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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 04:55

Né en 1936, le matelot de première classe Ordo Tupikos est en poste à New London, dans le Connecticut, à l’automne 1974. Il lui reste encore deux ans à tirer dans la Marine, avant de prendre sa retraite à quarante ans. Ses deux mariages, en 1958 et en 1960, ont été des échecs. Il est aujourd’hui le compagnon de Fran, une divorcée. Un jour, ses collègues repèrent dans un journal une photographie où figure Ordo. Elle date de sa première union, avec Estelle Anlic, originaire du Nebraska. Cette jeune fille se prétendait majeure, alors qu’elle n’avait que seize ans. Ce qu’Ordo ne pouvait soupçonner. La mère d’Estelle, une personne odieuse, intervint afin d’annuler leur mariage, et fit placer sa fille dans un foyer. Par la suite, Ordo n’eut plus jamais de nouvelle d’elle, se remaria, divorça.

Cette photo illustre un article consacré à l’actrice Dawn Devayne, retraçant sa carrière d’icône sexy du cinéma. Ordo l’a vue dans des films, mais n’a noté aucune ressemblance avec Estelle. Ce n’est pas uniquement qu’Estelle était brune tandis que Dawn est blonde. Dawn aurait-elle payé pour emprunter la biographie d’Estelle, afin de masquer son passé ? En seize ans, a-t-elle pu changer au point d’être méconnaissable ? Ayant obtenu une longue permission, Ordo passe par New York, où il revoit un film avec Dawn Devayne. Pas de point commun, ça se confirme. Pour en avoir le cœur net, Ordo prend l’avion jusqu’à Los Angeles. Bien qu’il ne connaisse rien à ces milieux, il se débrouille pour entrer en contact avec l’agent artistique de l’actrice, Byron Cartwright.

Dawn Devayne est absente en journée pour cause de tournage en extérieur, mais Byron Cartwright reçoit chaleureusement Ordo. Avec cordialité, l’agent l’appelle “Orry”, surnom que lui donnait Estelle et qui est encore utilisé par ses amis à lui. Il assure que l’actrice sera très heureuse de le revoir. D’ailleurs, elle invite Ordo à séjourner dès à présent dans sa maison de Bel Air, luxueuse propriété avec piscine. Sur place, le marin est pris en main par le domestique Wang, efficace régisseur de la maisonnée. Le soir, Dawn Devayne est de retour chez elle, accompagnée d’une bande d’amis évoluant dans le cinéma. Se laissant entraîner par le tourbillon de la vie de l’actrice, Ordo apprécie ces chaudes retrouvailles. Pourtant, Estelle n’a-t-elle pas définitivement disparu ?

Donald Westlake : Ordo (Éd.Rivages/noir, 2017)

Ce film avait été fait en 1967, donc neuf ans seulement après mon mariage avec Estelle, alors j’aurais dû pouvoir la reconnaître, mais vraiment elle n’était pas là. Je regardai cette femme sur l’écran, encore et encore et encore, et la seule personne qu’elle me rappelait c’était Dawn Devayne. Je veux dire, au temps où je ne savais pas qui elle était. Mais il n’y avait rien d’Estelle. Ni la voix, ni la démarche, ni le sourire, ni rien.
Mais sexy. J’ai vu ce que voulait dire l’auteur de l’article, parce que si on regardait Dawn Devayne on pensait immédiatement qu’elle serait fantastique au lit. Et puis on se disait qu’elle serait aussi fantastique autrement, pour parler ou faire un voyage, ou n’importe. Et puis on se rendait compte que comme elle était tellement fantastique en tout, elle ne pouvait choisir qu’un type fantastique en tout, donc pas vous, donc on l’idolâtrait automatiquement. Je veux dire, on la voulait sans penser une seconde qu’on pourrait jamais l’avoir…

Beaucoup de gens ont connu cette expérience : retrouver quinze à vingt ans plus tard un ami ou un proche perdu de vue. Autrefois, on avait de fortes affinités. Si le temps s’est écoulé, on ne l’a jamais oublié. Chacun a mûri, évolué vers d’autres directions. On est conscient d’avoir changé, physiquement et mentalement. Parfois, l’un ou l’autre aura renié des pans entiers de son passé, tourné définitivement ces pages. Tout le monde n’accumule pas des images d’antan, n’encombre pas sa mémoire de souvenirs. Rien d’anormal, ainsi va la vie. On ne côtoie pas pour toujours les mêmes personnes, les mêmes milieux. Observer une nette distance envers hier, ça se conçoit.

Mais il y a aussi d’anciens proches qui, à tous points de vue, sont carrément aux antipodes de ce qu’ils furent. Tel le quelconque devenu remarquable, le tolérant devenu sectaire. La différence peut apparaître tranchée, voire brutale. Renouer est alors hasardeux, inutile, improbable, même si peuvent exister des exceptions. Voilà ce que nous raconte Donald Westlake dans ce roman court, non criminel. C’est l’histoire d’un type ordinaire, stable, pas compliqué. Il faut un sacré talent pour restituer cette simplicité de caractère. Il est plus facile de décrire un héros au passif chargé, tumultueux.

L’époque n’est pas choisie sans raison non plus. Écrite et publiée en 1986, au catalogue Rivages/noir depuis 1995, l’intrigue évoque la période 1958/1974. Tant de changements s’opérèrent dans la société pendant ces années-là. Concernant les actrices de cinéma, on était passé des grandes séductrices au charme vénéneux, à des jolies femmes sexy plus affriolantes mais moins distinguées. Rééditer “Ordo” est une excellente initiative. Car lire ou relire Donald Westlake, le découvrir peut-être, c’est l’assurance de ne jamais être déçu.

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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 04:55

Gérard Dumaurier est un des seuls qui puisse témoigner. Peut-être est-il l’unique survivant adulte dans toute la France, et même en Europe. Il glisse vers la folie, ce qu’il ne nie pas. Avant l’événement, Dumaurier était précepteur pour deux frères ayant un père très riche. Une activité pas trop fatigante, c’est ce qui lui correspondait. Même si le rythme du monde ne le passionnait que fort peu, il suivit de loin les prémices du conflit à venir. Ça se situait en Extrême-Orient, pour l’essentiel. Les pays concernés aurait pu simplement se battre entre eux, mais c’était sans compter sur l’engrenage des alliances, des ententes liant les nations. Et puis, n’avions-nous pas des intérêts à défendre du côté de l’Indochine ?

