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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 08:00

Furio Guerri est marié à Elisa Domini. Le couple a une fillette de six ans, Caterina. Ils habitent une charmante maison en Toscane, à Torre del Poggio, entre Florence et Pise. Furio est commercial pour un gros imprimeur de la région. Son Alfa Roméo de collection, c'est l'un des bonheurs de sa vie. Même si son métier empiète sur la famille, Furio essaie de consacrer du temps à sa fille. Caterina est une passionnée des Chevaliers du zodiaque, c'est de son âge. Plus que jolie, Elisa était la fille la plus convoitée lorsque Furio et elle étaient ensemble au lycée. Il manigança un peu pour entrer dans la famille Domini, faisant partie de la bonne société. Mariano, le frère d'Elisa, n'était-il pas destiné à devenir un prestigieux médecin ? L'objectif de Furio fut bientôt atteint, quand il épousa la belle Elisa.

Dans sa profession, il est efficace. Peut-être pas le meilleur, son collègue quinquagénaire Magnani ayant plus d'expérience que lui, et un secteur d'activité facile. Entre les impayés d'éditeurs homos, et la concurrence des impressions à bas pris de Hong Kong, le métier a ses aléas. Il peut arriver aussi à Furio de commettre des erreurs : ses patrons accentuent la pression sur lui, qui se traite de couillon. Néanmoins, il réagit en s'appuyant sur un gros client, qui rêve de publier son nébuleux polar n'intéressant personne. Il découvre une faille dans l'image de son collègue Magnani, ce qu'il ne tarde pas à exploiter afin de lui piquer son poste et de devenir chef de ventes. Furio est quelqu'un qui réussit toujours à dominer les problèmes professionnels. C'est quand même moins vrai dans son couple.

Avec Elisa, l'équilibre familial commence à mal fonctionner. Parce que son travail trop prenant ne leur permet pas un voyage à Paris, tant souhaité par la petite Caterina ? C'est plutôt que Furio soupçonne Elisa d'infidélité conjugale. En réalité, elle passe pas mal de temps en compagnie de son amie Romina Bianchi. Elisa envisage de travailler avec elle, qui entreprend une campagne politique, encore que son rôle reste imprécis. Initiative qui déplaît fortement à Furio, car elle offre à sa femme une indépendance trop grande à ses yeux. Certes, sa complicité avec sa fille Caterina s'avère renforcée, mais les querelles se multiplient au sein du couple. Sans doute Furio a-t-il sa part de responsabilité, de fautes. Les scènes de ménage se répètent, toujours plus nerveuses.

Cette période de sa vie laissera des séquelles profondes dans l'esprit de Furio. Il est sujet à des cauchemars, où il est question d'une île. Il suit irrégulièrement le traitement médical qui lui est prescrit. Son Alfa Roméo de collection reste un des repères de son existence. Il poursuit seul un but qu'il s'est fixé. Pour y parvenir, il aura besoin de l'enseignante Laura Aletti. L'anonymat d'Internet va lui être utile, également. Heathcliff, le héros du roman "Les Hauts de Hurlevent", lui offre un atout majeur pour aller au bout de ce qu'il a prévu…

Giampaolo Simi : La nuit derrière moi (Sonatine Éd., 2016) ― Coup de cœur ―

Quoi qu'il en dise, Furio Guerri n'est pas un monstre. Grâce à son caractère déterminé, il est arrivé à une certaine réussite sociale. Il nous en raconte les détails, se souvenant du temps où il courtisait sa future femme, ne cachant pas son parcours en entreprise. Entre ce qu'il advient sur le moment et ce qu'il ressent a posteriori, son récit se veut honnête. Il a toujours aimé dominer les situations. Même quand elles se dégradaient au sein de son couple, au point de basculer. Bien que perturbé (“Ne pensez pas à la nuit qui va arriver, pensez à la nuit que vous avez laissé derrière vous” lui conseille son médecin traitant), il a une sorte de mission à accomplir.

Tous les éléments présents dans cette chronique sont exacts. Pourtant, ce roman ne se présente pas ainsi. Sa construction est bien moins linéaire, sans être tarabiscotée. Après une centaine de pages, l'histoire devient même limpide pour les lecteurs, tout en gardant sa forme particulière. Et sa vivacité narrative, car le rythme ne faiblit jamais. Faisant monter la tension, tandis que progressivement on s'attache aux personnages, l'auteur préserve le suspense avec une sacrée maîtrise. Captivant, ce polar de Giampaolo Simi ? C'est peu dire ! Une histoire intense par son sujet, remarquable par sa structure.

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 05:55

Romain Delorme est né en 1870. Il est le fils d'Anselme Delorme, qui fit carrière dans la police avant une retraite financièrement aisée. Il est donc légitime que Romain entre dès 1908 dans les Brigades mobiles crées par Georges Clemenceau, les Brigades du Tigre. Par patriotisme, contre l'avis paternel, il s'engage comme combattant en 1914. Il va côtoyer entre autres le lieutenant Louis Pergaud, prix Goncourt quatre ans plus tôt. Romain frôle la mort en 1915, sauvé par un caporal juif, avant d'être hospitalisé à Paris. Il y retrouve Caroline Rémy, dite Séverine (1855-1929), journaliste libertaire féministe. Cette activiste, cible d'adversaires acharnés qu'elle ne craint pas, a des révélations à lui faire sur ses vraies origines. Ce qui permettra à Delorme d'affronter sans complexe son "père".

