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21 décembre 2016 3 21 /12 /décembre /2016 06:53

À l’automne 1923, Geoffrey Staddon est un architecte londonien à la réputation établie. Il est marié depuis dix ans avec Angela, fille du propriétaire des hôtels Thornton pour lequel Geoffrey conçut un des établissements de Londres. Le couple a perdu un fils en bas âge, et leur vie conjugale manque de chaleur. Geoffrey apprend qu’un drame vient de secouer la famille Caswell, à Hereford. Autour de 1910, il fut choisi comme architecte de la maison de Victor et Consuela Caswell, dans cette région à près de deux cent cinquante kilomètres à l’ouest de Londres. Ayant fait fortune au Brésil, d’où il ramena sa ravissante épouse, marié depuis un an, Victor Caswell appartenait à un milieu d’industriels du cidre.

Durant le temps de la construction, l’architecte eut souvent l’occasion de fréquenter la famille. Ainsi que le major Turnbull, grand ami de Victor. Le mariage combiné de Consuela avec Caswell ne pouvait apporter le bonheur à la jeune femme. Geoffrey et elle devinrent amants, envisageant de faire leur vie ensemble dès le chantier terminé. Tout était prêt, quand Geoffrey fut contacté pour un prestigieux projet sur Londres. Il renonça à l’idylle naissante avec Consuela, une rupture via une simple lettre explicative. Entre son propre mariage, la guerre 1914-1918 et le cabinet d’architecture, les années s’écoulèrent. Quand Geoffrey réalise que Consuela risque la pendaison pour meurtre, il décide d’agir.

Consuela est accusée du meurtre par empoisonnement de sa nièce, et d’avoir voulu tuer ainsi également sa belle-sœur et Victor, son mari. À l’évidence, l’arsenic utilisé est un désherbant dont se sert le jardinier de leur propriété. En outre, des lettres anonymes ont pu inciter Consuela à supprimer son époux, supposément volage. L’opinion publique locale est défavorable à la femme de Victor, puisque d’origine étrangère. Quand Geoffrey part se renseigner à Hereford, l’avocat de l’accusée n’est pas du tout optimiste. Il rencontre le jardinier et le majordome des Caswell, ainsi qu’Ivor Doak, l’ex-fermier miséreux que Victor priva de ses terres à l’époque, pour installer sa maison d’architecte.

Plus tard, ce n’est pas en Spencer Caswell, l’impertinent neveu de Victor, que Geoffrey pourra trouver un allié. Par contre, ses affinés se confirment avec Hermione, la sœur des frères Caswell. Célibataire et altruiste, elle refuse de croire dans la culpabilité de Consuela. Si Geoffrey a entrepris de sauver l’accusée, c’est également parce qu’il a reçu la visite de Jacinta Caswell, onze ans et demi, la fille de Consuela. Grâce à Hermione, il restera aussi discrètement que possible en contact avec l’enfant. Victor et Jacinta vont séjourner sur la Côte d’Azur, chez le major Turnbull : Geoffrey s’arrange pour les suivre jusque là, sous prétexte de vacances avec Angela. Victor Caswell ne lui cache pas son hostilité.

Tandis qu’Angela semble séduite par le major, Geoffrey s’interroge sur Imogen Roebuck, la gouvernante de Jacinta. Elle apparaît très proche de Victor. Par la suite, Geoffrey croise un des frères de Consuela, mais ce Rodrigo n’accorde qu’un mépris violent à l’architecte. Sir Henry Curtis-Bennett, grand avocat londonien, n’a que quelques semaines pour préparer la défense de Consuela. Si une lettre posthume de Lizzie, défunte femme de chambre de l’accusée, coûte cher à Geoffrey, elle permet d’éclaircir certains faits. Lors d’une mise au point avec son beau-père, le père d’Angela, l’architecte découvre des détails inattendus sur son propre passé. Si Geoffrey risque bientôt d’être lui aussi accusé de meurtre, il continue la mission qu’il s’est fixée…

Robert Goddard : Sans même un adieu (Sonatine Éd., 2016)

Jacinta ne me lâchait pas des yeux. Elle parlait avec une simplicité et une conviction qui faisaient tomber les dernières réticences que j’aurais pu avoir en estimant qu’elle n’avait pas toute sa lucidité et qu’elle se trompait. Il est tout à fait naturel pour une petite fille de croire sa mère innocente, même lorsque la culpabilité de celle-ci est manifeste. Mais était-ce là tout ce que signifiait sa détermination ? Et pourquoi, si elle avait raison sur ce point, Victor aurait-il dû me craindre ? […]
L’idée de Jacinta était on ne peut plus irréaliste. Si les preuves dont elle parlait existaient réellement, la police et les avocats de Consuela étaient beaucoup mieux équipés que moi pour les rassembler. Sans compter que je ne voyais pas comment expliquer à Angela qu’il me fallait de toute urgence me rendre à Hereford. Et que dire, une fois là-bas, à ceux qui me connaissaient ?

Avec “Sans même un adieu”, Robert Goddard démontre une splendide maturité d’écriture. Non seulement la structure scénaristique est d’une solidité à toute épreuve, mais la clarté du récit s’avère le grand atout favorable de ce roman. À l’opposé des intrigues cherchant à embrouiller l’esprit du lecteur en multipliant de nébuleux mystères, le narrateur Geoffrey Staddon raconte de façon lipide l’intégralité des faits. Dans un premier temps, ça implique des "retours en arrière" jusqu’à l’origine de sa relation avec les Caswell. C’est ainsi que nous faisons la connaissance des protagonistes de l’affaire, dont la plupart sont encore là une douzaine d’années plus tard. Aucune lourdeur dans cette "mise en place", puisqu’elle complète l’action présente, faisant comprendre la volonté du héros d’intervenir.

