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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 04:55

Le policier Franck Bostik est depuis peu en poste à Autun, sous-préfecture de Saône-et-Loire. Venu de Paris, il connaissait déjà bien cette petite ville de quatorze mille habitants. À cause d’une affaire trouble, Bostik a été suspendu de son grade d’OPJ, se retrouvant quasiment flic de base. Par ailleurs, ça ne fonctionnait plus vraiment avec sa compagne Cécile. Néanmoins, il reste proche de leur amie Anaïs, une ex-junkie qui garde un mode de vie quelque peu marginal. Ici, dans le Morvan, on est au cœur des vestiges remontant à l’époque gallo-romaine. Autun fut jadis la capitale des Ẻduens, non loin du Mont-Beuvray et du site archéologique de Bibracte, métropole à l’époque des Romains. L’endroit se visite et on continue à effectuer des fouilles dans ses environs.

La disparition inquiétante d’une adolescente de quinze ans a été signalée lors d’un voyage organisé à Bibracte. Originaire de Tchéquie, installée avec sa famille à Calais, Kamilla n’a pas le profil d’une fugueuse. Sa sœur jumelle Hana est restée dans la région, avec une accompagnatrice de leur groupe. Par manque d’effectifs, c’est Franck Bostik qui est chargé de démêler cette histoire. Dès le lendemain, il se rend à Bibracte. Une des archéologues présentes sur le chantier de fouilles n’est autre qu’Olivia, qu’il a connu naguère. Elle va lui faciliter les constatations, le directeur du site se montrant assez hostile car la disparition perturbe les activités autour de Bibracte. C’est dans la forêt proche que le policier trouve le cadavre de la jeune Kamilla. Le SRPJ de Dijon s’occupera de l’enquête technique.

Il n’est pas absurde de supposer que la mort de l’ado ait un rapport avec trois cas de viols s’étant produits récemment dans le secteur. Bostik contacte une institutrice qui fut ainsi agressée, mais qui réussit à éviter le pire. Il fait bientôt la connaissance de Jeff, un ancien baroudeur belge. Il s’avère très coopératif, même si son environnement incite à se poser des questions. Il n’est pas exactement archéologue fouilleur amateur comme on le pense, mais possède des raisons personnelles d’examiner les terrains près de Bibracte. Bien qu’un suspect soit signalé, il ne correspond pas dans le cas de Kamilla. Par contre, son avocat a un autre nom de pervers à proposer.

Toujours très recherchés par des collectionneurs, les vestiges datant de l’ère gallo-romaine font l’objet d’un trafic difficile à contrôler. Ce que confirme un expert, déplorant que peu d’efforts soient faits pour traquer les pilleurs. Un casque gaulois a même été volé au musée de Bibracte, les jours derniers. Le policier se rend dans une foire réunissant des numismates, présentant peut-être une majorité de pièces sans valeur. Un vendeur de détecteurs de métaux s’y trouvant pourrait figurer parmi les suspects. Quand se produit une nouvelle disparition, ça signifie probablement que le criminel veut éliminer les témoins éventuels. Obstiné, Bostik persévère dans ses investigations…

Laurent Rivière : La diagonale du loup (Éd.du Toucan, 2017) — Coup de cœur —

Il suffit d’un quart d’heure aux archéologues pour déterminer l’origine sociale d’un squelette découvert dans une fosse. Le travail aux champs explique l’usure des rotules et des hanches, l’état des dents détermine la nature des aliments absorbés, riches ou pauvres en viande. Moi, il m’a fallu moins d’une minute pour retracer le calvaire de Kamilla. Sa langue avait gonflé et ne trouvait plus de place dans la bouche. Ses lèvres s’étaient mordues. La jeune fille avait été étranglée. Sur son cou, le sillon laissé par une corde était facilement reconnaissable, plus bas que lors d’une pendaison, il était moins marqué également, un étranglement étant plus bref. Des ecchymoses cervicales digitiformes prouvaient que l’homme avait d’abord essayé de l’étrangler à mains nues…

Il est probable que les charmes du Parc naturel régional du Morvan soient mal connus de beaucoup de nos compatriotes. “Ici, si tu ne possèdes pas un minimum de connaissances sur la culture celte, tu ne vois rien d’autre qu’une forêt” explique l’archéologue Olivia, qui ressent un certain aura de mystère planant sur la région de Bibracte. S’il s’agit là d’un territoire moins peuplé que la moyenne nationale, il reste caractéristique des régions françaises. Entre ruralité et petites villes, c’est la vie normale qui inspire l’ambiance de ce roman. Non sans évoquer le riche aspect historique de ce secteur géographique, bien sûr. On y croisera de gens plus ou moins ordinaires, y compris dans l’entourage du héros, mais également quelques personnages carrément singuliers.

Les facettes sociologiques ou documentées peuvent se rapprocher du roman noir. La forme choisie est celle du roman d’enquête. Au-delà de la fluidité du récit, atout déjà essentiel, c’est le réalisme naturel des protagonistes et des lieux qui offre une magnifique crédibilité à cette intrigue. Tout semble issu du quotidien, les réactions de chacun sont justes, ainsi que l’état d’esprit du policier Franck Bostik. Sa vie privée est esquissée, mais l’affaire en cours est prioritaire. Sur le terrain, il cherche des éléments, avance à bon rythme mais sans précipitation inutile. Il ne s’attarde pas sur les hypothèses, s’en tenant aux faits. Ce genre d’enquête policière, d’une lecture extrêmement agréable, s’inscrit dans la plus belle des traditions du polar. Laurent Rivière ne manque pas de talent.

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 04:55

Avec ses vastes étendues rurales boisées, Trickum County est un coin tranquille dans le sud de la Géorgie, au sud-est des États-Unis. C’est bien pour ça que Willie et Javon ont été chargés d’éliminer Maya par ici, après l’avoir enlevée. Âgée de dix-huit ans, Maya est une jolie Black, prostituée depuis déjà quelques années. Encore mineure, elle fut achetée par Mexico, mafieux de la grande ville de la région. Celui-là ne risque aucun problème, car il transforme le pactole de la prostitution en activités légales, de façade. Et puis Mexico est très proche du Maire, presque son alter-ego. Le Maire, il est aussi populaire que carrément véreux. Et pervers avec les jeunes femmes. C’est ainsi que, tout en restant sous la coupe de Mexico, Maya fut conditionnée pour devenir la soumise du Maire, sa "favorite".

