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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 06:02

À Nice en 1980. Marie Queyssac, treize ans, et Max Favel, quatorze ans, sont scolarisés au Cours Ségolène, dirigé par l’antipathique Mlle Hubsch. “C’est une vieille fille toute sèche, toute en os, toujours vêtue de noir, et en plus elle sent mauvais” selon Max. Chacun d’eux habite avec sa famille dans la tranquille avenue Salonina, non loin des arènes de Cimiez. Marie vit avec sa mère quadragénaire, Caroline, travaillant dans l’import-export avec un associé, et sa grand-mère Bébelle, âgée de soixante-dix ans, veuve d’un officier supérieur. Max Favel habite avec sa mère Gilberte et le nouvel époux de celle-ci, le quinquagénaire Jacques Dorfeuil. Ce dernier est directeur d’un palace, le "Hoover". Il est un peu surchargé car sa secrétaire Véronique s’est absentée quelques jours, son père étant souffrant.

En cette mi-mars, Marie et Max préfèrent l’école buissonnière plutôt que de s’enfermer au Cours Ségolène. Tous deux vont explorer la villa Madou, une maison à l’abandon depuis le décès de Mme Foucaud, la propriétaire. Tout est resté en l’état dans la bâtisse. Mais le duo va avoir une mauvaise surprise : ils découvrent le cadavre d’une femme nue, tuée depuis pas si longtemps. Deux hommes ne semblant guère finaud se pointent alors : Courjaret et Basdevant. Pour le duo d’ados, mieux vaut faire profil bas. Ils ont cru que ces patibulaires visiteurs étaient partis : ils jouaient en réalité les fossoyeurs, creusant une tombe dans le jardin de la villa Madou. Si Marie et Max s’éloignent bien vite, ils sont bientôt obligés de trouver une planque dans le cimetière des jardins du monastère de Cimiez.

Se cacher ensemble, une situation propice à la peur, qui n’est pas sans susciter quelques émois sexuels chez le duo d’ados. Pendant ce temps, Courjaret et Basdevant ne savent trop quoi faire. Bien sûr, ces mômes sont des témoins gênants, mais peut-être pas au point de les dénoncer. Ils téléphonent à leur commanditaire, Huta-Joe, voyou guère plus reluisant qu’eux, qui s’énerve et ordonne qu’ils mettent la main sur les ados. Alors que la fin de journée approche, la grand-mère Bébelle s’inquiète du retard de Marie. Par chance, la mère Caroline doit dîner avec son associé. Quant à Dorfeuil et à la mère de Max, ils sont avertis qu’il a eu un pépin, sans gravité. De son côté, Mlle Hubsch est trop occupée avec la réunion du comité d’entraide de la paroisse de Cimiez pour se préoccuper de Max et Marie.

Après une première journée fertile en rebondissements, il y aura un deuxième acte dans cette affaire. Car Marie voudra récupérer son cartable, oublié dans la villa Madou. Après tout, peu de risque d’y croiser à nouveau les "fossoyeurs". Sauf si la poisse est de la partie pour les deux ados. Auquel cas, l’affaire ne trouvera son dénouement que cinq ans plus tard...

Brice Pelman : Le jardin des morts (Fleuve Noir, 1985)

Ils sont cachés à la vue de leurs poursuivants par la rangée de chapelles funéraires. Marie croit avoir compris la manœuvre de Max : ils vont attendre que le nabot ait rejoint son compagnon pour opérer un mouvement tournant, et refranchir en sens inverse le petit portail donnant sur le jardin.
Mais non. Voilà que max s’immobilise de nouveau. Ils se trouvent devant une rangée de sépultures dont la plus récente a au moins cent ans : de simples pierres mouchetées d’un lichen sombre, gravées d’une inscription souvent indéchiffrable. Une de ces tombes est dégradée ; les décennies, les intempéries ont fait s’effondrer la dalle et brisé la croix qui la surmontait. Un trou béant, grand comme une plaque d’égout s’ouvre devant eux. Alors, soudain, Marie comprend la folle idée qui a germé dans le cerveau de Max…

Outre “Le jardin des morts”, Brice Pelman mit en scène des enfants dans plusieurs de ses romans à suspense. Pour “Welcome et Zoé” comme dans “Attention les fauves”, on trouve également un duo de mômes aventureux. Dans “Un innocent ça trompe”, c’est un enfant handicapé qui est enlevé contre une rançon. C’est encore un adolescent de seize ans, en vacances avec ses parents du côté de Saint-Tropez, qui est le héros-narrateur de “La maison dans les vignes”. Ces jeunes personnages ne sont pas à l’abri de la cruauté du monde dans ces intrigues racontées par Brice Pelman. Celle-ci se place dans le quartier de Cimiez à Nice, ville où habitait l’auteur lui-même et sa famille. Publiés pour l’essentiel dans la collection Spécial-Police des éd.Fleuve Noir, de 1968 à 1986, tous les polars de Brice Pelman méritent d’être lus et appréciés. “Le jardin des morts” ne fait pas exception, c’est même un de ses titres le plus maîtrisés.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 06:05

Aucun auteur n’a probablement écrit un polar se passant intégralement dans un cimetière. Ce genre de décor sert parfois à quelques scènes pathétiques. Des obsèques sous une fine pluie qui symbolise larmes et tristesse. Des funérailles où l’enquêteur espère repérer un assassin, venu par obligation ou par défi. Ça peut constituer le pivot d’une intrigue, quand le crime est commis dans un cimetière, ou quand le héros est attiré en ces lieux de façon obsessionnelle. Il y aurait quantité de titres à citer, certainement.

Que toute une histoire se déroule entre les murs d’un cimetière, on doute que l’expérience ait été tentée par des romanciers. Pourtant, une parfaite unité de lieu. Ont-ils craint qu’un tel décor soit trop statique, comme figé pour l’éternité ? Diable, ça ne manque pas, les détails à exploiter, y compris dans un modeste cimetière rural. Celui de La Chèze (Côtes d’Armor, 600 âmes) vaut sûrement celui du Père Lachaise, même s’il est moins prestigieux, moins visité. La centaine de tombes du petit cimetière de Montplaisant (Dordogne) n’a rien à envier à celui de Montparnasse.

