Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 janvier 2017 7 29 /01 /janvier /2017 05:55

Effaçons d’emblée une possible ambiguïté. Cet ouvrage retrace les premières années, de 1928 à 1940, du magazine Détective. Et non pas les diverses variantes publiées depuis les années d’après-guerre, toujours plus racoleuses, misant davantage sur le sexe que sur de vrais sujets criminels. On ne conteste pas le talent allusif des rédacteurs de ce magazine depuis décliné sous plusieurs titres, mais ce livre revient aux origines. Gaston Gallimard est devenu un des éditeurs majeurs après la première guerre mondiale. Malgré tout, les "grands auteurs" ne rentabilisent nullement sa maison d’édition. Un support commercial différent s’impose : ainsi va naître, en partie grâce au détective Ashelbé, ce “Détective”.

Le fait divers n’a rien de neuf, en ce temps-là. Les journaux d’alors consacrent quelques lignes quotidiennes à ces actualités, voire aux comptes-rendus des audiences en justice. Si les lecteurs politisés lisent les journaux de leur obédience, un lectorat populaire cherche plutôt le spectaculaire. Le "hors-norme" confirme au public qu’il n’a rien de commun avec les repris de justice, les criminels, les voyous de toutes sortes. Dès lors, c’est ce que va lui apporter chaque semaine le magazine Détective. Si une société distincte s’est créée pour le publier, Gaston Gallimard veille au grain, financièrement et sur le contenu. Le succès est immédiat, grâce à un lancement d’envergure, et par manque de vraie concurrence.

Les reporters engagés par Détective sont des professionnels chevronnés. Le mot d’ordre, c’est de coller au plus près des "affaires", d’en faire au besoin des "dossiers". On ne traite plus de banals faits divers, mais des cas typiques de banditisme ou de crimes, inscrits au cœur de ces années-là. Les truands marseillais ou les bandits corses, la pègre installée à Montmartre ou les anciens bagnards, les lâches tueurs de chauffeurs de taxis, le pistolet browning qui permet commodément aux femmes d’assassiner, les sujets ne manquent pas pour couvrir l’immense champ de la criminalité. On envoie des enquêteurs de Détective aux quatre coins de l’Europe, sans oublier le nec plus ultra : le crime en Amérique.

De Chicago, baptisée capitale du crime, à l’affaire du bébé Lindberg connue dans le monde entier, le Mal n’est-il pas omniprésent ? En France, c’est l’époque de Violette Nozière, des sœurs Papin, de l’énigme Laetitia Toureaux, de l’affaire Stavisky avec ses prolongements, mais également de multiples crimes morbides ou crapuleux, qui font frémir. Les gangsters de Paris et le proxénétisme, les nuits de fête du monde nébuleux et violent de la pègre, tout le mythe du Milieu, ça fait fantasmer des lecteurs avides de noirceur. Ces truands, on les sait dangereux, mais le public est conscient qu’ils ne s’attaquent qu’aux riches.

Dans les années 1930, si le vitriol est passé de mode, en revanche le browning fait fureur. Cependant l’opinion publique a changé depuis le début du 20e siècle, à la suite des études criminologiques qui réintroduisent l’idée de responsabilité et de préméditation. L’indulgence des jurés est dénoncée comme étant du laxisme risquant de banaliser l’assassinat. La presse ne présente plus ces assassins comme des héros tourmentés mais comme de vulgaires criminels. Le crime passionnel quitte la une des grands quotidiens et sa place recule dans leurs colonne. Détective les met toujours en une, mais pour afficher clairement son exaspération : Encore le browning !

Un des points forts de Détective, ce sont les photographies. Les protagonistes et les lieux, le lecteur les visualise grâce aux multiples clichés. Sur le vif ou pas, car la manipulation d’images n’est pas absolument exclue. Possédant deux autres magazines, Marianne et Voilà, il est facile pour Gallimard de mutualiser un service photographique efficace. En outre, Détective est autant le porte-parole des autorités – car plusieurs grands noms de la police sont des amis du magazine – que des malfaiteurs, ces derniers plaidant volontiers leur innocence dans ce média. Avec Détective, on revisite l’enquête, on invite les lecteurs à s’en mêler, on en fait des jeux, on exploite la moindre facette dès qu’il y a mystère.

Des écrivains figurent au casting de Détective. D’abord, le déjà célèbre Joseph Kessel, même si sa contribution est relative. Ensuite, des auteurs cherchant à témoigner du vécu du populaire et des bas-fonds, tels Pierre Mac Orlan et Francis Carco. Bien que Georges Simenon soit sous contrat chez Fayard, tandis qu’il navigue sur les canaux à bord de l’Ostrogoth, il écrit trois séries de treize nouvelles inédites pour Détective. D’ailleurs, la plupart des articles du magazine utilisent plus sûrement la forme de l’intrigue policière que celle du classique reportage. La déontologie journalistique, les rédacteurs s’en fichent. Il leur arrive de se mettre eux-mêmes en scène, ou d’enjoliver largement leurs récits.

Amélie Chabrier et Marie-Eve Thérenty : Détective, fabrique de crimes ? (Éd.Joseph K. 2017)

Que les idéologues bien-pensants dénigrent Détective, cela va sans dire. Cette publication hebdomadaire banalise les actes les plus vils, incite à la tolérance envers les meurtriers, corrompt la société de l’Entre-deux-guerres : Détective est responsable de tous les maux. À l’inverse des journaux d’alors, ce magazine s’intéresse moins à l’action de la justice, point final d’une affaire, qu’à tous ses développements et à ses aspects énigmatiques (ou sordides). Par contre, si un tueur tel Weidmann est enfin arrêté, une large place lui est accordée. Marius Larique, le rédacteur en chef étant de formation journalistique, il "sent" ce qui va frapper le public, le passionner. En heurtant la morale, en assumant le scabreux, si c’est bénéfique pour conforter les ventes.