Trop confiant ou trop excité, le Maire confia à la prostituée un de ses projets secrets, espérant qu’elle l’oublierait bien vite. Sauf que Maya possède une mémoire d’éléphant, un vrai disque-dur qui retient tout. Alors, il est préférable de la supprimer, mission qui échoit au duo de sbires, Willie et Javon. Leur erreur, c’est de s’être introduits sur les terres de Leonard Moye pour faire disparaître Maya. Ancien bouilleur de cru clandestin, Leonard est un vieux misanthrope excentrique. Il vit seul avec un mannequin de cire, représentant Marjean, qui fut son épouse. À l’orée de sa propriété, un champ peuplé d’épouvantails est censé effrayer la population. Jamais aucun enquêteur ne trouva sur ses terrains la trace de son activité de bootlegger, ni de la fortune que ça lui rapporta.

Leonard supprime Javon, tandis que Willie parvient à fuir, en état de catatonie. Le policier local Jack Chalmers ne peut rien retenir contre lui, malgré l’allure pitoyable de Willie. Le sbire ne tarde pas à faire son rapport à son patron, Mexico. Ce dernier a l’adjoint qu’il faut pour l’aider à résoudre la question, Rodney Grimes. Et ils peuvent compter sur Prance, un flic véreux de Trickum County, pour avoir des infos concernant Leonard Moye. Pendant ce temps, Maya et le vieux bonhomme ont sympathisé. Il lui a acheté des produits d’hygiène et des vêtements ; elle a découvert le domaine partiellement sauvage de Leonard. Il lui a montré un tunnel sous la maison, pour se cacher ou fuir en cas de danger. Comme elle lui a raconté sa vie, Leonard se doute que les salopards vont revenir à la charge.

Le commando composé de Grimes, Willie et Mexico sera reçu sans pitié par Leonard. Seul Mexico s’en sort et retourne en ville. Lambert, le principal conseiller du Maire, sera son meilleur atout pour la suite, pense-t-il. Pendant ce temps, depuis qu’il n’a plus Maya à sa disposition, le Maire commence à filer un mauvais coton. Le brave policier Jack Chalmers est intervenu chez Leonard, lors des derniers événements. Malgré la réputation détestable du vieil homme, il ne voit pas de raison de l’enquiquiner, surtout que tout est redevenu calme. Bien que des indices le laissent à penser, Chalmers n’a pas encore de preuve que Leonard héberge la jeune prostituée. Au besoin, le policier prendra plutôt le parti du vieux marginal que celui de son collègue véreux, Prance. Car rien n’est terminé…

Peter Farris : Le Diable en personne (Éd.Gallmeister 2017) – Coup de cœur –

— Je sais pas ce que fait ce Javon, ou ce qu’il faisait, dit Leonard, désignant le monde au-delà de son terrain comme s’il lui était aussi étranger qu’un autre système solaire, mais personne se pointe par ici sans ma permission. Et, foi de Leonard, on fait pas de mal à une femme sur mes terres. Tu comprends ? Ma loi ici. Ma justice.
Maya faisait jouer ses orteils sur la terre, prenant conscience des marques laissées par les piqûres de fourmis sur sa cheville, ses pieds rougis par la terre battue et zébrés de coupures ou de bleus. Elle leva la tête, balaya la ferme du regard avant de reporter ses yeux sur Leonard malgré elle, mettant en balance l’hospitalité d’un psychopathe d’un côté et la vie cruelle à laquelle elle avait provisoirement échappé de l’autre. Chassée par un mac du nom de Mexico et chargée d’un lourd secret de son client le plus puissant…

Il est intéressant de connaître la "culture polar" de certains auteurs. Ça explique souvent les influences ou, plus précisément, la ligne dans laquelle ils s’inscrivent. Pour une interview de mai 2012 à mybookishways.com, Peter Farris cite quelques-uns de ses livres et écrivains préférés. Parmi eux, Harry Crews (La foire aux serpents), Larry Brown, Flannery O'Connor… “Je suis également un grand admirateur de Jack London, Cormac McCarthy, Ron Rash, Tom Franklin, William Gay (RIP), Dorothy Allison, Chris Offutt, Rick Bass, Daniel Woodrell, Joseph Wambaugh et James Ellroy pour n'en nommer que quelques-uns.” Pour les romans noirs "sudistes", il recommande la lecture de “Sanctuaire” de William Faulkner, de la “Nuit du chasseur” de Davis Grubb, de “L’assassin qui est en moi” de Jim Thompson, évoquant aussi des titres de James Lee Burke, Tom Franklin, Tim Gautreaux, Joe Lansdale… Il est clair que Peter Farris a lu la fine fleur des auteurs.

Le contexte, c’est cette Amérique profonde, si loin de l’image de perfection affichée dans ce pays. D’un côté, une ville gangrenée par le bizness du mafieux Mexico, dont les prostituées généralement mineures sont prisonnières, et par les magouilles du politicien qui dirige si mal sa petite métropole. Un duo qui défend âprement ses intérêts. De l’autre côté, un comté campagnard, avec un hurluberlu comme Leonard Moye, un peu inquiétant pour ses concitoyens, mais “tous les comtés en ont un comme ça”. Avec un bon flic et un autre, carrément pourri. Avec des relations entre habitants quelque peu complexes, dans certains cas. Et c’est ici que débarque une jeune paumée, que l’on aurait grand tort de prendre pour une imbécile. Leonard vient de trouver une fille digne de lui.

Considérant que la fiction criminelle n’est jamais trop sombre, ni excessive, Peter Farris ne s’interdit rien. Sans doute est-ce ce qui fait la force des meilleurs polars noirs. Puisqu’il y aura des cadavres, autant que ça soit spectaculaire et décomplexé. Ce qui, pour le lecteur, inclut une forme d’humour, dans la dérision de la mort : les victimes ne sont-elles pas venues la chercher ? De l’action, oui, mais l’auteur nous réserve çà et là des révélations, de petites surprises.

Un roman impeccable, franchement jouissif, à ne pas manquer !

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10 août 2017 4 10 /08 /août /2017 04:55

Le village de Monteperdido se trouve sur le versant espagnol des Pyrénées, pas très loin du Cirque de Gavarnie ou du Pic d’Aneto. Dans la province d’Huesca, il est situé au cœur de la vallée entre Barbastro et Posets, au bord de la rivière Èsera. À l’ouest comme à l’est, la bourgade est dominée par deux parcs naturels montagneux et forestiers. Une région rude et isolée en hiver, touristique aux beaux jours. Cinq ans plus tôt, deux fillettes âgées de onze ans y ont été enlevées, Lucía et Ana. L’affaire bénéficia d’un large écho, on forma un comité – en grande partie basé sur une puissante association locale, la Confrérie. On ne retrouva jamais les gamines, malgré les efforts des habitants et de la garde civile.

