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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 05:55

Domi est un cadre commercial parisien. Âgé d’environ trente-cinq ans, il est marié avec Christine. Ils habitent dans le 10e arrondissement, du côté de la place Franz-Liszt. Leur brave chien noir, Laskar, est un groenendael ou berger-belge, vif au possible malgré ses neuf ans, assez craintif. La fête du Comité d’Entreprise de sa société s’est poursuivie en boîte de nuit, pour Domi et quelques collègues. Il s’est largement alcoolisé durant cette soirée inhabituelle. Pourquoi se voit-il tel un aventurier, tandis qu’il rentre chez lui en taxi à un horaire matutinal ? Dans ce club, il vient de rencontrer le grand amour. Elle s’appelle Armelle, c’est une mignonne blonde, employée de banque de vingt-cinq ans. Armelle est prête à le suivre pour le projet auquel il rêve depuis des années.

On peut être un responsable commercial pragmatique et éprouver des envies d’ailleurs. Ce qui excite Domi, c’est l’idée d’imiter l’écrivain Robert-Louis Stevenson. Du moins, de faire lui aussi son “voyage avec un âne dans les Cévennes”, tel l’Écossais en 1878. Partir de la Haute-Loire, traverser la Lozère, cheminer jusque dans le Gard, admirer pour de vrai les paysages escarpés et retrouver l’ambiance de la randonnée de Stevenson. Lors de cette soirée en boîte de nuit, Armelle a accepté de l’accompagner. Elle a indiqué son adresse sur un paquet de cigarettes. Pas encore vraiment désenivré, Domi repasse par chez lui, évite de réveiller Christine, quitte son domicile avec le chien Laskar. Entre-temps, il a cassé ses lunettes. Pas si grave, Domi a une paire de rechange à son bureau.

C’est ainsi que Laskar et lui vont traverser à pieds la moitié de Paris. S’il pense à certains écrivains, comme Marcel Aymé ou Jacques Perret, ayant raconté ce genre de périples, il se souvient surtout des fugues qu’il vécut dans sa prime jeunesse. Certes, Domi n’y voit pas trop clair, mais le trajet pourrait se faire sans incident. L’esprit à l’aventure, il va chercher néanmoins querelle à un quidam, au sujet d’un chantier interdit au public qui ralentit son parcours. “Ergoter, discutailler, perdre infiniment de temps à prouver ses droits”, Domi est sur ce point un Français bien ordinaire.

Vu que Domi va manquer de cigarettes et qu’il est dans le flou, il urge d’arriver – à six heures du matin – aux bureaux de la société qui l’emploie. Il ne peut échapper à une halte auprès du gardien de nuit, un drôle de bonhomme catarrheux. Avant d’inopinément croiser le PDG de l’entreprise, un monsieur bavard, agaçant quand on a la gueule-de-bois et besoin de l’air des Cévennes. Ce que Domi ne risque pas d’oublier, c’est l’adresse d’Armelle. Elle ne l’espère sans doute pas si tôt, mais il a tellement hâte d’aventure, avec ses surprises…

A.D.G. : La nuit myope (Éd.La Table Ronde, 2017)

Le veilleur se trouvait être un personnage pitoyable : d’allure plutôt nunuche et de taille brève, des yeux jaunes veinulés d’incarnat, un nez cassé et rose à l’arête, le teint d’un sac de jute et l’haleine d’une charogne. Il picolait comme un boyard, égarant ses kils de rouge à tous les étages lors des rondes réglementaires et comme il était sujet également à une bronchite chronique, il se rinçait le gosier avec des sirops relativement opiacés, sans préjudice des tranquillisants qu’il croquait assidûment au motif d’une vie insignifiante.
Ces séduisants coquetèles faisaient alterner en lui une hébétude joviale et d’extravagantes colères ; au demeurant, le meilleur homme du monde, n’était la manie fatigante qu’il avait de ne pas vous lâcher la main de sitôt après l’avoir serrée…

De 1971 à 1988, le romancier A.D.G. (1947-2004) figura parmi les piliers de la Série Noire chez Gallimard, où furent publiés près de vingt de ses titres. Il fut récompensé en 1977 par le Prix Mystère de la critique pour “L’otage est sans pitié”. Écrivain et journaliste pour le moins sulfureux, il se démarqua des auteurs de sa génération en adoptant des positions marquées à l’extrême droite politique. Provocateur réac controversé sans doute, mais les idéologies opposées n’excluaient pas les sympathies personnelles, en particulier avec son confrère Frédéric Fajardie. S’il restait infréquentable, A.D.G. ne manquait pas de talent. Ce court roman présenté dans la collection "La petite vermillon" par l’écrivain Jérôme Leroy en apporte la démonstration.

Cette “Nuit myope” n’est pas une histoire criminelle. Ce roman court est une déambulation littéraire amusée à travers Paris, sur les pas d’un “navranturier”. De l’humour, le récit en regorge. Par exemple : “La friture immonde qui frétillait dans les eaux répugnantes fut dispersée par un poisson-chat assermenté : — Circulez, y a rien nageoires. Caudales, je vous dis.” A.D.G aimait les mots, et se servait à merveille du vocabulaire. Simple, l’idée du scénario ? Oui, ce qui n’empêche pas que ce roman soit enthousiasmant. À redécouvrir, dans cette réédition bienvenue.

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 05:55

Début des années 1980, les opérations qu’il organise s’avèrent généralement fructueuses pour cet aventurier maniant volontiers les armes. En Franche-Comté, il s’agit de braquer un homme par ailleurs honorable qui va passer en Suisse une grosse somme d’argent. Il est à craindre que l’intéressé ne survive pas, l’essentiel étant de récupérer le butin. Il est probable que le commanditaire du trafic vers l’Helvétie, Roman Markos, envoie quelques tueurs à ses trousses. Mais notre héros s’est déjà carapaté vers la Belgique, goûtant aux charmes de la ville d’Ostende. Le hasard faisant bien les choses, il y rencontre la superbe Michelle Le Troadec, une blonde distinguée. La jeune femme et lui sont bientôt cibles de coups de feu, auxquels la belle Michelle riposte, car elle est aussi armée.