On a Toussaint cimetière qui nous attend…

Au fil des allées et des travées, rares sont les sépultures identiques, monumentales ou sans artifice, selon la volonté ou les moyens des défunts (mourir coûte cher, il est vrai). On verra un ou plusieurs majestueux caveaux de familles dans le carré des véritables autochtones, des habitants ancestraux de la commune. Quelques-uns sont délaissés, faute de descendants. Là-bas, peut-être un mausolée en souvenir d’une gloire locale enterrée ailleurs ? Pas si loin, des cyprès séculaires laissent-ils peu à peu la place à des arbres plus rachitiques, minés par la pollution ? N’y a-t-il pas un remarquable chêne ou un bon vieux sapin symbolisant on ne sait plus quoi ? Ceinturés de murs de pierres à l’ancienne ou en béton grisaillant, enfermés dans leurs tombes scellées, les défunts ne s’évaderont plus d’ici.

Quand on est mort, c’est pour longtemps.

Il est à noter que, fort heureusement, nos cimetières ne regorgent pas de victimes d’assassinats. Lorsque c’est le cas, les inscriptions sur les tombes évitent les précisions du genre : "À la mémoire de l’oncle Jean-Louis, célibataire fortuné, occis par ses neveux pour se partager l’héritage". Si l’affaire fit grand bruit en son temps, à part une poignée de commères venimeuses (il en existe encore), qui se souvient de ce crime vénal ? D’ailleurs, les aimables épitaphes sont passées de modes, hélas : "La coquette mémé Huguette nous laisse tant de souvenirs chouettes" est remplacé par une simple plaque "Souvenir", d’une affligeante banalité. Pauvre mémé Huguette, vous méritiez mieux !

On a Toussaint cimetière qui nous attend…

Le cimetière, lieu de recueillement, cela empêche-t-il d’y placer l’action d’un roman ? On n’est pas obligé de penser à des saccages, des profanations, du vandalisme dû à des sagouins incultes, des malfaisants ivres, des satanistes d’opérette, ou autres sombres crétins provocateurs. Encore qu’une surveillance policière pour alpaguer les auteurs de telles dégradations, ça peut servir de base au récit. À condition qu’il y ait ensuite des trucidés au boulevard des allongés, c’est un minimum. Ou alors imaginons un rendez-vous après la fermeture du cimetière, entre chien et loup, tandis qu’une brume vespérale envahit l’endroit. Le tueur potentiel et sa future victime retardent la rencontre fatale. Un jeu de cache-cache autour des sépultures qui peut durer des heures, toute la nuit. Unité de temps, en plus.

Pour densifier l’ambiance, ponctuons-la de coups de feu sourds, chacun possédant un de ces revolvers munis de silencieux. Comme dans les films de Georges Lautner, un "plop" fuse de temps à autre. Un troisième protagoniste viendra-t-il perturber la vengeance en cours ? Apportera-t-il des révélations fracassantes sur ce qui motive la rivalité haineuse entre nos deux antagonistes ? Des rebondissements, il faut que ça bouge ! Tiens, un voisin trop curieux qui promenait son chien pointe le nez au portail ? Attention, il risque une balle perdue. Le clodo qui squatte l’appentis des services techniques municipaux ferait bien de déguerpir également, s’il est capable de sauter par dessus le mur d’enceinte.

On a Toussaint cimetière qui nous attend…

Et voici que résonne un téléphone portable dans le silence nocturne. Premier appel, si un complice s’impatiente : “Ben quoi, toujours au cimetière, tu ne l’as pas encore abattu ?” Plus tard, à la seconde sonnerie du portable, c’est le commissaire Javert (connu de la France entière) qui prévient le coupable : “Les forces de l’ordre cernent le cimetière, sortez immédiatement les mains en l’air.” Ce policier croit-il vraiment que le criminel va se rendre sans résister, sans au moins cracher ce qu’il a sur le cœur ? Des rebondissements ne sont pas impossibles, d’ici le dénouement.

Tout un polar situé dans un cimetière ? Ça aboutirait sans doute à une accumulation de clichés, au mieux à une parodie tragi-comique. Finalement, abandonnons l’idée. Gardons juste une ou deux scènes, c’est suffisant. Revenons dans la réalité : vers la Toussaint, profitons de prendre l’air tout en rendant hommage à nos défunts, décédés de mort naturelle.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Infos et évènements
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28 octobre 2016 5 28 /10 /octobre /2016 06:50

S’imaginant roi du poker, Thomas Christo s’est cru capable de saisir mieux que quiconque les réactions de ses adversaires. Et donc de plumer des types qui, cette nuit-là dans un appartement miteux de Seine-Saint-Denis, misent gros jeu. La dernière partie était-elle truquée ? Possible. En tout cas, le coup-de-sang de Thomas Christo est violent. Bilan : un mort. Personne ne regrettera ce ringard, mais c’est un meurtre. La fuite s’impose, après avoir empoché le tas de fric devant lui. Passer chez lui récupérer son passeport et quitter la France, voilà le programme pour Thomas Christo. Mais il a déjà les flics aux trousses, le poker clandestin n’échappant pas à la vigilance de la police. Il se retrouve en prison, pour un séjour qui s’annonce de très longue durée.

Ancien légionnaire, Christo participa au maintien de l’ordre en Afghanistan. La discipline n’ayant jamais été sa principale qualité, il déserta avant la fin de son contrat. Un certain Finville lui rend visite en prison, seule distraction pour ce détenu n’ayant ni ami, ni famille. Un journaliste, semble-t-il, du moins est-ce un intellectuel, estime Christo. Le prisonnier se voit plutôt homme d’action, lisant quand même “des romans, des polars, de bonnes histoires pour divertir les neurones.” Quand Finville lui cause antiquités chinoises, lui cite les sommes démentielles que coûtent ces objets rares, Christo finit par s’intéresser. Tout cela entraîne des trafics aux enjeux colossaux, l’argent sale étant ainsi blanchi. Christo va devoir lire quelques livres sur le sujet, sur l’art de la Chine ancestrale.

