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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 05:55

Ils sont trois, mais ces mousquetaires-là manquent de panache, dans le Paris de 1979. Un trio de junkies désargentés, des pieds-nickelés du monde des stupéfiants. Des paumés, oui, mais issus de bonnes familles, des rejetons de la petite-bourgeoisie. Fernand est un jeune Français de base, au destin quelque peu abâtardi. L'Arménien, “le fils perdu”, tient son sens du commerce de ses ascendants. Ils ne sont pas doués pour négocier avec les dealers, pourtant, quasi incapables de se procurer assez de fric. Et puis, il y a l'Ashkénaze, qui se fait appeler Al. Âgé de vingt-quatre ans, il revendique l'esprit punk, toujours prêt pour un shoot puissant. En guise de culture familiale, il se souvient du grand-père Meyer, qui vécut aux confins de la Pologne et de l'Ukraine, au temps du stalinisme. Peut-être lui légua-t-il un certain goût pour l'Histoire ?

Cette fois-là, c'est Jackie qui ravitaille le trio en drogue. À moitié Anglaise, cette Orientale encore séduisante est fille de diplomate. Jackie les invitent chez elle, entre camés. Tandis que l'Arménien et Fernand recherchent les faveurs de leur hôtesse de hasard, l'Ashkénaze se faufile au sous-sol de la maison. Le père de Jackie s'y est emménagé un petit musée privé, dédié à la Seconde Guerre Mondiale. Rien que des objets d'époque sous vitrines, d'authentiques pièces de collection. Après avoir dérobé une rare statuette Mamy Wata, Al repère une drogue exceptionnelle : une seringue de Morphine Monojet, destinée autrefois à soigner les soldats. Bien que périmée depuis plus de trente ans, Al imagine que la dose aurait toujours un effet explosif. Il laisse bientôt ses amis se shooter gaiement, mais ne va pas retourner à leur cambuse, squat où on le retrouverait trop facilement.

La statuette précieuse n'est pas difficile à négocier auprès de leur dealer habituel, en échange de l'effacement de leur dette et d'une provision de drogue. En coupant ce stock avec de la lactose, Al peut se faire un certain bénef. À condition de ne pas s'éterniser sur le territoire des vrais vendeurs de stupéfiants. Ce qui ne l'empêchera pas de recevoir de méchants coups. Fernand et Jackie vont tenter de récupérer la Mamy Wata, car le père de la jeune femme remarquerait sa disparition. Urgent, quand l'acheteur-dealer est au cœur d'une embrouille avec des Antillais. L'Arménien, lui, se renseigne auprès d'un étudiant en médecine sur la toxicité de la Morphine Monojet, si longtemps après. Ils finissent tous les trois par alerter Nicole, la sœur d'Al. Celui-ci s'est trouvé un nid douillet dans le quartier de Saint-Lazare, où il pourra tester ce produit dont il espère le nirvana…

Thierry Marignac : Morphine Monojet (Éditions du Rocher, 2016)

La France des junkies d'avant 1980 reste marijuana, cocaïne et héroïne. Les produits de synthèse, tout aussi nocifs, débarquent à peine chez nous. Chacun son “trip” chez ces condisciples en autodestruction : “Si la poudre était pour tous une déchéance, elle était pour Al une mise en scène d'autiste aggravant son isolement, pour le fils perdu un soulagement intermittent créateur de nouveaux cauchemars, pour Fernand une fuite en avant vers les abysses de l'origine. Chacun connaissait les symptômes des deux autres par cœur. Et les enfers intimes des uns et des autres n'accusaient au fond, dans la détresse secrète qui les soudait, que des différences de détails.”

Les héros de ce récit ne sont pas incultes, ils sont conscients de leur dépendance. Ça fait partie de leur choix de vie, inspirée du “no future” des punks. Ce ne sont pas de pitoyables larves, même s'ils en prennent le chemin. Ils sont en mesure de maîtriser, encore un peu, leurs faits et gestes. D'essayer de réparer la connerie commise par un des leurs. Belle occasion de présenter de singuliers personnages : “Puis le fils perdu reconnut le rocker étalé au centre du divan, qu'on appelait Gros Taré dans le milieu des voyous rock'n'roll… Il traînait derrière lui une légende de poignard et de manche de pioche, d'agressions de rues avec d'autres bandes défrayant la chronique de l'époque – les Hell's de Malakoff et ceux de la rue de Lappe… Gros Taré était le fils d'un commissaire de police désespéré par sa progéniture, qu'il avait renoncé avec le temps à sauver des foudres de la loi.”

Il y a l'intrigue, avec sa part de suspense dans les tribulations de ces camés, et la manière de raconter l'histoire. Si l'auteur emprunte peut-être des souvenirs personnels, ce n'est pas avec une nostalgie d'Ancien Combattant de la punk-attitude. Il témoigne d'une époque, à l'aide d'une écriture vive et soignée : “Jackie, instantanément relancée sur des nerfs en vrille, plus la moindre trace de l'égérie lasse de la veille les comblant d'une générosité maternelle avant de sombrer elle-même dans les affres, faillit lui sauter au visage...” Nul besoin de gonfler le nombre de pages, quand l'aventure trouve son rythme et sa tonalité propre en 150 pages. Une précision claire et nette guide la narration. C'est un des atouts qu'on apprécie chez Thierry Marignac.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 05:55

Printemps 1958. Vivant à La Nouvelle-Orléans, Thompson est âgé de trente-quatre ans. Ex-journaliste ayant eu des ennuis avec le maccarthysme, il s'est associé à Larry Kurtz en tant que détectives privés. Après l'avoir initié au métier, Kurtz a disparu de la circulation depuis plusieurs années. Peu de clients pour Thompson, ce qui lui laisse le loisir de flirter par téléphone avec son amie Cordelia, qui habite Tijuana. Un enseignant cubain, Alfredo Jiménez, contacte Thompson à son bureau. Guillermo Melcador, chef du Comité pour la République Cubaine a probablement été arrêté par la police du dictateur Batista. Jorge Jiménez, fils d'Alfredo, assure la direction par intérim du Comité. Son père voudrait à la fois protéger Jorge, et savoir ce qu'est devenu Guillermo. Thompson accepte la mission.

