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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 04:55

Sarah Lemire est âgée de trente-cinq ans. Voilà une quinzaine d’années qu’elle pratique le sport automobile de haut niveau. C’est plus qu’une passion : “Quand elle accélère, ce n’est pas la voiture mais tout son organisme qui répond.” Elle dispute ce jour-là la dernière étape du Rallye de Monte-Carlo. Ayant une revanche à prendre, elle se montre offensive. Peut-être à l’excès, car elle est victime d’une dramatique sortie de route. Durant les deux à trois mois suivant, elle reste un temps dans le coma, avant de revenir à la vie. Son état nécessite de longs soins, et le soutien moral de son frère complice, Nathan. Malgré tout, Sarah est devenue paraplégique, craignant fort que cette situation soit définitive.

Nathan l’a conduite à Chanteval, en Auvergne, à 1400 mètres d’altitude, dans un Centre médical de réadaptation pour des patients en grande difficulté. "L’Herbe bleue" ne diffère guère d’autres établissements de soins, des bâtiments propres et sobres, avec un plateau technique et un parc. Une entrée dans l’inconnu pour Sarah, que son immobilité rend peu optimiste. Espérer une improbable guérison, ou décider d’en finir ? Elle est consciente que ce monde où elle pénètre, c’est celui de la survie provisoire. Le personnel d’encadrement lui parle d’aller vers une autonomie, d’envisager sa réinsertion. Des notions trop vagues, dans son cas. Toutefois, les infirmiers Alexandre et Deborah lui apparaissent compréhensifs.

Sarah partage sa chambre avec Clémence Audiberti, une jeune femme dont la fragilité se devine aisément. Elle a un fils en bas âge, Mathieu, dont sa mère s’occupe. Clémence possède un certain talent pour la peinture. Parmi les patients insolites, il y a aussi Louane, dix-sept ans. Elle fait preuve d’un caractère cash, souhaitant donner à sa vie une intensité excitante. Louane évoque une sorte de mystère concernant la chambre 34, celle de Sarah et Clémence. Une ex-patiente, Isabelle Lefort, aurait subitement disparu. Dans un cercle exacerbé tel que ce Centre, les ragots et les rumeurs prennent vite une sale tournure. D’autant qu’ils sont coupés de l’extérieur, se situant dans une zone blanche téléphonique.

Pour récupérer des forces, Sarah pratique le volley. Le kiné voudrait certainement qu’elle fasse davantage de sport. Par ailleurs, peu de chances que la jeune femme s’entende avec la psy. S’accepter, facile à dire ! Sarah n’est pas insensible aux "effleurements" que lui prodigue Alexandre. Elle a remarqué une porte interdite. Même si le médecin dirigeant l’établissement lui montre que c’est un banal débarras, Sarah reste circonspecte. Doit-elle se concentrer sur un retour à la normale, son père acceptant de l’accueillir ? Quand Clémence disparaît, comme en son temps Isabelle Lefort, elle transmet son inquiétude à Alexandre. Mais de vagues investigations de la gendarmerie seraient probablement insuffisantes…

Elsa Marpeau : Les corps brisés (Série Noire, 2017)

Sarah essaie de photographier mentalement les lieux. Quelque chose close, mais elle ignore quoi. Des murs en crépi. Un parquet en bois clair, recouvert d’un tapis. Étrange de protéger comme Fort Knox une pièce remplie de vieux cartons. Sarah tente de rassembler ses pensées. Elle se concentre. Ferme les yeux. Revoit la pièce. La sensation de fausse note persiste. Puis, elle finit par comprendre. Le crépi crasseux, les cartons entassés. Le tapis immaculé, sans un grain de poussière. L’odeur de détergent. Quelqu’un a tout récemment nettoyé le sol, mais n’a pas pris la peine de frotter les murs. Quelle odeur a-t-on voulu couvrir ? Et quelles traces ont-elles été effacées du parquet ? En tout cas, le tapis vient d’être acheté ou du moins il est utilisé pour la première fois.

Peut-être qu’il est bon de souligner qu’il ne s’agit pas d’un roman d’enquête policière, dont le but serait d’identifier le coupable et ses motivations. Néanmoins, l’intrigue cultive une ambiance de mystère, d’oppressantes incertitudes. Dans un lieu clos et carrément isolé, dont les résidents – souvent mal suivis par leurs proches – sont supposés peu aptes à se défendre, tant de choses peuvent se produire. Aussi sérieux soient-ils, ces centres ne sont pas exactement paradisiaques, plus sûrement un purgatoire, éventuellement un enfer. Tels sont les "paliers" que connaîtra Sarah, l’héroïne de cette histoire. Le volontarisme ne suffit pas toujours à surmonter un pernicieux péril.

Au-delà de l’aspect potentiellement criminel, le but d’Elsa Marpeau est de faire partager le malaise qu’engendre l’état de santé de Sarah. D’une part, il y a ce handicap inattendu, suite à un accident de voiture en course. Personne n’est préparé à cela. Il lui arrive de s’évader par l’esprit, se souvenant d’images heureuses, mais il en faut bien plus. D’autre part, l’univers médicalisé – aussi attentifs que soient les soignants – n’est pas "naturel" pour les patients. Et ceux-ci ont parfois le sentiment d’être mal écoutés, mal compris, par des gens trop professionnels pour afficher une compassion. Pour le reste, évidemment, c’est rarement entre malades que l’on peut se remonter le moral.

L’atout majeur de ce roman noir, c’est le climat trouble dans lequel évolue Sarah, auquel s’ajoute de malsaines disparitions. Une "Série Noire" actuelle fort convaincante.