En réalité, Finville est membre de la DGSI, spécialisé dans les biens culturels. Les Chinois ont toujours éprouvé de la méfiance envers l’expression artistique, détruisant beaucoup de magnifiques œuvres, même avant la Révolution culturelle maoïste. Mais il n’ont jamais digéré le saccage du Palais d’Été de Pékin en 1860, par des troupes franco-anglaises. Des pièces volées en ce temps-là circulent probablement encore. En Afghanistan, Christo a sympathisé avec Chan Liphong. Son passage dans la Légion équivalait à une virginité nouvelle pour ce Chinois. Depuis, il a fait son chemin : Finville le soupçonne de travailler pour des mafias du trafic d’art. Contre sa liberté, il propose à Christo de renouer avec Chan et d’infiltrer les réseaux qui l’emploient.

S’intégrer dans l’organisation, participer à leurs opérations tout en restant en contact avec Finville, pas vraiment difficile. Rencontrer le patron du bizness, non plus. Il joue la sobriété : “Un type invisible pour les radars de la police. Un fantôme.” Admirateur de Lucky Luciano, mécène généreux pour sa communauté, il ne perd jamais de vue son objectif lucratif. Si Chan et Christo ont l’occasion de voyager "pour affaires" jusqu’en Chine, de Pékin à Shanghai, leurs interventions peuvent s’avérer plus sanglantes…

David Defendi : Têtes de dragon (Albin Michel, 2016)

— Tu n’as pas remarqué qu’ils ne sont pas dans les prisons, comme si ces types n’avaient jamais de problèmes avec la justice ?
Faut dire que je n’avais pas pensé à ça. Finville m’oriente vers des terres inconnues, m’ouvre les carreaux sur des réalités nouvelles : "Ils sont plus de 800.000 en France et jamais une erreur, pas d’escroquerie ni de racket, pas de trafic ni de crise de jalousie…"
Je suis dans la cour le lendemain et je broquille autour de moi. Je vise les Arabes et les Français, les Ukrainiens et les Gitans, Roumains, Bulgare, Colombiens, Espagnols, je reluque les Africains et les Corses jouant au foot et à la boxe. Pas un bridé rasant les murs. Pas un seul Asiate dans les parages. Le bougre a raison !…

Si le trafic de drogue, des petits dealers jusqu’aux cartels, sert souvent de thématique aux polars, celui des œuvres ou des objets artistiques est moins fréquent. Peu spectaculaire, d’autant que c’est pour finir dans les collections privées de milliardaires, ça génère malgré tout des circuits financiers parallèles d’une ampleur que nous mesurons mal. Les policiers enquêtant sur ces affaires ne ressemblent probablement pas à Finville. Mais nous sommes ici dans un roman d’aventure, avec des héros singuliers, ce qui autorise des méthodes percutantes. Narrateur, l’ex-légionnaire Thomas Christo a suivi un trajet chaotique. Être à la hauteur d’une mission fatalement complexe ? Pas si évident : il se sait manipulé tel un pion, envoyé au casse-pipe, mais il lui reste l’espoir d’en sortir libre.

David Defendi place son intrigue dans un contexte totalement actuel, évoquant aussi bien le djihad en Syrie que la population carcérale. En effet, l’infime proportion d’Asiatiques derrière les barreaux peut surprendre. N’en tirons aucune conclusion hâtive sur une communauté dont la discrétion est légendaire. Quant à exfiltrer de prison un criminel aux allures de perdant, ce n’est pas sans nous rappeler quelques scénarios de films américains. Logique, l’auteur étant avant tout scénariste. D’ailleurs, on le sent dans le tempo vif du récit, ce qui n’exclut pas des moments plus explicatifs. Va-t-on ressentir de l’empathie envers Christo ? C’est improbable, car ça ne paraît pas le but. Du suspense, du rythme, du danger, tels sont les moteurs de ce roman. Très sympa, puisque nous sommes là dans la tradition des bons polars d’action.

 

Disponible dès le 3 novembre 2016 —

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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26 octobre 2016 3 26 /10 /octobre /2016 05:12

La revue “Temps Noir” n’est pas un magazine polar, mais une publication annuelle de référence pour celles et ceux intéressés par l’univers des littératures policières, d’hier et d’aujourd’hui. Animée par Franck Lhomeau, qui a en particulier le privilège d’avoir accès aux archives de la Série Noire, cette revue présente de précieux témoignages, documents et illustrations, sur ce genre littéraire et son histoire…

“On ne présente plus Jean-Bernard Pouy…” Il n’est pas rare que débute ainsi un article ou un interview consacrés à cet auteur de polars, créateur littéraire par excellence. Sans doute a-t-on tort de ne plus suffisamment rappeler le parcours du “père” de Gabriel Lecouvreur, Le Poulpe. Car les lecteurs risquent de ne retenir qu’une des facettes de J.B.Pouy. Soit c’est l’auteur labellisé Série Noire, où il publia une dizaine de titres, qui reste dans les mémoires. Soit on le situe comme initiateur de la série du Poulpe, où quasiment chaque roman est dû à un auteur différent. Ou alors, dans sa production disparate, on aura adoré quelques romans dont on se souvient encore. Certains, qui l’auront rencontré dans un des multiples festivals auxquels il participe, garderont l’image d’un J.B.Pouy qui les a tutoyés d’emblée, fraternellement, et leur a conseillé tel ou tel livre d’un confrère polardeux.

