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12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 04:55

À notre époque, la famille Mujahed vit dans la bande de Gaza. Si tout est dévasté autour de leur immeuble, ils bénéficient d’un certain confort. Sans doute parce que le père, Jibril, a appartenu aux cercles officiels palestiniens. Il s’est exilé dans un état du Golfe depuis un certain temps. C’est son épouse qui, dans l’ambiance incertaine de Gaza, gère le quotidien de leurs enfants. L’aîné, Sabri, proche de quarante ans, est un handicapé dépendant. Il a perdu ses jambes et sa famille – son épouse Lana et leur fils Naji – dans un attentat à la voiture piégée. Sabri écrit depuis l’histoire des Palestiniens, à travers les témoignages, les documents et les événements actuels qui continuent de secouer Gaza.

Le plus jeune des Mujahed, c’est Rashid, âgé de vingt-sept ans. Avec son ami Khalil, il fait partie de l’équipe du Centre de documentation des Droits de l’Homme à Gaza. Toutefois, amateur de joints de cannabis, Rashid ne se sent que modérément impliqué. Son but est de rejoindre à Londres son amie anglaise Lisa, militante favorable aux Palestiniens. Rashid vient d’obtenir une bourse d’études, et n’a qu’une hâte : filer le parfait amour avec Lisa. Leur sœur Iman fit des études en Suisse, avant de revenir à Gaza où elle est enseignante. Elle participe à un comité féminin local, sans y trouver réellement sa place. Bien que peu férue de religion, Iman pourrait se laisser séduire par l’islamisme radical.

Les Israéliens viennent de bombarder Gaza, suite à un attentat perpétré par une jeune femme d’une famille estimée en Palestine. Taghreed, une élève d’Iman, et le militant Raed ont été mortellement touchés par cette riposte. Des intégristes musulmans ont besoin de femmes comme Iman ? Elle se sent prête au sacrifice. D’autant qu’elle est la fille de Jibril Mujahed, un notable, ce qui aurait un impact symbolique. Mais Ziyyad Ayyoubi, lui aussi fils de martyrs du combat palestinien, garde un œil sur elle. Cet officier de l’Autorité sait aussi qu’Abou Omar, le voisin des Mujahed avec lequel la mère d’Iman se chamaille assez souvent, est plus suspect qu’on l’imagine. De ceux qui trahissent la Gazaouis, peut-être.

Quand, quelques temps plus tard, Rashid se retrouve à Londres, chez Lisa et ses parents, il fait preuve d’une maladresse certaine vis-à-vis des Occidentaux soutenant la cause des Palestiniens. C’est plutôt son frère Sabri qui devrait être à sa place. Il reste en contact par mail avec lui, ainsi qu’avec Khalil. Malgré les bonnes volontés londoniennes, Rashid est conscient que ça fait peu progresser leur combat. De son côté, sa sœur Iman a rejoint leur père dans son exil. Elle y est prise en charge par Suzi, amie de Jibril. Bien que son cœur reste à Gaza, et qu’elle pense souvent à Ziyyad, Iman retrouve Rashid quelques mois plus tard à Londres. Jusqu’où peut aller leur implication concrète en faveur de leur peuple ?…

Selma Dabbagh : Gaza dans la peau (Éd.l’Aube noire, 2017)

Khalil devait revoir sa stratégie. Les garçons pouvaient agir à sa façon, mais ce n’était pas, ce n’était plus pour elle. [Iman] avait besoin d’agir. Elle s’était rendue là-bas. Eux n’avaient pas vu Taghreed et Raed tout brûlés, leurs corps calciné et tordus. Cela changeait tout. La mort d’un enfant changeait tout. C’étaient les morts d’enfants qui déclenchaient les mouvements de résistance. Ce qui comptait, c’était d’agir, peu importait qui était l’homme qu’elle suivait ; à quoi bon couper les cheveux en quatre, se demander sans cesse quel parti, quel chef soutenir, quelle position celui-ci avait prise sur les accords de 1973, 1978, 1994 ? Qui ça intéressait ? Ras-le-bol de tout ça ! Ce qu’il fallait, c’était agir. Que les Front Populaire, Parti du Peuple et Commandement Unifié aillent se faire foutre, eux aussi. Seule comptait l’action, il n’ y avait pas d’autre solution.
Pas question de rester à la maison et préparer des pickles à longueur de journée comme sa mère. Elle disait sans arrêt qu’il fallait se battre, mais qu’avait-elle vraiment fait, à part épouser leur père ? Et lui, malgré son glorieux passé, n’avait-il pas fini par partir d’ici ?

Il est légitime que les Israéliens assurent leur sécurité. Ce n’est pas avec des attentats extrémistes d’inspiration religieuse, visant les populations d’Israël, que la situation sera pacifiée au Moyen-Orient. Malgré tout, les représailles contre les habitants de Gaza sont-elles acceptables ? Voilà des décennies que ce territoire, ressemblant fort à une prison à ciel ouvert, subit une destruction qui apparaît démesurée. Aucun accord de paix n’a été longtemps respecté, de part ou d’autre. Compter les victimes civiles semble dérisoire, car on ne sent aucune volonté d’améliorer les choses. Et c’est un terreau fertile pour les fanatiques islamisés, qui en profitent pour attiser les dissensions, qui manipulent les plus fragiles en les incitant à passer à l’acte. Il faut croire que "la guerre est plus rentable que la paix", selon une vieille formule toujours d’actualité au 21e siècle.