À l’approche de la 2e Guerre Mondiale, Détective commence à perdre de l’audience. Dans un climat politique tendu, il faut coller à des sujets du moment, tel le rejet des étrangers. Néanmoins, des reportages décrivent aussi les persécutions dont sont victimes les Juifs de la part des autorités hitlériennes. Dès le début du conflit, par patriotisme, Détective va consacrer des articles au conflit, aux soldats. Mais le magazine ne peut longtemps paraître dans ces conditions. Hélas, après guerre, on ne retrouvera pas le fonds photographique de Détective (de Voilà et de Marianne), si riche documentation visuelle sur ces années-là.

Fabrique de crime, ce magazine ? Ce fut avant tout un témoignage vivant, direct, au plus proche de la délinquance et de la criminalité d’alors. L’information n’était pas répandue à travers la France, constante, immédiate, comme de nos jours. N’était diffusé que ce que l’on voulait bien transmettre à la population. Or, Détective dévoilait des vérités, creusait les faits, détaillait les actes et les personnalités. Ce n’était pas exempt de voyeurisme, ni peut-être d’exagération, sans tomber dans l’apologie criminelle, ni inciter des meurtriers à tuer avec cruauté. Peu d’autres médias informaient de cette manière percutante.

Grâce aux archives Gallimard et aux études traitant certaines facettes du crime, Amélie Chabrier et Marie-Eve Thérenty nous racontent l’épopée de Détective, ses personnages, et son impact. Elles explorent une véritable page, plutôt insolite, de notre Histoire ! L’autre atout favorable, c’est la très riche iconographie. En soi, le panel des "unes" du magazine reflète la diversité des thèmes abordés par Détective. Mais ici, les images sont bien plus variées : publicités, photos d’origine, "dossiers" des pages intérieures, titres-choc, couvertures de romans associés à Détective, courriers et "coupe-files" des reporters, etc. On sait quel soin les Éditions Joseph K apportent à la mise en page des livres. “Détective, la fabrique de crimes ?” constitue un bel exemple de cette qualité. Un remarquable ouvrage documentaire !

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
commenter cet article
28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 07:40

Le couple Asheton vivote à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, en cette fin d’année 2001. Jamie est gardien de parking, tandis que son épouse Jackie est serveuse. Au petit matin, quand un duo armé se pointe en voiture dans son parking, Jamie réalise immédiatement que le passé est en train de le rattraper. Ils ont été engagés pour l’exécuter. Bien qu’il soit devenu grassouillet au fil du temps, Jamie réagit sans pitié, laissant derrière lui un mort et un blessé. Il est urgent qu’il retourne chez lui où Jackie est certainement en danger. Une complice black du duo de tueurs se trouve effectivement sur place. Une "fausse dure" qui ne fait pas longtemps le poids contre Jamie. L’essentiel pour le couple Asheton, c’est de fuir sans délai, car il se peut que d’autres tueurs rôdent dans les environs.

Alors qu’ils s’engagent dans le désert, Jackie ne cache pas son amertume. Jamie s’aperçoit qu’elle avait tout préparé pour s’en aller, avant que survienne le problème. Elle comptait le quitter, bien qu’il tienne toujours à elle. Le principal espoir de Jamie, c’est de retrouver Marty Bensley, leur contact du "programme de protection des témoins" depuis onze ans. À la fin de la décennie 1980, Damian Carlyle et Eva Bellini habitaient à New York. Damian était un homme plutôt séduisant, avec une certaine désinvolture plaisant aux femmes. En tant que receleur, il restait quelque peu en marge des milieux du banditisme. C’était le gang de Warren Smith qui, à cette époque, dominait la pègre new-yorkaise. Grâce à des opérations juteuses, l’argent facile coulait à flots, et Damian y contribuait.

Quand Warren obligea Damian à participer concrètement à leurs braquages violents, le receleur sut qu’il était temps d’arrêter. Y compris pour protéger sa femme Eva. C’est ainsi que le couple devint Jamie et Jackie Asheton, parti se faire oublier à l’autre bout des États-Unis… Maintenant, il leur faut de nouveau s’enfuir. Marty Bensley est injoignable par téléphone. Néanmoins, Jamie-Damian pense savoir où le trouver, à Los Angeles. Jackie-Eva préférerait se cacher dans la foule à Las Vegas. Du moins, peut-elle se séparer d’avec son conjoint en rejoignant à Bellemont sa mère, Liz Bellini. Même si celle-ci n’a jamais été d’une grande fiabilité. D’autres épreuves attendent le couple de fuyards, car Warren Smith n’a sûrement pas l’intention de les laisser en paix. En ces temps troublés succédant aux attentats du 11-Septembre, sur qui peuvent-ils compter ?…

Dominique Forma : Albuquerque (Éd.La Manufacture de Livres, 2017)

Mais Jamie est incapable de vivre sans elle. Aussi tordue que soit leur relation, elle reste son bâton d’appui, une canne qui ne demande qu’à rompre. Au moins, à se bagarrer, à s’engueuler, ils reprennent forme humaine et retrouvent une colonne vertébrale. C’est mieux que de rester amorphe. C’est la monotonie autant que la peur d’être retrouvés qui les ont élimés ; lui dans son parking, elle à servir des burgers à l’Atomic Cantina sur Gold Street. Quand on se bat pour survivre, c’est qu’il reste de l’espoir. Eux, ils n’en avaient plus. Ils roulaient à bas régime, mollement, d’une semaine à l’autre, la peur au ventre. Peur autour de laquelle on s’installe et on construit sa tanière pour survivre. L’attaque de ce matin a balayé le ronron. C’est simple : maintenant, il s’agit de ne pas mourir.

Ce court roman, court et vif, s’adresse en priorité aux lecteurs appréciant la mythologie américaine cultivée à travers les romans noirs et les films d’action traditionnels. Tueurs à gages au service d’un caïd mafieux de New York trahi par un de ses complices, direction la Route 66 pour regagner Los Angeles, flic inexistant quand on a besoin de lui… L’ambiance se base sur les codes éprouvés du genre. Dans la mesure où le rythme est mouvementé dès le début, on peut adhérer au récit. Les explications sur l’origine de l’affaire viennent en leur temps. Construction efficace, se voulant aussi percutante que possible.