L’architecte Geoffrey est conscient qu’il a commis une erreur ou une faute, en délaissant la jeune femme dont il était épris. Il met tout en œuvre pour "réparer", même si ça ne doit pas être sans conséquence sur son confort de vie. Des remords l’habitent, sans doute. Un sens de l’honneur, également, qui correspond bien mieux à cette époque qu’à la nôtre. On est ici au début du 20e siècle, dans une Grande-Bretagne où les classes sociales sont très marquées. Les Caswell, ou même le beau-père de Geoffrey, font partie de la bourgeoisie d’affaire qui se place en caste dominante. Bien que connu et apprécié, un architecte reste au service de ces dirigeants. Et un avocat n’aura de poids que s’il est vraiment brillant. L’ambiance d’alors est restituée avec une très belle finesse, dans toutes ses nuances.

La sentimentalité serait encore un écueil dans un suspense de ce genre : l’auteur l’évite grâce au comportement qu’il prête habilement à Consuela. Si le bon-sens raisonnable et humaniste doit l’emporter, c’est bien Hermione Caswell qui symbolise cette idée-là. Pour captiver le lecteur dans un long roman tel que celui-ci (660 pages), il ne suffit pas de traquer des indices, d’élaborer des hypothèses, ou de privilégier un affrontement entre personnages. On veut ressentir la crédibilité de chacun, la possible véracité des situations. Ce que réussit parfaitement à transmettre Robert Goddard. Un vrai plaisir de lecture !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 06:02

Tom Walsh s'est exilé dans les Midlands pendant sept ans. Il est de retour à Cornawona, son village d'Irlande. Il va épouser Claire O'Neill, la fille du vieux Paddy. Claire l'a attendu pendant tout ce temps, restant pure pour lui. Le couple s'occupera du "Corner Bar", le pub de Paddy. Mais Tom n'oublie pas ce qui motiva son départ. Le domaine de la famille Costello, "Castlehill", semble toujours le narguer. Un vieux contentieux l'oppose à Francis Costello, joueur impénitent et buveur excessif. Et puis il y a Nora, la sœur de celui-ci, pour laquelle il éprouve encore une trouble attirance. D’ailleurs, elle ne tarde pas à relancer Tom. Malgré Claire, il accepte de la rejoindre.
Reine, le lévrier de Claire, est malade. Des germes bactériens fragilisent ses pattes. Tom prend soin de la chienne, consulte un vétérinaire. Le traitement à base de piqûres guérit Reine. Tom remarque les qualités sportives de l'animal. Il entraîne Reine pour qu'elle soit prête à la compétition en cynodromes.

Alors que leur mariage est programmé, Claire comprend les raisons de Tom. Prendre une éclatante revanche sur son adversaire Francis Costello permettra à Tom de tourner définitivement la page. Et, peut-être, de s'écarter de la tentatrice Nora. La réputation de Reine, sous le nom de Connemara Queen, grandit dans la région. Toutefois, Reine reste une chienne fragile. Même s'il la prépare en fonction de ses handicaps, Tom n'est pas si certain qu'elle gagnera. En cas de victoire, Francis admettrait-il sa défaite ? Jusqu'où peut aller la passion du jeu ? Elle risque de finir par un drame causant plusieurs victimes…

Hervé Jaouen : Connemara Queen (Coop Breizh, 2016) – bilingue –

Qu’est-ce qu’une course de lévriers ? Un simple coup de catapulte qui expédie sur la piste deux, quatre, six, huit chiens. Les têtes s’aplatissent, les corps s’allongent démesurément, tous identiques et parallèles, puis les pattes antérieures griffent la terre battue, les ressorts s’enroulent et les cuisses puissantes propulsent les animaux vers un second allongement. Ensuite les lévriers glissent. Ils vont trop vite. L’œil est incapable de décomposer les mouvements. Ils n’ont plus rien à envier au lièvre mécanique qui file le long de son rail.
Quelques secondes d’acmé. Dans la cervelle des parieurs, le paroxysme éjacule du plaisir, à longs traits. Se remettre de l’éblouissement demande du temps. Entre l’arrivée de la course et l’explosion des hurrahs s’écoule un instant qui semble interminable.

"Perdre ou gagner sont les deux visages du même mal" dit Tom. Le joueur passionné prend le même plaisir dans les deux cas. S'il s'agit bien d'un roman sur ce thème, Hervé Jaouen ne néglige pas le contexte. L'Irlande, ses paysages, sa population, ses pubs : le lecteur est plongé dans un décor correspondant à la réalité. La rivalité entre les héros offre une ambiance très tendue, plus vert sombre (aux couleurs de ce pays) que vraiment noire. Une atmosphère de défi plane sur cette histoire, qui captive du début à la fin. Très vivant, fort excitant, une belle réussite.

Ce suspense n’en est pas à sa première parution : “Connemara Queen” fut publié en 1990 chez Denoël (coll.Sueurs Froides), réédité chez Folio en 1993 puis chez Folio policier en 1999. Il s’agit cette fois d’une édition bilingue Français/Anglais. En effet, le roman d’Hervé Jaouen a été traduit par Sarah Hill. Précisons que ce n’est pas une présentation double, page à page, mais que la version anglaise succède dans ce livre au texte en français. À lire donc soit séparément, soit d’une manière complémentaire. Sympathique initiative qui permet d’améliorer notre connaissance, souvent pleine de lacunes, de cette langue étrangère. Et cela, en appréciant une bonne histoire.