Le détective débarque à La Havane, ville américanisée grâce à l'argent mafieux, et où sont implantés des intérêts économiques étasuniens. Il va loger chez les Jiménez, d'abord sans dévoiler à Jorge son rôle réel. Il fait très rapidement connaissance avec le noyau dur du Comité. Même s'ils sont actifs, telle la séduisante militante Celia, afin que le peuple prenne en main son destin, l'objectif révolutionnaire apparaît encore fort incertain. Valdés et ses soutiens n'adhèrent pas à la propagande marxiste, créant une faction dans leur Comité. Quant à l'action radicale, qui signifie de s'exposer à la répression, ce groupe ne paraît pas le plus aguerri pour ça. Thompson sent que son enquête avance mollement : “Tu as un rythme un brin nonchalant, mais tu ne peux pas marcher plus vite que la Révolution.”

Le détective s'interroge sur Valdés, qui semble être l'amant de Bianca, la sœur du disparu. Il explore clandestinement l'appartement dudit Valdés, sans y dénicher d'indice flagrant. Maria-Rosa et Esteban, vieux couple de militants, le renseignent sur les atermoiements politiques de Valdés, dont ils se méfient. Avec ces deux-là, plus Celia, son amie féministe Jade, et Thompson, le Comité tient tête à Valdés et à ses alliés. Michele, un fêtard qui fait du bizness avec les Américains, reste peu hostile à "la ligne" suivie par Jorge, sans se mouiller tellement. Le détective bénéficie d'un ange gardien, le costaud Pepito, qui refuse de préciser au service de qui il intervient. Il est efficace, pas de doute. Jorge se fâche lorsqu'il comprend que Thompson est détective, et non un sympathisant politique.

Le vieux Rafael García confirme que Valdés pourrait être un espion, au service de Batista ou même de la CIA. Accumuler des faits concordants sans preuve réelle, Thompson admet que ça frise la paranoïa. En juillet, le Comité est toujours en proie aux tensions. “Le temps était venu de nous armer. Il le fallait pour appuyer les rebelles quand ils entreraient à La Havane et pour neutraliser les milices de Batista le jour J.” Entre les consignes du M26 de Castro à la radio, et les batailles victorieuses de ses troupes, les militants sont optimistes autant que prudents. Valdés, fausse piste ? Côté cœur, Thompson peut-il conquérir Celia, d'autant que Cordelia ne sera finalement pas absente des évènements ? Après l'automne, la dictature de Batista commence à vaciller, malgré l'appui de ses amis américains. Janvier 1959 va lancer la Révolution, aussi imparfaite soit-elle…

Nikos Maurice : L'infiltré de La Havane (Éd.de la Différence, 2016)

Il va sans dire que, pour aborder un tel épisode historique, l'auteur s'est parfaitement documenté. Il respecte la chronologie des prémices de la révolution cubaine, la montée en puissance du mouvement autour de Fidel Castro. Sans masquer les dissensions existant parmi les divers courants politiques opposés à Batista et à l'omniprésence américaine. Ni les éventuelles trahisons, communes dans ces situations. Indépendance ou communisme à la Cubaine, l'essentiel reste de changer la donne. Les mafieux blanchissent leur fortune en exploitant des casinos, les groupes étasuniens font de gros profits, une très faible part de la population locale vit correctement, le plus grand nombre étant miséreux et opprimé. En toile de fond, nous est présenté “de l'intérieur” ce combat plein d'incertitudes.

Thompson, détective privé menant une enquête, emprunte quelques caractéristiques de ce type de personnages. Sans en abuser, toutefois. Il est trop jeune (la trentaine) pour se montrer cynique et désabusé. Il applique ce que son ex-associé Kurtz lui enseigna, sans précipitation inutile mais en restant conscient du danger et de l'enjeu. L'ambiance de La Havane en ce temps-là est restituée avec soin, sans lourdeur explicative. On est dans un vrai roman d'aventures, avec ses péripéties, sans qu'on n'oublie jamais le contexte. Ce qui n'empêche pas l'auteur de nous offrir de très beaux moments souriants.

La révolution s'accompagne ici d'un certain humour. En mettant Sherlock Holmes, Hercule Poirot et Karl Marx sur le même plan : “Marx est le plus grand détective de l'économie. La valeur d'une marchandise, c'est comme la malédiction des Baskerville : on la croit surnaturelle, extraordinaire, immuable, elle n'est en fait que l'œuvre de l'homme” selon Alfredo Jiménez. L'attirante Celia expose sa conception singulière des relations sexuelles : “Le sexe, c'est comme les langoustes ? répétai-je stupéfait ─ Oui, assuma Celia avec un sourire de provocation. J'adore les langoustes, mais si je n'en mange pas, je ne vais pas en mourir. Quand il y en a, en revanche, j'en profite tant que je peux.” Quant à Cordelia, dont on aura remarqué l'ironie au cours du récit, gare à sa réaction drôlatique : “Cordelia, les bras croisés, nous considérait d'un air offusqué. ─ Évidemment, les hommes ont des fusils ! Et moi, je me défends comment ? Avec des répliques cinglantes ?”

