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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 04:55

Âgé de cinquante-huit ans, François Vasseur est un universitaire, spécialiste de l'Histoire médiévale. Son épouse quinquagénaire Mathilde, propriétaire d'une galerie d'art à Paris, a un faux-air de Meryl Streep dans "La route de Madison". Il semble que leur fille Camille se soit éloignée d'eux pour s'installer à Londres. Il est vrai qu'il ne furent guère des parents attentifs, leurs métiers passant d'abord. François Vasseur a connu un sérieux problème lui causant une blessure à la jambe. Le couple s'est installé depuis quelques mois dans une propriété campagnarde isolée, à une quinzaine de kilomètres de Quimperlé. Ils n'ont pour voisins que la famille du vieux fermier Le Bris, soixante-quinze ans. François Vasseur reste en contact avec les cercles universitaires parisiens. Il se rend régulièrement à Quimperlé chez la kiné Laurence, pour des séances de massage. Une certaine sympathie s'est nouée avec la jeune femme, mariée à Marc, lieutenant de gendarmerie.

Ce n'est pas un intellectuel comme François qui s'occupera du jardin, d'autant moins avec sa jambe douloureuse. Il engage un jeune homme de vingt ans aux cheveux ras, qu'il a rencontré par hasard. Ce Ludovic, originaire de Lille, vit dans sa camionnette. Il est assez taciturne et peu cultivé, mais il fait un excellent boulot dans le jardin du couple. Dans le bâtiment annexe de la longère des Vasseur, les travaux de l'appartement destiné à Camille sont restés en suspens. Entreprendre ce chantier paraît exciter Ludovic. Si Mathilde a été réticente au début, elle voit d'un bon œil qu'il se charge des travaux. Vu comme il pleut sans cesse à l'extérieur, plutôt que de loger dans sa camionnette, Ludovic est invité par le couple à s'installer dans l'appartement en rénovation. Quand François en parle à la kiné Laurence, elle lui recommande tout de même la prudence. Après tout, les Vasseur savent bien peu de chose sur ce jeune bricoleur, aussi compétent soit-il.

François a l'impression que le chantier a un peu ralenti depuis que Ludovic y habite. De menus incidents se produisent. Le plus troublant, c'est le vol d'un livre rare appartenant à François, que le jeune homme va discrètement restituer, faute d'avoir pu le vendre. Quand il fait des recherches sur Internet, François s'aperçoit que Ludovic se nomme en réalité Bryan Lefebvre, natif de Douai. Il a été impliqué dans une affaire de viol collectif : même s'il n'était pas coupable, c'est lui qui entraîna la jeune Mélanie lors d'une soirée de fête. Mathilde Vasseur n'est pas convaincue que Ludovic soit un vaurien. D'ailleurs, tous trois effectuent quelques sorties "en famille", le jeune homme apparaissant un peu tel leur fils. Mais ça fait près de deux mois que Ludovic est chez les Vasseur. Quand il annonce être sur le départ, les travaux étant terminés, ça soulage François. Pourtant, Ludovic ne va pas si vite quitter la maison du couple…

Valentin Musso : Une vraie famille (Éd.Seuil, 2015)

Voilà ce qui résume les cent-cinquante premières pages de cette histoire, le premier acte. On l'aura compris, les lecteurs ne sont pas au bout de leurs surprises. Car il reste deux-cent-vingt pages, en deux autres parties. Intrigue axée sur le trio de personnages principaux, plus trois ou quatre seconds rôles, cette histoire n'est toutefois pas théâtrale, figée dans son décor rural et pluvieux. Ici, le danger est en priorité psychologique. Même si, au final, on compte deux morts et un blessé, dont le pronostic vital ne sera bientôt plus engagé. Dès le début du deuxième acte, la situation va curieusement évoluer. Et l'on en saura un peu plus sur le passé de chacun des trois héros de l'affaire.

