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12 janvier 2017 4 12 /01 /janvier /2017 09:24

La vocation de faussaire de ce New-yorkais naquit dès sa prime enfance. Sa mère l’initia à la calligraphie, à la beauté du geste d’écriture manuscrite. Son père était un collectionneur d’œuvres rares, un bibliophile avisé respectueux de l’objet-livre autant que des écrivains et de leurs textes. Pour lui, c’était un "acte de foi", un désir de préserver la culture, et non de simples transactions onéreuses. Cette famille vénérait les auteurs prestigieux, avec une nette préférence pour Conan Doyle. Le père acquit même un stylo-plume ayant appartenu au créateur de Sherlock Holmes. Ce fut l’occasion pour le faussaire, encore adolescent, de fabriquer son tout premier document falsifié. Pour éviter des bévues, il fallait connaître les moindres détails au sujet de Conan Doyle, c’était son cas.

Par la suite, c’est avec le plus grand soin qu’il exerça son art. Certes, ces fausses lettres et autres dédicaces apocryphes sur des ouvrages d’origine lui rapportèrent de coquettes rétributions. Pourtant, ce fut toujours une démarche artistique qui le guida. Jusqu’au jour où il fut dénoncé de façon assez insolite. Ce qui n’entraîna que peu de conséquences sur le plan judiciaire ou pénal, mais sa réputation de bibliophile en fut sérieusement entachée. Il perdit pendant un temps la confiance de son ami Atticus Moore, bouquiniste spécialisé en ce domaine, mais ils se réconcilièrent. Devoir renoncer à sa passion, ne plus produire de "faux", il finit par s’y résoudre. Ses amours avec Meghan Diehl, libraire new-yorkaise, l’aidèrent quelque peu à entamer une existence honnête.

Originaire d’Irlande, Meghan cultivait une relation quasi-fusionnelle avec son frère Adam. Ce dernier vivait tel un ermite en bord de mer, dans la maison héritée de leurs parents, à Montauk, sur la côte Est des États-Unis. Adam Diehl était également bibliophile, achetant ou vendant ponctuellement des pièces rarissimes. Le faussaire, alors son futur beau-frère, ne fut jamais proche d’Adam. Par contre, il comprit qu’un lot de documents signés Conan Doyle fut vendu par le frère de Meghan, ou du moins transita par lui. Aux yeux d’un expert comme lui, ces lettres étaient manifestement des faux. Que penser d’autographes du poète irlandais W.B.Yeats, dont Meghan était une vraie admiratrice, qu’il possédait aussi ? Il n’avait pas le talent viscéral du fiancé de sa sœur, c’était juste un bon imitateur.

Adam Diehl fut victime d’une agression meurtrière à Montauk. Il fut mutilé, tandis qu’une partie de ses collections étaient vandalisées. Circonstances qui rapprochèrent Meghan et le faussaire. L’enquête stagna durant de longs mois, même si le policier Pollock ne manquait pas de persévérance. Le principal suspect se nommait Henry Slader. Collectionneur, il avait été en contact avec Adam, pour une coûteuse transaction. Sans doute s’agissait-il d’un faussaire, lui aussi, possédant un bon savoir-faire, mais aucun génie. Qu’il ait jalousé le frère de Meghan, autant que le fiancé de celle-ci, n’aurait rien d’étonnant. Au point de tuer, peut-être ? Après leur mariage, Meghan et son époux ex-faussaire s’installèrent en Irlande. Un nouveau départ, mais l’ombre menaçante d’Henry Slader planait sur eux…

Bradford Morrow : Duel de faussaires (Éd.Seuil, 2017)

Comme les fois précédentes, ni signature à part celle de Conan Doyle, ni adresse d’expédition. Je ne disposais d’aucun moyen de répondre à ses affirmations comme à ses exigences. Par ailleurs, je me trouvais dans l’impossibilité de savoir si l’assertion que Adam était mort en lui devant plus d’un million et demi de dollars relevait ou non d’une invention insensée, délirante et atrabilaire. C’était bien beau de menacer de me faire porter le chapeau de la mort d’Adam – la police n’était jamais allée jusqu’à là – mais je remarquai que lui-même disposait du mobile sinon des moyens et s’il avait attiré l’attention des enquêteurs, ce ne devait pas être sans raison. Néanmoins, la perspective d’être accusé du meurtre de mon beau-frère, de me retrouver assis devant les lampes à arc dégradantes, humiliantes pour ne pas dire viles du système de justice criminelle qui, comme chacun sait, envoie bien plus d’innocents en prison, dépassait mon entendement […] Je n’allais pas laisser de l’argent, extorqué ou pas, ainsi que de fausses lettres de Conan Doyle se dresser entre moi et mon avenir avec Meghan.

C’est un thème fort peu exploité, donc très original, que Bradford Morrow utilise dans ce roman. Il semble initié de longue date au petit univers des bibliophiles fortunés. On parle ici de ces collectionneurs d’ouvrages et de documents exceptionnels, cercle relativement restreint, riches passionnés ayant les moyens d’acquérir la pièce unique, l’introuvable. Le livre ancien et ses à-côtés génère un "marché" très particulier, ciblé. Il est probable que des faussaires sévissent effectivement dans ce microcosme, mais l’auteur précise qu’ils sont très rares. Car les collectionneurs concernés sont des intellectuels, que l’on aveugle pas si aisément avec des falsifications. Le héros-narrateur décrit cette passion du livre qui animait son père, et sans laquelle lui-même n’aurait jamais atteint l’excellence.

