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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 04:55

Publié dans le format semi-poche inédit en 2015, “Le couloir des ténèbres” d’Anne Perry est désormais disponible en format poche, chez 10-18. C’est la 21e aventure de William Monk, policier de la brigade fluviale de Londres. Son épouse Hester, infirmière, est très impliquée dans cet épisode, et même victime.

« Londres, 1870. Magnus Rand, un médecin rusé, et son frère Hamilton, un chimiste de génie, sont prêts à tout pour remédier à la fatale maladie du « sang blanc ». Mais dans une annexe de l’hôpital de Greenwich où exercent les frères Rand, l’infirmière Hester Monk découvre avec horreur que des enfants sont détenus à des fins expérimentales. Les frères Rand sont trop près de leur but pour permettre à quiconque de révéler leurs expériences, et Hester est enlevée avant d’avoir pu les dénoncer. William Monk et ses fidèles amis – l’avocat Oliver Rathbone et l’ancien tenancier de bordel Squeaky Robinson – se lancent dans une course éperdue à la recherche d’Hester, sachant que le temps leur est compté. » Le couple Monk peut compter sur le jeune Scuff, l’enfant des rues qu’ils ont adopté. Cette affaire précède “Vengeance en eau froide” (2016).

Anne Perry : Le couloir des ténèbres (Éd.10-18, 2016)

Scuff prit ses responsabilités très au sérieux. En y réfléchissant, il se rendait compte que non seulement Monk lui avait témoigné de sa confiance, mais qu’il lui avait offert l’opportunité de faire pour Hester ce qu’elle avait fait pour lui quelques années plus tôt.
Encore maintenant, il lui arrivait de rêver qu’il était de retour dans la cale du bateau de Jericho Phillips.
Hester éprouvait-elle la même peur que lui ? Elle était si forte, si intelligent qu’il avait peine à l’imaginer aussi impuissante, aussi vulnérable, aussi aisément vaincue. Peut-être était-il mieux à même de l’aider que Monk, justement parce qu’il était passé par là. Il savait ce qu’il en était. Il ne l’oublierait jamais, quoi qu’il arrive. Même s’il devenait aussi costaud que Monk, qu’il apprenne à se battre, qu’il trouve un vrai travail et gagne sa vie, ce souvenir serait toujours présent en lui, derrière une porte qu’il n’ouvrirait pas, à moins d’y être obligé.
Dès que Monk fut parti, il attisa le feu et fit chauffer la bouilloire. Hester pliait du linge dans la buanderie, là où se trouvaient les deux grandes cuves à laver les draps. Il y avait du cake dans le garde-manger. Il le sortit et le mit sur la table, puis alla la rejoindre.
Il la vit en ouvrant la porte. Debout, un drap propre à la main, elle semblait réfléchir, comme si elle était perdue dans ses pensées ou qu’elle ne savait plus comment le plier…

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 04:55

À Fort Worth, au Texas, la rousse Tessa Cartwright est aujourd’hui âgée de trente-quatre ans. Elle vit avec sa fille Charlie dans une petite maison d’un quartier historique préservé de la ville. Le père de l’adolescente est un militaire américain, lieutenant-colonel en poste au bout du monde, avec lequel Charlie garde des contacts. Leur voisine octogénaire Effie est sans doute un brin follingue, mais c’est une brave personne. Tessa protège à l’excès sa fille, et peut compter sur la vigilance d’Effie. Même si elle préserve un certain anonymat, Tessa n’ignore pas que bien des gens se souviennent de l’affaire très médiatisée dont elle fut la protagoniste. Dix-huit ans ont passé, pourtant.

Orpheline de mère depuis ses huit ans, Tessa fut élevé avec son frère Bobby par son père et son grand-père. Ce dernier avait bâti pour eux une singulière maison évoquant l’univers des contes de Grimm. Un jour, alors qu’elle avait seize ans, on retrouva par miracle Tessa sur un tas d’ossements humains. Moribonde, elle gisait près du cadavre de la jeune Merry, au milieu d’une fosse garnie de marguerites jaunes à l’œil noir. Traumatisée, Tessa restait partiellement amnésique, et fut aveugle durant près d’un an après sa sortie de l’hôpital. Avec son chien Oscar, elle suivit une thérapie chez un psy. Si elle accepta de dessiner pour expurger son drame, elle refusa toutefois qu’il utilise l’hypnose pour la soigner.

Sa meilleure amie Lydia Bell lui apporta une aide, à sa manière. Cette jeune fille était une passionnée d’énigmes, telles le mystère Anastasia, le cas Jack l’Éventreur, la disparition d’Agatha Christie. Ou même le procès d’O.J.Simpson, au cœur de l’actualité à l’époque des faits. Son soutien apparaissait aussi efficace que celui du psy, sinon plus. Hélas, la famille de Lydia déménagea subitement avant la conclusion de l’affaire. Tessa n’a plus de nouvelle depuis de Lydia, disparue dans les limbes du passé. Même si elle reçoit un message de sa copine d’autrefois, Tessa peut supposer que c’est d’un maniaque connaissant le dossier. Il arrive que la jeune femme croit entendre des voix, celles des autres victimes.

Le coupable fut jugé. Afro-américain, Terrell Darcy Goodwin croupit depuis dans le Couloir de la Mort. Son exécution n’est plus qu’une question de jours. Mais un groupe créé par la défunte Angie, une femme riche éprise de justice, a entrepris de sauver Goodwin. Accusé à tort ? Tessa, qui sent planer l’ombre du tueur des Marguerite – comme les médias ont surnommé les victimes, est d’accord pour reconsidérer l’affaire. Avec Nancy Giles, la psy septuagénaire du groupe, Tessa réexamine les dessins faits lors de sa thérapie, pouvant posséder plus de sens qu’elle l’a cru. Le bel avocat William ne ménage pas ses efforts de son côté. La super-médecin légiste a obtenu l’exhumation des corps pour chercher l’ADN.