Joaquín, le père de Lucía, reste très mobilisé malgré le temps passé, laissant son frère se charger de sa petite entreprise de transport. Son épouse Montserrat est toujours désemparée depuis. Quim, le frère de Lucía, essaie de mener sa propre vie dans ce contexte chargé. Il peut compter sur la bienveillance amoureuse de Ximenia, surnommée la Colombienne, la fille du singulier vétérinaire Nicolás, qui fut l’amie des disparues. Pour Raquel, à peine quarante ans, la mère d’Ana, cet enlèvement a eu pour conséquence la fin de son couple. En effet, son mari Álvaro fut sérieusement soupçonné d’être le ravisseur. Contre son gré, le père d’Ana s’est quelque peu éloigné de Monteperdido. Mais il n’est pas indifférent au sort de sa fille disparue, et éprouve toujours des sentiments pour Raquel.

Suite à un accident de voiture, Ana est retrouvée vivante et hospitalisée. Simón Herrera, le conducteur, est mort quand son véhicule est tombé dans un ravin. Dépanneur de son métier, il fut par le passé suspecté de pédophilie. Simplette d’esprit, son épouse Pilar ne croit pas que Simón ait mal agi. Mais ce couple est vu tels des marginaux, et la vindicte populaire risque d’amener Pilar à un geste fatal. Une nouvelle enquête est entamée, par trois personnes. Le quadragénaire Víctor Gamero est le chef de la garde civile locale. C’est un authentique natif de Monteperdido. Les deux autres policiers viennent de l’extérieur. Santiago Baín a environ soixante ans. La sous-inspectrice Sara Campos est une jeune femme compétente, mais cherchant encore son équilibre personnel.

Álvaro a rejoint Raquel, auprès de leur fille Ana. À l’hôpital, celle-ci est interrogée par Sara. Elle aurait été libérée par Simón, avant l’accident. Elle décrit le lieu de leur captivité, un refuge de montagne délabré, où Lucía et elle étaient généralement enfermées au sous-sol. Ana affirme ne pas connaître leur ravisseur, qui était masqué. La policière Sara pense que la jeune fille ne confie qu’une version édulcorée de sa séquestration. Avec Víctor, elle va bientôt retrouver l’endroit où l’on cacha les deux filles. Mais le ravisseur a tout incendié afin de ne pas laisser de traces. Pas de cadavre de Lucía, on peut en conclure qu’elle est encore en vie. Néanmoins, le père de celle-ci reste hostile envers la police. Santiago Baín cherche de son côté des indices, essayant de discerner le caractère des habitants.

Une piste se dessine quand sont découverts des casques de paintball. Ce qui pourrait bien rendre de nouveau suspect Álvaro, le père d’Ana. Celle-ci est de retour chez sa mère. Elle ne paraît pas se sentir en danger. Même si Raquel et elle se rapprochent de leur voisine et amie Montserrat, elles ne sauraient améliorer l’atmosphère autodestructrice régnant dans la famille de Lucía. Tandis que Sara et Víctor poursuivent seuls l’enquête, un indice prouve que le kidnappeur fait partie de la population de Monteperdido. Si Lucía est vivante, il est de plus en plus urgent de la retrouver. Mais d’autres drames ne sont pas à exclure…

Agustín Martínez : Monteperdido (Actes Noirs, 2017) – Coup de cœur –

Après le départ de Víctor, Sara feuilleta quelques papiers. Elle feignait de consulter un dossier, mais en réalité son attention était tournée vers ces gardes civils qui mangeaient des brioches et buvaient du vin. Ils riaient et plaisantaient en s’envoyant des coups de coude. Víctor faisait partie de cette famille.
Comment pourrait-elle encourager les soupçons dans un groupe aussi uni ? Les habitants de Monteperdido étaient tous liés. Parrains des enfants, au même pupitre à l’école, sœurs et copines qui avaient élevé leur progéniture ensemble, promenades communes, fêtes et hivers coupés du monde où ils avaient été privés de lumière, sans télévision, sans autre compagnie que celle des voisins, des montagnes et des animaux que celles-ci recelaient. Des cerfs, des sangliers et des chevreuils. Víctor lui en avait parlé. Quelques rares renards aussi. Ils vivaient dans les forêts des monts Ármos, l’Ixeia. À la fois, aimés et chassés. Animaux, hommes et femmes dont les vies s’imbriquaient. Pour devenir une seule et même vie. Celle de Monteperdido.
Un de ces hommes, sous ce casque noir, avait enlevé les petites…

Une intrigue située dans des paysages isolés, comme des îles ou des bourgades rurales mal desservies, c’est un décor classique pour une histoire policière. Parfois, le résultat est théâtral, jouant sur le confinement d’une poignée de protagonistes, victimes et assassins se côtoyant forcément. La réelle habileté d’Agustín Martínez consiste à ne pas se contenter d’une "liste de suspects", ni d’enquêteurs stéréotypés. Ici, à proximité des Monts Maudits, dans le magnifique paysage de la haute montagne pyrénéenne, les habitants forment une communauté avec ses codes, y compris par un patois spécifique : “Coupés du reste du monde, ils avaient fini par parler une langue comprise d’eux seuls, et ils avaient grandi à l’ombre de légendes que peu de gens connaissaient encore”.

On imagine aisément cette vallée, ces splendides décors naturels. On comprend que ces endroits restent en partie sauvages, d’autant plus isolés par la neige hivernale. Tout cela alimentant un climat où, malgré une certaine solidarité locale, se mêlent malédictions et rivalités. La vieille Caridad, qui pourrait passer pour la sorcière de Monteperdido avec sa démarche chancelante et son allure peut-être inquiétante, initie quelque peu Sara à cet état d’esprit qui anime les gens du village, dont beaucoup sont des chasseurs. Se fondre parmi eux serait illusoire, mais – après un début désastreux – l’enquêtrice est épaulée par Víctor, le garde civil. C’est sur ce duo que va reposer l’enquête.