Chez nous, on lança des appels solennels au patriotisme, à la mobilisation guerrière. Quant aux pacifistes, on les extermina comme si c’étaient eux les fautifs. L’esprit humain est toujours inventif lorsqu’il s’agit de créer de nouvelles armes, dans le but d’alimenter massivement le bilan des victimes. Cette fois, le carnage international fut issu du cerveau diabolique d’un scientifique. Son gaz hilarant n’avait rien d’inoffensif. On le répandit partout sur la planète, dans le ciel des cinq continents. S’il restait des survivants, ils étaient isolés, çà et là, sans moyen de savoir ce qui se passait ailleurs.

C’est le hasard qui permit à Dumaurier de s’en sortir vivant. Il accompagnait les garçons dont il avait la charge dans un préventorium de Lozère. Le jour J, une excursion était programmée pour un groupe de gamins dans les grottes de la région. Il les accompagna, bien qu’il n’appréciât que modérément la marmaille. Tandis qu’ils se trouvaient à l’abri dans une grotte, on put croire qu’un orage s’abattait sur la région. Un bombardement de gaz hautement toxique, voilà ce dont il s’agissait. Constatant ce qui arrivait à leur guide, Dumaurier réalisa vite la gravité de la situation. Sous terre, ils étaient sûrement protégés, mais il fallait commencer par dénicher un point d’eau afin de gagner du temps.

Le petit groupe d’enfants ne tarda pas à trouver ses marques. Ils s’attribuèrent de drôles de sobriquets, remplaçant leurs noms d’origine. Ils adoptèrent des codes nouveaux, et un langage particulier, quasiment sans le moindre rapport avec leur vie passée. Ça ne surprit qu’à demi Dumaurier, mais ces changements de repères pouvaient s’avérer inquiétants. Le groupe imagina une prière-incantation, qui n’avait de sens que pour eux. Leur territoire étant revenu à l’état sauvage, ces mômes se comportaient en primitifs. Y compris dans la domination de l’autre : “Ces petits d’hommes sont des loups. Ils ont désappris de pleurer, puisqu’il n’y a plus personne pour calmer leur peur.” Néanmoins, puisqu’il n’y a plus rien sur Terre, ces quelques enfants sont l’avenir…

Régis Messac : Quinzinzinzili (Éd.La Table Ronde, 2017)

Ces moutards, je m’en suis désintéressé longtemps, me contentant de satisfaire comme je pouvais, péniblement, aux besoins de ma vie animale et, pour le reste, ruminant interminablement mon désespoir.
Je ne m’étais même pas préoccupé de savoir combien ils étaient, ni leur âge, ni leur nom. Quand je dus m’en occuper de plus en plus souvent, par nécessité, par la force des choses, leur groupe s’était déjà tassé, et une espèce de société s’était déjà formée. Il y a là maintenant, à côté de moi, une petite tribu de sauvages qui m’est étrangère, presque hostile. Ils me tueront sans doute, un de ces jours. Pour le moment, je suis encore le plus fort. Aucun d’eux n’est encore vraiment adulte.
En attendant, dans ce monde dément qui m’entoure, je me suis mis à étudier ces dégénérés comme on étudierait une colonie de fourmis. Vraiment, ce ne sont plus des hommes, ni des fils d’hommes. Pour tâcher de les comprendre, il me faut faire un effort, un effort considérable…

Il n’est pas rare que soient évoqués ici Régis Messac (1893-1945) et son univers, via la revue “Quinzinzinzili” publiée par l’association lui rendant hommage, la Société des Amis de Régis Messac. Ce trimestriel doit son nom au roman de l’auteur, “Quinzinzinzili”, paru en 1935. Excellente initiative que de rééditer ce livre dans la collection La Petite Vermillon. La préface d’Éric Dussert permet aux lecteurs de situer ce romancier, qui chroniqua bon nombre de fictions de son époque, et qui rédigea des articles sur cette période troublée de l’entre-deux-guerres. Messac n’était nullement devin : comme la plupart des pacifistes, il pressentait l’aggravation entraînant un nouveau conflit mondial.

Une intrigue post-apocalyptique, traitant de la contre-utopie, d’un "après" moins radieux que jamais ? Ce sont les formules convenant le mieux à ce roman, oui. Revenir à un Éden comme au temps d’Adam et Eve ne garantit pas un futur paradisiaque. Repartir de zéro, sans mémoire, c’est fatalement commettre de multiples erreurs, les mêmes que les précédentes générations, peut-être pires. C’est ce que nous suggère Régis Messac. Ce thème sera plus tard exploité par quantité d’auteurs de science-fiction.

Ce qui fait la force de cette histoire, c’est son écriture, sa tonalité teintée d’amertume. Le narrateur n’est pas fou, ainsi qu’il l’affirme, c’est un témoin désabusé. Il a dépassé le stade de l’angoisse, de la pure survie. Il n’appartient pas à cette nouvelle expérience qui débute après le cataclysme. Pour son ambiance singulière, “Quinzinzinzili” est évidemment un roman à redécouvrir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 04:55

Automne 1952. Âgé de trente-cinq ans, Mark Harris était un brillant avocat californien. Il était marié à Maria, sœur du caïd mafieux Cass Angelo. Sa femme lui demandait d’arrêter de couvrir des affaires douteuses, en particulier celles de son frère. D’autant que cette situation était responsable d’un alcoolisme de plus en plus addictif chez Mark. Celui-ci était toujours très épris de Maria, mais il fut responsable de sa mort. Quand la voiture de Mark tomba du haut d’une falaise du côté de San Chino, la police locale estima qu’il ne pouvait avoir survécu à l’accident. Par contre, tant qu’on n’aurait pas retrouvé son cadavre, Cass Angelo ne se contenterait pas de cette version. Il ferait tout pour venger sa sœur.