Quant aux lieux choisis, l'auteur semble avoir retenu l'image des impressionnantes crues à Quimperlé, sud-Finistère, en février 2014. Il présente un scénario intimiste, tout en sobriété. Ce qui n'empêche nullement des rebondissements, ni que doutes et questions viennent à l'esprit. Les amateurs de polars penseront inévitablement aux noirs suspenses de Frédéric Dard, écrits dans la première partie de sa carrière : un contexte quotidien, peu de protagonistes, des faits inquiétants restant légers, une ambiance qui tourne au malaise, peut-être à une forme de cruauté. Dans la même tradition, Valentin Musso nous a concocté un captivant psycho-suspense, très vivant grâce à une belle fluidité narrative.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2015 Livres et auteurs
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6 octobre 2015 2 06 /10 /octobre /2015 04:55

Rendez-vous un dimanche à Cumseh, petite ville de Géorgie vers 1970. À l'origine, tous ces hectares de terre, c'était la plantation de coton de Jack Gates, avec ses soixante-dix-huit métairies et autant de familles noires. Quand il est mort voilà quinze ans, il ne restait plus grand-chose de sa fortune. Quand même, il avait créé cette maison de retraite, dont hérita alors sa fille Pearl Lee Gates. Âgée aujourd'hui de trente-cinq ans, cette femme robuste a rebaptisé les lieux en Axel's Senior Club, et se fait appeler Axel. Elle est assistée d'Utopia, vieille râleuse chargée de la cuisine et du service. Les clients contrariants, “elle les aimaient tous quand ils étaient morts, ou bien entamés… Pour Utopia, rien ne pouvait être plus chouette au monde qu'un être humain qui avait cessé de bouger.” Le Senior Club dispose aussi d'un masseur, Jefferson Davis Munroe, un nain aux méthodes brutales.

Le docteur Marshall s'occupe ponctuellement des clients, du moins ceux guettés par le trépas. Le “Pavillon” à l'écart des bâtiments est destiné à ces malades qui se sont effondrés. Le pasteur Hiram Peters, de l’Église du Christ Universel, est un obsédé de l'heure précise. Il y a bien longtemps que, avec ou sans la foi, il exerce à Cumseh. Chaque dimanche, sur la colline, il dit la messe au Senior Club, tandis que son assistant se charge des paroissiens ordinaires, au village. Ses cérémonies en extérieur, c'est un peu le parcours du combattant pour les vieux clients d'Axel. Ce jour-là, Jeremy et Molly, se sont soustraits à cette obligation. Malgré leur âge avancé, le couple a préféré flirter dans les bosquets de la propriété. Pas sûr que Jeremy, déjà décrépi, se remette de l'expérience. Ce dimanche, Axel va être confrontée à des situations quasi-impossible à maîtriser.

La station service Gulf Oil est tenue par son cousin J.L.Gates, vaguement aidé par Lummy, un bougre sans malice. C'est là que débarque du bus Carlita Rojas Mundez, oubliée par le chauffeur déjà reparti. C'est une costaude et resplendissante cuisinière d'origine cubaine, qui ne parle qu'espagnol. Inquiétante Carlita, car elle pratique le vaudou haïtien. Jefferson Davis insiste auprès d'Axel afin qu'il l'engage pour faire à manger, Utopia étant mauvaise cuisinière. En fait, le nain pense que la magie vaudoue pourrait peut-être l'aider à grandir. Car sa correspondante Sarah Nell Brownstien va se pointer incessamment sous peu, et elle croit que Jefferson Davis est un grand mec musclé. Il aura intérêt à se cacher quand elle arrivera au Senior Club. La romantique Sarah Nell est employée au tri postal de Macon (Géorgie). Conduite ici par le pasteur, elle s'expose à quelques vives déceptions.

Âgé de trente-trois ans, tout habillé de vert, Junior Bledsoe est témoin du remue-ménage qui sévit en ce dimanche à Cumseh. Son métier de commercial dans le funéraire, c'est une véritable vocation. Vendre des concessions de cimetières dans un bled tel que celui-ci, pour l'essentiel peuplé de vieillards, quelle aubaine ! Il s'invite naturellement à la maison de retraite, où il va faire du bon bizness. Le summum consisterait à vendre une concession à Axel elle-même : la solitaire trentenaire “avec son mètre quatre-vingt et sa musculature d'homme” a d'autres idées en tête, plus lubriques. Dans sa pièce perso, Jefferson Davis se rapproche de Carlita, tentant d'apprendre d'urgence la langue espagnole. Molly, pour se réconforter, va voir un film sirupeux avec Doris Day et Rock Hudson. Chacun espère que cette journée dominicale se terminera sans gros dérapage, ce qui n'est pas certain…

Harry Crews : Les portes de l'Enfer (Éd.Sonatine, 2015)

Ce pourrait être juste une excellente comédie. L'unité de temps, un dimanche, et l'unité de lieu, la maison de retraite avec ses abords, se prêteraient à ce genre d'amusant roman, distrayant et animé. D'autant que nous suivons en souriant une poignée de personnages, définis et bien typés, "qui n'engendrent pas la mélancolie". Dès le départ, le ton est donné par l'arrivée incongrue de cette Cubaine non-anglophone, paniquant le propriétaire de la station service, qui la refile à sa cousine, maîtresse-femme. Entre le pasteur avec ses cadrans horaires, le nain Jefferson Davis sans pitié pour le corps de ses patients, le vendeur d'emplacements funéraires et toute la galerie, une cascade de moments insolites et de scènes saugrenues nous attend : on ne se plaindra pas de cet humour débridé.

