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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 07:12

 

Retour sur un livre très singulier de Joseph Bialot, La station Saint-Martin est fermée au public (Fayard, 2004). Évoquons d’abord le contexte…

Début mai 1945, des soldats américains sauvent la vie d’un déporté, véritable zombie agonisant sur les routes allemandes. L’inconnu ayant perdu la mémoire, ils le baptisent Alex. Le jeune homme amnésique est hospitalisé à Metz. Jeune veuve âgée de trente ans, l’infirmière Agnès veille tout particulièrement sur lui. Alex comprend et parle le français, mais son esprit occulte le passé. Le numéro matricule tatoué sur sa peau montre qu’il fut prisonnier à Auschwitz. Sans doute retrouverait-on son nom dans les archives nazies, mais la pagaille qui règne ne le permettra pas avant longtemps. Dans le même service neurologique, Alex fait la connaissance de la suicidaire Clotilde. Issue d’une famille de la bourgeoisie la plus réactionnaire, elle est la fille d’un officier qui fit les plus mauvais choix durant la guerre. Évoquer son défunt père adoré la rend hystérique.

10-BIALOT-2004Avec Agnès, Alex tente de sortir en ville, d’aller au cinéma. Mais c’est à l’hôpital, lieu protégé, qu’il trouve son élément. Le traitement sous narcose lui apporte des bribes de souvenirs. Il fut enfermé dans des camps français, à Gurs puis à Drancy, avant d’être envoyé avec tant d’autres en Pologne. Des images du camp de Majdanek s’imposent bientôt. Tel ce jour de représailles pour les nazis, où il faillit mourir par pendaison. Épargné par les circonstances ou un peu de chance. Il y eut aussi Freddy, médecin prisonnier tchèque aimant la langue française, qui le garda un temps à l’abri dans l’infirmerie. Aujourd’hui, après ces épreuves, Alex réalise qu’à la guerre on est seul, unique dans son courage, spécimen inimitable dans la peur qui taraude les tripes, (…) éternellement solitaire au royaume du chacun pour soi et Dieu pour personne.

Alex se souvient encore d’avoir fait partie de ces animaux humains voués à l’abattage, qu’on transféra finalement à Auschwitz Birkenau en cet été 1943. La survie y était plus infernale encore qu’à Majdanek. Sans l’intervention d’un autre prisonnier ayant quelque influence, il risqua de nouveau la mort. Quand fut décidée par les nazis l’évacuation des camps, commença pour beaucoup de ces déportés une errance chaotique… En juin, Alex rejoint Agnès à Paris, où il va loger chez elle, dans le 13e. Entre restrictions, haine des collabos, attente du retour des prisonniers de guerre, le climat est loin d’être apaisé dans la capitale. Boulevard Raspail, Alex rôde autour de l’hôtel Lutétia où chacun raconte son expérience, attendant les bus rapatriant les survivants. Avec Agnès, ils forment un couple artificiel, tant qu’Alex ne retrouve pas son identité…

L’originalité de ce récit vient sûrement du fait qu’on ne peut pas lui attribuer une étiquette. En effet, si le texte s’inspire d’une histoire vraie, ce n’est pas celle de l’auteur. Ses propres souvenirs de déporté, Joseph Bialot les raconta dans C’est en hiver que les jours rallongent (Seuil, 2002), récompensé par plusieurs Prix. Ici, il s’agit d’une œuvre hybride entre témoignage et fiction. Cette forme littéraire apporte un certain recul par rapport au scènes retracées. Aucun esprit de vengeance n’anime Alex qui, simplement, fouille dans les méandres de sa mémoire défaillante. Néanmoins, on retrouve l’ironie de l’auteur à travers quelques notules, parfois mordante quand il évoque les médiocres collabos : L’Allemand avait transformé en surhommes des malfrats et de ratés, des délirants et des fanatiques, des ambitieux sans scrupules, les perpétuels redoublants aux amours loupés, en fait la foule immense de ceux qui n’arrivaient pas à se situer dans une vie où ils végétaient cahin-caha… Si les polars et autres romans de Joseph Bialot (Grand Prix de Littérature policière 1978) sont fort agréables à lire, celui-ci est un des plus insolites, à redécouvrir.

 

Dans un genre bien plus léger, Joseph Bialot s’est amusé à parodier le roman de Charles Williams Fantasia chez les ploucs en 2006 dans son roman La java des bouseux (Éd.La Branche, coll.Suite Noire).

10-BIALOT-2006Le petit Rémy vit à New York avec son père, Bobby Mac Moch. Ces derniers temps, le climat devient contrariant pour P’pa. Le proprio exige ses loyers, les champs de courses sont mal fréquentés, des dames charitables veulent séparer père et fils. Et puis, le meurtre d’un caïd mafieux cause une sorte de guerre des gangs. Mieux vaut filer vers l’Ouest des westerns. Issu d’une famille compliquée, P’pa a justement son frère Lewis qui habite là-bas, au pays des Indiens. L’oncle Lou est surveillé par des astronomes, les shérifs-adjoints, qui imaginent qu’il ferait du trafic de farine de Medellin. Alors que la farine, elle ne sert qu’aux gâteaux de tante Polly.