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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 06:03

Portant éternellement une parka de cuir et un bonnet de laine, mal rasé, Tom Harouys n’a pas l’allure de sa fonction. Il est commandant de police dans l’agglomération nantaise. S’il a une amie, Harouys préfère cohabiter avec son chat, aussi exigeant et ingérable soit-il. Ce policier n’est pas en bonne santé, mais il néglige ses douleurs. Depuis une récente affaire, qui l’a opposé à un médiocre dealer prénommé Freddy, il pense que sa hiérarchie souhaite l’écarter au profit d’un collègue plus servile. Harouys est assisté par son jeune collègue Delorme, nettement moins chevronné que lui. Un crime sanglant a été commis dans une ferme rénovée des environs. La victime, un homme âgé, habitait seul dans cette maison isolée. Selon le voisin qui a alerté la police, il était peu liant, pas causant.

C’est le juge Beauger, pas vraiment sympathique avec ses idéaux passéistes, qui traite le dossier. Harouys n’échangera qu’un minimum d’informations avec lui. Le policier retourne sur les lieux du meurtre, cherchant aux alentours d’éventuelles traces de l’assassin. Oui, il en a laissé alors qu’il surveillait la maison louée depuis deux ans par sa cible. La victime poignardée se nomme Bernard Fresnel. Du moins est-ce le nom sur sa carte d’identité, en version cartonnée ancienne, plutôt facile à falsifier. En parallèle, Harouys continue à faire pression sur le dealer Freddy, hospitalisé. Ce minable est mêlé à une embrouille, dont il n’est certainement pas l’instigateur. Le policier n’éprouve aucun scrupule à le secouer, afin qu’il avoue ce qu’il sait. Au risque que Freddy soit lui-même en danger.

Vérification faite, la victime disposait en effet de faux papiers. Reste à savoir qui était le vrai Fresnel, dont il a usurpé l’identité. Faut-il imaginer qu’il a éliminé celui dont il a pris le nom ? Voilà quelques temps, le soi-disant Fresnel fut l’objet d’une plainte, suite à une altercation lors d’un accrochage en voiture. Le juge en charge de l’affaire ne voit là qu’un litige de base, dû à une incivilité courante. Harouys entreprend d’explorer la maison du prétendu Fresnel. En fouinant, le policier découvre une vieille photographie et, surtout, des documents bien cachés. Ils concernent un épisode de notre Histoire remontant au tout début des années 1960. Il apparaît évident que le faux Fresnel et ses deux amis, sur la fameuse photo, firent partie des "affreux" du Service d’Action Civique.

Même si le temps a passé, enquêter sur le SAC reste problématique. Ces mercenaires ont longtemps été protégés par les politiciens gaullistes et leurs héritiers. Les expériences de la France en Algérie sont encore considérées comme Secret Défense. Un portrait-robot suffira-t-il à Harouys pour reconnaître un assassin qu’il ne désapprouve pas ?…

Jean-Pierre Bathany : L’homme sous la pluie (Éd.Sixto, coll.Le Cercle, 2016)

— L’enquête en cours ? Elle n’a pas réellement débuté. Et puis Blanchet prendra la relève.
Harouys fut sonné par la proposition. Ce remplacement par un collègue, surtout Blanchet, il le ressentait comme une humiliation. La surprise passée, il refusa toute mise à l’écart, fut-elle momentanée. Il mènerait l’enquête jusqu’à son terme. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait de prendre le large, de s’octroyer un peu de bon temps avec son amie. Mais il y avait ce crime dans cette maison isolée.

Dès l’entame de cette intrigue, le lecteur est invité à comprendre que les faits se réfèrent au passé. Une époque qui semble bien lointaine, ces années 1960. Un contexte différent de notre vie actuelle. Avec De Gaulle, "Le prestige de la France" devenait le maître-mot, notre pays étant évidemment "en avance" sur quasiment toutes les autres nations. Autonomie technique, scientifique, pétrolière, économique, nous étions le peuple le plus heureux du monde.

Certes, les magouilles colossales de la Françafrique succédaient à la défunte colonisation, et bien d’autres secrets scandaleux étaient couverts par le régime – les financements occultes enrichissant éhontément les proches du pouvoir. Le système taisait également la vérité sur des exécutions en bonne et due forme. Nulle tache ne devait salir le blason rutilant du gaullisme triomphant, le SAC y veillait.

C’est un héros fatigué que nous présente ici Jean-Pierre Bathany. Pas de heurt frontal avec la hiérarchie policière et judiciaire, mais il est bien obligé de masquer ses résultats. Il ne ménage pas sa santé pour éclaircir le mystère. Roman d’enquête, c’est vrai. Pourtant, c’est la noirceur qui domine, dans la vengeance en cours comme par l’origine de l’affaire. Un sombre suspense, à découvrir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 06:02

Ayant interrompu ses études, Adrien Chave n’est à cette époque âgé que de dix-huit ans et demi. Il s'est occupé de son défunt oncle. Très riche, celui-ci est mort ruiné, suite à un sombre scandale à cause de son amante, l’artiste Anna. L’hôtel particulier de son oncle étant vendu pour épurer les dettes, Adrien n’aura bientôt plus ni logement, ni argent. Sur le conseil du boucher de son quartier, le jeune homme contacte M.Langois. C’est une sorte d’homme de loi, qui se charge d’arranger à l’amiable divers contentieux : “Toujours des petites histoires, des traites, des billets de fonds, des règlements de succession pour de pauvres bougres.” Jamais de gros dossiers, pas d’action en justice : simplifier les choses, tel est le talent de M.Langois, installé dans cette ville moyenne depuis quelques années.

