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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 04:55

Au mois de juillet, dans les années 1960. Âgée de vingt-quatre ans, Annette Letellier est en vacances dans un chalet en Isère avec son fils Michel, quatre ans, et sa mère. Cette parisienne est avertie par un policier grenoblois que son mari vient de mourir carbonisé dans un accident de voiture, du côté d’Avallon, dans l’Yonne. Annette est surprise : employé de banque à Paris, André Letellier ne devait les rejoindre qu’une semaine plus tard. Il lui avait demandé de réserver un séjour dans un hôtel suisse du canton de Berne.

Venu de Paris, l’inspecteur Lucien Lentraille ne lui explique pas grand-chose des circonstances du décès de son époux. La ramenant vers la capitale, ils font juste un détour par Vézelay afin qu’Annette identifie le corps. Ils ne verront rien des fêtes de la Madeleine, un pèlerinage à la basilique sur le thème de la paix existant depuis l’après-guerre. Par contre, un certain Clovis – photographe forain – participe à la Foire en question.

À Paris, c’est le commissaire Verdier qui explique les faits à la jeune femme. Le vendredi après-midi, André Letellier a volé une énorme somme à sa banque. Plus d’un million de Francs en billets, c’est-à-dire cent millions de centimes. Bien qu’étant repéré, André a fui en voiture. La police peut supposer que c’était pour rejoindre Annette en Isère, l’Yonne étant à mi-chemin. Verdier est informé de la lettre où André demandait à la jeune femme de réserver un séjour en Suisse. Contradictoire avec le fait que le couple s’entendait mal. S’il était plutôt bon conducteur, l’excitation de la fuite pourrait être la cause de ce dramatique accident de voiture.

Après une nuit chez elle, Annette reçoit la visite de son amie blonde Thérèse Gerbaut, du même âge qu’elle. Elle sait que Thérèse, secrétaire de direction dans une entreprise pétrolière, était la maîtresse de son mari. Ils ont récemment passé un week-end ensemble vers La Rochelle et Royan. Selon Thérèse, l’essentiel du butin n’a pas brûlé dans l’incendie de la voiture d’André. Le fric ne s’est sûrement pas envolé. Elle suspecterait volontiers l’inspecteur Lentraille qui, en effet, arriva sur le lieu de l’accident dès qu’il fut connu.

Les deux amies s’adressent au détective privé Castagner, lui faisant part de leurs soupçons. Cet homme mûr ayant de bons rapports avec la police ne tient pas à se mouiller. Par contre, son fils Jean-Pierre, âgé d’environ dix-huit ans, propose ses services au duo. Annette et Thérèse n’ont pas trop confiance en lui. C’est davantage une "association" pour se partager le butin qui intéresse le fils Castagner.

Le commissaire Verdier interroge plus officieusement Annette. S’il fait preuve de courtoisie, tout son bla-bla-bla se résume juste à des hypothèses. Néanmoins, que l’accident se soit produit du côté de Vézelay n’est probablement pas un hasard. La police interroge Thèrèse au Quai des Orfèvres, car elle connaît bien la région. Lentraille relance Annette, pas forcément pour l’enquête. Elle a maintenant envie de savoir la vérité…

Jean Amila : Noces de soufre (Série Noire, 1964)

Dites-moi, ma petite, savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ? Nous sommes dimanche. Mettez bien dans votre petite tête que nous aussi, dans la police, nous avons des jours de congé. Et si je me trouvais là-bas, c’est que j’étais parti le vendredi après-midi pour passer le week-end chez des amis, à Vézelay. Il se trouve que nous aimons notre métier. Nous acceptons d’être disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours dans les années non bissextiles… Dès qu’il a eu connaissance de l’accident, le commissaire Verdier a averti son inspecteur le plus proche du lieu, sans tenir compte qu’il était en congé… L’inspecteur a répondu immédiatement à l’appel, a relevé les premiers indices, n’a pas dormi de la nuit, a fait mille kilomètres, et il prend encore la peine de venir ce matin à domicile pour vous éviter toute peine, même légère… Est-ce que cela vous suffit comme explication ?

Jean Amila : Noces de soufre (Série Noire, 1964)

Onzième roman publié dans la Série Noire par Jean Amila (Jean Meckert, 1910-1995) “Noces de soufre” date de 1964. Il fut réédité dans la collection Carré Noir en 1972, puis de nouveau dans la Série Noire en 1984. Cette année-là, il fut adapté en téléfilm, par le réalisateur Raymond Vouillamoz et par l’auteur. Agnès Soral, Jean-Luc Bideau, Capucine, Jean Bouise, Michèle Gleizer, Claude-Inga Barney, Hugues Quester, en interprétaient les rôles principaux. Depuis 1999, “Noces de soufre” figure au catalogue Folio Policier.

Jean Amila fut un des grands noms de la Série Noire, parmi les auteurs français. Si l’on trouve ici des policiers enquêtant sur la mort de l’employé de banque-voleur, l’intrigue est bien celle d’un roman noir. Car c’est la jeune Annette qui reste au centre du récit. La mort de son mari ne la perturbe pas du tout, au départ. Si son couple fonctionnait mal, c’est avant tout par manque de maturité sexuelle chez elle. Annette fait partie de ces femmes de son époque, peu préparées à une harmonie intime, frisant la frigidité. En commettant ce vol, son époux n’a-t-il pas voulu la reconquérir ? La voici entraînée dans un suspense riche en péripéties et en suppositions… Un très bon polar.

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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 04:55

Dans le New Jersey, le comté de Bergen est tout proche de New York, au nord-ouest de la métropole. Basé à Hackensack, le shérif Robert Heath y est chargé du maintien de l’ordre en cette année 1915. Parmi ses adjoints, il emploie une femme, Constance Kopp. Avec ses sœurs Norma et Fleurette, elle a récemment vécu une aventure mouvementée. Ce qui lui a valu d’être engagée par le shérif. Mais les femmes dans la police, ça ne plaît pas à tout le monde. Y compris au sexiste John Courter, un des adjoints d’Heath, qui ne cache guère son hostilité. Le statut de Constance étant contesté, le shérif lui attribue un poste de gardienne de prison en attendant. Deux mois passent, et rien n’évolue. La surveillance des femmes incarcérées n’est pas déplaisante, mais ce n’est pas le métier que vise Constance.