Ce roman se place sous le signe de Conan Doyle, l’illustre créateur de Sherlock Holmes. S’il est question d’autres écrivains (Yeats, Henry James), le succès populaire de Doyle fait qu’il reste une référence littéraire majeure. Dans cette histoire, on croise une sorte de Chien des Baskerville, mais également d’autres allusions à son œuvre holmésienne. On peut imaginer que les documents de la main de Conan Doyle restent extrêmement rares et, pour la plupart, répertoriés et protégés. Toutefois, croire au miracle n’est pas interdit : des bibliophiles se laisseraient fatalement tenter par des pièces encore inconnues, malgré leur vigilance habituelle. Ensuite, intervient une question de "réseaux", de crédibilité du possesseur de ces pièces ainsi que du vendeur.

La tonalité du récit n’est évidemment pas celle d’un brutal roman d’action, même si l’on y trouve quelques scènes violentes. On évolue dans un petit monde feutré, raffiné. Le héros raconte a posteriori un épisode marquant de sa vie, non sans se souvenir de ses origines culturelles. Intrigue criminelle, bien sûr, puisqu’il y a eu meurtre. Suspense, en effet, car l’affaire n’est que lentement résolue. L’essentiel réside néanmoins dans la finesse narrative et l’ambiance autour des protagonistes. Il faut se montrer prudent sur les comparaisons, mais l’écriture stylée de Bradford Morrow se rapproche de celle de Thomas H.Cook. C’est dire qu’il s’agit là d’un roman absolument séduisant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 06:15

Aujourd’hui âgée de trente-cinq ans, Grace Harrington a eu bien de la chance le jour où elle rencontra Jack Angel. Négociatrice pour une grande entreprise, elle restait très proche de sa sœur Millie. Celle-ci étant trisomique, bientôt âgée de dix-huit ans, elle est toujours suivie dans un établissement adéquat. Leur parents indifférents sont partis vivre depuis peu en Nouvelle-Zélande, sans états d’âme. Avocat défendant des femmes battues, Jack Angel se montra fort compréhensif envers Millie, qui viendra sans tarder habiter avec Grace et lui, dès sa majorité. Il y a un an, six mois après avoir fait connaissance, que Jack a épousé Grace. Entre-temps, la jeune femme a renoncé à son métier. L’accident de Millie qui se produisit autour du mariage troubla quelque peu la fête pour Grace, mais ce n’était pas trop grave. Le couple s’envola le lendemain pour un voyage de noces en Thaïlande.

Jack et Grace Angel habitent désormais une très jolie propriété à Spring Eaton, non loin de Londres. Deux couples de voisins, Diane et Adam, Esther et Rufus, peuvent témoigner que la vie de Grace est délicieuse. Elle s’occupe de leur jardin, s’avère excellent cuisinière, lit des quantités de livres. Elle s’adonne aussi à la peinture, comme l’indique ce beau tableau intitulé "Lucioles", dans la pièce principale. Parfaite maîtresse de maison, son équilibre est flagrant pour leurs invités. Elle n’est pas facile à joindre, c’est vrai, les contacts passant par le filtre de son mari. Telle est sans doute la nature de Grace. La prochaine arrivée de sa sœur adorée Millie complétera sûrement cette image idyllique. Jack est enthousiaste à ce sujet, et ne s’en cache pas publiquement. Il sera aussi protecteur envers Millie qu’il l’est pour Grace qui, parfois, a semblé montrer des failles comportementales.

La réalité est terriblement éloignée de tout cela. Dès le soir de leurs noces, Jack changea d’attitude, devenant très directif. Et même cynique concernant l’incident de Millie avant la cérémonie. Peu après, lors de la lune de miel en Thaïlande, Jack fit comprendre à Grace ce qui allait se passer pour elle et sa sœur. De façon absolument perverse, il comptait faire de Grace sa "prisonnière", et le prouva pendant ce séjour. Espérer s’échapper ou obtenir de l’aide ? Jack était trop malin pour qu’elle ait cette chance. Si Grace insistait, ce serait Millie qui en pâtirait, évidemment. À leur retour en Angleterre, le cauchemar devint encore pire : Grace fut confinée dans une totale dépendance envers son mari. À l’image de sa chambre, triste espace où elle ne pouvait que se morfondre. Quant aux relations vis-à-vis de l’extérieur, elles furent strictement contrôlées par Jack.