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 04:55

Le romancier Jean-Pierre Bathany est décédé d'un infarctus en ce mois de mai 2017, à l’âge de soixante-dix ans. Originaire de la Presqu’île de Crozon (Finistère), il habitait Nantes. Il a d’abord publié ses romans aux Éditions Alain Bargain (2005-2008) : Camaret au vitriol, Double je nantais, Été show à la Baule, La veuve noire de Pornic, Maudit blues à Nantes. Chez le même éditeur, il publia la série INRI (2010-2011) : Requiem au lac de Grandlieu, Le Cercle de Nantes, Illuminatis nantais. Puis, aux Éditions Sixto, il fut le scénariste de la bande dessinée "L’ange noir" (2011 - dessins de Jérôme Mathé) et l'auteur des romans "Double Je" (2015) et "L'homme de la pluie" (2016). Petit hommage à travers trois de ses titres.

Camaret au vitriol (Éd.Alain Bargain, 2005)

Un vieux pêcheur a fait une chute mortelle à la pointe du Grand Goin, à Camaret. Étonnant, car il connaissait bien les lieux. La mort d’un clerc de notaire passe pour un suicide. Pourtant, il a été assassiné. Le maire de Camaret a reçu plusieurs lettres anonymes. Interiora Terrae Lapidem, dit l’énigmatique message. Pierre, le maire, ne souhaite pas divulguer cette info. Il demande à son ami parisien Thomas de Rosmadec, écrivain criminologue, de venir mener une enquête discrète. Dans le train, Thomas rencontre Ali, orphelin Noir âgé de dix ans. Rebaptisé Alain à sa demande, l’enfant l’accompagne à Camaret. Si on le trouve plutôt attachant, le gamin commet bon nombre de bêtises.

Parmi les récents décès sur la commune, Thomas envisage un point commun pour cinq d’entre eux. Ceux-ci semblaient de près ou de loin concernés par le discutable terrain de golf local. Peu à peu, la série criminelle se confirme. Thomas note le cycle lunaire de ces morts, présageant un prochain meurtre. Avec le curé, Thomas tente de décrypter le message en latin. La phrase étant incomplète, sa symbolique reste obscure. Un ami moine évoque une possible formule d’alchimie. Un retraité érudit saurait les aider, mais le curé s’en méfie. Un nouvel accident douteux se produit. La sixième victime est un ex-pompier devenu ivrogne. Thomas lit la même phrase latine sur la tombe d’une femme. Parmi les habitants installés ici depuis quelques années, on peut en suspecter plusieurs d’être l’ex-compagnon de la défunte. Le petit Alain aura son rôle à jouer pour contrer sa vengeance…

Hommage à Jean-Pierre Bathany, qui avait 70 ans

La veuve noire de Pornic (Éd.Alain Bargain, 2008)

À Nantes, Laurent Choiseul et Rose Delaunay sont étudiants et amis. Outre leur discipline scientifique, ils ont un triste point commun. Orphelin de père et de mère, Laurent a été élevé par sa tante Diane. Le père de Rose est mort voilà longtemps dans un accident de voiture. Alice, sa mère, habite maintenant Pornic, avec le paisible Philippe. D’un caractère affirmé, Rose s’entend mal avec Alice. La jeune fille pense garder un contact mental avec son défunt père. Quant à Diane, elle s’est toujours montrée imprécise sur le décès des parents de Laurent. L’ambiance est tendue lors du séjour de Rose dans la villa d’Alice et Philippe à Pornic. L’étudiante supporte aussi très mal Lucien Fouchet et sa femme, voisins d’Alice. Rose s’oppose aux opinions politiques de Fouchet. Invité par son amie, Laurent évite de prendre parti. Tout comme Philippe, qui s’exprime généralement peu. Celui-ci est retrouvé mort peu après, victime d’une chute dans les environs.

L’enquête des gendarmes doit déterminer les faits avec plus de précision. Daniel Chaussoy se présente comme un ami de Philippe, dont il vient d’apprendre le décès. Son comportement reste douteux ; il pose des questions, se dérobant sur sa relation avec le défunt. Malgré tout, Alice l’invite chez elle. Rose pense que c’est lui qui tente de fouiller la villa durant la nuit suivante. L’étudiante se demande aussi pourquoi sa mère n’a pas parlé aux gendarmes de la lettre inquiétante reçue par Philippe. Beaucoup d’interrogations sans réponses trottent dans la tête de Rose, qui rentre à Nantes. Alice reste seule à la villa, dans une angoissante solitude. Quant on la retrouve morte, les gendarmes pensent à un suicide par abus de somnifères. C’est une mise en scène, car elle a été agressée. Rose, qui ne croit pas au suicide, s’installe à Pornic. Par une nuit venteuse, des ombres s’introduisent dans la maison…

L’homme sous la pluie (Éd.Sixto, coll. Le Cercle, 2016)

Portant éternellement une parka de cuir et un bonnet de laine, mal rasé, Tom Harouys n’a pas l’allure de sa fonction. Il est commandant de police dans l’agglomération nantaise. S’il a une amie, Harouys préfère cohabiter avec son chat, aussi exigeant et ingérable soit-il. En mauvaise santé, il néglige ses douleurs. Depuis une récente affaire, qui l’a opposé à un médiocre dealer prénommé Freddy, il pense que sa hiérarchie veut l’écarter au profit d’un collègue plus servile. Harouys est assisté par son jeune collègue Delorme, nettement moins chevronné que lui. Un crime sanglant a été commis dans une ferme rénovée des environs. La victime, un homme âgé, habitait seul dans cette maison isolée. Selon le voisin qui a alerté la police, il était peu liant, pas causant.

C’est le juge Beauger, peu sympathique avec ses idéaux passéistes, qui traite le dossier. Harouys n’échangera qu’un minimum d’informations avec lui. Le policier retourne sur les lieux du meurtre, cherchant aux alentours d’éventuelles traces de l’assassin. Il en a laissé alors qu’il surveillait la maison louée depuis deux ans par sa cible. La victime poignardée se nomme Bernard Fresnel. Du moins est-ce le nom sur sa carte d’identité, en version cartonnée ancienne, plutôt facile à falsifier. En parallèle, Harouys continue à faire pression sur le dealer Freddy, hospitalisé. Ce minable est mêlé à une embrouille, dont il n’est certainement pas l’instigateur. Le policier n’éprouve aucun scrupule à le secouer, afin qu’il avoue ce qu’il sait. Tant pis si Freddy est ainsi en danger.