Ce n’est pas à Bruges, où s’est réfugié le couple, qu’ils trouveront la tranquillité. Face à de vils tueurs rôdant autour d’eux, l’aventurier appelle à la rescousse son ami Dominique. Ce dernier est assez aguerri pour les extirper du pétrin, avant de les accueillir chez lui et sa fille Charlotte. Les déboires de Michelle semblent avoir un lien avec Roman Markos et le paquet de fric volé au passeur, en Franche-Comté. Contre une attaque-surprise au lance-roquettes, il n’est guère possible de résister. Dommage pour Dominique et sa fille. Quant au couple, il file vers le Luxembourg, puis s’arrange pour regagner la France. Michelle finit par lui expliquer son rôle dans cette nébuleuse affaire. Outre Markos, des personnes très haut-placées paraissent impliquées dans ces mouvements d’argent frauduleux.

Du côté d’Épinal, dans les Vosges, deux motardes brunes s’intéressent de trop près au couple. Ces tueuses pros n’ont pas été engagées par Markos. Notre héros se débarrasse de l’une, mais la seconde – Delphine Van der Hallen – n’a pas dit son dernier mot. C’est dans les hauteurs alpines savoyardes que le couple se pose, chez Michelle Le Troadec. Obtenir sous la menace des aveux écrits du magistrat qui protège les combines de Roman Markos n’est pas tellement difficile. Fin de la carrière sur cette terre du procureur véreux, Delphine s’en charge. À cette occasion, le type d’un chalet voisin aurait mieux fait de ne pas intervenir, il serait encore vivant. Pas moins attirante que la blonde Michelle, la brune Delphine change de camp et devient une précieuse alliée pour notre aventurier.

Si l’on en croit la veuve du défunt magistrat, tout cela prendrait une tournure politique. La petite enquête de Delphine et de son compagnon les mènent jusqu’à Cassis, dans une société de transport plus que suspecte. C’est ainsi qu’apparaît un nom, bien connu pour Michelle : un personnage pervers qui fraie avec un marquis italien adepte de la nostalgie fasciste et nazillonne. Un détour par Rome s’impose pour Delphine et l’aventurier. Comme ce dernier, on peut être un voleur, tout en détestant les fanatiques visant la destruction de la démocratie. Cette tortueuse affaire risque de causer encore quelques morts brutales…

Kââ : La princesse de crève (Éd.La Table Ronde, 2017)

Elle en savait des choses, la jeune personne. Je commandai un autre demi en me demandant où elle avait appris à distinguer une fausse carte d’identité d’une vraie. Surtout que, dans le cas présent, ça n’avait rien d’évident. Il faut, comme moi, en avoir utilisé de nombreuses pour trouver le défaut. Ou alors, il faut être flic.
Ça me traversa le crâne comme ça. Ou alors, il faut être flic. Mais les flics sont gros, laids, bêtes, du genre masculin et vont toujours au moins par deux. Ils ont des armes réglementaires et pas des objets de collection De toutes façons, personne ne leur paye des BMW 728i. Ils ne lient pas conversation avec n’importe qui. Bref : ça se repère, on pige tout de suite, on comprend. Poursuis, tu verras bien, disait une voix. Elle n’en a pas l’air, mais certainement elle est très paumée. Ça ne me paraissait pas. Mais alors, pas du tout. Elle avait l’air songeuse, suçotant le bord de sa tasse...

Merci à l’écrivain Jérôme Leroy d’avoir honoré la mémoire de Kââ (1945-2002) dans cette collection, "La petite vermillon". Ce romancier fut un de nos plus remarquables auteurs de noirs polars, même si l’on fait plus souvent l’éloge d’autres parmi ses contemporains. Quel régal de retrouver ses ouvrages ! Kââ fit preuve d’un talent exceptionnel. Avec lui, on ne s’attarde pas sur les états d’âme des protagonistes. On glisse bien vite sur des hypothèses qui se confirmeront ou pas. C’est du récit coup-de-poing qu’il nous propose. Encore qu’on s’y défende moins par le pugilat qu’à coups de feu en rafale. Ça dézingue avec des armes de précision, des flingues de compétition. Le héros anonyme n’a quasiment pas le temps de prendre du repos, aucun répit ne lui étant accordé. Enfin si, pour s’essayer à quelques galipettes érotiques avec ses belles partenaires, Michelle et Delphine, quand même.

Tout homme d’action qu’il soit, notre aventurier est quelqu’un de cultivé, de raffiné. Ce sont seulement les circonstances qui l’entraînent à oublier la philosophie pour brusquer des adversaires pas assez loquaces, pour revolvériser de fâcheux ennemis… Certes, ce roman fut publié initialement en 1984 chez Spécial-Police, aux Éd.Fleuve Noir. Il serait absurde de penser que, placée dans un contexte quelque peu ancien, cette intrigue aurait vieilli. Les modèles des puissants véhicules cités ont changé, mais la violence des truands et les magouilles politico-financières restent de mise. Cette réédition est une excellente initiative, répétons-le.

“La princesse de crève” de Kââ est un polar grandiose au rythme effréné, un bonheur pour les lecteurs d’histoires mouvementées.

 

Disponible dans la coll.La petite vermillon, dès le 9 mars 2017 —

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4 mars 2017 6 04 /03 /mars /2017 06:23

C’est le cirque à Marseille ! Le chapiteau de Giulietta Pantaleoni et de Raoul Babinetti est installé pour, bientôt, accueillir le public. Mais un accident se produit ce jour-là : Hildeberg, le dompteur, est tué et dévoré par ses tigres. On comprend rapidement qu’il s’agit d’un homicide, et non d’une attaque des fauves. L’enquête sera confiée au capitaine de police Sammartino, qui préférerait des vacances napolitaines aux investigations dans ce cirque. Il lui suffit de consulter le pedigree de plusieurs artistes de la troupe pour se trouver de bons suspects. D’ailleurs, si Giulietta est issue de ce milieu, son compagnon Raoul est un ancien truand corse reconverti depuis quelques années dans le spectacle.

