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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 05:55

Le département de la Seine-Saint-Denis a mauvaise réputation, en terme de banditisme, de trafics en tous genres, de ses diverses populations d’origine étrangère. Les gangs qui y font la loi finissent par se politiser, en grande partie sous un prétexte religieux. Celui des "93 Panthers" franchit une étape supplémentaire ce 17 octobre, journée qu’ils ont baptisée le "Black friday". Menées par leur leader Alix Malinka, avec "la Marianne au keffieh" Houria, le frère de celle-ci l’autoproclamé général Krimo, et le vétéran Katanga, les troupes de 93 Panthers envahissent les Champs-Élysées. Loin d’une banale manifestation, une opération commando destinée à semer le chaos, avec pillages et barricades. De véritables scènes de guerre, auxquelles les CRS sont impuissants à répliquer. On dénombrera quelques dizaines de morts, plusieurs centaines de blessés, chez les policiers et chez les 93 Panthers.

À l’issue de ce carnage, Alix Malinka adresse aux autorités un message comminatoire : la Seine-Saint-Denis proclame son indépendance, avec La Courneuve pour capitale, et lui-même comme Président. Le discours mêle l’oppression colonialiste à des notions inspirées de la religion musulmane (et de la Bible), promettant de chasser de leur territoire tout représentant de la France. La riposte du maire de Saint-Denis est médiatique : il veut publiquement prouver que tout va bien, que chacun des habitants est heureux, en bonne harmonie. Le reporter noir Harry Mackysall fait partie des journalistes présents. Face à l’image artificiellement propre, il pose au maire des questions dérangeantes. Mais la démonstration officielle va bien vite tourner court, les 93 Panthers ayant un émissaire insoupçonnable dans la foule. L’état d’urgence ne suffit certainement pas à contrer ces "indépendantistes".

Chef de la sécurité intérieure, Bernard Bawer suit de près les événements. Il possédait un atout, tenant prisonnière Rokiya, l’égérie du gang de banlieue, dans un lieu aussi secret qu’inattendu. Ça ne suffit visiblement pas à juguler la croisade terroriste d’Alix Malinka et de sa bande. D’autant que Bawer devine des intérêts financiers derrière l’affaire. D’autres veulent profiter des troubles pour afficher leur "patriotisme". Le groupe Vendée 93 entend pratiquer désormais un catholicisme de combat, au nom des valeurs les plus passéistes de la France. Ces comploteurs organisent à leur tour une action commando, l’objectif étant une cérémonie à la mairie d’Angers. Un carnage s’annonce, là encore. Outre le préfet et le RAID, un policier chevronné est chargé – sur ordre de Bawer – de gagner du temps. Lutter contre deux ennemis à la fois, au même moment, ça ne déstabilise pas vraiment Bawer…

Jilali Hamham : 93 Panthers (Éd.Rivages, 2017)

Carré dans son fauteuil en cuir, Bernard Bawer, alias "le Diable borgne" contemplait les bulletins d’informations des chaînes françaises et étrangères. Homme mesuré, sans femme ni enfant, fuyant la lumière et cherchant toujours les replis du système, il n’avait pas de titre précis et pourtant, il détenait plus de pouvoir que n’en auraient jamais l’hémicycle et les cabinets ministériels réunis. La crainte plutôt que le respect, tel était l’adage qui avait inspiré sa carrière […] Le chef de la sécurité intérieure l’observa de son regard borgne. Une vie passée à promener ses yeux sur les champs de bataille lui ait alloué un œil de verre. Il passa ses mains sur ses cheveux noir corbeau qui entouraient son crâne dégarni…

Le socle fondamental de la Constitution française mérite d’être rappelé : “La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances…” D’une totale limpidité, ce principe est fréquemment bafoué par des idéologies visant à diviser la population, à nier les valeurs de notre démocratie. Se servir d’une religion pour imposer sa vision du monde, jusqu’à utiliser la violence meurtrière, ce n’est pas tolérable dans notre société. Semer le désordre au nom d’un ultra-nationalisme identitaire excluant avec brutalité les opinions modérées, ce n’est pas acceptable non plus. Aussi imparfait soit-il, notre fonctionnement est dû à cet équilibre social édicté par la Constitution.

Si ce roman fait la part belle à l’action, imaginant une situation de crise apocalyptique, son but est évidemment de témoigner sur certains aspects de notre époque. Comme pour se légitimer, toute une branche du banditisme a glissé vers un islamisme destiné à fédérer les musulmans de France, c’est exact. En créant des institutions spécifiques superficielles, nos autorités se sont trompées, c’est vrai. À l’opposé, les théories fumeuses d’un retour a un passé prétendument idyllique, et autres foutaises noircissant les réalités, n’ont-elles pas pour but d’affaiblir également notre pays ? Par ailleurs, si notre sécurité est assurée "au mieux possible", quelle est la part de manipulation dans tout ça ? Telles sont quelques-unes des questions soulevées en substance dans cette fiction.

On note une belle souplesse d’écriture de la part de Jilali Hamham, qui fait preuve d’une culture certaine, avec un regard se voulant lucide et même parfois enjoué. S’agissant d’illustrer une forme de guerre, avec ses combats et ses victimes, la tonalité du récit reste plutôt sombre. On espère un avenir plus optimiste et positif que celui qu’il suggère ici.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 05:55

À Glasgow, l’automne 1946 annonce un hiver très froid. Aujourd’hui journaliste, Douglas Brodie fut policier avant la guerre, puis il participa activement aux combats en tant que major. À la fin du conflit, il interrogea nombre de criminels nazis. Désormais, il habite chez l’avocate Samantha Campbell. Les traumatismes qu’ils ont tous deux subis les empêchent de former un véritable couple. Brodie est informé par son ami juif Isaac Feldmann d’une épidémie de cambriolages visant sa communauté. Glasgow compte alors douze mille Juifs parmi sa population. Brodie est engagé par un groupe de commerçants, emploi subsidiaire qui sera bien rémunéré. Il s’agit principalement de vols de bijoux, commis le samedi, jour du Shabbat, par un faux employé du gaz.