Parmi les prisonniers se trouve Herman Albert von Matthesius, un vieil Allemand qui se dit médecin, baron et pasteur. Il est vrai qu’il dirigea une sorte de clinique-sanatorium à New York. Ses pratiques entraînèrent des plaintes de la part de trois de ses jeunes employés. En prison, il parle principalement sa langue d’origine, que Constance Kopp connaît assez bien. Von Matthesius vient d’être hospitalisé en ville dans un état délirant. Difficile de savoir s’il simule, car la prison n’a pas de médecin sur place, ce que déplore le shérif. Lors d’une nuit d’orage, alors que règne une grande agitation à l’hôpital à cause d’un grave accident, von Matthesius s’enfuit. Il était sous la garde de Constance Kopp, qui s’en veut car la situation met le shérif Heath dans l’embarras. Il tente le maximum pour le rattraper.

N’étant pas officiellement adjointe, Constance Kopp ne sait pas comment l’aider : “Je ne demandais pas de pardon. Tout ce que je voulais, c’était voir mon prisonnier de nouveau enfermé dans sa cellule comme il le méritait.” À New York, elle se rend à l’adresse de Felix von Matthesius, le frère du fugitif. Des adjoints du shérif l’y ont précédé vainement, et le logement est vide. Un ami photographe lui donne quelques conseils avant que, dans un hôtel de luxe réservé aux femmes, Constance ne sympathise avec un trio d’amies, dont l’une est journaliste. Elle recherche les trois jeunes plaignants afin d’obtenir plus de détails sur les faits reprochés à von Matthesius. Dans les mêmes quartiers new-yorkais, se trouve l’ancien sanatorium. Elle le visite clandestinement, sans y découvrir le moindre indice.

Faisant des allers-retours du comté de Bergen jusqu’à New York, elle trouve une possible piste en la personne du docteur Milton Rathburn. C’est au Murray’s, un grand restaurant new-yorkais, que Constance repère Felix von Matthesius. Elle parvient à l’alpaguer, non sans complications. Le shérif et elle ramènent le frère du fuyard à Hackensack, mais il n’a aucune intention de se montrer coopératif. Pour Constance, la chasse continue…

Amy Stewart : La femme à l’insigne (Éd.10-18, 2017) – Inédit –

— Mais ce n’est pas vrai du shérif Heath, protestai-je. Il est resté dehors toute la nuit à traquer von Matthesius. Et il est obligé de le capturer ! Saviez-vous qu’un shérif peut se retrouver en prison s’il laisse s’échapper un détenu ?
— Oui mais, en attendant, il doit gérer sa prison et s’occuper d’une centaine d’autres prisonniers, tout en pensant aux élections de l’automne prochain, qu’il devra remporter s’il est encore libre à ce moment-là. Et puis chaque jour de la semaine amène son lot de cambriolages, d’incendies criminels et de jeunes filles disparues, non ? Voilà de quoi est faite son existence ! Pour un détective en revanche, c’est différent. Vous, vous avez la possibilité de poser des questions que personne d’autre ne posera. Vous pouvez vous mettre dans la peau du criminel et comprendre son mode de pensée. C’est de cette façon que vous parviendrez jusqu’à lui…

C’est dans “La fille au revolver” (Éd.10-18, 2016) qu’Amy Stewart crée le personnage de Constance Kopp, que l’on retrouve dans ce deuxième épisode également inédit. En réalité, cette pionnière de la police criminelle s’inspire d’une femme ayant vraiment existé. Elle fut la première shérif-adjoint des États-Unis, au début du 20e siècle. S’agissant d’une fiction, l’auteure nous raconte son parcours à sa manière. En fin d’ouvrage, elle explique les bases de plusieurs parts du récit. L’affaire von Matthesius se produisit vraiment, et on imagine volontiers que Constance Kopp persévéra jusqu’à mettre la main sur ce bonhomme. Afin d’obtenir ce statut officiel et cet insigne d’adjoint au shérif.

Si, faute d’apprentissage du métier, la jeune femme manque de méthode rationnelle, cela ne nuit en rien à l’intrigue criminelle. Au contraire sans doute, car ses investigations la conduisent dans divers endroits. Pour Amy Stewart, une excellente manière de dessiner le portrait de l’Amérique d’alors. La condition féminine reste nettement inférieure, car il n’est pas question de rémunérer des femmes pour des "métiers d'hommes". Le bénévolat est juste toléré pour elles. Quant à la situation des repris de justice, le shérif progressiste la résume parfaitement : “Nous devrions pouvoir soigner au moins leurs petits maux, et pas seulement par charité chrétienne, mais parce que nous avons ici l’occasion de les remettre dans le droit chemin en leur faisant mener une vie saine. Donnez une douche et un repas chaud à un homme, une bible pour l’étude et des corvées difficiles pour tenir ses mains occupées, et vous transformerez un criminel en bon citoyen. Ça, ce n’est pas en l’enfermant dans un cachot que vous y parviendrez.”