Pourtant, il existe une autre possible lecture. Tous ces gens végétant dans un trou perdu de cambrousse géorgienne sont des insatisfaits ou des malheureux. Loin du chemin lumineux qui les mènerait au paradis, ils sont dans une impasse terne. Prenons le vieux Jeremy qui, dès son réveil, sent son cas empirer, sachant que ce n'est pas le masseur qui améliorera les choses : il essaie donc de tirer parti du temps restant. Derrière chacun des portraits, on trouvera une détresse, des failles. On n'ironise pas à leurs dépens, notre sourire se teinte quelque peu d'émotion. Avec ses facettes comiques et sombres, ce roman d'Harry Crews restait inédit en français. Heureuse initiative d'en publier la traduction, ce qui nous procure un succulent plaisir de lecture.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2015 Livres et auteurs
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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 16:10
Le commissaire Wallander est en deuil : Henning Mankell est décédé

Henning Mankell, père du célèbre commissaire Kurt Wallander qui incarnait une vision désabusée de la social-démocratie scandinave, est décédé dans la nuit de dimanche à lundi des suites d'un cancer à l'âge de 67 ans. Henning Mankell, qui avait révélé en 2014 souffrir d'un cancer, "s'est éteint paisiblement cette nuit à Göteborg", dans le sud-ouest de la Suède, a annoncé son éditeur suédois Dan Israel avec qui il avait fondé la maison Leopard en 2001. "Mon anxiété est très profonde, bien que j'arrive largement à la contrôler", avouait-il au sujet du mal qui le rongeait. Henning Mankell, qui vivait entre la Suède et le Mozambique, était l'un des auteurs phares de la littérature policière nordique.

"Il a décrit les coulisses sombres du modèle nordique", analyse pour l'AFP Olivier Truc, auteur du "Dernier Lapon" (Métailié). "Il assumait son rôle de critique" envers "une social-démocratie qui a trahi la classe ouvrière".

Henning Mankell laisse une oeuvre riche d'une quarantaine de titres, dont douze dans la série Wallander et une douzaine pour enfants, écoulés à 40 millions d'exemplaires dans le monde. Henning Mankell était marié à Eva Bergman, 70 ans, fille du cinéaste Ingmar Bergman dont il était proche.

"L'Homme inquiet" - titre de l'avant-dernier opus de la série Wallander - dont l'horreur des injustices n'avait d'égal que l'indignation et l'empathie, Mankell avait trouvé dans le personnage de Kurt Wallander son double assermenté. Ce policier de la petite ville côtière d'Ystad à la personnalité difficile était devenu un personnage de série de la BBC, joué par l'acteur britannique Kenneth Branagh. Depuis, Ystad voit défiler des lecteurs venus du monde entier mettre leurs pas dans ceux du flic le plus célèbre du royaume scandinave et revivre le frisson des "Chiens de Riga" ou de "La lionne blanche".

"Je suis effondrée", a confié à l'AFP Anne Freyer qui le publiait en France depuis 25 ans et devait le retrouver à la Fête du livre, à Aix-en-Provence (sud de la France), du 9 au 11 octobre. "C'était un grand homme et un ami" mais aussi un "homme terriblement imprévisible", dit-elle. Vivant une partie de l'année dans la capitale mozambicaine Maputo, Mankell y dirigeait le Teatro Avenida pour, disait-il dans un entretien à l'AFP en 2011, "observer le monde depuis un autre endroit que "notre Europe ethnocentrique". Depuis sa découverte du continent africain dans les années 1970, il aimait à dire qu'il avait "un pied dans la neige, un pied dans le sable".

