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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 06:39

L’image traditionnelle des quadragénaires, c’est la stabilité sociale du couple avec enfants, ramenant deux salaires à la maison, modérément endetté, menant une vie harmonieuse. Georges Berchanko ne répond pas à ces critères. Informaticien sans boulot, puis ouvrier dans le bâtiment, il vivote de rares missions proposées par Vadim Intérim. La dernière en date s’achève avec un doublé imprévu de cadavres. Mais il y gagne l’amitié d’un colosse baptisé Voyelle, attardé mental au bon cœur prénommé en réalité Clément. Pour Georges, n’est-il pas temps de changer le cours d’une existence médiocre, dont il n’est nullement le fautif ? Son chemin va bientôt croiser celui de la sculpturale Pandora Guaperal.

Également quadra, Pandora a exercé différents métiers, de moins en moins valorisants. Championne de tir au pistolet, elle s’est même lassée de cette expérience. Elle a fini par être ponctuellement employée par l’exploiteur Vadim Intérim. Sa nouvelle mission l’envoie sur un chantier controversé. Pandora s’en acquitte en professionnelle, mais frôle de peu le lynchage par la population locale. Si Sonia, secrétaire d’André Vadim, prend conscience de l’inanité de son métier, ce n’est pas d’elle dont Pandora se venge. En l’absence de Vadim, elle s’attaque à son pavillon. Les voisins de celui-ci ne se plaindront de l’initiative de Pandora. Ensuite, s’autorisant un petit séjour en bord de mer, elle rencontre Georges.

Tous deux sont animés d’un esprit rebelle, soit. Quant à déclencher une révolution, en ces temps où il y aurait un amalgame avec le terrorisme, pas si simple. Mobiliser la population alors que les Français partent en vacances ou en reviennent, c’est illusoire. Pourtant, une étincelle jaillit dans le cerveau de Pandora. C’est sur l’autoroute A53, au viaduc de Saint-Maxence, que Georges et elle vont passer à l’action, le 1er août. Un blocage qui entraîne rapidement des dizaines de kilomètres d’embouteillage, comme prévu. Déterminée et armée, Pandora ne fléchira pas : son appel à la révolution sème le désordre et vise à faire réfléchir. En raison de la frilosité passive générale, le ton risque de monter.

De maigres forces de police sont présentes sur les lieux. Dont le commandant Canzano, négociateur de la police, et les secours avec un médecin admiratif de l’aplomb de Pandora. Sur un tempo très rock’n’roll, un animateur de radio soutient par les ondes la démarche de Pandora, qu’il a surnommée Lady Gun. Une journaliste pigiste maligne réussit à obtenir l’exclusivité de l’info sur l’affaire. Pour elle, c’est du bizness, mais elle fait en sorte que le message de Pandora passe en intégralité. La mafia patronale ne reste pas sans réaction : un mercenaire étranger expert en baroud est chargé de faire cesser la pagaille. Quant à Voyelle-Clément, il a aussi son mot à dire ici. Pour la suite, "advienne que pourra"…

Sébastien Gendron : Révolution (Albin Michel, 2017)

Vous nous traitez de parasites sociaux, mais vous ne vous rendez même pas compte qu’un retraité aujourd’hui est perçu comme un privilégié parce qu’il ne travaille plus et qu’il perçoit malgré tout une pension. Et pour vous payer cette pension, on prélève sur le salaire de ceux qui travaillent encore, sur l’allocation chômage de ceux qui ne trouvent aucun boulot, sur les minima sociaux de ceux qui ont tout perdu. Ce système de répartition était sain, juste, normal parce que des types un peu humains avaient décidé à la fin de la deuxième guerre qu’il fallait que la solidarité prévale dans ce pays. Aujourd’hui, toutes ces belles idées ont foutu le camp parce que d’autres types ont repensé le système d’un point de vue moins idéaliste et bien plus pragmatique. Et pour faire avaler les nombreuses pilules amères avec lesquelles ces politiques, ces économistes, ces grands patrons détruisent chaque jour le contrat social, on désigne des profiteurs : les chômeurs, les miséreux, les étrangers, ceux à qui on reconnaît la pénibilité du travail, et bien entendu les retraités. Tous parasites. Vous comme moi.

Ce pourrait n’être qu’un roman fort distrayant, avec quantité de péripéties amusantes et un suspense rythmé par une play-list rock tendance hard-punk. Ce serait alors juste un petit délire de romancier sur la révolte et ses limites où, après une action déraisonnable et sûrement grotesque aux yeux de certains, la raison et le bon-sens l’emporteraient. Ainsi, on ne dépasserait pas le cadre de l’intrigue : une quadra frustrée et son minable compagnon jouent les perturbateurs face à de gentils vacanciers qui n’ont pas mérité ces contrariétés ridicules. Assez drôle, non ? La liberté de parole, d’échange d’idées, certes. Mais ça tourne court bien vite, n’est-ce pas ? Une petite histoire légère, ça ira.

Seulement voilà, si Sébastien Gendron maîtrise parfaitement – avec une dose d’humour – l’évolution de son récit, la structure de l’histoire et la fluidité narrative, l’essentiel n’est pas forcément là. Car il en profite pour souligner des vérités que l’on ne veut généralement pas entendre. Il nous offre un regard pertinent sur notre société actuelle, plus sclérosée qu’il y paraît. En particulier, sur cette lâcheté collective qui détruit la solidarité : chacun pour soi, accablons plus pauvres que nous, sans jamais viser les décideurs économiques, pourtant responsables des crises. Ni Pandora, ni Georges, ne sont des "ratés" : leur cursus en vaut bien d’autres. On ne leur a accordé qu’une place dévaluée dans le système. Il ne faut donc pas s’étonner qu’arrive le temps de la rébellion.