De la première à la dernière page, chaque scène nous séduit par sa justesse. Cette intrigue de Nikos Maurice est une très belle réussite : comme le détective Thompson, on regrette de quitter Cuba une fois la mission terminée.

Ci-dessous, mes chroniques sur les autres romans noirs de cette collection :

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 08:00

Furio Guerri est marié à Elisa Domini. Le couple a une fillette de six ans, Caterina. Ils habitent une charmante maison en Toscane, à Torre del Poggio, entre Florence et Pise. Furio est commercial pour un gros imprimeur de la région. Son Alfa Roméo de collection, c'est l'un des bonheurs de sa vie. Même si son métier empiète sur la famille, Furio essaie de consacrer du temps à sa fille. Caterina est une passionnée des Chevaliers du zodiaque, c'est de son âge. Plus que jolie, Elisa était la fille la plus convoitée lorsque Furio et elle étaient ensemble au lycée. Il manigança un peu pour entrer dans la famille Domini, faisant partie de la bonne société. Mariano, le frère d'Elisa, n'était-il pas destiné à devenir un prestigieux médecin ? L'objectif de Furio fut bientôt atteint, quand il épousa la belle Elisa.

Dans sa profession, il est efficace. Peut-être pas le meilleur, son collègue quinquagénaire Magnani ayant plus d'expérience que lui, et un secteur d'activité facile. Entre les impayés d'éditeurs homos, et la concurrence des impressions à bas pris de Hong Kong, le métier a ses aléas. Il peut arriver aussi à Furio de commettre des erreurs : ses patrons accentuent la pression sur lui, qui se traite de couillon. Néanmoins, il réagit en s'appuyant sur un gros client, qui rêve de publier son nébuleux polar n'intéressant personne. Il découvre une faille dans l'image de son collègue Magnani, ce qu'il ne tarde pas à exploiter afin de lui piquer son poste et de devenir chef de ventes. Furio est quelqu'un qui réussit toujours à dominer les problèmes professionnels. C'est quand même moins vrai dans son couple.

Avec Elisa, l'équilibre familial commence à mal fonctionner. Parce que son travail trop prenant ne leur permet pas un voyage à Paris, tant souhaité par la petite Caterina ? C'est plutôt que Furio soupçonne Elisa d'infidélité conjugale. En réalité, elle passe pas mal de temps en compagnie de son amie Romina Bianchi. Elisa envisage de travailler avec elle, qui entreprend une campagne politique, encore que son rôle reste imprécis. Initiative qui déplaît fortement à Furio, car elle offre à sa femme une indépendance trop grande à ses yeux. Certes, sa complicité avec sa fille Caterina s'avère renforcée, mais les querelles se multiplient au sein du couple. Sans doute Furio a-t-il sa part de responsabilité, de fautes. Les scènes de ménage se répètent, toujours plus nerveuses.

Cette période de sa vie laissera des séquelles profondes dans l'esprit de Furio. Il est sujet à des cauchemars, où il est question d'une île. Il suit irrégulièrement le traitement médical qui lui est prescrit. Son Alfa Roméo de collection reste un des repères de son existence. Il poursuit seul un but qu'il s'est fixé. Pour y parvenir, il aura besoin de l'enseignante Laura Aletti. L'anonymat d'Internet va lui être utile, également. Heathcliff, le héros du roman "Les Hauts de Hurlevent", lui offre un atout majeur pour aller au bout de ce qu'il a prévu…

Giampaolo Simi : La nuit derrière moi (Sonatine Éd., 2016) ― Coup de cœur ―

Quoi qu'il en dise, Furio Guerri n'est pas un monstre. Grâce à son caractère déterminé, il est arrivé à une certaine réussite sociale. Il nous en raconte les détails, se souvenant du temps où il courtisait sa future femme, ne cachant pas son parcours en entreprise. Entre ce qu'il advient sur le moment et ce qu'il ressent a posteriori, son récit se veut honnête. Il a toujours aimé dominer les situations. Même quand elles se dégradaient au sein de son couple, au point de basculer. Bien que perturbé (“Ne pensez pas à la nuit qui va arriver, pensez à la nuit que vous avez laissé derrière vous” lui conseille son médecin traitant), il a une sorte de mission à accomplir.

Tous les éléments présents dans cette chronique sont exacts. Pourtant, ce roman ne se présente pas ainsi. Sa construction est bien moins linéaire, sans être tarabiscotée. Après une centaine de pages, l'histoire devient même limpide pour les lecteurs, tout en gardant sa forme particulière. Et sa vivacité narrative, car le rythme ne faiblit jamais. Faisant monter la tension, tandis que progressivement on s'attache aux personnages, l'auteur préserve le suspense avec une sacrée maîtrise. Captivant, ce polar de Giampaolo Simi ? C'est peu dire ! Une histoire intense par son sujet, remarquable par sa structure.

