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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 06:02

Ayant interrompu ses études, Adrien Chave n’est à cette époque âgé que de dix-huit ans et demi. Il s'est occupé de son défunt oncle. Très riche, celui-ci est mort ruiné, suite à un sombre scandale à cause de son amante, l’artiste Anna. L’hôtel particulier de son oncle étant vendu pour épurer les dettes, Adrien n’aura bientôt plus ni logement, ni argent. Sur le conseil du boucher de son quartier, le jeune homme contacte M.Langois. C’est une sorte d’homme de loi, qui se charge d’arranger à l’amiable divers contentieux : “Toujours des petites histoires, des traites, des billets de fonds, des règlements de succession pour de pauvres bougres.” Jamais de gros dossiers, pas d’action en justice : simplifier les choses, tel est le talent de M.Langois, installé dans cette ville moyenne depuis quelques années.

Adrien est engagé par M.Langois pour remplacer son ancien clerc, un type vindicatif qui a été victime d’un incident. Le jeune homme va apprendre le métier par lui-même, faisant connaissance avec certains clients de M.Langois. Il ne croit guère que son employeur ait des dons de magnétisme, comme l’évoque quelqu’un. Adrien connaît bien la jolie femme qui vient solliciter son patron : fille de banquier, Edmonde est un peu plus âgée que lui, mais ils se sont naguère côtoyés dans la haute société locale. Sans doute en reste-t-il tant soit peu amoureux. Edmonde est désormais mariée à un Anglais, sir Eric Greshild. Elle a de sérieux soucis : à cause d’une affaire d’argent, elle a dû retourner chez son père. Elle aimerait que M.Langois interviennent afin que tout rentre dans l’ordre.

C’est un dossier bien plus complexe que ceux traités ordinairement par M.Langois. Pas si facile d’amadouer le puissant banquier, père d’Edmonde. D’autant qu’augmentent toujours les tensions entre elle et lui. Cerner son caractère est insuffisant, c’est un plan de bataille qu’il faut organiser contre le banquier. Quasiment un complot, avec la complicité de la petite postière de l’agence près du château. Pendant ce temps, Adrien et Edmonde se rapprochent, ce qui ne déplaît pas au jeune homme. Quant à l’ancien clerc de M.Langois, il est maintenant chargé de représenter les intérêts de sir Eric Greshild. La forte rétribution que M.Langlois réclame à Edmonde pour ses services semble exagérée à Adrien. Mais il admet l’efficacité de son employeur, lorsque l’essentiel de l’affaire paraît résolu.

Néanmoins, Adrien s’interroge quand il apprend le retour dans leur ville de l’artiste Anna. Pour l’ex-amante de son oncle, qui causa le déchéance de leur famille, tout est-il oublié ? Du côté d’Edmonde, si la situation s’est améliorée pendant un temps, il se peut qu’elle soit en grand danger. Son mari est animé de mauvaises intentions. À la veille de Noël, M.Langois hésite à se lancer dans une autre intervention en faveur de la jeune femme…

Edgar Sanday : Monsieur Langois n’est pas toujours égal à lui-même (Éd.10-18, 1987)

M.Langois a certainement une faculté exceptionnelle de persuasion. Sans croire au merveilleux, on peut admettre que certains êtres ont, pour des raisons en partie physiques, cette faculté. Ainsi les orateurs qui entraînent les foules, les galvanisent. Ainsi certains ecclésiastiques auprès de leurs pénitents. Avez-vous remarqué que M.Langois parle beaucoup, et sur un ton très égal et monotone. J’ai lu que ce ton est employé par les hypnotiseurs. Bien entendu, il ne s’agit pas d’hypnotisme au sens propre, mais d’un moyen supplémentaire d’influence.
M.Langois ne prend que des affaires raisonnables. Ainsi dans votre cause, tout est "plaidable", comme il dit lui-même. Il y a donc une conjonction entre certains arguments qu’il emploie et des éléments physiques d’autorité. Mais cela ne suffit pas. Il faut, en sus, quelque incident favorable pour mettre le patient en état de réceptivité. Ici, c’est la boite de cigares. Un profane n’en tirerait pas davantage, mais au regard de M.Langois, c’est comme la brèche insignifiante par laquelle un stratège donnera l’assaut d’une ville.

Publié en 1950, réédité en 1987, ce "roman d’atmosphère" d’Edgar Sanday (1908-1988) est davantage une curiosité qu’un chef d’œuvre. Si l’auteur n’était pas devenu un célèbre homme politique, puis élu à l’Académie Française en 1978, ses romans d’alors auraient disparu dans les oubliettes de la littérature. Non pas que le présent titre soit dénué d’intérêt, d’ailleurs. L’intrigue se compose de six chapitres, plus un final explicatif (encore que bien des détails restent volontairement sans réponse).

Adrien Chave en est le héros et le narrateur, prenant à témoin le lecteur de son manque de maturité face à un épisode de sa vie qui le marqua. Le suspense est en majeure partie basé autour de la personnalité de M.Langois, évidemment. Énigmatique, pourvu d’un certain flegme, distant mais résolvant en effet des litiges, on ne peut que nuancer toute opinion à son sujet. Le jeune Adrien va prendre une part active dans les péripéties de l’aventure, dont il n’est pas que spectateur. L’ambiance surannée d’une ville provinciale, avec son élite bourgeoise, nous est plus suggérée que vraiment décrite. Ce qui peut, à tort ou à raison, donner le sentiment d’un roman "daté". Après tout, les cas de margoulins et de cupidité excessive ne sont-ils pas intemporels ?