Depuis “Révolution” des Beatles et “Imagine” de John Lennon, en passant par Bob Dylan, les Sex Pistols, The Clash, Guns N’Roses, et quelques titres choisis, l’esprit contestataire est-il mort et enterré ? Derrière sa facette souriante, ce très bon roman de Sébastien Gendron nous invite peut-être à y réfléchir.

Sébastien Gendron : Révolution (Albin Michel, 2017)
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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 06:06

À Belfast, Irlande du Nord, de nos jours. Âgée de trente-quatre ans, Rea Carlisle pourra s’installer dans la maison de son défunt oncle Raymond Drew. C’était le demi-frère de sa mère, Ida, mariée au politicien ultra-conservateur Graham Carlisle., valeur montante de son parti. La famille de Rea n’était plus en contact avec Raymond depuis longtemps. Elle est intriguée par une pièce dont la porte est hermétiquement close. La forçant avec difficulté, Rea y pénètre. Elle y trouve des photos de famille, mais aussi de proches vêtus en paramilitaires, et surtout une sorte de registre. Raymond Drew y relate ses crimes, huit meurtres : Gwen Headley enlevée à Manchester en 1992, le jeune prostitué Andrew tué à Leeds en 1994, et puis les autres. Même la mort de son épouse Carol paraît finalement louche. Rea consulte ses parents au sujet du registre. Sa mère suivra la décision de son père, qui ne souhaite nullement avertir à la police. Un scandale nuirait à sa carrière.

Rea renoue avec le policier Jack Lennon, avec qui elle eut une relation intime houleuse cinq ans plus tôt. Bien que le sinistre registre ait disparu entre-temps, peut-être dérobé par le père de Rea, Lennon accepte d’écouter la version de la jeune femme. Toutefois, Jack a lui-même de sérieux problèmes personnels à régler. Élevant seul sa fille Ellen, il habite avec Susan McKee et sa fille Lucy. Rapports tendus avec Susan, qui n’est pas loin de penser que la place d’Ellen serait chez sa tante Bernie McKenna. Côté métier, Jack Lennon est empêtré dans une affaire cafouilleuse. Il a été blessé en protégeant une femme, et a abattu un collègue flic véreux en légitime défense. Jack est certain que le policier Dan Hewitt, contre qui il a des preuves, fera tout pour l’enfoncer.

Rea est victime d’une agression mortelle. L’inspecteur-chef Serena Flanagan est depuis vingt ans dans la police. Elle a la réputation d’être coriace. Encore qu’elle masque à son entourage ses graves problèmes de santé actuels. C’est elle qui est chargée de l’affaire criminelle, où Jack Lennon apparaît comme le principal suspect. Dan Hewitt s’empresse de lui dresser un portrait très négatif de Lennon. Serena Flanagan se doute du manque de sincérité de ce collègue-là. Si elle n’inculpe pas son suspect, le témoignage de Lennon ne semble guère crédible. Il y a bien cette photo ancienne, mais plus le registre des aveux. La policière interroge les parents, bien vite assistés d’un avocat. Si Ida n’était pas ainsi dominée par son politicien de mari, Flanagan est certaine qu’elle progresserait sans nul doute plus facilement. Entre les deux femmes, la compassion peut-elle jouer un rôle ?

L’inspecteur-chef Uprichard est le seul sur qui Lennon puisse tant soit peu compter. Quand Jack se retrouve en cavale, il l’héberge brièvement. Uprichard plaide la cause de son ami auprès de Serena Flanagan. Elle commence à discerner la personnalité du suspect. Pour Lennon, se réfugier chez Roscoe Patterson n’est pas une garantie de sécurité. La vérité ne jaillira pas sans qu’il y ait d’autres morts…

Stuart Neville : Le silence pour toujours (Éd.Rivages, 2017)

Flanagan n’aimait pas le terme "victime". C’était un mot trop petit lorsqu’il s’agissait d’un meurtre. On pouvait être victime d’un pickpocket, ou d’un pirate informatique. Mais quand une vie avait été supprimée, une autre désignation s’imposait, pas seulement pour la personne tuée, pour ceux qui restaient aussi. La dévastation que c’était. Elle avait connu des famille détruites par la mort d’un être cher. Dépression, alcoolisme, drogue ; suicide, même. Pour chaque vie ôtée, bien d’autres sombraient par la suite […]
Même à travers le masque, elle percevait l’odeur métallique, carnée, de la mort violente. L’atmosphère en était chargée. Elle monta l’escalier en évitant prudemment le rouge. En haut, elle dut se tenir à la rampe pour franchir la flaque d’une large enjambée…

Il existe des régions du monde où il semble impossible de tourner définitivement la page, d’échapper au climat délétère qui assombrit la vie des populations. Belfast et l’Ulster en sont l’exemple. Certes, un statu-quo est en place depuis près de vingt ans, permettant une nette amélioration de la vie des habitants. Pourtant, on sent que beaucoup restent meurtris dans leur âme, dans leur chair. Que les rancœurs ne sont pas toutes éteintes. Par exemple, la famille McKenna symbolise ici la hautaine bourgeoisie fière de son statut, et le policier Hewitt incarne la corruption des institutions, autant d’héritages du passé. Autour de Jack Lennon, héros de plusieurs romans de l’auteur, l’ambiance est lourde, morbide, glaçante par de nombreux aspects.