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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 05:55

En 1942, Paris est occupé... à mettre en place la Collaboration, à organiser des fêtes réunissant les plus zélés pétainistes et leurs amis hitlériens. Beaucoup d'artistes féminines trouvent un grand charme aux officiers nazis. Ginette Leclerc les accueille volontiers dans son club cabaret, Michèle Alfa sort avec un lieutenant neveu de Goebbels, Viviane Romance, Suzy Delair, Mireille Balin, etc. Danielle Darrieux n'approche les Allemands que pour sauver son mari, Porfirio Rubirosa. Et puis, il y a Arletty, alors âgée de quarante-quatre ans. Elle est éprise de Karl von Sperlich, ce qu'elle assume avec sa gouaille bien connue. Arletty se fiche de s'exposer, elle n'a de comptes à rendre à personne. Elle n'est pas compromise, ne fréquente guère les collabos : elle est amoureuse de cet homme, voilà tout.

Jérôme Dracéna est le fils du policier Louis Dracéna, retraité depuis peu, ex-commissaire de la brigade mondaine. Jérôme suivit ses pas durant deux ans dans la police parisienne. Il y garde des relations, dont son ami Jacques Perrégaux. Mais Jérôme a préféré s'installer en tant que détective privé. Des femmes adultères à traquer pour des clients cocus, des comptables qui ont détourné la caisse, un banquier radin dont l'épouse est gouine, rien de reluisant. Mais il se débrouille assez bien, complétant ses revenus au poker. Son père lui a obtenu un précieux Ausweis, en faisant pression sur un officier allemand. Les amours de Jérôme avec l'artiste Florence Préville, fille de notable pétainiste, baignant elle-même dans ce marigot car proche des Luchaire, sont un peu contrariés depuis quelques temps.

Jérôme est mis en contact avec Arletty, par Louis Dracéna qui l'a bien connue. Arletty a reçu une lettre de menace et un petit cercueil symbolique. Selon le père de Jérôme, il ne s'agit pas d'un sinistre message de la Résistance. Sans doute un vengeance personnelle, qui vise la célèbre Arletty. La comédienne allemande Dita Parlo, ayant subi des hauts et des bas, pourrait en être la cause. Celle-ci fut un temps pensionnaire au One-Two-Two, la maison close sélect de Fabienne Jamet. À l'hôtel Guelma où logea Dita Parlo, Jérôme découvre une enveloppe avec des photos. Prises à Berlin au Club Barok, on y voit la jeune femme, Karl von Sperlich et d'autres personnes, dont la transformiste Crystal. Arletty ayant reçu un autre cercueil, un ami boxeur de Jérôme est chargé de la protéger.

Florence accepte de fournir infos et relations au détective. L'artiste Henri Garat conseille à Jérôme de se méfier de son ex-épouse, Mara, qui figure sur les photos. Il subit plusieurs agressions, est cible de tirs. Surtout, son indic Riton et la barmaid Domino qui auraient pu l'aider, sont bientôt éliminés. Si Jérôme parvient à approcher Crystal au club le Liberty's, puis Dita Parlo chez son amant Lionel de Wiet, cela ne fait qu'épaissir le mystère. Il a récupéré un dossier compromettant, mais Florence est prise en otage pour qu'il l'échange. Jérôme est contraint de rencontrer Henri Lafont, chef de la Gestapo française, avec l'ex-policier Bonny. Aucune sympathie entre eux, mais ils ont peut-être les mêmes adversaires. Dont un ennemi caméléon, que Jérôme espère bien mettre hors d'état de nuire à Arletty et à son amant…

Jean-Pierre de Lucovich : Occupe-toi d'Arletty ! (Éd.10-18, 2016)

Ce roman fut récompensé par le Prix Arsène Lupin 2012. C'est justice, car il nous plonge avec crédibilité dans une période très particulière de notre histoire. Tandis que l'essentiel des Français subissent les restrictions dues à l'Occupation, certains profiteurs créent une nouvelle "classe sociale", celle qui bénéficie outrageusement de la Collaboration. Pour ces combinards-là, prêts à tous les copinages avec les envahisseurs, la présence des troupes hitlériennes est une généreuse manne à exploiter. Dans le monde du spectacle, quelques-uns font preuve de prudence, mais un grand nombre adopte une attitude sans complexe, pas sans ambiguïté.

Chez les artistes féminines, il s'en trouve de détestables, telle l'agressive Ginette Leclerc. Et d'autres auxquelles on a tendance à tout pardonner, comme Léonie Bathiat, autrement dit Arletty. Cinéphile averti, Jérôme Dracéna va côtoyer quelques figures de l'époque, du sympathique Carette jusqu'au monstre cynique de la rue Lauriston, le truand Lafont. Sans oublier l'actrice Dita Parlo, au parcours chaotique. Si d'autres protagonistes sont issus de la fiction, ils illustrent les compromissions, voire les responsabilités criminelles. Florence Préville, par exemple, avec une famille et des amis très impliqués dans le pétainisme, est à la marge entre collabos et gens honnêtes, mais elle sait choisir son camp.

Jérôme Dracéna étant aussi détective, il pourrait faire penser à Nestor Burma, le héros de Léo Malet. Toutefois, hostile aux délateurs vichystes, ce fils de policier est plutôt patriote, alors que Burma revendiquait l'esprit anar. Cet excellent roman d'enquête nous entraîne avec bonheur dans de sombres péripéties. Contrepoint souriant, même la concierge du détective est originaire de Courbevoie, comme Arletty. Et l'aura de cette artiste populaire illumine cette mystérieuse et passionnante affaire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 05:55

Au hameau Les Cabanes, tout apparaît sombre, assez nuiteux, car les journées n'y sont guère éclairées sous un ciel plombé, gris foncé. Ce lieu-dit isolé n'inspire ni tristesse, ni pitié. Il ressemble à un purgatoire, en attente d'une mort définitive. Un lieu trop invisible, ayant déjà disparu, sans charme particulier, pas digne d'être restauré et relancé. Un décor rural, à peine propice à la méditation. Il ne reste rien à transmettre, à prolonger. On y voit une ferme dont l'activité a décru, tandis que le couple vieillissait, s'affaiblissait, s'enterrait ou presque. Virgile a des problèmes de vue, dont il ne fait pas cas. Quelques moutons et des volailles, c'est le peu qu'il a conservé. Virgile doit s'occuper de sa femme Judith, la surveiller au quotidien, car le cerveau de celle-ci ne fonctionne plus. Elle garde un peu de conscience, réalise parfois qu'elle dépérit. Un état de santé sans le moindre espoir.