Brodie ne tarde pas à repérer le prêteur sur gages qui écoule ces bijoux, ce qui le met sur la piste du cambrioleur. La joaillière juive qui était chargée de retravailler ces pièces témoigne à son tour. Entre-temps, le voleur trop téméraire a été supprimé par une de ses victimes potentielles. Galdakis, un Lituanien juif, est un enragé sans remord quant à son acte de légitime défense. Peut-être a-t-il des choses à cacher, estime Brodie. Il y a bientôt quatre morts dans cette affaire. Le butin ayant été récupéré, c’est la fin d’une mission bien payée pour Brodie. L’avocate Samantha Campbell est partie pour Hambourg, où vont se tenir les procès de criminels nazis. En particulier, ceux des SS opérant dans les camps de Ravensbrück et Treblinka. Hélas, certains ont pu disparaître dès la fin de la guerre.

Par un informateur juif marxiste, Brodie apprend qu’existerait une filière d’exfiltration de dignitaires nazis via l’Écosse. Par ailleurs, il est "invité" par les services secrets du MI5 à participer aux procès de Hambourg, dont il a rédigé une partie des dossiers préliminaires. On donne à Brodie le grade de lieutenant-colonel, avant qu’il rejoigne Samantha et ses collègues avocats en Allemagne. Là-bas, il reprend des interrogatoires de prisonniers SS et de rescapés des camps, examinant l’organisation de Ravensbrück. Des nazis ont récupéré de l’or, ce qui les a ensuite aidés dans leur cavale. Si Brodie met à jour un réseau d’exfiltration entre Cuxhaven et Édimbourg, faisant un prisonnier qui finira par parler, cette initiative cause un mort, ce qui risque de perturber encore davantage l’Écossais.

En ce premier trimestre 1947, après la fin des procès, Samantha et Brodie sont de retour à Glasgow. Pour le MI5, pas question de reprendre la vie civile, il reste un officier actif. Car sept fuyards nazis sont probablement sur le territoire écossais, sans compter l’agent local qui les protègent. Grâce à Isaac et à ses amis, Brodie dirige un groupe d’une vingtaine de volontaires juifs (dont une femme) pour explorer les quartiers de Glasgow en quête des fugitifs. Il est bientôt rejoint par son ami Danny McRae, ex-policier comme lui, qui traversa bien des épreuves durant la guerre, également. Capturer les nazis en fuite, pas simple s’ils bénéficient de fortes protections…

Gordon Ferris : La filière écossaise (Éd.Seuil, 2017)

— Une "route des rats", des "gros poissons"… Ces métaphores animalières sont un peu confuses. Tu crois vraiment qu’un réseau d’exfiltration de nazis est implanté ici ? À Glasgow !
— Et pourquoi pas ? Certains devaient avoir planifié leur cavale depuis longtemps. L’Allemagne a perdu la guerre dès sa défaite sur le front de l’Est, en 43, même si Hitler n’a jamais voulu l’admettre. Il a préféré brûler la maison de fond en comble. Mais toutes les ordures de sa clique n’étaient pas prêtes à descendre avec lui dans son dernier bunker. Il y en a qui ont dû mettre un pactole de côté et se ménager une sortie de secours.

Troisième aventure pour Douglas Brodie, indépendante des précédentes, après “La cabane des pendus” et “Les justiciers de Glasgow”. Et encore un roman noir de qualité supérieure, on peut l’affirmer sans crainte. Tourmenté par son récent vécu – ce qui l’inciterait à s’enivrer quotidiennement, mais il résiste autant qu’il peut – le héros ne traverse pas avec aisance et sans conséquences les sombres faits auxquels il est confronté. Cet Écossais reste en lutte contre le Mal, qu’il s’agisse d’une série de vols plus compliquée qu’il y paraît, ou de pourchasser des criminels nazis. C’est un témoin de son temps, depuis les horreurs de la guerre jusqu’à cette période incertaine qui s’ensuit, éprouvante pour les populations qui attendent des jours meilleurs. Un témoin, qui n’a pas l’intention de rester inactif.

Sans doute est-il bon d’ajouter un mot sur le contexte évoqué. Beaucoup de Juifs se sont réfugiés au Royaume-Uni, à cause de l’hitlérisme d’avant-guerre ou après le conflit. Dans le même temps, l’armée britannique est chargée du maintien de l’ordre en Palestine. Ces terres sont déjà espérées par les Juifs afin d’y bâtir l’état d’Israël. Les sionistes radicaux emploient la manière forte, la diplomatie étant lente à intervenir en faveur de leur peuple. Ceux de la génération d’Isaac Feldmann, ami de Brodie, sont plus raisonnables, mais cela créée une situation d’une lourde complexité.

Le thème de l’intrigue, c’est avant tout le cas des nazis tentant d’échapper au sort qu’ils méritent. L’auteur montre avec finesse tout ce qui en fait une période trouble, non dénuée d’une duplicité malsaine. Remarquable roman où l’action va de pair avec un puissant aspect historique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 05:55

Ce roman a été récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière 2015. Ceux qui ont suivi depuis quelques années l’œuvre de Joseph Incardona n’ont pas été tellement surpris par cette consécration. Heureux que cette prestigieuse distinction lui soit attribué, c’est certain. Car c’est un écrivain qui ne se contente pas d’exploiter de noirs sujets, d’aborder des thématiques souvent sombres. On retient en priorité son écriture, ce titre montrant à que point elle peut s’avérer puissante, percutante. Électrochoc qui va troubler une partie des lecteurs, en effet. Perfectionniste, Joseph Incardona peut ainsi revendiquer son propre style, sa tonalité.