L’autre thématique s’avère plus psychologique. Le couple ne se supporte plus, en grande partie à cause de la situation faussée dans laquelle ils se trouvent. Une mésentente assez comparable au "partage du magot" qui divise des complices dans d’autres histoires. On ne vit pas dans le banditisme – même si l’on a tenté de s’en éloigner – sans qu’apparaissent des complications, c’est évident. Il est plus aisé de répliquer froidement face aux tueurs, que de résoudre cet aspect personnel, sans doute. Les lecteurs de romans noir classiques seront satisfaits.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
commenter cet article
27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 05:55

Lisa Heslin et Daniel Magne forment un couple de policiers, aux relations assez houleuses. Suite à une précédente enquête agitée, la jeune femme enceinte s’est exilée en Suisse. Afin de calmer les effets de l’affaire en question, Magne préfère se faire oublier quelques temps en intégrant le commissariat de Hendaye, au Pays Basque. Malgré la réputation de Daniel Magne, son collègue local Denis Larralde a plutôt confiance en lui. Ce qui est sans doute moins vrai pour leur hiérarchie. C’est alors qu’un attentat est perpétré à Hendaye. Le train Irun-Paris venait de quitter la gare, quand une bombe placée à l’intérieur explose, causant dix-sept morts et une quarantaine de blessés. L’acte n’est revendiqué ni par des nostalgiques de l’ETA, ni par des terroristes islamistes.

Daniel Magne est présent lors de l’explosion. Rapidement, il se met en chasse d’un homme qu’il a remarqué. Le policier se trouve vite bloqué par le tueur qui a bien préparé son repli. Blessé, Magne est enlevé et séquestré par ce criminel, qui veut cruellement s’amuser avec lui plutôt que de l’éliminer tout de suite. Alertée, Lisa Heslin rejoint Paris sans tarder. On ne peut pas l’autoriser à aller enquêter sur place, vu sa grossesse. Mais son bienveillant collègue et ami Henri Walczak se propose de l’accompagner à Hendaye. Il ne pourra s’agir que d’investigations officieuses, Lisa et Henri l’admettent. C’est incognito qu’ils trouvent à se loger dans un monastère des environs. Tandis que Lisa entre en contact avec le policier Larralde, Henri déniche deux prostituées capables de dresser un portrait-robot du tueur.

Malmené par le criminel, enfermé dans une cave, probablement en montagne, Magne se remet un peu physiquement, mais sa situation apparaît sans issue. La police a découvert sur Internet une vidéo exhibitionniste de l’auteur de l’attentat d’Hendaye. Sa provocation en dit long sur son déséquilibre mental. L’explosif utilisé est du Semtex, que des experts estiment fabriqué il y a plus de trente ans. Même s’il a utilisé le stock dont il disposait, le tueur va très certainement récidiver. En consultant le web, les recettes pour concocter des bombes semblent aisées à suivre. Surtout quand on peut acheter impunément quelques produits chimiques pour l’agriculture. Entre Larralde et la bonde Jessica Lacour, de la brigade antiterroriste, la collaboration est autant professionnelle que personnelle.

Le "tueur de masse" espère que, le moment venu, l’Histoire retiendra son nom : Damian Iturzaeta. Ses motivations, il les raconte et elle seront un jour publiques. Il est issu d’une famille fort chaotique au sein de laquelle il fut longtemps dominé. Le déclic intervint quand il rencontra son unique ami, un handicapé surnommé Patxi. Il cultiva sa force musculaire. Son "projet" prit une autre dimension quand le hasard lui permit de croiser un gendarme espagnol, rencontre fatale pour ce dernier. Pour Damian Iturzaeta, pas d’idée régionaliste en cause, mais un plaisir grandissant de tuer. Y compris son propre frère Xabier, une fille trop désinvolte comme Lorraine ou simplement des postiers de passage. Sa dernière cible, il va préparer une énorme charge d’explosifs cachée dans un camion, pour l’atteindre.

Même si Daniel Magne parvenait à s’enfuir, même si Lisa, Henri et les policiers d’Hendaye découvraient la bonne piste, serait-il encore temps d’empêcher le tueur d’agir ?

Jacques Saussey : Ne prononcez jamais leurs noms (Éd.Toucan noir, 2017)

Mais c’est son regard qui m’a mis en alerte. L’instinct du flic. Ça ne s’explique pas. Pourquoi là, soudain, ai-je été brusquement convaincu que ce salopard venait de faire péter une bombe. Parce qu’il ne paniquait pas. C’était le seul. Parce qu’il tournait le dos à la fumée qui s’élevait dans l’air immobile au dessus de la ville. C’était le seul aussi. Parce qu’il s’est dégrouillé de grimper sur sa motocross et de se barrer de là, avant que je lui saute dessus.
Il n’avait pas prévu qu’il y aurait un flic à ses trousses, mais il avait quand même anticipé un service d’accueil, genre gros calibre, au cas où. Drôlement déterminé, le mec. Il a préféré me défourailler dessus loin des regards et des vidéos spontanées que font tous les apprentis vidéastes qui assistent en live à un accident ou à une catastrophe d’une telle ampleur. C’est un peu charognard, mais il faut reconnaître que ça nous permet souvent, à nous les flics, de regarder une scène sous un angle qu’on n’aurait jamais pu voir autrement.

Jacques Saussey est l’auteur de thrillers authentiques. Si l’on précise “à la française”, ça risque de sembler péjoratif, de fausser l’impression positive. Oui, c’est dans une région de France que se situe le décor de ce roman. Et quelle région ! Puisque le Pays Basque, forte de son identité spécifique, base arrière d’opposants au régime espagnol, fut longtemps agitée de soubresauts guerriers. On n’oublie pas ici de nous rappeler cet aspect historique, bien que la page soit tournée depuis de nombreuses années. Des séquelles, il en subsiste forcément, mais la stabilité y règne désormais. D’ailleurs, ce qui motive Damian Iturzaeta est sans lien direct avec le passé basque. Son "combat" est strictement personnel.

Un terroriste est, par définition, quelqu’un qui cherche à semer la peur, la terreur. C’est un qualificatif qui convient peut-être mieux que "tueur de masse", adopté pour désigner ceux qui firent un carnage, à Columbine ou ailleurs. Généralement marginal, le parcours de ces criminels a tourné à l’obsession meurtrière, tant soit peu suicidaire. Aucune idéologie ne leur est indispensable, en réalité… même si le nazillon d’Utoya s’est pris pour le Messie d’une nouvelle croisade… même si d’autres s’abritent derrière le Coran, qu’ils n’ont pas lu. Leur but est de passer à la postérité, de faire croire à leur héroïsme, à leur supériorité.