Adrien est engagé par M.Langois pour remplacer son ancien clerc, un type vindicatif qui a été victime d’un incident. Le jeune homme va apprendre le métier par lui-même, faisant connaissance avec certains clients de M.Langois. Il ne croit guère que son employeur ait des dons de magnétisme, comme l’évoque quelqu’un. Adrien connaît bien la jolie femme qui vient solliciter son patron : fille de banquier, Edmonde est un peu plus âgée que lui, mais ils se sont naguère côtoyés dans la haute société locale. Sans doute en reste-t-il tant soit peu amoureux. Edmonde est désormais mariée à un Anglais, sir Eric Greshild. Elle a de sérieux soucis : à cause d’une affaire d’argent, elle a dû retourner chez son père. Elle aimerait que M.Langois interviennent afin que tout rentre dans l’ordre.

C’est un dossier bien plus complexe que ceux traités ordinairement par M.Langois. Pas si facile d’amadouer le puissant banquier, père d’Edmonde. D’autant qu’augmentent toujours les tensions entre elle et lui. Cerner son caractère est insuffisant, c’est un plan de bataille qu’il faut organiser contre le banquier. Quasiment un complot, avec la complicité de la petite postière de l’agence près du château. Pendant ce temps, Adrien et Edmonde se rapprochent, ce qui ne déplaît pas au jeune homme. Quant à l’ancien clerc de M.Langois, il est maintenant chargé de représenter les intérêts de sir Eric Greshild. La forte rétribution que M.Langlois réclame à Edmonde pour ses services semble exagérée à Adrien. Mais il admet l’efficacité de son employeur, lorsque l’essentiel de l’affaire paraît résolu.

Néanmoins, Adrien s’interroge quand il apprend le retour dans leur ville de l’artiste Anna. Pour l’ex-amante de son oncle, qui causa le déchéance de leur famille, tout est-il oublié ? Du côté d’Edmonde, si la situation s’est améliorée pendant un temps, il se peut qu’elle soit en grand danger. Son mari est animé de mauvaises intentions. À la veille de Noël, M.Langois hésite à se lancer dans une autre intervention en faveur de la jeune femme…

Edgar Sanday : Monsieur Langois n’est pas toujours égal à lui-même (Éd.10-18, 1987)

M.Langois a certainement une faculté exceptionnelle de persuasion. Sans croire au merveilleux, on peut admettre que certains êtres ont, pour des raisons en partie physiques, cette faculté. Ainsi les orateurs qui entraînent les foules, les galvanisent. Ainsi certains ecclésiastiques auprès de leurs pénitents. Avez-vous remarqué que M.Langois parle beaucoup, et sur un ton très égal et monotone. J’ai lu que ce ton est employé par les hypnotiseurs. Bien entendu, il ne s’agit pas d’hypnotisme au sens propre, mais d’un moyen supplémentaire d’influence.
M.Langois ne prend que des affaires raisonnables. Ainsi dans votre cause, tout est "plaidable", comme il dit lui-même. Il y a donc une conjonction entre certains arguments qu’il emploie et des éléments physiques d’autorité. Mais cela ne suffit pas. Il faut, en sus, quelque incident favorable pour mettre le patient en état de réceptivité. Ici, c’est la boite de cigares. Un profane n’en tirerait pas davantage, mais au regard de M.Langois, c’est comme la brèche insignifiante par laquelle un stratège donnera l’assaut d’une ville.

Publié en 1950, réédité en 1987, ce "roman d’atmosphère" d’Edgar Sanday (1908-1988) est davantage une curiosité qu’un chef d’œuvre. Si l’auteur n’était pas devenu un célèbre homme politique, puis élu à l’Académie Française en 1978, ses romans d’alors auraient disparu dans les oubliettes de la littérature. Non pas que le présent titre soit dénué d’intérêt, d’ailleurs. L’intrigue se compose de six chapitres, plus un final explicatif (encore que bien des détails restent volontairement sans réponse).

Adrien Chave en est le héros et le narrateur, prenant à témoin le lecteur de son manque de maturité face à un épisode de sa vie qui le marqua. Le suspense est en majeure partie basé autour de la personnalité de M.Langois, évidemment. Énigmatique, pourvu d’un certain flegme, distant mais résolvant en effet des litiges, on ne peut que nuancer toute opinion à son sujet. Le jeune Adrien va prendre une part active dans les péripéties de l’aventure, dont il n’est pas que spectateur. L’ambiance surannée d’une ville provinciale, avec son élite bourgeoise, nous est plus suggérée que vraiment décrite. Ce qui peut, à tort ou à raison, donner le sentiment d’un roman "daté". Après tout, les cas de margoulins et de cupidité excessive ne sont-ils pas intemporels ?

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 06:03

Saorge est un village à flanc de montagne des Alpes-Maritimes, surplombant les gorges de la Roya. Il s’agit d’une bourgade de quatre-cent âmes, d’un esprit rebelle motivé par “le refus de la société de consommation et de la mondialisation, mais un goût prononcé pour une consommation exacerbée d’alcool.” Outre le paysage remarquable, un des principaux atouts de Saorge, c’est son monastère : cet ancien couvent franciscain a traversé l’Histoire depuis les années 1630. Aujourd’hui, on y héberge des artistes en résidence. On organise parfois des rencontres avec des stars de l’Édition. Ce week-end-là, un milliardaire qui se fait appeler Un Cognito y a invité à ses frais une dizaine de ces “télécrivains”.