Ambiance américaine du début du 20e siècle donc, mais aussi histoire personnelle de Constance Kopp et de sa famille. Leur mère est décédée, leur frère Francis s’est éloigné. Sa sœur Norma est une colombophile aux idées quelque peu "baroques", et la jeune Fleurette cultive l’espoir de devenir artiste. Elle se sent responsable de leur foyer, mais le goût de l’aventure est encore plus puissant pour Constance. Une véritable héroïne, dans la plus belle tradition. “La femme à l’insigne”, un suspense parfaitement réussi, un roman de grande qualité à ne pas manquer.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 04:55

Le nouveau client de l’avocat Perry Mason se nomme J.R.Bradbury. C’est un notable d’une quarantaine d’années, venu de la ville de Cloverdale. Un certain Frank Patton y a escroqué bon nombre de gens, autour d’un prétendu projet de film hollywoodien. Ce n’est pas le genre d’affaires qui passionnent les District Attorneys de Cloverdale, ni de Los Angeles, ces arnaques devant beaucoup à la crédulité des victimes. Patton fit miroiter un rôle à une jeune femme de la ville, âgée de vingt-quatre ans, Marjorie Clune. Elle est restée dans l’anonymat depuis qu’elle l’a suivi à Los Angeles. Bradbury engage Perry Mason pour qu’il la retrouve, et au besoin soit son défenseur, car il n’exclut pas d’épouser cette Marjorie.

L’avocat charge le détective privé Paul Drake de collecter des renseignements sur Frank Patton. À Cloverdale, ce n’était sûrement pas sa première escroquerie. Qu’il ait commis d’autres méfaits pourrait les aider. Un autre homme est à la recherche de Margy. Robert Doray est un jeune dentiste peu fortuné de Cloverdale. Il semble très épris de la jeune femme, et prêt à tout pour elle, lui aussi. Paul Drake ayant trouvé l’adresse de Patton, l’avocat se rend à l’appartement de l’arnaqueur. Il y découvre le cadavre fraîchement poignardé de Frank Patton. Une voisine ayant entendu une altercation dans ce logement, entre une femme et l’occupant, a appelé un agent de police. Perry Mason fait semblant de n’être jamais entré dans l’appartement, se plaçant dans une mauvaise situation.

L’avocat déniche l’endroit où se cache Margy. C’est chez son amie Thelma Bell, elle aussi victime des promesses mensongères de Patton. Toutes deux nient l’avoir tué, mais elles ne peuvent qu’être fortement suspectées. Thelma a un alibi, mais Mason doute. Quand il interrogera l’homme en question, des petits détails relativiseront le témoignage favorable. Pour Bradbury, aucune hésitation sur l’identité du coupable : c’est le Dr Robert Doray. Il est, de son point de vue, essentiel de préserver l’innocence de Marjorie. Les inspecteurs de police Riker et Johnson s’invitent au bureau de l’avocat, afin de déterminer le rôle de celui-ci. Perry Mason s’en tient à sa version : il n’est pas entré dans l’appartement.

Une soi-disant Vera Cutter s’est adressée au détective Paul Drake. Elle a décrit Bob Doray comme un type irritable et brutal, jaloux de Patton, venu à Los Angeles pour supprimer son rival. Mais l’identité de cette Vera Cutter est carrément incertaine, de même que son témoignage. Drake apprend que le couteau ayant service d’arme du crime appartenait bel et bien à Robert Doray. Ce qui le rend plus suspect que jamais. Pour les policiers Johnson et Riker, l’avocat l’est tout autant. Perry Mason peut espérer que le sergent O’Malley, de la Criminelle, soit moins obtus…

Erle Stanley Gardner : Jeu de jambes (Perry Mason L’avocat justicier, Omnibus, 2017)

Ce qui est notre plus grand handicap, expliqua Mason, c’est ce concours. Aux yeux de l’Américain moyen, une fille qui n’hésite pas à se faire photographier les jambes et les cuisses nues est un être sujet à caution. Vous me direz que ces concours sont répandus chez nous, qu’ils sont presque devenus une institution nationale. N’empêche. En son for intérieur, chaque homme, chaque femme considère que les lauréates d’un tel concours sont plus ou moins des jeunes filles perdues.
— Je vois, répéta Bradbury. D’ailleurs, je tiens à vous prévenir que vous n’avez pas besoin de vous justifier à mes yeux. Vous entreprenez ce que vous voulez pour arriver au résultat que je désire. Je ne vous sous-estime pas non plus. Vous êtes probablement le meilleur avocat de cet État et je sais que, quoi que vous fassiez, ce sera au mieux des intérêts dont vous aurez été chargé. La seule chose que je vous rappelle, c’est qu’en aucun cas Margy ne doit payer pour ce crime. Et pour la sauver, je n’hésiterais pas à impliquer qui que ce soit. Vous entendez, Maître ? Qui que ce soit…

Erle Stanley Gardner : Jeu de jambes (Perry Mason L’avocat justicier, Omnibus, 2017)

Piqûre de rappel pour cet ‘Omnibus’ rassemblant sept romans d’Erle Stanley Gardner, avec pour héros l’avocat Perry Mason : Cœurs à vendre, La prudente pin-up, Jeu de jambes, L’Hôtesse hésitante, Gare au gorille, La nymphe négligente, La vamp aux yeux verts. Le titre évoqué ici, “The Case of the Lucky Legs”, la troisième enquête de Perry Mason, fut publié en 1934. Il parut en français sous le titre “Jambes d'or” aux Éditions Arthaud en 1949. Puis il fut publié en français dans une nouvelle traduction d’Igor B.Maslowski, sous le titre “Jeu de jambes”, dans la collection Un Mystère des Presses de la Cité, en 1956. C’est de cette traduction qu’il s’agit ici.

En postface de ce dernier ‘Omnibus’, Jacques Baudou recense les adaptations cinéma et télé des enquêtes de Perry Mason. Il évoque les comédiens qui incarnèrent ce personnage à l’écran. “The Case of the Lucky Legs” fut adapté au cinéma en 1935, par le cinéaste Archie Mayo. Warren William était Perry Mason, et Geneviève Tobin tenait le rôle de Della Street. Avec Patricia Ellis (Margie Clune), Lyle Talbot (Bob Doray), Peggy Shannon (Thelma Bell), Porter Hall (Bradbury), Craig Reynolds (Frank Patton), Allen Jenkins (Drake). De 1934 à 1936, Warren William endossa le personnage de l’avocat dans quatre films. Selon Jacques Baudou, Geneviève Tobin fut une excellente Della Street, son unique prestation dans ce rôle. De 1957 à 1966, furent tournés 271 épisodes de 60 minutes dans la série Perry Mason. En décembre 1959, fut diffusée aux États-Unis une adaptation-télé du même roman, avec Raymond Burr (Perry Mason), Barbara Hale (Della Street), et William Hopper (Paul Drake).