Tels des animaux enragés, c’est un instinct maléfique qui guide ces terroristes, sûrement pas leur intelligence. La ruse leur permet d’échapper aux soupçons, on le vérifie dans les "confidences" de Damian Iturzaeta. Le reste n’est qu’une détermination destructrice. Ils sont retournés au stade de l’animal. Ce thriller exploite avec une belle habileté tous les codes du genre, dans un récit variant harmonieusement les tonalités, entre péripéties mouvementées ou plus psychologiques et moments sombres. Très réussi.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
commenter cet article
25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 05:55

Guénolé Le Maout vient de passer deux ans en prison. Aussitôt sorti, il prend la direction de la Bretagne, tournant le dos à dix années d’expérience parisienne, vaste échec. Par le train, il arrive à Guingamp. Sa destination, c’est Paimpol, son terroir natal à quelques kilomètres, en bord de mer. Pas étonnant que, dans le train régional, il croise Jeannot Malard, employé SNCF. Cet ancien copain d’adolescence, il le surnomme “le Rat” car c’est un fouineur invétéré. Le seul vrai ami de Guéno, c’est Serge, patron de bistrot à Paimpol. Il l’engage pour des travaux de rénovation, le loge chez ses défunts parents à Guingamp. Faire le trajet quotidien en train entre les deux villes ne dérange nullement Guéno.

Ayant remarqué une jeune femme de son âge dans le TER, il finit par reconnaître cette ancienne copine de lycée qu’ils appelaient “Cousine”. Amours platoniques d’alors, car il ne savait même pas son prénom. Elle se prénomme Marie-Jeanne, mais préfère Marie. S’il est de nouveau attiré par elle, rien à voir avec son abstinence en prison. Au fond, Guéno reste un éternel romantique. Ils refont connaissance, même si le jeune homme sent bien qu’elle ne lui livre pas tous ses secrets. Il y a du mystère autour de Marie, à l’évidence. Un soir, il cherche au village de Traou-Nez la maison de son amie, sans succès. Initiative qui fâche Marie, le lendemain. Mais, idylle naissante oblige, le couple se réconcilie bientôt.

Finalement, Marie invite Guéno au manoir où elle habite. Il y rencontre Richard, le frère de la jeune femme, d’une froideur rebutante, d’un caractère probablement brutal. Il y a aussi Tino, le sbire au service de Richard : son allure menaçante n’est pas qu’une impression, Guéno le devine dangereux. Si Marie et Guéno deviennent intimes, l’ombre inquiétante de Richard plane sur eux. La relation entre la jeune femme et son frère apparaît trouble. Ils ont tout un parcours en commun, depuis qu’ils sont orphelins. Que Guéno soit un repris de justice semble intéresser Richard, bien que le jeune homme lui confirme qu’il n’a aucune intention de replonger, de risquer à nouveau la prison.

Éloigner Marie de l’aura oppressante de son frère dominant, s’enfuir ensemble afin de débuter une nouvelle vie ? L’amoureux Guéno y pense fortement. Mais avant, il faudra sans doute en passer par le projet concocté par Richard. Une vengeance, un plan qu’il a minuté à la perfection. Tout se passera autour du train régional Guingamp-Paimpol, que Guéno connaît si bien. Ce qui lui permet de suspecter Richard, de penser qu’il n’expose pas toutes les facettes de son idée destructrice. Quand arrive le jour J, la nervosité monte. Ce n’est pas ce rat de Malard qui pourra s’interposer, face à la détermination de Guéno…

 

Denis Flageul : Jagu (Éd.Goater, 2016)

La suite s’est déroulée comme une évidence, Marie sanglotant sur mon épaule. Je l’ai serrée dans mes bras. Et voilà… Je crois qu’on est restés comme ça jusqu’à Paimpol. Quand on est descendus, elle m’a pris la main. Même si elle a fini par me lâcher avant de pénétrer dans le bâtiment de la gare j’ai été, durant ce court instant, le plus heureux des hommes. À tel point que je n’ai même pas réagi au clin d’œil de Malard, lancé avec son sourire plein de sous-entendus. Sur le parking devant la gare, elle s’est enfin tournée vers moi. Le visage ravagé, elle m’a souri à travers ses larmes.

Depuis toujours, le train et le roman sont partenaires en littérature policière. D’Agatha Christie, avec l’Orient-Express ou le Train Bleu, jusqu’à J.B.Pouy et le TER de Fécamp dans “La petite écuyère à cafté” (mais aussi “L’homme à l’oreille coupée” du même auteur), en passant par “La maldonne des sleepings” de Tonino Benacquista, “Compartiment tueurs” de Sébastien Japrisot ou “Tokyo Express” de Seicho Matsumoto, on en trouve quantité d’exemples. Si elle n’a pas le prestige du Transsibérien cher à Blaise Cendrars, la modeste ligne ferroviaire de la vallée du Trieux, est très utile pour relier Paimpol à Guingamp. Pour le tourisme, mais aussi pour la population locale. Tel est le décor choisi par Denis Flageul, qui connaît bien sa région. Le pittoresque n’est pas forcément dans de lointaines contrées.

Est-ce que “les histoires d’amour finissent mal, en général”, comme le chanta Catherine Ringer ? Ce n’est pas une fatalité, non. Les contes d’antan ne se concluent-ils pas sur la formule “Ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants” ? Encore que, à bien lire ces histoires édifiantes, il en émane souvent une sacrée cruauté. Au fil du récit, Denis Flageul nous laisse d’ailleurs entrevoir les conséquences des retrouvailles entre Guénolé et Marie. La tonalité limpide du récit est chargée d’une tension progressive, cadencée par le tempo des trains suivant inexorablement les rails…

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Polar_2016
commenter cet article
24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 05:55

Au Danemark, Thomas est un policier en arrêt maladie. Il possède un appartement, mais préfère vivre avec son chien sur son voilier à quai, le Bianca, qui a besoin de réparations. Alcoolique et bagarreur, Thomas n’est pas prêt de réintégrer la police. C’est à la suite de la mort de sa compagne avocate Eva, que sa situation a dégénéré. Eva a été tuée chez eux par un cambrioleur, mais l’enquête des policiers danois n’a abouti à rien. Malgré son allure peu engageante, Thomas compte encore des amis. Il y a Eduardo, son voisin de quai, qui vit sur un ketch. Son collègue flic Mikkel, qui voudrait le voir redevenir sain. Le patron de bar Johnson, qui doit souvent se gendarmer contre Thomas. L’antiquaire Victoria, qui le supporte tant bien que mal. Preben Larsen, responsable du port, n’est qu’à demi sévère à l’égard de Thomas.