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 06:03

Saorge est un village à flanc de montagne des Alpes-Maritimes, surplombant les gorges de la Roya. Il s’agit d’une bourgade de quatre-cent âmes, d’un esprit rebelle motivé par “le refus de la société de consommation et de la mondialisation, mais un goût prononcé pour une consommation exacerbée d’alcool.” Outre le paysage remarquable, un des principaux atouts de Saorge, c’est son monastère : cet ancien couvent franciscain a traversé l’Histoire depuis les années 1630. Aujourd’hui, on y héberge des artistes en résidence. On organise parfois des rencontres avec des stars de l’Édition. Ce week-end-là, un milliardaire qui se fait appeler Un Cognito y a invité à ses frais une dizaine de ces “télécrivains”.

Guillaume Muzo et Marc Levide ne figurent pas dans la brochette d’auteurs sollicités. Trop populaires, sans doute. Par contre, le gratin médiatique germanopratin a accepté de franchir le Périphérique parisien, pour s’exiler à soixante-dix kilomètres de Nice. En tête, le dandy Frédéric Belvédère, spirituel par essence, pour qui la bonne éducation le dispute à la superficialité. Et le gentil David Mykonos, toujours dans une stratégie positive de séduction des lectrices, visant l’Académie. Avec le sinistrement hautain Michel Ouzbek, paranoïaque malsain et cruel. Sans oublier le sniper Yann Moite, hyperactif des médias, prêt à écrire sur n’importe quoi. Ni le distingué Jean de Moisson, encore vert bien qu’âgé, jamais avare de bavardages et d’anecdotes.

Chez les écrivaines, les célèbres chapeaux d’Amélie Latombe masquent un cerveau d’une intelligence incontestable, bien au-delà de son allure fantasque. La détestable Christine Légo est effrayante par sa conviction d’être unique, essentielle. Kathy Podcol est tellement sympa et inoffensive qu’elle en serait transparente. Quant à Delphine Végane et Tatiana de Roseray, est-ce leur aspect "hors de la vie" qui explique leurs ventes de livres ? Tout ce petit monde si éloigné de l’expérience monastique, et de la vraie littérature, est accueilli par le guide italo-français Francesco tandis que Patricia s’occupe de la cuisine. Certes, il y a bien un débat face au public animé par le journaliste Augustin Traquenard, mais il n’est pas surprenant que cette soirée tourne court.

Au dîner, la voix de leur hôte invisible intervient. Il accuse chacun des dix auteurs de n’être que de véreux imposteurs, des prétentieux nombrilistes, des foutriquets vaniteux, tous indignes de se dire écrivains. La comptine diffusée ensuite devrait les inquiéter bien davantage encore. Peu après, une séance de spiritisme avec la cuisinière-médium Patricia met ces dames en contact avec le généralissime Oscar Wilde et son neveu, l’ombrageux Arthur Cravan. Dans ce monastère où rôdent sûrement des fantômes errants, alors que l’orage menace, les écrivains cultivent leur ivresse (Belvédère), leurs doutes (Mykonos), leur spleen gériatrique (Ouzbek). Yann Moite sera absorbé par les livres, et le vieux Jean de Moisson étouffé par sa goinfrerie.

Moins couarde que ses quatre consœurs, Amélie Latombe n’est jamais décontenancée. Elle se pense capable d’enquêter, de traquer le démoniaque fantôme qui les empêchent de quitter le monastère fatal. N’existe-t-il pas des passages secrets, des tunnels ? Au moins leur faut-il espérer ne pas disparaître entre ces murs…

Guillaume Chérel : Un bon écrivain est un écrivain mort (Mirobole Éd., 2016)

La vie était trop courte pour être sérieux. Mykonos n’avait jamais accordé plus d’importance qu’il ne fallait à l’écriture. Cela faisait longtemps qu’il avait renoncé à être Scott Fitzgerald. Alors il avait fait un peu comme tout le monde, il s’était adapté à son époque. Une époque qui avait les écrivains qu’elle méritait. Une époque où feu Maurice G.Kraspec et Éric Mezzour passaient pour des penseurs, laissant donc grand ouvert le champ des possibles. Il y avait de la place pour les amuseurs. Les troubadours de l’esprit. Que les gladiateurs de l’édition s’entre-tuent donc entre eux…

Prudence sur les qualificatifs ! Car, dès qu’il est question de comédie policière, d’humour, de parodie, on sent poindre le scepticisme d’un certain lectorat. Pas sérieux, pas pour moi, préjugent ces lecteurs. Effectivement, ce roman s’affiche comme un pastiche des “Dix petits nègres” d’Agatha Christie, un classique de la Littérature Policière. Le "morceau de bravoure" de l’auteur, c’est d’avoir révisé l’accusation envers les invités et la comptine mortelle, qui s’inspire de la version d’origine. Des disparitions, des victimes, du mystère, de l’étrangeté, cette intrigue n’en manque pas. Avec même une crypte et des ossements. Tout ça dans un contexte empreint d’une bonne humeur ironique, impertinente, mordante, ou décalée quand on nous présente quelques habitants de ce village provençal.

Le but n’est pas de "mourir de rire", ce qui serait un comble. Juste de bien s’amuser en suivant les tribulations de “télécrivains” hors de leur milieu naturel, les soirées mondaines, la télévision et autres médias. Qu’en est-il de cette élite autoproclamée ? Locomotives de l’édition, ces auteurs assurent un bon chiffre d’affaires à ceux qui les publient. C’est ce qui permet d’en faire paraître d’autres moins cotés, de tenter des "premiers romans", etc. Une interrogation nous vient parfois en tête, les concernant : “Écrivain, où est ton œuvre ?” Parader en public, lancer des réparties supposées brillantes, agresser des interlocuteurs émettant d’autres points de vue, jeter l’anathème sur d’obscurs plumitifs, jouer les cadors en toutes circonstances, et publier ponctuellement, voilà le portrait commun à toutes ces stars du livre. Écrivains littéraires, ne serait-ce pas exagéré ?