C’est d’ailleurs ainsi qu’est identifiée Hannah Stein, disparue vingt-cinq ans plus tôt, dont Tessa rencontre la mère. La famille avait alors un suspect, mais cela présente-t-il un réel lien avec les Marguerite ? Les souvenirs diffus ou plus précis de Tessa, ses échanges avec le procureur Vega et autres instants du procès : qu’est-ce qui permettra de clarifier sa mémoire ? Tessa et sa fille courent-elles un danger ? Pendant ce temps, le compte-à-rebours devient toujours plus oppressant avant l’exécution de Terrell Goodwin…

Julia Heaberlin : Ainsi fleurit le mal (Presses de la Cité, 2016)

Le tueur a planté pour moi des marguerites jaunes à six reprises. Quel que soit l’endroit où je vivais. Il aime me laisser dans le doute. J’en sus persuadée, désormais.
Il attendait si longtemps entre chaque repiquage, parfois, qu’avant l’intervention d’Angie je parvenais la plupart du temps à me convaincre que le véritable tueur était derrière les barreaux. Que les premières marguerites jaunes étaient l’œuvre d’un malade, et les suivantes dues aux caprices du vent.
Dans cette boîte étiquetée "Impôts", qui contenait initialement des tennis de marque Asics pointure 38, sont réunies les photographies que j’ai prises à chaque fois, on ne sait jamais. Au cas où.
Je soulève le couvercle de la boîte posée sur le lit. Au-dessus de la pile se trouvent celles que j'ai prises avec le vieux Polaroïd de mon grand-père. Cette première fois, juste après le procès, j’avais cru devenir folle…

Il est indispensable d’insister sur un point : aborder ce livre tel un roman d’enquête serait une erreur de lecture. Certes, en raison du nombre colossal d’innocents emprisonnés aux États-Unis, en particulier au Texas, des organisations bénévoles tentent de réviser les dossiers en question avant qu’il ne soit trop tard. Comme celui qu’on nous décrit ici, basé dans les locaux d’une église d’un quartier mal famé de Fort Worth, ces groupes collectent des indices disculpant les condamnés. L’auteure nous décrit en effet l’action de ces experts de la dernière chance. Néanmoins, aussi passionnant soit-il, ce n’est qu’un des aspects de l’intrigue. Qui souligne également l’esprit texan, avec ses facettes discutables.

En réalité, ce n’est pas un strict suspense à l’ambiance tendue, avec des rebondissements-choc, mais une histoire où prime la psychologie. C’est un puzzle complexe à recomposer, dont la première partie met en parallèle des scènes avec Tessa aujourd’hui et celle qu’elle fut dix-huit ans avant, la Tessie de l’époque de sa thérapie. Adolescente, elle ne se livra pas entièrement, parce qu’elle ne se rappelait pas de l’ensemble de sa mésaventure, et aussi quelque peu par jeu. Adulte, sans être absolument apaisée, elle peut approcher plus lucidement le passé. Est-on sûr que rôde encore le fameux tueur, que Tessa et sa fille Charlie soient menacées ? Non, bien que ça n’ait rien d’impossible.

Il convient donc de s’immerger dans ce récit, d’en suivre le tempo sans précipitation, afin d’apprécier à sa juste valeur ce très bon suspense psychologique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 04:55

Mathias van Rosten est âgé d’une trentaine d’années. Il vit à Bruxelles, avec sa compagne Elisa, infirmière dont le frère Raphaël travaille pour Médecins Sans Frontières. Mathias a raté sa "vocation" de vétérinaire, avant d’être ouvrier du bâtiment avec son père pendant un temps. Aujourd’hui, il est laveur de vitres sur les gratte-ciels bruxellois. Il s’entend très bien avec son collègue Albert, approchant de la retraite. Mathias ayant commis des excès de vitesse au volant, il est condamné par la justice à un Travail d’Intérêt Général. Il choisit de faire du porte-à-porte au profit d’une ONG, qui développe en particulier un projet au Bénin. Si Mathias n’a jamais supporté les quémandeurs, il comprend ainsi que ce n’est pas si facile. Même s’il fait de belles rencontres, comme avec le vieux Roger.

Faits-divers, politique, conflits armés : l’actualité télévisée est déprimante pour Mathias. Une longue conversation au café l’Hémisphère Sud avec Raphaël lui a fait toucher du doigt les réalités de l’action humanitaire. Impossible de venir en aide à tous les gens qui en ont besoin ici et à travers le monde. Néanmoins, il reste possible d’y contribuer, sans se croire héroïque mais même les gestes modestes ont du sens. Édouard, un ami de Mathias et d’Elisa, manifeste un détestable scepticisme, qualifiant "d'altruisme ponctuel" la mission de Mathias en faveur de l’ONG. Ça finit par un pugilat entre eux deux. Toutefois, il faudrait trouver des arguments frappants, des idées-choc pour promouvoir les associations qui œuvrent à des projets utiles en Afrique, en Haïti et partout ailleurs.

C’est alors que se produit une méprise, un malentendu né du fait que Mathias se trouve au bord du vide, sur le toit d’un building. Il réclame une belle somme au profit d’un programme technique en Afrique, et l’obtient. Elisa est fière de lui, certes, mais tellement d’autres associations ont besoin de moyens. Les clowns d’hôpitaux, par exemple. Pas si évident de renouveler, plus lucidement cette fois, la demande en faveur des associatifs. Ça risque d’être une "grosse clownerie", ce genre de plan délirant. Pourtant, la responsable de communication d’un groupe agro-alimentaire accepte de payer, bien plus que prévu. Très bon pour l’image de ces trusts financiers. Malgré tout, Mathias ne pourra sans doute pas continuer à jouer au Robin des Bois détroussant les riches pour la bonne cause.