Johnson s’adresse à Thomas pour une mission délicate. Originaire de Lituanie, Nadja est sans nouvelle de sa fille de vingt-trois ans Masja. Bien que peu excité par une enquête, d’autant moins qu’il y a trois ans qu’elle ne répond plus, Thomas accepte de chercher des éléments sur Masja. Il comprend rapidement qu’elle se prostituait, ce que lui confirme son ami policier Mikkel. Il interroge Rosa, vieille connaissance qui dirige un refuge hébergeant d’ex-prostituées. Elle suggère que des mafieux russes sont sûrement derrière l’affaire. Igor, ancien mac de Masja, a tort de jouer au dédaigneux avec Thomas. Celui-ci le secoue et lui met la pression, afin qu’Igor avoue les raisons de la disparition de Masja. C’est bien à cause de lui, d’une dette de jeu énorme à rembourser, qu’à commencé l’enfer pour elle.

Trois ans plus tôt, la jeune femme fut cédée à une bande, qui la revendit bientôt au nommé Vladimir Slavros. Ce vétéran russe de la guerre de Tchétchénie s’est reconverti dans les trafics d’armes, de stupéfiants, et dans l’exploitation forcenée de la prostitution. Il s’est implanté en Suède. Bien que connu des services de police, Slavros réussit à passer à travers les mailles du filet. Avec Masja, il s’est affiché conciliant, mais les dures réalités ont rattrapé la prostituée. Les "taureaux", ses clients, c’est difficile mais supportable. La vie au club de Slavros, entre les sbires du caïd et les autres putes, devient oppressante. Elle consigne tout cela dans son cahier intime, au fil des ans. Masja a tenté de s’enfuir un jour avec une amie prostituée, mais ça a viré au drame. Et la police suédoise ne s’est pas montrée vraiment curieuse, s’agissant de mafia russe et de prostitution.

Thomas a recueilli ce qu’il pouvait comme informations sur Masja. La mère de celle-ci et le patron de bar Johnson l’incitent à aller la rechercher en Suède, même si rien ne prouve que Masja soit encore en vie. Sur place, Thomas contacte l’amical policier Karl Luger, qui le dirige vers Arkan, mafieux Turc emprisonné, ex-complice de Slavros. Toutefois, la police suédoise a fort à faire avec le cas d’un psychopathe momifiant des putes de l’Est. Il est vrai que celui-ci débuta adolescent son parcours criminel. L’Arizona Market est une zone de non-droit aux abords de Stockholm, où aurait peut-être échoué Masja. Dangereux pour Thomas de s’attaquer seul frontalement aux activités de Slavros !…

Michael Katz Krefeld : La peau des anges (Éd.Actes Noirs, 2017)

— En tous cas, je pense qu’on a très peu de chances de la retrouver maintenant. Elle fait désormais partie de la statistique.
— Quelle statistique ?
— Celle selon laquelle, chaque mois, cinq mille filles de l’Est franchissent les frontières de l’Union européenne dans l’espoir d’une vie meilleure. La plupart retournent chez elles au bout de quelques années, après avoir été exploitées jusqu’à l’épuisement, mais certaines disparaissent purement et simplement de la surface de la terre pendant leur séjour ici et on ne les revoit jamais…

Certes, Thomas Ravnscholdt n’est pas le premier flic dépressif sur la mauvaise pente, servant de héros dans des romans à suspense. Quand on sait que son sobriquet “Ravn” signifie “corbeau” en langue danoise, c’est symbolique de la noirceur néfaste et malsaine du personnage. Néanmoins, malgré sa marginalisation et sa part d’agressivité, Thomas nous apparaît plus honnête et sympathique qu’on pouvait le craindre de prime abord. La passivité de ses collègues policiers danois et scandinaves se concilie mal avec sa fougue, sa capacité à brusquer les enquêtes. C’est donc officieusement, sans plaisir, qu’il accepte de se renseigner sur une prostituée dont la disparition n’inquiète que la mère de celle-ci.

L’autre ligne principale de l’intrigue, c’est le sort de la jeune Masja. C’est "en immersion" dans la nébuleuse où elle s’est engluée que nous la suivons. Comment pourrait-elle aider ses compagnes d’infortune, alors qu’elle-même survit péniblement dans ces milieux ? Espoir ou avenir sont des mots bannis du vocabulaire des prostituées se trouvant sous la coupe de bandes mafieuses cruelles. On se demande si ces "mafias de l’Est" bénéficiant du trafic d’êtres humains sont tellement ciblées par les polices des pays en question, c’est un fait… En parallèle, l’auteur nous raconte comment le psychopathe suédois – auquel Thomas va aussi s’intéresser – en est arrivé à ses crimes monstrueux.

 

Il ne s’agit pas d’un roman d’investigation ou d’énigme, puisqu’on nous donne les clés des diverses situations. Par contre, c’est une histoire très riche par ses ambiances sombres, ses protagonistes avec chacun leur psychologie, sa part de violence, ses décors frisquets et, surtout, par le caractère (plus volontaire qu’il ne l’admet) de Thomas, au cœur de ce récit humain, désespérément humain.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
commenter cet article
22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 05:55

Le docteur John Watson nous a conté les enquêtes de Sherlock Holmes, offrant à ce grand détective une notoriété internationale sans égale. Toutefois, de nombreux autres écrivains ne se sont pas privés d’imaginer des aventures parodiques mettant en scène Holmes ou son créateur. Ami de Conan Doyle, James M.Barrie (l’auteur de Peter Pan) le pasticha dans quelques textes. Pendant “une soirée avec Sherlock Holmes” au manoir de Conan Doyle, l’invité va prouver qu’il est aussi brillant dans ses déductions que le célèbre détective. Flegmatique, Sherlock Holmes ? Plutôt susceptible, si on l’attaque sur son propre terrain.

