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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 06:33

 

Paru chez Seuil à l’automne, La demeure éternelle de William Gay fait partie des excellents romans de l’année 2012.

Mormon Springs est un vallon rural dans le Tennessee. En cette fin d’été 1943, on y trouve juste quelques maisons. Celle de Mme Winer et de son fils Nathan, dix-sept ans. Voilà dix ans que M.Winer, artisan local, a déserté leur domicile. GAY-2012Selon son épouse, il les a quittés, mais sa disparition a une autre cause. Ces temps-ci, Nathan est employé par M.Weiss, éleveur de volailles qui se flatte souvent d’avoir connu un passé glorieux. Pas loin de chez les Winer, il y a la maison de William Tell Oliver, vieux bonhomme qui finit là paisiblement une vie assez sombre, non sans observer le voisinage. En face de chez lui, c’est la propriété d’Hovington et de son épouse Pearl. En réalité, le véritable maître des lieux est désormais Dallas Hardin. Le pauvre Hovington étant souffrant, Hardin a transformé la maison en tripot, cabaret ou bordel, propice à tous les trafics et autres méfaits. Pearl et sa fille Amber Rose sont, en quelque sorte, à son service.

Dans la contrée, le trop débonnaire shérif Bellwether ne fait guère régner la loi. Si Hardin risque des ennuis, l’adjoint corrompu du shérif ne tarde jamais à l’avertir. On ne le poursuivra pas pour ses ventes illicites d’alcool, ni pour l’incendie dont a été victime la veuve Bledsoe, ni pour le vol d’un cheval appartenant à Blalock. L’époque où les cagoules blanches imposaient une violente justice expéditive est quasi-terminée. Un commando tentera bien d’attaquer la maison d’Hardin, mais ce sera un échec. Le jeune Winer reste ami avec Clifford Hodges, qu’on surnomme Grande-Gueule. Un bon à rien, vivant plutôt de rapines que de travail, traînant sur les routes du coin dans sa bagnole, qui a des ennuis avec sa femme. Au décès de Mme Weiss, son mari abandonne l’élevage de poulets, laissant Nathan Winer sans emploi. Il est préférable que le jeune homme aille cueillir des herbes dans les collines avec M.Oliver, au lieu de fréquenter Grande-Gueule Hodges.

Hardin engage Winer pour construire un nouveau bâtiment, près de la maison. Un chantier bien payé, dont le jeune homme va devoir finalement se charger seul. Un canif ayant appartenu à son père, une ancienne installation à alambic, pourraient lui donner des indices sur la disparition de M.Winer, dix ans plus tôt. Pourtant, c’est certainement M.Olivier qui possède la principale preuve. Sa mère s’étant amourachée d’un soi-disant voyageur de commerce qui les endette, la rupture est inévitable entre Nathan et Mme Winer. Le jeune homme renoue avec son copain Bille-de-pied Chessor, tandis que Hodges continue ses vagabondages incertains, allant jusqu’à agresser son ex-femme. Le jeu de séduction qui s’est amorcé entre Winer et Amber Rose se transforme en relation intime. Maître de la situation et se son entourage, Hardin parait encore l’être. Pour combien de temps ?…

 

Le thème n’est pas neuf, puisqu’il s’agit d’une chronique de l’Amérique profonde, ici dans les années 1940. Pourtant, ce roman s’avère fascinant si l’on ajuste notre lecture à son rythme. Probablement parce que tout n’est pas donné au lecteur. Le contexte et les décors sont clairement esquissés, mais laissent jouer notre imagination. Les dialogues sans tirets ni guillemets obligent à mieux écouter, à suivre de près les échanges. La profondeur des personnages se mérite, car elle se précise en cours de récit. C’est seulement page 120 qu’on nous dit : Hardin vivait dans un monde qu’il manipulait au jour le jour, on ne savait jamais à quel moment un renseignement pourrait se révéler utile. La vie était un puzzle qu’un inconnu avait dispersé d’un coup de pied le jour de sa naissance, et il n’avait pas fini de le reconstituer, une pièce à la fois, la tournant entre ses doigts pour voir où elle s’imbriquait avec le reste.