Cinq semaines ont passé depuis la disparition de Mark. C’est dans un asile pour clochards de Chicago qu’il reprend finalement ses esprits. Tout ce qui s’est produit entre-temps reste flou dans sa mémoire, bloquée par l’éthylisme. Il s’est énormément alcoolisé durant cette période, et n’a quasiment plus d’argent. Sans doute apparaît-il différent de ses congénères d’infortune, car Mark est bien vite remarqué par la riche et bienveillante Mme Hill. C’est une jeune blonde de vingt-neuf ans, assistée par sa domestique Adèle, venant en aide aux clochards. Brièvement mariée à un concessionnaire vendeur de voiture qui était largement son aîné, May Hill est veuve depuis dix ans, et héritière des biens du défunt.

Quand elle interroge Mark, il se fait passer pour un certain Phillip Thomas, ancien expert-comptable originaire d’Atlanta. Un homme qui a réellement existé et qui connu beaucoup de déboires. May Hill fera vérifier ces informations par une agence spécialisée. Elle engage Mark en tant que chauffeur. Il sera logé dans la belle demeure où May vit recluse depuis dix ans. Les fenêtres sont closes par des planches, mais l’intérieur est très confortable. Il y a des bruits nocturnes comme dans toute vieille maison, rien d’inquiétant. Si May Hill est attirée par Mark, elle semble encore hésitante. Lui se renseigne sur les circonstances de la mort de Harry Hill, une décennie plus tôt. Il s’agissait d’un meurtre.

À une époque, May fréquenta Link Morgan, un gangster. Il disparut sitôt après qu’il eût assassiné l’époux de la jeune femme. Heureusement, ce crime ne causa pas d’ennuis à May. Si Morgan était impliqué dans un casse, seuls quelques-uns de ses complices finirent en prison. Devenue intime avec Mark, le jeune femme a maintenant envie de retrouver la joie de vivre. May propose le mariage à Mark, avant que tous deux partent en voyage à Rio-de-Janeiro, avec une étape à La Havane. Un bon moyen pour Mark de s’éloigner du danger représenté par Cass Angelo. Pour cela, il a besoin d’un passeport au nom de Phillip Thomas. Il fait en sorte d’obtenir des papiers d’identité authentiques. Certains mariages peuvent réserver de mauvaises surprises…

Day Keene : Vive le marié ! (Série Noire, 1955)

Je retournai au garage et ramassai une longue corde que j’avais vue traîner sur l’établi. J’essayai de la casser avec les mains, sans y parvenir. Elle était relativement neuve. Ce fut plus difficile de trouver un poids pour lester le cadavre. J’hésitai entre deux pavés poussiéreux d’une quinzaine de kilos et une vieille roue d’acier qui semblait provenir d’une Daimler. Je choisis finalement les pavés. Je les mis dans la malle arrière avec la corde et Martin. J’étais en train de refermer, quand la porte s’ouvrit et May descendit les marches. Si elle avait peur, ça ne se voyait pas. Ses hauts talons sonnaient sec sur la pierre. Elle portait un long manteau de vison et une élégante toque de vison, assortie. Le froid avivait le rose de ses joues. Sa respiration, qui se condensait en petites bouffées de vapeur, était précipitée…

De 1949 à 1964, Day Keene (1904-1969) fut un des piliers de la Série Noire, avec environ trente-cinq titres publiés (dont quatre initialement parus chez Denoël, en 1952-53). Dans bon nombre de ses livres, le héros est un quidam devant démontrer son innocence. Sur une trame différente, “Vive le marié !” n’est pas moins représentatif de sa conception des intrigues. D’emblée, le "vécu" du héros est sombre et compliqué. Il est dans la dèche, après une affaire criminelle qui l’a contraint à fuir sa vie aisée. La chance va tourner en sa faveur, grâce à la rencontre avec May Hill. Et à leur coup de foudre mutuel. Mais une menace est toujours présente. Et il doit mentir à sa bien-aimée pour pouvoir reconstruire sa vie. Échappe-t-on à son destin ? Dans ce type de romans noirs, c’est très rare.

Il est intéressant de noter que cette histoire est située dans son époque, faisant référence par exemple à Pearl Harbor, dix ans auparavant. Ou évoquant le mafieux Frank Nitti, un des successeurs d’Al Capone. On est donc dans l’Amérique de ce temps-là. On ne peut que partager l’opinion du "Dictionnaire des Littératures Policières" de Claude Mesplède : “Le décor est réaliste, sans plus. L’action, le suspense et les coups de théâtre sont privilégiés et font de tous ces romans d’excellents divertissements.” En effet, c’est ici un roman sans temps mort, parfaitement construit, d’une fluidité idéale. Il a été adapté au cinéma par René Clément en 1964 sous le titre “Les félins”, avec Alain Delon, Jane Fonda, Lola Albright, Sorrel Booke (Boss Hogg, dans "Shérif, fais-moi peur"). Ce film fut exploité aux États-Unis sous le titre original du roman, “Joy house”. Un bel exemple de la Série Noire traditionnelle.

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4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 04:55

Installé dans la ville de Durant, Walt Longmire est le shérif du comté d'Absaroka, dans le Wyoming, non loin des Bighorn Mountains. Veuf depuis quelques années, il est intime avec son adjointe Victoria Moretti. Il peut toujours compter sur son ami Henry Standing Bear, un authentique Cheyenne. Ce n’est pas d’un grand criminel dont Walt doit se charger, ces derniers temps. Le jeune Cord, quinze ans, a l’air d’un adolescent fugueur. Depuis trois semaines, il s’était trouvé un abri auprès de chez la vénérable Barbara Thomas. D’où vient donc ce môme ? Il semble avoir appartenu à l’Église apostolique de l’Agneau de Dieu, dont il a été banni. Il s’agit d’une secte de dissidents mormons, pratiquant la polygamie, vivant selon les préceptes d’origine. Une façon illégale de masquer des mœurs discutables.