Guillaume Muzo et Marc Levide ne figurent pas dans la brochette d’auteurs sollicités. Trop populaires, sans doute. Par contre, le gratin médiatique germanopratin a accepté de franchir le Périphérique parisien, pour s’exiler à soixante-dix kilomètres de Nice. En tête, le dandy Frédéric Belvédère, spirituel par essence, pour qui la bonne éducation le dispute à la superficialité. Et le gentil David Mykonos, toujours dans une stratégie positive de séduction des lectrices, visant l’Académie. Avec le sinistrement hautain Michel Ouzbek, paranoïaque malsain et cruel. Sans oublier le sniper Yann Moite, hyperactif des médias, prêt à écrire sur n’importe quoi. Ni le distingué Jean de Moisson, encore vert bien qu’âgé, jamais avare de bavardages et d’anecdotes.

Chez les écrivaines, les célèbres chapeaux d’Amélie Latombe masquent un cerveau d’une intelligence incontestable, bien au-delà de son allure fantasque. La détestable Christine Légo est effrayante par sa conviction d’être unique, essentielle. Kathy Podcol est tellement sympa et inoffensive qu’elle en serait transparente. Quant à Delphine Végane et Tatiana de Roseray, est-ce leur aspect "hors de la vie" qui explique leurs ventes de livres ? Tout ce petit monde si éloigné de l’expérience monastique, et de la vraie littérature, est accueilli par le guide italo-français Francesco tandis que Patricia s’occupe de la cuisine. Certes, il y a bien un débat face au public animé par le journaliste Augustin Traquenard, mais il n’est pas surprenant que cette soirée tourne court.

Au dîner, la voix de leur hôte invisible intervient. Il accuse chacun des dix auteurs de n’être que de véreux imposteurs, des prétentieux nombrilistes, des foutriquets vaniteux, tous indignes de se dire écrivains. La comptine diffusée ensuite devrait les inquiéter bien davantage encore. Peu après, une séance de spiritisme avec la cuisinière-médium Patricia met ces dames en contact avec le généralissime Oscar Wilde et son neveu, l’ombrageux Arthur Cravan. Dans ce monastère où rôdent sûrement des fantômes errants, alors que l’orage menace, les écrivains cultivent leur ivresse (Belvédère), leurs doutes (Mykonos), leur spleen gériatrique (Ouzbek). Yann Moite sera absorbé par les livres, et le vieux Jean de Moisson étouffé par sa goinfrerie.

Moins couarde que ses quatre consœurs, Amélie Latombe n’est jamais décontenancée. Elle se pense capable d’enquêter, de traquer le démoniaque fantôme qui les empêchent de quitter le monastère fatal. N’existe-t-il pas des passages secrets, des tunnels ? Au moins leur faut-il espérer ne pas disparaître entre ces murs…

Guillaume Chérel : Un bon écrivain est un écrivain mort (Mirobole Éd., 2016)

La vie était trop courte pour être sérieux. Mykonos n’avait jamais accordé plus d’importance qu’il ne fallait à l’écriture. Cela faisait longtemps qu’il avait renoncé à être Scott Fitzgerald. Alors il avait fait un peu comme tout le monde, il s’était adapté à son époque. Une époque qui avait les écrivains qu’elle méritait. Une époque où feu Maurice G.Kraspec et Éric Mezzour passaient pour des penseurs, laissant donc grand ouvert le champ des possibles. Il y avait de la place pour les amuseurs. Les troubadours de l’esprit. Que les gladiateurs de l’édition s’entre-tuent donc entre eux…

Prudence sur les qualificatifs ! Car, dès qu’il est question de comédie policière, d’humour, de parodie, on sent poindre le scepticisme d’un certain lectorat. Pas sérieux, pas pour moi, préjugent ces lecteurs. Effectivement, ce roman s’affiche comme un pastiche des “Dix petits nègres” d’Agatha Christie, un classique de la Littérature Policière. Le "morceau de bravoure" de l’auteur, c’est d’avoir révisé l’accusation envers les invités et la comptine mortelle, qui s’inspire de la version d’origine. Des disparitions, des victimes, du mystère, de l’étrangeté, cette intrigue n’en manque pas. Avec même une crypte et des ossements. Tout ça dans un contexte empreint d’une bonne humeur ironique, impertinente, mordante, ou décalée quand on nous présente quelques habitants de ce village provençal.

Le but n’est pas de "mourir de rire", ce qui serait un comble. Juste de bien s’amuser en suivant les tribulations de “télécrivains” hors de leur milieu naturel, les soirées mondaines, la télévision et autres médias. Qu’en est-il de cette élite autoproclamée ? Locomotives de l’édition, ces auteurs assurent un bon chiffre d’affaires à ceux qui les publient. C’est ce qui permet d’en faire paraître d’autres moins cotés, de tenter des "premiers romans", etc. Une interrogation nous vient parfois en tête, les concernant : “Écrivain, où est ton œuvre ?” Parader en public, lancer des réparties supposées brillantes, agresser des interlocuteurs émettant d’autres points de vue, jeter l’anathème sur d’obscurs plumitifs, jouer les cadors en toutes circonstances, et publier ponctuellement, voilà le portrait commun à toutes ces stars du livre. Écrivains littéraires, ne serait-ce pas exagéré ?