Dans son roman “Autoroute” (1977, Rivages/Noir n°165), Michel Lebrun nous montra déjà quel enfer pouvait devenir ces grands axes routiers. Incardona nous invite à revisiter la question. Autour de ce qui, dans la fiction comme dans la vraie vie, attire un mélange de sentiments, l'enlèvement d'enfants. Avec sa dose de curiosité : “Pierre se faufile jusqu'au bar. Derrière lui, d'autres gens affluent. Les curieux. Ceux qui passent par là et ont su par la radio que c'est à l'aire des Lilas que se trouve le "spot". Au cœur de l'événement. Le centre du monde. Surfer sur le pli de la vague. L'attrait du morbide. Peut-être quelques bonnes âmes parmi eux. Des sincères, des généreux, des Mère Térésa. Ou alors ni l'un, ni l'autre. Une exception. Un exalté…”

Un polar métaphysique, dans le sens où il interroge sur les comportements humains, sur les réactions en lien ou sans rapport avec un drame ? Sans doute, oui. Si le récit apparaît saccadé, c'est en partie pour extérioriser ce que chacun des protagonistes garde en soi-même. Ce qui se transformerait en hurlements, dans certains cas, si nous n'étions pas civilisés. Telle semble être l'ambition de l'auteur, montrer une noirceur intime. Nous connaissons le criminel, mais saurons-nous discerner son état d'esprit ? En suivant Pierre dans ses investigations, ou la gendarme Julie Martinez, plus quelques autres personnages, comprendrons-nous les tourments qui les agitent ? Tout cela dans un décor contradictoire, vivant et artificiel. Loin du simple cas de kidnapping, une intrigue singulière…

Joseph Incardona : Derrière les panneaux il y a des hommes (Pocket, 2017)

Le regard de Pierre se pose sur les deux gendarmes que le grouillement de personnes semble agacer. L’attroupement se fend d’un passage au fur et à mesure qu’ils traversent la cafétéria. Une femme et un homme. Ils passent si près de lui qu’il peut sentir leur odeur de sueur mélangée à un léger parfum, déodorant, eau de Cologne. Leurs insignes disent capitaine et lieutenant. Trois et deux bandes sur les épaulettes. Il a eu le temps d’apprendre. Il entend la femme appeler son collègue "Gaspard".
Gaspard, putain.
Pierre les suit, voit les fesses musclées et le bassin un peu trop large du capitaine, ses jambes épaisses qu’il devine solides sous le treillis. La crosse du pistolet dépasse du baudrier, côté gauche de sa hanche. Juste le flingue et le téléphone portable. Rien d’autre du fatras habituel qu’ils trimballent à leur ceinture. Un minimaliste.

Une autoroute longue de quelques dizaines de kilomètres, dans le Sud-Ouest de la France. Un axe routier avec son bitume, son béton, ses ponts appelés “ouvrages d'art”, ses aires de repos et ses aires de service, ses restaurants, ses parkings. Ce ne sont pas seulement des milliers de véhicules qui transitent par l'autoroute, ce sont des quantités de personnes qui passent ou qui y sont employées. Malgré tout, un ressenti d'anonymat, où des drames se produisent quelquefois, en plus des accidents de la circulation. Des gens disparaissent, des jeunes filles. Comme Catherine Mangin, en septembre dernier. Comme Lucie Castan, en janvier. Comme aujourd'hui, en ce week-end du 15 août, la petite Marie Mercier, âgée de douze ans, qui s'était éloignée de ses parents ayant une discussion d'adultes.

Pierre Castan, la cinquantaine, a été médecin légiste pendant dix-sept ans. Si la mort de sa fille est probable, ça ne lui fait pas peur. Voilà plusieurs mois qu'il erre, d'aire en aire, allant et venant sur ce ruban bitumé, à la recherche d'un indice, du prédateur. Pendant ce temps, son épouse Ingrid se morfond chez elle, confinée dans la solitude, mélangeant une flopée de sentiments. Pierre observe ceux qui passent, ceux qui restent. Une pute trans telle que Lola, car le sexe a toute sa place autour de l'autoroute. Une femme étrange, Tía Sonora, plus ou moins devineresse. Des tas de couples tous différents, bien sûr, dont un voyageant en side-car. Les gens qu'il remarque le moins, c'est le personnel de restaurants, évidemment. Il croit davantage en son instinct que dans un soutien psychologique.

Alerte-enlèvement pour Marie Mercier. C'est la capitaine de gendarmerie Julie Martinez qui est chargée de l'enquête. Avec son collègue Thierry Gaspard. Les parents, Sylvie et Marc Mercier, ils sont déboussolés, ils culpabilisent à mort. Déjà que leur couple battait de l'aile. Le duo de gendarmes n'obtient que peu de collaboration de Gérard Lucino, le directeur des restaurants de l'autoroute. Il a d'autres chats à fouetter, un peu de coulage dans le stock, et surtout un chiffre d'affaire en berne. Il y a un moment où Lucino risque de réaliser qu'il n'est qu'un rouage, pas à la hauteur, qui ferait aussi bien de foutre le camp. Les vidéos de surveillance, ça n'aidera pas vraiment les deux gendarmes. Il s'aperçoivent qu'il y a des caméras factices, et des angles morts permettant au ravisseur de sévir impunément.

Tandis que le journaliste Chacal bénit ce fait divers, la gendarme Julie Martinez fatigue de ne pas venir à bout de l'enquête. Quelqu'un qui connaît les leurres des caméras, c'est qu'il travaille ici, mais qui ? Pierre poursuit sa traque d'indices, sous la chaleur, et malgré une grève créant des embouteillages…

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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 05:55

Ça devait arriver un jour : les pouvoirs religieux dominent désormais la quasi-totalité du monde. Sous la pression des états les plus puissants, des gouvernements théocratiques se sont installés dans la plupart des pays. La foi est devenue obligatoire, la religion est la norme imposée. Interdiction de s’afficher païens ou athées, les hérétiques sont traqués, maltraités, enfermés dans des camps d’inoculation de la foi, jusqu’à leur repentir. Il n’y a plus de citoyens, seulement des "fidèles". À condition qu’ils ne soient ni homosexuels, ni divorcés, ni famille monoparentale, etc. Le sort des femmes, en particulier, régresse sous la houlette des autorités religieuses. Ceux qui restent réfractaires n’ont, provisoirement, d’autre choix que de fuir vers des territoires pas encore touchés par ces dictatures.

Âgé de trente-huit ans, Boris P. était journaliste, s’attachant à traiter des sujets sensibles. S’il fut un temps protégé par la police, en la personne de la lieutenante Gladys Le Querrec, Boris est maintenant un "gêneur". Un évêque omnipotent a mis sa tête à prix. Depuis des décès suspects dans son entourage, Boris restait sur le qui-vive. Muni de fausses pièces d’identité, sous l’aspect d’un pasteur, il fuit en train vers le Sud. À cette occasion, il fait la connaissance de la jeune Anissa. Venue de Bruxelles, elle est enceinte de presque sept mois. Une fille-mère, ça entre dans la catégorie des gens à persécuter, aujourd’hui. Grâce à sa légitimité apparente, la faisant passer pour son épouse, Boris réussit à la protéger. Le couple s’arrête à Avignon, où l’ex-journaliste peut espérer un répit chez une amie.