Cet homme-là n’est pourtant pas monolithique, bien au contraire. L’étiqueter et le ranger dans une catégorie normative, ce serait ne rien comprendre au personnage Pouy. Ce sont des rencontres et des amitiés fortes (Daniel Pennac, Patrick Raynal) qui décidèrent de son destin. Non pas d’écrivain, qualificatif qu’il rejette, mais d’auteur passionné d’écriture. Un graphomane pour qui tout est source d’inspiration, d’exploration, d’utilisation. Il n’y a pas de calcul (sûrement pas de carriérisme), ni la moindre posture chez lui : jamais Pouy ne dit "non" quand on lui demande un texte inédit, car il entrevoit toujours l’occasion de se triturer les méninges et de gratter sa tignasse pour en sortir le meilleur possible. Il lui vient l’idée de lancer une collection, fût-elle improbable ? Il essaie. Des amis ont besoin ou envie de l’avoir au catalogue de leurs éditions ? Il accepte. Ne rien s’interdire.

C’est Jean-Bernard Pouy dans la globalité de sa démarche que le lecteur doit chercher à approcher. L’entretien très complet qu’il accorde à Jean-Marie David dans le numéro 19 de Temps Noir permet de décrypter, derrière l’auteur de polar, ses motivations altruistes et ses plaisirs d’anar modéré. Avec en prime, une bibliographie intégrale et une iconographie incluant, hormis beaucoup de couvertures de ses livres, des photos plus rares.

(On ne tardera pas à évoquer son nouvel ouvrage, “Le casse-pipe intérieur”, qui paraît en parallèle aux Éd.Joseph K)

Jean-Bernard Pouy (et Patrick Raynal) Saint-Malo, mai 2004 © photos Claude Le Nocher

Jean-Bernard Pouy (et Patrick Raynal) Saint-Malo, mai 2004 © photos Claude Le Nocher

Si Pouy figure incontestablement parmi les auteurs de littérature populaire, il en est un autre qu’on a trop vite oublié : Francis Didelot (1902-1985), auquel Jacques Baudou rend un hommage amplement mérité. C’est à l’âge de trente ans que Didelot débute dans le roman policier. Avant-guerre, il publie des histoires énigmatiques fort bien ficelées, dont “Le suicide de Caïman” qui sera adapté au cinéma (“Les gosses mènent l’enquête”) ainsi que plusieurs autres de ses titres. Si son aventurier Samson Clairval n’est le héros que de deux romans, Dominique Lecain est le premier policier officiel qu’il va créer. Après-guerre, c’est le commissaire Bignon qui prendra la relève dans ses suspenses, avant que ne lui succède le policier Gaston Renard. Tous des "cousins" du commissaire Maigret ? Un air de famille, sûrement, mais les affaires traitées se distinguent de l’original, estime Baudou.

Magistrat de formation, Francis Didelot est très convaincant aussi dans les énigmes aux ambiances judiciaires. Son roman “Le 7e juré” est probablement celui dont on se souvient le mieux, car il fut porté au cinéma par Georges Lautner, avec Bernard Blier dans une de ses plus belles interprétations. Si Didelot collabora à quelques films, il fut encore un très bon auteur de pièces radiophoniques, et le panel de ses créations est multiple (recensé intégralement à la suite de l’article). Une œuvre riche pour un écrivain aujourd’hui méconnu, ayant toute sa place dans le panthéon des grands noms du roman populaire.

Des simples lecteurs jusqu’aux universitaires, nombreux sont ceux qui cherchent la clé qui ouvrirait la porte du cerveau de James Ellroy. Dans son article “Sweetest Taboo”, Frédéric Sounac s’efforce d’analyser "la représentation de l’homosexualité chez James Ellroy". On partagera son constat, ou pas. On ne peut qu’admettre la complexité de pensée de cet écrivain. Il décrit un temps où, de Montgomery Clift à J.Edgar Hoover en passant par Rock Hudson et bien d’autres, les homosexuels affichent une virilité de façade. Au fil de ses intrigues, Ellroy ne leur attribue généralement pas le beau rôle à ces délinquants ou ces criminels, à ces pervers de sodomites. En face, les flics et leur virilité violente, ça ce sont de vrais hommes. Sauf que, chez les policiers, la notion de "partenaires" introduirait une ambiguïté nuançant l’homophobie patente de James Ellroy. En relisant quelques titres de cet auteur, Frédéric Sounac pense avoir déniché de la tolérance homophile chez lui.

Le dossier réalisé par Pierre Charrel s’intitule “D’après une histoire vraie…”. Ce qui pourrait faire tiquer certains lecteurs de polars noirs, peu partisans qu’une fiction s’inspire d’un fait divers, ou colle de trop près à un scandale médiatisé. Néanmoins, la spécificité du roman noir consiste à utiliser, en toile de fond ou au cœur de l’affaire, un contexte social réaliste. À travers des entretiens avec Dominique Manotti (sur l’or noir), Kishwar Desai (sur l’Inde), Anne Rambach (sur l’amiante), Leonardo Padura (sur Cuba), Nathalie Ferlut, Pierre Schoeller, Dominique Kalifa, Richard Birkefeld et Göran Hachmeister (sur Berlin), Xavier Mauméjean (sur Jack l’Éventreur), c’est autant l’intention de chacun des auteurs que le thème abordé dont il est question.

Revue “Temps Noir” n°19 – Jean-Bernard Pouy (Éd.Joseph K, 2016)

Premier roman édité de William R.Burnett, "Little Caesar", l’ascension et la déchéance de César Bandello, le chef d’un gang italien de Chicago, a été porté à l’écran deux ans après par Mervyn LeRoy […] Ainsi, du 25 février au 5 avril 1933, la traduction de Marcel Duhamel paraît dans l’un des plus forts tirages de la presse parisienne, chaque feuilleton étant accompagné d’un bon de réduction de 2 Francs pour une place au cinéma Rexy, où repasse pour l’occasion le film.
Cette traduction va bouleverser la vie de Marcel Duhamel et mettre fin à sa série de petits boulots.