Parmi ces personnages, s’en trouvent d’antipathiques, et d’autres auxquels on accorde le bénéfice du doute, une impression plus favorable. Dans ce "jeu de massacre", Guillaume Chérel ne désigne pas ses préférés, chacun de nous ayant les siens. Remercions-le d’avoir rendu hommage ici à l’exceptionnel Oscar Wilde, même si le neveu de ce dernier lui vole quelque peu la vedette. En outre, cette histoire nous invite à voyager, à la découverte d’un village pittoresque, lui aussi décrit avec le sourire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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14 décembre 2016 3 14 /12 /décembre /2016 06:06

En 2016, il s’est encore publié pléthore de polars en France. Confirmations ou nouveaux talents, la tendance est toujours à une très belle qualité. C’est vrai pour les titres français comme étrangers. Lorsqu’on a la capacité de lire beaucoup de polars noirs sur une année, il faut opérer des choix : être curieux d’auteurs qu’on n’a pas encore lus, ne pas négliger ceux que l’on connaît. Face à la diversité des inspirations, des intrigues, des tonalités, lire avec l’esprit ouvert apparaît une évidence. On est contraint de faire l’impasse sur quelques titres peut-être majeurs, mais qu’importe si c’est pour en découvrir d’autres également de très haut niveau. Le bilan de ces lectures variées n’est pas absolument simple à établir.

Cette année, ma sélection se compose de vingt romans. Dix pour cent des lectures ayant été chroniquées ici, environ. Ça ne signifie pas un rejet des quatre-vingt-dix autres pour cent, que j’ai aussi appréciés. Parmi eux, on trouve d’ailleurs un recueil de nouvelles de Stephen King, toujours hors-compétition. Ou certains qui m’ont semblé un peu trop conventionnels. Voire des auteurs émergents, qui auront plus tard toutes leurs chances, je leur fais confiance. Existe-t-il un point commun entre ces vingt romans qui apparaissent supérieurs ? Tous possèdent leur ambiance, leur écriture, et la plupart se rapprochent sur deux points : le contexte social et le caractère humain. Au-delà de l’intrigue, aussi forte ou perfectionniste soit-elle, la fiction a besoin de situations et de héros proches du réalisme.

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année

La révélation française de l’année, c’est incontestablement Chloé Mehdi avec “Rien ne se perd”. Si l’on ne devait en lire qu’un, ce serait celui-là. Les étudiants du Master Humanités et Industries Créatives de l'Université Paris Ouest Nanterre la Défense lui ont décerné leur "Prix Étudiant Polar" à la Bibliothèque des Littératures Policières.

Confirmation pour trois autres auteurs français, entre social et Histoire : Hervé Commère (Ce qu’il nous faut c’est un mort), Romain Slocombe (L'Affaire Léon Sadorski), Emmanuel Grand (Les salauds devront payer). Trois excellentes surprises, alliant solidité et subtilité : Patrick Eris (Les arbres en hiver), Pierric Guittaut (D'ombres et de flammes) et Ahmed Tiab (Le désert ou la mer). Plus un roman d’aventure percutant issu de la meilleure tradition, signé Dominique Maisons (On se souvient du nom des assassins).

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année

Chez les romanciers étrangers, honneur à deux Britanniques du côté de l’Écosse, avec Gordon Ferris (Les justiciers de Glasgow) et Peter May (Les disparus du phare). Un Australien mérite d’être retenu : Peter Temple (La rose de fer). L’Italie est représentée par Giampaolo Simi (La nuit derrière moi). On n’oublie pas l’Asie dans cette sélection, avec deux Japonais : Kazuaki Takano (Treize marches) et Keigo Higashino (La fleur de l’illusion), ainsi que le Hongkongais : Chan Ho-kei (Hong Kong noir).

Chez les Américains, on ne peut passer à côté de Thomas H.Cook (Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur), David Joy (Là où les lumières se perdent), Ron Rash (Le chant de la Tamassee), Alex Taylor (Le verger de marbre), et Ryan David Jahn (La tendresse de l'assassin). Rien que des lectures qui ont peu de risque de décevoir les lecteurs…

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année

Ci-dessous, pour plus de détails sur chacun, il suffit de cliquer sur chaque titre pour lire la chronique qui a été consacrée au roman cité…

 

Chloé Mehdi : Rien ne se perd (Ed.Jigal)

Hervé Commère : Ce qu’il nous faut c’est un mort (Fleuve Ed.)

Emmanuel Grand : Les salauds devront payer (Éd.Liana Levi)

Romain Slocombe : L'Affaire Léon Sadorski (Éd.Robert Laffont)

Patrick Eris : Les arbres en hiver (Ed.Wartberg)

Pierric Guittaut : D'ombres et de flammes (Série Noire)

Ahmed Tiab : Le désert ou la mer (Éd.L'Aube noire)

Dominique Maisons : On se souvient du nom des assassins (Éd.de la Martinière)

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année
Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année
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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 06:02

En cet automne, voilà sept mois que l’ancien cambrioleur Bernie Rhodenbarr a repris la librairie Barnegat Books sur la 11e Rue-est à Greenwich Village, au cœur de New York. Il était temps qu’il mène une vie normale, même si le policier Ray Kirschmann doute qu’il se soit rangé. Non loin de là se trouve le salon de toilettage de son amie lesbienne Carolyn Kayser, son "âme-sœur". Celle-ci étant souvent esseulée, ils passent leurs soirées à picoler ensemble. Mais pas ce soir-là car Bernie — qui n’a effectivement pas cessé son activité de cambrioleur — va opérer dans le quartier chic de Forrest Hills Gardens. Chez ce Jesse Arkwright, il y aurait quantité d’objets de valeur à dérober. Bernie n’est là que pour un livre, une édition introuvable de Rudyard Kipling.

C’est un nommé M.Whelkin qui lui a promis une très belle somme contre “La libération de Fort Bucklow”, un ouvrage antisémite de Kipling. Il n’en reste qu’un seul exemplaire, avec une dédicace à l’écrivain H.Rider Haggard, grand ami de l’auteur. Jesse Arkwright semble avoir acquis ce livre au détriment de M.Whelkin, vrai collectionneur décidé à le récupérer. Le vol lui-même ne pose pas de problème à Bernie, qui a rendez-vous avec son client. Entre-temps, un Sikh surgit chez Barnegat Books et oblige le libraire à lui remettre “La libération de Fort Bucklow”. Bernie est quand même plus malin que ça : il détient toujours le livre. Néanmoins, il se demande comment le Sikh était informé du vol. Le rendez-vous avec son client M.Whelkin est fixé chez une certaine Madeleine Porlock.