Et quand on lui demandait quel était à ses yeux le centre de l'Europe, il répondait "la petite île de Lampedusa, au sud de la Sicile", d'où débarquent chaque année des dizaines de milliers de migrants. En juin 2010, il se trouvait aussi à bord d'une flottille de militants pour Gaza attaquée par un commando israélien. "Aucun blocus dans l'histoire mondiale n'a perduré éternellement (...) Personne n'accepte la soumission. Tôt ou tard Israël connaîtra ce que le système de l'apartheid a connu en Afrique du Sud", affirmait l'écrivain. "Je suis un homme en colère" face aux injustices et aux inégalités, justifiait-il. Contre les extrémismes, les intégrismes religieux ou les violences faites aux femmes et aux enfants, Wallander partageait ces colères.

(Extraits de la dépêche AFP)

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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 04:55

En 1962, Jamie Morton avait six ans. Sa famille et lui habitaient Harlow, une bourgade du Maine. Très pieuse, la population méthodiste accueillit avec enthousiasme le jeune pasteur Charles Jacobs. Avec sa séduisante épouse Patsy et leur enfant, ils venaient de Boston. Le dynamisme du révérend, et le charme de sa femme, permirent d'augmenter le nombre de paroissiens. Jamie Morton fut très impressionné par la passion de Charles Jacobs pour l'électricité. La maquette du Lac de la Paix en était l'illustration. Surtout, le pasteur réalisa une sorte de miracle. Conrad, un des frères de Jamie, fut victime d'une extinction de voix risquant d'être définitive. Grâce à son Stimulateur Nerveux Électrique, le révérend Jacobs réussit à guérir Conrad. Coup de chance peut-être, le bricolage étant à peine au point.

Trois ans après leur installation à Harlow, survint le tragique accident de l'épouse et du fils du pasteur Jacobs. S'il subit un monstrueux choc psychologique, cela n'expliquait qu'en partie le Terrible Sermon qu'il adressa quelques jours plus tard à ses fidèles. Peu après, quand il quitta la région, Jamie fut le dernier à lui dire au revoir. Le seul qui ait compris sa fascination pour la foudre, probablement. Dès ses treize-quatorze ans, Jamie s'avéra très doué pour la guitare. Non pas pour le tranquille folk, comme Conrad, mais pour le tempo du rock'n'roll. Dès son entrée au lycée, Jamie intégra les Chrome Roses, et fut convaincant dès le premier concert. Ce qui lui accorda davantage d'assurance : c'est ainsi qu'il devint le petit ami de la belle Astrid. Puis il entama une carrière de musicien, de 1978 à 1992.

À cause d'un accident de moto qui endommagea sévèrement sa jambe, Jamie goûta à la morphine. D'autres drogues suivirent, ce qui fut nuisible à son métier. Lors d'une foire en Oklahoma en 1992, Jamie recroisa Charles Jacobs. Son spectacle des Portraits à la Foudre avait un certain succès. Après avoir apporté quelques soins au junkie Jamie, il lui montra son atelier de Tulsa. Jacobs y poursuivait ses expériences sur le potentiel de l’Électricité secrète. Utilisant des électrochocs de sa conception, l'ex-pasteur réussit à guérir Jamie de son addiction pour les drogues. Jamie fut un temps son assistant, non sans noter que les spectacles de son mentor pouvaient entraîner d'étranges effets secondaires. Hallucinations dont la jeune Cathy Morse ne fut pas la seule victime, Jamie les ressentant parfois aussi.

Ayant eu l'opportunité d'un nouveau départ sur des bases saines, Jamie s'installa près des Rocheuses, à Nederland. Au ranch de Hugh Yates, que Jacobs avait guéri de sa surdité non sans séquelles, il s'occupa du studio d'enregistrement musical. Ce n'est qu'en 2008 qu'ils entendirent à nouveau parler du pasteur. Il avait modifié son nom en C.Danny Jacobs, et présentait sous chapiteau un grand show où il prétendait miraculeusement guérir la plupart des personnes souffrantes. Hugh et Jamie se déplacèrent pour ce spectacle. Un public crédule semblait fanatisé : “J'étais abasourdi. Chaque mot est un mensonge, ils doivent bien s'en rendre compte.” Non, ayant totalement foi en lui, espérant leur guérison, la foule des malades et des handicapés le dévorait des yeux, en extase.