Parmi ces personnages, s’en trouvent d’antipathiques, et d’autres auxquels on accorde le bénéfice du doute, une impression plus favorable. Dans ce "jeu de massacre", Guillaume Chérel ne désigne pas ses préférés, chacun de nous ayant les siens. Remercions-le d’avoir rendu hommage ici à l’exceptionnel Oscar Wilde, même si le neveu de ce dernier lui vole quelque peu la vedette. En outre, cette histoire nous invite à voyager, à la découverte d’un village pittoresque, lui aussi décrit avec le sourire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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14 décembre 2016 3 14 /12 /décembre /2016 06:06

En 2016, il s’est encore publié pléthore de polars en France. Confirmations ou nouveaux talents, la tendance est toujours à une très belle qualité. C’est vrai pour les titres français comme étrangers. Lorsqu’on a la capacité de lire beaucoup de polars noirs sur une année, il faut opérer des choix : être curieux d’auteurs qu’on n’a pas encore lus, ne pas négliger ceux que l’on connaît. Face à la diversité des inspirations, des intrigues, des tonalités, lire avec l’esprit ouvert apparaît une évidence. On est contraint de faire l’impasse sur quelques titres peut-être majeurs, mais qu’importe si c’est pour en découvrir d’autres également de très haut niveau. Le bilan de ces lectures variées n’est pas absolument simple à établir.

Cette année, ma sélection se compose de vingt romans. Dix pour cent des lectures ayant été chroniquées ici, environ. Ça ne signifie pas un rejet des quatre-vingt-dix autres pour cent, que j’ai aussi appréciés. Parmi eux, on trouve d’ailleurs un recueil de nouvelles de Stephen King, toujours hors-compétition. Ou certains qui m’ont semblé un peu trop conventionnels. Voire des auteurs émergents, qui auront plus tard toutes leurs chances, je leur fais confiance. Existe-t-il un point commun entre ces vingt romans qui apparaissent supérieurs ? Tous possèdent leur ambiance, leur écriture, et la plupart se rapprochent sur deux points : le contexte social et le caractère humain. Au-delà de l’intrigue, aussi forte ou perfectionniste soit-elle, la fiction a besoin de situations et de héros proches du réalisme.

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année

La révélation française de l’année, c’est incontestablement Chloé Mehdi avec “Rien ne se perd”. Si l’on ne devait en lire qu’un, ce serait celui-là. Les étudiants du Master Humanités et Industries Créatives de l'Université Paris Ouest Nanterre la Défense lui ont décerné leur "Prix Étudiant Polar" à la Bibliothèque des Littératures Policières.

Confirmation pour trois autres auteurs français, entre social et Histoire : Hervé Commère (Ce qu’il nous faut c’est un mort), Romain Slocombe (L'Affaire Léon Sadorski), Emmanuel Grand (Les salauds devront payer). Trois excellentes surprises, alliant solidité et subtilité : Patrick Eris (Les arbres en hiver), Pierric Guittaut (D'ombres et de flammes) et Ahmed Tiab (Le désert ou la mer). Plus un roman d’aventure percutant issu de la meilleure tradition, signé Dominique Maisons (On se souvient du nom des assassins).

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année

Chez les romanciers étrangers, honneur à deux Britanniques du côté de l’Écosse, avec Gordon Ferris (Les justiciers de Glasgow) et Peter May (Les disparus du phare). Un Australien mérite d’être retenu : Peter Temple (La rose de fer). L’Italie est représentée par Giampaolo Simi (La nuit derrière moi). On n’oublie pas l’Asie dans cette sélection, avec deux Japonais : Kazuaki Takano (Treize marches) et Keigo Higashino (La fleur de l’illusion), ainsi que le Hongkongais : Chan Ho-kei (Hong Kong noir).

Chez les Américains, on ne peut passer à côté de Thomas H.Cook (Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur), David Joy (Là où les lumières se perdent), Ron Rash (Le chant de la Tamassee), Alex Taylor (Le verger de marbre), et Ryan David Jahn (La tendresse de l'assassin). Rien que des lectures qui ont peu de risque de décevoir les lecteurs…

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année

Ci-dessous, pour plus de détails sur chacun, il suffit de cliquer sur chaque titre pour lire la chronique qui a été consacrée au roman cité…

 

Chloé Mehdi : Rien ne se perd (Ed.Jigal)

Hervé Commère : Ce qu’il nous faut c’est un mort (Fleuve Ed.)

Emmanuel Grand : Les salauds devront payer (Éd.Liana Levi)

Romain Slocombe : L'Affaire Léon Sadorski (Éd.Robert Laffont)

Patrick Eris : Les arbres en hiver (Ed.Wartberg)

Pierric Guittaut : D'ombres et de flammes (Série Noire)

Ahmed Tiab : Le désert ou la mer (Éd.L'Aube noire)

Dominique Maisons : On se souvient du nom des assassins (Éd.de la Martinière)

Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année
Les 20 meilleurs polars de 2016 – la sélection de l’année
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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 06:02

En cet automne, voilà sept mois que l’ancien cambrioleur Bernie Rhodenbarr a repris la librairie Barnegat Books sur la 11e Rue-est à Greenwich Village, au cœur de New York. Il était temps qu’il mène une vie normale, même si le policier Ray Kirschmann doute qu’il se soit rangé. Non loin de là se trouve le salon de toilettage de son amie lesbienne Carolyn Kayser, son "âme-sœur". Celle-ci étant souvent esseulée, ils passent leurs soirées à picoler ensemble. Mais pas ce soir-là car Bernie — qui n’a effectivement pas cessé son activité de cambrioleur — va opérer dans le quartier chic de Forrest Hills Gardens. Chez ce Jesse Arkwright, il y aurait quantité d’objets de valeur à dérober. Bernie n’est là que pour un livre, une édition introuvable de Rudyard Kipling.