Nul n’est censé ignorer que Marcel Duhamel fut le créateur de la Série Noire, aux éditions Gallimard. Mais, si l’on n’a pas lu son autobiographie “Raconte pas ta vie”, il est probable que l’on connaisse moins bien les jeunes années de Marcel Duhamel. Parlant la langue anglaise, il aurait pu être directeur de grands hôtels durant toute sa vie. Son amitié avec une bande de joyeux drilles en décida tout autrement. On ne fréquente par impunément les frères Prévert, le peintre Yves Tanguy, le poète Benjamin Péret, et tant d’artistes qui faisaient bouger la culture dans les années 1930. De petits rôles au théâtre et au cinéma, et surtout beaucoup de doublages de films, l’aideront à passer ce cap, tandis que la guerre approche.

Franck Lhomeau retrace la vie de Marcel Duhamel jusqu’à la naissance effective de la collection Série Noire. Au sortir de la guerre, malgré la solidité de la maison Gallimard et un prometteur début de catalogue, pas simple d’attirer et de garder Peter Cheyney (par ailleurs auteur star des Presses de la Cité, rivales de Gallimard), James Hadley Chase ou Raymond Chandler. Se posent autant des questions de droits d’auteurs que de traductions. La trajectoire de Marcel Duhamel est hors norme, passionnante.

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 05:43

En Grande-Bretagne, Lorraine Fisher est inspecteur de police à Birmingham. Âgée de quarante-trois ans, elle est mariée à Adam – également officier de police, et ils ont deux filles. Lorraine est originaire du village de Radcote, dans le Warwickshire. Sa sœur Jo y habite, avec son fils Freddie, dix-huit-ans. La vie sentimentale de Jo est assez compliquée, semble-t-il, son généreux compagnon Malcolm étant trop absent. De son côté, Freddie ne respire pas la joie de vivre, son comportement apparaissant quelque peu dépressif. C’est ce que constate Lorraine quand elle va passer quelques jours de vacances chez sa sœur, avec sa plus jeune fille, l’adolescente Stella.

Non loin de chez Jo, se trouve un manoir – avec des chevaux, racheté quelques années plus tôt par la famille Hawkeswell. Tony est médecin hospitalier. Son épouse Sonia est très impliquée dans un centre d’aide aux SDF, baptisé Nouvel Espoir. Médecin de formation, elle n’y est pas seulement bénévole, mais finance quand elle le peut certaines actions. Suivant la trace de ses parents, leur fille Lana est une brillante étudiante en médecine. Son défunt frère Simon, futur vétérinaire, s’est suicidé voilà quelques temps. Ce fut un choc pour son entourage familial. Frère cadet de Tony, leur oncle Gil vit sur la propriété. Il est autiste, pouvant avoir des réactions inattendues, mais très doué pour le dessin.

La mort plane sur Radcote, ces dernières années. Il y a un mois, le jeune Dean s’est tué dans un accident, avec une moto volée. Ce serait un acte suicidaire, une faire bien vite classée, d’après l’inspecteur Greg Burnley. Un certain antagonisme existe entre Lorraine et lui. Surtout, outre la mort de Simon Hawkeswell, une série de suicide s’est produite dix-huit mois plus tôt dans la région. Nul n’a compris ce qui a mis la pression sur ces jeunes, au point d’en finir ainsi. Actuellement victime de harcèlement, via Internet et téléphone, Freddie fait partie des possibles suicidés à venir. Il est le témoin impuissant du meurtre de son ami Lenny, qui va encore passer pour un suicide. Ça n’aide guère son moral.

Gil a-t-il vraiment assisté à l’accident du motard Dean, qu’il considérait comme un ami ? Sonia affirme que c’est impossible. Néanmoins, Gil a dessiné une version très crédible et puissante de cette scène mortelle. Il confie à Lorraine un morceau du casque, que portait la passagère de Dean sur la moto. Le policier Burnley ne s’éternise pas sur la mort de Lenny, supposant qu’il a choisi de se jeter sous un train. Lorraine doute que ce soit aussi simpliste. Bien que Lana et Freddie soient proches, tentant de décrypter le contenu d’un ordinateur, le fils de Jo sombre de plus en plus. Même si tous aiment bien Gil, n’est-il pas dangereux ? Adam a rejoint son épouse Lorraine au village. Difficile de démêler les secrets de cette macabre série de décès…

Samantha Hayes : Le passé (Cherche Midi Éd., 2016)

Dix minutes plus tard, [Freddie] les entendit sortir et la maison devint silencieuse. Il se remit sur l’ordinateur, la batterie se vidait progressivement et il n’avait pas de chargeur adéquat. De toutes façons, il n’était plus d’humeur. Fouiller dans les dossiers personnels de quelqu’un était mal, même si c’était pour une bonne raison. Tout ce qu’il avait trouvé était d’innocentes photos de famille, quelques lettres personnelles et des articles médicaux.
Il remit l’ordinateur sous le matelas et pris un bloc A4 dans le tiroir de sa table de nuit. Il avait commencé à rédiger la lettre quelques semaines plus tôt et ne l’avait pas terminée. Mais mettre par écrit ses problèmes, ses inquiétudes, ses peurs et ses anxiétés lui avait permis de se sentir un peu mieux. La lettre était adressée à sa mère, mais cela ne voulait pas dire qu’elle la lirait un jour…

On se gardera bien d’en dire trop sur ce suspense de très belle qualité. Si nous sommes dans une de ces bourgades typiques de la campagne anglaise, un décor feutré cher à tant d’auteures de romans policiers, l’ambiance est nettement plus intense que dans beaucoup de fictions comparables. On aurait pu souhaiter que Samantha Hayes soit plus "directe" dans la présentation des protagonistes (d’où vient l’hostilité entre Burnley et Lorraine?), mais leurs portraits s’avèrent malgré tout d’une belle justesse.