Comment alerter qui que ce soit sur sa situation ? Impossible. Éviter les pièges mis en place par Jack, comme dans le cas de ce livre prêté par Esther. Accepter de peindre des tableaux répugnants, qui orneront une chambre rouge. Obsédée par George Clooney, et très prochainement en danger, sa sœur Millie ne peut guère être utile. Pas plus qu’Esther, malgré sa curiosité. Faut-il attendre un miracle ?…

B.A.Paris : Derrière les portes (Éd.Hugo Thriller, 2017)

La dame se tourne et nous sourit. Je sais qu’elle ne voit qu’un couple charmant dont les membres sont si près l’un de l’autre qu’ils doivent beaucoup s’aimer. Ça me renvoie, une fois de plus, à l’impasse dans laquelle je me trouve. Je commence à désespérer que quelqu’un remette un jour en cause la perfection absolue de notre existence, et quand nous sommes avec des amis, je m’émerveille de le bêtise qui les incite à croire que Jack et moi ne nous disputons jamais, que nous tombons d’accord sur tout, et qu’une femme de trente-cinq ans intelligente et sans enfant comme moi se contente de rester chez elle toute la sainte journée pour jouer à la dînette.
J’aspire à ce qu’un curieux pose des questions, soit soupçonneux. Je pense aussitôt à Esther, et je me demande si je ne devrais pas être plus prudente. Si Jack se met à suspecter ses interrogatoires permanents, il pourrait estimer que je l’y encourage, et ma vie deviendrait encore plus infernale qu’elle l’est déjà…

Avec “Derrière les portes”, B.A.Paris nous a concocté un authentique thriller, intense par son climat angoissant, fluide par sa narration, fort habile quant à sa structure. C’est sur le mode "passé-présent" qu’est racontée cette histoire, tout en introduisant une continuité astucieuse du récit. Derrière le masque de l’avocat efficace plaidant pour des victimes, on réalise bien vite que Jack est diabolique. Il est probable que son seul instant de sincérité intervienne quand, à Bangkok, il explique à son épouse l’origine de sa passion du mal.

Le sort de Grace, et celui à venir de sa sœur trisomique, voilà ce qui alimente l’intrigue. Les efforts de la jeune femme pour sortir de ce guêpier sont vains, se retournant contre elle et Millie. Le couple évolue dans un milieu social qui cultive les apparences, où chacun se méfie des indiscrétions même entre amis. Un mari qui "couve" trop sa nouvelle épouse, un peu jalousement peut-être, ça ne surprend pas tellement les proches. En ce sens, ces personnages sonnent juste. Idem pour la cruauté de Jack, vraiment perverse. Un suspense très dense, qui captive littéralement les lecteurs.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 09:04
Jean-Louis Touchant, ex-président de 813, est décédé

Né en 1929, Jean-Louis Touchant s’impliqua durant de longues années dans la mise en valeur des littératures populaires et policières. Il occupa plusieurs postes au sein de l’association 813, dont il fut le président de 1998 à 2007. Il encouragea la périodicité régulière de la Revue de cette association, contribua à d’autres publications. Il publia en 2012 “Histoire véridique de 813, association des amis de la littérature policière” où il retraçait son parcours et son regard sur ce sujet. Après la regrettée Françoise Poignant, décédée en septembre 2015, qui fut elle aussi un pilier de 813, Jean-Louis Touchant a quitté le cercle des lecteurs de polars ce week-end du 7-8 janvier 2017. Tous ceux qui l’ont tant soit peu connu, qui savent quelle fut son action, auront une pensée pour sa mémoire.

© photos Droits Réservés

© photos Droits Réservés

La cérémonie en hommage à la mémoire de Jean-Louis Touchant aura lieu lundi 16 janvier à 16h au cimetière du Père Lachaise, salle Mauméjean.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Infos et évènements
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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 06:39

L’image traditionnelle des quadragénaires, c’est la stabilité sociale du couple avec enfants, ramenant deux salaires à la maison, modérément endetté, menant une vie harmonieuse. Georges Berchanko ne répond pas à ces critères. Informaticien sans boulot, puis ouvrier dans le bâtiment, il vivote de rares missions proposées par Vadim Intérim. La dernière en date s’achève avec un doublé imprévu de cadavres. Mais il y gagne l’amitié d’un colosse baptisé Voyelle, attardé mental au bon cœur prénommé en réalité Clément. Pour Georges, n’est-il pas temps de changer le cours d’une existence médiocre, dont il n’est nullement le fautif ? Son chemin va bientôt croiser celui de la sculpturale Pandora Guaperal.

Également quadra, Pandora a exercé différents métiers, de moins en moins valorisants. Championne de tir au pistolet, elle s’est même lassée de cette expérience. Elle a fini par être ponctuellement employée par l’exploiteur Vadim Intérim. Sa nouvelle mission l’envoie sur un chantier controversé. Pandora s’en acquitte en professionnelle, mais frôle de peu le lynchage par la population locale. Si Sonia, secrétaire d’André Vadim, prend conscience de l’inanité de son métier, ce n’est pas d’elle dont Pandora se venge. En l’absence de Vadim, elle s’attaque à son pavillon. Les voisins de celui-ci ne se plaindront de l’initiative de Pandora. Ensuite, s’autorisant un petit séjour en bord de mer, elle rencontre Georges.

Tous deux sont animés d’un esprit rebelle, soit. Quant à déclencher une révolution, en ces temps où il y aurait un amalgame avec le terrorisme, pas si simple. Mobiliser la population alors que les Français partent en vacances ou en reviennent, c’est illusoire. Pourtant, une étincelle jaillit dans le cerveau de Pandora. C’est sur l’autoroute A53, au viaduc de Saint-Maxence, que Georges et elle vont passer à l’action, le 1er août. Un blocage qui entraîne rapidement des dizaines de kilomètres d’embouteillage, comme prévu. Déterminée et armée, Pandora ne fléchira pas : son appel à la révolution sème le désordre et vise à faire réfléchir. En raison de la frilosité passive générale, le ton risque de monter.

