctionne jamais. Alors autant accepter n’importe quoi…

Il est long le chemin du retour, pour cet homme qui regagne l’île de Bréhat. Il s’interroge sur sa vie d’avant, sur ses futurs rapports avec Sophie. Ils formaient un couple vivant dans l’aisance, grâce aux parents de la jeune femme. Bien des choses ont changé ces dernières années, à cause des évènements. Ayant traversé bien des tourments, il a encore peur de l’avenir…

Lilas est une étudiante sans grandes ressources. Pour payer ses factures, elle a fini par se prostituer un peu, évitant de déborder sur le trottoir des pros. Les putes l’estiment bizarre, mais ne la jugent pas. Lilas s’est imposée des règles strictes, précautions lui évitant les mauvaises rencontres, les clients dangereux. L’hiver venu, elle est contrainte d’ignorer peu à peu ces règles salvatrices…

C’est parce qu’il ne supportait pas les regards dans son dos qu’il est devenu photographe. Grâce à son efficace agent, c’est même aujourd’hui un artiste de renom. Longtemps, il fait semblant d’apprécier cet univers mondain superficiel. Bientôt, une thérapie va le guérir de certaines obsessions…

Ce jeune homme sort de prison, regagne le quartier d’immeubles où vit sa famille. Coupable de complicité dans un trafic de drogue, aux yeux de tous. Il était pourtant bien moins coupable que ces dealers, qui continuent ouvertement à vendre leur produits chaque soir près du toboggan…

Drôle de couple au seuil d’une rupture définitive, là, dans cette voiture. Qu’a-t-il à lui reprocher ? Sa froideur, depuis le début. Elle est bien forcée d’admettre que son caractère solitaire n’a guère entraîné de tendresse ou d’attention à son égard. Une femme sans cœur, dont il s’éloigne sans regrets…

Pour le moment, il est employé au nettoyage dans un parc zoologique. Il se sent plus proche des babouins que du hautain personnel de ce zoo. À part Jean-Claude, comptable au destin pas plus brillant que le sien. Il a attribué le même prénom à un petit babouin maltraité par les autres…

Firmine rêvait de devenir star de cinéma. À dix-huit ans, elle a fuit sa famille et s’est dirigée vers la Côte d’Azur. Pas si facile d’être repérée par les gens du cinéma, à Saint-Tropez ou à Cannes. Néanmoins, son physique avantageux et sa candeur l’ont un peu aidée. Elle a couché avec beaucoup d’hommes riches, surtout riches de promesses. Car, à part quelques courtes répliques dans des films sans intérêt, elle ne fit jamais carrière. Elle s’est engluée dans son rêve. La notoriété va la rattraper quand même, un peu trop tard…

Dans le quartier des Roussettes, la solidarité n’est pas un vain mot. Quand on apprend que le petit Anatole est atteint d’une maladie orpheline, les habitants s’organisent pour aider les parents. Récolter des fonds en vue d’une intervention chirurgicale aux Etats-Unis, c’est assez lent et compliqué. Heureusement, M.Noël se met au service de cette cause. Comptable pointilleux de l’opération, il finit par être apprécié de tous. Pas plus que les parents éplorés, M.Noël ne tient à faire parler de lui. Il agit, voilà tout. Bientôt, la somme est réunie…

Huit autres textes complètent ce recueil, le troisième de l’auteur, publié en 2007. S’il n’est pas question de leur attribuer une étiquette polar, il s’agit néanmoins de contes cruels, voire de sujets criminels. En effet, la mort rôde dans beaucoup de ces textes, avec une possible issue fatale propre aux histoires noires. En virtuose de la nouvelle, Emmanuelle Urien joue subtilement avec des situations ordinaires (pour s’en convaincre, il suffit de lire l’histoire de divorce En toutes lettres). Aucun des personnages n’étant brillants ou admirables, l’humour se décline ici entre dérision et ironie. Les dénouements à chutes (apprécions la fin de Conduite accompagnée) suscitent aussi le sourire, teinté d’amertume parfois (voir Zone de silence). On savoure ces textes avec grand plaisir. Depuis, Emmanuelle Urien a publié d’autres nouvelles et un roman, Tu devrais voir quelquun (Gallimard, 2009).