Vérification faite, la victime disposait en effet de faux papiers. Reste à savoir qui était le vrai Fresnel, dont il a usurpé l’identité. Faut-il imaginer qu’il a éliminé celui dont il a pris le nom ? Voilà quelques temps, le soi-disant Fresnel fut l’objet d’une plainte, suite à une altercation lors d’un accrochage en voiture. Le juge en charge de l’affaire ne voit là qu’un litige de base, dû à une incivilité courante. Harouys explore la maison du prétendu Fresnel. En fouinant, le policier découvre une vieille photographie et, surtout, des documents bien cachés. Ils concernent un épisode de notre Histoire remontant au tout début des années 1960. Le faux Fresnel et ses deux amis, sur la fameuse photo, avaient un passé douteux, peut-être criminel…

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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 04:55

Elvis Presley était ce chanteur américain qui interpréta entre autres la ritournelle italienne "O sole moi", rebaptisée "It’s now or never". Un rockeur tendance mandoline et guimauve, décédé il y a quarante ans, dont votre grand-mère était amoureuse. Aux États-Unis, on compte des centaines de sosies du King, le surnom de la star, version jeune Apollon ou quadra empâté. En Belgique aussi, ils ont un simili-Presley, qui présente des spectacles sous le nom d’Elvis Cadillac. Il ne ressemble que vaguement à l’artiste, plutôt admirateur que sosie. Avec sa chienne Priscilla, du nom de la compagne de Presley, et sa Cadillac rose, ça peut faire illusion. Il interprète avec conviction les succès du King, le plus souvent dans de petites salles, devant un public clairsemé de nostalgiques d’un âge avancé.

C’est ainsi qu’il va prochainement se produire du côté de Chimay, en Wallonie, ville plus connue pour sa bière que pour son fan-club d’Elvis Presley. Il donnera son spectacle au Rossignol guilleret, un "home" pour retraités déliquescents. Il en a profité pour louer une maison dans les environs, afin de prendre quelques jours de repos avant le show. D’une nature solitaire, Elvis Cadillac n’apprécie pas vraiment que la grassouillette majorette qu’il a embarquée s’incruste auprès de lui. Il préfère les amours jetables au romantisme de pacotille avec le premier boudin venu. D’autant qu’elle se prénomme Rita, ce qui ne fait pas du tout classieux. Que l’on se rassure, l’intruse envahissante se fera vite occire. Si Elvis Cadillac n’y est pour rien, il n’hérite pas moins du cadavre de la majorette dodue.

Rita remplace, en quelque sorte, un précédent corps tout aussi refroidi, que la Cadillac d’Elvis avait heurté alors que le chanteur se sentait "lonesome tonight". C’était celui d’une ancienne célébrité de la télé, interné au "home" du Rossignol. Il venait d’être maltraité par un duo de gugusses, Mickey et Spéculoos, qui le croyaient richissime. Pour ces deux-là, l’embrouille continuera à cause du couple René et Jocelyne Crabaud, aussi nazes qu’eux. Deux belles paires de crétins, donc. Bon, revenons à nos "caricoles", à défaut de moutons. Car le chemin d’Elvis Cadillac va croiser celui d’une certaine Mémé Cornemuse. Dans son food-truck, en attendant le philosophe Jean-Claude Van Damme, elle vend justement des "caricoles" (spécialité culinaire belge) et des pipes (autre spécialité, mais bucco-génitale).

Faut-il rappeler qu’à tous points de vue, Mémé Cornemuse c’est plus sûrement Sophie Marteau que Sophie Marceau. C’est pas qu’elle soit chtarbée, mais il ne faut grand-chose pour qu’elle s’excite, et qu’elle révolutionne tout autour elle. Si elle entre en contact avec un minable comme Mickey, voilà des partenaires faits pour s’entendre. Par ailleurs, Elvis Cadillac va encore faire la connaissance de Marc, un artiste atypique pratiquant l’art brut, obsédé par sa muse disparue, Lou. Ne pas trop chercher à savoir si la belle est toujours de ce monde, finit par comprendre Elvis Cadillac. Tant que ces mésaventures ne font pas d’ombre à sa "carrière", tout va bien…

Nadine Monfils : Ice cream et châtiments (Fleuve Éditions, 2017)

L’intérieur du home aurait miné le moral au plus guilleret des rossignols. Les murs de couleur pisseuse s’harmonisaient au poil avec l’odeur âcre d’urine qui vous prenait au nez dès l’entrée. Ça sentait la mort qui avance à petits pas, trébuche, se relève, mais poursuit inexorablement sa route sans savoir où elle va. Un peu partout, des posters mal punaisés censés garnir le lieu et faire rêver d’horizons lointains, tous délavés, mer de poussière, montagne qui ressemble à un terril de charbonnage, fleurs séchées dans un champ brûlé par le soleil qui a tapé dessus depuis la fenêtre de la cantine. Bruits de vaisselle, relents de mauvais café, rots… Poète, emmène-moi loin des heures creuses, au pays où on ne regarde plus avancer les aiguilles. Elvis se dit qu’il préférait mourir plutôt que de se retrouver là-dedans.

Nadine Monfils, elle est comme ça. La vie quotidienne sans relief, qui se raconte avec une empathie apitoyée, une compassion larmoyante, c’est pas son truc. Faut que ça bouge un max, que le lecteur ne risque pas de s’endormir. C’est pas parce qu’il y a un macchabée qu’on doit pleurer sur son sort, quand même ! On le trimballe, on le balance au fond d’un puits, on le rattrape, on le découpe, on en perd un morceau. Et alors, où est le problème ? Pareil pour les vieux. S’agit pas de leur manquer de respect. Mais on rigole plus quand on va bouffer un plat dégueulasse dans un fast-food avec Mémé Cornemuse, que si on dîne dans un restaurant sélectionné en compagnie du gratin. Et puis, plutôt que de lire un Guide des traditions de Belgique, incluant sa cuisine, son vocabulaire et ses stars, c’est plus marrant quand c’est Nadine Monfils qui nous initie à la belgitude.