De maigres forces de police sont présentes sur les lieux. Dont le commandant Canzano, négociateur de la police, et les secours avec un médecin admiratif de l’aplomb de Pandora. Sur un tempo très rock’n’roll, un animateur de radio soutient par les ondes la démarche de Pandora, qu’il a surnommée Lady Gun. Une journaliste pigiste maligne réussit à obtenir l’exclusivité de l’info sur l’affaire. Pour elle, c’est du bizness, mais elle fait en sorte que le message de Pandora passe en intégralité. La mafia patronale ne reste pas sans réaction : un mercenaire étranger expert en baroud est chargé de faire cesser la pagaille. Quant à Voyelle-Clément, il a aussi son mot à dire ici. Pour la suite, "advienne que pourra"…

Sébastien Gendron : Révolution (Albin Michel, 2017)

Vous nous traitez de parasites sociaux, mais vous ne vous rendez même pas compte qu’un retraité aujourd’hui est perçu comme un privilégié parce qu’il ne travaille plus et qu’il perçoit malgré tout une pension. Et pour vous payer cette pension, on prélève sur le salaire de ceux qui travaillent encore, sur l’allocation chômage de ceux qui ne trouvent aucun boulot, sur les minima sociaux de ceux qui ont tout perdu. Ce système de répartition était sain, juste, normal parce que des types un peu humains avaient décidé à la fin de la deuxième guerre qu’il fallait que la solidarité prévale dans ce pays. Aujourd’hui, toutes ces belles idées ont foutu le camp parce que d’autres types ont repensé le système d’un point de vue moins idéaliste et bien plus pragmatique. Et pour faire avaler les nombreuses pilules amères avec lesquelles ces politiques, ces économistes, ces grands patrons détruisent chaque jour le contrat social, on désigne des profiteurs : les chômeurs, les miséreux, les étrangers, ceux à qui on reconnaît la pénibilité du travail, et bien entendu les retraités. Tous parasites. Vous comme moi.

Ce pourrait n’être qu’un roman fort distrayant, avec quantité de péripéties amusantes et un suspense rythmé par une play-list rock tendance hard-punk. Ce serait alors juste un petit délire de romancier sur la révolte et ses limites où, après une action déraisonnable et sûrement grotesque aux yeux de certains, la raison et le bon-sens l’emporteraient. Ainsi, on ne dépasserait pas le cadre de l’intrigue : une quadra frustrée et son minable compagnon jouent les perturbateurs face à de gentils vacanciers qui n’ont pas mérité ces contrariétés ridicules. Assez drôle, non ? La liberté de parole, d’échange d’idées, certes. Mais ça tourne court bien vite, n’est-ce pas ? Une petite histoire légère, ça ira.

Seulement voilà, si Sébastien Gendron maîtrise parfaitement – avec une dose d’humour – l’évolution de son récit, la structure de l’histoire et la fluidité narrative, l’essentiel n’est pas forcément là. Car il en profite pour souligner des vérités que l’on ne veut généralement pas entendre. Il nous offre un regard pertinent sur notre société actuelle, plus sclérosée qu’il y paraît. En particulier, sur cette lâcheté collective qui détruit la solidarité : chacun pour soi, accablons plus pauvres que nous, sans jamais viser les décideurs économiques, pourtant responsables des crises. Ni Pandora, ni Georges, ne sont des "ratés" : leur cursus en vaut bien d’autres. On ne leur a accordé qu’une place dévaluée dans le système. Il ne faut donc pas s’étonner qu’arrive le temps de la rébellion.

Depuis “Révolution” des Beatles et “Imagine” de John Lennon, en passant par Bob Dylan, les Sex Pistols, The Clash, Guns N’Roses, et quelques titres choisis, l’esprit contestataire est-il mort et enterré ? Derrière sa facette souriante, ce très bon roman de Sébastien Gendron nous invite peut-être à y réfléchir.

Sébastien Gendron : Révolution (Albin Michel, 2017)
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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 06:06

À Belfast, Irlande du Nord, de nos jours. Âgée de trente-quatre ans, Rea Carlisle pourra s’installer dans la maison de son défunt oncle Raymond Drew. C’était le demi-frère de sa mère, Ida, mariée au politicien ultra-conservateur Graham Carlisle., valeur montante de son parti. La famille de Rea n’était plus en contact avec Raymond depuis longtemps. Elle est intriguée par une pièce dont la porte est hermétiquement close. La forçant avec difficulté, Rea y pénètre. Elle y trouve des photos de famille, mais aussi de proches vêtus en paramilitaires, et surtout une sorte de registre. Raymond Drew y relate ses crimes, huit meurtres : Gwen Headley enlevée à Manchester en 1992, le jeune prostitué Andrew tué à Leeds en 1994, et puis les autres. Même la mort de son épouse Carol paraît finalement louche. Rea consulte ses parents au sujet du registre. Sa mère suivra la décision de son père, qui ne souhaite nullement avertir à la police. Un scandale nuirait à sa carrière.