Quant au détective privé Adrian Mulliner, fut-il le seul à se poser les bonnes questions au sujet d’Holmes ? Le colocataire du 221B Bakerstreet dilapida beaucoup d’argent pour des enquêtes lui rapportant fort peu. Il fallait être aussi candide que Watson pour ne pas comprendre qui était réellement son ami. Un très joli texte de P.G.Wodehouse… Qu’Holmes soit mort en Suisse voilà un certain temps, cela ne chagrine guère Watson. Le médecin a bénéficié d’une belle notoriété grâce à lui, tant mieux. Revenant à leur ancien logement, Watson retrouve une ambiance familière qui l’inciterait presque à se prendre pour le grand détective. Y a-t-il une chance pour que Sherlock Holmes réapparaisse un jour ?

La disparition d’Holmes, son enlèvement, l’intéressé lui-même n’y voit rien de dramatique, juste une aventure ne justifiant pas d’explication précise… Alors qu’ils voyagent ensemble jusqu’à Boston, aux États-Unis, Watson ne peut que s’extasier devant les éblouissantes facultés déductives du formidable Sherlock Holmes. Un professeur de Harvard semble tout autant estomaqué par le génie intellectuel du détective britannique. Aussi formidable que soit Holmes, leur visiteur va lui apprendre ce que signifie le pragmatisme américain… Pour le grand détective, toujours en Amérique, rien n’est plus évident comme indice qu’un cheveu. Ce qui, avec un brin d’observation, le mène sans problème jusqu’à l’assassin.

Vite baptisée par les journaux “le mystère de Pegram”, la mort d’un vieil agent de change londonien dans un train qu’il n’empruntait pas habituellement n’est pas une affaire si insoluble pour Charlot Keums (ou Sherlaw Kombs). En compagnie de Whatson, un petite reconstitution dans le fameux train suffit à entraîner des conclusions – erronées… À la veille de Noël, Conan Doyle et son éditeur ont certaines choses à partager dans le manoir isolé et sinistre de l’écrivain. Voilà qu’un intrus s’impose en la demeure, qu’ils sont bien obligés de recevoir quand même. Il sait tout des calculs du duo qui l’exploite. Mais Conan Doyle a déjà prévu la riposte pour se débarrasser de cet importun…

Les avatars de Sherlock Holmes (Éd.Rivages, 2017) – Inédit –

— Formidable, dis-je, mais comment saviez-vous que j’ai effectué un long voyage, en partie par bateau et en partie par le train, selon un trajet spécifique ?
— C’est la simplicité même, répliqua Holmes avec retenue. J’ai fait la traversée sur le vapeur avec vous. Quant au train, la suie qui subsiste dans vos oreilles et tache votre nez est identique à celle qui mouchette mon propre visage. Tenant la mienne du New Haven-Hartford, j’en déduis que la vôtre en vient aussi. En ce qui concerne le porteur de couleur, ils ne prennent que des porteurs de couleur sur ces trains, pour la simple raison que les effets de la poussière et de la suie se voient moins sur eux que sur des porteurs blancs. Le fait qu’il vous ait brossé est visible aux rayures grises sur votre veste blanche : les marques laissées par la brosse. Il y a aussi une empreinte de pouce sur votre poche de veste, celle dont vous avez extrait la seule pièce de monnaie en votre possession, une pièce de six pence.

Il est toujours plaisant de lire ou relire les authentiques tribulations et les raisonnements déductifs de Sherlock Holmes. Si le héros créé par Conan Doyle fut maintes fois parodié, ce fut généralement par des écrivains ne manquant pas de talent et d’humour. On éprouve donc également un grand plaisir à la lecture de ces pastiches. Les uns s’amusent à laisser entendre que le détective n’était pas si fortiche que ça, qu’un cerveau ordinaire suffisait à l’égaler. D’autres montrent le Dr Watson tel un benêt fasciné, écrivant n’importe quelle ânerie dictée par son colocataire. Certains ironisent même sur la relation entre Holmes et Watson, le premier méprisant peut-être le second. Mais tout cela nous est présenté avec le plus grand sourire, bien sûr ! Huit textes parodiques (il y en a d’autres à venir) pour une parenthèse de bonne humeur, en compagnie du plus illustre des détectives privés.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
commenter cet article
21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 05:55

Le jeune Franck vient de purger cinq ans de prison pour braquage à Gradignan. Jamais il n’a dénoncé son grand frère Fabien, complice dans cette affaire qui a rapporté un beau pactole. Contrairement à ce que pensait Franck, ce n’est pas Fabien qui l’attend à la sortie, mais la compagne de celui-ci, Jessica. Elle explique que son frère est parti pour quelques semaines en Espagne, à Valence, pour son bizness. Franck sera logé dans une caravane, chez la famille de Jessica. Ils habitent en bordure de forêt, du côté de Bazas et de Langon, dans la région bordelaise. Roland, le père, maquille des voitures volées pour Serge Weiss, un caïd gitan qui n’est pas du genre à plaisanter. Maryse, la mère, d’allure aussi âgée et vulgaire que Roland, passe son temps à picoler et à fumer, travaillant ponctuellement. Leur chien Goliath, un molosse inquiétant, rôde dans leur propriété.

Franck trouve Jessica très excitante. Si elle n’est pas tellement farouche, son caractère peut s’avérer changeant, nerveusement survolté. Elle a une fille âgée de huit ans, Rachel. Presque mutique, du moins peu causante, la gamine. Avec des réactions étranges, comme de se laisser couler dans la piscine familiale. Jessica semble l’adorer, mais peut se montrer brutale envers Rachel. Sans aller jusqu’à copiner, Franck parvient à apprivoiser la fillette. Ce qui l’embête, c’est que son frère reste injoignable au téléphone. Par prudence, estime Jessica, ce qui constitue une bonne raison. Franck a compris qu’il vaut mieux rester à l’écart du gitan Serge, qu’il voit tel un fauve cruel. S’étant acheté une voiture, il conduit Jessica à Biscarrosse, sur la côte. Mais bientôt la fête tourne mal pour tous les deux.