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
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commentaires

cynic63 22/12/2010 08:58


Merci pour ta longue réponse, en tout cas! De mon côté, je n'ai pas de critères précisément définis pour me déterminer. Tout va être fonction de l'écriture, en fait. Par exemple, j'ai trouvé que
les différents prologues (on peut le voir comme ça car l'auteur donne dans la polyphonie) de "Noir océan" étaient réussis, que le parti-pris de Sam Millar dans "Redemption factory" fonctionnait
également très bien (certains ne sont pas d'accord mais qu'importe...Finalement, j'ai bien un critère très stable et qui ne varie jamais: Est-ce que l'auteur aurait pu dire mieux d'une manière
différente ce qu'il nous donne à lire? Existe-t-il une cohérence entre "fond" et "forme", pour le dire autrement? Je ne me base que là-dessus...
Après, on peut aussi considérer que le romancier qui joue avec les clichés, les figures imposées du polar (j'aime de moins en moins ce terme) et qui les détourne, les manipule pour nous donner
autre chose réussit son coup.
Un dernier truc car je ne veux pas squatter tes pages: J'ai, par exemple, peu apprécié "Le dernier souffle" de Denise Mina. Pourquoi? Tout simplement parce que l'écriture ne m'a rien fait
ressentir. Ce n'est pas mal écrit mais ça m'a ennuyé. Tout simplement. Tout bêtement, si j'ose dire


Claude LE NOCHER 22/12/2010 20:29



Salut Cynic,


T'inquiète, les échanges ne "squattent" pas mes pages, c'est au contraire très bien.


Quand on est lecteur de polars & romans noirs, se créent des critères insconscients - dont ceux que tu cites, justement. Les sensations à la lecture,
l'exploitation de l'intrigue et du contexte, les clichés ou caricatures qui ne sont pas forcément de mauvais aloi, la cohérence de l'ensemble récit/propos/personnages, l'aspect parfois un peu
trop "technique" (détais superflus)... Enfin, des trucs qu'on ne cherche pas à définir précisément (on n'est pas dans l'étude analytique), mais qui nous apparaissent. Un roman efficace et solide
peut nous séduire, ou pas. Un roman moins maîtrisé peut nous exciter, ou pas. Je ne déteste par les "scories", petites traces d'imperfections dans l'histoire, si je sens une sincérité du
propos.


Toutefois, mon premier critère, c'est le plaisir de lecture, tout bêtement. Si je sens une "envie d'écriture", si "l'intention de l'auteur" (principe qu'étudiaient
jadis les filières littéraires) me parait établie, et si l'histoire est bien pensée/bien racontée... que demander de plus ?


Finalement, je suis assez basique comme lecteur !


Amitiés. (on ne fait jamais trop long quand on partage une passion)


 



cynic63 21/12/2010 18:45


J'ai fait un lapsus: Peut-être que c'est moi qui trouve que la production polardeuse n'est pas très bonne depuis quelques temps...Déçu par les dernières Série Noire, écoeuré par les thrillers qui
squattent les espaces de librairie, je projette mes frustrations sur d'autres. Désolé Claude...


cynic63 21/12/2010 18:40


Je fais peut-être doublon mais "Court, noir et sans sucre", c'est un excellent recueil. Je crois qu'il est ressorti avec des textes supplémentaires. Production polardière mauvaise? Tiens, tiens, te
fendrais-tu d'un papier là-dessus? De mon côté, je viens de lire "Ils nous trahiront tous" de Scerbanenco et je vais m'attaquer à "Arche d'acier" de Wahlöö.
Amicalement


Claude LE NOCHER 21/12/2010 20:34



Je place ici ton message complémentaire qui suivait, pour une meilleure compréhension : "J'ai fait un lapsus: Peut-être que c'est moi qui trouve que la
production polardeuse n'est pas très bonne depuis quelques temps...Déçu par les dernières Série Noire, écoeuré par les thrillers qui squattent les espaces de librairie, je projette mes
frustrations sur d'autres."