Stuart Neville s’est fait connaître en France avec “Les fantômes de Belfast” (Prix Mystère de la critique 2012). Outre “Ratlines”, il s’est imposé avec “Collusion” et “Âmes volées”, deux autres opus de Jack Lennon (tous ces titres étant disponibles en format poche). Et il confirme avec “Le silence pour toujours”, ce quatrième épisode. Qu’il s’agisse de Serena Flanagan ou de Lennon, les portraits décrivent avant tout des êtes humains, imparfaits, faillibles, marginalisés ou souffrants, possédant quand même assez de ténacité pour faire la lumière sur des agissements criminels. Malgré l’âpreté des situations, la narration reste d’une sympathique fluidité, rendant franchement captivante cette histoire très noire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 06:13

À chacun de ses romans (“De bons voisins”, “Emergency 911”, “Le dernier lendemain”, “La tendresse de l’assassin”), Ryan David Jahn est un des rares auteurs qui se renouvellent totalement, toujours dans la plus parfaite qualité. Désormais disponible en format poche, “Le dernier lendemain” est un bel exemple de son talent…

 

Âgé de quarante ans, Eugene Dahl est livreur de lait à Los Angeles en 1952. Pendant onze ans, il fut auteur de bandes-dessinées sur la côte Est des États-Unis. Trois ans plus tôt, en manque de reconnaissance, il a abandonné pour s'installer à l'Ouest. Il ne désespère pas de lancer sa carrière d'écrivain. Même s'il ne dépasse guère la première ligne du chapitre Un. Son éditeur de bédés était James Manning. Plus connu dans la mafia sous le nom de La Machine. Cette activité lui permettait de blanchir l'argent sale. Manning vient d'envoyer en Californie son comptable depuis dix ans, Terry Stuart. En réalité, il s'agit de faire éliminer Stuart par Louis Lynch, son tueur-à-gages, accompagné de la rousse Evelyn, la fille (et employée) de Manning. C'est Eugene Dahl qui devra passer pour le coupable.

C'est dans la famille désunie de Sandford Duncan, onze ans, que tout a commencé. Sandy est le soufre-douleur du second mari de sa mère Candice. Celle-ci étant entraîneuse au Sugar Club, avec son amie Vivian, elle s'occupe peu du petit. Sandy a conçu un pistolet artisanal, avec lequel il tue son beau-père. Il ne peut pas nier le crime, la police trouvant rapidement des preuves accablantes. Sandy est envoyé dans un centre de détention pour mineurs, mais Vivian possède un moyen de pression sur le procureur du comté, Seymour Markley, des photos. Ayant de l'ambition politique, le procureur ne peut se permettre un scandale. Pour étouffer l'affaire Sandy, il va médiatiser la mauvaise influence des bandes-dessinées. En effet, le gamin a imité le héros d'une bédé d'Eugène Dahl.

Veuf depuis peu, Carl Bachman est un policier expérimenté. Certes, il a besoin parfois d'un peu d'héroïne pour tenir le coup. Le crime de Sandy, il l'a vite résolu. Avec un brin de tristesse, car il n'est pas insensible au charme de Candice. Mais ni la mère de Sandy, ni lui n'expriment leurs sentiments. La campagne anti-bédés du procureur, pas son problème. Par contre, il retient qu'existe un lien avec le mafieux Manning… La rousse Evelyn n'a eu aucun mal à séduire Eugene Dahl, jusqu'à bientôt devenir intimes. Entre-temps, Lynch est passé à l'action, butant un flic puis le comptable Terry Stuart. Eugene a vite compris le piège dans lequel il s'est fourré. Il masque les indices, et prend la fuite. Il va croiser le policier Carl Bachman, qui ne réagit pas avec assez de promptitude pour le coincer.

Pour la police et pour le procureur Seymour Markley, qui a récupéré un lot de photos compromettantes, le coupable est fatalement Eugene Dahl. S'adressant à son collègue et ami Darryl Castor, un musicien surnommé Fingers, Eugene s'est procuré une arme. En cavale, il est conscient de ne pouvoir faire confiance à Evelyn. Carl Bachman progresse dans son enquête, sans se précipiter car la culpabilité du laitier le laisse sceptique. Eugene élabore un plan digne des aventures de ses anciens héros de bédés…

Ryan David Jahn : Le dernier lendemain (Babel Noir, 2017)

Les temps sont bizarres. On vit sous la menace de l'arme atomique. Les hommes politiques crient aux communistes à tort et à travers. Malgré la désagrégation de la Ligue majeure de base-ball, Bâton-Rouge ainsi que d'autres villes du Sud persistent à interdire leurs terrains aux joueurs noirs (…) On observe des soucoupes volantes aux quatre coins du pays et l'Armée nie toute responsabilité. Le monde est plus effrayant que jamais, et ça ne s'arrange pas. Et quand les gens ont peur tout est possible.

Dans certains vieux airs de jazz, l'orchestre jouait en harmonie, laissant place selon la partition à des solos de chaque instrument, se répondant musicalement, et c'est ainsi que l'ensemble offrait des morceaux magnifiques. Voilà ce que l'on peut ressentir à la lecture de cette histoire présentant un chassé-croisé de situations parallèles, dirigées par le maestro Ryan David Jahn, excellent chef d'orchestre. L'intrigue utilise la mythologie des romans noirs, c'est vrai : un flic mal sans sa peau, un faux-coupable piégé en fuite, un caïd mafieux sans pitié, son tueur attitré, sa fille jouant la femme fatale, une entraîneuse exerçant un chantage, un procureur arriviste, etc. On voit ces protagonistes se succéder dans le chapitre quatorze, sorte de bilan du début de l'affaire. Le meurtre initial commis par le petit Sandy importera moins que la suite, fort animée, des événements.