C’est un nommé M.Whelkin qui lui a promis une très belle somme contre “La libération de Fort Bucklow”, un ouvrage antisémite de Kipling. Il n’en reste qu’un seul exemplaire, avec une dédicace à l’écrivain H.Rider Haggard, grand ami de l’auteur. Jesse Arkwright semble avoir acquis ce livre au détriment de M.Whelkin, vrai collectionneur décidé à le récupérer. Le vol lui-même ne pose pas de problème à Bernie, qui a rendez-vous avec son client. Entre-temps, un Sikh surgit chez Barnegat Books et oblige le libraire à lui remettre “La libération de Fort Bucklow”. Bernie est quand même plus malin que ça : il détient toujours le livre. Néanmoins, il se demande comment le Sikh était informé du vol. Le rendez-vous avec son client M.Whelkin est fixé chez une certaine Madeleine Porlock.

Bernie ne s’est pas suffisamment méfié de cette femme, qui l’a endormi avec un puissant somnifère. Quand il retrouve ses esprits, Madeleine Porlock a été assassinée et le revolver a été placé dans la main du libraire. Fâcheux, d’autant que la police ne tarde pas à pointer son nez. Bernie prend la fuite, avant de se réfugier dans l’appartement de Carolyn Kaiser, absente en journée. Par la radio, il apprend sans grande surprise qu’on le recherche pour meurtre. Au retour de Carolyn chez elle, Bernie dresse le bilan des événements. Il n’a pas gagné un dollar dans tout ça, et sent qu’on a monté un scénario bien moins simple qu’il y paraît. Carolyn enquête sur M.Whelkin, dont on ne sait s’il est Anglais ou Américain, tandis que Bernie s’intéresse à la piste Madeleine Porlock, supposée psychothérapeute.

Grâce au couple de sympathiques voisins de Mrs Porlock, le libraire en cavale s’introduit dans l’appartement de la défunte. Outre des signes fétichistes, Bernie y trouve le précieux livre. Il va être bientôt en contact avec le commanditaire du Sikh, le maharadjah de Ranchipur, de nouveau avec M.Whelkin, et avec un autre acheteur potentiel de l’ouvrage. Ray Kirschmann, dont le jeune collègue Francis Rockland a été blessé en marge de cette affaire, ne refusera pas un peu d’aide à Bernie. Quant à démontrer son innocence en poussant le coupable aux aveux, il faudra jouer serré…

Lawrence Block : Vol et volupté (Série Noire, 1981)

C’est vrai que je me faisais vieux. C’est vrai que je redoutais de me faire dévorer par des chiens de garde, tirer dessus par des propriétaires irrités et enfermer par les autorités dans quelque cellule à l’épreuve des rossignols. Vrai, vrai, tout était vrai, et alors ? Rien de tout cela n’avait d’importance quand j’étais dans le demeure de quelqu’un, avec tous ses biens étalés devant moi comme un festin sur une table de banquet. Je n’étais pas si vieux que ça, bon Dieu ! Ni aussi effrayé.
Je n’en suis pas autrement fier. Je pourrais raconter des tas de sottises sur le criminel grand héros existentiel de notre époque, mais pourquoi ? Je n’y crois pas moi-même. Je ne suis pas fou des criminels et le pire dans les prisons, c’est d’avoir à en fréquenter. J’aimerais mieux vivre comme un honnête homme au milieu d’honnêtes gens, mais je n’ai encore trouvé aucune carrière honnête qui me procure autant de plaisir. J’aimerais bien qu’il existe un équivalent moral du cambriolage, mais il n’y en a pas. Je suis un voleur-né et j’adore ça.

Après “Le tueur du dessus” (1977) et “Le monte-en-l’air dans le placard” (1979) parus dans la collection Super Noire, “Vol et volupté” (1981) est la troisième aventure de Bernie Rhodenbarr, libraire d’occasion new-yorkais et cambrioleur impénitent. Jusqu’en 2016, onze romans de la série ont été traduits en français. On ne dénigrera pas la traduction, mais le titre original eût été séduisant : "Le cambrioleur qui aimait à citer Kipling". Peu importe que le livre anti-Juifs attribué à cet écrivain ait existé. La réputation colonialiste et militariste de Rudyard Kipling donne à penser que son caractère fut basé sur des préjugés de ce genre-là. Cette histoire évoque également H.Rider Haggard, son contemporain et son ami, écrivain peut-être un peu oublié désormais.

On notera un hommage appuyé de Lawrence Block au personnage de Parker, héros dur et cynique des romans signés Richard Stark (D.Westlake, 1933-2008). Grands amis, ces deux auteurs prolifiques présentent certains points communs. Toutefois, Bernie Rhodenbarr est plus souriant que la plupart des protagonistes chez Donald Westlake. Il se revendique professionnel du cambriolage (à l’opposé de l’impréparation des petits braqueurs), opère avec méthode et sang-froid, tout en affichant une part de dilettantisme. Accusé cette fois d’un meurtre, il ne panique pas : le véritable assassin ne lui échappera pas. Carolyn Kaiser va s’impliquer afin qu’il résolve le problème (au risque que son amante Randy se fâche). Une intrigue qui débute "en douceur" avant d’adopter une tonalité plus énigmatique, qui alimente un passionnant suspense. Pas de réédition depuis 1981, hélas.

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 06:11

En ce début des années 1970, Lew Archer est détective privé à Los Angeles Ouest. De retour d’une mission au Mexique, il apprend qu’une marée noire englue le littoral à Pacific Point, son site préféré sur la côte californienne. Un accident s’est produit sur une plate-forme pétrolière en mer, tout près. Lew se déplace jusqu’à là pour constater les dégâts. Sur la plage, il fait la connaissance de Laurel Russo, choquée par la marée noire. Il la ramène chez lui, mais elle ne tarde pas à disparaître. Lew peut craindre qu’elle se suicide, ayant compris sa situation conjugale compliquée. Surtout, il réalise que la jeune femme de vingt-neuf ans appartient à la famille Lennox, propriétaire de la plate-forme pétrolière.