Que la diplomatie internationale ne soit pas en mesure de résoudre le cas de ces territoires, c’est dramatique. En tant qu’Occidentaux, nous n’avons pas à juger ce qui se passe en Palestine. Ce qui ne nous empêche pas d’observer, fut-ce ponctuellement. Alors, à travers une fiction comme “Gaza dans la peau”, on peut essayer de comprendre ce que traversent ces êtres humains ordinaires. L’auteure ne manque pas de rappeler les étapes de l’histoire palestinienne de 1947 à nos jours, et surtout depuis cinquante ans. Chaque membre de la famille Mujahed possède sa propre vision du problème. Passionnée telle Iman, "en décalage" comme Rashid. Un puzzle de sentiments, avec un point commun puissant : Gaza. On peut aimer sa terre, même si elle est en ruines, et probablement pour cette raison en priorité.

Sachant que l’on ne convainc que ceux qui le veulent bien, Selma Dabbagh ne cherche pas à nous apitoyer, à assombrir des faits déjà évocateurs. Son roman nous offre un regard sur la Palestine et ses habitants. À chacun d’en tirer ses conclusions.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 04:55

Le commissaire Soneri est en poste à Parme, dans le nord de l’Italie. Voilà quinze ans qu’il est veuf d’Ada, son grand amour. Son amie intime Angela ne la remplace pas, même si le policier et elle partagent beaucoup de choses. À l’approche de Noël, la propriétaire de la pension Tagliavini est retrouvée morte chez elle. C’est sa vieille voisine Fernanda qui vient alerter la police, avant de disparaître. Le décès de Ghitta Tagliavini n’est pas aussi naturel qu’il semblait, une enquête s’impose. "35 via Saffi", c’est une adresse que le commissaire a bien connue : Ada y logea alors qu’elle était étudiante. À l’époque, la pension avait de nombreux jeunes pour locataires. Soneri s’y remémore des souvenirs heureux d’alors.

Ghitta Tagliavini était très connue dans ces quartiers de Parme. Ces dernières années, sa pension ressemblait plutôt à un hôtel de passe. Ce que confirme le Pakistanais qui tient un bar en face. Ainsi qu’Elvira Cadoppi, qui loge ici ponctuellement. Elles étaient originaires du même village, Rigoso, vers la montagne. Autrefois, Ghitta y fut rebouteuse, capable de guérir bien des maux. Respectée pour son don, mais généralement détestée, elle fut impliquée dans une affaire d’adultère. Elle vint s’installer à Parme, créant cette pension. Il semble que Ghitta ait été avorteuse clandestine, à une époque. Le commissaire comprend qu’il y avait un certain nombre de côtés sombres dans la vie de la victime.

Soneri hante le quartier, qui a bien changé depuis le temps où il y venait pour Ada. Rien d’anormal dans l’appartement de la voisine Fernanda, qui a visiblement programmé son départ. Le policier discute avec quelques rescapés du quartier, tel le clochard Fadiga et le barbier Bettati. Quant au Frère Fiorenzo, c’est à lui qu’on a anonymement transmis l’arme du crime, un couteau spécifique de charcutier. Tenu par le secret de la confession, ce moine ne pourra guère aider le commissaire. C’est lui qui se chargera des obsèques de Ghitta : peu de personnes sont présentes, alors que tant de gens la connaissaient. Ettore, l’amant d’autrefois de Ghitta, révèle que la défunte était bien plus riche qu’on le pensait.

Un lien pourrait exister entre ce meurtre et l’affaire Dallacasa. Quelques années plus tôt, un ancien activiste de gauche ultra fut exécuté, probablement par d’ex-amis. Sachant que Fernanda est l’héritière désignée de Ghitta, ça peut constituer aussi une piste à suivre. Néanmoins, Soneri s’intéresse plutôt à Pitti, un dandy efféminé rôdant fréquemment dans le quartier. Ce fut un proche de la défunte, et il paraît en relation avec Elvira Cadoppi. Par ailleurs, Ghitta était en contact avec des investisseurs immobiliers de Parme. Le cas de ces affairistes concerne plus sûrement la brigade financière. Tandis qu’arrive Noël, Sonari continue à fouiller dans les noirs secrets de Ghitta, et peut-être également d’Ada…

Valerio Varesi : La pension de la via Saffi (Agullo Éditions, 2017)

Il avait décidé de laisser les choses arriver sans intervenir. Il pressentait que tôt ou tard la situation se déchaînerait sans qu’il y ait besoin de provoquer l’explosion. C’est pourquoi, sans faire de bruit, il redescendit dans la rue et se mit en marche pour rentrer chez lui. Dès qu’il arriva, le clocher du palazzo del Governatore sonna les deux heures. Bien à l’abri dans sa tanière, il éprouva un soulagement immédiat. Enfin détendu, il s’alluma un toscano, se fit bouillir un peu d’eau et se prépara une camomille. Il la but et continua d’observer la nuit silencieuse. C’était l’une des choses qu’il préférait. Il en profita alors pour se repasser en boucle les mystères que ce monde brouillardeux préservait : la disparition de Fernanda, l’assassinat de Ghitta, Pitti qui rôdait toute la nuit comme un animal en chasse, cette Elvira cynique à faire peur, la mort de Dallacasa… Au bout du compte, tout confluait naturellement vers cette pension qui avait tout du pivot bien huilé autour duquel tournait un univers entier.