Une double disparition de mineures, une affaire non-élucidée, le sujet criminel possède un impact plus fort dans ces conditions. Car les proches des kidnappées sont aussi victimes de la situation : ils ont chacun une réaction personnelle, résignée ou virulente, soulagée ou anxieuse. Pour ne prendre qu’un exemple, Álvaro, le père d’Ana, peut-il espérer un "retour à la normale" quand sa fille est sauvée ? Agustín Martínez explore avec subtilité le ressenti de tous, famille et villageois, dans un récit fluide et convaincant. L’ambiance ne tarde pas à captiver. Toutefois, si le paysage bucolique est empreint de poésie, les faits sont nettement plus sombres, malsains et même mortels. Excellent suspense.

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20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 04:55

Ce roman est sélectionné pour le Grand Prix de Littérature Policière 2017.


Âgée de quarante-huit ans, Marion Sanders est médecin à Hambourg. À ce point de sa vie, elle ressent le besoin de s’éloigner de l’Allemagne. Marion doit faire un court séjour à Paris avant de partir pour une mission de Médecins Sans Frontières. Plutôt qu’en Afrique, c’est en Jordanie qu’on va l’envoyer. Entre-temps, elle s’installe chez de vieux amis parisiens. L’octogénaire Louise Bonnier et son mari Greg habitent rue Guynemer. Quand elle était enfant, sa propre mère l’ayant délaissée, Marion fut en partie élevée chez eux. Au musée Carnavalet, dans une expo photo sur l’exil, elle remarque celle d’une jeune femme qui lui ressemble beaucoup. Le cliché fut pris à peu près à l’époque de sa naissance.

Jean Morel est le neveu de Louise Bonnier. Son obscur métier l’entraîne depuis longtemps dans des régions du monde en crise, en guerre. Tel un conseiller international, Morel a noué bon nombre de relations dans les pays du Moyen-Orient. Parfois, il facilite la sortie de réfugiés menacés, comme c’est le cas actuellement en Syrie, où règne une guerre civile larvée. La petite Zahra, cinq ans, a été exfiltrée de ce pays, mais elle constitue un cas plus particulier. Car Morel connaît Elaine, la mère de la fillette, une Occidentale ayant épousé un haut responsable syrien. Afin de protéger la fragile et mutique Zahra, il la confie à sa tante Louise, qui a toujours eu un bon contact avec les enfants.

Claude Baptiste est un agent de la DGSE, les services secrets français. Quinquagénaire au grand sang-froid et à l’allure solide, il enquête sur les liens entre la Syrie et des personnes installées en France. Sur cette affaire, il est assisté de Leroux, un jeune agent de la DGSI, la sécurité intérieure. La mort de Zahit Ayan, réfugié syrien, et les coups de feu visant un enseignant d’Orléans, lui confirment le rôle nébuleux de Jean Morel. Que, dans l’immédiat, Claude Baptiste veut protéger afin d’en savoir davantage sur ses réseaux. S’étant rendu à Marseille, Jean Morel est impliqué dans un attentat commis à la frontière italienne, dont la cible était le ministre de l’Intérieur français. Une façon de faire pression sur Morel.

Tout en cherchant à résoudre l’énigme de la photo de son sosie, Marion Sanders s’occupe de la petite Zahra, car Louise est souffrante – et bientôt hospitalisée. Apprivoiser l’enfant n’est pas impossible, mais en a-t-elle le temps d’ici son départ ? Claude Baptiste s’invite chez les Bonnier, ne cachant pas qu’il recherche des informations sur Jean Morel. Il n’est pas le seul : Moshe Katzman, agent du Mossad israélien, voudrait débrouiller l’affaire, lui aussi. Sans doute existe-t-il des documents syriens ultra-secrets explosifs, dont quelques services veulent s’emparer. Ayant découvert des éléments sur son passé personnel, Marion part avec Zahra, direction une maison isolée en Bretagne, dans la région brestoise. Rien ne prouve qu’elles y seront en complète sécurité…

Alex Berg : La fille de la peur (Éd.Jacqueline Chambon, 2017) – Coup de cœur –

Quand Marion et Zahra prirent le chemin de la maison, sept heures sonnaient au clocher de Saint-Sulpice. Marion se demandait si elle devait raconter à Louise ce qui s’était passé dans le parc. Elle avait été profondément émue d’entendre chanter la petite fille et elle savait que Louise serait heureuse d’apprendre la nouvelle, mais en même temps elle craignait que la vieille dame ne mette trop la pression sur l’enfant.
La petite main de Zahra était dans la sienne, pleine de confiance, et Marion avait le sentiment que la fillette s’ouvrirait un jour à elle, à condition qu’elle soit plus souvent avec elle. Mais quand ? Ces derniers jours, malgré son maigre temps libre, elles avaient passé beaucoup d’heures ensemble, au point que Marion avait dû reconnaître que Zahra était une parfaite excuse pour éviter de s’occuper de ses propres affaires. Elle avait seulement pris le temps de retourner au musée pour s’informer de la provenance de la photo. La conservatrice s’était montrée serviable et professionnelle, mais ce professionnalisme n’était pas exempt de curiosité. Marion n’était pas la première à frapper à sa porter et à chercher des informations supplémentaires.

Ce qui apparaît vite frappant à la lecture de “La fille de la peur”, c’est le fait que plusieurs thèmes – complémentaires – y soient abordés. Le premier, c’est le cas de la petite Zahra, qui peut symboliser la tourmente de l’exil pour les réfugiés. Une partie ont la capacité de s’insérer, mais la plupart n’ont pas cette force de caractère, et deviennent fatalement des apatrides. Toutefois, le parcours de Zahra est, déjà, plus compliqué qu’il le semble…

Le deuxième thème concerne certains personnages dont on ne mesure pas l’influence, les fonctions. Louise Bonnier, quatre-vingt-deux ans, appartient aux sphères occultes proche du pouvoir, quel que soit le régime. Son neveu Jean Morel se situe dans des cercles aussi discrets, observateur international des conflits, diplomate sans titre exact. Ces experts géopolitiques de terrain, parfois appelés "négociateurs", existent-ils et agissent-ils en marge de nos Services de Renseignement ? On a tendance à le penser.

La troisième thématique, c’est la quête d’identité. Même avec un statut social avantageux – Marion Sanders étant médecin en Allemagne, on n’est pas à l’abri du questionnement. Le schéma familial standard ne s’applique pas dans tous les milieux. On évite de parler de tel cousin qui aurait fait un mariage consanguin, de telle tante dont on croit qu’elle a mal tourné, par exemple. Rien de bien grave, souvent. Mais des secrets plus surprenants ressurgissent quelquefois, installant un mal-être. Ou une envie de tourner la page.