Pour autant, l'auteur n'oublie pas le contexte sociologique de l'Amérique d'après-guerre. Aspect social, la mère de Sandy vivotant de son métier de taxi-girl, sans homme fiable pour lui offrir une vie décente. Époque florissante du Maccarthysme, et des répressions en tous genres. Le cas du musicien Fingers est éloquent sur les rapports raciaux de ce temps-là. Entre le Code Hays et la Chasse aux sorcières, Hollywood épurait à tous les niveaux. Dans ces conditions, même si elle est inventée dans ce scénario, une campagne contre la mauvaise influence des bandes-dessinées apparaît parfaitement plausible. Les États-Unis des années 1950 n'avaient pas que du positif, loin s'en faut. Ce cadre permet à l'auteur de développer de manière plutôt fascinante un solide sujet criminel, où jamais on ne se perd dans les méandres de la narration.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 06:12

Dans le Missouri, le comté de Gasconade possède assez d’atouts pour qu’il y soit agréable de vivre. Aujourd’hui veuf, le fermier Olen Brandt – quatre-vingt-un ans – n’a-t-il pas vécu une existence à peu près équilibrée jusqu’ici ? Certes, il y eut le cas de son fils Wade, un repris de justice emprisonné. Et Olen est sans illusion sur son neveu junkie Jackson Brandt qui ne vaut guère mieux. Si le comté est gangrené, c’est à cause de la méthamphétamine, constituant un bizness florissant. Il suffit de quelques ingrédients choisis pour en cuisiner. Bon nombre de ces caravanes insalubres, de ces mobile homes délabrés, à peine planqués dans le paysage, servent principalement à la préparation de cette drogue. Les trafiquants ne craignent pas tellement le shérif Herb Feeler et ses adjoints, même s’ils interviennent.

Avec son faciès abîmé par les coups, ses tatouages grossiers, et son air amorphe dû à la surconsommation de méth, Jerry Dean Skaggs est à lui seul un brillant exemple de ces fabricants-dealers-junkies qui végètent dans la région. S’il a amassé dans sa planque un pactole dépassant les cinquante mille dollars, ce fric appartient davantage à ses associés qu’à lui-même. Outre Jackson Brandt, il fricote avec un junkie incontrôlable, Kenny Fischer (dit Fish). Quand ce dernier s’aperçoit qu’il est cocufié par sa compagne, il rumine ses malheurs d’enfance remontés à la surface. Et ne tarde pas à exercer des violences sur sa femme. Même si on le met en prison pendant un temps, quand Fish en sort, il risque de disjoncter complètement, de causer pas mal de morts brutales.

Le plus cinglé parmi les relations de Jerry Dean Skaggs, c’est Butch Pogue. À Goat Hill, il s’est autoproclamé Révérend de sa propre religion. "Propre", ce n’est pas le mot, car son univers est assez sanguinolent. Son clan ressemble à une secte, aux règles aussi bizarres que violentes. Mais “frère Jerry” est bien obligé de le côtoyer, puisque Butch Pogue fournit lui aussi de la méth. Après tout, il y a bien un banquier du comté qui participe au trafic de drogue, pourquoi pas ce soi-disant Révérend. Leur tas de fric ayant disparu, Jerry Dean va devoir en référer à son complice Bazooka Kincaid, partenaire concernant ce pactole volé. Il faudrait le récupérer, sachant que c’est sûrement un policier qui a dérobé le fric.

Pesant cent trente-cinq kilos, Dale Banks est un des adjoints du shérif. Il forme une bonne équipe avec le jeune et sportif Bo Hastings. Pour tous les deux, l’essentiel est de rentrer chez eux vivants, après leur service. Dale Banks se revendique avant tout père de famille, puis fermier et accessoirement policier. Avec son épouse Jude, ils ont trois enfants : Steph l’aînée, Jake un gaillard de quinze ans, et la petite Grace, six ans, handicapée. Banks n’a pas vraiment de projet quant au fric qu’il a pris chez Jerry Dean. Le shérif-adjoint est resté proche du fermier Olen Brandt, figure symboliquement paternelle pour lui. Quand le vieux bonhomme est agressé, sa chienne abattue, et son véhicule volé, Banks enquête. Secouer Jackson, le neveu de la victime, lui confirme que le coupable est bien Jerry Dean…

Matthew McBride : Soleil rouge (Éd.Gallmeister, 2017)

L’achat de pseudo-éphédrine était la dernière des tendances illégales relatives au commerce de la drogue. Les junkies passaient leur journée à aller d’une station-service à l’autre pour acheter des médicaments contre le rhume, de la pseudo-éphédrine, le principe actif dans la fabrication de la méthamphétamine. Sur le marché noir, ça se revendait très cher. Cent dollars la boite, ou bien ça s’échangeait contre de la méth. La plupart préféraient ce genre de troc.
Un mois auparavant, au Fuel Market, ils avaient appréhendé une camionnette pleine d’étudiants. En fouillant le véhicule, ils avaient trouvé des centaines de cachets achetés dans des station-services et des pharmacies. Les jeunes avaient gardé toutes les factures, ce qui avait simplifié la tâche de Banks…

Matthew McBride décrit sa région natale dans cette fiction. Un foutu pays où, hormis les gens honnêtes, des junkies-dealers de méth font la loi, où règne la violence au mépris de la vie humaine, où les règlements de comptes tiennent lieu de justice. Prier un Dieu n’a guère de sens dans ces contrées, puisque certains y inventent leur religion personnelle, et qu’aucune morale ne guide les actes d’une large partie de la population. S’emparer du fric des délinquants, on finirait par trouver ça légitime. Bousculer des témoins, lorsqu’il s’agit de minables junkies, ce serait aussi presque logique. Se protéger soi-même et les siens, parfois tenter de le faire pour de rares amis, c’est l’unique solution pour survivre dans une telle ambiance. Très noire, la vie dans le comté de Gasconade.