Rea renoue avec le policier Jack Lennon, avec qui elle eut une relation intime houleuse cinq ans plus tôt. Bien que le sinistre registre ait disparu entre-temps, peut-être dérobé par le père de Rea, Lennon accepte d’écouter la version de la jeune femme. Toutefois, Jack a lui-même de sérieux problèmes personnels à régler. Élevant seul sa fille Ellen, il habite avec Susan McKee et sa fille Lucy. Rapports tendus avec Susan, qui n’est pas loin de penser que la place d’Ellen serait chez sa tante Bernie McKenna. Côté métier, Jack Lennon est empêtré dans une affaire cafouilleuse. Il a été blessé en protégeant une femme, et a abattu un collègue flic véreux en légitime défense. Jack est certain que le policier Dan Hewitt, contre qui il a des preuves, fera tout pour l’enfoncer.

Rea est victime d’une agression mortelle. L’inspecteur-chef Serena Flanagan est depuis vingt ans dans la police. Elle a la réputation d’être coriace. Encore qu’elle masque à son entourage ses graves problèmes de santé actuels. C’est elle qui est chargée de l’affaire criminelle, où Jack Lennon apparaît comme le principal suspect. Dan Hewitt s’empresse de lui dresser un portrait très négatif de Lennon. Serena Flanagan se doute du manque de sincérité de ce collègue-là. Si elle n’inculpe pas son suspect, le témoignage de Lennon ne semble guère crédible. Il y a bien cette photo ancienne, mais plus le registre des aveux. La policière interroge les parents, bien vite assistés d’un avocat. Si Ida n’était pas ainsi dominée par son politicien de mari, Flanagan est certaine qu’elle progresserait sans nul doute plus facilement. Entre les deux femmes, la compassion peut-elle jouer un rôle ?

L’inspecteur-chef Uprichard est le seul sur qui Lennon puisse tant soit peu compter. Quand Jack se retrouve en cavale, il l’héberge brièvement. Uprichard plaide la cause de son ami auprès de Serena Flanagan. Elle commence à discerner la personnalité du suspect. Pour Lennon, se réfugier chez Roscoe Patterson n’est pas une garantie de sécurité. La vérité ne jaillira pas sans qu’il y ait d’autres morts…

Stuart Neville : Le silence pour toujours (Éd.Rivages, 2017)

Flanagan n’aimait pas le terme "victime". C’était un mot trop petit lorsqu’il s’agissait d’un meurtre. On pouvait être victime d’un pickpocket, ou d’un pirate informatique. Mais quand une vie avait été supprimée, une autre désignation s’imposait, pas seulement pour la personne tuée, pour ceux qui restaient aussi. La dévastation que c’était. Elle avait connu des famille détruites par la mort d’un être cher. Dépression, alcoolisme, drogue ; suicide, même. Pour chaque vie ôtée, bien d’autres sombraient par la suite […]
Même à travers le masque, elle percevait l’odeur métallique, carnée, de la mort violente. L’atmosphère en était chargée. Elle monta l’escalier en évitant prudemment le rouge. En haut, elle dut se tenir à la rampe pour franchir la flaque d’une large enjambée…

Il existe des régions du monde où il semble impossible de tourner définitivement la page, d’échapper au climat délétère qui assombrit la vie des populations. Belfast et l’Ulster en sont l’exemple. Certes, un statu-quo est en place depuis près de vingt ans, permettant une nette amélioration de la vie des habitants. Pourtant, on sent que beaucoup restent meurtris dans leur âme, dans leur chair. Que les rancœurs ne sont pas toutes éteintes. Par exemple, la famille McKenna symbolise ici la hautaine bourgeoisie fière de son statut, et le policier Hewitt incarne la corruption des institutions, autant d’héritages du passé. Autour de Jack Lennon, héros de plusieurs romans de l’auteur, l’ambiance est lourde, morbide, glaçante par de nombreux aspects.

Stuart Neville s’est fait connaître en France avec “Les fantômes de Belfast” (Prix Mystère de la critique 2012). Outre “Ratlines”, il s’est imposé avec “Collusion” et “Âmes volées”, deux autres opus de Jack Lennon (tous ces titres étant disponibles en format poche). Et il confirme avec “Le silence pour toujours”, ce quatrième épisode. Qu’il s’agisse de Serena Flanagan ou de Lennon, les portraits décrivent avant tout des êtes humains, imparfaits, faillibles, marginalisés ou souffrants, possédant quand même assez de ténacité pour faire la lumière sur des agissements criminels. Malgré l’âpreté des situations, la narration reste d’une sympathique fluidité, rendant franchement captivante cette histoire très noire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 06:13

À chacun de ses romans (“De bons voisins”, “Emergency 911”, “Le dernier lendemain”, “La tendresse de l’assassin”), Ryan David Jahn est un des rares auteurs qui se renouvellent totalement, toujours dans la plus parfaite qualité. Désormais disponible en format poche, “Le dernier lendemain” est un bel exemple de son talent…

 

Âgé de quarante ans, Eugene Dahl est livreur de lait à Los Angeles en 1952. Pendant onze ans, il fut auteur de bandes-dessinées sur la côte Est des États-Unis. Trois ans plus tôt, en manque de reconnaissance, il a abandonné pour s'installer à l'Ouest. Il ne désespère pas de lancer sa carrière d'écrivain. Même s'il ne dépasse guère la première ligne du chapitre Un. Son éditeur de bédés était James Manning. Plus connu dans la mafia sous le nom de La Machine. Cette activité lui permettait de blanchir l'argent sale. Manning vient d'envoyer en Californie son comptable depuis dix ans, Terry Stuart. En réalité, il s'agit de faire éliminer Stuart par Louis Lynch, son tueur-à-gages, accompagné de la rousse Evelyn, la fille (et employée) de Manning. C'est Eugene Dahl qui devra passer pour le coupable.