Certes, “La fille de la peur” est un roman d’espionnage sur fond de contexte actuel. Mais Alex Berg nous présente une intrigue bien plus riche et subtile, avec des héros nuancés et empreints d’humanisme. Coup de cœur pour ce suspense d’excellence.

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 04:55

Une incessante pluie diluvienne tombe sur Rome en ce mois de septembre. Enrico Mancini est en poste au commissariat de Monte Sacro. Son épouse Marisa est récemment décédée d’un cancer, malgré les efforts de l’oncologue Mauro Carnevali. S’il a été un enquêteur hors-pair, adepte des méthodes scientifiques et techniques, le commissaire Mancini végète depuis son veuvage. Il ressasse encore des images trop vivaces de Marisa. Le chirurgien Carnevali ayant brusquement disparu, c’est la seule affaire à laquelle il s’intéresse. On sait que, suite à une mésentente grandissante avec sa femme, il avait déménagé depuis peu. Selon son épouse, il a certainement quitté l’Italie avec sa maîtresse. Mancini n’en est pas convaincu, conscient que la seule passion du chirurgien, c’était son métier.

Quand est découvert le cadavre martyrisé d’une barmaid rousse d’origine irlandaise, le préfet de police pense immédiatement que c’est l’œuvre d’un tueur en série. C’est au commissaire Lo Franco qu’échoit le début de l’enquête. Toutefois, le préfet n’oublie pas les compétences de profileur d’Enrico Mancini. Ce dernier se spécialisa grâce à Carlo Biga, un vieil expert aujourd’hui retraité, mais qui enseigne toujours son savoir à des policiers. Les faits et les détails pointus sont essentiels, mais Carlo Biga n’oppose pas profilage et fiction romanesque : la “structure du mensonge” peut permettre de cerner les intentions des tueurs en série. Un autre cadavre mutilé est retrouvé, pas très loin. Ce sexagénaire fut-il vraiment un sans-abri, comme le criminel a voulu le faire croire ? Pas sûr du tout.

La troisième victime est un moine franciscain âgé. Son corps se trouvait dans les anciens abattoirs désaffectés d’un quartier proche. Il semble avoir subi le traitement d’un animal, comme ceux qui autrefois étaient abattus ici. Cette fois, Mancini est contraint de prendre en main l’affaire. D’autant que ces crimes sont bientôt revendiqués par un inconnu qui, à l’instar de Jack l’Éventreur, se surnomme lui-même l’Ombre. Le commissaire choisit un local du genre bunker, afin d’éviter les indiscrétions, et forme son équipe. Carlo Biga et le médecin légiste Antonio Rocchi en seront les consultants. La séduisante juge Giulia Foderà sera son principal contact avec la hiérarchie. Surtout, il compte sur deux jeunes recrues prometteuses, l’inspecteur Walter Comello et la photographe policière Caterina de Marchi.

S’il ne perd pas de vue la disparition du chirurgien Carnevali, les recherches de Mancini et de son équipe se font tous azimuts. L’histoire des anciens abattoirs, celle de ce gazomètre abandonné de longue date où a été découvert un des cadavres, la vie du moine et l’autre métier de la barmaid, tout est passé au crible. Y compris les mails adressé par l’Ombre à un ex-journaliste. C’est sur le site des Thermes de Mithra, à Ostie, que le criminel a déposé sa quatrième victime. Hors du périmètre auquel pensait Mancini ? Oui, mais le commissaire ne tarde pas à en avoir l’explication. Quand les services du préfet arrêtent un suspect, ce déséquilibré Croate ne fait pas longtemps le poids face à Mancini. Tandis que le criminel prévoit d’autres victimes, la traque continue pour Mancini et son équipe…

Mirko Zilahy : Roma (Presses de la Cité, 2017) – Coup de cœur –

C’était le message d’un assassin lucide, sans aucun doute. Organisé et avec un objectif précis. Ce n’était pas un hédoniste : l’absence de violences à caractère sexuel, pré ou post-mortem, ou de cannibalisme, le laissait penser. Il pouvait cependant s’agir d’un dominateur, si Rocchi [le légiste] confirmait que les sévices sur les corps des victimes leur avaient été infligées de leur vivant. S’il les avait torturées pour jouir de leur terreur et exercer son pouvoir de prédateur.
Qu’étaient donc ces "morts de dieu" ? Et la charrue ? Que signifiait cet outil symbolique ? De la position des corps et de ces éléments, on pouvait déduire que l’Ombre était un meurtrier rituel, avec un niveau d’instruction moyen ou élevé. Il devait absolument répondre à ces questions pour cerner le profil de celui qui semait la panique et la mort, et vite, s’il voulait empêcher que seule triomphe la justice évoquée par ce monstre.

C’est sous un éclatant soleil permanent que l’on imagine Rome, la Ville Éternelle. Mais le décor de cartes postales, avec ses célèbres monuments riches d’histoire, ce n’est pas ce que veut nous montrer Mirko Zilahy, lui-même Romain. Les bâtiments où vont enquêter ses policiers sont, pour la plupart, déjà anciens et inutilisés. On risque fort d’y croiser bon nombre de rats. La population est plus hétérogène qu’on pourrait le penser. Le Tibre n’est pas simplement un fleuve pittoresque, surtout quand des pluies torrentielles font craindre des crues. Et durant la nuit, certains quartiers peuvent s’avérer inquiétants, angoissants.

Dans un roman, on peut ressentir de l’empathie pour le héros, d’autant qu’on nous décrit fréquemment des enquêteurs meurtris par un passé douloureux. Avec Enrico Mancini, veuf depuis peu, c’est le cas. Mais l’auteur réussi une belle performance, car on éprouve aussi un réel attachement pour l’équipe autour du commissaire. Carlo Biga dans le rôle du vieux sage, Comello le pétulant factotum de Mancini, la jeune et encore craintive Caterina, la juge Giulia Foderà mi-secrète mi-offensive, le légiste Rocchi aux analyses très précises… L’union fait la force, et Mancini en a bien besoin pour récupérer ses capacités de limier, face à un insaisissable adversaire. Nous autres lecteurs, qui les observons, on a envie de les encourager, afin qu’ils gardent le moral et dénichent les meilleures pistes.

Le "profilage criminel" tient une place d’importance dans cette intrigue. Néanmoins, sur le conseil de Carlo Biga, on n’écarte jamais l’intuition et la déduction, afin de mieux définir le profil psychologique de l’assassin, et le sens de ses actes. Un passionnant polar noir, où l’ambiance est aussi réussie que l’enquête est captivante. À découvrir absolument.