Alors oui, sans doute, c’est une thématique souvent traitée dans les romans noirs actuels. Bien sûr, qu’évoquant la cambrousse américaine – ses péquenots blancs qui se prennent pour des cadors du trafic de drogue – ou des aspects sombres de la ruralité française, le sujet n’apparaît pas novateur. Du moins, pour ceux qui lisent surtout des romans noirs dans cette catégorie. Malgré tout, Matthew McBride a le mérite de relater une des réalités sociales des États-Unis, la moins glorieuse, ces drogues de synthèse faisant des ravages monstrueux pour le profit de quelques-uns. Sans oublier des portraits annexes, tel celui de Fish, montrant jusqu’à quel point ces racailles-là tombent dans la dèche. C’est pourquoi ce “Soleil rouge” est à placer parmi les très bons romans traitant de ces questions.

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3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 06:12

En décembre 1835, la France est dirigée par Louis-Philippe, "roi des Français". Époque de grande instabilité politique, où les mouvements républicains sont réprimés par le pouvoir. Des attentats visent le monarque, dont celui commis par Fieschi le 28 juillet 1835. Grâce à ce climat malsain, l’escroquerie et le meurtre sont courants dans le pays. Pierre-François Lacenaire est le plus célèbre criminel de son temps. À l’occasion de son procès, il a cultivé sa propre médiatisation. Emprisonné à la Conciergerie, il rédige ses Mémoires et reçoit des visiteurs, en attendant son exécution. C’est un prisonnier privilégié, auquel on n’interdit ni les repas gastronomiques, ni d’adresser des lettres à l’extérieur. Parmi ses amis, se trouve Pierre Allard, policier de la Sûreté à Paris, âgé de quarante-cinq ans.

L’inspecteur principal Louis Canler, trente-huit ans, exerce ses fonctions de manière bien plus stricte que son supérieur Allard. Témoin de l’attentat de Fieschi, qui continue à la perturber de longs mois plus tard, Canler fut un des enquêteurs qui arrêtèrent Lacenaire. Il ne cache pas sa détestation de ce criminel, jalousant la relation d’estime mutuelle entre lui et Allard. Les idéaux républicains de Lacenaire qui, sans remords, n’espère plus que “le suicide par la guillotine”, n’indiquent pour Canler que le cynisme du personnage. Dans ce contexte, plusieurs enfants sont assassinés selon un mode opératoire rappelant les crimes de Lacenaire. Qui n’a jamais éliminé d’enfants, lui. Ce sont d’abord la tête d’une fillette, puis le corps d’une autre gamine qui sont retrouvés, et placés à la morgue.

Interrogé par les policiers Allard et Canler, Lacenaire suggère que “la Flotte”, une bande de malfaiteurs qui furent ses complices, peut être impliquée dans l’affaire. Canler procède à une vague d’arrestations chez ces bandits, mais ils disent probablement la vérité quand ils nient être concernés. Les autorités ont fait appel à la population pour tenter d’identifier les deux gamines tuées. Un garçonnet de sept ans est la troisième victime du tueur. Copieur de Lacenaire, ou un de ses admirateurs ? Les enquêteurs se posent la question. En plus de gros effectifs de police, Allard demande au préfet que Lacenaire contribue officieusement à les aider. Ce qui fait enrager son collègue Canler. Après observation détaillée des corps à la morgue, Lacenaire présente certains indices aux policiers… avant de s’échapper.

Tandis que l’assassin, qui vient de tuer un quatrième enfant, adresse un courrier au journal républicain “le National”, Lacenaire fixe rendez-vous à Allard dans un cabaret. De son côté, son supérieur ayant été écarté, Canler mène les investigations à son gré. Il suit une piste indiquée par Lacenaire : un coup de filet aux Halles aboutit à l’interpellation d’un suspect, bientôt battu à mort. Néanmoins, un nom apparaît, qui pourrait être celui du tueur d’enfants. Il faut s’attendre à une arrestation mouvementée…

Michael Mention : La voix secrète (Éd.10-18, 2017) – Inédit –

— Et il est le premier à donner un sens politique à des crimes d’ordinaire crapuleux. Il prétend expliquer les siens dans ses mémoires.
— Expliquer… C’est la mode. À trop réfléchir le crime, on risque de le rendre acceptable.
Allard acquiesce, partageant ses craintes. Tandis que la police est sans cesse critiquée, la criminalité est de plus en plus analysée, évaluée, banalisée par les phrénologues mais aussi par les bureaucrates. En premier lieu, le Compte général de l’administration de la justice criminelle avec ses statistiques annuelles. Et de la curiosité à la fascination, il n’y a qu’un pas que la presse a déjà franchi…

Sous le règne de Louis-Philippe, entre 1830 et 1848, la France est encore loin d’accéder à un régime républicain et démocratique. Tandis qu’une bourgeoisie fortunée a émergé et que le pays s’industrialise, l’essentiel de la population reste pauvre et inculte. Telle est la toile de fond de cette fiction, située durant les derniers jours de Pierre-François Lacenaire. Provocateur doté de charisme, assassin désinvolte, rebelle et mégalomane ? Ces diverses facettes se complètent chez lui, sûrement. On l’apprécie, comme le policier Allard, ou on le déteste, à l’image de son collègue Canler. Modifiés sous la pression des autorités, ses Mémoires ne donnent de lui qu’un portrait partiel. Quoi qu’il en soit, un pareil personnage ne peut qu’inspirer, donner envie de le faire "revivre".