Au lieu de rompre tout lien avec Charles Jacobs, Jamie chercha à vérifier l'authenticité des miracles qu'il s'attribuait. Avec l'aide de Brianna Donlin (dite Bree), qui avait la moitié de son âge, Jamie recensa les divers degrés de "réussite" quant aux personnes traitées par le prédicateur. En tout cas, il n'y eut pas d'issue heureuse pour l'histoire de Cathy Morse. Jamie finit par trouver l'adresse personnelle de Jacobs à Latchmore, propriété rurale dans l’État de New York. Comptait-il vraiment ne plus se consacrer qu'à ses expériences sur l'Électricité secrète ? Pour le bien de l'Humanité ou dans quel autre but ?…

Stephen King : Revival (Albin Michel, 2015)

Stephen King est le plus inspiré des conteurs, le plus magistral des narrateurs. Ce n'est pas une opinion, il s'agit d'une évidence. Rares sont les écrivains capables "d'embarquer" leurs lecteurs comme il le fait si bien. Il le démontre une fois encore avec ce “Revival”. Si l'on s'attend à un roman d'horreur effrayant, si l'on espère une dualité du Bien contre le Mal, on se trompe de lecture. Le personnage sombre de cette intrigue, le pasteur Jacobs, est un homme sympathique dont les actes n'ont rien de répréhensibles. Un passionné d'électricité tel que lui est, dans la majorité des cas, un bon bricoleur juste trop concentré sur son sujet. La tension existe, au fil du récit, mais elle est beaucoup plus subtile. Car ici, l'écriture est limpide et stylée, privilégiant le parcours de vie de Jamie Morton.

C'est sous les auspices des précurseurs et autres grands de la littérature fantastique (de Mary Shelley, Bram Stoker, H.P.Lovecraft, jusqu'à Robert Bloch) que Stephen King place ce roman. Il est assez chevronné pour ne pas tomber dans les ornières du caricatural, en chargeant les effets. Bien sûr, l’Étrange domine cette histoire, entre miracles supposés et magnifiques hallucinations. On apprécie autant d'autres aspects, tel le Terrible Sermon. Pour le pasteur, ça exprime une remise en cause définitive de sa foi ; pour les lecteurs, ce doit être une mise en garde contre la multiplicité des doctrines religieuses. Censées nous consoler dans les moments difficiles, leurs promesses d'un paradis ne serait qu'une arnaque, suggère ledit sermon.

Plus souriant, l'auteur fait allusion à “Joyland”, un de ses titres précédents. Ou s'amuse au sujet des rythmes musicaux rock'n'roll (“Toutes ces conneries commencent en Mi”). Et il nous offre un souvenir de la décennie 1960, non dénué d'une part de nostalgie. Époque si différente, qu'il restitue avec intelligence. Toute la virtuosité de Stephen King se retrouve dans ce roman impeccable.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2015 Livres et auteurs
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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 07:00
Thomas H.Cook à Nantes le 6 octobre 2015

Thomas H.Cook figure parmi les meilleurs écrivains actuels. Les premiers romans de cet auteur américain, né en1947, ont été publiés en France dans les années 1980 chez Série Noire (Safari dans la 5e Avenue, Du sang sur l'autel, Les rues de feu, etc.). Ses romans suivants furent publiés chez L'Archipel (Les instruments de la nuit, Interrogatoire). Après un retour chez Série Noire (La preuve de sang, Les feuilles mortes, Les liens du sang, Les ombres du passé), ses titres suivants sont à découvrir aux éditions du Seuil, avec entre autres Les leçons du mal, Mémoire assassine, Au lieu-dit Noir Etang, L'étrange destin de Katherine Carr, Le dernier message de Sandrine Madison ou encore son titre 2015 : Le crime de Julian Wells... Dans chaque roman, l'auteur réussit à entretenir la tension du suspense, avec des intrigues centrées sur des drames familiaux et personnels poignants.

Pour les lecteurs de l'Ouest de la France, il est possible d'approcher Thomas H.Cook. Le Mardi 6 octobre, l'association Fondu au Noir 44 vous propose de rencontrer l'auteur et découvrir son univers, à partir de 18h à la librairie Durance, à Nantes (44). À 20h15, Thomas H.Cook participera ensuite à un resto-littéraire au restaurant le Montesquieu (c'est déjà complet).

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Infos et évènements
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2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 09:30

Une nuit, un incendie cause huit morts à la Résidence des Cèdres Bleus, maison de retraite appartenant au groupe Aliamed. Le journaliste Raoul Walberg est appelé à enquêter sur un autre décès accidentel, celui de l’ex-légionnaire Julio Lebowski. Cet ancien résident des Cèdres Bleus s’était échappé de l’hôpital psychiatrique où on l’avait interné. Il voulait dénoncer les maltraitances et les méthodes douteuses constatées à la maison de retraite. Il avait constitué un dossier, que de faux-policiers ont tenté de retrouver dans ses affaires à l’hôpital.