C'est dans la famille désunie de Sandford Duncan, onze ans, que tout a commencé. Sandy est le soufre-douleur du second mari de sa mère Candice. Celle-ci étant entraîneuse au Sugar Club, avec son amie Vivian, elle s'occupe peu du petit. Sandy a conçu un pistolet artisanal, avec lequel il tue son beau-père. Il ne peut pas nier le crime, la police trouvant rapidement des preuves accablantes. Sandy est envoyé dans un centre de détention pour mineurs, mais Vivian possède un moyen de pression sur le procureur du comté, Seymour Markley, des photos. Ayant de l'ambition politique, le procureur ne peut se permettre un scandale. Pour étouffer l'affaire Sandy, il va médiatiser la mauvaise influence des bandes-dessinées. En effet, le gamin a imité le héros d'une bédé d'Eugène Dahl.

Veuf depuis peu, Carl Bachman est un policier expérimenté. Certes, il a besoin parfois d'un peu d'héroïne pour tenir le coup. Le crime de Sandy, il l'a vite résolu. Avec un brin de tristesse, car il n'est pas insensible au charme de Candice. Mais ni la mère de Sandy, ni lui n'expriment leurs sentiments. La campagne anti-bédés du procureur, pas son problème. Par contre, il retient qu'existe un lien avec le mafieux Manning… La rousse Evelyn n'a eu aucun mal à séduire Eugene Dahl, jusqu'à bientôt devenir intimes. Entre-temps, Lynch est passé à l'action, butant un flic puis le comptable Terry Stuart. Eugene a vite compris le piège dans lequel il s'est fourré. Il masque les indices, et prend la fuite. Il va croiser le policier Carl Bachman, qui ne réagit pas avec assez de promptitude pour le coincer.

Pour la police et pour le procureur Seymour Markley, qui a récupéré un lot de photos compromettantes, le coupable est fatalement Eugene Dahl. S'adressant à son collègue et ami Darryl Castor, un musicien surnommé Fingers, Eugene s'est procuré une arme. En cavale, il est conscient de ne pouvoir faire confiance à Evelyn. Carl Bachman progresse dans son enquête, sans se précipiter car la culpabilité du laitier le laisse sceptique. Eugene élabore un plan digne des aventures de ses anciens héros de bédés…

Ryan David Jahn : Le dernier lendemain (Babel Noir, 2017)

Les temps sont bizarres. On vit sous la menace de l'arme atomique. Les hommes politiques crient aux communistes à tort et à travers. Malgré la désagrégation de la Ligue majeure de base-ball, Bâton-Rouge ainsi que d'autres villes du Sud persistent à interdire leurs terrains aux joueurs noirs (…) On observe des soucoupes volantes aux quatre coins du pays et l'Armée nie toute responsabilité. Le monde est plus effrayant que jamais, et ça ne s'arrange pas. Et quand les gens ont peur tout est possible.

Dans certains vieux airs de jazz, l'orchestre jouait en harmonie, laissant place selon la partition à des solos de chaque instrument, se répondant musicalement, et c'est ainsi que l'ensemble offrait des morceaux magnifiques. Voilà ce que l'on peut ressentir à la lecture de cette histoire présentant un chassé-croisé de situations parallèles, dirigées par le maestro Ryan David Jahn, excellent chef d'orchestre. L'intrigue utilise la mythologie des romans noirs, c'est vrai : un flic mal sans sa peau, un faux-coupable piégé en fuite, un caïd mafieux sans pitié, son tueur attitré, sa fille jouant la femme fatale, une entraîneuse exerçant un chantage, un procureur arriviste, etc. On voit ces protagonistes se succéder dans le chapitre quatorze, sorte de bilan du début de l'affaire. Le meurtre initial commis par le petit Sandy importera moins que la suite, fort animée, des événements.

Pour autant, l'auteur n'oublie pas le contexte sociologique de l'Amérique d'après-guerre. Aspect social, la mère de Sandy vivotant de son métier de taxi-girl, sans homme fiable pour lui offrir une vie décente. Époque florissante du Maccarthysme, et des répressions en tous genres. Le cas du musicien Fingers est éloquent sur les rapports raciaux de ce temps-là. Entre le Code Hays et la Chasse aux sorcières, Hollywood épurait à tous les niveaux. Dans ces conditions, même si elle est inventée dans ce scénario, une campagne contre la mauvaise influence des bandes-dessinées apparaît parfaitement plausible. Les États-Unis des années 1950 n'avaient pas que du positif, loin s'en faut. Ce cadre permet à l'auteur de développer de manière plutôt fascinante un solide sujet criminel, où jamais on ne se perd dans les méandres de la narration.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 06:12

Dans le Missouri, le comté de Gasconade possède assez d’atouts pour qu’il y soit agréable de vivre. Aujourd’hui veuf, le fermier Olen Brandt – quatre-vingt-un ans – n’a-t-il pas vécu une existence à peu près équilibrée jusqu’ici ? Certes, il y eut le cas de son fils Wade, un repris de justice emprisonné. Et Olen est sans illusion sur son neveu junkie Jackson Brandt qui ne vaut guère mieux. Si le comté est gangrené, c’est à cause de la méthamphétamine, constituant un bizness florissant. Il suffit de quelques ingrédients choisis pour en cuisiner. Bon nombre de ces caravanes insalubres, de ces mobile homes délabrés, à peine planqués dans le paysage, servent principalement à la préparation de cette drogue. Les trafiquants ne craignent pas tellement le shérif Herb Feeler et ses adjoints, même s’ils interviennent.