Le commissaire Soneri est un mélancolique et un contemplatif. Il aime sillonner les rues de sa ville, redécouvrir chaque "borgo", se remémorant des images du passé. Le brouillard qui semble coutumier à Parme lui offre une atmosphère qu’il apprécie. Derrière la fenêtre de la pension, la nuit, il observe les mouvements du quartier. Chez Ghitta, il espère dénicher d’improbables empreintes de ce que fut la vie de la victime. Pendant ce temps, c’est son adjoint Juvara qui s’occupe des quelques détails à préciser. Pour autant, Sonari n’est nullement passif. Bien au contraire, car il y a quantité d’aspects de la personnalité de Ghitta à explorer. Le titre italien de ce roman, “La propriétaire”, s’applique idéalement à la défunte. Le titre français est très évocateur aussi, cette maison étant au centre du sujet.

En effet, que se passa-t-il derrière les murs de cet immeuble, une bâtisse fréquentée par beaucoup de monde depuis bien longtemps ? Outre l’ambiance magnifiquement restituée, Valerio Varesi présente une intrigue de qualité supérieure. Sur certains points, ce sont des épisodes de l’histoire italienne qu’il retrace, du militantisme politique de naguère jusqu’aux magouilles gangrenant l’économie du pays depuis tant d’années. Quant au parcours revanchard de Ghitta, il est absolument crédible. Ce qui suppose qu’aussi forte soit-elle, cette dame s’est fait des ennemis. Une enquête qui inclut des questions personnelles, pour le commissaire. Tout est ici maîtrisé avec virtuosité : un roman policier remarquable !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 04:55

Scénariste, Claude Combel est marié à Maud. Au soir de la présentation du nouveau film écrit par Claude, son épouse semble contrariée par l’histoire qu’il a développée, inspirée d’une de ses relations amoureuses passées à lui. Dès lors, Claude se met en tête que Maud a un amant. Si c’est le cas, il ne peut s’agit que de Richard, partenaire de tennis et ami d’enfance de son épouse. Jouant les espions, son idée se confirme. Aimant toujours Maud, il ne veut pas la perdre. Aussi cherche-t-il comment éloigner Richard de sa femme, comment reconquérir Maud.

Le scénariste met au point un plan machiavélique. À son insu, Maud avale des produits de régime qui la rendent malade. Bientôt, elle perd anormalement du poids. Claude est omniprésent pour s’occuper de la santé de son épouse, ce qui montre qu’il tient plus à elle que Richard. Mais le docteur Weber, qui connaît bien Maud, ne s’explique pas les maux dont elle souffre. Il place une infirmière à domicile, Martine, pour veiller sur la jeune femme. Claude ne tarde pas à comprendre le rôle de l’infirmière. Le plan initial du mari se complique lorsque se produit un drame…

André Lay : Les enlisés (French Pulp Éditions, 2017)

Lorsqu’il a revu Maud après plusieurs années, son amour de jeunesse a rejailli comme un feu couvant sous la cendre. Seulement, ils avaient perdu l’innocence, la candeur de leur enfance ; tous leurs beaux, leurs purs souvenirs les ont conduits banalement dans un lit, où leurs étreintes d’amant et maîtresse ont forcément flétri les images qu’ils s’étaient faites de leur passé. La réalité ne remplace jamais le rêve, elle est faite d’une multitude de gestes, de pensées, sans poésie ; et leur passé romantique transformé en étreintes sensuelles où Maud a échangé son auréole de jeune fille sage contre des caresses apprises par un autre.
Malgré ses sentiments, Richard a forcément comparé avec ses aventures précédentes. Finalement, Maud est devenue une maîtresse de plus. Le fait qu’elle m’ait caché sa liaison, prouvant qu’elle ne désirait pas le divorce, a inévitablement amené Richard à songer qu’un jour ou l’autre leur aventure cesserait alors.
Le temps de réfléchir à tout cela, Richard et Maud se sont embrassés en bons camarades. Elle le remercie encore pour les violettes, qui doivent avoir un symbole, puis me laisse le raccompagner.

André Lay (1924-1997) fut un des piliers de la collection Spécial-Police du Fleuve Noir. De 1956 à 1987, il y publia cent quarante romans. Dont dix-huit ont pour héros récurrent le commissaire vénézuélien Perello Vallespi, un gros bonhomme qui s’excite vite. Dans une autre série, vingt-et-un titres sont consacrés au shérif Garrett, sévissant dans une bourgade du désert mojave. Il s’agit dans ces deux cas d’aventures souriantes et très agitées. Ses autres romans, plus d’une centaine, ne visaient pas spécialement l’originalité de l’intrigue criminelle, reprenant bon nombre de thèmes classiques du polar.