Raoul ne tarde pas à contacter son ami le soufi Dachi El Ahmed, adepte de la philosophie orientale, un homme plein de sagesse qui n’hésite pas à se colleter avec les énigmes. Il vit avec Léda, une rousse infirmière d’origine grecque, extrêmement jalouse. Raoul invite Dachi à se joindre à la troupe, en se faisant passer pour un charmeur de serpent. Le cobra Lulu ne semblant pas trop dangereux, Dachi accepte et rencontre les artistes. Hildeberg, la victime, était fiché pour son passé plutôt trouble. C’est l’illusionniste Mitchum (pseudo dû au fait qu’il ressemble au comédien) qui fait figure de premier suspect pour la police. Il vient d’une famille manouche, et a adopté la petite Alice de façon fort peu claire.

Un duo d’escogriffes s’est présenté au cirque, menaçants, réclamant un colis dont Giulietta et ses amis ne savent rien. Ils reviendront très certainement, il faudra se méfier. À l’issue d’un repas collectif de la troupe, Léda propose de s’improviser dompteuse de tigres à la place d’Hildeberg. Une idée qui ne plaît guère à Dachi, mais ça peut fonctionner. Outre Mitchum, on pourrait autant suspecter l’écuyère Miléna et ses frères hongrois, qui eurent des problèmes avec la victime. Ainsi que le triste clown Bibi, joueur de cartes endetté, qui va d’ailleurs se dénoncer à la police. Le capitaine Sammarino réalise sans mal que ses aveux ne valent rien, qu’il cherche à disculper la belle Miléna dont il est amoureux.

Cela ne fait que renforcer la suspicion de l’enquêteur de police envers les Hongrois du cirque. De son côté, Dachi cherche à percer les secrets de chacun des membres de cette troupe. Il observe la mince contorsionniste asiatique Perle, la petite mais omniprésente Alice, Bibi et ses tourments, le magicien Mitchum et son voyage à Dresde (Allemagne) l’an passé, sans oublier ce couple improbable formé par Raoul et Giulietta. Quant à Léda, elle va avoir quelques soucis de dressage, sans trop de gravité. Par contre, le gang auquel appartient le duo d’escogriffes menaçants revient à la charge. Et là, c’est un affrontement spectaculaire qui va se produire. Lorsqu’il aura déterminé l’arme du crime, le policier Sammartino pourra s’en contenter. Mais Dachi, lui, veut savoir toute la vérité…

Michel Maisonneuve : Les tigres ne crachent pas le morceau (Pavillon noir, 2017)

Le fauve cligne des yeux, montre les crocs, s’avance. Il lance la patte. Le bâton casse net. Sur la banquette, tous se lèvent d’un bond. Léda recule, d’un pas seulement. Elle fait à nouveau claquer son fouet devant la gueule ouverte et tonne, d’une voix si profonde, si puissante, que les humains autour se figent : "Debout ! Debout Poum ! Allez, hop, debout !"
Le tigre feule, les oreilles rabattues, mais il ne bronche plus. Elle ne le lâche pas des yeux. Ce qui se passe entre eux, en cet instant, restera un mystère. Deux fauves face-à-face. Elle pointe le tronçon du bâton pour lui faire comprendre qu’elle ne lâche rien. Et répète avec plus de douceur : "Bon garçon, Poum !"

Les milieux du cirque ont probablement servi de décors à quelques polars. Par exemple “Aztèques freaks”, une aventure de Gabriel Lecouvreur (Le Poulpe) par Stéphane Pajot, en 2012. Il est vrai que l’ambiance visuelle convient en priorité au cinéma. Comment ne pas se souvenir du troublant film de Tod Browning “La monstrueuse parade” (Freaks, 1932), en particulier. De “La Piste aux Étoiles” aux plus récents festivals du cirque, la télévision a montré aussi le caractère de ces spectacles, avec leurs numéros acrobatiques, mystérieux, joyeux quand arrivent les clowns, dangereux face aux fauves, impressionnant avec ses éléphants, majestueux avec ses chevaux. Quand un cirque donne ses représentations dans une ville, le public répond généralement présent. Du plaisir pour petits et grands !

C’est ce contexte sur lequel il s’est bien informé, qu’utilise ici l’auteur, d’une manière très convaincante. Grâce à lui, on imagine aisément ce petit groupe d’artistes, confronté à un homicide, mais masquant également quelques-uns de leurs sombres secrets. En effet, si la tonalité se veut d’abord souriante, si le récit est rythmé à souhaits, l’histoire repose sur une intrigue de bon aloi. Certes, ce n’est pas l’officier de police de service qui creusera trop profondément, il faut plus sûrement compter sur Dachi El Ahmed. Un mystique pétri de culture orientale, admirateur des grands poètes arabes ? Oui, mais c’est tout autant un homme d’action, quand cela s’avère nécessaire. Non seulement un roman fort distrayant, mais un polar enjoué qui réussit à nous captiver.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 05:55

La revue trimestrielle “Quinzinzinzili” n’a pas pour unique but de rappeler le parcours de l’universitaire Régis Messac (1893-1945). L’Entre-deux-guerres fut une période charnière de notre Histoire. Face aux coalitions antisémites, royalistes, catholiques, aux groupuscules attaquant les Francs-Maçons ou vantant les mérites de l’hitlérisme, bon nombre d’intellectuels – souvent pacifistes tel Messac, s’interrogent sur l’avenir de la France dans ce climat trouble et virulent. Contributeur de la revue "Les Primaires", Régis Messac se fait l’écho des livres alors publiés, intrigues policières ou traitant de sujets sociaux et idéologiques. Comme la plupart d’entre eux l’avaient prédit, arrive la 2e Guerre Mondiale. À Coutances où il habite, Régis Messac continue à lire – mais ne peut rien publier, et à échanger des courriers avec son fils Ralph. Ce n°33 de la revue “Quinzinzinzili” nous en offre quelques exemples. Bientôt, Messac sera envoyé en camps de concentration : il disparaîtra dans le chaos de leur débâcle en 1945.