Le détective est engagé par le mari pharmacien de Laurel. Il rencontre Jack Lennox et sa femme, les parents de Laurel. Le père ne cache pas son hostilité envers Lew Archer. La mère admet la fragilité psychologique de leur fille. Le témoignage de Joyce, la meilleure amie de Laurel, est plus clair : l’instabilité de la jeune femme et les frictions avec ses proches viennent du fait que Laurel ne s’aime pas, qu’elle se déprécie. Lew contacte le commandant Somerville, vice-président de la société Lennox, oncle de Laurel. La carrière militaire de celui-ci fut abrégée quand son navire coula à Okinawa, pendant la guerre. Il vient d’apprendre que sa nièce a été enlevée, que les ravisseurs ont fixé une rançon.

Entre Somerville qui reste sur l’idée qu’on a saboté leur plate-forme et les parents Lennox qui maîtrisent mal le kidnapping de Laurel, le détective préfère se fier à l’épouse du commandant, Elisabeth Somerville. Ainsi qu’à la grand-mère, Sylvia Lennox, séparée du septuagénaire William Lennox, le chef de famille, qui vit avec une femme bien plus jeune que lui, Connie Hapgood. C’est Sylvia, bien consciente du passé psychotique de sa petite-fille, qui paiera la rançon. Toutefois, un fait interpelle Lew : quinze ans plus tôt, Laurel fit une fugue à Las Vegas avec un copain, Harold Sherry, et simula déjà un enlèvement. Un cadavre est bientôt découvert sur la plage attenante à la propriété de Sylvia Lennox.

Le mort n’est pas Ralph Mungan, comme a pu le croire Lew Archer. Celui-ci est en vie, pas concerné. Le détective doit accompagner Jack Lennox pour la remise de la rançon. Mais le père de Laurel ne veut toujours pas de Lew. C’est ainsi que Lennox est blessé dans un échange de tirs, de même que le ravisseur. Après avoir rencontré le grand-père William Lennox et sa compagne, le détective essaie de retrouver Harold Sherry, aujourd’hui âgé de trente-trois ans. La grogne générale reste vive contre la pollution par la marée noire, le journaliste local Wilbur Cow s’en faisant l’écho. Un autre cadavre s’échoue sur la plage : Tony, le secrétaire de Sylvia Lennox, qui semblait fort nerveux ces derniers jours.

Sur la piste d’Harold, Lew espère que Laurel sera retrouvée saine et sauve. Il identifie le premier cadavre de la plage, un certain Nelson Bagley. Ce qui lui permet d’entrevoir que l’origine de l’actuelle série de crime remonte à un quart de siècle. Depuis tout ce temps, les rancœurs ne sont pas éteintes pour tout le monde…

Ross Macdonald : La belle endormie (1973)

Le ton de sa voix était sérieux… le ton d’une femme qui n’a pas reçu de compliments masculins depuis longtemps.
Un silence complice s’établit dans la voiture pendant que nous descendions la colline sombre. Elisabeth Somerville m’avait plu immédiatement, de la même façon que m’avait plu Laurel et pour les mêmes raisons : leur honnêteté foncière, leur droiture passionnée, leur sollicitude pour autrui. Mais Laurel était sur le point de perdre les pédales, tandis que ma passagère actuelle était une femme parfaitement maîtresse des événements. Sauf peut-être en ce qui concernait sa vie conjugale…

Toutes les histoires de détectives privés ne se valent pas. Souvent parce que les héros nous semblent un peu "artificiels", dans une marginalité chargée (drame personnel obsédant, abus d’alcool ou de drogues...) ou franchissant trop aisément les limites de la loi. Ancien policier à Long Beach, Lew Archer garde son libre arbitre mais respecte la légalité : “Habituellement, j’essayais de me mouvoir en neutre dans le no man’s land qui sépare la loi de ceux qui ne la reconnaissent pas. Mais lorsque les pruneaux commençaient à pleuvoir, je savais de quel côté me ranger : celui de la loi.”

Lew Archer s’efforce de ne pas avoir de préjugés envers ses interlocuteurs, d’être aussi attentif vis-à-vis de tous. Ici, il ne craint pas le puissant et vindicatif Jack Lennox, ni aucun membre de cette famille fortunée. Mais il est compatissant face à Mrs Sherry, la mère d’Harold, parce que son fils s’est mis dans un noir pétrin. Il sait discerner chez Connie Hapgood ou chez Elisabeth Somerville leur caractère honnête. Et comprend que, pour la jeune Laurel, “l’argent ne fait pas le bonheur”, ce qui n’est pas une constatation basique. Héritier en droite ligne de Sam Spade et de Philip Marlowe, le héros de Ross Macdonald (1915-1983) est fondamentalement humain. Cela ne l’empêche nullement de se montrer mordant, voire féroce dans certaines situations – efficacité oblige.

Le cycle des enquêtes de Lew Archer compte onze nouvelles et dix-huit romans, écrits de 1949 (Cible mouvante) à 1976 (Le sang aux tempes). Publié en 1973, “La belle endormie” est l’avant-dernière aventure de Lew Archer. Outre l’intrigue avec ses rebondissements et ses mystères, notons le contexte "écologique" qui s’inscrit dans l’époque : cette marée noire fait enrager les pêcheurs locaux autant que ceux qui aiment la beauté du littoral. Ross Macdonald nous suggère implicitement l’incompétence chronique des dirigeants, bien empêtrés dans cette crise. On peut encore souligner l’unité de temps, cette enquête se déroulant en continu sur deux à trois jours. Ce qui assure un excellent tempo au récit. Ce roman n’est plus réédité depuis 1994, ce qui est franchement dommage.