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 05:55

Quinquagénaire, Baer Creighton est un célibataire habitant près de Gleason et d’Asheville, dans la campagne boisée de l’Est des États-Unis. Baer est distillateur d’alcools forts, sans doute le meilleur de la contrée. Son dispositif pour fabriquer l’alambic, aux parfums fruités supérieurs, est installé dans la forêt derrière chez lui, aussi protégé que possible. S’il compte peu d’amis, Baer a beaucoup de clients. Avec tous ses gains, il achète de l’or. Bien malin qui trouverait la cachette où il entrepose son trésor. Si Baer est fâché depuis longtemps avec son frère Larry, aujourd’hui comptable, il y a deux raisons à cela. D’abord, quand ils étaient ados, Baer fut accidentellement électrocuté par Larry. Ce qui lui a offert le don de lire dans les yeux de ses interlocuteurs quand on lui raconte des bobards.

Le second motif de leur fâcherie, c’est Ruth. Fille d’un nabab de la région, elle se fiança à Larry près de trois décennies plus tôt. Baer était lui aussi amoureux de la jeune fille. En l’absence de son frère, Ruth joua avec les sentiments de Baer. Elle se maria avec Larry. Ils eurent une fille, Mae. Ils ont divorcé voilà une dizaine d’années. Ruth s’est éloignée de Gleason, Larry la remplaçant par une certaine Eve. Baer écrit régulièrement des lettres à Ruth, bien qu’elle ne réponde jamais. Mère d’enfants en bas-âge, sa nièce Mae vit dans la précarité, espérant relancer ses études par correspondance. Baer consacre une partie de ses gains à approvisionner le garde-manger de Mae, pour les mômes. Il répare aussi la maison insalubre de sa nièce. Mais il sait surtout quel est le principal problème de Mae.

Le danger pour elle vient de Cory Smylie, son mec. C’est à bon-à-rien traficoteur, dealer et frimeur, plutôt lâche. Étant le fils du shérif local, Cory bénéficie d’une certaine impunité. Sauf que Baer Creighton en a assez qu’il cogne sa nièce et fasse peur aux enfants de Mae. Un jour où l’autre, il faudra mettre Cory hors-jeu. Pour le moment, ce qui exaspère Baer, ce sont les combats de chiens organisé dans le secteur par Joe Stipe. Ce sexagénaire est à la tête d’une société de camionnage. Il s’est entouré d’une bande de vauriens du coin, afin de faire prospérer ses combines annexes. Dont les combats de chiens, auxquels assistent même le shérif et le pasteur. Joe Stipe a commis un énorme erreur : il a fait kidnapper le pitbull blanc de Baer, son chien Fred, son seul vrai ami avec lequel il fait la causette.

Depuis qu’il a retrouvé Fred en piteux état, qu’il l’a soigné aussi bien qu’il le pouvait, Baer n’a plus qu’une obsession : déterminer qui l’a enlevé pour le livrer à Stipe. Ce crétin de Cory Smylie, ou un autre ? Baer déclare ouvertement la guerre à Joe Stipe et à sa bande. Qu’il soit la cible de tirs d’avertissement ne l’affole pas. En répliquant avec discernement, Baer sait être à la hauteur. Tant pis s’il doit abattre le meilleur chien de Stipe. Tant pis si ce dernier s’arrange pour dénoncer à la justice l’activité de bouilleur de cru de Baer. Tant pis s’il doit prendre de sévères branlées. Tout ça, Baer l’assume. Quand Ruth est de retour à Gleason, doit-il y voir un signe ? L’avenir le dira. L’essentiel pour Baer, c’est de protéger sa nièce Mae, et d’aller jusqu’au bout de son combat contre Joe Stipe et ses complices…

Clayton Lindemuth : En mémoire de Fred (Éd.Seuil, 2017) — Coup de cœur —

La correction de l’autre jour ne m’a pas corrigé. Au contraire, putain ! Vous avez voulu me remettre à ma place, les gars ? C’est bien ce qui s’est passé, seulement ma place n’est pas celle que vous croyez. Je suis plus déterminé que jamais.
Rester à ma place, pour eux, ça veut dire gagner péniblement mon bifteck en fabriquant de la gnôle dans ces bois où je crèverai un jour tout seul. Ce qu’ils ne voient pas, c’est que si je vis au milieu de la forêt, c’est parce qu’elle a plus à m’offrir que le monde des hommes. Ici, je vais et viens à ma guise sans rendre de comptes à personne. Je réfléchis à tout ça au fond de mon sac de couchage bien au chaud, en maudissant cette lumière…

Certes, l’histoire n’est pas la même, et il convient d’être prudent sur les comparaisons. Néanmoins, Baer Creighton peut nous faire penser à Nick Corey, shérif de Pottsville, avec ses 1280 âmes. On pourrait invoquer des décors similaires, mais c’est principalement la motivation qui est très proche. Baer est un brave gars solitaire qui, après une jeunesse tumultueuse, s’est assagi et ne demande qu’une chose, qu’on lui fiche la paix. Joe Stipe a voulu lui racheter son activité de fabricant d’alcool, mais c’est ainsi que Baer a trouvé son équilibre personnel. Maintenant, il part en croisade. Car il en a marre de subir la bêtise de ses concitoyens. Tant que ces menteurs et escrocs nuls se bornaient à s’enivrer avec sa production de gnôle, il supportait. Avec leurs combats de chiens, qui ont salement abîmé son compagnon Fred, Baer a réalisé que c’est vraiment la crème des abrutis qui l’entoure.

Comme pour Nick Corey, il existe un certain mysticisme dans la guerre qu’il va mener. On le vérifiera dans la description d’une des scènes finales. L’auteur nous explique que lui-même croit au Bien et au Mal, à une forme de moralité. Dans le genre “Œil pour œil”, en preux chevalier solitaire, et sans pitié pour les malfaisants indignes de respect, quand même. Dans ce foutu bourbier, il n’y a que sa nièce Mae avec ses mômes qui méritent d’être sauvés. Si Ruth en réchappe, n’a-t-elle pas "laissé passé son tour" ? Opération de nettoyage, donc. Toutefois, le récit ne se contente pas d’échanges de coups de feu, de maltraitances envers les chiens ou visant Baer et Mae. Clayton Lindemuth sonde aussi l’esprit des protagonistes de l’affaire. Le meilleur exemple en est sûrement – outre ce salopard de Joe Stipe, le caïd local – le jeune Cory Smylie, déjà pourri jusqu’à l’os.