Dans ce n°33, “Quinzinzinzili” consacre l’essentiel de ses pages aux années de guerre. Outre le destin et les écrits sur la "question juive" du trotskiste Victor Serge, évoqués dans un article du regretté Jean-Louis Touchant, on s’intéresse ici à quelques écrivains "collaborationnistes", ainsi qu’on les qualifia en ce temps-là. Si des artistes de cinéma ou de la chanson se mirent au service du régime de Pétain et de l’occupant nazi, des auteurs adoptèrent également une position peut-être condamnable. L’historien Henri Amouroux plaida qu’il y eut “Quarante millions de pétainistes”, oubliant que quantité de Français patriotes s’opposèrent dans l’ombre et par leurs actions au totalitarisme nazi. Par contre, des éditeurs tel Robert Denoël et des écrivains tel Jean de la Hire n’hésitèrent pas à profiter de ces heures sombres. La propagande prit des formes diverses, y compris par le biais de la science-fiction. Il ne s’agit pas de dresser une liste exhaustive dans ce numéro, mais d’en citer quelques cas.

La revue “Quinzinzinzili” n°33 est disponible

Une des personnalités les plus ambiguës de cette période se nommait René Bonnefoy. Rédacteur-en-chef d’un journal appartenant à Pierre Laval, hostile au Front Populaire et à tout réformisme démocratique, René Bonnefoy suit son mentor dans sa carrière politique. Quand Laval arrive à la tête de l’État Français, c’est à Bonnefoy qu’il confie la mission d’instrumentaliser l’information. Simple fonctionnaire effectuant le travail qui lui était demandé, comme se défendirent les collabos du genre Maurice Papon ? Si la censure et le propos propagandiste furent plus rassembleurs qu’agressifs, Bonnefoy fut probablement un des plus zélés valets du pouvoir. Puis le sinistre Philippe Henriot, qui eut la mort que méritait sa haine, lui succéda pour haranguer les foules. À l’issue de la guerre, René Bonnefoy devint – sous le pseudonyme de B.R.Bruss – un auteur de la collection Angoisse, aux Éd.Fleuve Noir. Il utilisa par ailleurs d’autres pseudos.

Quatre livres récents (dont une réédition) proposent un regard sur la France de 1940. Anne Gabriel signe des chroniques sur ces livres d’Emmanuel Pierrat, Philippe Druillet, Jacques Decour et Henri Bellamy. Franc-maçonnerie, témoignage concernant la vie sous l’occupation, mais on en apprend davantage (non sans surprise) sur les origines du dessinateur très connu qu’est Druillet… Par ailleurs, il est aussi question de Pierre Benoit, qui fut Académicien Français. Si son “Kœnigsmark” reste le célèbre n°1 du Livre de Poche, c’est “L’Atlantide” qui fit sa gloire. Un roman aux allures coloniales, que Régis Messac n’apprécia guère. [Ceux qui l’étudièrent étant scolaires n’en gardent sans doute pas non plus un si bon souvenir]. Un article d’époque (1932) évoque le film que G.W.Pabst tira de cet ouvrage, plus convaincant qu’une précédent version signée Jacques Feyder.

Chaque numéro de la revue “Quinzinzinzili” coûte 7€. On peut s'y abonner en s'adressant à la Société des Amis de Régis Messac (71 rue de Tolbiac, Paris 13e). À Paris, cette revue est disponible chez plusieurs libraires. Les romans et autres écrits de Régis Messac sont réédités aux éditions Ex-Nihilo, 42bis rue Poliveau, Paris 5e. Il publia plusieurs livres dont "Quinzinzinzili" (qui donne son titre à la revue), "Le miroir flexible", "La cité des asphyxiés", "A bas le latin !", "Valcrétin", "La loi du Kampilan". Sans oublier sa thèse “Le «detective Novel» et l'influence de la pensée scientifique”, rééditée chez Les Belles Lettres, Prix Maurice Renault 2012 de l’association 813.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Infos et évènements
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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 05:55

C’est en 1895 dans le Pays Bigouden que débute l’épopée de la comtesse Hortense de Penarbily et de son fils Gonzague. Âgée de quarante-neuf ans, Hortense est veuve. En son manoir, elle maintient un certain standing en accueillant des hôtes payants. Gonzague et sa sœur Bérénice furent éduqués par une préceptrice galloise. À vingt-huit ans, bilingue, Gonzague s’affiche étudiant en droit. C’est surtout un fêtard, séducteur et dépensier. Sa mère est endettée, il l’est encore bien davantage. Va-t-il s’assagir en épousant une fille de la bonne société nantaise ? Non, il s’agit d’une filouterie au détriment de sa belle-famille. Qui ne tarde pas à porter plainte. Ce qui oblige Gonzague à quitter la France au plus tôt.

Sur le paquebot à destination de l’Amérique, le jeune homme découvre une invention qui paraît promise à un bel avenir : le cinématographe. Gonzague s’installe quelques temps à New York. Si la métropole le fascine, il n’a pas les moyens d’investir dans la projection de films. Retour en Bretagne, pour solliciter la comtesse Hortense. Celle-ci n’est pas opposée à vivre l’expérience avec son fils. L’argent du futur mari de Bérénice permettra au duo de se lancer dans l’aventure. Les frères Lumière fournissent des films éducatifs, et ceux de Georges Méliès sont spectaculaires. L’incorrigible Gonzague y ajoute un film grivois. Et les voilà partis pour le Canada. Car c’est à Montréal qu’ils comptent s’établir.