La facette sociale n’est pas inexistante, par exemple à travers le cas des Hawkeswell, du caractériel bénévole Frank ou celui de la sœur Jo, dont la situation est plus instable que celle de Lorraine. Toutefois, c’est la psychologie des personnages qui importe en premier. L’autiste Gil nous confie ses états d’âmes, tout comme nous suivons le "mental" tourmenté du jeune Freddie – qui sera effectivement en danger. Un thriller qui captive habilement les lecteurs.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 04:55

Le Soviet est un groupe d’anarcho-activistes qui sévit en France au tournant des années 1980-90, tels des Fantomas fin de siècle. Ce collectif démocratique, s’inspirant des anars russes pré-révolutionnaires, utilise des méthodes parfois violentes, ou agit avec plus de subtilité, pour qu’avance leur lutte en vue d’un monde meilleur. Ils observent une certaine éthique, n’oubliant jamais que ce sont les puissants qu’il faut viser, et non pas amener la population à s’entre-déchirer.

Début 1991, ils viennent de spolier Jean-Bruno Pennegret, le leader du Front Français, qui avait organisé une captation d’héritage à son profit. Vieille habitude depuis qu’il a accaparé les biens du défunt cimentier Rambert, dont il occupe la propriété de Cachetout. Quant au projet de construction d’une route menaçant le domaine de ce politicien d’extrême droite, on ne peut exclure que le Soviet y soit mêlé.

La nouvelle grosse opération que préparent les membres du Soviet concerne un immeuble de l’avenue de la Grande Armée, dans le 16e arrondissement de Paris. Pas encore prise dans la tourmente, la société pétrolière Elf effectue des investissements dans l’immobilier. Grâce à l’Afrique, cette entreprise génère beaucoup d’argent, pas toujours propre disent les malveillants. Cette fois, ses dirigeants se font doubler par le Soviet, un habile piratage informatique faisant des anars les propriétaires de ce bâtiment de prestige.

C’est au profit d’associations qu’est combinée l’affaire, afin d’y loger autant de personnes que possible. Trop tard, Elf ne peut rien contre une transaction semblant en bonne et due forme ! Cet immeuble va être baptisé “la république bananière”, tout un symbole. Les adversaires de l’hébergement des réfugiés risquent de s’en étrangler de rage.

Les autorités ne sont nullement passives pendant ce temps. Les limiers-en-chef d’Interpol ont créé le “Fichier mauve” afin de recueillir un maximum d’élément contre le Soviet, d’en traquer les partisans. Ils sont d’autant plus énervés que, dans le nouveau journal publié par le Soviet, de sombres secrets d’Interpol sont révélés. Même s’ils restent sur la brèche, coincer ces anars apparaît quasi-illusoire.

Un policier désenchanté et des journalistes honnêtes adhèrent bientôt au groupe du Soviet. Fasciné par ce mouvement, un solitaire (qu’on surnommera Pampers) est également admis parmi eux, après leur être venu en aide dans une situation dangereuse. L’immeuble du 16e n’est pas le seul qu’ils vont "réquisitionner" : à Lyon, deux autres sont acquis de la même façon détournée. Quant à Pennegret, le chef du Front Français, le Soviet n’a pas fini de lui faire perdre la face, ce qu’il ne verra pas d’un bon œil…

Colonel Durruti : Le Soviet au Congo (Éd.Goater, 2016) – Inédit –

Arrivés sur le palier du cinquième, ils tombent sur une fille aux cheveux d’un roux étourdissant, qui s’arrête en les voyant.
— Ah, vous êtes journalistes ?
Croix-Rouge attend qu’une tripotée d’anges ait fini de passer. Elle se doutait bien que pendant leurs journées portes ouvertes, elle allait tomber sur des rigolos de ce genre. D’ailleurs, elle est là pour ça. Mais elle craint un peu qu’un de ces types n’ait été informé par la police, un jour ou l’autre, au cours d’une autre affaire, et qu’on la reconnaisse. Mais les flics n’ont que son signalement, pas sa photo. Et comme le Soviet n’a pas encore ouvertement déclaré son rôle dans cette histoire de squat, il n’y a aucune raison pour que quelqu’un fasse le rapprochement. Et d’ailleurs, aucun des types ne bronche. Ils sont juste très très branchés sur une aussi jolie fille…

Voici une nouvelle aventure inédite de la série "Le Soviet" qui connut bien des vicissitudes. Avant d’être réédités aux Éditions Goater, les quatre premiers titres parurent chez Fleuve Noir puis chez Série Noire, entre 1985 et 1997. Excellente initiative de les rassembler, et d’y ajouter le cinquième opus, resté dans les archives du duo d’auteurs, Yves Frémion et le défunt Emmanuel Jouanne. Leur pseudonyme se réfère à Buenaventura Durruti, héros républicain de la Guerre d’Espagne, mort en 1936.

Pour peu que l’on préfère le libre arbitre aux dogmatismes politiques, ce roman pétaradant est un régal ! En guise de musique d’accompagnement, la chanson “Ah les salauds” d’Aristide Bruant rythme cette histoire pleine d’un humour plutôt mordant. Que soit ici égratigné le leader d’un parti nationaliste, on ne s’en plaindra pas. On reconnaîtra, sous le nom de Manuel Pétin, gendre de ce politicien, le père officiel d’une héritière de ce bizness familial.

Des clins d’œil, on en trouve bien d’autres. Un certain J.P.Nacray partage le même esprit que les membres du Soviet : allusion aux auteurs du roman “La vie duraille” (Fleuve Noir, 1985), Jean-Bernard Pouy, Daniel Pennac et Patrick Raynal qui signèrent J.B.Nacray. On croise même deux journalistes prénommés Yves et Emmanuel, comme les auteurs.

Si l’on espère un exotique voyage au Congo, on risque de "faire tintin" (selon l’expression consacrée). Par contre, il est toujours utile de rappeler l’ambiguïté des relations entre les lobbies politico-financiers et certains pays africains. La fameuse Affaire Elf, qui éclatera un peu plus tard dans les années 1990, ne dévoilera sûrement qu’une partie de ces colossales magouilles. Ces milliards, à qui ont-ils profité ? Pas uniquement au financement politique, ni à des placements de cette entreprise ? Allez savoir !