Le tournage d’un western crée de l’agitation autour de la ferme de Lou. C’est sûrement un peu de la faute de leur frère, le révérend Elton Ike Mac Moch. Rémy, son père et Lou, rencontrent une “fée” nommée Lucia. Elle vient aussi de New York. Elle campe sur les terres de Lou, avec Cellini qui veille paternellement sur elle. Lou négocie quelques formalités financières avec le protecteur de Lucia. Il lui signale qu’un duo en Land-Rover cherche des fugueuses dans le secteur. Ces bienfaiteurs de la jeunesse, Cellini va leur parler. Il doit finalement les refroidir. Lou, Bobby et Cellini pensent que d’autres malfaisants venus de la ville rôdent par ici. Le shérif de Funny Junction trouve des morceaux de cadavres. Logique, il croit que ça vient du western en tournage. Harrisson Opell, le réalisateur, risque des ennuis, mais ça s’arrange. D’ailleurs, une grande fête est organisée à la ferme de Lou. Les gâteaux de tante Polly se vendent bien, peut-être parce qu’elle a utilisé la farine spéciale de Cellini…

Une version du roman de Charles Williams revue et actualisée par Joseph Bialot qui s’amuse, non pas à parodier, mais à détourner le classique roman noir. Les gangs mafieux sont ridicules à souhait, le western est absolument délirant, et les bouseux s’avèrent plus futés que jamais. Sans oublier des dialogues gratinés, du genre : Avec les nouvelles gélules, pommades, méthodes chirurgicales, on vous transforme n’importe quel tas en top. Et des tops, on en trouve des tas, maintenant. Le progrès, mon frère, le progrès. Un roman débridé qui nous offre un pur moment de plaisir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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commentaires

Serge 31 29/12/2010 07:09


Salut Claude. Joseph Bialot est un grand Monsieur qui, tant dans sa vie d'homme que d'écrivain, force le respect et l'admiration. Ceux qui ne le connaissent pas encore ont aussi l'opportunité de
découvrir en Folio ce mois-ci une Série Noire publiée en 1990, "La nuit du souvenir", qui ravive aussi le spectre de la déportation. Et où l'on trouve en exergue ces magnifiques phrases de Blaise
Cendrars: " La sérénité ne peut être atteinte que par un esprit désespéré. Et pour être désespéré, il faut avoir beaucoup aimé et aimer encore le monde." Bialot n'en pense, donc n'en écrit pas
moins...
Pour "Suite Noire", JB himself, il y a une paire de mois sur la liste 813, annonçait la collection en sommeil... Celui-ce se prolongeant, j'espère que la frontière du coma n'est pas atteinte...
J'en profite, très cher Claude, pour te souhaiter une bonne fin d'année et t'adresser tous mes voeux pour 2011. Dans mes résolutions (catégorie facile!) pour cette année qui s'annonce, sache qu'il
y a celle de lire encore et toujours avec assiduité et délectation tes chroniques, havres et refuges dans une vie parfois trop mouvementée. Très sincères et vives amitiés.


Claude LE NOCHER 29/12/2010 07:28



Salut Serge...


D'abord, merci pour Pierre - qui aura sa réponse : la collection "Suite Noire" est en sommeil.


Quant à Joseph Bialot, la force du personnage et la qualité de ses romans nous incitent effectivement au respect sincère. Si j'ai choisi d'évoquer "La station
Saint-Martin..." (que j'ai relu pour l'occasion), c'est que ce livre très particulier, non polar, me semble exprimer quelque chose du caractère même de Bialot, un truc indéfinissable bien
sûr. Bialot, à lire et à relire, surtout s'il revient en Folio.


Bonne Année 2011 aussi à toi et à tes proches, cher Serge ! Merci de ta fidélité, ça fait chaud au coeur. Mes chroniques, mes infos, n'ont d'autre ambition que de
partager - avec ceux qui sont dans un même esprit - des plaisirs et des découvertes, des lectures et une passion. Suggérer, proposer, conseiller peut-être, rien de moins, rien de plus. Oui, lire
est notre refuge face au monde parfois ou souvent agressif, un havre de bonheur qui nous isole un temps des tracas de la vie.


Amitiés - tout autant sincères et vives.



Pierre FAVEROLLE 28/12/2010 08:07


Salut Claude. J'ai du lire 2 livres de M.Bialot, dont La java des bouseux (puisque j'ai lu tous les Suite Noire). Je dois dire que je n'ai rien compris ni à son humour, ni à son histoire. Un peu
trop de digressions basées sur de bons jeux de mots et cela m'a rebuté. Pas mon style ? Il faut dire que La java des bouseux est "spécial". Au fait, aurais tu des nouvelles de Suite Noire, car
j'attends les volumes 37 et 38. Amitiés


Claude LE NOCHER 28/12/2010 09:06



Salut Pierre,


Sur "La java des bouseux", j'ai beaucoup aimé cette version décalée de "Fantasia chez les ploucs". Effectivement, si l'on n'a pas été marqué par le roman de Charles
Williams, celui de Joseph Bialot n'a pas la même portée.


Anecdote perso. J'ai eu le bonheur et la chance (merci J.B.Pouy) de pouvoir discuter un peu avec cet auteur, en juillet 2007. Outre son oeuvre, il fut question
de roman populaire et d'argot(s). Il regrettait que les évolutions du langage gomment le traditionnel "parler populaire". Bien que souffrant, il conservait un enthousiasme qui faisait plaisir à
voir. Grand souvenir, sacré personnage !


J'ai un peu perdu de vue les dernières productions de Suite Noire. Bien que m'intéressant aux Québécois, j'ai même raté celui de Luc Baranger "Au pas des raquettes"
(joli jeu de mots : au ras des pâquerettes).  Va falloir que je jette un oeil à ça...


Amitiés.



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