En quelques années d’écriture acharnée, Michael Mention s’est imposé parmi l’élite des auteurs actuels de romans noirs et de polars. Il le doit à son style narratif vif (rock’n’roll, dirait-il certainement) : on sent son envie de secouer le lecteur. La tonalité pétaradante de “La voix secrète” le démontre une fois de plus. Logique, puisque une évidente nervosité habite les protagonistes de l’époque, au niveau des autorités. Parvenir à nous immerger dans cette partie du 19e siècle, à nous faire adhérer à ces aventures, cela suffit à prouver le talent de Michael Mention. Il continue à explorer des sujets diversifiés, non sans retenir leur côté social, pour notre plus grand plaisir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 06:12

Boris est né en 1991. À l’âge de huit ans, sa mère Laure Sieger le confia à son amie Rose, militante prolétarienne, qui éleva ensuite l’enfant. Connaissant l’instabilité de Laure, on ne s’interrogea guère sur sa disparition. À peine majeur au décès de Rose, Boris hérita de son logement parisien, dans le 14e. Désormais employé municipal dans une ville de banlieue, Boris est un solitaire à la sexualité hésitante. Par hasard, il entre en contact avec le jeune Oussama Mouiri, dit Oussa. Si lui-même est un musulman pratiquant "a minima", Oussa a plusieurs copains partis en Syrie comme djihadistes. Son meilleur ami, Français converti, pose sur une photo au côté d’un certain Abou Hatem, un émir du djihad. Boris est obligé d’admettre son trouble, car cet homme pourrait être son sosie – ou un frère inconnu.

Boris entreprend de chercher des traces de sa mère Laure, aperçue en dernier du côté d’Honfleur, plus de quinze ans auparavant. L’hôtelière Dinah et sa fille Mary lui apportent un peu d’aide. Grâce à elles, il obtient le témoignage du gendarme retraité qui enquêta vainement sur la disparition de Laure. On l’aurait vue peu avant avec un Maghrébin, vague silhouette non identifiée. De retour à Paris, rendez-vous est pris via Oussa avec le nommé Abou Hatem, en Turquie, à Antioche. La perspective d’un voyage n’enchante guère Boris, sédentaire par nature. Mais cette forte ressemblance l’intrigue. Il est déjà prévu qu’Oussa l’accompagne. Arrivant d’Honfleur, Mary s’invite dans cette aventure. Le trio s’envole vers Istanbul, courte halte avant de passer par Izmir et de rejoindre Antioche.

À Oran, le commissaire Kémal Fadil est le chef de la police du quartier de la Marine. Il est assisté par le jeune et efficace Saïd. Il peut aussi compter sur son vieil ami Moss, médecin légiste et séducteur impénitent. Le policier reste proche de sa mère Léla, handicapée en fauteuil mais à l’esprit vif. Kémal est quasiment fiancé à Fatou, future infirmière, d’origine nigériane. Son enquête en cours concerne une série de meurtres insolites par leur mise en scène, semblant correspondre à un rituel étrange. Après le cadavre d’un guérisseur para-religieux analphabète, c’est le corps d’une femme ayant pratiqué la sorcellerie qu’on a retrouvé. On repère un autre cadavre, probablement le premier de la série. Les théories de la psy Mériem sur les djinns et la médecine occulte aident utilement Kémal.

Pendant ce temps, faute de pouvoir rencontrer Abou Hatem, c’est l’ami français d’Oussa qui au rendez-vous fixé à Boris. S’il est endoctriné, il est lucide quant au djihad, résigné sur sa situation. Surtout, il apporte des révélations inattendues à Boris, preuves à l’appui. Lui qui se croyait sans famille, il va de surprises en surprises. C’est en direction d’Oran que se poursuit le périple de Boris, Mary et Oussa. S’ils sont "en règle", ils auront malgré tout la chance d’y faire la connaissance du policier Kémal Fadil…

Ahmed Tiab : Gymnopédie pour une disparue (Éd.l’Aube noire, 2017)

Les échanges entre Oussa et Mary étaient vifs, mais je notai qu’ils finissaient toujours par une concession, une fois d’un côté, une fois de l’autre. Ça ne m’étonnerait guère qu’ils finissent par s’entendre, ces deux-là. Ils étaient pareils, même s’ils s’efforçaient de faire saillir ce qui les opposait. Mon premier sentiment s’en trouvait démenti – heureusement car je n’avais pas envie de jouer les arbitres […]
L’impression positive que j’avais sur Oussa se confirmait à mesure du temps qu’on passait ensemble. Je ne le croyais pas capable de ce genre d’humour, et je m’en voulais pour ça ; en effet, l’autodérision n’est pas à la portée du premier venu. Je l’avais mis d’emblée dans une case. Préjugés.

Après “Le Français de Roseville” et “Le désert ou la mer”, ce troisième opus confirme la qualité des romans d’Ahmed Tiab. Outre l’intrigue, son regard sur le fonctionnement de la société algérienne permet d’en comprendre les nuances, les contradictions, le fatalisme. Si l’époque islamiste autour de 1990 déstabilisa le pays, la corruption à tous les étages, la contrebande et le commerce parallèle restent très actifs en Algérie. Plus un charlatanisme fort lucratif entre religion et médecine, étonnant alors que les soins sont gratuits dans une large mesure. Observer n’est pas condamner : ces réalités d’hier et d’aujourd’hui nous sont racontées d’une façon plutôt enjouée, bienveillante mais ironique.

Le thème apparaissant en filigrane est totalement d’actualité : le djihadisme qui motive de jeunes égarés à combattre au nom d’une religion. “Les révolutionnaires avaient changé de visage ; ils avaient troqué sexe, drogue et rock and roll contre selfies avec la mort dans le désert moyen-oriental.” Il n’y a assurément pas de raison de légitimer le choix du djihad, issu d’une manipulation bien orchestrée. Contexte de fanatisation kamikaze, qui exclut un retour à la normalité. Quant aux soi-disant "repentis", ils ne trompent personne.