Avec son faciès abîmé par les coups, ses tatouages grossiers, et son air amorphe dû à la surconsommation de méth, Jerry Dean Skaggs est à lui seul un brillant exemple de ces fabricants-dealers-junkies qui végètent dans la région. S’il a amassé dans sa planque un pactole dépassant les cinquante mille dollars, ce fric appartient davantage à ses associés qu’à lui-même. Outre Jackson Brandt, il fricote avec un junkie incontrôlable, Kenny Fischer (dit Fish). Quand ce dernier s’aperçoit qu’il est cocufié par sa compagne, il rumine ses malheurs d’enfance remontés à la surface. Et ne tarde pas à exercer des violences sur sa femme. Même si on le met en prison pendant un temps, quand Fish en sort, il risque de disjoncter complètement, de causer pas mal de morts brutales.

Le plus cinglé parmi les relations de Jerry Dean Skaggs, c’est Butch Pogue. À Goat Hill, il s’est autoproclamé Révérend de sa propre religion. "Propre", ce n’est pas le mot, car son univers est assez sanguinolent. Son clan ressemble à une secte, aux règles aussi bizarres que violentes. Mais “frère Jerry” est bien obligé de le côtoyer, puisque Butch Pogue fournit lui aussi de la méth. Après tout, il y a bien un banquier du comté qui participe au trafic de drogue, pourquoi pas ce soi-disant Révérend. Leur tas de fric ayant disparu, Jerry Dean va devoir en référer à son complice Bazooka Kincaid, partenaire concernant ce pactole volé. Il faudrait le récupérer, sachant que c’est sûrement un policier qui a dérobé le fric.

Pesant cent trente-cinq kilos, Dale Banks est un des adjoints du shérif. Il forme une bonne équipe avec le jeune et sportif Bo Hastings. Pour tous les deux, l’essentiel est de rentrer chez eux vivants, après leur service. Dale Banks se revendique avant tout père de famille, puis fermier et accessoirement policier. Avec son épouse Jude, ils ont trois enfants : Steph l’aînée, Jake un gaillard de quinze ans, et la petite Grace, six ans, handicapée. Banks n’a pas vraiment de projet quant au fric qu’il a pris chez Jerry Dean. Le shérif-adjoint est resté proche du fermier Olen Brandt, figure symboliquement paternelle pour lui. Quand le vieux bonhomme est agressé, sa chienne abattue, et son véhicule volé, Banks enquête. Secouer Jackson, le neveu de la victime, lui confirme que le coupable est bien Jerry Dean…

Matthew McBride : Soleil rouge (Éd.Gallmeister, 2017)

L’achat de pseudo-éphédrine était la dernière des tendances illégales relatives au commerce de la drogue. Les junkies passaient leur journée à aller d’une station-service à l’autre pour acheter des médicaments contre le rhume, de la pseudo-éphédrine, le principe actif dans la fabrication de la méthamphétamine. Sur le marché noir, ça se revendait très cher. Cent dollars la boite, ou bien ça s’échangeait contre de la méth. La plupart préféraient ce genre de troc.
Un mois auparavant, au Fuel Market, ils avaient appréhendé une camionnette pleine d’étudiants. En fouillant le véhicule, ils avaient trouvé des centaines de cachets achetés dans des station-services et des pharmacies. Les jeunes avaient gardé toutes les factures, ce qui avait simplifié la tâche de Banks…

Matthew McBride décrit sa région natale dans cette fiction. Un foutu pays où, hormis les gens honnêtes, des junkies-dealers de méth font la loi, où règne la violence au mépris de la vie humaine, où les règlements de comptes tiennent lieu de justice. Prier un Dieu n’a guère de sens dans ces contrées, puisque certains y inventent leur religion personnelle, et qu’aucune morale ne guide les actes d’une large partie de la population. S’emparer du fric des délinquants, on finirait par trouver ça légitime. Bousculer des témoins, lorsqu’il s’agit de minables junkies, ce serait aussi presque logique. Se protéger soi-même et les siens, parfois tenter de le faire pour de rares amis, c’est l’unique solution pour survivre dans une telle ambiance. Très noire, la vie dans le comté de Gasconade.

Alors oui, sans doute, c’est une thématique souvent traitée dans les romans noirs actuels. Bien sûr, qu’évoquant la cambrousse américaine – ses péquenots blancs qui se prennent pour des cadors du trafic de drogue – ou des aspects sombres de la ruralité française, le sujet n’apparaît pas novateur. Du moins, pour ceux qui lisent surtout des romans noirs dans cette catégorie. Malgré tout, Matthew McBride a le mérite de relater une des réalités sociales des États-Unis, la moins glorieuse, ces drogues de synthèse faisant des ravages monstrueux pour le profit de quelques-uns. Sans oublier des portraits annexes, tel celui de Fish, montrant jusqu’à quel point ces racailles-là tombent dans la dèche. C’est pourquoi ce “Soleil rouge” est à placer parmi les très bons romans traitant de ces questions.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 06:12