À trente-cinq ans, Soledad Ruiz y Garzón est styliste, habitant Avignon. Complices depuis l’enfance, Boris et elle ne sont jamais parvenus à former un couple ensemble. Si elle n’est pas enchantée par l’irruption de son ami et d’Anissa, elle les accueille et aide la jeune femme enceinte à ressembler aux faux-papiers que possède Boris. Gladys Le Querrec a bien compris que l’Évêque userait de son autorité pour la rétrograder dans son métier. La policière réussit à alerter Boris : son supérieur ne va pas tarder à l’arrêter. Le fuyard se débarrasse de ce flic, entraînant Soledad et Anissa dans des conséquences incertaines. Ils braquent un commerçant et volent une voiture, avec son conducteur qui a des allures de vieux gangster. Ce Pablo semble être plutôt un mythomane qu’un aventurier dangereux.

Le quatuor se dirige vers l’Espagne. Mais Barcelone n’est qu’une étape vers Lisbonne. Si Gladys Le Querrec rejoint le Portugal, ce n’est pas tant pour rattraper Boris afin de le ramener en France. Toutefois, l’Évêque a par ailleurs engagé Abdelmalek Chaambi, tueur cynique ayant pour mission d’abattre Boris et ses amis. Certes, le quatuor a trouvé un refuge précaire où loger à Lisbonne, et peut se ravitailler chez le nommé Brahim. Mais la menace devient de plus en plus évidente autour d’eux…

Tito Topin : L’exil des mécréants (Éd.La Manufacture de Livres, 2017)

Le policier en uniforme porta la main à sa hanche, empauma la crosse d’un gros calibre. Boris fut le plus rapide. Ses réflexes jouèrent sans besoin de les commander. La déflagration le surprit. Avec le recul, l’arme manqua de lui échapper. Dans la panique, il ne vit pas le policier projeté en arrière, son corps faisant un arc de cercle en l’air avant de s’abattre sur les marches, un geyser de sang jaillissant le la cuisse, fémorale ouverte.
Merrilloux n’eut pas le temps de réagir. Un projectile le traversa de part en part, entamant au passage le foie, la vésicule, l’estomac, le côlon et le pancréas, et faisant voler en éclats la statue en plâtre polychrome d’une Madone tenant le petit Jésus dans ses bras. Détachée, la tête de l’enfant frappa Boris à l’épaule, rebondit, se fracassa dans l’escalier.

Même si c’est un roman, le postulat fictionnel interroge. Une union internationale plaçant les principales croyances à la tête des États ? Situation présentée comme une solution pour éviter toute guerre au nom d’un Dieu ? Une perspective qui ne réjouit pas du tout, rappelant la meurtrière Inquisition. Des convictions personnelles, aussi respectables soient-elles, quelle que soit la religion, ne peuvent servir d’idéaux collectifs dans les pays laïcs. La France brade parfois le principe, laissant les appartenances religieuses interférer dans l’espace public. Demain, aurons-nous encore le droit de conserver notre libre-arbitre envers toute croyance ? Certes, il serait paranoïaque de s’en inquiéter dans l’immédiat. Mais en une époque où tant de choses basculent brusquement, sait-on jamais ?

La réputation de Tito Topin, écrivain chevronné, n’est plus à faire. Avec ces personnages en fuite, il a choisi une trame scénaristique où "tout peut arriver". C’est donc la promesse (tenue) de multiples péripéties sur fond de danger. Pour que le lecteur adhère, se sente en phase avec les protagonistes, il ne faut pas omettre la part psychologique des héros. Telle la relation contrariée entre Boris et Soledad ou, à l’opposé, le caractère tyrannique de cet évêque, par exemple. Si le récit nous donne des traces d’humour, il est assez grinçant, au-delà de la simple ironie. Logique, dans cette ambiance malsaine due à un totalitarisme grandissant. En moins de deux cent pages, un auteur inspiré tel que Tito Topin est capable de nous entraîner dans un roman vif, solide, absolument convaincant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 05:55

Pénélope Cissé est lieutenante de police en poste à Sète. Forte tête, elle s’entend quand même très bien avec le commandant Garamont, son supérieur. Elle revient du Sénégal, son pays d’origine, où elle est allée cherchée sa fille, qui passera ses vacances à Sète. La petite Lisa-Fatouh est âgée de onze ans et demi, et possède un esprit vif. Pour s’occuper d’elle, Pénélope peut compter sur Luigi, son ami bouquiniste. D’autant que Lisa fait preuve d’un grand intérêt pour les livres, et adopte bientôt cet Oncle Luigi. Celui-lui sera heureux de lui faire découvrir des quartiers typiques, tel celui de la Pointe, ou l’Étang de Thau avec ses exploitations ostréicoles. Car Pénélope doit retourner dès à présent au commissariat.

La présence d’un duo de "consultants", avec mission de perfectionner le fonctionnement de la police, a été imposée à Garamont. Les méthodes managériales de ces gugusses vêtus de gris n’augure rien de bon. Pénélope essaiera de les garder à distance. L’actualité de la région sétoise, c’est la maladie qui menace l’ostréiculture de l’Étang de Thau, ainsi que des vols de stocks d’huîtres. C’est aussi la disparition de trois habitants du quartier de la Pointe : Armand, Jocelyn et Louis. Guère reluisants, ces trois-là. Patron de bar, Armand est connu pour ses violences envers son épouse, qu’il prostitue, et sa fille Sandra, âgée de dix-neuf ans. Si Jocelyn possède des exploitations d’huîtres, il est surtout réputé comme combinard et magouilleur. Quant à Louis, c’est un petit truand sans envergure.