Bien sûr, on peut y voir une énième parabole du Bien contre le Mal, celui-ci étant incarné par le cynique Hardin. Néanmoins, ceux qui vont l’affronter ne sont pas de doux agneaux. William Tell Oliver est un vieil homme encore plein de ressources, moins blasé qu’il y parait. Le jeune Winer n’est pas si candide, si naïf. Il y a de la rudesse et du bon sens en lui, une capacité de décider ce qu’il est nécessaire de faire ou non. Il a plus de maturité que son ami Hodges qui, lui, exprime toute la dérision d’une vie de médiocre, coutumier des choix perdants.

Nous ne sommes pas dans un roman noir criminel, où la violence serait féroce, spectaculaire, omniprésente. Toutes les nuances de l’histoire, il faut prendre le temps de les savourer, oui. C’est ce qui crée cette ambiance psychologique pleine de justesse, avec des gens ordinaires dans le quotidien de cette année-là (celle où naquit l’auteur). La demeure éternelle fut le premier roman écrit par William Gay, décédé en février 2012. Traduit en France avant celui-ci, son troisième titre (La mort au crépuscule) a été récompensé par le Grand prix de Littérature policière 2010. Aucun doute, William Gay avait l’étoffe d’un grand romancier.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
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commentaires

Oncle Paul 16/12/2012 14:21

Ouais , mais c'est pas gai ton histoire de demeure éternelle, et tu aurais dû nous la chroniquer pour le Jour des morts plutôt qu'en introduction à Noël !
Quant au rythme lent, c'est un peu la signature du rythme des ruraux qui prennent leur temps pour apprécier justement le temps qui passe, qui mâchent longuement leur bouchée de pain, au contraire
des citadins qui se bousculent comme des billes de flipper. Mais c'est une image idéale des romans, une idée reçue, car j'ai connu des paysans qui lapaient leur soupe en trente secondes.
Alors prendre le temps de savourer oui, je suis d'accord
avec toi, car tout ce fait trop vite aujourd'hui
Amitiés

Claude LE NOCHER 16/12/2012 16:31



Salut Paul


 Comme dit Bruno, ce livre est de ceux qu'on peut (s')offrir à Noël (plutôt qu'à la Toussaint).


Il y a quelques années (je suis sûr que tu t'en souviens), certains avaient décrété que le roman noir était uniquement urbain, qu'un polar n'avait de sens que dans
la ville, ce qui lui accordait un rythme et une violence citadine témoignant de notre époque. Oubliant que l'affaire Dominici et autres crimes campagnards étaient aussi
sanglants que bon nombre de meurtres urbains. Que ces romans se passent en France ou ailleurs, ces ambiances rurales sont souvent très fortes, comme ici. Je n'ai d'ailleurs pas vraiment parlé de
"lenteur", c'est plutôt d'un tempo "sans précipitation inutile", et c'est vachement agréable !


Amitiés.


 



Lystig 16/12/2012 10:08

lent... comme un polar scandinave ?
oh oh oh !!!

Claude LE NOCHER 16/12/2012 11:17



Bonjour Lystig


"On dirait le Sud, le temps dure longtemps..." conviendrait mieux. Ce n'est pas un roman si lent, mais qui observe les choses et les gens en prenant son temps, dans
la première partie du moins. Un tempo dans lequel il est plutôt agréable de s'installer comme lecteur.


Amitiés.



La petite souris 16/12/2012 08:03

voilà un auteur dont on regrette qu'il ait disparu trop tôt ! celui ci fait parmi les bouquins que j'ai commandé au Père Noël ! ( et il a interêt à me l'amener sinon je mets un contrat sur sa
tête!) AMitiés

Claude LE NOCHER 16/12/2012 11:12



Saut Bruno


Je l'avais mis de côté, sentant que ce roman-là avait des chances de me plaire. Je ne sais pas si je l'aurais placé dans mes 12 meilleurs polars 2012, mais il n'en
aurait pas été loin.


Amitiés.



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