Et pourquoi pas ? Et s’il tentait un racket humanitaire de grande ampleur, visant les vingt plus grosses entreprises du pays ? À leur échelle, sa demande ne mettrait nullement en péril les finances de ces groupes. Hélas, à part un don de moitié moins que la somme qu’il espère, Mathias court à l’échec. Il reçoit même une réponse carrément moqueuse de la part du directeur général d’une de ces sociétés. Pour Mathias, il est temps d’appliquer le conseil de son ami Albert : “Ne vous laissez jamais marcher sur les pieds. Ne baissez pas la tête, et soyez fiers de vous”…

Frédéric Ernotte : Ne sautez pas ! (Éd.Lajouanie, 2016)

C’est à croire que j’attire les problème. Qu’on vit dans un monde où il est interdit de s’asseoir quelques minutes sur une aire de jeux sans que les gens imaginent les pires horreurs.
Accablé par cette triste pensée, je me lève et marche en direction de la Globcom Tower. C’est ce qu’on peut appeler un gratte-ciel de concours. Il abrite une société de télécommunications […] Je passe devant l’accueil en adressant un léger signe de tête à la réceptionniste. Je glisse mon passe sur le capteur de la porte de service. Cet immeuble est notre principal chantier. J’étais d’ailleurs excessivement fier le jour où on m’a remis mon badge d’accès. On pourrait trouver cela puéril, mais avec cette carte magnétique, j’ai l’impression d’être un VIP. Ce n’est pas un badge, c’est "mon" badge […] Je me faufile dans l’ascenseur, direction le grand air. Un toit immense. Un panorama fantastique de la ville et de ses fourmis. Mon Ushuaia personnel. Je longe la corniche, enjambe le garde-fou, et m’assieds face à l’étendue verte. Bruxelles la verdoyante. J’enfonce mes écouteurs et dégaine mon casse-croûte…

Aussi bien dans la forme que sur le fond, voilà une histoire franchement séduisante. Dans l’ensemble, la tonalité est enjouée, dédramatisant les péripéties traversées par le héros. Celui-ci n’est pas un paumé, un loser. Il s’agit juste d’un trentenaire ordinaire, conscient de n’avoir rien fait d’exceptionnel dans sa vie. Sa vie en couple est simple, son job ne lui déplaît pas, il n’a aucune raison de se démarquer de ses concitoyens. Des intermèdes qui évoquent son instructif échange avec Raphaël, de MSF, sont le témoignage de sa prise de conscience du monde et de ses besoins. Quoi qu’il en soit, Mathias n’est pas un "militant" aveuglé par une cause à défendre. Porté par les circonstances, il passe à l’action, imagine des solutions pour se procurer du financement.

Le sujet ne manque ni d’originalité, ni d’aspects réels et sociaux. Entre autres, il est fait allusion au plan Next, dont l’objectif fut de "casser" les salariés d’une grande entreprise de télécommunications. Les dégâts humains, les victimes collatérales du management infect de ces sociétés, ça n’empêche pas leurs hautes directions de dormir. Ils sont heureux d’écraser leurs salariés, afin de présenter un bilan satisfaisant leurs propres ambitions et leurs comptes en banques. Puisque ces dirigeants sont coupables, est-il injuste de les racketter ? Certes, ces grandes entreprises sont généreuses (contre déductions fiscales) pour les opérations du type Téléthon. Ici, l’auteur envisage la possibilité d’aller plus loin. Tout en gardant une part de sourires, et en incluant un sympathique suspense. Un roman de belle qualité.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 04:55

Originaire de Corse, Pierre-Arsène Leoni dirige une équipe efficace de la PJ lilloise, assisté de Baudouin Vanberghe. Le policier habite avec sa grand-mère Mémé Angèle, qui s'occupe de Lisandra, la fille en bas-âge de l'enquêteur. Veuf, Leoni est l'amant d’Éliane Ducatel, médecin légiste qui l'épaule souvent dans son métier. En cette journée neigeuse, la police est appelée au cimetière de l'Est de la ville. On y enterrait Franck Bracco, ambitieux chef d'entreprise âgé de trente-cinq ans qui s'est suicidé. Le gratin de la franc-maçonnerie locale était présent. Lors de la cérémonie, Hervé Podzinsky a été abattu par un tireur. Rédacteur en chef des Échos du Nord, ce journaliste célibataire ayant “beaucoup de relations mais pas d'amis” n'aimait guère faire de vagues, malgré quelques scandales récents secouant la métropole du Nord.

Leoni se demande si les tirs visaient Podzinsky ou un des notables assistant aux obsèques. Plutôt que le franc-maçon André Kaas, la cible pouvait être Vincent Stevenaert. Fringuant sexagénaire, c’est le patron d'une importante société d'immobilier et de travaux publics. L'entreprise d'informatique dirigée par le défunt Franck Bracco appartient à son groupe. Si le puissant Stevenaert n'est pas loin de divorcer à ses frais, il a des ennuis autrement sérieux avec Joost Vanbavel, “Le Flamand”. Celui-ci exige des explications sur la coûteuse embrouille qui lui a fait perdre un tas d'argent. Stevenaert n'a visiblement pas maîtrisé tous les rouages de cette affaire.