Cette secte fondamentaliste mormone est basée à la fois sur le comté de Walt, ainsi que sur un autre, dans le Dakota du Sud. Le shérif local Tim Berg a essuyé leur hostilité. Sarah Tisdale s’était adressé à lui, avant de disparaître. Elle recherchait son fils Cord. Walt se rend au village de Short Drop, où Eleanor Tisdale est commerçante. C’est la grand-mère de Cord, la mère de Sarah. Elle est sans nouvelles de sa fille depuis dix-sept ans. Le shérif fait bientôt la connaissance de Roy Lynear, qui possède cinq mille hectare de terrains sur son comté. Il est assisté par Tomas Bidarte, un Mexicain que Walt devine dangereux sous ses airs de poète. Lynear est de la même famille que les mormons polygames qui se sont établis dans le Dakota du Sud. Sans doute appartient-il à la secte en question.

Il s’avère que le jeune Cord n’a jamais vu ni télévision, ni aucun film. “Mon amie Flicka” le passionne démesurément. Un vieux bonhomme s’est récemment lié de sympathie avec Cord. Celui-ci prétend s’appeler Orrin Porter Rockwell. C’est le nom d’un personnage de la mythologie mormone, sbire criminel des pionniers de cette religion. Il est censé être mort voilà bien longtemps, car il aurait aujourd’hui deux cent ans. Dans le Dakota du Sud, Walt avec ses amis Henry et Vic vont rencontrer un autre vieillard aussi excentrique. Ce Vann Ross n’est autre que l’aïeul de Roy Lynear. Le trio du comté d'Absaroka va surtout avoir un premier contact avec l’Église apostolique de l’Agneau de Dieu. Il s’agit de quatre jeunes de la secte, que le shérif ne tarde pas à désarmer, avant que deux adultes interviennent.

Tandis que l’évêque mormon de Durant est incapable de se prononcer sur le cas de Orrin Porter Rockwell, Walt conduit Cord chez sa grand-mère Eleanor, qu’il ne connaissait pas. Quand le shérif croise Big Wanda, elle se prétend l’épouse de Roy Lynear. Derrière elle, Walt entame la course-poursuite la plus lente de sa carrière. Dans son ranch, Lynear donne une version plus exacte : Wanda est la mère de Tomas Bidarte, ils sont issus d’une famille ayant traversé de gros problèmes au Mexique. Sous couvert de secte pacifique, se cachent des activités illicites. Ce qui ne sera pas sans conséquence pour deux adjoints du shérif, Double Tough et Chuck Frymire. Cherchant toujours Sarah Tisdale, Walt aimerait également définir la véritable identité d’Orrin Porter Rockwell…

Craig Johnson : La dent du serpent (Éd.Gallmeister, 2017)

Walt, mes grands-parents sont venus à la sale époque des années 1930, quand c’était vraiment dur de survivre. J’ai regardé les photos, j’ai entendu les histoires, mais je n’ai jamais rien vu de comparable. Tu lis des articles dans les journaux, mais quand tu vois ça de tes propres yeux, ça n’a rien à voir. Les gens là-haut vivent dans des cabanes – les femmes, les enfants… Des filles de treize ans mariées à des gars de cinquante ans, enfin je veux dire, pas mariés dans le sens légal du terme, voilà comment ils essaient de faire passer leurs histoires d’allocations. Ils marient ces filles à ces hommes, les unissent, comme ils disent, au cours de cérémonies privées.
Il y eut un nouveau silence, et quand il reprit la parole, sa voix était un peu étranglée.
— J’ai vu cette petite fille… Quelque chose clochait en elle, une anomalie congénitale. La gamine s’approche de moi, et… Bref, on est en train de démonter les tuyaux d’irrigation qui ont été installés depuis la rivière, et elle tire sur ma jambe de pantalon. Elle veut savoir pourquoi on leur enlève l’eau, parce qu’ils ne pourront plus donner à boire aux vaches qu’ils vont traire pour vendre le lait et gagner assez d’argent pour manger. Je me suis accroupi, j’ai pris sa petite main dans la mienne, et Walt… elle n’avait pas d’ongles…

Quantité d’Églises ont une existence absolument légale aux États-Unis. Pour la plupart des Américains, elles ont un fonctionnement souvent déroutant, mais pas condamnable. Elles ne sont pas en conflit avec les autorités, bien que vivant à l’écart du monde actuel. Parmi elles, on trouve des sectes fondamentalistes mormones. Parfois, ce sont des gens ayant pour principal but de légitimer leur polygamie, de former des clans où femmes et enfants sont au service des hommes adultes. Ces groupes n’observent aucun respect de la Loi, se disant persécutés et trop pauvres pour acquitter des impôts. Ce qui masque divers trafics et peut-être, comme on le verra ici, des projets illégaux d’une ampleur importante.

Toutefois, la population n’oublie pas le dramatique "siège de Waco", au Texas en 1993, un des événements les plus terribles de l'histoire américaine. L’assaut final contre la secte dirigée par David Koresh, les Davidiens, causa quatre-vingt-deux morts. L’opinion publique reste encore mitigée sur cette affaire, oscillant entre tolérance et répression envers ces groupes religieux. Force est de constater que le conditionnement des esprits y règne. Le film “Mon amie Flicka” (1943), d’après le célèbre roman de Mary O’Hara, permet ici au jeune Cord, évincé de la secte où toute forme de culture paraît proscrite, d’ouvrir quelque peu les yeux sur le monde.