Pénélope l’ignore, mais celui qu’il faudrait interroger, c’est Jojo, un simplet de la Pointe. Il n’est que l’exécutant, au service d’une sorte d’énigmatique gourou, le Moustro. Il veille sur le trio de prisonniers mais, suivant les ordres, pourrait passer à des actes criminels. C’est dans le quartier de la Pointe que Pénélope doit mener l’enquête. Elle y rencontre une des figures locales, l’octogénaire Marceline Dangelo. Malgré son âge, celle-ci reste l’éternelle rebelle qu’elle est depuis des décennies. Parfaitement informée sur tous les sujets, Marceline se montre accusatrice, estimant que "des nuisibles" cherchent à semer le chaos dans ce paisible quartier de Sète. Quand une horde de chats enragés s’attaquent aux touristes et aux habitants, Pénélope se dit que la vieille dame a peut-être raison de s’insurger.

Dans le contexte terroriste régnant en France, on peut envisager une opération de type empoisonnement massif, qui aurait Sète comme base arrière. Néanmoins, les disparus ne peuvent être concernés dans pareil cas. Lorsqu’on repêche le premier du trio dans la lagune, il ne faut pas trop vite accorder le permis d’inhumer : des analyses vont s’avérer révélatrices d’une piste sérieuse. Les deux "consultants" sont mis à contribution, afin de vérifier si quelque secte ne se cacherait pas parmi les associations sétoises. Un policier retraité émérite rappelle à Pénélope une vieille affaire mystérieuse qui ressemble un peu à celle en cours. L’enquête avance, mais faudra-t-il dévoiler la vérité ?…

Martine Nougué : Le vrai du faux et même pire (Éd.du Caïman, 2017)

Le quai encore si calme quelques instants auparavant était devenu un champ de bataille en proie à la furie : des chats, des dizaines de chats agressifs sautaient des toits alentour. Ils se ruaient sur les consommateurs, griffant et mordant les visages, semant la terreur parmi les gens tétanisés par la soudaine attaque. Il en sortait de partout, des toits, des ruelles, des barques amarrées, et tous se jetaient en crachant sur la petite foule, bondissant sur les gens qu’ils lacéraient, de plus en plus excités par le sang des premières blessures […] La terrasse n’était plus qu’une clameur terrorisée s’élevant au milieu des tables renversées par les fuyards et des verres brisés qui jonchaient le quai.

Le premier titre de Martine Nougué, “Les Belges reconnaissants” (Éd.du Caïman, 2015), laissait présager que cette auteure possédait un bon potentiel. Ce polar ne manquait pas de qualités, respectueux d’une tradition un peu lisse mais loin d’être déplaisante. Cette fois, avec “Le vrai du faux et même pire”, on ne peut que s’avouer enthousiaste. Elle nous présente une intrigue très bien structurée, avec une narration parfaitement maîtrisée. Au-delà de l’enquête criminelle proprement-dite, on croise toute une galerie de personnages dont les portraits apparaissent fort justes. C’est évidemment le cas autour de Pénélope, avec sa fille Lisa, Luigi et le policier Garamont, les plus proches de la fougueuse héroïne. Agréables ou plus antipathiques, les autres protagonistes sont également crédibles.

Grâce, en particulier, à la petite Lisa et aux experts en management, le récit nous offre des séquences souriantes. L’ambiance d’un quartier ancestral méditerranéen participe au charme de l’histoire, bien sûr. Une balade au pays natal de Georges Brassens ne peut que nous séduire. C’est aussi l’occasion d’évoquer une activité locale, l’ostréiculture de l’Étang de Thau. Et, pour l’anecdote, de différencier l’huître triploïde de celle obtenue par captage, procédé plus naturel correspondant au rythme biologique de l’huître. Si les trois victimes ne sont que du menu fretin de la délinquance, le scénario inclut les actuels risques terroristes et autres opérations secrètes. Il ne reste plus à Pénélope qu’à démêler tout cela. Avec ses péripéties et une part d’humour, voilà un excellent roman d’enquête !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 05:55

Lise Lartéguy est une policière de la BRB, en poste au Bastion, le nouveau QG de la police, dans le quartier des Batignolles. Cette motarde brune âgée de vingt-huit ans habite près du canal Saint-Martin. Sportive et efficace dans son métier, Lise s’inscrit dans une lignée familiale de militaires, de gendarmes, de flics. Son défunt père Paul fut un des grands noms de la hiérarchie policière. Boisfeuras, actuel patron du Bastion, n’est autre que le parrain de Lise. Camille Lartéguy, son frère, est capitaine de gendarmerie, promis à un bel avenir. Il subsiste pour elle un problème conflictuel avec sa mère Maria, d’origine espagnole, qui est hospitalisée pour de longs soins. Souvenirs sans doute de l’enfance et de la jeunesse chaotique de sa fille. Car Lise est sujette à de sévères crises psychologiques.

Aujourd’hui, elle parvient tant soit peu à contrôler ses pulsions violentes. Les conseils de son père pour affermir son caractère face au Mal qui l’habite lui ont servi. Du moins, la plupart du temps, elle sait freiner sa rage. Néanmoins, quand il s’agit de pourchasser des truands ou de traquer (à titre personnel) des malfaisants ayant échappé à la Justice, Lise laisse s’exprimer ses accès de violence. Se calmer en se défoulant contre des pourris, un bon remède, et pour le reste, Lise se maîtrise. Cette nuit-là, elle rejoint son frère Camille sur une opération-radar de la gendarmerie. De puissants véhicules sont bientôt repérés, pour ce qui ressemble à un go-fast. Lorsque ces voitures sont interceptées, ça tourne très vite à une scène guerrière. Camille est gravement blessé ; les malfaiteurs s’enfuient.

Lise est sûre d’avoir aperçue une jeune fille otage dans un des véhicules. Son enquête s’oriente sur des cas de personnes disparues que l’on a retrouvées vidées de leur sang. Le policier Laugier, d’un autre service, collabore avec elle autour de cette piste. Au Bastion, tous sont mobilisés, certains s’intéressant à un camion d’armes de guerre qui fut volé en Ukraine. Avec ses collègues, Lise explore les cités de banlieue où fleurissent de nombreux trafics. Mettant la pression sur un jeune Black, elle obtient un nom : Lino Franchi, membre d’une bande de braqueurs corses. C’est quand elle déniche une propriété appartenant à la S.A.Numilex, que son enquête progresse à grands pas. Cette société masque les activités de Cyril Affanasiev, un milliardaire russe mafieux au passé extrêmement chargé.