Les policiers ne souhaitent pas tourmenter davantage la mère de Franck Bracco, choquée par la mort de son fils. Celle-ci est soutenue par Florence, avocate qui était la compagne de Bracco. Qu'un vieux fusil militaire ait été utilisé par le tireur, ça n'offre pas de piste vraiment intéressante. Franck Bracco “s'est immolé par le feu, probablement après avoir absorbé l'alcool et les médicaments retrouvés dans son véhicule”. Un suicide étonnant, estime Leoni. Il parvient à convaincre la procureure, obtenant une exhumation et une autopsie qui sera réalisée par Éliane Ducatel. Si la magistrate est quasiment aveugle, elle sait flairer les dossiers cruciaux. Elle est contactée par la capitaine Maria Galeano de l'OCRGDF, Office central de la répression de la grande délinquance financière. Cette dernière pourra compter sur Leoni et son équipe qui, de leur côté, cherchent plusieurs témoins disparus…

Elena Piacentini : Le cimetière des chimères (Éd.Pocket, 2016)

Grilles closes, le cimetière de l’Est s’était refermé sur ses habitants furtifs : une vingtaine de chats libres de tout maître, et un homme qui s’était volontairement exclu de la communauté de ses semblables ou se prétendant tels. Dans la relative sécurité de son domicile d’infortune, la température avoisinait les quinze degrés. Mais il avait déjà connu pire. D’une armoire aux portes de guingois, il réussit à extraire, non sans peine, un matelas au formes malmenées par ses conditions extrêmes de détention. Dans le fond du meuble tapissé de papier orange, un lot de couvertures soigneusement pliées et un oreiller aplati qui peinait à reprendre son souffle. Déplaçant les modiques attributs de sa fonction de gardien – une table de la taille d’une assiette et une chaise – il aménagea son coin pour la nuit…

Après “Carrières noires”, une nouvelle aventure du commandant Leoni est désormais disponible en format poche, chez Pocket. Une belle confirmation que les excellents polars d'Elena Piacentini s’adressent au grand public. Ce dont ses admirateurs de la première heure n’ont jamais douté, sentant chez cette auteure un réel talent. On ne peut nier qu'il s'agisse d'un roman d'enquête. Pourtant, le contexte exprime tout autant une véritable noirceur.

D'une part, un vaste scandale financier couve derrière l'affaire purement criminelle. Du côté de Lille comme ailleurs, on trouve maints affairistes dénués de scrupules, imaginatifs quand ils montent des combinaisons fructueuses. Il faudrait aussi évoquer Nathalie et Milutka, deux amies intimes depuis leur adolescence, vingt ans plus tôt. Un couple féminin ayant traversé de douloureuses vicissitudes, qui a son mot à dire dans cette histoire.

Fière de ses origines, Elena Piacentini nous gratifie de quelques expressions corses en version originale. Elle nous rappelle sans lourdeur quelles épreuves a traversé son héros taciturne. Heureusement qu'il est aidé par la délicieuse Mémé Angèle. Si on note des clins d'œil souriants, la tonalité du récit reste énigmatique et sombre. Construction impeccable de l'intrigue, faits relatés avec souplesse, pistes nuancées, écriture subtile et précise, ce roman possède de superbes atouts. Cette édition chez Pocket, c’est un bon moyen pour découvrir l'univers de Leoni.

"Le cimetière des chimères" est disponible dès le 8 septembre 2016

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 04:55

Florian Gerner est âgé de trente-cinq ans. Il est employé dans un dépôt-vente de Melun, en Seine-et-Marne, un job alimentaire. Avec sa compagne Marion, coiffeuse, ils habitent dans une caravane, au camping. Ils forment un couple plutôt bancal, Florian l’admet. Ce ne sont pas cet été pluvieux, ni les courriers de sa banque, qui vont lui remonter le moral. Ses retrouvailles avec Roxane Cotrel, son ancien grand amour, pourraient passer pour une éclaircie dans sa vie brumeuse. Elle est toujours en froid avec son père, Christian Cotrel, agent immobilier de Melun. Cet homme d’affaire avisé est, entre autres, le propriétaire du dépôt-vente où travaille Florian.

Ce dernier passe une excitante soirée en compagnie de la jeune femme, qui reste très libre côté sexe. Pas sûr qu’ils puissent renouer longtemps, d’autant qu’il y a Marion dans la vie de Florian. Quelques jours plus tard, Roxane – qui semble avoir des problèmes – fixe par téléphone un rendez-vous à Florian. Comme elle lui a posé un lapin, il cherche à savoir pourquoi. Il retrouve la voiture de Roxane, à l’abandon. Dans l’appartement de la jeune femme, il est bousculé par un inconnu. Florian confie ses questions à son frère Daniel, qui est dans la police. Puis il se renseigne à l’agence qui emploie Roxane. Le patron, un ancien copain d’école à lui, l’aide du mieux qu’il peut.

Florian n’hésite pas à s’adresser à Christian Cotrel, car il connaît bien le père de Roxane. Il s’efforce de rester diplomate avec le businessman qui, pour sa part, ne se montre pas trop hostile. Mais Cotrel n’a visiblement aucune envie que des enquêteurs de la police mettent le nez dans ses affaires. Florian est contacté par Nadir Korkmaz, le détective privé que son père lui a conseillé d’engager. Toutefois, c’est sur ses propres investigations que Florian compte en premier. Il a une piste, un certain Virgile Bovicop, qui fréquente assidûment un club de fitness local. L’homme a tout l’air d’un repris de justice. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas chez les policiers que Florian peut espérer de l’aide.