En décembre 1835, la France est dirigée par Louis-Philippe, "roi des Français". Époque de grande instabilité politique, où les mouvements républicains sont réprimés par le pouvoir. Des attentats visent le monarque, dont celui commis par Fieschi le 28 juillet 1835. Grâce à ce climat malsain, l’escroquerie et le meurtre sont courants dans le pays. Pierre-François Lacenaire est le plus célèbre criminel de son temps. À l’occasion de son procès, il a cultivé sa propre médiatisation. Emprisonné à la Conciergerie, il rédige ses Mémoires et reçoit des visiteurs, en attendant son exécution. C’est un prisonnier privilégié, auquel on n’interdit ni les repas gastronomiques, ni d’adresser des lettres à l’extérieur. Parmi ses amis, se trouve Pierre Allard, policier de la Sûreté à Paris, âgé de quarante-cinq ans.

L’inspecteur principal Louis Canler, trente-huit ans, exerce ses fonctions de manière bien plus stricte que son supérieur Allard. Témoin de l’attentat de Fieschi, qui continue à la perturber de longs mois plus tard, Canler fut un des enquêteurs qui arrêtèrent Lacenaire. Il ne cache pas sa détestation de ce criminel, jalousant la relation d’estime mutuelle entre lui et Allard. Les idéaux républicains de Lacenaire qui, sans remords, n’espère plus que “le suicide par la guillotine”, n’indiquent pour Canler que le cynisme du personnage. Dans ce contexte, plusieurs enfants sont assassinés selon un mode opératoire rappelant les crimes de Lacenaire. Qui n’a jamais éliminé d’enfants, lui. Ce sont d’abord la tête d’une fillette, puis le corps d’une autre gamine qui sont retrouvés, et placés à la morgue.

Interrogé par les policiers Allard et Canler, Lacenaire suggère que “la Flotte”, une bande de malfaiteurs qui furent ses complices, peut être impliquée dans l’affaire. Canler procède à une vague d’arrestations chez ces bandits, mais ils disent probablement la vérité quand ils nient être concernés. Les autorités ont fait appel à la population pour tenter d’identifier les deux gamines tuées. Un garçonnet de sept ans est la troisième victime du tueur. Copieur de Lacenaire, ou un de ses admirateurs ? Les enquêteurs se posent la question. En plus de gros effectifs de police, Allard demande au préfet que Lacenaire contribue officieusement à les aider. Ce qui fait enrager son collègue Canler. Après observation détaillée des corps à la morgue, Lacenaire présente certains indices aux policiers… avant de s’échapper.

Tandis que l’assassin, qui vient de tuer un quatrième enfant, adresse un courrier au journal républicain “le National”, Lacenaire fixe rendez-vous à Allard dans un cabaret. De son côté, son supérieur ayant été écarté, Canler mène les investigations à son gré. Il suit une piste indiquée par Lacenaire : un coup de filet aux Halles aboutit à l’interpellation d’un suspect, bientôt battu à mort. Néanmoins, un nom apparaît, qui pourrait être celui du tueur d’enfants. Il faut s’attendre à une arrestation mouvementée…

Michael Mention : La voix secrète (Éd.10-18, 2017) – Inédit –

— Et il est le premier à donner un sens politique à des crimes d’ordinaire crapuleux. Il prétend expliquer les siens dans ses mémoires.
— Expliquer… C’est la mode. À trop réfléchir le crime, on risque de le rendre acceptable.
Allard acquiesce, partageant ses craintes. Tandis que la police est sans cesse critiquée, la criminalité est de plus en plus analysée, évaluée, banalisée par les phrénologues mais aussi par les bureaucrates. En premier lieu, le Compte général de l’administration de la justice criminelle avec ses statistiques annuelles. Et de la curiosité à la fascination, il n’y a qu’un pas que la presse a déjà franchi…

Sous le règne de Louis-Philippe, entre 1830 et 1848, la France est encore loin d’accéder à un régime républicain et démocratique. Tandis qu’une bourgeoisie fortunée a émergé et que le pays s’industrialise, l’essentiel de la population reste pauvre et inculte. Telle est la toile de fond de cette fiction, située durant les derniers jours de Pierre-François Lacenaire. Provocateur doté de charisme, assassin désinvolte, rebelle et mégalomane ? Ces diverses facettes se complètent chez lui, sûrement. On l’apprécie, comme le policier Allard, ou on le déteste, à l’image de son collègue Canler. Modifiés sous la pression des autorités, ses Mémoires ne donnent de lui qu’un portrait partiel. Quoi qu’il en soit, un pareil personnage ne peut qu’inspirer, donner envie de le faire "revivre".

En quelques années d’écriture acharnée, Michael Mention s’est imposé parmi l’élite des auteurs actuels de romans noirs et de polars. Il le doit à son style narratif vif (rock’n’roll, dirait-il certainement) : on sent son envie de secouer le lecteur. La tonalité pétaradante de “La voix secrète” le démontre une fois de plus. Logique, puisque une évidente nervosité habite les protagonistes de l’époque, au niveau des autorités. Parvenir à nous immerger dans cette partie du 19e siècle, à nous faire adhérer à ces aventures, cela suffit à prouver le talent de Michael Mention. Il continue à explorer des sujets diversifiés, non sans retenir leur côté social, pour notre plus grand plaisir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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