Grâce à un cousin consul de France, et avec la bénédiction d’un archevêque, une salle est aménagée pour la projection. La première séance est encensée par le journal "La Presse", et le succès est vite au rendez-vous. Certes, ils ont un concurrent français agressif, qui se fait appeler Harry Foxfield. Malgré lui, les séances en salle et la tournée des écoles à des fins pédagogiques rapportent gros. Partout, ils sont bien accueillis. En particulier par le curé, Breton d’origine, de Saint-Jérôme, dans les Laurentides. Un nouvel archevêque va contrarier le programme. Qu’importe ! Hortense et Gonzague continuent à Ottawa, évitant tout contact avec les religieux cette fois, avant de se diriger vers New York.

Le cinématographe est déjà omniprésent dans la grande ville américaine de leurs espoirs. Ils vivotent, ne pouvant rien développer à leur idée. Pour Hortense, un rapide détour par la Bretagne est nécessaire, afin de rebondir et d’améliorer leur sort. Quand elle retourne en Amérique, Gonzague leur a trouvé un riche mécène, propriétaire à Atlantic City. Cet Irlandais ne tardera pas à devenir très intime avec Hortense. La comtesse et son fils ne s’interrogent guère sur la source financière de ses investissements, même si ce Dermot a beaucoup de partenaires et de "cousins". C’est en Floride puis à Saint-Louis, Missouri, que l’Irlandais place sa fortune. Pour Hortense et Gonzague, c’est l’heure de l’opulence.

Peut-être leur faudra-t-il un jour plier bagage. Pourtant, le périple du duo se poursuivra de Saint-Pierre-et-Miquelon jusqu’à Saint-Malo. Si la comtesse Hortense regagne son manoir en Bigoudénie, Gonzague tente avec sa compagne Suzanne de nouveaux exploits dans le Paris artistique du début du 20e siècle. À cœur vaillant, rien d’impossible. Gonzague serait même capable de produire, outre des coquineries, un vrai film de cinéma !…

Hervé Jaouen : Le vicomte aux pieds nus (Presses de la Cité, 2017)

D’abord rembrunis par son culot, au fil de la journée ils se montrèrent de plus en plus prolixes, surpris et flattés de la curiosité de ce passager. Ses questions pertinentes tranchaient sur les conversations mondaines qui les avaient bassinés la veille au soir. En vérité, si ce n’est qu’il fut interrompu par les siestes et les soirées festives, le dialogue dura jusqu’à la fin de la traversée. Au passage du paquebot sous la Statue de la Liberté, Gonzague aurait pu prétendre au brevet de technicien du cinématographe.
Qu’avait-il réclamé qu’on lui apprenne ? Comment saisir les images et comment les projeter. Qu’avait-il mémorisé ? Les tâtonnements qui avaient précédé la mise au point du procédé des vues animées à partir d’images fixes […] Edison met au point son kinétographe qui permet d’enregistrer le mouvement sur une pellicule de 35mm de largeur qu’une manivelle fait avancer grâce à des perforations et à un système de griffes ; suit l’invention, par le même Edison, du kinétoscope qui restitue, par l’avancement du ruban selon le même système, le mouvement capté par le kinétographe…

Certains Bretons d’autrefois s’éloignèrent de leur région en devenant marin. Par goût d'exotisme, quelques-uns s’expatrièrent pour ne plus revenir. D’autres choisirent de fuir la misère des campagnes et des familles trop nombreuses, s’installant à Paris ou ailleurs en France. Les plus téméraires franchirent l’Atlantique pour vivre sur le continent américain. Des passionnés d’Histoire se souviennent du cas de Marie de Kerstrat qui, avec son fils Henry, crut en l’avenir de cette invention qui attirait les foules, le cinématographe. Il n’est pas question pour Hervé Jaouen de présenter une biographie de ce duo, à propos duquel d’autres ont déjà écrit. Il s’inspire de l’originalité et du volontarisme de ces personnages, afin de concocter un roman fertile en rebondissements, dans un contexte attirant pour les plus hardis des Bretons.

Quand on réfléchit à ces débuts de l’industrie du cinéma, on prend conscience que son essor fut fulgurant. En moins de vingt ans, ça devient le spectacle par excellence, avec les gains faramineux qu’il engendre. Époque héroïque, s’il en fut ! Nous voici entraînés à l’Est des États-Unis. Non sans être passés par le Québec, tout aussi dynamique que son voisin, encore que le poids religieux y soit toujours lourd en ce temps-là. Ne nous étonnons pas d’y croiser un bienveillant curé breton, ils étaient partout. Toujours un certain humour dans les histoires de cet auteur, ne l’oublions pas. Écrivant depuis environ quarante ans, Hervé Jaouen a été légitimement récompensé par de nombreux prix littéraires prestigieux. Il n’est donc pas indispensable de souligner sa maestria. Ce foisonnant roman d’aventure séduira autant ceux qui connaissent son talent que, sûrement, de nouveaux lecteurs.

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 05:55

Né en 1950, David Binder est originaire du Tennessee. Après la guerre du Vietnam, il s’est marié avec Corrie, de cinq ans sa cadette. Ils ont eu une fille à la fin des années 1970, se sont installés à Chicago. Pendant quelques temps, David est à la fois ouvrier et écrivain. Il finit par trouver un grand éditeur pour son premier roman, vers 1980. L’ouvrage connaît un succès, à relativiser toutefois. Son deuxième manuscrit est effectivement mauvais, David doit le reconnaître. Son agente lui suggère d’entamer un roman plus commercial. Les histoires étranges et angoissantes se vendent bien. Dans un livre, il découvre celle de la jeune Virginia Beale, qui s’est déroulée environ un siècle plus tôt, dans le Tennessee.