Il s’intéresse à un garage automobile, qui se transforme certains soirs en club échangiste. L’endroit appartient à un M.Claude, qui a un profil de magouilleur. Florian est conscient de ne pas avoir les meilleurs atouts en main face à lui et à son sbire. Qu’il organise depuis belle lurette des partouzes n’indique pas que M.Claude soit impliqué dans la disparition de Roxane. Une des habituées de la boîte échangiste, Samantha, offre à Florian une nouvelle piste. Le détective Nadir pense qu’elle ne sort que des bobards, sans doute afin de dédouaner Claude. Selon les infos de son frère flic, Claude n’est pas suspect, mais il a des amis fichés à la police. Un nom, Roland de Villeneuve, revient souvent. Un fait-divers en forêt de Fontainebleau, datant de quinze ans, pourrait expliquer une partie du mystère…

Nicolas Duplessier : Été pourri à Melun plage (l’Atelier Mosesu 2016)

J’attrape un sac de sport dans l’armoire et pose une fesse sur le bord du lit. Tentative d’approche. Le chat me regarde dans le blanc de l’œil, l’air hautain, puis recule toutes griffes dehors.
— Pas le temps pour les papouilles. Laisse-moi juste une seconde pour t'expliquer le deal. Tu veux bouffer ? T’es pas au courant, mais la cantine est fermée.
Miaou de contestation.
— À partir de maintenant, c’est moi le patron. Ta maîtresse a foutu le camp sans laisser de consignes aux voisins, alors tu sautes dans ce sac ou tu peux faire une crois sur ta prochaine gamelle de Ron Ron.
Le matou obéit, résigné et mécontent. Incroyable comme l’homme et les animaux arrivent parfois à communiquer.

Nicolas Duplessier, dont voici le premier roman, est certainement un passionné de noirs polars. Car il en connaît les codes, et ne manque pas d’imagination pour alimenter une intrigue "qui tient la route". L’histoire s’inscrit dans notre époque, avec crise économique et précarité touchant bon nombre de personnes, pendant que d’autres jouent avec le fric. Au cœur de ce scénario, Florian symbolise le loser, sa situation n’ayant rien de stable. Vis-à-vis des femmes, il n’apparaît pas tellement équilibré, c’est sûr. Quant à s’immiscer dans un cas de disparition, il n’est absolument pas armé pour ça. Même s’il possède un pistolet d’alarme et une bonne dose d’opiniâtreté, il court droit vers les ennuis. Il ne tardera pas à être dans le collimateur de la PJ, tout en étant confronté à des adversaires dangereux.

On est là dans la meilleure tradition du roman d’action, avec sa succession de péripéties mouvementées, périlleuses. Et des ambiances nocturnes, pluvieuses, inquiétantes, sombres à souhaits. Un suspense rythmé très réussi, qui se lit avec grand plaisir.

Mes chroniques sur 4 autres polars évoquant le thème de "l'été" :

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 04:55

La blonde Évelyne est originaire du plat pays entre Flandre et Hainaut. Fille du Nord avec une jolie voix, âgée d’une vingtaine d’années, elle a tenté sa chance comme chanteuse. Et c’est ainsi que, grimée en brune sensuelle, elle est devenue Eva. Pour exercer son talent au Modern Dancing, dans les Monts d’Arrée, au cœur de la Bretagne profondément rurale. Une clientèle de dames mûres et de vieux beaux, en effet. Mais ce public de salles de bals n’a rien de méprisable. Ces gens-là ont le droit de se divertir, fut-ce deux ou trois jours par semaine. Évelyne a bientôt remarqué deux personnages insolites, un fils et sa mère sexagénaire semblant nymphomane. Roparz et Marie-Thérèse, elle les a surnommés le Poète et la Piquée. Elle va en apprendre davantage sur eux, quand Roparz se raconte.

Le parcours du jeune homme et de ses parents, tenant une ferme, ne fut pas simplement celui d’une famille campagnarde. Roparz comprit très tôt qu’il était à l’opposé de son père, si rustre. Sa tante Émilienne, une citadine, était beaucoup plus proche de Roparz. Il logea chez elle, à Rennes, le temps de poursuivre ses études. Pendant ce temps, à la ferme, des problèmes survinrent : imaginant une malédiction, son père sombra dans la superstition, se laissa gruger par un prétendu mage. L’affaire ne pouvait que mal finir, surtout si le père de Roparz trouvait une corde sur son chemin. À soixante ans, Marie-Thérèse entra dans une période de liberté et d’hédonisme forcenés. L’épisode Maurice ne dura qu’un temps, avant qu’elle consacre ses loisirs au Modern Dancing et aux rapports sexuels.

Cette aventure familiale au quotidien est devenue au fil des années un manuscrit, œuvre de Roparz. Quant à faire publier ce livre, cela aurait été possible si cet écorché vif s’était montré moins intransigeant. Toutefois, il ne faut pas ricaner sur les hasards de la vie. Un chasseur de passage en Bretagne, nommé Albert Mireuil, remarqua Évelyne. Ou plutôt Eva, interprétant la chanson écrite par Roparz, “L’allumeuse d’étoiles”. Une chanson forte, ayant une résonance sur un public urbain décalé, déclassé. Un possible succès, Mireuil n’en douta pas un instant. Actionnaire dans une maison de production musicale, il les brancha avec Jacques Craube, bien vite baptisé “Mister Prode” par Évelyne et Roparz. Le couple s’installa durant plusieurs mois à Paris, afin de concrétiser ce projet de disque.