Et là, une caravane statique, improbable cocon. Celle de Georges, quarante-quatre ans, célibataire. Orphelin, il a été élevé par son oncle Virgile et Judith. Jadis, le grand-père disait de son père Henri : “C'est un chien fou, il est pas comme nous autres. On peut pas lui parler sans qu'il monte sur ses grands chevaux, comme si y avait que lui qui compte en ce bas-monde.” Henri et sa femme sont mort dans un accident. Bien qu'il n'ait jamais eu une âme de paysan, c'est la voie qu'on a tracée à Georges. Trop faible de caractère pour se rebeller, il en éprouve désormais de l'amertume. Pas vraiment de rancœur, mais il est incapable de vivre dans la maison en face de sa caravane, celle de ses parents, quelque peu maudite à ses yeux.

Cette demeure familiale, vide et fermée, Georges n'y pénètre qu'à contrecœur, éprouvant un malaise confinant à la répugnance. À quelques encablures, se trouve une autre bâtisse comparable, celle de la propriété abandonnée des Ores. Quand Virgile parfois s'y recueille, “d'antiques voix montent du sous-sol, traversent les tomettes brisées, et Virgile les entend, comme expulsées d'une matrice asséchée. Des voix auxquelles il refuse de répondre.” Il existe là un lointain et funeste lien avec le passé de la famille de Virgile. Il ne parle jamais d'un autre motif de culpabilité, le "trésor de guerre" de son père et de son ami Martial. Alors mômes, Henri, Virgile et leur voisin Clovis avaient tout vu, mais on ne leur indiqua pas ce qu'il advint de tout ça.

Il y a une autre ancienne ferme, au hameau. Ce fut celle de Clovis, qui traversa de sacrées vicissitudes jusqu'à sa mort, lui aussi. Elle a été rachetée par Karl, la soixantaine. Ancien cheminot et ex-boxeur, il tape encore sur son sac pour s'entraîner. Ce solitaire a été guidé jusqu'ici par le hasard, ou une nécessité d'effacer son passé. Oublier le cynisme de sa mère, entre autres. Karl s'est bricolé une Foi personnelle, avec un Dieu accessible, qui le mettrait à l'abri du monde, des tentations. Ce qui peut l'amener au délire… Nouvelle venue, Cory (Coralie) est la nièce de Judith. Une femme battue, trop longtemps résignée, qui n'a nulle part où aller pour changer de vie. Qui est capable de s'acclimater à ce décor singulier. Elle est hébergée dans la caravane de Georges, où il y a de place. Celui-ci est perplexe, il redoute des désordres à venir. Mais Cory peut aussi être une confidente.

Tandis que de son côté, Karl épie discrètement la jeune femme, un avenir pour Georges et Cory est-il envisageable ? Enfin, il y a ce chasseur qui arpente le Plateau. Il explore cette campagne, cette grotte en partie masquée par des broussailles, s'abrite au milieu de la végétation : “Les animaux sublimés par la traque, ceux qui déjouent un temps sa ruse et finissent toujours par rendre les armes, face à la science du chasseur. Les humains, il les observent habituellement dans la lunette de sa carabine, de loin. Les humains, c'est un autre gibier qu'il n'est pas forcément utile de tuer. Détruire peut suffire. Humilier aussi.” A-t-il surgi d'un autre temps, avec quel objectif ? À l'évidence, la mort plane inéluctablement sur ce hameau…

Franck Bouysse : Plateau (Éd.La Manufacture de Livres, 2016)

Il est probable que chacun traduise ce “Plateau” selon ses propres sentiments, ses valeurs personnelles. On retiendra peut-être le curieux mysticisme de Karl, l'embarras de Georges qui doit accepter une invitée, le sort de cette femme battue, la patience de Virgile face à la dégénérescence mentale de son épouse, sa culpabilité face au passé familial, tel acte ou telle pensée de l'un ou l'autre des protagonistes. Si le décor est beau, remarquable, le contexte est fatalement rude, âpre. L'auteur s'applique à témoigner de cette ambiance, non pas comme dans un huis-clos à ciel ouvert, mais par un ensemble cohérent de destins différents regroupés là. Ultime étape pour les plus âgés, ou éventuel début d'autre chose, quant aux plus jeunes ? Rien n'est certain, ni la fin, ni l'avenir.