Ce roman n’est pas dénué d’une forme d’humour (cachette des pièces d’or, échange avec le Président du Tribunal, dialogues avec Fred…). Malgré l’adversité, l’obstination du héros prête parfois à sourire. En effet, la tonalité n’est pas lourdement sinistre ou morbide, au contraire. Ça reste un noir suspense qui, après “Une contrée paisible et froide”, nous offre une lecture diablement excitante. À découvrir dans la nouvelle collection "Cadre noir", qui succède à "Seuil Policier", où fut publié le premier titre de cet auteur.

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 05:55

À l’origine, c’est à l’orphelinat Saint-Gabriel que se forma cette "famille". William Malone, surnommé Boo, et Darrell McCullough, qu’on appela Junior, y devinrent des frères pour la vie. Il y avait aussi Twitch, aux capacités surprenantes, et Ollie, le plus fragile d’entre eux. Leur union les souda face à un costaud pervers de leur âge tel que Zack Bingham. Depuis, vivant tous à Boston, ils restent proches. Boo et Junior ont monté une petite société de sécurité. Rien d’aussi prestigieux que leurs concurrents de l’IronClad Security, qui bossent pour le caïd Ian Summerfield, patron de boîtes de nuits sélects. Boo et Junior exploitent aussi un club, le Cellar. Clientèle alcoolo-rock’n’roll, qu’ils ont intérêt à maîtriser. Avec ses cent kilos, Boo fait généralement le poids pour calmer la faune des excités.

Ayant été blessé à une jambe dans une précédente affaire, Boo boitille quelque peu, et ça l’handicape en cas de baston. C’est ainsi qu’il se fait humilier lors d’une sévère bagarre par Marcus, de l’IronClad, et par Summerfield. Double honte pour Boo, car son ex-petite amie Kelly Reese fricote en ce moment avec le mafieux en question. Par ailleurs, la serveuse du Cellar, Ginny, a besoin d’un coup de main. C’est sa coloc Dana qui est harcelée par son ancien petit copain, Byron Walsh. Ce musicien de jazz plus ou moins junkie veut récupérer les objets lui appartenant, laissés chez Dana et Ginny. Sûrement des trucs plus précieux que sa trompette et quelques frusques, peut-être de la drogue. Boo et Junior s’arrangent pour piéger et secouer le nommé Byron avec une bonne dérouillée, aussi solide soit-il.

Boo et Junior s’aperçoivent que Dana n’est pas "une" colocataire, c'est un homme. Byron et lui sont gays. Depuis sa jeunesse, Junior a des raisons de se montrer homophobe, Boo l’admet. Dans l’immédiat, il faut riposter lorsque les gros bras de l’IronClad reviennent à la charge. Twitch a anticipé ce genre d’embrouille, tous les quatre – y compris Ollie, moins impliqué – se replient au Cellar. C’est là qu’apparaît le cinquième mousquetaire de Saint-Gabriel : Brendan Miller, surnommé Underdog. Il est devenu inspecteur de police. Même si c’est leur ami, il vient faire son job de flic. Byron Walsh a été retrouvé mort après avoir été copieusement frappé. Boo et Junior l’ont cogné, pas tué. Sauf qu’un indice désigne formellement Junior, bientôt arrêté. Un cas de meurtre homophobe, c’est du sérieux.

La menace reste forte autour de Ginny et Dana. Leur appartement va être le théâtre du meurtre d’un policier, abattu par Twitch en présence de Boo. Peu importe que la victime ait été vraiment flic ou pas, il faut rapidement se débarrasser du cadavre. Heureusement, les gangs irlandais locaux disposent d’un service de déménagement assez efficace. Même si Boo fait appel à eux, il y aura comme toujours des complications. Parfois, le courage est dans la fuite. Il finit par découvrir plusieurs choses. Ce que cherchait Byron dans l’appart’ de Ginny et Dana. Que la chanteuse du club de jazz Blue Envy n’est pas ce qu’elle semble être. Et pas mal d’autres détails important sur tout ce qui est lié à la mort de Byron…

Todd Robinson : Une affaire d’hommes (Gallmeister, 2017) – Coup de cœur –

Alimentée par ma colère et ma tristesse générale, l’idée persista tandis que je m’étendais au maximum sur le petit canapé deux places qu’on avait trouvé dans la rue. Un meuble plus grand n’aurait pas tenu dans l’espace exigu que nous appelions un bureau. Une table placée dans la réserve d’alcools ne fait pas un bureau, mais un canapé aidait. Je posai ma tête sur le côté qui sentait le moins la pisse de chat et fermai les yeux.
Je repensai à ce qu’avait dit Luke. J’étais content qu’il ne me considère pas comme un mauvais garçon, même si le reste du monde ne semblait pas d’accord. Je ne parlais pas de moi en particulier, mais Luke avait asséné une autre vérité. Je n’incarnais peut-être pas les ténèbres ordinaires, mais j’aurais pu en être un avant-goût. Par chance pour mes démons et mon esprit imbibé de whisky, mon portefeuille me rentrait dans le cul, donc je le retirai de ma poche…

Dans le roman noir américain, il existe une tradition moins souvent respectée aujourd’hui, celle des scénarios à la fois percutants et jubilatoires. On aime le suspense psychologique ou sociologique, voire ethnographique avec ces bouseux de "rednecks". Mais on adore tout autant, peut-être davantage, les tribulations tumultueuses et drôles vécues par des héros confrontés à des situations critiques incessantes. Avec “Une affaire d’hommes”, nous voilà en plein dans ce genre d’histoires. De la castagne, du bourre-pif, de la bastion endiablée, c’est encore le meilleur moyen de régler certains différends. Une bonne "mise aux poings" assaisonnée d’une grosse dose d’adrénaline, ça défoule franchement même si l’on sait que ça ne solutionne rien. Nos protagonistes prennent des coups en tous genres, mais il ne sont pas avares pour en distribuer également. Pas de temps mort, de l’action !

On peut supposer que Todd Robinson est un véritable adepte de la "culture polar". S’il en a saisi les codes, s’il a choisi ce tempo effréné, c’est qu’il connaît fort bien ses classiques. En témoigne ce passage : “La petite voix qui me harcelait dans ma tête et qui avait lu trop de romans d’Ed McBain avait besoin de savoir […] J’ai bien mérité au moins un burrito en remerciement d’avoir récupéré le paquet. Voilà ce que me disait la voix qui avait lu toutes les aventures de Travis McGee par John D.MacDonald.” Ceci démontre qu’il ne suffit pas de savoir raconter, mais que posséder des vraies bases est un atout supplémentaire.