Walberg et son amie photographe Véronique se rendent dans la région où a eu lieu l’incendie. Ils y croisent la revêche juge Frémont, qui dirige l’enquête. Si le maire semble aimable, il fait partie d’une mafia locale de notables ayant tiré profit des Cèdres Bleus. Une employée virée évoque le suivi médical bâclé, la nourriture infecte, le personnel insuffisant et peu compétent. Encore ignore-t-elle que des tests de médicaments pour un laboratoire étaient pratiqués à l’insu des patients. Walberg et Véronique ne sont pas autorisés à visiter la Résidence des Acacias, du même groupe Aliamed. Un couple voulant créer une petite maison de retraite concurrente a subi divers sabotages, et le blocage de leur dossier. Un commercial confirme à Walberg les méthodes véreuses de la direction des Cèdres Bleus.

Jean-René Lelou, PDG d’Aliamed, est informé du futur article de Walberg. Pour rétablir l’image du groupe et faire remonter le cours des actions, il faut communiquer de façon positive. Bien que le profil de Lebowski ne soit pas celui d’un pyromane, des indices l’accusent. La conférence de presse de la juge Frémont clôt l’affaire. Pourtant, des points restent obscurs. Sous la pression d’Aliamed, l’article de Walberg est largement censuré. Invité par Jean-René Lelou, le journaliste reste insensible à son charisme supposé. Un informateur anonyme transmet des documents accablants à Walberg. Une menace mortelle plane désormais sur le reporter…

Gérard Delteil : Retraite anticipée (Fleuve Noir, 2003)

On voudrait pouvoir affirmer qu’il s’agit d’une fiction très éloignée de la réalité. Les personnes âgées constituent un énorme enjeu financier, faut-il le rappeler ? On aura compris que le thème, absolument actuel, ne peut laisser insensible. Certes, on nous répondra que depuis la parution de ce roman en 2003, les pratiques évoquées n'existent plus, que les choses ont évolué. Et nous goberons discours formaté, lisse, si bienveillant envers nos anciens. Là comme ailleurs, ce n'est pas le personnel qui est en cause, mais la rentabilité… Autrement dit, les énormes bénéfices des investisseurs. Cette fois encore, Gérard Delteil visait juste, nous racontant une histoire parfaitement crédible, captivante, et qui donne à réfléchir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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1 octobre 2015 4 01 /10 /octobre /2015 04:55

En novembre 2003, dans un hôtel du quartier de la gare de Nancy, l'Ordre des Filles de la Charité de Saint-Lazare se réunit pour un congrès international. Deux religieuses âgées, sor Lucía de Fatima et sor María del Carmen, sont assassinées dans leur chambre. Près d'elles dans leurs lits, se trouvent des poupées de chiffon sans visage. Les victimes avaient exercé des professions médicales, possédaient des caractères très déplaisants, affichaient une rigoureuse piété. Ces nonnes étaient sous la responsabilité du père Eduardo Carril, de Madrid. La symbolique des poupées décapitées n'échappe pas au commissaire Ney, chargé du dossier. Quant à la strangulation, difficile de définir avec quel objet. Ont-elles été garrottées, comme jadis les condamnés à mort espagnols ?

Il s'avère que la señorita Angustias Amate Mora, dame de compagnie quadragénaire des deux religieuses, a eu une enfance chaotique et reste de tempérament rebelle. Malgré l'intervention du père Carril, elle est interrogée par le commissaire Ney. La señorita Amate n'était pas réellement orpheline : elle avait un lien familial proche avec sor Lucía. Elle évoque la cruauté des gens qui l'élevèrent, et confirme la dureté des deux victimes, avant de passer brusquement aux aveux. Pour les policiers, le mode opératoire suggère plutôt d'autres possibilités. D'autant que la version de la señorita Amate est bancale, fort peu crédible. Complice ou pas d'un tueur, elle ne souhaite pas retourner en Espagne. La suite montrera sa dramatique détermination.

Selon l'ami psy du policier Ney, l'assassin a vécu enfant des situations qui l'ont privé de son identité, et ont continué de le déstabiliser. Il a supprimé les deux nonnes “non pour se venger mais pour rendre justice… Il agit de son propre chef, mais il a conscience d'être le bras armé d'une multitude d'autres victimes.” Enquêtant sur divers clients de l'hôtel, les policiers soulignent le nom d'un mystérieux Jésus Vargas. Le consulat d'Espagne fait pression afin de contrecarrer la poursuite des investigations dans leur pays. Le père Carril n'y est pas pour rien, bien sûr. Néanmoins, Ney se rend bientôt à Madrid. Les CV complets des deux religieuses indiquent qu'elle furent, plus jeunes, de pures franquistes.