En 1982, David décide de louer pour au moins six mois la propriété des Beale, dans le but de s’imprégner de l’ambiance. Selon l’agent immobilier, ces rumeurs de maison hantée ne reposent sur rien. Enceinte de leur deuxième enfant, Corrie n’est pas enchantée de vivre dans cette demeure. Leur fille Stephanie, mûre pour ses cinq ans et proche de son père, s’en accommode assez bien. Pour David, c’est un calvaire d’installer correctement une antenne de télévision, et climatiser l’intégralité de l’habitation apparaît impossible. Mais il ne se décourage pas. D’autant qu’il a retrouvé les traces de la première maison de cette famille Beale, qui fut rasée cent quarante ans plus tôt, suite à un drame.

Un vieil habitant de la région, Charlie Cagle, rappelle à David que la propriété des Beale connut une autre affaire bizarre, durant la décennie 1930. Son ami Owen Swaw, métayer, était marié et avait quatre filles. La chance leur sourit quand on leur offrit de loger dans la demeure des Beale, d’en exploiter les terrains, de bénéficier d’une part des récoltes. Mais Owen Swaw se dit bientôt que cette maison lui était hostile. Il eut des visions, imaginant un prédicateur et sa jeune sœur campant sur la propriété, entourés de serpents. Des hallucinations, sans nul doute, qui s’aggravèrent au fil du temps. Et qui plongèrent Owen Swaw dans un état délirant, ceci expliquant l’issue malheureuse de l’affaire.

David inclura sûrement cet épisode dans son roman, dont l’écriture avance bien. Lui aussi est victime d’hallucinations, croyant entendre une jeune fille chantonnant la nuit dans la maison. Un autre ouvrage historique raconte le parcours de Jacob Beale, au 19e siècle. Il fit souche dans le Tennessee, après un sombre scandale qui s’était produit ailleurs. Riche, il exploita le domaine avec rigueur. Hélas, des phénomènes inexplicables le harcelèrent rapidement. Même si le révérend Joseph Primm s’efforça de désensorceler les lieux par la prière, le fantôme logeant là poursuivait son œuvre. S’il existait un lien avec l’adolescente Virginia Beale, qui passait pour une sorcière, personne ne le comprit réellement…

William Gay : Petite sœur la mort (Éd.Seuil, 2017)

David produisait sur vous une forte impression : celle d’une détermination inébranlable, dont l’intensité était trop forte. Jamais il ne paraissait détendu. Corrie croyait fermement qu’il était capable d’accomplir tout ce qu’il avait décidé de faire. Même pendant la période où il était barbu et chevelu et traînait vêtu d’un vieux treillis de l’armée, il n’avait pas un instant perdu de vue qui il était, et ce qu’il était, et ce qu’il allait faire de sa vie.
Il était né pour écrire. À ce moment-là, il envoyait déjà des nouvelles à des revues littéraires, et on les lui retournait accompagnées d’un petit mot impersonnel de refus poli. Mais pour Corrie, de toute évidence, David était écrivain et le savait pertinemment : il attendait simplement que le monde dans lequel il vivait en prenne conscience – ce qui avait fini par se produire, à Chicago.

Les légendes de sorcellerie sont universelles, qu’on les situe dans les Carpates, en Afrique noire, dans un château écossais, dans une région rurale française, au cœur du Tennessee ou ailleurs. D’où venaient les croyances alimentant ces contes maléfiques, ces mystères diaboliques ? Servirent-ils à effrayer les populations crédules, à désigner un fautif quand aucune autre explication ne semblait possible ? Et si, plus simplement, il était dans la nature humaine de s’inventer du danger, des actes intrigants prêtant à une interprétation surnaturelle ? À moins que, depuis des temps immémoriaux, de facétieux fantômes se complaisent à contrarier les vivants, sait-on jamais ? Alors, ils ne seraient malfaisants que par nos exagérations. À travers le monde, quel que soit le terroir, lesdites légendes peuvent s’avérer obsédantes, même pour des gens sains de corps et d’esprit.

Le héros créé ici par William Gay (1941-2012) lui ressemble par certains aspects. Là où l’auteur observe et décrit, son personnage d’écrivain s’implique bien davantage, se laisse influencer par le contexte historique et malsain. Probablement, dans un lointain passé, tel endroit fût-il le théâtre d’une affaire sordide, infiniment glauque. Qu’en reste-t-il ? Est-il pensable que des faits dramatiques se renouvellent périodiquement dans le même lieu ?… La préface de l’écrivain Tom Franklin nous éclaire sur "l’ambition littéraire" de William Gay. Sur le pragmatisme de sa vie en parallèle avec sa passion de l’écriture, en particulier. Si on conseille rarement de s’intéresser aux préfaces, celle-là mérite amplement d’être lue.

La collection "Seuil policiers" fait peau neuve, devenant "Cadre noir". Initiative destinée à élargir l’image d’une littérature qui ne se réduit pas à une seule catégorie de romans. Que l’on aime les enquêtes, les ambiances noires, toute forme de mystère ou de sujet plus sociologique, ce sont des thèmes variés abordés par le biais du suspense. Débuter cette nouvelle présentation avec un écrivain aussi remarquable que William Gay, via une histoire insolite construite et racontée superbement, un signe de bon augure pour "Cadre noir".

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 05:55

À l’origine, c’est à l’orphelinat Saint-Gabriel que se forma cette "famille". William Malone, surnommé Boo, et Darrell McCullough, qu’on appela Junior, y devinrent des frères pour la vie. Il y avait aussi Twitch, aux capacités surprenantes, et Ollie, le plus fragile d’entre eux. Leur union les souda face à un costaud pervers de leur âge tel que Zack Bingham. Depuis, vivant tous à Boston, ils restent proches. Boo et Junior ont monté une petite société de sécurité. Rien d’aussi prestigieux que leurs concurrents de l’IronClad Security, qui bossent pour le caïd Ian Summerfield, patron de boîtes de nuits sélects. Boo et Junior exploitent aussi un club, le Cellar. Clientèle alcoolo-rock’n’roll, qu’ils ont intérêt à maîtriser. Avec ses cent kilos, Boo fait généralement le poids pour calmer la faune des excités.