Ce qui n’empêche nullement de développer un style personnel, on le constate ici. C’est Boo Malone qui raconte, avec une belle part d’autodérision, les mésaventures traversées par ses potes et lui-même. Dans le pétrin, ils y sont jusqu’au cou. Leurs muscles peuvent les aider à ne pas sombrer, mais un brin de réflexion n’est pas à exclure. Des péripéties agitées et souriantes, où l’humour s’appuie sur une intrigue criminelle structurée. Un régal pour les lecteurs de noirs polars super-rythmés.

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 05:55

Voilà bien longtemps qu’elle a décidé d’occulter son prénom qu’elle déteste, ne conservant que son patronyme : Blum. À Innsbruck, en Autriche, elle fut élevée "à la dure" par ses parents adoptifs. Ils possédaient une entreprise de pompes funèbres. Très jeune, Blum fut contrainte de les aider. À l’âge de vingt-quatre ans, elle décida d’en finir avec ce couple tyrannique, et les élimina impunément. C’est ainsi qu’elle rencontra Mark, qui est son mari depuis huit ans. Ils ont deux fillettes en bas âge, et Karl – son beau-père – vit avec eux. Mark est un bon flic, dans la lignée de son père, policier retraité. C’est lui qui fait engager Reza, un réfugié bosniaque, pour assister Blum aux pompes funèbres. Entre-temps, elle a modernisé l’entreprise de ses parents, et ne manque pas d’ouvrage.

Blum a trente-deux ans quand, alors qu’il quitte leur maison, Mark est victime d’un accident mortel à moto. Le chauffard s’est enfui. Blum et ses proches sont sous le choc. Elle peut compter sur le soutien moral de Massimo Dollinger, collègue de Mark et ami du couple. De son côté, son épouse Ute étant stérile et alcoolique, il trouve ainsi l’occasion de changer d’atmosphère. Pilotant la puissante moto réparée de Mark, Blum songe un temps au suicide. À quoi bon survivre après cet amour fusionnel avec son mari décédé ? Dans les archives de Mark, elle découvre le témoignage d’une nommé Dunja, une Moldave sans-papiers. Elle fut employée clandestinement dans un hôtel du Tyrol. Puis elle fut enfermée dans une cave avec deux autres personnes, durant cinq longues années.

Quand Blum retrouve Dunja, elle finit par lui confirmer avoir été victime de violences et de viols, par un groupe de cinq hommes. Le Photographe, le Prêtre, le Chasseur, le Cuisinier, le Clown, c’est ainsi qu’elle les appelait, en fonction des masques qu’ils portaient. Les deux autres personnes avec Dunja sont mortes aujourd’hui. Blum se rend dans le Tyrol, où l’hôtel qui employait la jeune Moldave a été vendu depuis. L’ex-propriétaire est devenu responsable politique. Amer, l’ancien concierge floué n’oublie pas que le fils de son patron se prenait pour un grand photographe. Blum y voit une piste à suivre. Quand elle en parle au policier Massimo, il pense que Dunja n’est qu’une malade mentale ayant tout inventé. Blum se sent parfaitement capable d’agir seule pour punir le Photographe.

Elle approche l’ex-propriétaire de l’hôtel, mais son heure à lui n’est pas encore venue. Il n’est pas très difficile pour Blum de repérer le Prêtre pervers. Séquestrer et éliminer ses cibles n’est pas compliqué quand on opère dans le domaine funéraire. Encore faut-il que les proches de Blum ignorent tout. Peut-être sera-t-il nécessaire d’impliquer Reza, quand même. Lorsque ses adversaires s’attaquent à Dunja, que Blum a recueilli, il est temps pour elle de passer à la vitesse supérieure, de piéger les derniers monstrueux complices…

Bernhard Aichner : Vengeances (Éd.Pocket, 2017) — Coup de Cœur —

Trois heures plus tôt, Blum avait ouvert la porte de la chambre froide. Il était allongé entre deux cercueils sur la table d’aluminium. Avant de le déposer là, elle l’avait attaché, ficelé comme un paquet, craignant qu’il ne se réveille avant son retour, et caché pour le cas où Karl ou une des filles serait, malgré tout, entré par inadvertance dans la salle de préparation. Blum était seule avec lui.
Le monstre qu’elle avait attrapé était étendu là. Elle l’avait terrassé et tiré hors de la voiture comme un paisible morceau de viande ne présentant plus aucun danger. Elle l’avait emmené en catimini dans la salle de préparation, transféré sans difficulté sur la table d’aluminium, avant de le faire rouler jusqu’à la chambre froide. Un jeu d’enfant ; tout s’était déroulé comme elle l’avait imaginé…

Même quand on lit intensivement, il arrive que l’on rate des petits chefs d’œuvres à leur publication initiale. Heureusement, une réédition en format poche permet de se rattraper. Bel exemple avec ce “Vengeances” de l’auteur autrichien Bernhard Aichner. “La maison de l’assassin”, son nouveau roman vient d’ailleurs de sortir chez l’Archipel. On y retrouve son héroïne singulière, Blum. Nous faisons sa connaissance dans ce premier opus. Blum n’est pas un personnage cynique, qui tuerait pour s’amuser, animée d’un vice meurtrier. Elle éprouve des sentiments profonds, allant jusqu’à la hantise et aux cauchemars. Blum est compatissante, "ouverte aux autres", employant un Bosniaque, accueillant une Moldave. Forte mais avec ses failles, Blum est de nature humaniste.

Mais la mort hautement suspecte de son mari adoré a changé la donne. Elle légitime une sanction envers chacun des coupables, des actes de vengeance aussi cruels qu’ils l’ont été eux-mêmes. Élevée dans une rigueur excessive, Blum sait garder son sang-froid quand il faut sévir. Cette histoire ne prétend pas justifier la Loi du Talion. D’autant que Blum agit sur des indices et non sur des preuves concrètes. À l’instar des intrigues de William Irish (Cornell Woolrich), c’est la démarche punitive qui guide le récit. Au final, on verra si Blum était dans son droit, ou non. Ajoutons que la narration de Bernard Aichner est à la fois fluide et subtilement écrite. Un suspense de haut niveau, à lire absolument.

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