Avec ses images bucoliques, la poésie de l'écriture de Franck Bouysse passera peut-être pour des "clichés" aux yeux de ceux qui sont hermétiques à tout regard sur la nature, sur des lieux endormis, ou même sur la vie de tels personnages. Il est vrai que son style comporte une dose de lyrisme, clairement revendiqué. Ce n'est pas si déstabilisant pour le lecteur. À la fois, ça relativise la notion du temps qui s'écoule, ça nuance les frustrations et les aspects dramatiques. La violence, caractéristique chez l'être humain même au milieu de nulle part, n'est pas absente de cette histoire. Cette menace, ce malaise, on les perçoit justement grâce à la narration subtilement équilibrée, ponctuée de lueurs plus optimistes. Un roman noir dans lequel il convient de s'immerger, pour en apprécier toutes les facettes.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 05:55

Alors, que se passa-t-il du côté de Vigàta, en Sicile ? Il y a qu'à Marinella, là où habite le commissaire Salvo Montalbano, s'installèrent depuis cinq mois de nouveaux voisins. Pas tellement le mari, Adriano Lombardo, quarante-cinq ans, vendeur exclusif d'une marque d'informatique. Lui, il est fantomatiquement absent. Sa femme Liliana, la belle brune de trente-cinq ans, est employée dans un magasin de vêtements à Montelusa. Voilà qu'elle a de sérieux tracassins, qu'on lui a saboté le moteur de sa voiture. Peut-être la vengeance d'un malfaisant qui la harcela au "tiliphone" ? Car des amants, Salvo Montalbano est sûr qu'elle en aurait plusieurs. Dont Arturo Tallarita, jeune collègue de travail de Liliana.

Salvo est flatté de véhiculer la jeune femme en panne, oui. Mais il ne se laisse plus trop embobeliner par les séductrices genre femmes fatales. Quand en public Liliana fait comme s'ils étaient intimement proches, quand elle joue sur leur voisinage pour l'exciter avant de l'inviter chez elle, le commissaire a des raisons à la circonspection. Surtout qu'il a trouvé la preuve qu'Arturo la rejoint chez elle la nuit. Tout ça promet un drôle de pastis ! Même jusqu'à des cameramen de la télé qui essaieront de filmer les ébats avortés de Salvo avec Liliana. Pas dupes, avec son fidèle Fazio, ils ont prévu la parade. Puis brusquement, Arturo disparaît, et bientôt Liliana pareillement. Sûrement qu'il y a un rapport direct avec une autre affaire en cours, aussi incompréhensible.

Là, c'est une bombinette qui explosa devant un commerce vide d'une rue peu fréquentée de Vigàta. Pas trop de dégâts, mais ça signifie quoi ? Une pression de la Mafia en rapport avec des habitants de l'immeuble contigu ? On raconte que Tallarita (c'est le père d'Arturo dont la famille habite là, en effet) il accepterait de collaborer avec les Stups pour alléger sa peine de prison. Dans ce cas, pourquoi l'explosion d'une deuxième bombinette devant un autre magasin vide ? Par ailleurs, il y a cet impact de balle sur le siège passager de la voiture de Salvo. Le carrossier qui répare le problème explique que ce n'est pas ce qu'a cru le commissaire. Le projectile fut tiré un précédent soir où il "s'atrouvait" en compagnie de Liliana, avec une arme de précision. Possible qu'elle en eût été la cible.

L'embrouille a-t-elle un lien avec le matériel informatique de Lombardo, le mari, dont on ne sait pas où ils sont, lui et ses appareils ? Salvo a compris depuis le début qu'on cherche à l'éblouir avec un jeu de miroirs : “Une fois, j'ai eu l'occasion de voir un film d'Orson Welles dans lequel il y avait 'ne scène qui se déroule dans une pièce aux murs couverts de miroirs, et on ne comprenait plus où on s'atrouvait, on perdait le sens de l'orientation et on croyait parler à quelqu'un devant soi alors qu'il était derrière. Il me semble qu'avec nous, ils veulent jouer exactement au même jeu, nous emmener dans une pièce aux murs de miroirs… Il faudrait qu'à partir de maintenant, ce soit nous qui prenions l'initiative.”

Quelles "pirsonnes" suspecter, et ce serait pour masquer quoi ? Quand l'agent Catarella annonce qu'on a découvert “un mort en état de cadavre” dans une voiture brûlée, et lorsque les pompiers interviennent à la villa de Liliana, ça sent les méthodes de mafiosi. Pour le commissaire, l'essentiel est qu'on ne le fasse pas passer pour un imbécile. Et qu'à la fin de la conclusion, justice soit faite…

Andrea Camilleri : Jeu de miroirs (Fleuve Éditions, 2016)

Ce résumé personnel parodie quelque peu la tonalité narrative des péripéties traversées par Salvo Montalbano dans cette nouvelle aventure. Car, si l'intrigue est aussi tortueuse et mystérieuse que les précédentes dans la série, Andrea Camilleri "besogne" autant sur le langage. Merci au traducteur de nous offrir ces nuances qui participent à notre plaisir, de conforter ainsi une ambiance qui nous devient familière. Ce qui nous fait sourire quand il s'agit de certaines descriptions, de dialogues ou des approximations de l'agent Catarella.

C'est un peu moins amusant, sans nul doute, lorsqu'est évoqué "l'incaprettato", technique meurtrière de la Mafia. Nous restons dans un véritable roman criminel : malgré l'humour, on ne l'oublie pas. L'irascible docteur Pasquano aura, lui aussi, à exercer son métier de légiste le moment venu. Argumenter, faire l'éloge d'un roman d'Andrea Camilleri ? Ce n'est probablement pas indispensable. Préciser qu'on adhère vite à l'univers du commissaire ? Ce serait également superflu. Dès que l'on a goûté au récit des tribulations savoureuses de Montalbano, on les déguste toujours avec une infinie délectation.