De leur monastère d'origine à la maison de retraite où elles vivaient, le policier français finit par trouver une trace : elles eurent un lien direct avec la prison de Carabanchel après-guerre, haut-lieu de la répression des opposants. La Guardia Civil cherche à freiner l'enquête de Ney : le colonel Ramón Muños Iribarne est adepte des méthodes brutales du passé. Si l'ambassade du France le sort du pétrin, le policier est prié de prendre le premier avion pour rentrer chez lui. Grâce à ses collègues locaux, le commissaire Somodevilla et le jeune policier Garcia, il parvient à continuer ses recherches. Même si ça indispose certains réseaux datant de la dictature, protégeant toujours des responsables…

Diego Arrabal : Jour de colère (Éditions Arcane 17, 2015)

Voici une intrigue qui répond parfaitement à la définition du roman noir, au cœur d'une réalité sociale et historique. Si l'enquête finit par déterminer qui est l'assassin, on n'est nullement dans un roman d'énigme avec son côté ludique. Le contexte prime, sans que le scénario soit alourdi. Au contraire, car l'auteur maîtrise l'univers du commissaire Ney, qui a déjà été le héros de plusieurs de ses livres (L'énigme de la rue des Brice, A quoi rêvent les chats lorsque le printemps tarde, Le meilleur d'entre nous). Ce qui offre une narration souple au récit. Un atout majeur : on entre rapidement dans le vif du sujet, autant pour l'aspect policier que pour la toile de fond, les sombres heures de l'Espagne.

L'auteur le précise : “Le cadre dans lequel s'inscrit cette enquête est totalement véridique et fait l'objet, depuis seulement une quinzaine d'années, de recherches à la fois d'historiens et de juristes. Les faits sont avérés, documentés, mais prescrits au terme de la loi d'amnistie de 1977… Quarante ans après la mort de Franco, des fonctionnaires ayant participé à la dictature sont toujours présents au plus haut de l’État espagnol...” Hélas, ce ne sont ni des fantasmes ni des rumeurs, la cruauté des plus impitoyables franquistes fut bien réelle contre leurs opposants et leurs proches. Peut-être certaines rancœurs sont-elles encore ardentes chez les victimes de ce régime dictatorial. C'est avec harmonie que ce roman noir de Diego Arrabal mêle polar et Histoire : le résultat est passionnant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2015 Livres et auteurs
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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 04:55

Qui est Ralph Exeter, correspondant à Paris du journal anglais de gauche Daily World, en ces années 1920 ? Né en 1894, il a servi dans l'état-major de la RAF durant la Première Guerre Mondiale. Il a épousé Evguénia, fille du général russe tsariste Ignatiev, mort lors de la débâcle de l'armée du général Wrangel. Il est proche de sa belle-sœur Fania et de sa belle-mère, résidant à Londres. À Paris où il habite avec sa femme, Ralph Exeter fréquente assidûment les endroits festifs, collectionnant les maîtresses. Evans, un des responsables de son journal, collabore avec les services secrets bolcheviques. Son agent parisien Exeter lui fournit des infos censées venir d'un contact dans les ministères. En fait, il a inventé ce personnage haut-placé, afin d'obtenir davantage d'argent d'Evans, en plus de son salaire, car il est fort dépensier. Se déplaçant à travers l'Europe, voilà quelques mois Exeter a même rencontré Mussolini, un dirigeant politique italien plein d'avenir.

Alors que Ralph Exeter vient d'être contraint de devenir agent de l'Intelligence Service, le Guépéou russe entend renforcer son organisation et son efficacité en Angleterre et dans le reste de l'Europe. Ils ont envoyé à Londres la jeune Zhenya Krasnova, ardente militante d'origine polonaise, épouse d'un diplomate communiste. La fermeté et l'élimination ne font pas peur à cette espionne déterminée. Exeter est bientôt fasciné : “Non seulement cette fille était extrêmement agréable à regarder, mais il sentait en elle un esprit proche du sien, doué d'une compréhension instinctive et sûre des questions de la politique…” Zhenya est également là pour confier à Exeter une mission particulière. Ça concerne le cosaque Igor Koliazine, aujourd'hui directeur d'une troupe folklorique. Il y a quelques années, il fit partie de l'armée Wrangel, qui fut obligée de fuir après sa déroute en Crimée. Comme ses congénères, il erra un certain temps dans les Balkans avant de se stabiliser.