Il s’agit d’un suspect quasiment intouchable. Mais Lise estime qu’existe un lien entre lui et des truands corses. Sous le pseudonyme de "la Foudre", elle approche cette bande. Lise n’a pas de difficulté à démontrer qu’elle peut intégrer le gang des frères Paoli. En inspirant confiance au baroudeur qui dirige les braquages pour eux, la violence contenue de Lise peut se libérer. Sans qu’elle oublie quelle est sa cible, le Russe. Mais l’initiative peut être dangereuse pour l’entourage de la policière, autant que pour elle-même…

Jacques-Olivier Bosco : Brutale (Éd.Robert Laffont, 2017)

Elle le saisit par le col pour le plaquer contre le mur. Il lui suffirait de le tirer d’un coup vers elle et de le repousser de toutes ses forces pour que son crâne explose. Alors elle lui serrait le cou, elle serrait pour se retenir. Marcus commença à devenir rouge, il était en train d’étouffer. Lise vida ses poumons et le relâcha. Il tomba le long du muret, elle lui balança des coups de botte dans les côtes.
— Dégage ! Dégage, je te dis !
Le garçon rampa pour se redresser et, sans jeter un coup d’œil en arrière, pris ses jambes à son cou. Lise resta un moment à recouvrer son souffle. Son pied balaya le sol pour envoyer les sachets de dope dans la grille d’égout, alors que ses yeux fixaient sa main qui tremblait. Il y avait toujours la seringue et le paquet de coke. Elle les glissa dans la poche de son pantalon et quitta la venelle.

Dès le début, Jacques-Olivier Bosco affiche la couleur : vous adorez les romans d’action, vous allez en avoir ! Vous appréciez les histoires rythmées par des courses-poursuites, de la bagarre et des échanges de tirs nourris ; c’est ce qu’il vous offre. Vous voulez pénétrer dans l’univers du banditisme, avec ses personnages hauts en couleur typés traditionnels et d’autres plus féroces et cruels encore ; il va vous en présenter une sacrée brochette. Avec pour illustration musicale, quelques références très rock, puisque l’ambiance s’y prête. Il ne reste plus qu’à suivre le tempo vif des péripéties qui s’enchaînent sans temps mort. La narration est plus que "visuelle", on pourrait dire : cinématographique. Les pétarades, vous les entendez claquer tandis que vous observer les scènes détaillées.

Toutefois, JOB n’ignore pas qu’un scénario vraiment solide ne repose pas uniquement sur de tels moments, aussi excitants soient-ils. Au centre, il est nécessaire d’avoir un héros digne de ce nom. En l’occurrence, c’est une héroïne qui mène la danse. Pas la première flic perturbée de la littérature polar, c’est certain. Pourtant, celle-là est gratinée, car c’est une sorte de malédiction qui explique sa psychologie particulière, sa brutalité. “La police, pourquoi pas. Mais vous l’avez placée dans un service où des officiers armés fréquentent les criminels les plus violents de France ! C’est comme filer un bidon d’essence et un briquet à un pyromane qui se trouverait dans une grange remplie d’explosifs. — Justement, ces défauts sont aussi des qualités, elle n’a pas peur d’aller au charbon...” Le manque d’équilibre comportemental peut s’avérer un atout favorable dans le cas de Lise.

Une fonceuse, à tous points de vue. Audacieuse, elle ne manque ni de témérité, ni de capacité de réflexion. Son portrait est plus nuancé, au final, car sa sphère privée reste son point faible. C’est toute cette complexité personnelle qui la rend attachante à nos yeux. À chacun de ses romans, Jacques-Olivier Bosco développe des aventures effrénées, afin d’aller toujours plus loin et plus fort dans le suspense et l’action. Avec “Brutale”, une fois de plus, il confirme son talent d’auteur de polars trépidants.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 05:55

Les sorties en format poche permettent de revenir sur des livres qui, peut-être, ont moins attiré l’attention des lecteurs à l’origine. Après d’excellents échos médiatiques, “Low Down” d’Amy Jo Albany mérite de conquérir un large public par une édition en poche. Quant à “La nuit derrière moi” de Giampaolo Simi, le Coup de Coeur attribué par Action-Suspense ne devait rien à la complaisance : c’est un grand polar.

 

Amy Jo Albany : Low Down (Éd.10-18)

Le pianiste Joe Albany a sûrement disparu depuis longtemps de la mémoire des amateurs de jazz. Car s'il était accro au clavier d'un piano, il le fut encore bien davantage à toutes sortes de stupéfiants. Né en 1924 dans une famille d'émigrés italiens installés sur la côte Est des États-Unis, Joe Albany est mort en 1988 après avoir réussi à enregistrer quelques disques en Europe dans les années 1970. Il joua avec des grands noms du jazz, dont le mythique Charlie Parker. Pour l'essentiel, il dut se contenter de prestations peu prestigieuses dans des clubs ou des bars. Sinon, il ne fut que l'accompagnateur occasionnel de stars comme Charlie Mingus, pas un très bon souvenir pour lui. Même s'il chercha tant soit peu à décrocher, la spirale infernale de la drogue le minait toujours plus.

De l'héroïne aux amphètes, ni les cures de désintoxication, ni les programmes méthadone de substitution aux drogues dures ne l'aidèrent. L'ambiance dans laquelle il vivait ne risquait pas de le sauver, non plus. À Los Angeles, le minable St Francis Hotel sur Hollywood Boulevard où il habita, ainsi que les autres lieux qu'il fréquenta, n'étaient que des repaires de losers, de personnages infréquentables aussi chtarbés que lui à cause des stupéfiants. Quant aux femmes (et autres travelos) qui furent les compagnes de Joe Albany, c'étaient de junkies hurlantes et violentes, à virer à la première occasion : “Les femmes nous compliquaient toujours la vie, mais elles ne faisaient jamais long feu” écrit sa fille Amy Jo.

Celle qui resta le plus longtemps fidèle à Joe Albany, qui décela le vrai talent de l'artiste derrière sa terrible addiction, ce fut Amy Jo. Née en 1962 de la brève et relative union de Joe Albany avec une certaine Sheila, la gamine ne peut raconter aucun souvenir positif concernant sa mère fantôme. Irresponsable, shootée la plupart du temps, hospitalisée après des crises, Sheila se prit un temps pour l'égérie d’Allen Ginsberg, pape de la "beat generation". Elle fut son ultime maîtresse, avant qu'il s'intéresse plutôt comme elle aux beaux mâles. Amy Jo bannit littéralement de sa vie cette mère dont elle n'avait nul besoin. Maladive, asthmatique, la fillette s'éleva toute seule auprès de ce père pianiste qu'elle vénérait. Joe adorait sa gamine, se montrant aussi paternel que le permettait son état, lui faisant entre autres rencontrer l'immense Louis Armstrong.