Ayant été blessé à une jambe dans une précédente affaire, Boo boitille quelque peu, et ça l’handicape en cas de baston. C’est ainsi qu’il se fait humilier lors d’une sévère bagarre par Marcus, de l’IronClad, et par Summerfield. Double honte pour Boo, car son ex-petite amie Kelly Reese fricote en ce moment avec le mafieux en question. Par ailleurs, la serveuse du Cellar, Ginny, a besoin d’un coup de main. C’est sa coloc Dana qui est harcelée par son ancien petit copain, Byron Walsh. Ce musicien de jazz plus ou moins junkie veut récupérer les objets lui appartenant, laissés chez Dana et Ginny. Sûrement des trucs plus précieux que sa trompette et quelques frusques, peut-être de la drogue. Boo et Junior s’arrangent pour piéger et secouer le nommé Byron avec une bonne dérouillée, aussi solide soit-il.

Boo et Junior s’aperçoivent que Dana n’est pas "une" colocataire, c'est un homme. Byron et lui sont gays. Depuis sa jeunesse, Junior a des raisons de se montrer homophobe, Boo l’admet. Dans l’immédiat, il faut riposter lorsque les gros bras de l’IronClad reviennent à la charge. Twitch a anticipé ce genre d’embrouille, tous les quatre – y compris Ollie, moins impliqué – se replient au Cellar. C’est là qu’apparaît le cinquième mousquetaire de Saint-Gabriel : Brendan Miller, surnommé Underdog. Il est devenu inspecteur de police. Même si c’est leur ami, il vient faire son job de flic. Byron Walsh a été retrouvé mort après avoir été copieusement frappé. Boo et Junior l’ont cogné, pas tué. Sauf qu’un indice désigne formellement Junior, bientôt arrêté. Un cas de meurtre homophobe, c’est du sérieux.

La menace reste forte autour de Ginny et Dana. Leur appartement va être le théâtre du meurtre d’un policier, abattu par Twitch en présence de Boo. Peu importe que la victime ait été vraiment flic ou pas, il faut rapidement se débarrasser du cadavre. Heureusement, les gangs irlandais locaux disposent d’un service de déménagement assez efficace. Même si Boo fait appel à eux, il y aura comme toujours des complications. Parfois, le courage est dans la fuite. Il finit par découvrir plusieurs choses. Ce que cherchait Byron dans l’appart’ de Ginny et Dana. Que la chanteuse du club de jazz Blue Envy n’est pas ce qu’elle semble être. Et pas mal d’autres détails important sur tout ce qui est lié à la mort de Byron…

Todd Robinson : Une affaire d’hommes (Gallmeister, 2017) – Coup de cœur –

Alimentée par ma colère et ma tristesse générale, l’idée persista tandis que je m’étendais au maximum sur le petit canapé deux places qu’on avait trouvé dans la rue. Un meuble plus grand n’aurait pas tenu dans l’espace exigu que nous appelions un bureau. Une table placée dans la réserve d’alcools ne fait pas un bureau, mais un canapé aidait. Je posai ma tête sur le côté qui sentait le moins la pisse de chat et fermai les yeux.
Je repensai à ce qu’avait dit Luke. J’étais content qu’il ne me considère pas comme un mauvais garçon, même si le reste du monde ne semblait pas d’accord. Je ne parlais pas de moi en particulier, mais Luke avait asséné une autre vérité. Je n’incarnais peut-être pas les ténèbres ordinaires, mais j’aurais pu en être un avant-goût. Par chance pour mes démons et mon esprit imbibé de whisky, mon portefeuille me rentrait dans le cul, donc je le retirai de ma poche…

Dans le roman noir américain, il existe une tradition moins souvent respectée aujourd’hui, celle des scénarios à la fois percutants et jubilatoires. On aime le suspense psychologique ou sociologique, voire ethnographique avec ces bouseux de "rednecks". Mais on adore tout autant, peut-être davantage, les tribulations tumultueuses et drôles vécues par des héros confrontés à des situations critiques incessantes. Avec “Une affaire d’hommes”, nous voilà en plein dans ce genre d’histoires. De la castagne, du bourre-pif, de la bastion endiablée, c’est encore le meilleur moyen de régler certains différends. Une bonne "mise aux poings" assaisonnée d’une grosse dose d’adrénaline, ça défoule franchement même si l’on sait que ça ne solutionne rien. Nos protagonistes prennent des coups en tous genres, mais il ne sont pas avares pour en distribuer également. Pas de temps mort, de l’action !

On peut supposer que Todd Robinson est un véritable adepte de la "culture polar". S’il en a saisi les codes, s’il a choisi ce tempo effréné, c’est qu’il connaît fort bien ses classiques. En témoigne ce passage : “La petite voix qui me harcelait dans ma tête et qui avait lu trop de romans d’Ed McBain avait besoin de savoir […] J’ai bien mérité au moins un burrito en remerciement d’avoir récupéré le paquet. Voilà ce que me disait la voix qui avait lu toutes les aventures de Travis McGee par John D.MacDonald.” Ceci démontre qu’il ne suffit pas de savoir raconter, mais que posséder des vraies bases est un atout supplémentaire.

Ce qui n’empêche nullement de développer un style personnel, on le constate ici. C’est Boo Malone qui raconte, avec une belle part d’autodérision, les mésaventures traversées par ses potes et lui-même. Dans le pétrin, ils y sont jusqu’au cou. Leurs muscles peuvent les aider à ne pas sombrer, mais un brin de réflexion n’est pas à exclure. Des péripéties agitées et souriantes, où l’humour s’appuie sur une intrigue criminelle structurée. Un régal pour les lecteurs de noirs polars super-rythmés.