Par contre, André Lay fut de ceux qui, variant les décors de ses histoires, savaient installer des ambiances. Un lieu précis et ses alentours, une petite poignée de personnages, une relation malsaine entre ceux-ci, une vengeance ou un motif justifiant de supprimer l’adversaire… et c’est ainsi qu’avec une narration simple et fluide, il entraînait ses lecteurs dans une affaire solide. La psychologie et le suspense ne sont pas absents chez cet auteur. On le constate dans ce roman initialement publié en 1973.

Après avoir réédité plusieurs titres d’André Lay en format numérique, French Pulp Éditions propose désormais “Les enlisés” en version livre. Bonne initiative, car c’est une excellente manière de redécouvrir un romancier expérimenté de son époque.

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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 04:55

Ruth Galloway est une universitaire habitant le comté de Norfolk, qui se situe à moins de deux cent kilomètres au nord-est de Londres. Elle est archéologue, spécialisée dans la datation de tout ce que l’on retrouve du lointain passé. Âgée que quasiment quarante ans, Ruth est célibataire. Elle est aujourd’hui enceinte de treize semaines, ce qu’elle tente de cacher à son entourage professionnel. Ultra-conformistes, les parents de Ruth sont très fâchés de cette situation. Elle sait qui est le père du futur bébé, mais leur relation est plus amicale qu’intime aux yeux de tous. Néanmoins, son collègue Cathbad – druide passionné par les mythes et les croyances d’antan – n’est pas dupe de l’état de Ruth. Quant à l’amant d’un jour de la jeune femme, il finira par réaliser ce qui se passe, lui aussi.

Ruth s’occupe de datations autour des fouilles conduites par son confrère Max, près du village de Swaffham. Max en profite pour résider sur un petit bateau dans les environs, le Lady Annabelle, joignant l’utile à l’agréable. C’est à Norwich, ville principale du comté, que l’on va bientôt avoir besoin de Ruth. L’entreprise d’Edward Spens a lancé le chantier d’un projet immobilier d’importance, sur le site d’un ancien orphelinat de Woolmarket Street. Les archéologues de terrain y découvrent des restes humains, un squelette sans tête. Ils peuvent remonter à plusieurs siècles, voire à l’époque romaine. Ou être contemporains, sachant que l’institution religieuse a été active jusqu’à presque 1980. Ruth contacte le policier Harry Nelson, avec lequel elle a précédemment collaboré.

Ces ossements sans tête sont ceux d’un enfant, probablement une fillette d’environ cinq ans, et apparaissent assez récents. On va également découvrir les restes d’un chat, dont il manque aussi le crâne, sur les mêmes lieux. Marié et père de deux filles, enquêteur chevronné, Nelson ne craint pas de ralentir le chantier de la société d’Edward Spens. Car on recense une affaire énigmatique s’étant produite ici en 1973. Martin et Elizabeth Black, un frère et une sœur de douze et cinq ans, disparurent subitement. La police ne fit alors que peu d’efforts pour retrouver ces enfants. Nelson rencontre des témoins, dont le père Hennessey, qui était directeur de l’orphelinat. Le policier vérifie que sa réputation de tolérance, de compréhension, n’est pas usurpée. Ce qui agace quelque peu Nelson.

Sœur Immaculata se souvient aussi de ces enfants disparus, mais n’a pas de meilleure explication que le père Hennessey. Sur le chantier, Ruth et Nelson font explorer le "puits à souhaits" de l’ex-foyer d’orphelins. On y retrouve les crânes de l’enfant et du chat. Ce qui peut faire penser à un rite sacrificiel, à des pratiques morbides. Le père Hennessey est, cette fois, interrogé plus officiellement par la police, mais ne livre pas de confession plus utile. Sur le site des fouilles de son ami Max, Ruth sent comme une menace autour d’elle. Ce qui peut être dû à sa grossesse. Tandis que Max s’efforce d’établir un climat rassurant pour Ruth, Nelson et ses adjoints cherchent des éléments sur l’histoire de la propriété de Woolmarket Street. Malgré tout, le danger reste présent…

Elly Griffiths : Le secret des orphelins (Presses de la Cité, 2017)

Ce chat a-t-il été sacrifié ? S’agissait-il d’un entraînement ? On tue un animal pour se préparer à l’horreur absolue, tuer un enfant ? Que disait Max déjà… "on sacrifiait des animaux noirs à Hécate".
Sur un coup de tête, Ruth va fouiller la boîte contenant les prélèvements effectués sur le chantier. Échantillons de terre et de végétation, fragments de briques et de pierres… Oui, la voilà. Elle s’empare du sac renfermant la chevalière romaine, qu’elle fait glisser avec précaution dans sa paume. Sur l’étiquette écrite à la main, on peut lire : "Bague en bronze avec gravure en creux, probablement romaine". L’emblème est difficile à distinguer – trois cercles que se chevauchent partiellement. "On dirait une feuille de trèfle", a fait remarquer Ted avec pertinence. Là, en l’observant au microscope, Ruth découvre que les trois cercles sont en réalité des têtes.
Hécate. La déesse aux trois visages.