Ce n'est pas l'école qui aurait pu mettre Amy Jo dans le droit chemin. Un autre élève se moquait d'elle ? “Un jeudi je filai une raclée au déplaisant garçon. Je lui fit saigner le nez et lui fendis la lèvre. Quand on parvint à m'arracher à lui, je traitai la maîtresse, Mrs Stern, de hideuse vieille connasse et, à l'âge tendre de huit ans, je fus expulsée de l'école primaire Grant.” Amy Jo n'adhéra pas davantage aux religions. Un jour de messe, un prêtre s'exclame à son sujet : “Satan s'empare de la fille” et je songeai : Mon pote, si Satan devait se pointer maintenant, je serais heureuse de sauter dans ses bras brûlants pour échapper à ce cirque de piété.”

La vie d'Amy Jo ressemble plutôt à la magnifique chanson de Peggy Lee “Is that all there is ?” qu'au parcours rectiligne d'une enfant de son âge. En grande partie élevée chez sa grand-mère, également un sacré personnage en son genre, elle reste marquée par toutes les expériences vécues auprès de Joe Albany. Consciente de n'avoir que les atouts qu'elle a réussi à se forger, mais pas assez de talent artistique, Amy Jo se dirige fatalement vers une adolescence perturbée, suicidaire. Le dérapage vers les mêmes univers que connut son père, alors parti en Europe où il était plus apprécié, la guette mais elle saura en grande partie éviter le désastre personnel.

C'est une suite de courtes scènes que raconte avec émotion et humour Amy Jo dans ce livre. Elle ne cache ni sa légitime rancœur envers sa mère, ni tous ces excès qui firent le quotidien des décennies 1960-70 pour son père et ses proches. On imagine cette enfant au milieu de ces marginaux, pas antipathiques mais quand même glauques. Bon nombre disparurent un jour définitivement, d'ailleurs. "Petite princesse" évoluant dans un monde insolite, pas absolument insupportable, c'est la manière dont elle se voyait. Avec plus de "bas" que de "hauts", et une certaine noirceur, il faut l'avouer. Un témoignage fort sur toute une époque.

Amy Jo Albany et Giampaolo Simi, disponibles en format poche

Giampaolo Simi : La nuit derrière moi (Éd.Le Livre de Poche)

Furio Guerri est marié à Elisa Domini. Le couple a une fillette de six ans, Caterina. Ils habitent une charmante maison en Toscane, à Torre del Poggio, entre Florence et Pise. Furio est commercial pour un gros imprimeur de la région. Son Alfa Roméo de collection, c'est l'un des bonheurs de sa vie. Même si son métier empiète sur la famille, Furio essaie de consacrer du temps à sa fille. Caterina est une passionnée des Chevaliers du zodiaque, c'est de son âge. Plus que jolie, Elisa était la fille la plus convoitée lorsque Furio et elle étaient ensemble au lycée. Il manigança un peu pour entrer dans la famille Domini, faisant partie de la bonne société. Mariano, le frère d'Elisa, n'était-il pas destiné à devenir un prestigieux médecin ? L'objectif de Furio fut bientôt atteint, quand il épousa la belle Elisa.

Dans sa profession, il est efficace. Pas le meilleur, son collègue quinquagénaire Magnani ayant plus d'expérience que lui, et un secteur d'activité facile. Entre les impayés d'éditeurs homos, et la concurrence des impressions à bas pris de Hong Kong, le métier a ses aléas. Il peut arriver aussi à Furio de commettre des erreurs : ses patrons accentuent la pression sur lui. Néanmoins, il réagit en s'appuyant sur un gros client, qui rêve de publier son nébuleux polar n'intéressant personne. Il découvre une faille dans l'image de son collègue Magnani, ce qu'il ne tarde pas à exploiter afin de lui piquer son poste de chef de ventes. Furio est quelqu'un qui réussit toujours à dominer les problèmes professionnels. C'est quand même moins vrai dans son couple.

Avec Elisa, l'équilibre familial commence à mal fonctionner. Parce que son travail trop prenant ne leur permet pas un voyage à Paris, tant souhaité par la petite Caterina ? Furio soupçonne Elisa d'infidélité conjugale. En réalité, elle passe pas mal de temps en compagnie de son amie Romina Bianchi qui entreprend une campagne politique. Initiative qui déplaît fortement à Furio, car elle offre à sa femme une indépendance trop grande à ses yeux. Certes, sa complicité avec sa fille Caterina s'avère renforcée, mais les scènes de ménage se répètent, toujours plus nerveuses. Cette période de sa vie laissera des séquelles profondes dans l'esprit de Furio. Il est sujet à des cauchemars, où il est question d'une île. Il suit irrégulièrement le traitement médical qui lui est prescrit. Son Alfa Roméo de collection reste un des repères de son existence. Il poursuit seul un but qu'il s'est fixé...

Quoi qu'il en dise, Furio Guerri n'est pas un monstre. Grâce à son caractère déterminé, il est arrivé à une certaine réussite sociale. L’ambition se teinte d’une grosse part d’arrivisme, chez lui. Entre ce qu'il advient sur le moment et ce qu'il ressent a posteriori, son récit se veut honnête. Il a toujours aimé dominer les situations. Même quand elles se dégradaient au sein de son couple, au point de basculer. Bien que perturbé (“Ne pensez pas à la nuit qui va arriver, pensez à la nuit que vous avez laissé derrière vous” lui conseille son médecin traitant), il a une sorte de mission à accomplir.