Pour situer l’avocat et son état d’esprit, voici deux courts extraits qui en disent long. Une clarification face à son client : “Vous m’avez engagé pour représenter vos intérêts, mais je suis votre avocat et non votre employé. Ma situation pourrait se comparer à celle d’un chirurgien. Si vous en aviez un, que vous avez chargé de vous opérer, vous ne lui diriez certainement pas comment s’y prendre…” Par ailleurs, Della Street s’inquiète que son patron prenne trop de risques : “Mais vos confrères ne jouent pas au détective. Ils attendent que la police débrouille le mystère et se contentent ensuite de défendre l’accusé qui fait appel à eux. — Question de tempérament, Della. — Avec le vôtre, vous vous trouvez souvent impliqué dans des crimes… C’est vrai, si vous n’étiez pas comme ça, vous ne seriez pas Perry Mason.” Un professionnel, aux méthodes souvent hors normes, donc.

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8 juillet 2017 6 08 /07 /juillet /2017 04:55

Avec ses décors typiques, ses splendides paysages côtiers ou plus montagneux, la Corse a des aspects paradisiaques. Même quand, au cœur de l’été, sévit la canicule. Le tourisme fait partie intégrante de la vie des insulaires. Néanmoins, il leur arrive de s’interroger sur la quantité de riches Russes, peut-être mafieux, prenant l’habitude de fréquenter l’Île. Un grand maître des échecs, qui semble proche de Poutine et des services secrets russes, fait partie de ces nouveaux "amoureux de la Corse". Toutefois, il reste des villages comme ceux du Haut-Nebbiu, majoritairement peuplés d’une population locale. Quelles que soient les éventuelles divergences d’opinion, les chasseurs y pratiquent toujours des battues aux sangliers. Qui entraînent parfois des accidents de tirs mortels, toujours explicables.

Âgé de quatre-vingt-quatre ans, Ferdinand Squaglia fait figure de patriarche dans cette région de Corse. S’il n’est plus guère fringant, c’est dû à la vieillesse autant qu’à une vie qui ne l’a pas épargné. Quarante ans plus tôt, l’été 1976 fut aussi caniculaire que celui-ci. Surtout, les esprits s’échauffaient, et les autonomistes s’organisaient pour démontrer leur force. Éleveur bovin, Ferdinand n’approuvait pas cette agitation de jeunes excités. Son fils Stefanu n’y était pas indifférent, lui. D’ailleurs, il était l’ami d’Antoine Rimigni, plus engagé que lui dans la lutte indépendantiste armée. C’est ainsi que Ferdinand et Stefanu finirent par avoir des ennuis avec les autorités. Tous deux furent incarcérés durant de longs mois, ce qui occasionna fatalement la ruine de leur élevage laissé entre-temps à l’abandon.

Certes, un soutien financier de leurs concitoyens les aida à rebondir. Et Félix Rimigni, père d’Antoine, accepta d’acquérir des terres sans grande valeur appartenant aux Squaglia. En quelques années, Ferdinand perdit son fils Stefanu, puis son petit-fils Étienne. De famille, il ne lui reste plus que son arrière-petit-fils Pierre-Baptiste et Maryline, la veuve d’Étienne. Pas facile de s’entendre avec la jeune femme, qui n’ignore pas que les décès de Stefanu et de son mari avaient certainement un lien avec le mouvement autonomiste corse. Car le contexte nationaliste a évolué en quatre décennies, écartant des activistes, en supprimant d’autres. Ferdinand a récemment engagé un détective privé afin de déterminer les responsabilités de quelques personnes dans les malheurs qu’il a traversés.

Ancien flic, le détective Firmin Lagarce y voit l’occasion de décrocher le pactole, laissant son jeune assistant arabe mener l’essentiel des investigations. S’il existe un rapport avec les remous meurtriers autour des Russes envahissant l’Île, ça peut même avoir un sacré retentissement. Mais c’est principalement parmi la population du Haut-Nebbiu que l’on compte plusieurs victimes en cet été 2016…

Olivier Collard : Sulleone (Éditions du Cursinu, 2017)

— Quand les dissensions ont commencé à miner le mouvement nationaliste, Stefanu a profité d’une réunion politique pour dire à certains leurs quatre vérités. Il est revenu sur cette affaire, disant à qui voulait l’entendre que vingt ans auparavant, il y avait déjà des falsacci parmi eux. Que c’était à cause de ces faux-frères que l’organisation était au bord de l’implosion. Qu’il était temps de prendre des mesures pour séparer le bon grain de l’ivraie. Il a dit ça devant toute la clique, avec le franc-parler qu’on lui connaissait. Fidèle à ses convictions, Stefanu avait parlé avec son cœur, sans mesurer les conséquences.
— Quelles conséquences ?
— Peu de temps après, le mouvement a connu une épuration. Certains l’ont tenu pour responsable, à cause des propos très explicites qu’il avait tenu peu de temps avant. Contre les traîtres.

Cet authentique roman noir s’appuie sur une intrigue criminelle, comme il se doit. La mort et la vengeance, thèmes intemporels des histoires policières à suspense. Quand le récit a pour décor la Corse, viennent à l’esprit les vieux clichés, entre omerta et vendetta. Sans doute n’est-ce pas absolument inexact : l’auteur évoque lui-même des silences et autres témoignages fallacieux, permettant de "couvrir" des morts suspectes ou certains méfaits. Les forces de l’ordre n’ont pas à se mêler d’affaires concernant les Corses. Une manière de préserver l’identité forte des habitants-natifs, estiment-ils.