La vertu principale de ce genre de romans à suspense, c’est de créer une harmonie entre l’intrigue criminelle avec ses énigmes et la vie des protagonistes. Ce qui en résulte, c’est une atmosphère aussi crédible que possible. D’un côté, la découverte d’ossements lors de fouilles entraîne de potentielles références mystiques. On peut compter sur l’archéologue Max et sur le druide Cathbad pour développer cet aspect historique ou même étrange, ils maîtrisent leurs sujets. Toutefois, on comprend rapidement que c’est plus sûrement dans la décennie 1970, ou quelques années plus tôt, que réside l’explication. L’auteur intercale encore des passages laissant planer l’ombre du coupable et de ses obsessions. Pendant ce temps, l’enquête progresse.

Aussi interrogatif soit-il, cet aspect est complété par le côté humain de l’histoire qui nous est racontée. C’est là ce qui rend attachant ce roman. La vie de Ruth et celle de Nelson ne sont pas d’une totale simplicité, loin s’en faut. Ils naviguent entre une image publique et des tourments intérieurs, d’une façon plutôt complexe. Heureusement, Ruth bénéficie d’une certaine complicité de la part de ses amis. Des archéologues qui semblent volontiers faire la fête. Catholique non-pratiquant, Nelson est conscient de ne suivre guère l’éthique de cette religion. Il hésite à faire confiance à ce prêtre trop sympathique, rencontré lors de l’enquête. La vie privée des héros nous les rend familiers, ce qui n’est pas négligeable. Un polar très séduisant, d’une tonalité fluide et donc captivante.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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6 septembre 2017 3 06 /09 /septembre /2017 04:55

Deux couples d’amis parisiens se sont retrouvés depuis cinq ans : la blonde Marion et son mari Vincent, publicitaire ; la brune Fanny et son époux Édouard, agent immobilier. Ils passent souvent leurs week-ends ensemble aux Embruns, la propriété normande de Vincent. Ce dernier prépare avec Édouard la création de leur propre agence de communication. Marion et son amie, lassées par leurs conjoints, envisagent de les supprimer. C’est surtout une idée de Marion, dont le mari est un séducteur. Fanny n’a pas encore grand-chose à reprocher à Édouard. Mais un accident provoquant la mort du demi-frère adoré de Fanny, puis le suicide de la petite-amie de celui-ci, finit par décider la jeune femme.

Le père de Vincent vient de mourir. S’il existe un legs destiné à Constance, autrefois maîtresse du défunt, l’héritage sera malgré tout important. Marion suit le plan établi. Elle abat Édouard, simulant un suicide. Un dossier vite classé par le policier Alvarez, car Marion a bien préparé les indices. Le détective expérimenté chargé de retrouver Constance prend contact avec elle. Celle-ci vit à Cannes avec sa sœur Julia. Peu après l’annonce du legs, Constance décède, heureuse que son ancien amant ait pensé à elle. Joueuse habituée aux petites entourloupes, Julia tait la mort de sa sœur pour se substituer à la défunte.

Marion doit maintenant éliminer son mari. C’est dans la propriété des Embruns qu’il est censé s’être suicidé, par désespoir amoureux. Là encore, Marion a semé des indices – laissant penser qu’Édouard et Vincent étaient plus qu’intimes. Un des gendarmes locaux et le policier Alvarez sont amis, et confrontent leurs doutes. Si tout semble assez clair, un jeune collaborateur de Vincent apporte au policier un témoignage capital. Et Fanny commence à se dire que son amie a surtout pensé à elle-même, et à l’héritage du père de Vincent. Quant à Julia, elle imite plutôt bien sa sœur, mais Marion s‘interroge. Le jeu de massacre n’est probablement pas terminé…

Jean-Pierre Ferrière : La Seine est pleine de revolvers (French Pulp Éd., 2017)

Marion avait passé à la fois une très mauvaise et une excellente nuit. C’est-à-dire qu’elle avait peu dormi et beaucoup divagué pour aboutir à l’élaboration d’un plan qui, au matin, lui semblait extravagant et rigoureux. Ce qui, pensait-elle, n’était pas incompatible. Mais sa nuit avait été mauvaise parce qu’elle n’avait cessé de s’interroger sur l’état d’esprit de Fanny, qui avait pu évoluer à la faveur de la solitude et de l’obscurité. La veille elles avaient, avec la même fougue, la même haine, voué leurs époux aux pires châtiments, comploté, intrigué et, proclamant leur mépris de la justice, un peu comme deux gamines échauffées par leur premier verre de champagne et préméditant un mauvais tour pour ridiculiser une parente odieuse. Elles s’étaient séparées en se recommandant de ne rien changer à leurs habitudes, la réussite étant à ce prix.
À peine couchée, alors que Vincent traînait ou travaillait, Marion avait donc patiemment tissé les fils de sa machination et réfléchi à tous les dangers que comportait un double assassinat, et aux précautions à prendre afin de paraître ne pas y être mêlées. Sa volonté de supprimer Vincent était intacte, ainsi que sa certitude qu’il n’y avait pas de temps à perdre…

Né en 1933, Jean-Pierre Ferrière publie des romans policiers depuis 1957. Soixante ans de carrière, avec près de quatre-vingt titres à son actif, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma ou à la télévision. “On ne peut nier à Jean-Pierre Ferrière un talent certain pour camper des personnages et mettre en scène des situations particulièrement bien ficelées…” écrivit la regrettée Michèle Witta, experte émérite en polars. On ne saurait exprimer meilleure définition le concernant. Ces dernières années, plusieurs projets d’adaptation n’ont pas abouti, on ne peut que le déplorer tant cet écrivain présente des intrigues finement ciselées. De même, “La Seine est pleine de revolvers” n’avait bénéficié à ce jour que diffusions limitées.