Ross Macdonald : La belle endormie (1973)
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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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10 décembre 2016 6 10 /12 /décembre /2016 06:07

Pékin, vers 1990. Habitant dans un quartier vieillot de la ville, Fang Xiao est âgé d’environ trente-cinq ans. Il est salarié, comme son épouse Xiuxiu, avec laquelle ils ont un fils de dix ans, Song. Un jour par hasard, il rencontre Sui, qu’il a connu naguère, à l’époque où celui-ci convoitait Xiuxiu. Aujourd’hui, cet homme à la silhouette massive qui ne manque pas de prestance est devenu policier. Il vit avec sa sœur et son jeune neveu, Wang Liu. Il enquête entre autres sur le cas d’un pickpocket boiteux qui sévit dans son secteur. Fang invite Sui à dîner chez sa famille. Tout en se montrant assez courtois, le policier ne tarde pas à confirmer sa stricte rigueur concernant les règlements.

Peu après, Sui demande un service à Fang. Il s’agit d’héberger seulement pour quelques jours un cousin informaticien, Li Long, récemment arrivé à Pékin. Ce dernier n’est pas du tout aimable, et s’avère bientôt aussi agressif qu’envahissant. Fang et Xiuxiu peuvent se demander ce que Li fait réellement dans la vie et d’où viennent les objets qu’il stocke chez eux. Leur fils Song est persécuté à son école par un gamin brutal. Qui n’est autre que le neveu du policier Sui. Bien que Fang essaye de parlementer avec son ami Sui, il sent bien que celui-ci ne solutionnera pas le problème. Tandis que Li s’incruste, Fang est arrêté dans la cadre d’une affaire de meurtre impliquant le boiteux, avec laquelle il n’a rien à voir.

S’il est mis en prison, c’est finalement sous une autre accusation. Il perd le contact avec sa famille, Xiuxiu devant aussi affronter de graves soucis. En vue des Jeux Olympiques, leur quartier est condamné à la démolition. Quand ils reçoivent leur avis d’expulsion, on peut espérer une certaine solidarité entre les habitants, qui créent un comité de défense. Mais avec son mari en prison, et le seul soutien du vieux voisin Deng, Xiuxiu est vite mise à l’écart. Certes, le policier Sui pourrait intervenir pour le relogement de la femme de Fang et de leur fils. Pour ça, il faudra qu’il paie un coûteux bakchich aux gens qu’il connaît. Elle ne peut réunir que la moitié de la somme exigée, qui risque encore d’augmenter.

Xiuxiu se démène pour trouver un logement provisoire, sans succès. Même l’oncle de Fang auquel elle s’adresse refuse de les aider, à cause d’un dramatique souvenir de famille. La destruction du vieux quartier démarre rapidement après l’expulsion des habitants, aucune résistance n’étant possible. Mère et fils se retrouvent à la rue. L’orphelinat de Madame Kou offre au moins un toit au petit Song. Si la peine de prison de Fang a été très relativement écourtée, sa situation n’est pas brillante. Un retour dans le village où il fut élevé pourrait-il éclaircir les mésaventures qu’il vient de subir ?…

Mi Jianxiu : Fang Xiao dans la tourmente (L’Aube noire, 2016)

Fang se trouvait dans une pièce aveugle. Une des cellules de garde-à-vue du commissariat. On ne lui avait pas donné la raison de son arrestation. Il savait de toutes manières que ça pouvait arriver, qu’on pouvait vous arrêter sans motifs clairs. Les citoyens qui avaient déjà tâté de la justice la comparaient à la foudre qui tombe n’importe où […] L’angoisse le tenaillait de ses fers brûlants et son esprit battait la campagne. Il rejouait le match. Il avait chaud dans sa cellule sans air. Il imaginait des scenarii. On avait retrouvé le porte-monnaie ! Sans doute était-ce ça…

Comprendre la société chinoise n’est pas chose facile pour les Occidentaux. Pour passer en moins d’un demi-siècle des préceptes maoïstes liberticides à une économie mondialisée, le contrôle étatique restant de mise, il fallait aux Chinois une sacrée capacité d’adaptation. Ça suppose des périodes d’incertitude, des crises comme celle de la place Tienanmen en 1989. Ainsi que des sacrifices face aux changements et à l’essor économique, décidés par le pouvoir. Des bases plus saines, en commençant par une lutte contre la corruption, fléau endémique chinois. Pendant ce temps, c’est toujours le petit peuple qui est le plus atteint. Ce roman en est une sombre illustration.

Citoyen ordinaire, ayant renoncé à ses aspirations artistiques, vivant simplement au sein de la famille qu’il a fondée, Fang n’est pas exempt de fautes. Il a encore un épisode secret de son passé sur la conscience. Il est fiché pour avoir cru à la révolte de Tienamen. Et il se moqua de son ami Sui à l’époque où tous deux étaient amoureux de Xiuxiu, devenue par la suite l’épouse de Fang. Néanmoins, il n’entre pas dans son caractère de causer des torts aux autres. Enfant, il a connu les méfaits de la Révolution Culturelle, et fait profil bas en attendant des jours meilleurs. C’est exactement l’inverse qui va se produire. Personnage attachant de victime, de même que pour Xiuxiu et leur fils Song.