Après “Elvis Cadillac, king from Charleroi”, voilà le 2e opus de la symphonie déjantée mise en musique par l’auteure. Il n’est pas trop tard pour faire connaissance. Un saltimbanque sans prétention, dont le seul souhait consiste à rendre hommage à Elvis Presley. Le gars bien sympa, confronté à quelques contrariétés, entouré d’énergumènes pas tristes. Juste histoire de nous faire rire, en somme. On va aussi évoquer "l’art brut", à travers un personnage forcément original. Quant à tout le reste de l’intrigue, faites confiance à Nadine Monfils pour vous divertir avec son tonus et sa fantaisie. Bonne lecture !

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 04:55

Raoul Verde, ancien policier de la Criminelle, est affecté depuis quelques temps au service de protection des hautes personnalités. Il est chargé de la sécurité de Jacques Sommières, chef d’un grand parti politique, principal candidat aux proches élections présidentielles. Il n’est pas insensible au charme de la jeune épouse du politicien, Hélène Sommières. Même si Félix Brémontier est le garde du corps personnel du candidat, le rôle de Raoul Verde est plus officiel. L’ancien truand Dominique Tallano, qui grenouilla dans des milices telles que le SAC, est le cousin de Raoul Verde. Alors qu’ils ont rendez-vous sur la passerelle du Canal Saint-Martin, à hauteur de la Grange-aux-Belles, Tallano est abattu par un tueur. Il a juste eu le temps d’avertir son cousin que Jacques Sommières risquait d’être assassiné.

C’est le policier Ernest Barros, un ex-collègue de la Criminelle, qui s’occupe de l’enquête sur la mort de Tallano. Bien que disposant de peu d’indices, il dégage deux ou trois pistes à suivre. Raoul Verde est certain qu’il mènera des investigations sérieuses. De son côté, il alerte le Président Sommières, dans son château du village de Dordives. Ni le candidat, ni son entourage politique – dont l’énarque Campeaux – n’admettent que le danger soit si gravissime. Pourtant, peu après, une bombe explose dans l’aile du château où loge le politicien. L’attentat cause une victime et fait des dégâts dans la chambre de Sommières. Ce qui signifie que l’on a pu s’introduire à l’intérieur du château de Dordives. Le candidat et son équipe souhaitent néanmoins garder le silence sur cette affaire.

Sommières accepte que soit renforcée la sécurité policière autour de lui, mais Raoul Verde est écarté du dispositif. Une décision du politicien, certainement, même si la hiérarchie ne blâme pas Raoul. En compagnie du policier Ernest Barros, il s’intéresse à un nommé Dupont, Français natif de Saïgon. Ils arrivent trop tard chez lui : il a été abattu. Son petit gabarit correspond à celui du tueur qui a supprimé Dominique Tallano. Son commanditaire "fait le ménage", visiblement. Malgré la discrétion de l’équipe du candidat, il y a des fuites dans la presse, qui évoque l’attentat à la bombe au château. Tandis que Barros se renseigne sur un suspect potentiel appartenant à la pègre, Raoul Verde est rappelé auprès du candidat. Il trouve une occasion de devenir intime avec Hélène Sommières.

Toutefois, Raoul Verde ne participe pas au déplacement prévu du politicien en campagne, dans le Sud-Ouest. Il est quand même présent, et aux aguets, sur le trajet menant à l’aéroport de Villacoublay. Il n’a pas tort, car un traquenard a été organisé contre le convoi du candidat. Cette fois encore, Sommières et son entourage s’en sortent bien. Ce n’est sûrement pas la dernière tentative visant le probable futur Président de la République…

Paul Sala : On va tuer le Président (Fleuve Noir, 1979)

— Le parti ne peut se payer le luxe de prêter le flanc à la critique. Celle-ci ferait des gorges chaudes de l’attentat. Je vois d’ici les manchettes de la presse adverse : "Un attentat bidon", pour reprendre l’argot de salon de qui vous savez, ou mieux dans le Canard Enchaîné : "À force de faire la bombe, elle saute", etc. Nos rares différends, nos querelles de vieux ménage sont montés en épingle par les médias, mises au rang de dissensions graves par nos ennemis. On évoque des fissures dans le parti. Non, messieurs, nos adversaires ne manqueraient pas de nous accuser de publicité électorale. À huit mois des présidentielles, notre parti ne peut s’offrir ce luxe.

Paul Sala (1921-2009) est l’auteur d’une quarantaine de romans policiers, publiés aux Éditions Fleuve Noir de 1970 à 1983. Policier jusqu’à sa retraite en 1976, il connaissait bien les rouages des services et le modus operandi de leurs missions. Il en donne certains détails dans ce livre, sans que cela freine l’action. Car telle est l’intention de l’auteur, nous proposer des scénarios mouvementés sur des intrigues simples et solides. Séparé de sa compagne, le héros s’investit dans son rôle de protection d’une haute personnalité, sans rompre les liens avec la brigade criminelle d’où il vient. Il est dans le cercle du politicien, mais cherche aussi des réponses dans les milieux du banditisme. Ponctué d’attentats ciblant le "président", le récit est fluide, vif, ménageant sa part de suspense.