Le véritable sujet traité par Olivier Collard, c’est l’évolution de l’Île depuis une quarantaine d’années. Au cours de la décennie 1970, on magouillait sur les cheptels pour obtenir des aides de l’Europe, avant que ne grossisse l’idéologie indépendantiste. Un activisme radical naquit bientôt, ponctué d’affrontements violents, d’attentats, de conférences de presses cagoulées, ainsi que de divisions chez les nationalistes corses. Sincérité des uns, objectif plus financier pour d’autres, éventuelle rivalité de pouvoir, les arcanes de ce mouvement restent encore obscurs. Les conflits générationnels n’expliquent pas tout.

Il est probable que toutes les rancœurs ne soient pas éteintes, même si une sorte de "normalisation" est intervenue depuis. Car les gagnants s’enrichissent généralement au détriment de moins retors qu’eux-mêmes. Une facette plus sombre, moins glorieuse de la Corse. Telle est l’ambiance, polluée par des ambitions diverses, que décrit Olivier Collard dans “Sulleone”. Un roman à découvrir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 04:55

Festival d’Avignon, au milieu des années 1970. En vacances, le détective David Morgon y accompagne son amie comédienne Magdalena Balka. C’est en leur présence que Nadine Casarès, vingt-six ans, est agressée à la terrasse d’un bar, place de l’Horloge. Issue d’une famille bourgeoise, le père étant cardiologue à Montpellier, Nadine a rompu avec les siens pour devenir actrice de films X et de théâtre pornographique. Avec son compagnon Sonny Reeves – un Noir américain – et leur troupe, elle jouait dans un spectacle érotique à la chapelle des Pénitents Blancs, à Avignon. Après l’agression, Nadine a été soignée dans une clinique, mais n’a pas tardé à s’enfuir et à disparaître volontairement. David Morgon suppose que c’est à cause de ses déboires parisiens, car elle est connue de la police.

Nadine et Sonny étant des consommateurs de marijuana, le détective découvre bientôt qui supervise le trafic de drogue local. C’est un nommé Henri Méjean, qui tient un bistrot en ville. Celui-ci ne se montre nullement coopératif, niant connaître le couple. Néanmoins, Morgon tient une piste. Il assiste clandestinement à une négociation entre Sonny et un homme mûr, l’Américain réclamant une rançon à l’autre en échange de Nadine. C’est alors que le détective est sévèrement assommé. On le jette bientôt d’un pont sur la Durance, le laissant pour mort. Peu de temps auparavant, un autre type y a d’ailleurs perdu la vie. Heureusement, Morgon est costaud, s’en tirant sans trop de dégâts. Il pense comprendre la combine montée par Sonny et Nadine, afin de récupérer un maximum de fric.

Le détective va fureter du côté de Montpellier, à la recherche de la famille de Nadine. Sa mère Mireille Casarès y habite bien, mais elle est partie pour Avignon. De retour dans la Cité des Papes, Morgon prend contact avec elle. Mireille Casarès semble tout ignorer des récents problèmes de sa fille, et de cette fameuse rançon. Elle engage le détective afin d’éclaircir la situation. L’inspecteur Boutang, avec lequel Morgon avait sympathisé lors de l’agression de Nadine, mène lui aussi son enquête sur l’affaire, le couple étant introuvable. Dans un mas de la région, le détective tombe sur le cadavre d’un des protagonistes. Il va s’intéresser à Germain Pradines, un politicien du Vaucluse. Ancien ministre, il s’est rallié au Gaullisme sous la 5e République, et espère être réélu député aux prochaines élections.

Germain Pradines habite un château au milieu de ses propriétés du côté d’Entraygues, le domaine d’Authon. C’est dans cette demeure que Morgon retrouve Mireille Casarès, future épouse du politicien. Quand le détective aura établi le rôle de Méjean dans l’affaire, celle-ci semblera close ou presque. Encore faut-il qu’il retrouve Nadine, si possible en vie…

David Morgon : Tirez le premier, monsieur le ministre (Fleuve Noir, 1977)

— Voici comment je vois l’affaire, repris-je. Depuis que la police a fermé leur fameux théâtre porno, Sonny Reeves et Nadine Casarès sont sur la paille. Certes, ils ont monté une nouvelle troupe de théâtre, mais ils bouffent de la vache enragée et vivent dans des conditions plutôt miteuses. Nadine, qui a l’air d’avoir une mentalité de vaincue, se résigne de son infortune. Ce n’est pas le cas de Reeves, qui a toujours vécu des femmes et veut continuer à le faire. Il sait que les parents de sa maîtresse sont riches et il veut en profiter…
— Je commence à piger, murmura rêveusement Magda.
— Il paye d’abord un toquard pour faire semblant de tuer Nadine, place de l’Horloge, avant-hier soir. Il faut qu’on croie que la vie de la jeune femme est en danger, que quelqu’un veut lui faire la peau. La mise en scène était parfaitement réussie puisque, le premier, je suis tombé dans le panneau…

David Morgon (1941-2008) était professeur de lettres. De 1974 à 1987, il publia trente-six romans dans la collection Spécial-Police du Fleuve Noir. Il se servit du nom de son héros, un Lyonnais circulant en Volvo, amateur de cigarillos, de gastronomie et de bons vins, pour signer les polars de cette série. Les enquêtes de ce détective sont dynamiques, dans la tradition du genre, sans être d’une originalité absolue. Intrépide, le personnage prend souvent des mauvais coups, mais sa ténacité l’emporte toujours. Son instinct lui dicte de suivre telle piste plutôt qu’une autre, et de suspecter à peu près tout le monde.