Pour la dixième fois, on retrouve avec un grand plaisir le shérif Walt Longmire, ainsi que ses amis et collaborateurs. Outre l’hommage aux décors du Wyoming, Craig Johnson nous présente une poignée de personnages originaux, tels Orrin Porter Rockwell et Vann Ross. Ils sont si crédibles, que l’on n’est pas loin de penser qu’il s’inspire d’individus réels. Une belle part d’humour émaille donc le récit, pour notre plus vif plaisir. Mais si certains protagonistes sont caricaturaux à souhaits, d’autres sont de vrais criminels, des durs qui ne font pas de cadeau à Walt et à son équipe. Ni à quiconque s’oppose à eux, bien sûr. Entraînante, harmonieuse entre sourires et drames, l’intrigue s’inscrit dans une ambiance où se dessine un noirceur certaine. Encore un excellent roman dans cette série de qualité.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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2 mai 2017 2 02 /05 /mai /2017 04:55

Romina Wagner n’a pas encore quarante ans. Mariée à Greg, elle vit à Paris, de nos jours. Étant enfant, elle a fui la Roumanie de Nicolae Ceaușescu avec sa mère Anna Pavelescu. Resté là-bas, le père de Romina ne vécut pas très longtemps après leur exil. En France, sa mère ne se montra jamais très liante, cultivant une certaine paranoïa autour d’elles. De son côté, Romina a souvent fait l’objet de rumeurs absurdes. Ce qui la perturbe encore, à tel point qu’elle consulte le psy Moïni. Il s’agit d’un Iranien expatrié, habitant le quartier de la Butte-aux-Cailles. Ni meilleures, ni pires que celles de ses confrères, ses méthodes permettent à Romina d’exprimer son mal-être. D’autant que, depuis quelques temps, elle ne se sent plus à l’aise dans la société qui l’emploie, en Recherche et Développement.

Romina et Greg Wagner travaillent pour Microreva, entreprise spécialisée dans la haute technologie. Ils conçoivent des appareils de vision destinés au marché médical, mais peut-être également à but militaire. Le siège se trouve dans le 13e arrondissement parisien ; ils ont aussi des sites à Toulouse et Caen. C’est aujourd’hui Adrien Marcker qui dirige cette entreprise fondée par son père. Il a fait une priorité de la sécurité de leurs recherches, la concurrence étant vive dans ce domaine. Au sein de la société, existe de fortes rivalités entre les chercheurs. Romina pense que les brillants scientifiques Nicolas Daviel ou Jeanne Vigarelli seraient capables de nuire à ses propres travaux. À moins que ce soit juste, de nouveau, une impression paranoïaque de la part de Romina.

Par le passé, Romina pouvait s’appuyer sur son amie Pénélope Giraud, même si elle avait un peu de mal à cerner Charlène Giraud, la mère de celle-ci. Mais Pénélope est partie tenir une herboristerie en Normandie. Néanmoins, elles restent tant soit peu en contact. Tandis que Romina s’interroge sur une possible infidélité de son mari Greg, un cas d’espionnage industriel se fait jour chez Microreva, au profit de l’Iran. C’est Jeanne Vigarelli qui est la première visée par les soupçons. Bien qu’aucune preuve concrète ne les rendent suspects, le couple Wagner est mis sur la touche par Adrien Marcker. Certes, Romina est en relation avec Hiram Danesh, un Américain d’origine iranienne. Ce qui ne prouve nullement qu’il pratique l’espionnage. Par contre, il n’est pas impossible que ce soit un escroc.

On retrouve bientôt le cadavre de Jeanne, que l’on croyait en fuite à l’étranger. Embêtant pour Romina et Greg Wagner, mais ils peuvent compter sur le directeur de la sécurité de Microreva pour les aider à se disculper. Dans l’ombre, deux personnes observent Romina, suivant les récents événements. Il y a le nommé Parviz, un agent secret qui fréquente lui aussi le cabinet du psy Moïni. Et Florence Nakash, membre de la DGSE. Elle possède un discret contact au sein de Microreva, la renseignant ponctuellement. Sachant que des fuites sur leurs recherches ont été diffusées via internet, Florence doit creuser davantage. Parviz et elle vont interroger le fameux Danesh, dont la version sur le meurtre de Jeanne reste une hypothèse plausible. Romina espère échapper à sa malédiction paranoïaque…

Naïri Nahapétian : Jadis, Romina Wagner (Éd.l’Aube noire, 2017)

Mais l’expression abattue de Greg au moment où elle avait quitté leur appartement lui revint en mémoire. La tristesse inscrite dans ses yeux lui fut soudain insupportable. Sa colère s’envola. Et elle lui envoya un SMS pour lui proposer de le voir le lendemain.
Et s’il ne mentait pas ? Et si la fameuse rumeur qui la talonnait depuis des semaines était bien celle-là : des secrets industriels, vendus à des Iraniens ? Romina travaillait sur un nouveau modèle de scanner fonctionnant avec des algorithmes perfectionnés pour analyser les caractéristiques morphologiques de la rétine d’un individu et les intégrer à une vaste banque de données. Leurs concurrents auraient donné cher pour accéder à ses recherches.

Durant une grande partie du 20e siècle, l’espionnage ressembla à un jeu d’échec entre les deux principales puissances mondiales. Chaque camp avait ses alliés, habiles à renseigner la CIA ou le KGB, œuvrant selon leurs intérêts personnels. Ce vaste poker-menteur appelé "guerre froide" devint beaucoup plus complexe dans la décennie qui précéda les années 2000. Car d’autres peuples montaient en puissance, en Asie et dans les pays arabes. Et ils ne tardèrent pas à imposer leurs actions dans le jeu belliqueux international.

En parallèle, se développa un autre phénomène, l’espionnage industriel. Cela existait de longue date, bien sûr. Souvenons-nous de l’avion Tupolev qui ressemblait furieusement au Concorde. Toutefois, les techniques sont de plus en plus sophistiquées, innovantes : il faut avoir plusieurs longueurs d’avance, se renouveler sans cesse, pour rester compétitifs. Il s’agit là d’une autre forme de guerre, non seulement entre puissantes entreprises, mais qui peut impliquer le soutien des États. S’emparer de secrets technologiques constitue un enjeu majeur pour certains pays. Par exemple, quand une dictature asiatique fanfaronne en défiant leur ennemi américain. Ce type d’espionnage contribue au déséquilibre partout dans le monde, au même titre que les conflits armés.