Mais Évelyne dut continuer seule sur sa route. Eva céda la place à Lyne, animatrice dans un club de vacances pour clientèle d’Allemands, en Turquie. Ce fut Tello, l’organisateur en chef, qui remplaça Roparz dans le rôle du pygmalion. Il était conscient que son avenir à lui se conjuguait au passé. Jacques Craube, il l’avait connu. Si Lyne avait croisé son chemin, il n’était pas surprenant que ça se soit mal terminé. La fatalité épargnera-t-elle cette fois la jeune femme ? Dans ce nouvel univers, peut-être moins hostile, Tello l’espère…

Hervé Jaouen : L’allumeuse d’étoiles (Presses de la Cité, 2016)

Le dimanche, Roparz et moi on l’a passé dans les bistrots. À s’engueuler. Il voulait mettre les bouts, disait qu’on allait se faire baiser, qu’on jouait le rôle des ringards qui se prosternent au pied du showbiz, qu’on n’avait pas besoin de ça, qu’on avait notre fierté, qu’on pouvait vivre sans tous ces cons, que la gloire n’était qu’illusion et, pour finir, que mieux valait se flinguer tout de suite plutôt que de se laisser promener dans les paradis artificiels par des escrocs travestis en gentlemen des boulevards.
« Même pas des gentlemen farmer » il a conclu.
Moi, je lui ai dit qu’il était excessif, et que c’était ce qui faisait son charme…”

Heureuse initiative que de rééditer en grand format cet excellent roman d’Hervé Jaouen, datant de vingt ans. Grâce à son écriture lucide à la tonalité "directe", l’histoire n’a pas du tout vieilli. On y trouve de l’ironie, mais probablement beaucoup plus d’émotion encore. À bien lire les mésaventures d’Évelyne, de Roparz, de Tello, on s’aperçoit que l’auteur fait le choix de poser plus de questions qu’il n’apporte vraiment de réponses.

Une forme de rébellion, un mal de vivre ? Oui, les personnages centraux expriment cela, en partie. Choisir son destin serait donc impossible ? Au point de laisser désabusés ceux qui en tentent l’expérience ? Malgré ce constat, reste un espoir ténu, éventuel. Avoir la voix et le talent des plus grandes, comme Évelyne, est-ce insuffisant dans notre monde brutal excluant toute poésie, tuant toute sensibilité ? On a vu depuis, à travers les shows de télé-réalité, que le "système" récupérait tout, à son profit.

Roman social ? C’est certain. Ce dont nous parle Hervé Jaouen, c’est d’abord de la vie des "petites gens". Évelyne est issue du vide sidéral, des plaines du Nord sans attrait et sans avenir. Roparz s’est arraché à sa terre natale, pour y revenir, pour observer et raconter la vie de ses parents, bien plus réelle que ne le ferait un traité de sociologie. Tello, lui, a déjà l’expérience des échecs, de l’illusoire. Aucun d’eux n’a la chance de trouver un équilibre personnel satisfaisant alors qu’on a le sentiment que c’est simplement ce qu’ils cherchaient.

Cette opinion est "une lecture" de ce roman. D’autres lecteurs y dénicheront sans nul doute des angles différents, auront un autre regard, car le propos de ce livre est riche de nuances.

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 04:55

Mas Arai est un jardinier septuagénaire d'origine japonaise qui vit à Altadena, près de Los Angeles. Rescapé d’Hiroshima, il est veuf depuis environ dix ans de son épouse Chizuko. Leur fille Mari habite New York avec son mari Lloyd Jensen, un hakujin sans aucun rapport avec le Japon. Ils ont un bébé, Takeo. Alors qu’elle était en froid avec lui, sa fille Mari a demandé à Mas de les rejoindre à New York. Heureusement pour lui, son vieil ami Tug Yamada y séjourne en ce moment chez sa fille Joy, ex-étudiante en médecine devenue artiste. Mas découvre le petit appartement en sous-sol de Mari et Lloyd, dans le quartier de Park Slope, sur Carlton Avenue. Il se trouve finalement seul avec son gendre. Mari ne semble pas pressée de le revoir. À moins qu’elle n’ait un problème avec le bébé Takeo, qui a une santé très fragile.

Mas se doute bien que les finances du jeune couple ne sont guère florissantes. Lloyd a été engagé par le riche Kazzy Ouchi pour rénover un jardin. L’endroit possède une connotation quelque peu historique, jouxtant la propriété ayant appartenu à la famille Waxley, du nom d’un défunt homme d’affaire milliardaire. Il s’agit de remettre en valeur ce jardin, avec la symbolique japonaise d’origine. Ça ne plaît pas du tout à Howard Foster, le voisin qui ne cache pas son hostilité. Hélas, le projet n’avance guère, étant régulièrement vandalisé par des inconnus. On s’apercevra même que les coûteux outils achetés récemment ont été volés. Mas se rend sur place afin d’évaluer le chantier, de réparer certains dégâts. C’est lui qui découvre le cadavre de Kazzy Ouchi, plus ou moins enterré dans un bassin à carpes du jardin. En marge de l’enquête menée par l’inspecteur Ghigo, il relève des indices.

Le policier prend sûrement le vieux Mas pour un "aho", un véritable imbécile. Sans doute est-il désorienté dans cette ville dont il ne connaît pas les usages, ne serait-ce que pour prendre le métro. Mais le jardinier kibei est observateur. Il a trouvé un "gardénia mystère" dont il ne tarde pas à savoir l’origine, grâce à son ami californien Haruo. Il a aussi déniché la balle qui a tué Kazzy Ouchi, qu’il garde pour lui. Surtout, il s’intéresse aux proches de la victime. Il y a sa fille Becca, qui ne manque pas de caractère, son fils antipathique Phillip, Mlle Waxley, dernière de la lignée familiale, et plusieurs autres. Avec ceux-là, sauf Becca, l’avenir du projet est fortement compromis. Encore que Kazzy Ouchi ait désigné, avant sa mort, un étonnant successeur au conseil qui décidera de la suite du projet. L’inspecteur Ghigo soupçonne en priorité Lloyd et Mari d’avoir assassiné Kazzy.