Ce suspense nous présente la “descente aux enfers” des protagonistes, tout en explorant le contexte sociopolitique chinois d’alors. Complémentaires, ces deux facettes contribuent au réalisme de cette histoire touchante.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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8 décembre 2016 4 08 /12 /décembre /2016 06:02

Philadelphie, à la fin de l’année 1936. Âgé de trente ans, Ralph Creel présente une vague ressemblance avec Douglas Fairbanks Jr. Célibataire sans emploi, il vit dans sa famille. Sa mère le traite de paresseux, mais sans se montrer cruelle envers lui. Son père est réaliste quant aux difficultés de trouver un boulot, lui-même préservant le sien en usine. Adeline et Evelyn, les sœurs de Ralph se chamaillent beaucoup, entre elles ou contre lui. Il glane quelques cents auprès de ses parents, pour s’acheter des friandises ou des cigarettes. Il rejoint quasiment tous les soirs ses trois amis aussi trentenaires, dans la rue. Dingo (de son vrai nom Philip Wilkin), Ken le musicien qui rêve de la Floride, et George sont autant en galère que Ralph, imaginant des plans qui n’ont aucune chance d’aboutir.

Qu’attend Ralph de la vie ? Lui-même n’en sait trop rien. La fille de ses rêves ? C’est plus ou moins vrai. Car la perspective d’avoir un boulot, un peu de fric, et une épouse n’excite que modérément Ralph. Le bonheur conjugal lui paraît un leurre. Pourtant, une femme l’aguiche depuis quelques temps, afin qu’il tombe dans ses filets. C’est la blonde Lenore, mariée au frère de Dingo. Elle a des formes, elle est séduisante à sa manière, elle trompe probablement son jeune mari avec des hommes virils. Chez les Wilkin, les disputes sont fréquentes entre Lenore et son époux, ou entre la jeune femme et la mère de Dingo. Quoi qu’il en soit, Ralph n’a pas envie de céder aux avances de cette diablesse. Lui qui est dans la dèche, il préfère encore rêver de fortune, même si ça le fait un peu enrager.

Le samedi soir, Ralph suit ses amis dans les soirées combinées par Dingo. Cette fois-là, il y a bien quatre filles qui y participent, chez une nommée Agnes, à l’autre bout de la ville. Pas vraiment attirantes, ces jouvencelles. À part peut-être Edna Daly, récemment installée dans leur quartier, sans emploi elle aussi. Ralph ne s’éternise pas avec ses amis ce soir-là. Mais dans les jours qui suivent, il traverse à nouveau la ville pour reprendre contact avec Edna. Sans doute est-il maladroit, mais elle semble lui trouver un certain charme. Si Ken dispose de la maison de ses parents pour y faire la fête avec ses amis, Ralph sait bien qu’il ne devrait pas abuser de l’alcool, risquant une mémorable gueule de bois. Au moins ici, l’ambiance est-elle moins nerveuse que dans la maison des Wilkin, chez Dingo.

Ralph trouve un job de magasinier, pour les ventes festives de fin d’année. Ça fera un peu d’argent, mieux que rien, même si c’est une activité fatigante. À cause d’un mauvais climat au boulot, on n’est pas à l’abri d’une bagarre. Côté femmes, reste à faire un choix entre la tranquille Edna et la provocatrice Lenore…

David Goodis : La blonde au coin de la rue (Rivages/Noir)

— Je ne voulais pas le frapper. Il était saoul. Il ne pouvait pas se défendre. Ralph secouait toujours la tête. Il avait honte de lui. Relevant les yeux, il lança un regard noir à Dingo et marmonna : Tout ça c’est de ta faute. Pourquoi est-ce que tu as commencé à l’asticoter ? […]
Ralph baissa la tête. Il avait envie de vomir. Il oublia la brûlure de ses phalanges à vif, la douleur lancinante qui irradiait sa mâchoire. Il ne pensait qu’au sang jaillissant de la bouche de l’ivrogne, à la souffrance mêlée de rage qu’il avait lue dans ses yeux rougis, et cela lui soulevait le cœur. Il n’était pas fier de ce qu’il avait fait…

Quand on est passionné de romans noirs, on a trop vite tendance à croire que "tout le monde connaît" David Goodis (1917-1967) et son œuvre. Bon nombre de ses titres, tels “Le casse”, “Tirez sur le pianiste”, “La lune dans le caniveau”, “Rue barbare”, n’ont-ils pas été transposés au cinéma ? N’a-t-il pas été souvent réédité par les éditeurs français ? En effet, mais la grande majorité de ses romans est nettement moins "visible" depuis quinze à vingt ans. S’il figurait toujours au catalogue Rivages, “La blonde au coin de la rue” (qui date de 1954) fut à l’origine traduit et publié en 1986. Pour les trente ans de Rivages/Noir, ce livre est à nouveau disponible. Remettre Goodis à l’honneur, excellente initiative.

Parce qu’elle évoque des victimes de la crise économique d’avant-guerre aux États-Unis, cette histoire n’est pas sans rappeler James M.Cain ou Horace MacCoy, quant aux thèmes sociaux. Car Ralph est loin d’être le seul homme qui attend à un coin de rue qu’il se passe quelque chose dans sa vie, à songer avec une certaine acrimonie à cette fortune qui lui échappera toujours, à imaginer une vie de famille stable dans un confort correct. Même si ses réactions peuvent s’avérer violentes, Ralph n’est pas un mauvais bougre. Devenir un malfaiteur, un voleur, ne lui vient pas à l’esprit. Simplement, il ne trouve pas sa place dans la société, dans son époque. Alors, il traîne avec ses amis, guère plus reluisants que lui.

David Goodis, c’est l’écrivain de la sombre fatalité. Ici, aucun de ses personnages n’est en mesure de quitter le milieu dans lequel ils végètent. L’espoir de Ken ― devenir un auteur de chansons populaires ― apparaît illusoire. Est-ce que Dingo pense trouver une femme en organisant ses soirées chez des inconnues ? On en doute fort. Pas de sursaut à venir chez George, non plus. Rien d’amusant quand on observe le quotidien de ce quatuor. Pas de misérabilisme, non plus. Ils sont juste englués dans leur pauvreté, Ralph en tête. Un auteur majeur et un roman noir à redécouvrir, en particulier pour de nouvelles générations de lecteurs.