C’est le Serbe et sa bande qui ont violé la jeune femme et agressé Franck. Des trafiquants de drogue adeptes de la violence, des durs ne laissant rien passer. Après un bref retour chez ses parents, Jessica trouve refuge chez un de ses riches amis, Patrice Soler, mêlé lui aussi aux trafics de stupéfiants. Sûrement pas le meilleur moyen pour elle de retrouver un équilibre. S’il n’est pas tellement aguerri, Franck n’a pas tort de penser qu’il va dominer ce Soler, en débarquant chez lui avec une arme. Il récupère Jessica, qu’il ramène dans sa famille. Elle finit par lui avouer le problème : Fabien, elle et ses parents sont embringués dans un gros deal de drogue, pour lequel ils se sont endettés. Le Serbe et son gang sont de moins en moins patients, ce qui explique l’agression de Biscarrosse.

Franck reprend contact avec ses amis Nora et Lucas, parents d’un bébé de neuf mois. Si Nora aspire à une vie stable, Lucas vivote de petits jobs et autres combines. Quand Franck fait appel à lui pour lancer des représailles contre le Serbe, Lucas répond présent. Jessica les accompagne. Mais la baston mouvementée qui s’ensuit n’est pas sans conséquences. Faire appel à Serge le Gitan, comme le suggère le père de Jessica ? Franck a maintenant de bonnes raisons de vouloir régler ce conflit tout seul…

Hervé Le Corre : Prendre les loups pour des chiens (Éd.Rivages, 2017)

Il s’est allongé sur le lit dans une odeur de linge propre et il a fermé les yeux en pensant à Fabien et à la bringue qu’ils feraient à son retour avant de s’arracher d’ici et commencer à vivre vraiment. Et puis parce que cette baraque, avec ce chien monstrueux, cette fille qui avait l’air vraiment chaude, et cette petite quasi muette, lui semblait bizarre, bancale. Quelque chose dans l’air, comme un relent, la trace d’une ancienne puanteur qui empêchait parfois de respirer à fond. Rien à voir avec la prison. Il n’aurait pas su dire vraiment ce qu’il ressentait…

Le début de cette histoire ne prétend pas être original. Un type sortant de prison, c’est un des postulats les plus classiques du polar, une base qui peut dériver vers le tragique ou se décliner dans des intrigues plus légères. On se doute que le héros ne va pas sagement se résoudre à une tranquille réinsertion, résultat d’une maturité acquise en prison. Éviter les embrouilles, s’insérer socialement, ce n’est pas à la portée de la plupart des délinquants libérés. En s’installant chez la famille de la compagne de son frère absent, Franck ne peut que replonger dans un climat décalé. Là réside le point fort de ce roman : l’auteur nous présente avec réalisme des protagonistes assumant leur marginalité décomplexée.

Oui, ils existent bel et bien, ces gens vivant "hors système". Qu’ils traficotent de la drogue dans l’espoir de gros gains rapides, un bizness souvent moins rentable qu’ils ne l’ont cru, c’est plus que probable. Qu’ils maquillent des véhicules volés (à destination de pays de l’Est, mais aussi pour des clients bien Français), c’est une de leurs filières favorites. Qu’ils travaillent sur des chantiers du bâtiment au noir, et qu’ils appliquent toutes les ressources possibles de l’économie parallèle, c’est certain. Il n’est question que de fortes sommes, de dizaines de milliers d’Euros, de transactions hyper-lucratives, quand on les écoute. Dans les faits, ces minables vivotent chichement, glanant un peu de fric de-ci, de-là. Ce qu’ils n’admettront jamais, évidemment. Tel est le monde que décrit ici admirablement l’auteur. Un microcosme où, logiquement, la violence finit toujours par s’imposer.

Le personnage de Jessica incarne toute l’instabilité de cet univers-là. Élève intelligente et déjà effrontée, elle se prit dès l’adolescence pour une "presque adulte" et ne cessa plus de faire n’importe quoi, d’agir à sa guise. Le contexte familial s’y prêtait, ce que ses parents ne mesurent même pas. La seule qui puisse – éventuellement – être encore sauvée, c’est la petite Rachel, la fille de Jessica. Au-delà d’un scénario agité de péripéties, c’est une ambiance malsaine, crue, menaçante, et même "animale" par les comportements, que nous fait partager Hervé Le Corre dans “Prendre les loups pour des chiens”. Un roman noir de très belle qualité, dense et implacable, dans la meilleure veine de ce genre littéraire.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
commenter cet article
20 janvier 2017 5 20 /01 /janvier /2017 05:55

D’avance, l’année électorale 2017 s’annonçait compliquée. Même si le lien ne paraissait qu’indirect, le suicide de Christian Dumas – président de la commission des comptes de campagne – marquait le début d’une période funeste. Pour les Présidentielles, la candidate de la droite Hélène Cassard talonna le président sortant, sans le détrôner. La carrière de cette politicienne de cinquante-cinq ans plaidait pour son sérieux, mais le président réélu s’affichait comme garant des institutions, à défaut d’être un brillant chef de l’État. Face au fonctionnement bureaucratique de l’Europe, envers lequel les Français restaient méfiants, le président symbolisait un certain équilibre. Toutefois, les inévitables élections législatives changèrent diamétralement la donne, car la gauche présidentielle n’y fut pas majoritaire.

La cohabitation entre un gouvernement de droite et un président de gauche, ça fonctionne en France. Du moins, cela permet-il de gérer le pays aussi correctement que possible. D’autant que, désormais, toute la classe politique se réclame du général de Gaulle, ce qui lisse les différences idéologiques. Cette fois, à l’issue des Législatives, il faut compter avec l’extrême droite, le Rassemblement national. Le parti de Laurence Varennes, héritière des idéaux xénophobes de son père, a fait élire soixante-sept députés. Grâce à un "ravalement de façade" trompeur et avec de gros moyens financiers, les populistes ne peuvent plus être vraiment écartés. Évidemment, Laurence Varennes ne sera pas premier ministre, mais son parti peut revendiquer plusieurs postes au gouvernement.