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 05:55

À la frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie, la Tamassee est une rivière sauvage de montagne. Depuis quelques années, elle est protégée par le Wild and Scenic Rivers Act qui limite les activités autour d'elle. L'exploitation forestière ou immobilière ne sont plus guère autorisées. Venu de Floride, c'est Luke Miller qui a réussi à faire classer la Tamassee afin que ce site exceptionnel ne soit plus abîmé. Ce qui provoque sans doute la grogne d'autres habitants du village voisin, mais beaucoup ont admis cette nécessaire protection. Venue pique-niquer en famille sur les berges de la Tamassee, une ado de douze ans s'y est noyée il y a cinq semaines. Joel et les jumeaux Randy et Ronny, les plongeurs locaux, ne sont pas parvenus à dégager le corps de Ruth Kowalsky, coincé sous un rocher à proximité de la chute de Wolf Cliff Falls. Le père de la victime souhaite employer les grands moyens.

Un technicien pense possible de détourner le cours de la rivière, le temps de sortir le corps des eaux, grâce à un barrage amovible. L'opération ne durerait que quelques heures. Le nouveau garde forestier est plus qu'embarrassé par cette solution. Certains habitants sont favorables à l'utilisation d'autres vieilles méthodes, ayant fait leurs preuves. Luke Miller et sa petite amie étudiante plaident l'interdiction de toute intervention humaine. Pour eux, la rivière est une sépulture aussi digne qu'une tombe de cimetière. L'agent immobilier de la région pense que le cas Kowalsky l'aidera à contourner la loi, à obtenir des autorisations de construire. La neutralité de Billy Watson, enraciné ici, qui tient une boutique où les gens du cru font la fête le samedi soir, est relative. Les arguments des uns et des autres, lors des réunions au foyer communal, ne sont pas satisfaisants.

Âgée de vingt-huit ans, Maggie Glenn est photographe pour un journal de Caroline du Sud depuis un an. Plutôt formée à l'écriture, elle a choisi de développer ses talents pour la photo. Elle est originaire de ce comté d'Oconee, où se passe cette affaire. Sa mère est décédée, son intransigeant père est proche de la mort, son frère Ben a quitté la région. Maggie reste en contact avec sa tante Margaret et son cousin Joel, un des plongeurs, ainsi qu'avec son ami d'enfance Billy. Elle quitta le comté sept ans plus tôt, après une relation amoureuse de quelques semaines avec Luke Miller. Son journal décide d'envoyer sur place leur meilleur journaliste, Allen Hemphill. Elle l'accompagnera, autant comme photographe que comme guide, puisqu'elle connaît les coutumes des riverains de la Tamassee.

Du Rwanda au Kosovo, Allen Hemphill a été un baroudeur de l'information. Suite au décès accidentel de sa famille, âgé de trente-neuf ans, il a pris une nouvelle voie. Si Maggie se place un peu du côté des écologistes, malgré ses réticences envers Luke, Allen pense être objectif en évoquant la douleur des parents, et le bien-fondé du barrage provisoire. Maggie va passer une nuit chez son père, mais leurs rapports restent hostiles. Celui-ci résume son point de vue : “Il se trouve toujours quelqu'un pour monter ici nous expliquer comment faire les choses, à commencer par quels arbres on peut abattre jusqu'à savoir si un type a le droit de garer un mobile home sur son terrain. Ils ont jamais l'air de piger qu'on se débrouillait à merveille avant qu'ils débarquent ici avec leurs conseils.”

Lors d'une ultime réunion, toutes les parties plaident leur cause. Si le témoignage de la mère de l'ado apparaît décisif, les officiels ont déjà fait leur choix auparavant. Peu leur importe que bulldozers, spectateurs et médias abîment les abords de Wolf Cliff Falls. Et ils oublient que la Tamassee n'est pas un calme cours d'eau de plaine, mais une tumultueuse rivière de montagne. Malgré la pose d'un barrage provisoire, toute opération de ce type comporte des risques…

Ron Rash : Le chant de la Tamassee (Éd.Seuil, 2016)

Outre l'aspect “respect de la nature” qui motive l'intrigue, ce roman est enrichi par bien d'autres éléments. D'abord, les parcours personnels de Maggie et d'Allen, l'une et l'autre marqués par des épreuves qui sont encore difficiles à surmonter. Si la jeune femme reste attachée à ces lieux, ce n'est pas sans quelques rancœurs, ni sans troubles vis-à-vis de sa famille. Allen est un grand pro du reportage, sans nul doute. Mais, entre émotionnel et intérêts divers, il arrive que la déontologie et l'impartialité soient gommés.

Le comté d'Oconee, autour de la Tamassee (dans la réalité, c'est la rivière Chattooga), qui fut un territoire Cherokee, est au centre de l'histoire avec ses habitants. Des bouseux, des cul-terreux, aux yeux des citadins qui ne respirent pas la même vie. Ou des montagnards fiers de leur contrée, de leurs traditions. Dont les habitudes sont quelque peu contrariées par la protection du paysage. Qui n'ont pas envie de se voir diriger par quiconque, bien sûr. Qui n'ont ni tort, ni raison, mais s'accrochent à ce qui “leur appartient”.

En réalité, l'existence de ces populations est guidée par une forme de spiritualité. Les croyances du peuple Cherokee (qui respectait la rivière) et les rites chrétiens mêlés de superstitions (on masque les miroirs après un deuil) sont ancrés en eux. Au contraire d'une Foi prosélyte, il s'agit de coutumes religieuses adaptées à cet endroit précis, crées au fil du temps par eux-mêmes et pour eux seuls. De même qu'ils prennent régulièrement leurs repas en commun, à l'auberge de Mama Tilson. Parce qu'ils sont voisins et amis, non pas animés d'un pieux esprit clanique, mais telle est la normalité de leurs rapports.