Classique et solide, donc. En y ajoutant des allusions érotiques parfois très évocatrices, ou quelques scènes fort sanglantes, suivant ainsi les tendances des romans policiers de l’époque. Selon le témoignage de Jean-François Coatmeur, à la fin de sa carrière, David Morgon regrettait quelque peu de ne pas avoir obtenu une meilleure consécration. Il est vrai que ce héros n’est peut-être pas l’égal de Nestor Burma. Malgré tout, il s’agit de bons scénarios, “divertissants” comme les a qualifiés le Dictionnaire des Littératures Policières, de Claude Mesplède. Paru en 1977, le présent roman en donne un exemple. En outre, il a le mérite de se dérouler en marge du célébrissime Festival d’Avignon.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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6 juillet 2017 4 06 /07 /juillet /2017 04:55

Dans le Sancerrois, au temps du roi Henri III. En ce froid hiver 1584, il n’est pas rare que les loups sillonnant ces campagnes du haut-Berry s’attaquent aux humains de passage. En cas de morts violentes, c’est souvent à eux que l’on attribue les agressions mortelles. Ou alors, quand arrive à Sancerre un étranger tel que Fondari, venu du duché de Savoie, on ne tarde pas à lui attribuer tous les méfaits. Car ce n’est guère plus qu’un vagabond, ce saltimbanque accompagné d’un animal monstrueux. Fondari est montreur d’ours, souvent bien accueilli chez les seigneurs locaux appréciant les divertissements. Mais ici, ce sont les hommes d’armes du bailli Danlabre qui vont bientôt s’occuper de Fondari. C’est ainsi que son ours s’échappe et s’enfuit, disparaissant pour se cacher dans les forêts voisines.

Tandis que le montreur d’ours risque de croupir dans quelque geôle sur ordre du bailli, le jeune comte Joachim intervient et se fait expliquer la situation. C’est en voulant retrouver la petite Lison, fille de la lingère Jeanne, qui s’est perdue par peur des loups menaçants, que Fondari est tombé dans les mains de ce diable de bailli. Si Joachim est compréhensif et bienveillant, il n’en va pas de même pour son père, le comte Fulbert de Bueil, maître de la région. Ce vieux guerrier entend encore protéger sa ville comme il l’a toujours fait, assisté de son fidèle piquier Lacramont. Et, puisqu’il le faut, tous deux iront traquer l’ours dans les collines environnantes, quel que soit le danger. Son fils unique Joachim est beaucoup trop tendre, et sans doute inapte à maîtriser une pareille affaire, estime le comte Fulbert.

Si Fondari ne peut plus se réfugier dans l’auberge où il comptait loger, il trouve asile chez le curé Jacquelin. À cause des querelles religieuses encore vives, le prêtre catholique n’est pas en odeur de sainteté auprès des notables de Sancerre. Le comte Fulbert ne le reçoit jamais mais garde une certaine neutralité dû à un épisode passé. Le bailli Danlabre affiche davantage son hostilité contre le curé et sa bonne Marthe. D’ailleurs, il fait surveiller toute la ville par ses hommes, afin d’arrêter Fondari. En particulier, la maison du prêtre. Pour en sortir, le montreur d’ours doit ruser. Il parvient à tromper la vigilance des guetteurs, s’en allant chercher vainement son animal aux alentours.

Le meurtre de Gilles Pastou, un rimeur fréquentant plus que de raison les tavernes, serait passé presque inaperçu, s’il n’avait été aussi un des bons informateurs du bailli Danlabre. Puis ce fut Rémi, le fils du coutelier Mahé, que l’on assassina. Rémi était un des "mignons" tant apprécié par le même bailli. L’ours en cavale pourrait être le tueur. S’il bénéficie de la protection relative du jeune comte Joachim, Fondari n’est pas à l’abri des accusations…

Thierry Berlanda : L’Orme aux loups (Éd.de Borée, 2017) – Inédit –

— Que voulez-vous qu’un montreur d’ours venu de si loin ait eu à reprocher, au point de les tuer aussi sauvagement, à deux hommes qu’il ne connaissait pas ?
— Sa bête…
— Balivernes ! Sa bête se terre dans la forêt de l’Orme aux loup, plus effrayée sans doute par nous que nous par elle, et n’aurait pu en tout cas montrer assez de discernement pour attaquer précisément deux membres de votre police plutôt que cette enfant de Jeanne, la lingère, ou quelque autre habitant de la ville. Non, le criminel n’est ni l’étranger ni son ours, mais bien un homme d’ici, et peut-être bien un de vos familiers qui souhaite vous atteindre vous-même, monsieur le bailli, et y réussit d’autant mieux que vous ne songez pas à lui donner la chasse…

Certes, la ville de Sancerre possède une longue histoire, dont un des aspects est évoqué dans ce roman. Mais, pour pouvoir parler de "polar historique", le contexte est insuffisant, aussi bien décrit soit-il. Encore faut-il que ce soit l’intrigue à suspense qui prime. Ce qu’a parfaitement compris Thierry Berlanda, des morts suspectes constituant le moteur du récit. En ce temps-là, quand on ne guerroyait pas entre seigneuries ou pour des prétextes religieux, des bandits de grands chemins trucidaient fréquemment les voyageurs. Ou alors des bêtes sauvages et monstrueuses s’invitaient au plus près des villes et villages, afin d’occire cruellement quelques habitants, souvent femmes ou enfants.