La dynamique avocate Jeannie Yee sort le couple des griffes du policier, provisoirement. Une lettre posthume de la victime paraît indiquer qu’il s’est suicidé, car il avait de sérieux problèmes de santé. Peut-être s’agit-il d’un faux. Les journaux se sont emparés du sujet, évoquant le racisme contre les Japonais ou la jalousie envers le milliardaire tué. À l’issue d’une messe chrétienne, Mas interroge des personnes ayant connu Kazzy. On lui confirme que cet homme strict ne manquait pas d’ennemis. Pistant un jeune voyou, Mas comprend qui est à l’origine du vandalisme visant les travaux du jardin. Sans doute Mas devra-t-il fouiller dans la vie privée de Kazzy Ouchi pour cerner l’assassin…

Naomi Hirahara : Gasa-Gasa Girl (Éd.L’Aube noire, 2016)

Mas ne comprenait rien à ces histoires de croyances. Il pensait que la religion se transmettait comme le diabète ou la calvitie au sein d’une famille. Aussi avait-il été surpris d’apprendre que Tug était en fait le seul de tous ses frères et sœurs à s’être converti au christianisme. Cet évènement s’était produit après qu’un soldat nisei chrétien d’Hawaï lui avait sauvé la vie, alors qu’ils se battaient au front en Italie. Grièvement blessé, le soldat était mort plus tard. Il avait donc paru logique à Tug de prendre la religion de l’homme hawaïen. Mas était sensible à ce type de geste de gratitude.
D’après Tug, la famille élargie des Yamada avait vu d’un très mauvais œil sa conversion au christianisme. Étant le chonan, le fils aîné, il avait hérité du butsudan, l’autel bouddhiste de la famille et avait pour devoir de s’en occuper…

On a pu faire la connaissance de Mas Arai dans “La malédiction du jardinier kibei” (2015), qui offrait déjà une excellente impression. Ayant traversé bien des épreuves et des échecs depuis sa jeunesse, ce vieux jardinier ne s’inscrit pas exactement dans une philosophie zen. Par sa longue expérience de la vie et des êtres humains, il fait simplement preuve de jugeote. Ce sont les circonstances qui le poussent à s’improviser détective amateur. Il ne mène pas une enquête parallèle : il cherche juste à comprendre la situation, afin de disculper sa fille et son gendre. Toutefois, si la région de Los Angeles est son "terrain de jeu" habituel, Mas Arai ne dispose pas des mêmes repères à New York.

Cette métropole est bien plus bétonnée que son décor ordinaire californien. Surtout, les gens d’ici sont tous "gasa-gasa", agités, excités, en mouvement. Certes, sa fille Mari a toujours eu ce comportement remuant, mais cela s’applique à toute la population new-yorkaise. Au moins, apprendra-t-il à mieux apprécier son gendre blanc, Lloyd. L’intrigue permet aussi à l’auteure de faire allusion à des aspects de la culture ancestrale japonaise. On comprend les divers degrés d’appartenance des Japonais à la nation américaine. Sont par exemple évoqués leurs systèmes d’écriture : “les syllabaires katakana et hiragana, et les caractères kanji, plus complexes, sorte de hiéroglyphes des temps modernes. Tous trois sont dérivés des caractères chinois.” Un polar très réussi, où la part criminelle a son évidente importance, tout en nous initiant à la vie des Américano-Japonais.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 04:55

- Ce roman figure dans la première sélection du Prix Goncourt 2016 -

Policier quadragénaire, Léon Sadorski peut se flatter d’être un patriote exemplaire. En ces années sombres, il est d’accord avec le gouvernement de Vichy, qui demande aux Français de collaborer avec l’occupant. Le Maréchal Pétain et Pierre Laval sont des hommes d’État conscients et avisés. Alsacien par sa mère, Sadorski n’éprouve pas de sympathie exagérée pour les hitlériens. Mais il déteste bien davantage les Juifs et les Francs-maçons, qui ont comploté ensemble pour affaiblir la nation française. Il faut également se méfier des communistes, ces Rouges cherchant à déstabiliser le régime actuel en France. Quand ils s’attaquent aux amis Allemands, militaires de la Wehrmacht ou officiers SS, il est légitime que s’exercent des représailles. Pas de pitié pour les juifs et les bolcheviques.

Avec sa chaude épouse Yvette, Léon Sadorski habite Quai des Célestins, à Paris. En ce mois d’avril 1942, il est inspecteur principal adjoint à la 3e section des Renseignements Généraux. Son rôle consiste à contrôler et arrêter les Juifs pour les expédier à Drancy. Il lui arrive de participer aux opérations des aux Brigades spéciales, contre des "terroristes". Il s’appuie sur un bon réseau d’informateurs, en cette époque où les dénonciations sont monnaie courante. Après tout, Sadorski ne fait que son métier, se conformant aux ordres de ses supérieurs, comme tout bon Français qui se respecte. Parfois, Léon se montre plus magnanime, quand le suspect juif est prêt à lâcher quelques billets de mille francs pour ne pas être inquiété par la police. Ça permet d’acheter de jolis cadeaux pour Yvette.