Cette réédition est une très bonne manière de goûter à son incontestable talent. Et même à sa virtuosité, car il s’agit là d’un chassé-croisé criminel parfaitement orchestré. Grâce à une tonalité enjouée et à son habituelle narration fluide, l’auteur nous captive du début à la fin de l’histoire. Rien d’absolument sombre, pas d’émotions tragiques, mais un suspense dynamique où s’entrecroisent les parcours des héroïnes de cette histoire. Car Jean-Pierre Ferrière a toujours dessiné à merveille les femmes dans ses livres. Délicieuse lecture !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 04:55

Adolescent vivant dans le Connecticut, Jamie Watson n’est autre que le descendant du docteur Watson, le biographe du détective Sherlock Holmes. Quelques semaines plus tôt, Jamie a vécu une trépidante aventure en compagnie de la fascinante Charlotte Holmes, héritière des qualités et des défauts de son prestigieux aïeul. En cette fin d’année, tous deux séjournent en Grande-Bretagne. D’abord à Londres, où habitent la mère et la jeune sœur de Jamie. Celui-ci n’ignore pas l’hostilité, peut-être justifiée, éprouvée par sa mère envers la famille Holmes. Puis c’est dans le manoir des Holmes, en bord de mer dans le Sussex, que Jamie et Charlotte vont résider. Le jeune garçon fait la connaissance du père de son amie, Alistair Holmes, plutôt courtois. Quand à la mère de Charlotte, Emma, elle se montre assez mordante. Le plus sympa, c’est l’oncle Leander Holmes.

De retour d’une secrète mission en Allemagne, Leander est un ami de longue date du père de Jamie. Ils sont très régulièrement en contact par mail. S’il y en a un qui connaît tous les détails des méfaits de la famille Moriarty, éternels adversaires des Holmes, c’est l’oncle Leander. À cause de l’ambiance du manoir, de l’inaction, et de la distance dont fait preuve Charlotte, Jamie reste morose. Mais la disparition de Leander amène Charlotte et son ami à bouger : ils se rendent à Berlin. C’est là que se trouve le siège de la société de sécurité créée et dirigée par Milo Holmes, le frère aîné de Charlotte. Dans cet univers, tout est beaucoup plus sophistiqué qu’une simple entreprise de surveillance. D’ailleurs, Milo y emploie même August Moriarty. Censé être mort, ce dernier préfère se tenir à l’écart de sa redoutable famille d’escrocs et de criminels.

À l’Old Metropolitan, un bar chic berlinois, Jamie espère en savoir plus sur l’enquête que menait, en immersion, l’oncle Leander Holmes. Il s’agirait d’un trafic de faux tableaux. Il semble que ceux d’Hans Langenberg, un peintre allemand de l’entre-deux-guerres, soit au centre de cette histoire de faussaires. Jamie va trouver des contacts auprès d’étudiantes en art scolarisées à Berlin. Il rencontre un de leurs professeurs, Nathanaël Ziegler. De son côté, Milo Holmes possède déjà bon nombre de renseignements sur les trafics d’œuvres d’art, dont il fait part à Charlotte, Jamie et August. Il fait surveiller de près Hadrian et Phillipa Moriarty, possiblement mêlés à ces trafics de faux tableaux. Charlotte et Jamie ne peuvent que constater, lors d’un déjeuner avec Phillipa, que subsistent des antagonismes très forts entre la famille Moriarty et eux.

Dans leurs ateliers, les étudiantes de Nathanaël Ziegler peignent des copies de tableaux célèbres. En soi, c’est une méthode pour progresser, sans que ça rende vraiment suspect leur professeur. Nathanaël est-il plus proche des Moriarty ou de l’oncle Leander ? C’est ce que Jamie a du mal à définir. Peut-être dénichera-t-il des indices en lisant les mails que Leander adressa à son propre père ? Les jeunes enquêteurs iront jusqu’à Prague, puis reviendront dans le Sussex, avant de démêler les nœuds de cette affaire…

Brittany Cavallaro : Le dernier des Moriarty – Charlotte Holmes 2 (PKJ – Pocket Jeunesse, 2017)

Même si je n’étais pas un petit génie comme les Holmes, je n’étais pas stupide. Au lycée, j’étais même un élève brillant. J’apprenais vite, en tous cas. Et certes, ce n’était pas ma mission. C’était la nôtre. Son oncle avait disparu, mais il était aussi le meilleur ami de mon père. J’avais autant de raisons qu’elle d’être ici. J’en avais marre d’être traité comme la cinquième roue du carrosse. On ne pouvait pas me donner des leçons en me faisant enlever en pleine rue par des inconnus. Et August n’avait pas le droit de me regarder de haut comme si j’étais… un chihuahua.
— Tu veux toujours essayer de trouver la solution avant minuit ? dis-je à Holmes en me massant l’épaule. On va demander à mon père de nous filer les adresses IP de Leander, puisqu’il refuse de nous transférer ses messages. Ton oncle devait bien loger quelque part pour mener son enquête…