Quant à l'écriture de Ron Rash, elle est remarquable. Les descriptions, les échanges, les caractères, tout ce qu'il raconte (par la voix de Maggie) est pleinement vivant. On ne peut qu'être séduit par son style.

Quoi de mieux qu'un extrait pour le comprendre ?

“Wolf Cliff est un lieu où la nature s'est donnée un mal fou pour que les humains se sentent insignifiants. La falaise elle-même, c'est soixante mètres de granite qui domine la gorge. Une fissure balafre sa face grise tel un fragment d'éclair noir incrusté là. La rivière se resserre et devient plus profonde. Même l'eau qui paraît calme y est rapide et dangereuse. Au milieu de la rivière, cinquante mètres au-dessus de la chute, un hêtre aussi gros qu'un poteau télégraphique repose comme un ponceau en équilibre sur deux rochers de la hauteur d'une meule de foin. Une crue de printemps l'avait déposé là douze ans auparavant.

La chute elle-même coule entre deux blocs espacés de deux mètres cinquante seulement, et se déverse dans un bassin assez vaste et profond pour engloutir une caravane double essieu. Le rocher de gauche s'avance sur l'eau. Un plongeoir parfait, sauf qu'à cet endroit un contre-courant crée un ressaut hydraulique et, derrière, une cavité profonde, cavité où le corps de Ruth Kowalsky était suspendu entre ciel et terre.” [traduction Isabelle Reinharez].

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 05:55

À Notre-Dame-de-Paris, en ce lundi 16 août, la journée précédente a été chargée, avec la procession traditionnelle de l'Assomption. Ce matin, on ne peut que remarquer cette jeune femme en blanc, court vêtue, priant sur le banc de la chapelle de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. On s'aperçoit qu'elle est morte depuis plusieurs heures. Dossier immédiatement confié à la magistrate blonde Claire Kauffmann. “Mignonne, froide comme une lame et raide comme la Justice” dit d'elle le commandant Landard, flic depuis vingt-deux ans. Venu du Quai des Orfèvres, c'est lui qui est chargé de l'enquête. Il est assisté par le jeune lieutenant Gombrowicz. Le légiste leur apprend que le vagin de la victime a été scellé avec la cire d’un cierge. On peut se demander si Mourad, un des surveillants, a bien fait sa dernière ronde avant de boucler la cathédrale. Il certifie que ce fut le cas.

Cette jeune fille excitante fut à l'origine d'un incident, la veille. Elle suivait de trop près la procession de la Vierge, selon un jeune homme blond qui est intervenu, la bousculant avant qu'on le maîtrise. Étant sûr qu'il reviendra vite à Notre-Dame, les flics montent une souricière et ne tardent pas à l'alpaguer alors qu'il vient de se confesser. Il se prénomme Thibault. Claire Kauffmann et Landard tiennent leur coupable. C'est peu dire qu'il idolâtre la Vierge Marie. Une perquisition est menée dans l'étouffante maison de sa mère. La chambre de Thibault est un musée dédié à la Vierge, mais avec des dessins nettement moins chastes. Quand Landard pense avoir défini le scénario plausible du crime, Thibault commet un acte qui ressemble à un aveu. Ce qui devrait clore l'enquête, au grand soulagement des autorités ecclésiastiques.

Disgracié suite à une maladie infantile, souffrant encore le martyre, marqué par la mort de son frère aîné, le père François Kern est compatissant envers les abîmés de la vie. Comme les prisonniers de la centrale de Poissy, dont le lucide Djibril. Mais aussi les égarés qui fréquentent Notre-Dame, où il est en poste chaque été. Il ne croit pas que l'obsessionnel Thibault ait assassiné Luna Hamache, étudiante en licence d'Histoire, si tentante dans sa courte robe blanche. Même si le SDF Kristof s'exprime dans un sabir polonais, le père Kern pense comprendre le message de ce témoin : “Le péché a pénétré entre ces murs. Il n'a pas eu besoin d'entrer par le trou de la serrure. Tout simplement parce qu'il avait la clé.” Il contacte Claire Kauffmann, affirmant que la victime était attendue à Notre-Dame la nuit de sa mort. Est-ce suffisant pour relancer l'affaire ?…

Alexis Ragougneau : La Madone de Notre-Dame (Éd.Points, 2016)

Il serait facile d'imaginer Kern sous les traits de Quasimodo. Esmeralda pourrait être ici incarnée par la substitut Claire Kauffmann, aussi bien que par la victime, la belle Luna. D'autres parallèles avec l'œuvre de Victor Hugo sont possibles. Et Landard serait un cousin de Javert ? Contentons-nous de lire un livre à la fois, celui-ci. Même dans un haut-lieu tel que Notre-Dame-de-Paris, une enquête reste un puzzle à reconstituer. Pour ce faire, il convient de bien observer les personnages, leurs caractères et leurs failles. Il faut avouer qu'au niveau des protagonistes, l'auteur nous a gâtés.

Ainsi, l'affaire serait confiée à une magistrate peu expérimentée et au pire flic de Paris ? Même s'il ne s'agit pas de super-limiers, ce n'est pas si exact et on ne les blâmera pas. Avec son mal-être, le père Kern n'apparaît pas le plus qualifié pour les investigations. L'atout essentiel de ce premier roman d’Alexis Ragougneau, c'est son écriture fluide et même vive. Sans négliger une construction du récit fort bien pensée. Car on verra que certains “seconds rôles” ont également toute leur place. Voilà un nouvel auteur tout-à-fait prometteur, à découvrir maintenant en format poche.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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