On retrouve dans cette histoire Kémal Fadil et son entourage, héros des précédents titres de l’auteur. Il "situe" avec aisance ces protagonistes, même si l’on a pas lu les romans en question. Mention spéciale à Moss, le légiste. Toute la structure est impeccable, on le remarquera : l’affaire criminelle (à part entière) dont se charge le policier donne l’occasion de souligner cette construction très habile du récit. Le point commun avec tout le reste est bien plus direct qu’on aurait pu le penser. Au centre de l’intrigue, la quête de Boris Sieger – quelque peu dépassé par tous ses aléas, est très convaincante et le rend attachant. Personnages crédibles, péripéties agitées, et aspects sociétaux offrent du caractère aux excellents romans d’Ahmed Tiab. Un auteur qu’il est grand temps de découvrir, si ce n’est pas encore le cas.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 06:04
Meilleurs Vœux pour 2017 aux passionné(e)s de polars !

Voilà qu’arrive 2017 ! Après quelques expériences ailleurs, en janvier 2008, j’ai senti la nécessité d’une autonomie pour partager mes plaisirs de lecteur de polars, pour suggérer des nouveautés me semblant de belle qualité. C’est ainsi que naquit Action-Suspense. Si cet espace dédié à la Littérature Policière existe toujours, c’est en grande partie grâce à la fidélité des visiteurs. Je l’affirme sans flagornerie, en toute sincérité. Car cela prouve la saine curiosité des lectrices et des lecteurs, le goût de beaucoup de gens pour la diversité. Certes, le “mainstream éditorial” domine avec ses best-sellers. Néanmoins, on constate qu’année après année, émergent de nouveaux talents auxquels tout un public s’intéresse, faisant progressivement grossir la notoriété de ces auteurs, hommes et femmes.

2016 fut un très bon millésime pour le polar et le roman noir. J’ai dû en zapper quelques-uns, comme tous les ans, ma capacité de lecture n’étant pas illimitée. Des titres majeurs, peut-être bien. Si j’ai opté pour d’autres romans, c’est principalement afin de présenter un panel le plus large possible. Et, plus égoïstement, parce je ne pourrais pas lire “toujours le même livre”, la variété étant indispensable lorsqu’on est un lecteur intensif. La plupart des passionnés en sont conscients. Outre mes "Coups de cœur" et mon "Top 20 de l’année", j’ai éprouvé un réel plaisir à lire tous les livres chroniqués en 2016. J’espère qu’il en aura été de même pour celles et ceux qui ont également testé ces suggestions.

Les premiers titres de 2017 laissent augurer du "très bon". Que ce soit pour les inédits en grand format ou en poche, car il s’en publie également. Mais encore pour des rééditions bienvenues, les formats poche permettant une sorte de rattrapage, pour des livres qu’on a dû occulter. Nous les découvrirons ensemble, si vous le souhaitez, au fil des semaines et des mois à venir, selon ce qu’auront programmé les éditeurs. J’accorderai évidemment une place de choix à des auteurs qui me sont chers, sans confondre bienveillance et copinage. Mon état d’esprit reste intact : sans prétention aucune, lire et chroniquer en toute liberté, proposer les meilleurs polars possible, partager avec celles et ceux qui ont l’amabilité de venir faire un tour par ici.

Je vous adresse mes

MEILLEURS VŒUX pour une belle année 2017

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Infos et évènements
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29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 06:01

Est-ce qu’un écrivain est lucide quand il se raconte, lorsqu’il retrace son parcours depuis l’adolescence jusqu’à près de cinquante ans (Caryl Férey est né le 1er juin 1967) ? On pourrait craindre que ce ne soit pas le cas, qu’un passionné de fiction enjolive sa réalité. D’ailleurs, est-il logique qu’un "petit gabarit" élevé à Montfort-sur-Meu accède à une belle notoriété en écrivant des livres. Il y a sûrement tromperie quelque part. Aussi malin soit-il, ce freluquet doit berner son monde. Dans sa folle jeunesse rock’n’roll, n’était-il pas un suicidaire, un punk-destroy-no-future ? Sa manière perso d’être romantique, en adepte de David Bowie, dit-il. Bande de copains à moto et scarification, rêves hallucinés de voyages, poursuite des études sans chercher à les rattraper, Caryl ne fut pas un modèle de stabilité. Un fou d’écriture, grattant des quantités de pages indigestes, ça ne prouve nullement qu’on a une once de talent. N’est pas qui veut Joseph Kessel, écrivain-voyageur.

Bien qu’il ait déjà publié, outre des petits romans inaboutis, “Haka” (Éd.Baleine) et “Plutôt crever” (Série Noire), il n’y avait pas foule à le solliciter en cet été 2002 quand il dédicaça ses livres à l’Interceltique de Lorient. Mais puisque des éditeurs avaient confiance en son potentiel, autant garder un œil sur cet auteur trentenaire. N’avait-il pas fait le tour du monde avec un pote quand il n’avait que vingt-et-un ans ? De ces tribulations en Océanie et en Asie (Nouméa, Sydney, l’Indonésie, Singapour, le Sri Lanka), c’est une longue étape en Nouvelle-Zélande qui marqua le jeune aventurier. Ses amours compliquées avec la belle Francesca, compagne d’un caïd local jaloux, source d’inspiration trop classique. Mais plus tard, après un périple calamiteux avec un ami hypocondriaque gaffeur en Israël et en Jordanie, naîtra son premier roman vraiment construit, “Haka”.