Salut Cynic,


J'ai répondu : "production polar pléthorique" (qui ne me permet pas de lire certains livres achetés). Ce n'est pas que la production soit mauvaise, au contraire, il
y a de vraies "pépites" - y compris en rééditions, poches ou type "Noir Rétro" ou Scerbanenco chez Rivages. C'est plutôt que je suis partisan de la diversité, donc de présenter des talents très
variés. Donc, certains choix difficiles à faire ou certains ratages (j'ai failli passer à côté de David S.Khara, par exemple, qui est un bon).


J'avoue ne pas persister sur les romans qui ne m'accrochent pas, à tort ou à raison. Par exemple en me disant qu'une demie-douzaine de prologues / préambules /
introductions / préludes / entrées en matière / avant le début de l'histoire, c'est lassant pour tous les lecteurs. Ou que si l'on ne m'a pas présenté les héros avant la page 60, pas la peine
d'insister. C'est ce qu'on nomme "des critères".


Quant à faire des articles plus mordants, j'hésite en ce moment. Je ne peux pas tout dévoiler, mais j'ai les Gardiens du Polar aux fesses dès que je ne suis plus
dans la ligne officielle. Les étroits Mousquetaires du Roman Noir ne me ratent pas.


Comme je suis lâche, je proclame que "j'aime bien tout le monde".  Non, blague à part, j'essaie d'éviter les romans moins réussis.


Cela dit, j'ai déjà quelques titres de janvier 2011 intéressants. Sylvie Granotier (j'ai déjà chroniqué), Lauren Kelly (sans tarder) et quelques autres. Il est
vrai qu'on doit aller un peu plus loin que les éditeurs "labellisés" pour trouver ces polars plus originaux. Curiosité polardeuse ne saurait nuire, pas vrai ?


Amitiés.



Alain Emery 19/12/2010 18:35


J'ai lu et bien sûr apprécié ce recueil de nouvelles. Urien est une excellente nouvelliste (je n'ai pas lu son roman mais d'instinct je suis tenté d'ajouter qu'elle doit être une excellente
romancière...). C'est intelligent, d'une précision féroce. Tout ce que j'aime...


Claude LE NOCHER 19/12/2010 20:21



Salut Alain,


J'ai lu ton autre message, et j'ai hâte de faire le Tro Breizh avec tes textes.


Même s'il est pour moi plus difficile de chroniquer les recueils de nouvelles, j'adore en lire (tu le sais bien). La question n'est pas de les "présenter", mais
d'essayer d'en faire passer l'esprit. Selon moi, ton recueil "Divines antilopes" nous présente essentiellement des personnages dignes d'histoires qu'on retrouverait dans des romans noirs. C'est
aussi le cas d'Emmanuelle Urien (d'ailleurs référencée dans le Dictionnaire des Littératures Policières). Et de quelques autres, sans doute. Car sans "caractères" (y compris de losers), il n'y a
pas de personnages. Ce que j'aime dans les nouvelles, c'est la précision des images esquissées en peu de mot. Et c'est pour ça que vous êtes aussi de très bons romanciers.


Confidence : j'ai acheté ce livre en 2007, mais à cause de la production polardeuse pléthorique, je n'avais jamais eu le temps de l'apprécier. Le mal est réparé, et
je suis bien content de l'avoir lu.


Amitiés.



Schlabaya 19/12/2010 14:13


Un recueil que j'ai beaucoup apprécié, Emmanuelle Urien est une ariste à découvrir : romancière, nouvelliste, dramaturge, plasticienne, chanteuse...


Claude LE NOCHER 19/12/2010 15:49



Bonjour Schlabaya,


Je placerais "nouvelliste" en tout premier, car elle possède un véritable sens du texte court, cette précision qu'on aime dans les nouvelles. Artiste complète,
effectivement.


Par ailleurs, merci - car un des liens de votre site m'a permis de découvrir un ouvrage que je ne vais pas tarder à acquérir, et dont je parlerai ici...


Amitiés.



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