Tous les éléments résumés ci-dessus sont exacts. Pourtant, ce roman ne se présente pas ainsi. Sa construction est bien moins linéaire, sans être tarabiscotée. Après une centaine de pages, l'histoire devient même limpide pour les lecteurs, tout en gardant sa forme particulière. Et sa vivacité narrative, car le rythme ne faiblit jamais. Faisant monter la tension, tandis que progressivement on s'attache aux personnages, l'auteur préserve le suspense avec une sacrée maîtrise. Une histoire intense par son sujet, remarquable par sa structure, intégralement captivante.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 05:55

Nous sommes là en Belgique, du côté Riemst et Bilzen, secteur néerlandophone du pays dans la province du Limbourg, en direction de Maastricht, en région flamande. Natif d’ici, le luitenant Frank Doornen est âgé de trente-quatre ans. Suite à un AVC, il est en congé maladie depuis dix-huit mois. Il s’est installé dans la fermette de ses parents, récupérant peu à peu ses forces. Doornen peut s’avérer impulsif, agressif, peut-être à cause de ses problèmes de santé. Il était tombé amoureux de la fragile Lies Vandervelde. Il n’ignorait pas qu’elle avait été employée au club Kiss, comme prostituée. Il paraît qu’elle s’y faisait appeler Mona. Mais depuis quelques temps, elle était devenue la maîtresse d’Orlandini, qui la logeait dans son ancienne maison, la Villa des Roses. Doornen espérait l’en extirper.

Francis Orlandini est un puissant chef d’entreprise de la région. Son activé, le traitement des déchets et leur éventuel recyclage, c’est très porteur. Et ça permet des magouilles qui sont profitables à bien des gens. Même à Tchip, un ferrailleur local. Orlandini est marié à Louise. Cette femme vit en recluse, probablement par choix. Certains la trouvent folle, ou au moins pas très équilibrée. Ne s’est-elle pas entichée d’un nommé Manke, un drôle de jeune asocial âgé de quinze ou seize ans ? Celui-là, il rôde dans les environs, va se cacher dans les souterrains, nombreux par ici. Drogué ? On ne sait pas trop. Orlandini a un fils d’une vingtaine d’années, Helder. Son tempérament d’artiste l’a conduit à fréquenter Tchip, mais aussi des marginaux, de supposés écolos, squattant dans le coin.

Outre son bric-à-brac de ferrailleur traditionnel, Tchip fait dans la récupération et la réparation de matériel informatique. C’est même un expert en disques durs d’ordinateurs. La mémoire vive de ces appareils, il sait l’exploiter. Par exemple, pour fouiller dans les secrets de Louise Orlandini, jusqu’à établir un contact avec elle. Doornen pourra compter sur Tchip quand il aura besoin de renseignements. Lorsque la Villa des Roses s’écroule sur elle-même, Doornen voudrait être sûr que son amante Lies est morte sous les gravats. Pas vraiment de traces d’elle, pourtant, après le passage des ouvriers d’Orlandini. Juste un curieux symbole dessiné sur un mur, et plus tard, sur celui d’un pâté de maisons qui s’est également effondré : un wolfsangel. Plus qu’un symbole, un emblème !

Stinj Staelens est à la tête d’un mouvement radical flamand. Pour lui et ses troupes, les partis extrémistes populistes ne sont que des serviteurs du "politiquement correct". Le slogan des prétendus écologistes manifestant leur hostilité à l’entreprise d’Orlandini est plus explicite qu’il semble : "Flandre nette", ça ne concerne pas que les déchets toxiques traités par ladite société. Doornens s’autorise une visite à leur QG, De Beest, non sans une bagarre inévitable. Là où il peut trouver des réponses, c’est dans les galeries souterraines calcaires : un trou à rats puant, un tombeau inondé, un enfer dont il n’est pas certain de sortir indemne. Pendant ce temps, la mort plane sur cette région de Belgique…

Caroline de Mulder : Calcaire (Éd.Actes Noirs, 2017)

Et donc, les affaires de cet Orlandini ? "Bah, tout le monde connaît bien ses petits arrangements, suffit de deux clics pour avoir le détail, les journaux en ont parlé. Des procédures d’appel d’offres douteuses. Orlandini qui, pour remporter le contrat, «fluidifie» ses relations avec certains acteurs locaux. Et donc, comptabilité truquée destinée à décaisser des espèces toujours utiles. Offres de couverture, à savoir dossiers bidons et concurrence faussée. Des arrangements pas nets avec des magistrats, des élus, des entrepreneurs, avec en arrière-plan les francs-macs, toujours de la partie. C’est tout un petit jardin qu’il arrose, Orlandini […] Notez, je dis ça et je dis rien, je blâme pas, la débrouillardise, je suis pas contre. Mais après, se donner des airs, faire l’écocitoyen en peau de lapin, se pavaner quand les officiels déroulent le tapis vert, c’est quand même gonflé…"

On aime les polars et romans noirs s’inscrivant dans la tradition, balisés selon les codes et les critères du genre, pour autant non dénués d’originalité. On apprécie aussi les romans adoptant une forme plus littéraire, où l’intrigue va de pair avec une écriture stylée, une structure peaufinée. C’est le cas de “Calcaire”, où Caroline de Mulder ajoute "la manière" à une intrigue déjà fort bien pensée. Au départ, avouons-le, cela peut légèrement dérouter. Néanmoins, on adhère rapidement à l’ambiance narrative, aux séquences "syncopées" du récit. Car l’auteure maîtrise astucieusement son histoire. Par exemple, le pugilat à l’issue de l’intrusion du héros au QG des fachos, ça nous est raconté a posteriori, à travers les conséquences de cette initiative. Il en va ainsi de plusieurs autres scènes fortes.

Aspects criminels, bien sûr, mais on retient tout autant les sujets sociétaux abordés. En premier lieu, ce que l’on pourrait appeler "l’industrie écologique". Nos pays européens se veulent exemplaires dans leurs efforts afin de réduire les nuisances polluantes. On espère que le traitement des déchets, parfois plus dangereux qu’on le croit, est mieux contrôlé qu’on le voit dans ce cas. Par ailleurs, l’impact des ultra-nationalistes flamands n’est-il pas sous-estimé en Belgique ? Certes, il s’agit de groupuscules identitaires d’excités, mais ne répandent-ils pas un virus inquiétant ? Le Lion de Flandres et le wolfsangel alémanique ne deviennent-ils pas des symboles guerriers ?

Pas de bon scénario sans des personnages bien décrits : sous ce climat pluvieux et fangeux, on va croiser des protagonistes dont l’équilibre mental n’est guère assuré. À coup sûr, un roman différent, d’une vraie noirceur.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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