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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 05:44

 

Paris, décembre 1924. La jeune Camille Baulay est spécialiste des faits divers au Petit Journal. Cette journaliste ambitieuse et perspicace signe Oxy B. Son amante Blanche est l’épouse du député Théodore Dieuleveult, réactionnaire cachant mal son envie de devenir Ministre de l’Intérieur. SCHLESSER-2013La belle Camille ne dédaigne pas non plus l’amour avec les hommes. Mais pas ceux de son cercle d’amis huppés, ni son collègue Henri chargé de la publicité au journal. Blessé de guerre muni d’un pilon, ce dernier garde le sens de l’humour. La relation de Camille avec le commissaire Louis Gardel est autant filiale que professionnelle. Écoeuré par la récente guerre, aujourd’hui les meurtres civils qui constituent son ordinaire lui paraissent bien fade à côté du carnage à grande échelle. C’est grâce à lui que Camille obtient souvent l’exclusivité sur les meurtres dont il doit s’occuper.

Un meurtre est découvert rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, dans le Marais. La mise en scène apparaît singulière, comme s’inspirant du légendaire Fantômas. En réalité, Camille comprend bientôt que la référence est autre. C’est un tableau de Max Ernst, Au rendez-vous des amis, que suggère ce crime. Si Gardel collecte peu d’indices, Camille s’interroge sur ce mouvement Surréaliste qui commence à faire parler de lui. À Vaugirard, c’est l’artiste Dédé Sunbeam, sympathisant du groupe créé par André Breton, qui est le mieux capable de la renseigner. Lui aussi fait référence à Fantômas. Camille rencontre chez lui, à Eaubonne, l’écrivain Paul Eluard, ami de Max Ernst. Elle est encore loin de cerner l’esprit des Surréalistes, rejetant le conformisme, ne semblant pas opposés à l’idée criminelle.

C’est une femme, bourgeoise épouse d’un colonel, qui est la deuxième victime de ces crimes surréalistes. Par rapport au tableau de Max Ernst, elle symbolise Gala Eluard. Si Théodore Dieuleveult considère le mouvement d’André Breton comme politiquement dangereux, le publicitaire Henri a sa propre définition : L’erreur serait de considérer le crime comme un rébus, dont il faudrait découvrir la clé. Il n’y a pas de rébus, il n’y a pas de clé. Le crime est là, sa seule raison est d’exister. Le commissaire Gardel a interrogé quelques-uns des Surréalistes. Dont André Breton et Louis Aragon, dont la rivalité ironique est affichée. C’est à Montparnasse que Camille fait la connaissance de Robert Desnos. Il est lucide sur les inimitiés que s’attire Breton, en particulier de leur ami homo René Crevel, en marge du groupe. Ce dernier ferait un vague suspect.

Tandis que Desnos, adepte de l’hypnose aux images morbides, devient l’amant de Camille, un voyou est retrouvé assassiné rue de la Roquette, devant la prison. Troisième victime. Louis Gardel va finalement être écarté de l’affaire, au profit d’un incompétent. La police soupçonnera trop aisément deux activistes Allemands. Comme l’avait prévu Camille, il y a une quatrième victime, une femme. Un crime différent, peut-être. Le stylomine de la journaliste a été placé près du cadavre. En effet, Camille a de bonne raison de se sentir visée, cette fois. Son entourage aussi ? Elle ne peut se contenter de la formule de Robert Desnos : L’écriture automatique est une écriture sans sujet. Pourquoi un crime surréaliste ne serait-il pas un crime sans auteur ?

 

Pour qu’il s’agisse d’un authentique polar historique, étaler son érudition sur une époque est insuffisant. Un véritable roman d’enquête s’appuie sur le mystère, les indices, les suspicions et les péripéties. On avait déjà pu vérifier avec Mortelles voyelles (2010) que Gilles Schlesser maîtrise avec habileté les intrigues riches en suspense. Il le confirme grâce à cette histoire ou plane l’ombre de Fantômas, le génie du Mal créé par Souvestre et Allain. Il reconstitue à merveille le monde intellectuel de cette période, ici entre décembre 1924 et mai 1925. On va croiser, côtoyer, André Breton et les Surréalistes, y compris Jacques Prévert, et on citera le jeune Queneau. On fréquente également la bourgeoisie, autour d’un député aux certitudes ridicules.