Bernie ne s’est pas suffisamment méfié de cette femme, qui l’a endormi avec un puissant somnifère. Quand il retrouve ses esprits, Madeleine Porlock a été assassinée et le revolver a été placé dans la main du libraire. Fâcheux, d’autant que la police ne tarde pas à pointer son nez. Bernie prend la fuite, avant de se réfugier dans l’appartement de Carolyn Kaiser, absente en journée. Par la radio, il apprend sans grande surprise qu’on le recherche pour meurtre. Au retour de Carolyn chez elle, Bernie dresse le bilan des événements. Il n’a pas gagné un dollar dans tout ça, et sent qu’on a monté un scénario bien moins simple qu’il y paraît. Carolyn enquête sur M.Whelkin, dont on ne sait s’il est Anglais ou Américain, tandis que Bernie s’intéresse à la piste Madeleine Porlock, supposée psychothérapeute.

Grâce au couple de sympathiques voisins de Mrs Porlock, le libraire en cavale s’introduit dans l’appartement de la défunte. Outre des signes fétichistes, Bernie y trouve le précieux livre. Il va être bientôt en contact avec le commanditaire du Sikh, le maharadjah de Ranchipur, de nouveau avec M.Whelkin, et avec un autre acheteur potentiel de l’ouvrage. Ray Kirschmann, dont le jeune collègue Francis Rockland a été blessé en marge de cette affaire, ne refusera pas un peu d’aide à Bernie. Quant à démontrer son innocence en poussant le coupable aux aveux, il faudra jouer serré…

Lawrence Block : Vol et volupté (Série Noire, 1981)

C’est vrai que je me faisais vieux. C’est vrai que je redoutais de me faire dévorer par des chiens de garde, tirer dessus par des propriétaires irrités et enfermer par les autorités dans quelque cellule à l’épreuve des rossignols. Vrai, vrai, tout était vrai, et alors ? Rien de tout cela n’avait d’importance quand j’étais dans le demeure de quelqu’un, avec tous ses biens étalés devant moi comme un festin sur une table de banquet. Je n’étais pas si vieux que ça, bon Dieu ! Ni aussi effrayé.
Je n’en suis pas autrement fier. Je pourrais raconter des tas de sottises sur le criminel grand héros existentiel de notre époque, mais pourquoi ? Je n’y crois pas moi-même. Je ne suis pas fou des criminels et le pire dans les prisons, c’est d’avoir à en fréquenter. J’aimerais mieux vivre comme un honnête homme au milieu d’honnêtes gens, mais je n’ai encore trouvé aucune carrière honnête qui me procure autant de plaisir. J’aimerais bien qu’il existe un équivalent moral du cambriolage, mais il n’y en a pas. Je suis un voleur-né et j’adore ça.

Après “Le tueur du dessus” (1977) et “Le monte-en-l’air dans le placard” (1979) parus dans la collection Super Noire, “Vol et volupté” (1981) est la troisième aventure de Bernie Rhodenbarr, libraire d’occasion new-yorkais et cambrioleur impénitent. Jusqu’en 2016, onze romans de la série ont été traduits en français. On ne dénigrera pas la traduction, mais le titre original eût été séduisant : "Le cambrioleur qui aimait à citer Kipling". Peu importe que le livre anti-Juifs attribué à cet écrivain ait existé. La réputation colonialiste et militariste de Rudyard Kipling donne à penser que son caractère fut basé sur des préjugés de ce genre-là. Cette histoire évoque également H.Rider Haggard, son contemporain et son ami, écrivain peut-être un peu oublié désormais.

On notera un hommage appuyé de Lawrence Block au personnage de Parker, héros dur et cynique des romans signés Richard Stark (D.Westlake, 1933-2008). Grands amis, ces deux auteurs prolifiques présentent certains points communs. Toutefois, Bernie Rhodenbarr est plus souriant que la plupart des protagonistes chez Donald Westlake. Il se revendique professionnel du cambriolage (à l’opposé de l’impréparation des petits braqueurs), opère avec méthode et sang-froid, tout en affichant une part de dilettantisme. Accusé cette fois d’un meurtre, il ne panique pas : le véritable assassin ne lui échappera pas. Carolyn Kaiser va s’impliquer afin qu’il résolve le problème (au risque que son amante Randy se fâche). Une intrigue qui débute "en douceur" avant d’adopter une tonalité plus énigmatique, qui alimente un passionnant suspense. Pas de réédition depuis 1981, hélas.

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 06:11

En ce début des années 1970, Lew Archer est détective privé à Los Angeles Ouest. De retour d’une mission au Mexique, il apprend qu’une marée noire englue le littoral à Pacific Point, son site préféré sur la côte californienne. Un accident s’est produit sur une plate-forme pétrolière en mer, tout près. Lew se déplace jusqu’à là pour constater les dégâts. Sur la plage, il fait la connaissance de Laurel Russo, choquée par la marée noire. Il la ramène chez lui, mais elle ne tarde pas à disparaître. Lew peut craindre qu’elle se suicide, ayant compris sa situation conjugale compliquée. Surtout, il réalise que la jeune femme de vingt-neuf ans appartient à la famille Lennox, propriétaire de la plate-forme pétrolière.