Le Soviet entame une récupération de ces profits exorbitants au bénéfice du peuple, une idée à relancer. De l’action et du sourire au programme de cette excitante fiction vraiment très sympathique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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23 octobre 2016 7 23 /10 /octobre /2016 05:04

Erwann Le Tallec, célibataire d’une trentaine d’années au caractère vif, et sa coéquipière Marie Prigent, homosexuelle attentive aux autres mais hostile aux machos, sont policiers à la PJ rennaise. Quand un cadavre est découvert près du dolmen de La Roche-aux-Fées, dans la forêt de Brocéliande, ils ont des raisons de penser que ce n’est que le premier d’une série. L’homme, un nommé Germont, a été martyrisé, dans une mise en scène se référant à la mythologie celtique, ainsi que l’indique un triskell mal dessiné. La victime était dans l’immobilier. Son épouse ne lui connaît pas d’ennemis. Germont n’avait apparemment pas d’autre femme dans sa vie, ni aucune activité liée à l’ésotérisme.

Le journaliste Xavier Bonnard se montre très insistant auprès d’Erwann pour obtenir des infos, voire des exclusivités. Pour le policier, même à contrecœur, il n’est pas mauvais de s’en faire un allié. Très tôt, leur supérieur le commissaire Le Fur, met la pression sur Marie et Erwann. Le duo interroge les derniers clients rencontrés par Germont, ce qui ne leur offre guère d’éléments supplémentaires. Un autre crime est commis au Géant du Manio, sur le site mégalithique de Carnac. Le corps maltraité étant dans le même état que celui de Brocéliande, le coupable est évidemment le même. La victime Frédéric Houdain était un magouilleur du BTP. Il avait une maison à son tout près de là, à La Trinité-sur-mer.

Est-ce que le tournage de film qui s’y déroule actuellement a un quelconque rapport avec le meurtre ? Rien de moins sûr. Ça démontre juste que l’homme aimait les eaux troubles. Peu après, c’est son frère Cédric Houdain qui est à son tour exécuté par le tueur, selon le même rituel. L’assassin a laissé un message faisant référence à Morrigane, déesse celte très belliqueuse, si l’on en croit cette mythologie. C’est sur l’île de Gavrinis, haut-lieu de la culture celte, dans le Golfe du Morbihan, qu’est retrouvé le quatrième cadavre. Le tueur a fait des efforts pour que soit forte la symbolique, car il a dû s’organiser — en louant un canot, afin d’amener le corps durant la nuit jusqu’à la petite île.

Erwann peut compter sur la jeune et rondelette Élodie, éprise de lui, pour exploiter ses talents en informatique. Sur l’ordinateur de Germont, elle finit par dénicher une liste de sept noms, dont quatre sont ceux des victimes. Ce qui n’éclaire que très partiellement la piste à suivre, pour Erwann et Marie. Le journaliste Bonnard ne sera pas inutile non plus. Le duo de policiers assiste à la fête de la Samain à Brocéliande, équivalent de la Toussaint, bonne occasion de se renseigner auprès d’un druide, avant qu’un cinquième cadavre soit découvert du côté de Dol-de-Bretagne. Le point commun entre les victimes, Erwann et Marie finiront par le découvrir dans leur passé…

Jean-Marc Ligny : La roche au démon (Éd.Wartberg, 2016)

Bis repetita. La scène qu’il découvre au pied du menhir est en tous points semblable à celle de la Roche-aux-Fées : un homme nu, attaché avec de l’adhésif autour du rocher, couvert de blessures et contusions, émasculé et énucléé. Et encore ce satané triskell orienté à gauche, gravé au couteau sur la poitrine, avec une plume noire posée dessus. Peut-être parce qu’il la voit de plus loin (la scène de crime ayant été bien élargie), Erwann est moins répugné par cette boucherie que la première fois. Peut-être aussi qu’il commence à s’habituer à l’horreur…

Il est improbable que plusieurs millions de Bretons aient une pensée quotidienne pour les légendes arthuriennes, que Lancelot ou son fils Galaad soient leurs icônes, qu’ils invoquent la protection de la fée Morgane, qu’ils boivent chaque jour du chouchen à la mémoire des divinités du panthéon celtique. Tout cela appartient à un certain folklore qui, associé aux nombreux décors mégalithiques (menhirs, dolmens, cairns…), attire le tourisme culturel. C’est plutôt la beauté des sites et leur mystère qui séduit les visiteurs, à vrai dire. Cette mythologie inspire autant les histoires du genre Fantastique que les auteurs de polars. La quasi-totalité de l’œuvre abondante de Jean-Marc Ligny appartient d’ailleurs à la Science-Fiction et au Fantastique. Pour le contexte de l’intrigue, il reste ici en terrain connu.

C’est dans un périple à travers la Bretagne (hormis le Finistère) que nous entraîne ce roman d’enquête. Point de policiers horriblement tourmentés par des drames marquants, ni de détectives dont les petites cellules grises fonctionnent plus ou moins bien. Si Erwann cherche à échapper autant au journaliste qu’à la stagiaire informatique, il a plutôt la tête sur les épaules. Idem pour sa partenaire Marie, qu’il ne faut pas trop chatouiller, quand même. Leurs portraits et ceux des autres protagonistes sont joliment réussis. Nul besoin de longues tergiversations pour exprimer le détail des faits, les comportements, les pistes et hypothèses : un auteur chevronné comme Ligny ne l’ignore pas.