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24 février 2017 5 24 /02 /février /2017 05:55

En ce mois de décembre 1931, le commissaire Ricciardi est en poste depuis déjà quelques années à Naples. D’une famille riche, cet homme de trente-et-un ans possède plusieurs propriétés, dont s’occupe sa tante âgée Rosa. Côté cœur, il est épris d’Enrica, vingt-cinq ans. Si elle est également amoureuse de lui, et bien qu’elle ait la confiance de Rosa, leur relation reste incertaine. Car la séduisante romaine Livia Lucani s’est installée à Naples, afin d’être plus près de Ricciardi. Cette jeune femme appartient au cercle des proches du Duce. Si elle est attirante, le commissaire observe une certaine neutralité vis-à-vis de Mussolini. À l’inverse de son ami le légiste Bruno Modo, athée et plutôt anti-fasciste.

Quinquagénaire, marié et père de famille, le brigadier Raffaele Maione est le principal adjoint du commissaire. Probablement le seul auquel Ricciardi puisse se fier. Luca, le fils du brigadier, s’était engagé dans la police mais fut tué trois ans et demi plus tôt. Le tueur croupit en prison, sous la garde du gardien-chef Franco Massa, ami d’enfance de Maione. Le brigadier est en contact avec un indic privilégié, Bambinella, taquin mais sérieux, bien renseigné sur la vie napolitaine. Maione est aussi doué pour les planques, capable de se fondre dans le décor, y compris dans les quartiers modestes. S’il accompagne souvent Ricciardi, le brigadier sait faire preuve d’initiative, enquêtant de son bord.

Le 18 décembre, deux musiciens père et fils alertent la police pour un crime commis dans le quartier de Mergellina. Dans un bel appartement de cet immeuble, la police constate un double meurtre. Emanuele Garofalo et son épouse Costanza ont été poignardés chez eux, l’assassin s’étant acharné sur le mari. Heureusement, leur fillette était déjà partie partie pour l’école avec sa tante, la religieuse Veronica, sœur de la signora Garofalo. La scène du crime est particulièrement sanglante. Le médecin légiste Bruno Modo pense qu’il y avait deux tueurs. Le commissaire Ricciardi remarque la très belle crèche familiale. Le santon représentant saint Joseph a été brisé et caché sous le décor de Noël. Les Garofalo avaient bonne réputation, surtout parce que faisant partie des adeptes de Mussolini.

En effet, le "capitaine" Garofalo était "centurion" dans la milice fasciste du port. Ricciardi et Maione sont reçus par le colonel dirigeant cette administration. S’il leur explique avec courtoisie le fonctionnement de ses services, il leur montre aussi qu’il est bien informé à leur sujet. Garofalo traquait dysfonctionnements et irrégularités chez les pêcheurs ou sur le fret passant au port de Naples. S’il est vite monté en grade, c’est en raison d’une affaire trouble qu’il dénonça. Récemment sorti de prison, le coupable pourrait figurer parmi les suspects. Selon l’indic du brigadier, même s’il feignait d’être incorruptible, le centurion Garofalo rackettait quelques pêcheurs. Que l’on peut soupçonner également.

Tandis que Maione cherche à en savoir davantage sur le vrai assassin de son fils Luca, le commissaire s'adresse à un prêtre au sujet du symbole de saint Joseph. Le duo de policiers s’interroge sur les motivations du double meurtre: “Il faut une rage inouïe, je crois. Ou un très grand désespoir. Quoi qu’il en soit, de la souffrance, de la douleur.” Garofalo avait sans nul doute gâché la vie de plusieurs personnes, pouvant susciter une vengeance…

Maurizio de Giovanni : Le Noël du commissaire Ricciardi (Rivages, 2017)

— Saint Joseph, commissaire, représente différentes choses. C’est le plus humain, n’étant ni la Vierge, ni le Fils de Dieu. C’est un homme et comme vous pouvez le constater il est habillé comme un berger. Mais il est aussi le père putatif de Jésus, et c’est un charpentier. Pour les chrétiens, il représente, outre la paternité, le travail, la dureté de la vie pour élever un enfant, le sacrifice quotidien.
Ricciardi posa enfin la question qui le taraudait depuis le début : "Et à votre avis, mon père, celui qui aurait profané une seule statuette de la crèche, saint Joseph, justement, qu’est-ce qu’il aurait pu vouloir dire ?"
Don Pierino porta la main à son menton et le caressa, pensif. "Ce n’est évidemment pas très joli, commissaire. Je n’en ai pas la moindre idée. Cela pourrait se référer soit à la paternité, soit au travail. Quelqu’un qui a voulu exprimer son malaise d’être privé d’un de ces deux droits, le travail surtout. Saint Joseph est le patron des travailleurs. C’est tout ce que je peux vous dire.

Les romans de Maurizio de Giovanni se déroulent à Naples, sa ville. Une de ses séries a pour héros le commissaire Lojacono, policier contemporain (La méthode du crocodile, La collectionneuse de boules de neige, Et l’obscurité fut). L’autre série, qui le fit connaître, met à l’honneur le commissaire Ricciardi et son fidèle adjoint le brigadier Maione. Après les quatre romans du “cycle des saisons”, cette enquête précédant Noël est la première du “cycle des fêtes”. On y retrouve les mêmes protagonistes principaux, le policier étant de retour après un accident qui resta sans conséquences graves pour lui. À travers sa tante âgée Rosa et ses deux amoureuses, Enrica et Livia, nous avons un aperçu de la vie privée du commissaire. Marié à Lucia, à la tête d’une famille nombreuse, Raffaele Maione participe à part entière à ces affaires criminelles, y compris à titre personnel.

En Italie, c’est l’époque du fascisme triomphant, du moins selon la propagande. Le colonel de la milice portuaire avoue à demi-mot les approximations dans la mise en place de ce régime, sur le terrain. Néanmoins, la méfiance est de mise, les espions de Mussolini étant très actifs. L’intelligence de l’auteur consiste à ne pas alourdir l’ambiance, le contexte se suffisant à lui-même. Il nous introduit dans les quartiers du Naples d’alors, chez les plus pauvres, les artisans, les pêcheurs, dans un couvent. C’est avec curiosité que l’on suit les investigations du duo de policiers, au fil d’un récit fluide et maîtrisé.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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