Suivre de près l’actualité de notre époque pourrait nous rendre paranoïaques. Surtout si nous avons des prédispositions, comme Romina Wagner. Est-ce une personne fragile ? Son parcours de réfugiée venue d’un pays de l’Est n’a pas été des plus simples, c’est vrai. Ses névroses ne seraient pas dramatiques, mais son milieu professionnel est peut-être propice aux questionnements intellectuels. Y compris au sujet de son couple, de ses amis. Le psy auquel elle se confie ressemble à un célèbre Afghan, le Lion du Pandjchir. Lui n’est pas un agent secret, bien que psy et spy (espion, en anglais) soient des anagrammes…

Outre le thème de la paranoïa, les chapitres courts et la narration fluide offrent une belle vivacité à ce très bon suspense de Naïri Nahapétian.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 04:55

La grande famille Wolfe est établie de longue date dans le sud du Texas, à la frontière avec le Mexique. Côté américain, le hameau de Terre-Wolfe ne compte que soixante-six habitants. “On est au milieu de nulle part d’ailleurs, à mi-chemin entre Brownsville et l’embouchure du Rio Grande, sur une soixantaine d’hectares.” Un endroit où personne ne vient s’égarer. Certes, sous l’autorité des Trois Oncles, les activités des Wolfe offrent une façade légale, ce qui en fait une famille respectée. Toutefois, ils tirent l’essentiel de leurs revenus de la vente d’armes – un marché extrêmement juteux – et de faux documents d’identité. Plus quelques activités annexes aussi illégales, mais pas du trafic de drogue.

Si des voyous mal inspirés ont la malencontreuse idée de s’attaquer aux Wolfe chez eux, la réplique est expéditive. De l’autre côté de la frontière, se trouve la branche mexicaine de la famille Wolfe, qui exerce dans les mêmes domaines illicites. Ils ne sont pas mouillés avec les violents cartels, experts en drogues et kidnappings. Leur clan prend pour base un réseau occulte, les Jaguaros, toujours informé de ce qui se passe, mais ne fréquentant pas la pègre. Officiellement, les relations sont quasi-inexistantes entre les Wolfe de part et d’autre. Malgré tout, les Oncles ne se perdent pas de vue. Et la jeune rousse Jessica Wolfe est très amie avec sa cousine mexicaine, la brune métisse Rayo Luna Wolfe.

Étant étudiante, Jessie a sympathisé avec une autre Mexicaine, Luz Sosa, fille du puissant et riche Oscar Sosa. La jeune Luz se marie avec le fils de Francisco Belmonte, appartenant aussi à l’élite financière de Mexico. C’est ainsi que Jessie est invitée au mariage, en tant que demoiselle d’honneur, avec son chevalier servant Aldo, et sa cousine Rayo. À la fin des festivités, une dizaine d’invités est victime de ce qui semble être un braquage. En réalité, c’est une prise d’otages collective. Jessie Wolfe fait partie des prisonniers. Elle va tenter de s’échapper. Vite rattrapée, elle paiera cher cette évasion manquée. Rayo Luna n’a pas été enlevée. Elle alerte très vite l’Oncle Rodrigo. Ce dernier contacte les Wolfe américains.

La bande dirigée par Ramon Colmo, dit Galan, et le nommé Espanto, réclame cinq millions de dollars en guise de rançon. Il s’agit d’un petit gang, indépendant des cartels, mais fort bien organisé. Leur complice Huerta était chargé de la sécurité de la propriété Belmonte. Ce qui leur a facilité la tâche. Mais ils ne s’encombreront pas longtemps d’un comparse tel que Huerta. Certains sbires sont plus fiables, sans états d’âme, comme Chino et Chato. Si les conditions fixées par Galan pour la rançon sont précises, les Wolfe craignent que le gang éliminent quand même les otages. Jessie pourrait d’ailleurs être la première victime. L’Apache, qui l’a déjà maltraitée, se chargerait d’elle volontiers.

Tous les Wolfe sont concernés, mais deux d’entre eux ont des affinités plus personnelles avec Jessie. Patron de bar à Terre-Wolfe, Charlie Fortune fait figure de tuteur pour Rudy Wolfe et pour Jessie ; il est le protecteur de cette branche de la famille. Il appartient donc à Charlie et Rudy de régler le problème, en territoire mexicain, avec l’aide de Rodrigo. Le gang de Galan est efficace, et sans doute meurtrier ? Les Wolfe ne sont pas des tendres, et son bien entraînés, eux aussi…

James Carlos Blake : La maison Wolfe (Éd.Rivages, 2017)

Le type à la queue-de-cheval les contourne par derrière. Il sort un masque de sommeil du sac et le glisse sur les yeux d’Aldo, puis prend un rouleau d’adhésif et lui bâillonne la bouche, faisant le tour de la tête. Puis il s’occupe de Susi.
Ils s’assurent qu’on n’a même pas les moyens de chercher de l’aide, pense Jessie. Qu’on ne nous retrouve pas avant demain matin. Elle tressaille en sentant le type à la queue-de-cheval derrière elle. Le masque de sommeil tombe sur ses yeux, l’adhésif lui ferme la bouche, et l’homme passe au suivant. Jessie reste immobile, ligotée, bâillonnée, aveuglée. Elle n’entend que l’adhésif qu’on déroule – et puis soudain, elle est sûre qu’on pleure doucement et la peur revient…

Romancier chevronné récompensé par plusieurs prix prestigieux, James Carlos Blake a entamé avec “La loi des Wolfe” une saga dédiée à la famille Wolfe, dont “La maison Wolfe” est le deuxième opus. L’introduction du présent roman nous permet de situer le cadre de cette série. Cette famille a sa conception de l’autodéfense : “Nous ne laissons personne se mêler de nos affaires, et nous ne nous mêlons pas des siennes. Laissez-nous en paix et nous vous laisserons en paix.” Par contre, disposant d’autant d’armes qu’il veulent, gare à ceux qui les provoquent, à quiconque constitue une menace pour la famille ou l’un de ses membres. Pas exactement de cynisme dans leur riposte, plutôt leur version de la justice.