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7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 06:12

Parmi les bourgades oubliées de l’Outback australien, il y a Cotton’s Warwick. À peine une vingtaine d’habitants qui survivent là, peut-être pas mécontents d’être considérés comme un village fantôme. Il leur suffit d’être un des maillons d’un trafic pour subsister sans se poser trop de questions. Le QG où beaucoup passent l’essentiel de la journée, c’est le pub du Warwick Hotel, tenu par Karen. Elle est la seule femme à vivre ici. Objet de fantasme, mais Quinn veille à ce que nul ne l’agresse. Quinn est un Ranger, faisant figure de chef du village. C’est aussi lui qui préside à la messe quotidienne et quasi-obligatoire. Quinn a les contacts avec l’extérieur. Quand le routier Mitch passe chez eux, c’est encore et toujours le Ranger qui comptabilise la marchandise détournée à leur profit.

Si vraiment se pose un problème de santé, ils peuvent espérer que Doc ne les laissera pas tomber, qu’il débarquera avec son Gyrocopter. Mais la confiance mutuelle est limitée, très limitée. Outre la bande de bons-à-rien squattant le bar de Karen, il y a aussi "l'autre". Il s’agit d’un étranger venu de Sidney, employé unique de l’abattoir local. Il traite la viande chassée aux alentours, dans des conditions sanitaires presque inexistantes. Personne n’a envie de savoir que son prénom est Jason. Sauf Karen, peut-être. Avec près de cinquante degrés en journée, la maigre population passe donc son temps à boire de la bière. Jusqu’à ce qu’une mort suspecte vienne les secouer. C’est Pat, le menuisier septuagénaire, qu’on retrouve sans vie près d’un poteau, à l’orée du désert. Insolation, selon Doc.

Le routier Mitch, qui venait de faire halte à Cotton’s Warwick, est la deuxième victime. Sa mort est plus étrange encore : on peut imaginer qu’il a été déchiqueté par un razorback, ce mythique monstre rappelant un cauchemardesque sanglier. Quinn, le Ranger, ordonne que soit nettoyé le lieu du décès, afin d’éviter la curiosité des autorités. Si la police n’a pas envie de mettre les pieds dans le coin, la société de transport finit par déléguer une de ses responsables, Faïza, pour enquêter sur le sort de Mitch. Entre-temps, la situation a empiré ici. Un des jumeaux Wilson a été victime d’une attaque de kangourous, tandis que Jimmy Boy a été tué par une nuée d’oiseaux de proie. De son côté, leur ami Ryan cherche à débusquer le fameux razorback, ce qui n’est pas sans danger s’il existe.

Bientôt, les choses deviennent incontrôlables dans la bourgade dépeuplée. Un seul refuge pour les rescapés, l’abattoir de Jason. Résister courageusement ? La chaleur étouffante du bâtiment contribue à leur dépérissement, la faim et la soif les tenaillent. Alerté avec retard, Doc n’est pas pressé de rejoindre ce piège…

Michaël Mention : Bienvenue à Cotton’s Warwick (coll.Ombres Noires, 2016)

Son frère outrepasse sa terreur ―"Enculés !"― pour abattre un kangourou. Deux. Trois. Un autre esquive son tir et, de sa queue, l’expulse violemment. Tyler virevolte, échoue contre le 4x4. Choc, cri, aboiements. Là-bas, les kangourous sautent un à un sur le cadavre de Shawn, qui se démembre sous leurs centaines de kilos.
Tyler peine à se rétablir, sonné, quand deux marsupiaux jaillissent du ciel. Il les évite de peu, se résout à abandonner son frère, se jette au volant. Contact. Moteur. Vitesse. Virage brutal. Mort d’un assaillant, écrasé. L’autre kangourou poursuit le 4x4, bondit et retombe sur le spot. Il s’électrocute, embrasant le toit puis le sol. Tyler s’enfuit dans la nuit finissante, au son d’aboiements terrifiés.
Aux premières lueurs de l’aube, il revient sur place. Enragé, les larmes aux yeux, avec Quinn et une poignée d’autres. Tous armés, Ils découvrent avec émotion le cadavre de Shawn, mais aucun kangourou. Les vivants comme les morts.

Parmi les jeunes talents actuels du polar, Michaël Mention a déjà quelques récompenses à son actif. Il a publié une trilogie chez Rivages/Noir, et c’est également son troisième titre paru dans la collection Ombres Noires. On ne peut que saluer son assiduité à l’écriture, qui lui permet de montrer les diverses facettes de son inspiration. Cette fois, c’est l’Outback australien qui sert de contexte à cette intrigue apocalyptique. On est bien obligé de penser au remarquable “Cul-de-sac” de Douglas Kennedy, pour la population décrite. Mais la bourgade peut aussi bien faire penser à “Nu dans le jardin d’Eden” d’Harry Crews. On verra que l’auteur fait référence à Ernest Hemingway, entre force et désespoir.

Ces villages hors du temps, situés en France, aux États-Unis, en Australie ou ailleurs, sont fragilisés par le moindre dérapage, venant rompre leur tranquillité apparente. Il est vrai que dans ce désert australien, si vide hormis les exploitations minières, c’est sûrement une forme de folie qui explique que des gens s’accrochent à ce territoire hostile. Si Quinn, le Ranger, maintient un semblant de règles ― aussi fermes soient-elles, il est usé comme ses concitoyens locaux. À peine plus prêt au "combat" que les autres. Grâce à sa tonalité personnelle, Michaël Mention nous plonge dans ce microcosme malsain avec délectation, sur fond musical rock’n’roll pour conforter l’ambiance débridée.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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