Enquêtes et justice étaient en ces lointains siècles des notions assez vagues. Il suffisait de désigner arbitrairement un coupable, parmi les plus soupçonnables, et voilà tout. Rares étaient probablement les affaires correctement résolues. Par exemple, on a retenu le cas de Martin Guerre, possible usurpation d’identité mal prouvée. Ici, on voit le bailli Danlabre sembler mener une enquête plutôt approximative, mais peut-être est-il plus attentif qu’il ne paraît. Le rôle du jeune comte Joachim n’est pas anodin, car on imagine aisément que sans son intervention – et celle du curé Jacquelin – le sort du suspect Fondari eût été vite scellé. Grâce à une tonalité fluide, parfois même enjouée, Thierry Berlanda nous entraîne dans un fort agréable voyage dans le temps, avec quelques sombres crimes et un assassin à identifier.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 04:55

Le jour de son anniversaire, voilà une farandole de tracassins pour le commissaire Salvo Montalbano. Ça commence chez lui, à Marinella, entre un poulpe menaçant et un coup de ‘tiliphone’ orageux avec sa fiancée Livia. Ça continue en route vers Vigàta, quand il se fait agresser par un jeune conducteur nerveux. Ce Strangio, il est le fils d’un politicard de la région. Alors, forcément, il y a un avocat qui vient le défendre presto. À peine arrivé au commissariat que Montalbano doit s’occuper d’un cambriolage dans un supermarché. On y a volé la recette de la veille, mais d’effraction sur les locaux, il n’y en a pas du tout.

Le directeur semble franchement inquiet. Il est vrai que ce supermarché, il appartient à une famille mafieuse, les Cuffaro. Vraiment anxieux, le directeur devait l’être, car il se suicide le soir-même. Bonne occasion pour certains médias proches du pouvoir d’accabler Montalbano et les policiers. Quand même officieusement, le docteur Pasquano, le légiste, il pense que le directeur a été étranglé avant d’être pendu, et que c’est donc un meurtre. Le Questeur, chef de la police, est contrarié par la tournure de cette affaire. Il peut imaginer le poids de la mafia. La disparition du gardien de nuit de la banque à côté du supermarché confirme, sans doute, que le cambriolage ne s’est pas déroulé comme on le leur a dit.

Calmé depuis leur altercation, le jeune Strangio contacte Montalbano. À son retour de Rome, il vient de découvrir sa fiancée assassinée chez eux. L’assassin s’est acharné sur cette séduisante étudiante. Il ne l’a pas violée, mais il lui a asséné quarante-sept coups de couteau. L’irascible docteur Pasquano apprend à Montalbano que la victime était enceinte de deux mois. Il apparaît qu’elle recevait un amant, lorsque son fiancé Strangio était en déplacement. Quant à l’alibi du jeune homme, il est assez relatif. Le compétent policier Fazio note des approximations dans les horaires. Mais il y a sûrement une explication.

Si l’agent de police Catarella est la maladresse incarnée, il se débrouille correctement en informatique. Malgré tout, il y a une embrouille entre les deux ordinateurs du directeur du supermarché. Par contre, Catarella saura peut-être décrypter son enregistreur numérique. Le ‘catafero’ du vigile de nuit de la banque, on le retrouve abattu façon mafia. L’affaire est de plus en plus sensible, c’est pourquoi Môssieur le Questeur fait preuve d’une courtoisie exceptionnelle envers Montalbano. “Cet homme était prêt à tout pour sauver ses fesses”, ‘se pinsa’ le commissaire, se méfiant de son attitude.

De son côté, le procureur en est plus que sûr : c’est le jeune Strangio qui a assassiné sa fiancée. Montalbano est perplexe quant au scénario du crime, lui. Le témoignage de la meilleure amie de la victime va offrir des indices capitaux au commissaire…

Andrea Camilleri : Une voix dans l’ombre (Fleuve Éd., 2017)

Au lieu de retourner à son bureau, il préféra rester dehors à se fumer une cigarette. Le geste de Strangio ne l’avait nullement perturbé. Il avait très bien compris qu’il ne s’agissait pas d’une impulsion soudaine, dictée par la douleur, le désespoir ou le remords, ou allez savoir quel autre motif.
Non, ça avait été un geste exécuté de sang-froid, ‘pinsé’ et calculé au millimètre. À ce moment-là, Strangio n’avait pas perdu la tête, même s’il voulait apparaître dans cet état. Il avait à l’évidence l’intention d’obtenir un certain effet. Lequel ?
C’était le geste typique du coupable qui veut paraître innocent. C’était comme mettre sa signature sur un assassinat. Il soutiendrait avoir voulu se jeter sous la voiture par désespoir d’avoir perdu sa fiancée. Néanmoins, il décida d’arrêter d’y réfléchir, pour ne pas se faire d’idées préconçues.

Salvo Montalbano a-t-il pour tous les lecteurs le visage du comédien Luca Zingaretti, qui l’a incarné dans les adaptations télévisées ? À dire vrai, chacun se forge une image de ce commissaire sicilien. S’il se montre quelquefois grognon, c’est qu’il supporte mal l’idée de vieillir. Ses houleux échanges téléphoniques avec son éternelle fiancée, ça le maintient en forme, certainement. Les humeurs du légiste joueur de poker Pasquano, ça le ferait plutôt rire. Et les bévues patronymiques de ce brave Catarella, tout autant ! Quoi qu’il en soit, l’âge ne fera pas renoncer Montalbano à ses plaisirs de gastronome. La cuisine de son employée Adelina ou la trattoria chez Enzo, c’est un bon moyen de marquer une pause au milieu d’enquêtes énigmatiques, même lorsque plane l’ombre de la mafia.

C’est un bonheur renouvelé que de suivre Salvo Montalbano à Vigatà, entouré de son adjoint Mimì Augello, de l’enquêteur chevronné Fazio qui a “déjà fait” d’avance ce que va lui demander son supérieur, de l’irrésistible Catarella, et de tout ce petit monde. L’intrigue énigmatique est de forme classique, mais c’est évidemment la tonalité du récit qui ravit les lecteurs. Comment ne pas se sentir proches de ces personnages ? Et puis, on retient ce langage sicilien si particulier, qui nous charme toujours. Avec “Une voix dans l’ombre”, le maestro Camilleri fait mouche une fois encore.