On n’oublie pas les séquelles de la Grande Guerre qui reste dans les esprits, et dans la chair d’hommes tels que Gardel ou Henri. Pour certains tel Dédé Sunbeam, quelques meurtres à côté des vingt millions de morts de la guerre, c’est vraiment du pipi de chat de gouttière. Certes, on se perd un peu dans le feu d’artifice d’hypothèses imaginées par Camille. On comprend que l’ambiance d’alors s’y prête, dans ce Paris si pétillant, peuplé de personnages fort originaux, où s’installe la modernité (les voitures à chevaux s’y font rares). Un séduisant suspense historique, de très belle qualité.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Polar_2013
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Philippe 06/03/2013 06:25

Bonjour M. Le Nocher,

Souvestre et Allain, dans une aventure de Fantômas, décrivent comment il vole un bus et s'en sert pour défoncer un comptoir bancaire sur les Grands Boulevards. Ils ont annoncé sans forcément
prévoir l'ampleur qu'elle aurait plus tard cette technique de braquage qu'on appelle le casse à la voiture-bélier, qui consiste à défoncer l'entrée d'une agence bancaire ou autre établissement à
l'aide d'une voiture.
Ram-raiding en anglais.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Voiture-b%C3%A9lier

http://en.wikipedia.org/wiki/Ram-raiding

L'habitude a été prise, pour contrecarrer les braqueurs, d'installer un bollard devant l'entrée.

http://en.wikipedia.org/wiki/Bollard

On a en tête le poème de Robert Desnos, l'un des personnages du roman de Gilles Schlesser, sur Fantômas. J'ai oublié les paroles - faciles à retrouver sur Internet - , c'est le poème avec "
Fantômas, spectre aux yeux gris, qui étends ton ombre dans la nuit ".

Paul Eluard ! Lui et les Surréalistes ont notoirement écrit sur des affaires criminelles réelles, notamment les soeurs Papin ou Violette Nozière. On a pu dire que les Surréalistes avaient récupéré
ces affaires, en leur donnant des interprétations contestables, sociales ou psychanalytiques, souvent en extrapolant, en tirant par les cheveux.
Toujours est-il que nous avons ce beau poème d'Eluard sur Violette Nozière : " Violette rêvait de petits pains frais... Violette a rêvé de défaire, a défait l'affreux noeud gordien... "
Ou le poème qu'il consacra aux femmes tondues à la Libération, et que citera en 1969 le Président fraîchement élu Georges Pompidou, pour ne pas avoir à s'exprimer directement sur le fond de
l'affaire Gabrielle Russier, cette jeune femme professeur de lettres - comme lui-même l'avait été - qui venait de se suicider à la veille de son procès en appel pour avoir eu une liaison avec l'un
de ses élèves, mineur, en 1968.
" Comprenne qui pourra. Moi, mon remords, ce fut la malheureuse qui resta sur le pavé, la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être
aimés. C'est de l'Eluard. "

La plupart des tueurs de masse - mass-murderers - ne savent pas qu'ils illustrent un propos d'André Breton.
André Gide, parlant d'André Breton : " Il a osé écrire que la manifestation la plus éclatante du surréalisme consistait à descendre dans la rue, revolvers aux poings, et à tirer au hasard dans la
foule. "
( Second manifeste du surréalisme, 1928. )

Je crois qu'André Breton, dans Nadja ( 1933 ) ou est-ce un autre livre, décrit un épisode où il se promène sur une plage avec Nadja et ressent un malaise, un champ magnétique, et apprend plus tard
que cette plage a été une scène de crime. C'est un cas réel ( voir le Dictionnaire des assassins, de René Réouven, Denoël, 1974 et 1986 ) : en 1928, Michel Henriot, fils du procureur de la
République du coin, commet un meurtre sur cette plage de Normandie. Il échappe à la peine de mort, en partie du fait de la profession de son père.

L'auteur a peut-être choisi le nom du commissaire ami de Camille Baulay, Louis Gardel, en référence à l'écrivain contemporain qui porte ce nom, l'auteur de Fort Saganne ( film de 1984 d'Alain
Corneau, avec Gérard Depardieu, Sophie Marceau, Philippe Noiret, Catherine Deneuve ).