Le détective est engagé par le mari pharmacien de Laurel. Il rencontre Jack Lennox et sa femme, les parents de Laurel. Le père ne cache pas son hostilité envers Lew Archer. La mère admet la fragilité psychologique de leur fille. Le témoignage de Joyce, la meilleure amie de Laurel, est plus clair : l’instabilité de la jeune femme et les frictions avec ses proches viennent du fait que Laurel ne s’aime pas, qu’elle se déprécie. Lew contacte le commandant Somerville, vice-président de la société Lennox, oncle de Laurel. La carrière militaire de celui-ci fut abrégée quand son navire coula à Okinawa, pendant la guerre. Il vient d’apprendre que sa nièce a été enlevée, que les ravisseurs ont fixé une rançon.

Entre Somerville qui reste sur l’idée qu’on a saboté leur plate-forme et les parents Lennox qui maîtrisent mal le kidnapping de Laurel, le détective préfère se fier à l’épouse du commandant, Elisabeth Somerville. Ainsi qu’à la grand-mère, Sylvia Lennox, séparée du septuagénaire William Lennox, le chef de famille, qui vit avec une femme bien plus jeune que lui, Connie Hapgood. C’est Sylvia, bien consciente du passé psychotique de sa petite-fille, qui paiera la rançon. Toutefois, un fait interpelle Lew : quinze ans plus tôt, Laurel fit une fugue à Las Vegas avec un copain, Harold Sherry, et simula déjà un enlèvement. Un cadavre est bientôt découvert sur la plage attenante à la propriété de Sylvia Lennox.

Le mort n’est pas Ralph Mungan, comme a pu le croire Lew Archer. Celui-ci est en vie, pas concerné. Le détective doit accompagner Jack Lennox pour la remise de la rançon. Mais le père de Laurel ne veut toujours pas de Lew. C’est ainsi que Lennox est blessé dans un échange de tirs, de même que le ravisseur. Après avoir rencontré le grand-père William Lennox et sa compagne, le détective essaie de retrouver Harold Sherry, aujourd’hui âgé de trente-trois ans. La grogne générale reste vive contre la pollution par la marée noire, le journaliste local Wilbur Cow s’en faisant l’écho. Un autre cadavre s’échoue sur la plage : Tony, le secrétaire de Sylvia Lennox, qui semblait fort nerveux ces derniers jours.

Sur la piste d’Harold, Lew espère que Laurel sera retrouvée saine et sauve. Il identifie le premier cadavre de la plage, un certain Nelson Bagley. Ce qui lui permet d’entrevoir que l’origine de l’actuelle série de crime remonte à un quart de siècle. Depuis tout ce temps, les rancœurs ne sont pas éteintes pour tout le monde…

Ross Macdonald : La belle endormie (1973)

Le ton de sa voix était sérieux… le ton d’une femme qui n’a pas reçu de compliments masculins depuis longtemps.
Un silence complice s’établit dans la voiture pendant que nous descendions la colline sombre. Elisabeth Somerville m’avait plu immédiatement, de la même façon que m’avait plu Laurel et pour les mêmes raisons : leur honnêteté foncière, leur droiture passionnée, leur sollicitude pour autrui. Mais Laurel était sur le point de perdre les pédales, tandis que ma passagère actuelle était une femme parfaitement maîtresse des événements. Sauf peut-être en ce qui concernait sa vie conjugale…

Toutes les histoires de détectives privés ne se valent pas. Souvent parce que les héros nous semblent un peu "artificiels", dans une marginalité chargée (drame personnel obsédant, abus d’alcool ou de drogues...) ou franchissant trop aisément les limites de la loi. Ancien policier à Long Beach, Lew Archer garde son libre arbitre mais respecte la légalité : “Habituellement, j’essayais de me mouvoir en neutre dans le no man’s land qui sépare la loi de ceux qui ne la reconnaissent pas. Mais lorsque les pruneaux commençaient à pleuvoir, je savais de quel côté me ranger : celui de la loi.”

Lew Archer s’efforce de ne pas avoir de préjugés envers ses interlocuteurs, d’être aussi attentif vis-à-vis de tous. Ici, il ne craint pas le puissant et vindicatif Jack Lennox, ni aucun membre de cette famille fortunée. Mais il est compatissant face à Mrs Sherry, la mère d’Harold, parce que son fils s’est mis dans un noir pétrin. Il sait discerner chez Connie Hapgood ou chez Elisabeth Somerville leur caractère honnête. Et comprend que, pour la jeune Laurel, “l’argent ne fait pas le bonheur”, ce qui n’est pas une constatation basique. Héritier en droite ligne de Sam Spade et de Philip Marlowe, le héros de Ross Macdonald (1915-1983) est fondamentalement humain. Cela ne l’empêche nullement de se montrer mordant, voire féroce dans certaines situations – efficacité oblige.

Le cycle des enquêtes de Lew Archer compte onze nouvelles et dix-huit romans, écrits de 1949 (Cible mouvante) à 1976 (Le sang aux tempes). Publié en 1973, “La belle endormie” est l’avant-dernière aventure de Lew Archer. Outre l’intrigue avec ses rebondissements et ses mystères, notons le contexte "écologique" qui s’inscrit dans l’époque : cette marée noire fait enrager les pêcheurs locaux autant que ceux qui aiment la beauté du littoral. Ross Macdonald nous suggère implicitement l’incompétence chronique des dirigeants, bien empêtrés dans cette crise. On peut encore souligner l’unité de temps, cette enquête se déroulant en continu sur deux à trois jours. Ce qui assure un excellent tempo au récit. Ce roman n’est plus réédité depuis 1994, ce qui est franchement dommage.

Ross Macdonald : La belle endormie (1973)
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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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