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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 04:55

San-Antonio et son fils adoptif Toinet, douze ans, ont prévu de prendre l’avion pour l’Italie. Mais leur destination sera finalement l’Autriche. Non point que leur vol ait été détourné vers le pays natal de Mozart et de Romy Schneider. C’est parce que M.Félix, vieil ami de San-A, lui a adressé un appel au secours. Sa vie de virtuose du sexe, avec son phallus de quarante-huit centimètres, occasionna bien des aventures à M.Félix. C’est d’ailleurs grâce à son pénis particulier qu’il a été invité par un universitaire du Maine, aux États-Unis. Et qu’il a mené sa petite enquête sur une étrange épidémie de variole, ses investigations le menant à Atlanta, en Géorgie. Où, ayant retrouvé des fioles contenant le virus, M.Félix en a avisé la police. À partir de là, il s’est senti en danger, et a pris le premier avion pour l’Europe. Et voilà comment il se cache chez une amie bossue à Vienne.

M.Félix pense être encore traqué, et ce n’est pas de la paranoïa. Quand on approche du "Top Secret" américain, il faut s’attendre à avoir la CIA aux fesses. San-Antonio organise une exfiltration en douceur et en ruse pour son ami. Sauf que ça se complique, lorsque le petit Toinet et M.Félix disparaissent avant le transfert. Accompagné de la jolie viennoise Heidi, San-A inspecte les abords de la Grande Roue, au Luna Park du Prater. Pas de traces de Toinet. Contretemps qui n’empêchera certes pas San-Antonio de faire des galipettes sexuelles avec la séduisante Heidi. Alors intervient Conrad, le petit-ami de la donzelle. Si le couple a voulu faire du chantage, San-A retourne la situation. Après tout, Conrad est un gugusse qui peut éventuellement l’aider.

San-Antonio pense avoir trouvé un stratagème pour identifier ses adversaires. Il va utiliser une "doublure" et observer ce qu’il advient. Le remplaçant est malmené par la bande en question, c’était quasi certain. Quand la polizei locale se mêle de l’affaire, ça n’arrange rien du tout. Au contraire, ça dézingue encore davantage. San-Antonio prend la fuite, avec une prisonnière ennemie blessée. Pas sûr qu’elle tienne longtemps le choc, celle-là. San-A a appelé à la rescousse l’inénarrable Bérurier, flottant toujours entre beuverie et obsession du sexe, et Jérémie Blanc, son jeune ami Noir. C’est plus sur ce dernier qu’il doit compter, surtout lorsqu’il s’agit de secouer le comparse des ravisseurs de M.Félix et de Toinet. Pour causer, il va causer, le bonhomme. Et en plus, les trois Français prennent sa compagne en otage. C’est une pompiste qui se fera un plaisir de pomper Bérurier.

Les adversaires, ce sont des espionnes bulgares, ou polonaises. Enfin, tout ça sent un coup tordu des services secrets russes communistes. Y a intérêt à occire quelques-unes de ces nénettes armées. Pour sauver Toinet et M.Félix, pas indispensable d’agir en finesse, surtout quand on est avec le gros de la troupe, à savoir Bérurier. Cette histoire de guerre des virus entre Russkofs et Ricains, elle pourrait bien se conclure à Atlanta, Géorgie…

San-Antonio : Baisse la pression, tu me les gonfles (Pocket, 2017)

La vie viennoise est là, simple et tranquille. Je me dirige vers une station de taxis et demande à l’un d’eux de me conduire à la gare. Une fois à destination, je découvre une agence de location de bagnoles et y loue une Audi 200 break, noire, qui me fait songer à un corbillard que j’ai beaucoup aimé.
Il y a encore, dans la vieille Europe, des pays qui ne vivent pas mais qui fonctionnent bien et j’ai l’impression que l’Autriche est de ceux-là. Pas besoin d’avoir son bac à choléra, comme dit Béru, pour comprendre qu’ici les pendules sont à l’heure, les commerçants honnêtes et les routes regoudronnées chaque année. M’est avis que si l’archiduc Roro s’est praliné la coiffe, c’est parce qu’il se faisait tartir comme un pou sur une tronche de chauve. J’aurais tellement de mal à m’acclimater dans une nation pareille que je préférerais aller apprendre aux Pygmées à jouer au Scrabble.

Que les lecteurs n’ayant jamais entendu parler de San-Antonio lèvent le doigt… Ah si, il y en a quand même un petit nombre. Ce héros imaginé par Frédéric Dard à la toute fin des années 1940 a été un des plus gros succès d’édition du 20e siècle. C’est dû en partie à la désinvolture et à la séduction de ce policier atypique. Au fil de ses 175 aventures (plus quelques hors-série), San-Antonio nous entraîne dans de virevoltantes péripéties pleines d’humour… et de jolies femmes, toujours prêtes à succomber à son charme incontesté. Il est entouré de personnages annexes qui, pour la plupart, n’engendrent pas la mélancolie. "L’hénaurme" inspecteur Bérurier et sa grassouillette épouse Berthe ; Achille dit le Vieux, patron de la police ; le flic souvent à côté de ses pompes César Pinaud ; Félicie, la "brave femme de mère" de San-A… et toute une série de personnes hautes-en-couleur.

Cet épisode des aventures de San-Antonio date de 1988, une quarantaine d’années après sa création. C’est dire que son univers s’est étoffé au long des décennies. On retrouve le petit Toinet, adopté par le policier et sa mère alors qu’il était bébé, âgé de douze ans et déjà fort intéressé par la sexualité. Jérémie Blanc, lui, n’est entré dans le cercle des amis de San-Antonio que depuis 1986. D’origine africaine, c’est un jeune homme brillant, grand et athlétique, aussi vif dans l’action que peut l’être son mentor. Les épisodes sans Bérurier ne manquent pas de rebondissements, mais il y ajoute cette fantaisie, ce brin de folie, que l’on adore. On le constate ici, une fois encore. Faut-il le rappeler, San-Antonio, c’est aussi (ou d’abord) ce langage inventif introduisant une complicité avec le lecteur. Agréable de relire les tribulations de San-Antonio ? Oh oui, on ne s’en lasse jamais.

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