La prison de la Roquette, dans la rue du même nom, était l'un des endroits à Paris ou avaient lieu les exécutions capitales. Le matin de l'exécution, on dressait la guillotine sur deux pierres
plates dans la rue, près de l'entrée de la prison. Ces pierres sont toujours là, dit l'ouvrage " Paris, fais-nous peur " de Marc Lemonier ( Parigramme, 2010 ou 2011 ), également auteur de " Panique
à Paname " ( Parigramme, 1998 ) ou " Sur la piste de Fantômas " ( Hors-Collection, 2005 ).

" Le crime est là, c'est sa seule raison d'exister. "
Cette phrase refait penser à André Gide et à son roman " Les caves du Vatican " ( 1914 ) qui esquisse la notion d'acte gratuit, non motivé par l'argent, la passion ou même l'ennui. Lafcadio pousse
du train un homme pour qui il ne ressentait rien.
René Réouven écrit dans le livre précité " Quand Gide écrivit " Les caves du Vatican " il ne se doutait pas qu'il allait inspirer l'un des crimes les plus odieux du siècle. "
Il parle de l'affaire Leopold et Loeb - coïncidence ou pas, qui eut lieu en 1924, comme le roman de Gilles Schlesser - , ces deux étudiants en droit, fascinés par la théorie du surhomme (
Übermensch ) de Nietszche qu'ils pensaient démontrer en commettant le crime parfait ( ils ont assassiné le jeune Bobby Franks après l'avoir enlevé à la sortie de son école, crime ignoble à défaut
d'être parfait puisqu'ils ont été pris ).
On a pu écrire que Leopold et Loeb avaient inauguré le thrill murder ou murder for it.
Ce qui est illustré par cet échange verbal entre les enquêteurs, devant les auteurs d'un crime sauvage et sans mobile apparent, gratuit, et les auteurs : " Mais pourquoi ? " " Pourquoi pas ? "
( Entendu par exemple dans un épisode des Experts Las Vegas. )

Cordialement

Claude LE NOCHER 06/03/2013 06:38



Bonjour Philippe


L"extrait que vous citez d'André Breton (tirer dans la foule) figure évidemment dans ce roman. N'oublions jamais que la période reste à l'esprit révolutionnaire, et
que l'ultra-conformisme pouvait expliquer cette furie... en tout cas via l'écriture. Quant à Fantomas, les Surréalistes le célébrèrent effectivement tel le Héros parfait. Ce qu'il était
d'ailleurs, si l'on met de côté tout aspect moral. Vous connaissez assez bien cette époque pour savoir que la criminalité "cruelle" y est extrêmement présente.


L'affaire Gabrielle Russier donna lieu à un merveilleux film d'André Cayatte. Qui fut novellisé sous la signature de Pierre Duchesne. Un pseudo de Jean-Patrick
Manchette.


Amitiés.


 



Oncle Paul 04/03/2013 17:14

Bonjour Claude
Je suis en retard comme d'habitude, mais cela ne va pas m'empêcher de lire ce roman
Amitiés

Claude LE NOCHER 04/03/2013 17:45



Salut Paul


Un roman de forme classique, dont l'ambiance devrait te plaire, je crois.


Amitiés.



Max 04/03/2013 09:20

Salut Claude,
Cette Camille est-elle la grand-mère d'Oxymor Baulay, le héros de "Mortelles voyelles" ? Sûrement....
Un bouquin qui m'a l'air très prometteur. J'avais beaucoup aimé "Mortelles voyelles".
Amitiés,
Max

Claude LE NOCHER 04/03/2013 10:01



Bonjour Max


L'Entre-deux-guerres, période où les femmes (qui ont oeuvré à l'arrière en 1914-18) vont acquérir davantage de droits, bien logiquement. Encore faut-il des
personnages comme Camille pour qu'elles gagnent leur place, sans nul doute. Oui, une histoire qui tient toutes ses promesses. Encore ai-je omis de signalé que c'est un semi-poche, moins coûteux
que la moyenne donc (9 €). Peut-être une incitation supplémentaire à le découvrir ?


Amitiés.



Pierre FAVEROLLE 04/03/2013 06:29

Salut Claude, hasard des lectures, je le commence ce matin. Amitiés

Claude LE NOCHER 04/03/2013 06:42



Salut Pierre


Je peux te souhaiter "bonne lecture", car je suis sûr que tu vas passer un agréable moment.


Amitiés.



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