C’est la deuxième aventure de Charlotte Holmes, digne descendante de Sherlock Holmes. Cette fois, le jeune Watson et elle sont frontalement confrontés à la famille Moriarty, aussi impitoyables et malveillants que le fut le Professeur autrefois. Il est bien normal que Jamie s’interroge au sujet d’August Moriarty, même si celui-ci paraît plutôt se placer du bon côté. Bien sûr, Charlotte est inévitablement impliquée dans ces mystères. Et elle continue à jouer quelque peu avec les sentiments amoureux de Jamie. Toutefois, le jeune homme n’est pas simplement le narrateur de leurs tribulations. Par le passé, Sherlock ne fut-il pas souvent ironique envers le docteur Watson ? Jamie veut se montrer à la hauteur, prouver que ses capacités ne sont pas inférieures à celles des Holmes. 

Comme le précédent, ce roman s’adresse autant à un public jeunesse qu’aux amateurs des énigmes solutionnées par Sherlock Holmes. Avec habileté, Brittany Cavallaro évite de "coller" aux célèbres intrigues élaborées par Conan Doyle. En présentant des personnages de notre époque, qui utilisent parfois des techniques actuelles, en particulier. Malgré tout, c’est bien l’esprit du duo mythique Holmes-Watson qui anime ces aventures. C’est ainsi que l’on se laisse volontiers entraîner avec Jamie et Charlotte dans la recherche de la vérité, aussi tortueuse soit-elle. Un vrai plaisir !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 04:55
Fred Vargas, de la musique populaire aux crimes mystérieux

Il y a mille manière de parler du polar. Dans son numéro du 6 août 2017, Le Figaro Madame s’intéressait à Fred Vargas. On y évoquait son nouveau suspense, Quand sort la recluse (Flammarion, 2017), et certains détails de sa vie. Personne ne contestera le talent de Fred Vargas, ni même la qualité de cet article signé Minh Tran Huy. Par contre, on notera avec le sourire un aspect amusant. À savoir, le titre de l’article : Fred Vargas : J’écris des romans policiers parce que j’ai renoncé à l’accordéon”. Diable, voilà donc le secret intime de cette romancière ? Non, cela ne tient qu’en quelques lignes : « En fait, j’ai commencé à écrire des romans policiers parce que j’ai renoncé à l’accordéon. J’ai toujours eu une passion pour cet instrument. J’en avais un petit que je transportais avec moi à l’université et dont je jouais entre les cours. C’était lui, mon chemin de traverse qui me changeait de l’archéozoologie. Au bout de dix ans, j’ai arrêté car j’ai compris que je n’étais pas assez douée. L’écriture de romans policiers a pris le relais, avec l’idée que l’accordéon est le mauvais garçon de l’orchestre, et le roman policier le mauvais garçon de la littérature…»

France Dimanche (dont les rédacteurs sont très habiles) a repris cette information, sous le titre : “Fred Vargas : Elle rêvait d’être Yvette Horner”. En précisant dans cet article, qui reprend le passage ci-dessus : “Oui, vous avez bien lu ! Fred Vargas se rêvait en Yvette Horner, écumant les bals musette, plutôt qu’en Marguerite Duras dédicaçant ses œuvres au Salon du Livre.” Sans oublier la conclusion de ce texte : “Mais l’auteure ne dit pas si elle écrit en écoutant Aimable et son accordéon.” En réalité, elle ne cite aucun musicien. Certes, l’excellente Fred Vargas est une auteure populaire, comme l’instrument de musique en question. Et il n’y a pas à rougir de guincher sur des airs d’André Verchuren, Jo Privat ou d’Édouard Duleu. On pourrait leur préférer Marcel Azzola, qui accompagna les grands noms de la chanson française. Mais qu’il faille parler d’accordéon (dans les titres d’articles) pour évoquer une romancière de polar, surprenant non ? Gardons le sens de l’humour…

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Infos et évènements
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3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 04:55

La chute du Mur de Berlin, en novembre 1989, a marqué la fin d’une époque. La division entre l’Allemagne de l’Ouest et celle de l’Est s’achevait enfin. Un nouveau contexte, qui ne pouvait tout effacer de la mémoire des Berlinois, ni même des Polonais. En 2010, Peter Michalski rassemble encore des témoignages sur un épisode méconnu, auquel il s’associa trente ans plus tôt. Ce fonctionnaire ministériel fut mis très tôt à la retraite, bénéficiant de faveurs inhabituelles. Être compétent au point de faire trop bien son métier à Berlin-Ouest en ce temps-là, ça dérangeait les autorités. C’est surtout depuis 2000, suite à la mort de son ami Klaus, que Peter a repris tous les éléments accumulés sur l’affaire. Maintenant, il invite les derniers témoins vivants à relater leurs souvenirs. Non sans une raison précise.