C’est à Hélène Cassard qu’échoit logiquement la fonction de premier ministre. Néanmoins, le président se réserve la nomination du ministre des finances. Pour ne pas effrayer les instances européennes, il faut que ce soit un homme chevronné qui s’en charge. Banquier proche des politiciens, Antoine Fertel est tout indiqué. Dans son équipe, il y aura Daniel Caradet, un vieux de la vieille des milieux financiers, ainsi qu’Angélique Dumas. La jeune femme n’est autre que la fille de Christian Dumas, suicidé quelques semaines plus tôt, avec lequel elle avait coupé les ponts de longue date. Un référendum sur l’Europe et la monnaie européenne, ça ne coûte rien de l’évoquer, mais le président est conscient qu’il vaut mieux l’éviter. Pour le reste, il espère bien qu’Hélène Cassard échouera rapidement.

Dans les cercles occultes du pouvoir, sévit le septuagénaire François Belmont, tel un rusé marionnettiste. Fils de collabo, partisan d’une France passéiste traditionnelle, opposé autant à l’Europe qu’aux doctrines libérales économiquement et moralement, il fut jadis un ami de Christian Dumas. Belmont flirta avec le mouvement réactionnaire Occident. Depuis quelques années, il est le conseiller spécial d’Hélène Cassard. Il a contribué à sa montée en puissance, notamment en levant des fonds, même si celle-ci a pas toujours strictement suivi ses avis. Dans le climat tendu qui règne à la tête de l’État, entre le Rassemblement national hostile à l’Europe et son parti de droite qui a besoin de l’Union Européenne, entre Bercy et l’Élysée, rien ne sera aisé pour Hélène Cassard, manipulée par Belmont…

Thomas Bronnec : En pays conquis (Série Noire, 2017)

Assis derrière son bureau en chêne massif, [Antoine Fertel] examine les notes rédigées par ses collaborateurs pendant le week-end. L’un d’eux a cru bon d’écrire sur les résultats de l’élection, comme s’il avait besoin de ça. L’analyse est simple : les gens se laissent séduire par ceux qui leur disent ceux qu’ils veulent entendre, ceux qui leur affirment que rien n’est leur faute, et qui leur mentent comme on ment à des enfants pour les rassurer. Tout est de la faute des étrangers, de l’Europe, de l’Euro, des élites, de la finance… C’est tellement facile de ne pas se cogner à la réalité, d’être dans ces discours qui n’engagent à rien […] Il pense à cet édifice auquel il a apporté sa part et qui en en train de vaciller par la faute des gens qui, eux, n’ont jamais rien fait de leur vie à part prospérer sur les imperfections du système.

Une fiction ne prétend pas refléter exactement la réalité. D’autant moins dans un monde qui paraît en perpétuelle évolution, tels nos cercles politiques. Dans ce roman, le postulat ne correspond pas précisément avec la situation que nous connaissons. Malgré tout, une part non négligeable concerne les complaisances envers le parti d’extrême droite, qui lui ont permis d’apparaître crédible aux yeux d’un électorat. Surtout, on sait qu’en politique, il existe des "constantes". La toute première, c’est la position de la France sur l’échiquier international, qui ne doit pas régresser. Et puis, nos politiciens sont encadrés de conseillers censés leur donner les meilleurs clés pour gouverner, les bonnes options pour se tromper le moins possible. Là, on met le doigt sur une grosse faille du système.

Généralement, ces conseillers sont plus attachés à des lobbies (financiers, agricoles, ou pharmaceutiques, par exemple) que fidèles au service de la population et aux intérêts de l’État. Parfois, il s’agit de calculateurs ne défendant que leur conception idéologique. C’est le cas de François Belmont, dans cette histoire. Son portrait est bien celui des revanchards qui s’appliquent depuis des décennies à nier le présent, tout en clamant leur patriotisme. L’auteur nous initie quelque peu aux arcanes du pouvoir, une façon de rappeler qu’il est impossible de dévoiler ces vérités pour nos dirigeants. L’essentiel de l’intrigue se passe dans la semaine qui suit les élections législatives, avec les secousses chaotiques et les manigances que ça suppose.

Il n’y a pas de démocratie parfaite, mais encore moins de miracle à espérer, pourrait-on conclure après la lecture de ce roman. Aucun scrutin n’est sans conséquences, ce que l’on vérifie ici à travers les enjeux politico-économiques. Ne pas jouer aux apprentis sorciers afin de ne faire sombrer le pays, seul idéal devant guider autant les citoyens électeurs que les politiciens. Cette intrigue de Thomas Bronnec nous invite à y réfléchir.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
commenter cet article

Action-Suspense Contact

  • : Le blog de Claude LE NOCHER
  • Le blog de Claude LE NOCHER
  • : Chaque jour des infos sur la Littérature Policière dans toute sa diversité : polar, suspense, thriller, romans noirs et d'enquête, auteurs français et étrangers. Abonnez-vous, c'est gratuit !
  • Contact

Toutes mes chroniques

Plusieurs centaines de mes chroniques sur le polar sont chez ABC Polar (mon blog annexe) http://abcpolar.over-blog.com/

Mes chroniques polars sont toujours chez Rayon Polar http://www.rayonpolar.com/

Recherchez D'autres Infos Ici

Action-Suspense via Twitter

Pour suivre l'actualité d'Action-Suspense via Twitter. Il suffit de s'abonner ici

http://twitter.com/ClaudeLeNocher  Twitter-Logo 

Libres lectures

Petit rappel : Toutes mes chroniques, résumés et commentaires, sont des créations issues de lectures intégrales des romans analysés ici, choisis librement, sans influence des éditeurs. Le seul but est de partager nos plaisirs entre lecteurs.

Abonnez-vous à Action-Suspense, pour recevoir chaque jour mes chroniques et mes infos sur l'univers du polar. Facile et gratuit !

Spécial Roland Sadaune

Roland Sadaune est romancier, peintre de talent, et un ami fidèle.

http://www.polaroland-sadaune.com/

ClaudeBySadauneClaude Le Nocher, by R.Sadaune

 http://www.polaroland-sadaune.com/