Publiée fin 1979, l’histoire se situe donc dans les mois précédant l’élection présidentielle. On ne peut pas faire de rapprochement direct avec la véritable situation politique d’alors. La majorité présente un candidat quasi-sûr de gagner face à une opposition fantomatique. En 1978, la gauche ayant échoué lors de Législatives imperdables, elle n’avait guère de chances de gagner en 1981. On peut penser que, dans l’esprit de l’auteur, il y aura une continuité du pouvoir, représentée par cet homme politique. Mais Paul Sala se garde bien de citer des partis existants, afin de rendre le contexte presque intemporel. Voilà un bon petit polar traditionnel, peut-être à redécouvrir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 04:55

Automne 1890, en Grande-Bretagne. Pendant plusieurs années, Anna Kronberg – experte en bactériologie – s’est déguisée en homme pour exercer son métier de médecin. Avec le célèbre détective Sherlock Holmes, elle a mis fin aux activités d’un réseau de scientifiques aux objectifs destructeurs. Toutefois, la relation entre Anna et Holmes était empreinte d’attirance sentimentale et de rivalité intellectuelle. C’est cet antagonisme qui les éloigna dans les mois qui suivirent. L’existence d’Anna est brutalement bouleversée quand elle est enlevée et séquestrée par deux hommes, qui ont retrouvé sa trace. Il s’agit du professeur James Moriarty, assisté par le cruel colonel Sebastian Moran. Moriarty tenait un rôle aussi obscur qu’important autour de la bande de scientifiques démantelée.

Anna est retenue contre son gré en plein cœur de Londres, à Kensington Palace Gardens, dans la demeure du diabolique Moriarty. Celui-ci retient en otage Anton Kronberg, le père d’Anna, dans quelque endroit secret. Ainsi, elle ne peut tenter de s’échapper. Ce ne sont sans doute pas les serviteurs de Moriarty, hommes et femmes, qui l’aideront. Même si elle a accès à son laboratoire, à l’École de Médecine, celui qui lui sert d’assistant – Dylan Goff – est d’abord là pour la surveiller. Moriarty entend développer un projet d’armes de guerre innovantes. On a conçu les premiers chars d’assaut, et les grenades lacrymogènes ont un bel avenir dans les conflits. Mais c’est une arme bactériologique que veut créer désormais le professeur. En utilisant les bacilles de la peste, que l’on répandrait chez l’ennemi.

Un projet fou, Anna le comprend, d’autant qu’il est improbable de contrôler la propagation d’une telle substance mortelle. Pour contrer Moriarty, Anna ne doit-elle pas feindre un accord entre eux, même si elle doit rester captive pendant de très longues semaines ? Entre-temps, grâce au bibliothécaire George Pleasant, elle parvient à renouer contact avec Sherlock Holmes. Ce dernier la met en garde contre la dangerosité de Sebastian Moran. Le grand détective est capable de toutes les ruses, mais il ne sous-estime pas la méfiance de Moriarty à son encontre. Pour amadouer son ravisseur, Anna s’improvise rebouteux afin de soulager les douleurs de Moriarty. Elle fait semblant de trahir Holmes. Et, gagnant un pari, elle est autorisée à rencontrer son père Anton, affaibli mais encore vivant.

Après que Moriarty l’ait initiée à l’opium, une certaine intimité s’est installée entre Anna et le professeur. Possédant une intelligence équivalente, tous deux peuvent se trouver des points communs. Les expériences d’Anna se poursuivent jusqu’à la fin de l’hiver, début 1891. Elle réussit à fournir à Holmes quelques éléments, mais Moriarty l’a “domestiquée”. Le projet d’arme bactériologique progresse, malgré tout…

Annelie Wendeberg : La dernière expérience (Presses de la Cité, 2017) –Sherlock Holmes–

J’avais mes propres ambivalences à l’égard de mes contemporains. Souvent, je me sentais très éloignée de la masse d’hommes, de femmes et d’enfants. Pourquoi donc ? Étais-je arrogante ? Me croyais-je pourvue d’un esprit supérieur ? Je n’en étais pas certaine. Moriarty avait déstabilisé mon existence. Mais n’avait-elle pas commencé à basculer bien avant cela ? Après ma rencontre avec Holmes, mon détachement vis-à-vis d’autrui avait évolué. Je m’étais rendue compte que j’avais perdu mon équilibre. Je ne me sentais pas bien, contrairement à ce que j’avais cru des années durant. Petit à petit, de façon inéluctable, j’avais eu envie d’être une femme. Une femme qui pratiquait la médecine sans avoir à se faire passer pour un homme…

Il est certainement bon de rappeler que Sherlock Holmes ne tient pas le premier rôle dans l’histoire. On l’avait déjà constaté pour “Le diable de la Tamise”, premier opus de cette série, maintenant disponible aux Éditions 10-18, coll. Grands Détectives. Anna Kronberg est la narratrice et l’héroïne de ces aventures. À la fin du 19e siècle, les femmes n’avaient pas leur place dans la médecine, pas plus que dans la recherche médicale en biologie. Si Anna a longtemps dû tricher en se donnant un aspect masculin, elle souhaite assumer sa féminité, désormais. Ou, plutôt, est-elle amenée à cela par la fréquentation successive de Sherlock Holmes, puis de James Moriarty. Celui-ci la fragilise psychologiquement, par un jeu d’attraction-répulsion auquel elle se prête avec une part de complaisance.

Quoi qu’il en soit, nous sommes bel et bien au centre de l’univers holmésien, puisque nous côtoyons ici le pire adversaire du meilleur détective de son époque, son ennemi n°1. Un criminel hors-catégorie, aux ambitions meurtrières monstrueuses, capable des plus viles manipulations pour parvenir à ses fins. Bénéficiant d’un réseau international, il n’a aucun problème pour engager des tueurs, au besoin. Sa tranquille vie bourgeoise à Kensington Palace Gardens est une façade d’honorabilité. Ici, il sera fait appel à Mycroft Holmes, l’aîné de Sherlock, dont on n’ignore pas qu’il possède une certaine influence en haut-lieu. Le démoniaque Moriarty ne manque pas de ressources, ce qui le rend difficile à combattre. Anna Kronberg et Sherlock Holmes constituent un duo singulier, qu’il est très agréable de suivre, y compris à travers l’ambiguïté psychologique inhérente au scénario.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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10 mai 2017 3 10 /05 /mai /2017 04:55