Bien sûr, les éléments sont précis quant aux légendes celtiques et les lieux concernés sont décrits tels qu’ils existent. Ce qui n’interdit ni certaines frictions, ni quelques passages souriants, nos héros n’étant pas de froides machines à investiguer. Solide polar d’enquête qui respecte la tradition, à tous points de vue.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 04:55

Vers la fin des années 1940, une ville non loin de la frontière entre États-Unis et Canada, dans le Maine. En ce samedi soir neigeux, un inconnu arrivant de nulle part entre dans le bar de Charlie Moggio. L’homme semble avoir choisi d’avance ce bistrot, qui n’est pas le mieux situé de cette ville. Outre Julia, l’épouse de Charlie, et le Yougo, travailleur immigré ayant une vie de famille complexe, qui se saoule le samedi, il n’y a que des habitués. Le patron fut naguère barman dans quelques métropoles américaines : il se croit capable de reconnaître les types louches. Ainsi, quand la radio annonce qu’un meurtre a été commis dans la région, Charlie téléphone au shérif Kenneth Brookes. Celui-ci arrive bientôt avec ses adjoints, toutes sirènes hurlantes. Ils embarquent l’inconnu pour interrogatoire.

L’homme affirme s’appeler Justin Ward. Il ne justifie nullement sa présence dans la ville. Le shérif est finalement obligé de le relâcher. Le dimanche matin, Ward loue une chambre chez Mrs Eleanor Adams. Ce qui suscite la curiosité de ses jeunes voisines délurées, Mabel et Aurora. Il a également fait un détour pour signaler à Charlie qu’il était libre. Durant les jours suivants, s’il déjeune le midi à la cafeteria d’en face, Justin Ward passera son temps dans le bar de Charlie, en fin de matinée puis en début de soirée. Le patron commence à le traiter tel un habitué, non sans se méfier de lui. Par exemple, pourquoi Ward rachète-t-il le bail de la miteuse salle de billard du vieux Scroggins – en face du bar de Charlie – avant de la faire rénover par le Yougo ? Aurait-il une mauvaise influence sur cet ouvrier ?

Un incident confirme les soupçons de Charlie. Originaire de Brooklyn, le patron de bar est resté en contact avec la pègre new-yorkaise, pour laquelle il prend d’ailleurs des paris clandestins. Quand le truand Jim Coburn et son garde-du-corps se pointent un jour dans le bistrot de Charlie, Justin Ward s’empresse de filer sans rencontrer Coburn. Au risque de tomber malade avec ce froid glacial. Heureusement, il peut compter sur sa voisine Mabel. Alors qu’approche la période de Noël, c’est par un courrier de son cousin de Chicago, Luigi, auquel il a adressé une photo volée de Ward, que Charlie en apprendra davantage sur la véritable identité de cet homme. Luigi a des raisons de se souvenir d’un épisode marquant du passé de celui qu’il a facilement reconnu sur la photographie.

L'animosité de Charlie contre Ward vire à l’obsession. Ça le rend malade. Il voudrait trouver des alliés, comme l’imprimeur Nordell, par ailleurs propriétaire de l’hebdo local. Le shérif Brookes, il ne peut compter sur lui. Ward ne serait-il pas l’instigateur du cambriolage chez le brocanteur ? Sûrement. N’est-pas à cause de lui que le Yougo s’est déchaîné, et qu’il est en prison ? C’est certain. Quand il apprend toute la vérité sur Ward, le danger est loin d’être écarté… mais pour qui ?…

Simenon – Loustal : Un nouveau dans la ville (Éd.Omnibus, 2016)

Était-ce l’intention de Justin de s’entourer d’un gang de jeunes ? Mais alors pourquoi le FBI se donnait-il la peine d’envoyer à Kenneth une note lui conseillant de ne pas s’occuper de lui ? Charlie y mettrait le temps qu’il faudrait, mais il en viendrait à bout.
Il avait encore obtenu un renseignement qui pouvait avoir sa valeur, un soir qu’Aurora, la petite brune, était venue boire un verre au bar, toute seule, alors que son amie avait sans doute un rendez-vous en ville. Avec l’air de rien, Charlie avait insinué :
— Votre voisin ne vous fait pas encore la cour ?
— Pas à moi, Dieu merci ! avait-elle répliqué en se mettant du rouge à lèvres.
— À qui, alors ? À Mabel ?
— Ce que Mabel fait ne me regarde pas, n’est-ce pas ?
Il avait senti qu’il y avait quelque chose et il brûlait de savoir, mais il n’avait pas insisté. C’était elle qui avait remis le sujet sur le tapis, indirectement, après qu’il lui eut offert un petit verre…

Comme tous les titres de Georges Simenon, ce roman publié en 1950 a été régulièrement réédité. Toutefois, ce "roman dur" (selon la formule consacrée) datant de l’époque où il vivait à Tucson (Arizona) n’est peut-être pas le plus connu de l’auteur. Le décor, une petite ville, est vite dressé ; on focalise bientôt sur ce modeste quartier, entre le bar de Charlie et la maison de Mrs Adams. La sourde rivalité entre deux hommes va alimenter l’intrigue. S’il est peu causant, Justin Ward nargue-t-il vraiment Charlie, ou s’agit-il d’indifférence ? Le nouveau venu cache des secrets, oui, mais le patron de bar cultive une curiosité qui n’est pas sans conséquences. Simenon savait à merveille distiller cette sorte d’ambiance malsaine, basée sur des impressions, des soupçons flous.

Dans cette nouvelle édition, le texte est mis en valeur par les illustrations de Loustal. Il va de soi qu’elle "suivent" l’action décrite par l’auteur. Elles ajoutent un parfum d’époque, par l’allure des protagonistes, l’aspect de la petite ville et de cette rue. Tandis que le lecteur traduit sa propre interprétation du récit, les dessins offrent un regard complémentaire sur l’histoire. Jusqu’à rendre plus précises certaines situations. Telle cette image du Yougo "en famille" ou de la salle de billard ornée de portraits de gangsters au mur. Caractéristiques, le trait de Loustal et la composition de chaque illustration apparaissent en harmonie avec la tonalité de Simenon. Ce qui donne une version toute particulière de ce roman, et c’est franchement très agréable

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