Sous prétexte d'un article, Exeter gagne la sympathie d'Igor Koliazine. Lors d'une soirée arrosée, le Cosaque confirme au journaliste-espion la rumeur qui a excité la curiosité de Zhenya Krasnova. Le “trésor” de l'armée Wrangel existe bien : “De l'argent, étranger uniquement. Des kilos de diamants et d'émeraudes. Des actions de compagnies étrangères. Du platine. De l'or...” Koliazine reste le seul à savoir dans quel coin de Bulgarie cette fortune est enterrée. Sans pouvoir s'en emparer, il a récemment vérifié sur place, le “trésor” est encore là, intact. Les services secrets anglais surveillent de près leur nouvel agent, capables d'utiliser la torture contre un compatriote peu fiable tel que lui. “Ce qui m'ennuie, c'est que cela commence à faire beaucoup de monde sur la piste du trésor Wrangel” conclut l'espion qui l'a malmené, et a obtenu les confidences du journaliste. Igor Koliazine et Exeter se lancent dans un voyage aérien fatigant jusqu'à Constantinople.

À l'arrivée, leur guide ne serait pas indispensable, le Cosaque connaissant la ville. Mais il s'agit de l'envoyé de l'Intelligence Service, qui sert par ailleurs d'indic aux Turcs et aux Allemands. Si l'on croise ici d'anciennes princesses russes en exil, il est prudent d'être armé. De pistolets ou d'un kindjal, long poignard ancestral des cosaques. Exeter ne tarde pas à adresser un rapport circonstancié au chef de l'espionnage britannique. Ziya bey appartient à l'Emniyet, les services secrets de la nouvelle Turquie de Mustapha Kemal. Il se doute qu'Exeter n'est pas seulement dans cette ville pour visiter les musées et les sites de la Corne d'Or jusqu'à Stamboul. Ziya bey est bien informé aussi sur les précédents passages de Koliazine à Constantinople. Il prévient Exeter que le baron Otto von Braam, du parti d'Adolf Hitler, rôde en ce moment entre Turquie et Bulgarie. Jusqu'où cette mission conduira-t-elle Exeter ?…

Romain Slocombe : Le secret d'Igor Koliazine (Éd.Seuil, 2015)

Romain Slocombe nous entraîne-t-il dans une sorte de “chasse au trésor” qui serait assez sympathique, mais peu novatrice ? Ce serait mal connaître le grand perfectionnisme de cet écrivain. Depuis “Première station avant l'abattoir” (2013), nous savons que le héros Ralph Exeter s'inspire d'un aïeul de l'auteur, qui grenouilla sous couvert de journalisme dans les services secrets de l'Entre-deux-guerres. Et que quelques-uns des personnages présents dans le récit sont issus de la réalité d'alors, en modifiant légèrement leurs noms. Telle Zhenya Krasnova, pétulante espionne bolchevique, dont on nous donne l'identité en exergue du roman. En effet, c'est en se basant sur une solide documentation que Romain Slocombe entreprend de nous raconter un épisode de ce temps-là. Qu'il s'agisse d'armes, de trajets périlleux, de soirées festives ou de l'ambiance glauque d'une ville, l'auteur reste immanquablement précis dans ses descriptions, fidèlement réaliste.

Alors que les séquelles de la Première Guerre Mondiale sont encore vivaces, l'Europe des années 1920 préfigure ce qui se passera bientôt : d'abord à l'état larvaire, les dictatures vont s'imposer après des campagnes d'espionnage tous azimuts. Les “Rouges” sont très actifs sur ce terrain, mais c'est autant le cas de toutes les nations, de l'Atlantique à l'Oural en passant les Balkans et le Caucase. Soulignons qu'on en est encore au bolchevisme, avec une part de sincérité naïve chez certains occidentaux, pas au communisme stalinien. Voilà le climat qui entoure et accompagne les tribulations de Ralph Exeter. Il ne s'agit pas d'une évocation académique à la manière d'un livre d'Histoire. Néanmoins, la fiction n'interdit pas d'approcher le passé dans des conditions réelles ou plausibles. Une fois de plus, avec “Le secret d'Igor Koliazine”, Romain Slocombe réussit à nous convaincre grâce à un roman brillant et riche en péripéties.

- Ce roman est disponible dès le 1er octobre 2015 -

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