Derrière l’image tant soit peu exotique, le Mexique est un pays confronté à un banditisme omniprésent. Vaste problème que, malgré de gros moyens, le gouvernement fédéral n’a jamais réussi à éradiquer. La séquestration contre rançon y est assez courante, semble-t-il. Un moyen pour des gangs, déjà aguerris mais ayant encore peu de pouvoir, de se rapprocher du niveau des trop fameux cartels. Le contexte de ces kidnappings est utilisé par l’auteur pour alimenter ce roman d’aventure. La structure narrative est habile, nous permettant à la fois de suivre la réaction des Wolfe, la situation des otages et de leurs ravisseurs. Une histoire fourmillant de péripéties, dans la grande tradition du polar. On se régale !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 04:55

Dans les années 2000, Julien est un musicien âgé de trente-cinq ans, pianiste d’ambiance chaque week-end dans un restaurant parisien. De formation classique, il n’a pas bénéficié d’une carrière aussi prestigieuse qu’il le méritait. Avoir pour agent Albert Mauduis ne fut pas une chance pour lui. S’il joua devant le gratin mondain dans des prestations privées, il restait un simple employé, un inférieur, un prétexte culturel pour clients très fortunés. Des soirées de bon niveau, Julien passa un jour aux fêtes orgiaques organisées en marge du Festival de Cannes. Avec prostituées slaves peut-être mineures et drogue-à-gogo. C’était bien payé, ce qui compensait tant soit peu ses dettes de jeu. Monky, comme on l’appelait, fut impliqué dans un trafic de dope. Cinq ans de prison à la clé. Julien n’a jamais dénoncé personne. Malgré tout, ses dettes auprès du truand Kamel ne sont pas toutes réglées.

Âgée de quatre-vint-sept ans, Magalie de Winter est une habituée du l’établissement où Julien joue le week-end. Elle lui réclame fréquemment la musique de “Lili Marleen”, cette chanson mélancolique popularisée au temps du nazisme, un succès international. Elle lui laisse de généreux pourboires. Magalie de Winter appartient à une caste supérieure. Elle a vécu une vie pleine d’aventure avec son défunt mari, aristocrate germanique. Une dame qu’il trouve fort attachante. Mais Julien est rattrapé par son passé. Kamel le contraint à accepter une mission énigmatique sur un bateau de croisière. C’est un genre de fête post-mariage, une balade en mer d’une semaine, de la Mer Égée aux Dardanelles. Une riche héritière française a épousé un magnat russe, Kaniliev, organisateur de cet événement sur un yacht baptisé Opus 111. Un coûteux décor, raffiné à souhaits, symbole de réussite.

Bon nombre de personnalités, rois de l’industrie ou de la finance, rejoindront la croisière à certains moments. Ce qui impressionne Julien, c’est le piano, authentique Steinway datant de 1916. Ce qui nécessite la présente d’un accordeur expert, Max Blaustein. Julien ne sait toujours pas la véritable raison de sa mission. Dans son esprit, ça reste une question de survie, ce qui n’est pas fait pour le tranquilliser. Bientôt, il découvre que Magalie de Winter est également à bord du yacht, parmi les invités. Rien d’absolument surprenant, même si son parcours dans le monde des arts semble éloigné de celui d’industriels présents, héritiers d’autres valeurs.

Julien se retrouve mêlé à un triple meurtre suivi d’un supposé suicide. Il n’est que témoin, rôle qui lui était attribué. Rapatrié en France, il est interrogé par le policier Galant, qu’il connaît. Julien est conscient de ne pas en avoir fini avec le truand Kamel. Il risque d’être exécuté à son tour. Quand il a besoin de soins, sa logeuse Anna peut-elle apporter au musicien autre chose qu’un soutien moral ? C’est dans les secrets de Magalie de Winter, et à travers des courriers échangés il y a fort longtemps, que se trouvent les explications de cette nébuleuse affaire…

Christian Roux : Adieu Lili Marleen (Éd.Rivages/Noir, 2017)

Une des premières choses qui nous séduit dans la richesse, c’est l’idée qu’on peut tout se permettre, tout s’offrir. Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe. Le très riche se doit de fréquenter certains cercles, de s’habiller chez un tel ou un tel, d’afficher sa fortune sans se préoccuper de ses goûts personnels… ou plutôt il ne doit pas : il s’oblige. Et c’est ça qui est incompréhensible. Vous, vous rêvez de pouvoir vous prélasser dans une somptueuse villa sur la côte d’Esterel, eux, ils se doivent de la posséder ; vous, vous rêvez d’occuper quelque temps une suite dans un cinq étoiles, eux, ils se doivent d’y descendre ; vous, vous rêvez d’un autre monde, de lui inventer de nouvelles formes, eux, surtout pas : l’ordre hiérarchique est l’alpha et l’oméga de leur horizon ; que rien ne bouge, que chacun reste à sa place.
Ainsi, malgré toutes les possibilités qui s’offraient à eux, l’ensemble des passagers formait-il un tout homogène et monotone ; les couleurs des tenues changeaient, certes, mais les tissus étaient de même qualité et les coupes toutes plus sages les unes que les autres ou, chez les femmes, trop volontairement excentriques – c’était jours de fête…

La romantique chanson “Lili Marleen” a connu un succès mondial, en particulier grâce à Marlène Dietrich (mais elle eut beaucoup d’interprètes). Sa mélodie se retient aisément, et son texte teinté de nostalgie est universel : une histoire d’amour contrariée, l’image d’un bonheur fantomatique, une séparation suggérant la mort. Si cette magnifique chanson a été reprise par les Alliés, elle reste symbolique du Reich hitlérien. De sa propagande et de ses exactions criminelles, de la répression subie par quantité d’artistes au talent immense.

Musicien de formation lui-même, Christian Roux connaît à la perfection le sujet traité ici, nous initiant à tout un univers musical. Où il est autant question de "classique" que de jazz. Sa description du héros s’avère vivante et juste, lui offrant une indéniable crédibilité. On partage ses déboires, passés et actuels, et ses sombres sentiments profonds, bien plus nombreux et obsédants que ses instants de paix. Un personnage vrai, en somme.