Des tunnels permettant l’évasion de gens de l’Est, il y en eut un certain nombre. À Berlin-Ouest, des volontaires tels que Klaus élaborèrent des projets, creusèrent des souterrains. Vers 1980, un groupe (Thorsten, Jürgen, Klaus et quelques autres) prépara le passage de leur ami Franz, à l’initiative de Roman, le frère de celui-ci. Franz, Roman, l’enseignante Magda, et Victoria, étaient d’origine polonaise. Ils vivaient à Berlin-Est, mais gardaient des liens avec leur pays natal. La famille de Franz et de Roman appartenait à la nomenklatura, d’ailleurs. Leur mère était Polonaise, leur père fut un communiste acharné. Tandis que Roman s’installait bientôt à l’Ouest, Franz suivit de brillantes études. Admirative, Magda fut amoureuse de lui, avant qu’elle n’ait l’opportunité de s’installer à Berlin-Ouest.

Prof retraité, Jürgen reste nostalgique de ses élèves d’autrefois, surtout les filles. Entourée de chats, l’ex-professeur d’Allemand Magda se remémore ses retrouvailles avec Franz. Passé à l’Ouest, s’appelant désormais Alfred Zollner, il ne tarda pas à devenir directeur d’une école. On y accueillait beaucoup d’élèves issus des pays de l’Est ; le niveau y était exigeant et la réussite était au rendez-vous. Son frère Roman était aussi enseignant dans cet établissement, comme Magda et Jürgen. Bien que marié, Franz-Alfred ne s’occupait guère de son épouse. Ils finirent par se séparer : sa femme témoigne en 2010 que ce ne fut nullement un drame pour elle. Des éléments, Peter en trouvera aussi dans le "journal" du défunt Klaus. Avec son frère aîné Filip, Klaus traversa l’époque chaotique de la guerre.

Thorsten fut probablement celui qui se posa le moins de question sur la construction de ce fameux tunnel. Ni hier, ni aujourd’hui, Thorsten ne s’est demandé pourquoi ce boyau de 188 mètres sous Berlin concernait l’évasion du seul Franz. Certes, il fut envisagé de faire passer quelques dizaines d’autres personnes, mais le risque semblait trop grand. Et puis, les années passèrent, jusqu’à ce que la réunification de l’Allemagne gomme cette histoire. Dans ce cas, pourquoi supprima-t-on l’alcoolique Klaus en 2000 ? Soucieux des détails, Peter parviendra à éclaircir les mystères de cette opération de naguère…

Magdalena Parys : 188 mètres sous Berlin (Agullo Éditions, 2017)

Comme je l’ai déjà mentionné, c’est moi [Roman] qui avais suggéré à Franz de construire ce tunnel, car je ne voyais pas d’autre solution. Franz était tellement excité que, en l’espace de quelques mois à peine, il avait pris la décision de s’évader par la cave de l’un des immeubles situés à proximité du mur. Pas trop près, mais tout de même. Il me disait qu’il avait examiné le terrain dans les moindres détails. J’ignore comment il avait pu le faire, car les patrouilles sillonnaient souvent les quartiers frontaliers. Se balader près du mur aurait pu se terminer de manière tragique pour lui. Mais qui aurait pu dire ce qui passait par la tête de Franz ? Personne ! En quelques jours, il s’était procuré une carte détaillée du secteur avec toutes les mesures nécessaires…

Berlin au temps du Rideau de Fer, de la Guerre Froide. Cette époque historique, on s’en souvient généralement en globalité. On pense à un noyau d’Allemands de l’Ouest isolés au milieu de la RDA avec ses pays satellites communistes ; aux "check-points" entre les deux moitiés de Berlin, franchissables sous strictes conditions. À partir de 1961, se produisirent de multiples tentatives d’évasion de l’Est vers l’Ouest, via des souterrains. Avec la bénédiction des services secrets alliés, et malgré la surveillance omniprésente des VoPos en face. Ces images, pas si lointaines dans le passé finalement, on a pu les voir ponctuellement, pour peu que l’on se soit intéressé à cette situation. Un contexte ambigu, et des tensions, dont les arcanes nous échappent peut-être encore.

Toutefois, ce ne sont pas seulement les grands moments qui font l’Histoire. C’est d’abord sur les populations qui les ont vécus qu’il est bon de se pencher. Par quel processus un homme tel que Klaus devient-il un "Fluchthelfer", coordonnant l’évasion des gens venus de l’Est ? Quel rôle fit-on jouer à des braves âmes comme Magda, à un solitaire du genre de Jürgen ? Des questions parmi tant d’autres, que l’on élucide en dressant le portrait de chacun. En donnant successivement la parole à ces témoins. Native de Gdansk, l’auteure décrit des personnages et des situations crédibles concernant le peuple polonais. Certains notables s’accommodaient fort bien du régime communiste, d’autres étaient motivés par l’espoir d’une meilleure vie à l’Ouest. Ce qui conditionnait la vie de chaque famille.

Évidemment, on trouve ici une intrigue criminelle, puisqu’un meurtre fut commis dix ans avant "l’enquête" de Peter Michalski. Cela rappelle la technique classique des "pièces du dossier", gardant néanmoins une excellente fluidité narrative. Au-delà de l’énigme, c’est la restitution du climat de ces décennies qui offre son principal intérêt à ce roman. Un polar noir de très belle qualité.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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