Pierre Grematz a fait partie des grandes figures de la politique française. Âgé de soixante-six ans, il fut deux fois Président du Conseil sous la 4e République, occupa d’autres postes ministériels, participa aux débuts de la 5e dans un gouvernement gaulliste. Il traversa un long purgatoire, n’étant plus que sénateur pendant quinze ans. Mais son retour dans le jeu politique semblait imminent car, en cette toute fin des années 1970, des fédérateurs ayant des réseaux efficaces tel que lui sont incontournables. Bien qu’appartenant à l’élite, Pierre Grematz se voulait assez ironique et provocateur envers son milieu, la bourgeoisie. Ainsi, il cachait à peine son goût prononcé pour les prostituées. Il semble bien que ce soit l’une d’elles qui l’ait assassiné chez lui, rue Lauriston, lui fracassant le crâne.

En effet, Martine Brunet est une prostituée parisienne qui a accepté l’invitation de Pierre Grematz. Mais elle a seulement été témoin du meurtre de l’ancien Président. C’est un vieux truand corse, Sauveur Sanguetti, et ses sbires qui ont supprimé le politicien. En prenant la fuite, la voiture de Martine a été repérée par le trio de malfaiteurs. Elle a dû provoquer un accrochage afin de s’échapper. Il est plus qu’urgent que la jeune femme se fasse oublier. Elle va trouver refuge chez sa cousine Louise, qui habite avec son mari et sa famille à Mérifontaines, un village de Normandie, dans l’Eure. Toutefois, Sauveur a chargé un de ses comparses de retrouver et d’éliminer Martine, témoin gênant. Débrouillard, ce dernier ne tarde pas à trouver son adresse, et constate qu’elle a filé.

C’est au jeune commissaire Tardier qu’échoit l’enquête sur le meurtre du Président Grematz. Ce policier appartient à une riche famille lyonnaise qui, à toute époque, participa au fonctionnement de la société française. Conscient qu’il s’agit d’une affaire sensible, il garde sa lucidité de limier. Plus âgé que lui, son adjoint Chaumeil est critique envers les politiciens. Le scénario du crime semble sans équivoque : le Président a été tué par cette prostituée qui l’accompagnait. Meurtre improvisé au gré des circonstances, ou alors crime crapuleux ? On est certains que Grematz détenait des archives secrètes, des dossiers très probablement compromettants. Qui peuvent devenir des armes redoutables entre des mains malintentionnées. Sa hiérarchie met un peu la pression sur le commissaire Tardier.

Le policier rencontre Arlette Monestier, depuis trente ans l’assistante de Grematz. Pour elle, le défunt était un homme d’État admirable, exceptionnel, qui avait ses secrets et ne manquait sûrement pas d’ennemis. Que ces adversaires passent à l’acte paraît néanmoins improbable. S’il possédait des dossiers sulfureux, ils doivent se trouver dans le coffre-fort de sa maison de campagne, en Vallée de Chevreuse. De leur côté, les Corses de Sauveur Sanguetti sont toujours sur la piste de Martine. Si jamais ils la retrouvent, elle n’est pas prête à se laisser abattre sans réagir…

Adam Saint-Moore : Le dernier rendez-vous du Président (Fleuve Noir, 1979)

— Le Président était un homme d’un assez remarquable courage physique, dit Arlette Monestier. Il avait fait une guerre très belle, avec blessures et citations. Il s’était évadé de son oflag et il avait travaillé dans la Résistance, en prenant de grands risques. Il avait même un certain mépris du danger. En outre, c’était un homme qui possédait un excellent système nerveux… Rien d’un anxieux ou d’un inquiet… Même aux pires moments de sa carrière – et il y en a eu de difficiles – il gardait son calme et son ironie, et il dormait comme une souche. Mais depuis quelques temps, il était nerveux, il était même soucieux, il donnait l’impression de redouter quelque chose…

De 1956 à 1985, Adam Saint-Moore (1926-2016) publia des dizaines de romans policiers, d’espionnage et d’anticipation, dans les collections du Fleuve Noir. C’est dire qu’en 1979, quand il écrit le présent polar, c’est déjà un auteur chevronné, un pro de l’écriture. Ce que démontre la construction du récit, qui suit parallèlement la prostituée Martine, le caïd corse Sauveur et l’enquête de police. En cette décennie 1970, Adam Saint-Moore remplaça son vieux commissaire Paolini, héritier d’un classicisme façon Maigret, par un jeune flic un peu plus dans l’air du temps, Tardier. Celui-ci était assurément plus crédible quand l’auteur pimentait ses histoires de scènes teintées d’un érotisme léger. Ici, on reste sur des bases plutôt traditionnelles, avec un grand banditisme à l’accent corse.

En ce temps-là, circulait une plaisanterie assez révélatrice. Dans une réunion publique regroupant une foule de gens, un appariteur lance un appel : “Le Président est demandé au téléphone”… et vous avez vingt-cinq personnes qui se lèvent pour y répondre. Ce titre honorifique de Président reste très prisé, mais il avait encore plus de prestige, à l’époque. Le politicien dont il est question est-il typique de cette période ? Sans doute, oui. Mais on peut vérifier que, aujourd’hui comme hier, bon nombre d’entre eux font une longue, une très longue carrière dans les milieux politiques, dans les cercles du pouvoir. Et que la tentation d’un retour au premier plan est toujours forte. Derrière cet aspect, l’intrigue criminelle est ici exploitée avec une belle maîtrise.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 04:55

Grâce à la télévision, de Georges Descrières à François Dunoyer en passant par Jean-Claude Brialy, et au cinéma, de Robert Lamoureux à Romain Duris, il a continué à séduire à l'écran par sa désinvolture enjouée autant que par son audace : Arsène Lupin ! Un nom qui reste synonyme de cambrioleur assez astucieux pour ne pas se faire arrêter après une grosse affaire. Les médias et le public l'utilisent encore dans ce sens. On lui a consacré maints essais, thèses, articles, pastiches, bandes dessinées, pièces de théâtre. Créées par Maurice Leblanc, ses multiples aventures ont inspiré par la suite d'autres romanciers, tels Boileau-Narcejac. Sans oublier les imitateurs qui, dans le monde entier, inventèrent chacun un “gentleman cambrioleur” devant tout à l'original. C’est au tour de Benoît Abtey et de Pierre Deschodt de nous présenter de nouvelles aventures d’Arsène Lupin, désormais disponibles chez 10-18.