© photo Claude Le Nocher

© photo Claude Le Nocher

Je n’intellectualise pas beaucoup ce que je fais ou vis. En voyage, je prévois un minimum de choses – des contacts à rencontrer, des lieux qui fixeront les étapes du périple – et attends de voir ce qui arrive. Nous sommes ce qui arrive. Au fond c’est de cela qu’il s’agit. Le "personnage" de l’araignée n’aurait jamais vu le jour si le gardien du parc ne m’avait pas parlé de celles qui peuplent le désert. On peut ficeler une intrigue, apprendre dans des livres ou en suivant des cours spécialisés comment tirer un récit au cordeau, mais il est susceptible d’exploser à la vue d’une simple araignée. C’est elle qui m’a donné l’ultime ressort de "Zulu".

Émule de René Char, Jacques Brel, Joseph Kessel, Jean Moulin, Lawrence d’Arabie, Che Guevara, c’est très bien, mais ça ne nourrit pas son écrivain débutant. Une porte qui s’est entrouverte chez Gallimard, ça encourage beaucoup, à condition de frapper fort. Retour en Nouvelle-Zélande, un peu décevant jusqu’à ce qu’il entre en contact avec des Maoris : la genèse de “Utu”, premier véritable succès. Puis viendra pour le baroudeur Caryl, en 2007, la découverte de l’Afrique du Sud. L’icône Mandela masque un pays toujours violent. Entre des gros Afrikaners ruraux, le splendide désert de Namibie, les quartiers pauvres de Cape Town où soigner la population tient du miracle, il y a de la matière et des personnages. Au final, “Zulu” consacre Férey, bientôt transposé au cinéma. Forest Whitaker est sympa et humain, il nous le confirme (on n’en doutait pas). Le Festival de Cannes, passée la maladresse sur le tapis rouge des marches, c’est à pleurer d’émotion (sûrement, oui).

La destination suivante, ce sont les repérages en Argentine pour “Mapuche”. Troublant et ambigu, ce pays qui n’a jamais désavoué sa dictature militaire. Où l’ESMA, de sinistre mémoire, se visite avec neutralité. Il lui faudra un autre voyage, deux ans plus tard, pour mesurer le combat des Grands-mères de la Place de Mai, pour comprendre la place infime laissée au peuple indien Mapuche, tant en Argentine qu’au Chili voisin. Là encore, bien des aléas à surmonter pour approcher la population chilienne et les Mapuches. Tout ça pour un résultat – une première mouture du roman – beaucoup trop désespérément noir. C’est là que l’esprit de saint-David Bowie apportera une petite dose de légèreté à l’histoire. Caryl Férey n’en aura pas fini avec l’Amérique latine, car il y retournera avec sa bande pour trouver les protagonistes et les ambiances de “Condor”.

Caryl Férey : Pourvu que ça brûle (Éd.Albin Michel, 2017)

Caryl Férey apporte le même soin pour concevoir “Les nuits de San Francisco”, que les amateurs de romans noirs auraient grand tort de mésestimer. Car c’est au hasard d’un voyage à l’Ouest des États-Unis qu’il va toucher du doigt les réalités américaines. Et, une fois de plus, croiser les personnes existantes qui deviendront ses héros de fiction. Rester un "auteur en vue", ça signifie ne pas décevoir, ne pas bâcler… et pour Caryl Férey, conserver la méthode qui permet le réalisme quasi-journalistique de ses intrigues. Il pense dès maintenant à de prochains romans, pas moins durs que les précédents.

Quand il retrace les épisodes de sa vie ayant (ou pas) amené l’écriture de ses livres, il nous entraîne dans son sillage, sourire aux lèvres, légitimement fier du chemin parcouru. Il nous agace bien un peu avec les surnoms attribués à ses amis, façon totems-scouts, car il en abuse. Rien de dramatique, toutefois. En tant qu’écrivain, ce sont les arcanes de son métier (tel qu’il le conçoit) que nous raconte Caryl Férey. On aperçoit quelques aspects de sa sensibilité intérieure, de son caractère : “Oui, j’ai tendance à m’emporter dans ces moments-là, et je me fous de savoir ce qu’on peut en penser […] J’ai l’empathie dans mes tripes, c’est ma douleur et ma force.” Sa complicité n’est pas "intime" : il a autant besoin d’amis avec lesquels s’afficher, se montrant vachard ou agréable selon les cas, qu’il a un besoin vital d’écrire, d’exprimer. Ce récit hybride n’est pas une confession, plutôt un "état des lieux" qui prend à témoin les lecteurs (et son éditrice). Idéal pour compléter la lecture des romans de cet auteur.

© photos Claude Le Nocher

© photos Claude Le Nocher

Je ne réfléchis pas beaucoup à la méthodologie de mes livres, comme si, à l’instar de mes personnages, les actes primaient sur la psychologie. Ou alors est-ce l’influence du cinéma, où l’on montre plutôt qu’on ne dit les choses, qui conditionne ma perception ? […] J’ai tendance à agir de la même façon dans le vie, et dans mes romans. Mes personnages s’affinent à mesure que je rencontre leur avatar dans le réel : je ne les quitte jamais. Du moins le temps du livre. Certains surgissent au hasard du voyage, d’autres se construisent petit à petit. Mes héros en particulier. D’abord ébauches, ils deviennent mouvants, mobiles, puis familiers, presque réels. Quand le personnage est réussi, ce n’est plus le cerveau qui dicte les mots, mais les mains. Un moment rare. Une quête.

- "Pourvu que ça brûle" est disponible dès le 5 janvier 2017 -

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Polar_2017
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