Ils ont deux voisines juives, dans leur immeuble. La petite Julie Orwak, quinze ans, est-ce vraiment d’un œil paternel qu’il la regarde ? C’est comme le cas des sœurs Metzger, dont il est sûr qu’elles fricotent avec les Boches. C’est bien excitant, de connaître les secrets de ses compatriotes, et utile quand il s’agit de rafler les pourritures youpines. Les affaires qui lui échoient sont aussi d’ordre financier, parfois. Terminé, le temps où Francs-maçons et Juifs escroquaient les honnêtes citoyens. L’avenir, c’est la collaboration avec l’Allemand. Un ministre n’a-t-il pas déclaré : “Vous ne savez pas ce que sont les jeunes nazis. Vous ne savez pas comme ils sont beaux, comme ils sont héroïques, comme ils ont le sens du sacrifice !” On ne va pas s’apitoyer sur quelques malfaisants exécutés, quand même !

Pourtant, en ce début avril, Sadorski est – en quelque sorte – convoqué à Berlin. Il réalise rapidement que c’est une arrestation. Que ce voyage en train, encadré par des SS, va lui causer des ennuis. Il ne lui paraît pas surprenant que son ex-supérieur, le policier Louisille, subisse le même sort. Car Louisille est certainement un traître, lui. Mais se voir suspecté, rabaissé, incarcéré, interrogé, alors qu’il est un ancien combattant médaillé, Sadorski a du mal à le supporter. Certes, de 1934 à octobre 1939, Léon fut suspendu de ses fonctions d’inspecteur et fut employé dans une agence de police privée. Mais depuis, il a transféré un gros contingent de Juifs et d’ennemis du 3e Reich. Sans trop s’acoquiner avec ceux de la rue Lauriston, la Gestapo française d’Henri Chamberlin (dit Lafont) et de Pierre Bonny.

C’est surtout l’affaire Ostnitski qui pose problème aux SS de Berlin. Sadorski a connu cet agent double, rencontré à l’occasion d’une soirée mondaine. De même que Thérèse Gerst, une journaliste dont le rôle est aussi confus, qui fut un temps la maîtresse de Léon. La direction des SS ayant des dossiers détaillés là-dessus, ils mettent la pression sur lui. Il se défend par un réquisitoire implacable contre les Juifs, espérant démontrer sa bonne foi. Sadorski et Louisille sont libérés le 6 mai, et renvoyés à Paris. Pour se remotiver, Sadorski pense de temps à autre à cet épisode de la Débâcle, le drame du car d’Étampes. Et il se replonge bien vite dans les faits divers, apprenant le meurtre d’une des sœurs Metzger. La chasse aux communistes et aux Juifs, avec en particulier le cas du nommé Goloubine (ou Golovine), va reprendre de plus belle…

Romain Slocombe : L'Affaire Léon Sadorski (Éd.Robert Laffont, 2016)

Les gens s’écartent, sans manifester beaucoup d’empressement. La foule grossit rue des Petites-Écuries et rue d’Hauteville, et les commentaires vont bon train. Un type raconte, avec des gestes excités : "Je m’étais mis à sa poursuite à bicyclette… Je suivais en donnant l’alarme… Je l’ai rejoint ici, je l’ai empoigné et forcé à descendre du vélo qu’il avait volé… Il m’a dit en se tuant que j’aurais sur la conscience la mort d’un Français ! Ça, un Français ? Un youpin polonais qui se cachait sous un faux nom." Sadorski surprend une gamine d’une douzaine d’années expliquant à sa mère, avec une ou deux approximations enfantines :
─ Je l’ai entendu, tu sais. Avant d’appuyer sur la gâchette de son revolver, le monsieur a dit : "Vive le Communisme", et "Vive la France !"
Sadorski lui colle une baffe et crie :
─ Surveillez votre fille, madame. Allez, circulez !

C’est sur la base d’une solide documentation, comme pour son grand succès “Monsieur le Commandant”, que Romain Slocombe reconstitue cette époque troublée de la 2e Guerre Mondiale. Il évoque autant l’ambiance générale, dans la population et dans les cercles où règne le soupçon paranoïaque envers des ennemis supposés, que les destins personnels.

Il n’oublie pas de rappeler que la quasi-totalité des industriels français misèrent d’abord sur la Cagoule, finançant sans compter ce groupe séditieux, avant d’opter sans états d’âme pour le nazisme. Ni de citer les politiciens et les intellectuels, qui s’engouffrèrent avec conviction dans le bourbier de la collaboration : Boussac, Deloncle, Céline, Doriot, et tous ces personnages haineux qui imaginaient être les nouveaux maîtres de la France, au côté des autorités hitlériennes. Fortune et politique, ambitions et pouvoir, ils ont profité de ces quelques années glauques. Peu d’entre eux ont été sanctionnés, par la suite.

Au centre du récit, Léon Sadorski. Ce policier représente toute l’ambiguïté de ceux qui ne faisaient partie ni des hautes sphères, ni de la population ordinaire. Il appartient à cette classe sociale qui servit de "courroie de transmission" dans la collaboration avec les nazis. Beaucoup d’entre eux prétendirent, plus tard, qu’ils obéissaient aux ordres. Que c’étaient leurs chefs qu’ils fallait incriminer, pas eux. Cette excuse commune est ici démentie par les faits. Bien sûr, les réseaux secrets étaient actifs, la Résistance s’organisait, et la pression menaçante des SS était forte : on exigeait des résultats. Mais, des gens tels que Sadorski sont animés par une férocité nationaliste perverse, loin du patriotisme qu’ils affichent.

Dans toutes les "périodes de crises", se réveillent des comportements abjects, permettant aux plus vindicatifs d’exacerber leur méchanceté naturelle, de désigner et d’accuser, de polémiquer sur tout et son contraire, de diviser le peuple pour favoriser les idéaux ultra-sécuritaires ou dictatoriaux. Peut-être que ce roman noir de Romain Slocombe nous met en garde contre certaines dérives extrémistes, ressemblant à celles d’autrefois. À méditer, c’est évident. Une illustration historique aussi intelligente que captivante.

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