 

Bien qu'il ne soit encore âgé que d'une vingtaine d'années, Lupin fait déjà beaucoup parler de lui dans la France de 1897. Né en 1874, Arsène fut adopté par le comte Perceval de la Marche, et grandit au château de Lillebonne. On l'accusa faussement d'avoir assassiné son protecteur alors qu'il était adolescent, avant de lui-même trouver la mort. Version à laquelle n'a jamais adhéré son amour d'alors, Athéna del Sarto. Le baron Lapérière, bientôt quinquagénaire, est assisté de son fidèle Archembault. Ce notable est un philanthrope finançant désormais l'orphelinat de Lillebonne ; un mécène aussi pour les jeunes artistes, et qui aide les ouvriers dans le besoin. C'est Arsène Lupin qui, habitué à se travestir, joue ce digne rôle. Athéna, qui a vingt-trois ans comme lui, l'a deviné.

Le jeune député Bérenger de la Motte est de ceux promis à une belle carrière au sommet de l’État. Cet arriviste n'est pas avare de discours virulents à la tribune de l'Assemblée. Il prend la défense de l'industriel Martin-Laroche, pourtant bien peu soucieux du malheur qui vient de frapper ses ouvriers. Bérenger de la Motte accuse publiquement Arsène Lupin de tous les maux. Il a encore l'espoir de conquérir le cœur d'Athéna del Sarto, mais celle-ci est prête à suivre Arsène. Jaloux, le jeune député va se venger de son rival Lupin. En le dénonçant au préfet de police Lépine, mais c'est insuffisant. Puisqu'Athéna et Arsène ont rendez-vous au Bazar de la Charité, son complice Gabriel de Saint-Mérande s'en occupe. Athéna figurera parmi les cent trente-deux victimes du célèbre et dramatique incendie.

La presse accusant Arsène Lupin d'être responsable de l'affaire du Bazar de la Charité, il va s'expatrier pendant quelques années en Afrique du Nord. Une organisation secrète belliciste, dirigée depuis Londres, voudrait entre autres influer sur la situation au Maroc. Mais un sultan rebelle protège la région de Taza. En 1907, Lupin reprend contact avec Archembault, dès son retour en métropole. On prétend que l'aventurier est mêlé à une affaire d'espionnage au profit de l'Allemagne, pour laquelle une espionne a été emprisonnée. Clemenceau, devenu l'homme fort de la politique française, n'a jamais vu en Lupin un ennemi de la nation. Il réclame que soit éclairci ce dossier. L'intègre commissaire Letellier est un éminent enquêteur, en qui Clemenceau a confiance…

Benoît Abtey & Pierre Deschodt : Arsène Lupin – Les héritiers (Éd.10-18, 2017)

La réputation de l’illustre cambrioleur, devenu soudain ennemi public numéro Un, n’était plus à faire. On connaissait son goût pour le travestissement, on le savait maître dans l’art de la métamorphose. Combien d’identités successives avait-il endossées jadis aux heures de sa bonne fortune, de sa gloire montante, quand il fascinait encore par son audace, son brio et sa superbe ? […]
Hélas, se disait-on encore, ce géant devenu tyran ne s’était-il pas pris au jeu de sa puissance ? Constatant avec lucidité que rien ni personne ne l’égalait, n’avait-il pas succombé au démon de l’orgueil ? Après avoir croisé le fer jadis contre l’excellence britannique, à travers cette lutte qui l’opposa à l’intelligence déductive d’un Sherlock Holmes, n’avait-il pas poussé trop loin ses caprices, sa volonté de défier le monde et ses lois ? En somme, l’épisode sinistre, l’hécatombe du Bazar de la Charité, n’avait-il pas été sa première défaite, sa première honte, sa Bérézina, la fin de ses triomphes éclatants, sa première chute précédant son exil en terre inconnue ?

Archétype du héros rusé et généreux, de l'aventurier surmontant toutes les épreuves avec courage et habileté, Arsène Lupin appartient au patrimoine culturel et littéraire universel. Les auteurs redonnant vie à ce héros doivent aussi fidèles que possible à l'esprit d'origine. Il est probable que chaque lecteur ait, comme pour Sherlock Holmes, Hercule Poirot ou le commissaire Maigret, sa propre image d'Arsène Lupin. Physiquement, on peut l'associer à tel ou tel comédien. Surtout, ce sont les péripéties mystérieuses et rocambolesques qui plaisent autour d'un personnage comme lui.

Qu'il se fasse arrêter ou qu'on cherche à l'éliminer, qu'il se dissimule sous diverses identités ou des faciès variés, qu'il voyage ou s'installe dans un autre pays, rien n'est impossible puisqu'il s'agit d'Arsène Lupin. Même s'il est démasqué et pourchassé, accusé de crimes qu'il n'a pas commis lui qui ne tue pas, il est capable de s'adapter à toutes les situations, puisqu'il est Lupin. Ici il ne craint pas de rencontrer le général Lyautey et Clemenceau, n'est-il pas l'unique Arsène Lupin ?