Pour l’anecdote, car cela n’entame en rien la très belle qualité de ce roman, notons un passage discutable. “Le revolver utilisé était le Mustang Arms Whisper qu’on avait retrouvé au fond de la mer, non loin du corps…” Heureusement que le récit glisse sans s’attarder sur cette situation fort peu réaliste autour d’un yacht en mer… En 2016, “Adieu Lili Marleen” a été récompensé par le Trophée 813 du meilleur roman francophone. Une distinction absolument méritée. Un noir polar à redécouvrir en format poche.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 04:55

La Calabre est cette région située à l’extrême sud-ouest de l’Italie, à la pointe de la botte, face à la Sicile. Elle est fortement sous l’emprise mafieuse de la ’Ndrangheta, des familles de "galants hommes". Une aristocratie locale dominatrice, qui n’est pas moins féroce que toute autre mafia italienne. C’est dans ce contexte qu’Alberto Lenzi exerce son métier de juge. Âgé de quarante-cinq ans, il mène une carrière léthargique, à l’exception de deux affaires résolues avec brio. S’opposer frontalement à la ’Ndrangheta serait illusoire. Mais il reste en contact avec le vieux don Mico Rota. Celui-ci reçoit des soins médicaux en prison, tout en étant assigné à son domicile grâce à bienveillance du juge Lenzi. Officiellement, il n’intervient plus dans la mafia calabraise, mais il n’ignore rien de ce qui s’y passe.

Côté sentimental, Alberto Lenzi a du mal à trouver un équilibre. Il reste proche de Marina, adjudant des carabiniers, avec des rapports très tendus. Il l’associe à ses enquêtes, tout en gardant pour lui la plupart des éléments déterminants qu’il découvre. Par ailleurs, il est intime avec la belle avocate Laura. Toutefois, cette allumeuse ne va pas jusqu’à une vraie relation incluant le sexe. Le cas échéant, Alberto ne s’interdit pas de profiter d’occasions avec d’autres partenaires féminines. Dans ses fonctions, le juge Lenzi est actuellement assisté du nommé Cippo, un stagiaire corpulent. Lui transmettre son expérience, ce serait bien trop vaniteux de la part de Lenzi. Néanmoins, il peut l’initier à l’ambiance calabraise et partager avec lui quelques hypothèses quand se produisent certains crimes.

En marge des familles de la ’Ndrangheta, d’autres notables de la région ont coutume de se réunir au Centre culture Vincenzo Spatò. Ces beaux esprits observent eux aussi les faits criminels pouvant perturber le quotidien de Calabre. Leurs échanges s’avèrent quelquefois nerveux : les uns attribuent certains meurtres à des causes privées – et aux femmes – tandis que leurs interlocuteurs défendent des versions moins basiques. La mort de Marco Morello leur permet de confronter leurs opinions. Fils de don Rocco Morello, un puissant chef d’un clan calabrais, Marco était âgé de trente-deux ans. On l’a retrouvé mort, dans une mise en scène scabreuse, ligoté tête en bas tel un "capocollo", charcuterie en forme de saucisson. La passivité affichée de la famille Morello est certainement trompeuse.

Le juge Lenzi et Cippo enquêtent prudemment. Que Rocco Morello ne se montre pas du tout coopératif, ça n’a rien d’étonnant. Sara, la séduisante veuve de Marco, paraît plutôt indifférente au décès de son mari, qu’elle savait infidèle. Ce n’est pas du côté de Teresa, dite Terry, amante du défunt, que Lenzi compte trouver le coupable. Giovanni Scali ne cachait pas sa détestation envers Marco Morello, mais on le voit mal prendre des risques face à ces mafieux. La mort d’un nommé Antonio Racco peut être attribuée aux Morello, afin de "sauver l’honneur", encore faudra-t-il le prouver. L’Ombre, qui a assassiné Marco, n’en a pas fini avec sa vengeance. Les allusions de don Mico Rota suffiront-elles à mettre le juge Lenzi sur la bonne voie ?…

Mimmo Gangemi : La vérité du petit juge (Éd.Seuil, 2017)

Alberto était habitué. Des poses construites sur mesure, la mine farouche qui sied à "l’homme", pour montrer qu’il a la peau coriace, pour qu’on comprenne que s’il devait pour lors pleurer un fils, d’autres verseraient bientôt des larmes plus amères, qu’il était Rocco Morello, un dur à cuire que le premier magistrat venu n’était pas près de faire plier, et qu’il n’aurait jamais dû subir l’affront d’une question si directe. Il était différent de Rota, il n’avait ni ses manières, ni son charisme, ni sa présence, ni sa finesse d’esprit. Mais il était plus dangereux parce que, dans sa tête, il était resté chevrier, malgré l’argent. À cette pensée, Lenzi eut l’impression de sentir sa puanteur, comme si l’odeur des chèvres qu’il avait gardées dans sa jeunesse lui collait encore à la peau et avait envahi le bureau […]
Morello : vilain à voir, une barbe hirsute d’au moins trois jours, une panse au septième mois de grossesse, un "patanoun" aux trous poilus à la place du nez, des cheveux crépus qu’aucun peigne n’aurait pu pénétrer, une chemise sans col, une veste informe, une démarche pesante…

Est-il véritablement possible de faire la lumière sur une série de crimes, dès lors que c’est la mafieuse ’Ndrangheta qui pèse à tous niveaux en Calabre ? Pour cette troisième affaire, le juge Alberto Lenzi laisse venir les événements, même s’il ne s’interdit pas d’interroger quelques personnes et d’émettre des suppositions. Il est conscient des faux-semblants, inhérents à ce petit univers où il ne peut jouer qu’un rôle modeste. Qu’un inconnu s’en prenne à un clan important, avec une belle ironie dans la présentation de ses crimes, cela ne déplaît évidemment pas à Lenzi. Et si ça lui permet de pimenter sa vie sexuelle, il n’y voit pas d’inconvénient, non plus.

En outre, assister aux débats du Cercle culturel local est assez savoureux également. Les tiraillements entre "personnalités" cultivées offrent un témoignage sur les tendances d’une partie de l’opinion publique calabraise. Sans être d’une stricte neutralité, ils ont une approche différente, complémentaire. L’intelligence des romans de cette série consiste à ne pas noircir inutilement le récit. Des morts assez spectaculaires, que la Justice se doit d’éclaircir, certes. Mais la tonalité amusée est présente dans une large mesure. Et Alberto Lenzi est un magistrat dont on apprécie la compagnie, tant dans son métier que dans sa vie personnelle. “La vérité du petit juge” confirme l’excellente impression donnée par les deux précédents épisodes.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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