Bien sûr, de belles jeunes femmes interviennent dans cette histoire, car notre héros est un séducteur. Notons encore un sympathique clin d'œil : un des protagonistes se présente sous le nom de Marius Jacob. Les initiés le savent, Maurice Leblanc se serait inspiré de cet authentique cambrioleur facétieux pour inventer son héros. Arsène Lupin est de retour : il ne reste plus aux lecteurs qu'à le suivre dans ses aventures mouvementées, énigmatiques et respectueuses de la tradition du roman populaire d'autrefois.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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8 mai 2017 1 08 /05 /mai /2017 04:55

Au départ de New York, la Castle Lines organise la croisière inaugurale du paquebot Queen Charlotte. Un voyage de cinq jours va transporter les passagers jusqu’à Southampton, en Grande-Bretagne. La riche clientèle bénéficiera de cabines d’un grand luxe, d’une ambiance raffinée et de conférences passionnantes. Parmi ces passagers, on trouve le vieux couple aisé Willy et Alvirah, peu coutumiers des dépenses fastueuses, mais aussi Anna DeMille qui a gagné cette croisière grâce à une tombola locale. Il y a également l’avocat Ted Cavanaugh, présent pour une mission précise, et le professeur Longworth, un retraité, conférencier expert sur Shakespeare. Ainsi que Célia Kilbride, gemmologue âgée de vingt-huit ans, qui fera des conférences sur sa spécialité, les pierres précieuses.

Malgré le charme du voyage, Célia est vivement contrariée. Son ex-fiancé Steven s’est révélé un escroc, qui a détourné les placements financiers de Célia et de ses amis. S’il a été arrêté, ça risque de continuer à nuire à la réputation de la jeune femme, employée par un grand joaillier new-yorkais. Par son avocat, Célia apprend que Steven va vite contre-attaquer en l’accusant d’être sa complice. Dès son retour aux États-Unis, elle sera obligée de témoigner auprès du FBI. Heureusement à bord, elle rencontre des personnes qui lui remontent le moral. Par exemple Alvirah et Willy, Anna et un certain Devon Michaelson, veuf depuis peu. Sans oublier celle qui apparaît la plus fortunée des passagers de cette croisière inaugurale : lady Emily Haywood, quatre-vingt-six ans.

Lady Em ne voyage pas seule. Elle est assistée par sa dame de compagnie, à ses côtés depuis vingt ans, la sexagénaire Brenda Martin : une femme imposante, pas corpulente mais musclée, aux cheveux cours et grisonnants. Roger Pearson et son épouse Yvette font également partie de l’entourage de lady Em. Roger est le comptable qui gère depuis des années l’argent de la vieille dame. Sans doute ne serait-il pas inutile d’effectuer un audit sur les comptes de Lady Em. Yvette semble moins inquiète sur l’avenir que Roger. Si la vieille dame possède beaucoup de bijoux, l’un n’a pas de prix : le collier de Cléopâtre. Elle l’a pris avec elle cette fois, avant de le céder à une institution. Ted Cavanaugh est là pour tenter de la convaincre de rendre ce joyau à son pays d’origine, l’Égypte.

Lady Emily n’ignore pas la malédiction liée au collier : “Quiconque emportera ce collier en mer ne regagnera jamais le rivage”. Mais elle est trop âgée pour s’arrêter à ces sornettes. Pour le commandant Fairfax et pour Gregory Morrison, propriétaire du navire, l’essentiel est qu’aucun incident ne vienne troubler la traversée jusqu’à Southampton. Quand un des passagers tombe involontairement ou pas dans l’océan, on continue le voyage. Sa veuve est-elle aussi choquée qu’elle l’affiche ? Au matin du quatrième jour, le cadavre de lady Em est découvert dans sa cabine. Malgré la consigne de silence imposée à ceux qui sont au courant, l’affaire est bientôt diffusée sur les sites internet d’information. Et ce ne sont pas les coupables potentiels qui manquent…

Mary Higgins Clark : Noir comme la mer (Albin Michel, 2017)

Elle se sentait soudain exténuée. J’ai l’impression que je vais enfin pouvoir dormir, se dit-elle en s’assoupissant. Environ trois heures plus tard, elle fut brusquement réveillée par la sensation d’une présence dans sa chambre. Dans le clair de lune, une silhouette s’avançait vers son lit. "Qui êtes-vous ? Sortez !" cria-t-elle avant de sentir quelque chose de doux s’abattre sur elle et lui couvrir le visage. "Je ne peux pas respirer, j’étouffe…" tenta-t-elle de protester. Elle essaya désespérement de repousser le poids qui la suffoquait, mais elle n’en eut pas la force. Alors qu’elle perdait conscience, son ultime pensée fut que la malédiction du collier de Cléopâtre s’était finalement accomplie.

Parmi les "unités de lieu" en mouvement, le train a souvent servi aux auteurs de romans à suspense, mais un navire permet autant de présenter un monde clos. En témoignent, pour n’en citer que deux, “Mort sur le Nil” d’Agatha Christie ou “Visages de rechange” d’Erle Stanley Gardner (dans la série Perry Mason). C’est donc avec un classicisme parfait que Mary Higgins Clark – romancière chevronnée, s’il en est – nous invite ici à suivre cette croisière, sur un paquebot encore plus luxueux que le Titanic. Pas vraiment un épisode de "La croisière s’amuse", car le crime et la mort rôdent à bord du bateau. L’inestimable collier de lady Emily Haywood attire des convoitises. Encore que l’assassin venu voler l’objet soit arrivé trop tard ! L’intrigue évoque bien d’autres méfaits, en parallèle du meurtre.

Probablement Mary Higgins Clark est-elle un peu trop optimiste sur la survie dans l’océan Atlantique pour quelqu’un tombé à l’eau de dix-huit mètres de hauteur. Ainsi va la fiction, avec certaines conventions, donc nous accepterons cette version des faits. Pour le reste, l’auteure connaît sans doute fort bien les milieux huppés qu’elle décrit. Les protagonistes sont ainsi absolument crédibles. Quant à la construction du récit, par des chapitres courts sur six journées, on peut compter sur l’expérience incontestable de la romancière. Il ne nous reste plus qu’à traquer le ou les coupables, dans cette histoire de bon aloi.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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