Depuis un quart de siècle, Romain a suivi un parcours plus que singulier. Il n'avait guère qu'une vingtaine d'années quand il fit ses premiers pas dans la police secrète, grâce à son mentor, Louis Andrieux. Si celui-ci tient un rôle ambigu, c'est pour le bien de la démocratie en France : “Un deus ex machina que rien ne gratifiait autant que d'élaborer dans l'ombre plans et manœuvres pour réduire des ennemis dont il se persuadait, non sans quelque raison, qu'ils étaient avant tout ceux de la République...” L'époque fourmille d'opposants : nationalistes, royalistes, anarchistes, anciens Communards. En permanence, leurs ligues défient l’État. Leur point commun, c'est l'antisémitisme. Tous estiment que les Juifs ont un pouvoir exorbitant. Les nationalistes proches des catholiques s'avèrent les plus féroces.

Officiellement journaliste, mais bel et bien policier pour Andrieux, Romain ne tarde pas à fréquenter les sphères politiciennes. Sous prétexte de reportage, il devient bientôt un proche du marquis Antoine de Morès. Cet aristocrate fit fortune en Amérique, avant de se présenter comme un des plus fervents ennemis des Juifs en France. Ami de Jules Guérin, qui publie des journaux antisémites, Morès bénéficie de soutiens influents qui financent son action. Les bouchers de La Villette, la Cité du sang, lui servent d'hommes de mains. À chaque scandale dénoncé, telle cette livraison à Verdun de viande à soldats prétendument avariée, Morès et ses partisans crient "victoire" contre les Juifs. Leur impact est encore faible, mais Andrieux redoute la montée en puissance de Morès et de son mouvement.

Assisté d'Aurore, son amante et sa secrétaire, Romain observe les évènements qui agitent cette fin de siècle. Tout un ramassis de contestataires provoquent de graves incidents, comme au mariage de Juliette de Rothschild. Autour de Jules Guérin et de son journal "La libre parole", ils excusent le terroriste poseur de bombes Ravachol, accusant la République de tous les maux. Tel Morès, on se bat en duel pour ses idéaux, on commet des meurtres caractérisés, on est acquitté quand même. Romain en tirera cette conclusion : “Je me vautre dans un monde effrayant où la parole donnée n'a aucun sens, où des traîtres de mélodrames passent leur temps à ourdir des machinations sordides et des complots si alambiqués qu'on se demande comment ils peuvent se tirer eux-mêmes du labyrinthe issu de leurs cerveaux pervers.”

Entre-temps, Romain a été témoin des suites de l'affaire Dreyfus, en attente de révision d'un procès inéquitable ; il a contribué à la riposte d'Andrieux contre les nationalistes, et à la contre-attaque de Clemenceau qui va provoquer la chute de Morès ; il a participé à l'affaire de Fort Chabrol, chez les antisémites de Jules Guérin ; il a appris la vérité sur la mort plus que suspecte d’Émile Zola, et bien d'autres situations où la police secrète eut un rôle à jouer. En 1934, quand il raconte tout cela, ressurgissent les sulfureux nationalismes, autant basés sur le populisme que sur les traditions anti-républicaines, prétextes à de virulentes campagnes anti-juifs…

Roger Martin : Il est des morts qu'il faut qu'on tue (Cherche-Midi Éd., 2016) – Coup de cœur –

Le titre, “Il est des morts qu'il faut qu'on tue”, est emprunté au poète Fernand Desnoyers. Il exprime bien la violence politique régnant en France à la fin du 19e siècle, depuis "la Semaine Sanglante" qui acheva la Commune, jusqu'aux débuts du siècle suivant, avec ses résurgences précédant la 2e Guerre Mondiale. Dans une démocratie terriblement fragile, chaque manifestation se solde par des morts. "Se battre pour ses idées" signifie souvent risquer sa vie, dans un climat larvé de guerre civile. Beaucoup complotent pour renverser le système en place, mais d'autres aussi pour le protéger. Manipulés, les "gauchistes" d'alors vont plus tard réaliser que le combat antisémite n'est pas le leur, l'affaire Dreyfus n'y étant pas pour rien. En ce temps-là, les nationalistes (notion à ne jamais confondre avec le patriotisme) se croient des opposants capables d'arriver aux portes du pouvoir.

C'est une fresque historique s'appuyant sur une documentation pointue que nous dessine Roger Martin. Bien qu'il s'agisse d'une fiction, on y croise des personnalités réelles d'alors. Dont ce méprisable marquis de Morès, aventurier fantasque plus escroc que fin politique, charismatique meneur des xénophobes de son époque. L'auteur ne s'attarde pas sur le procès de Dreyfus, mais sur ses conséquences, avec la mort douteuse de Zola, et son houleux transfert au Panthéon. Sans oublier l'épisode répressif du 51 rue de Chabrol, qui calma un moment les mouvements précurseurs du fascisme. Quant au politicien Louis Andrieux, luttant avec fermeté contre le désordre ambiant, il n'est autre que le père d'un célèbre écrivain du 20e siècle.

La "toile de fond" est historique, au plus près des réalités. Toutefois, connaissant bien les littératures policières, Roger Martin revendique plutôt le roman noir qu'un cours d'histoire. Les péripéties priment tout, ce qui est l'apanage de la fiction. S'il y a effectivement une leçon à tirer, elle peut s'adresser à d'autres auteurs, grâce à deux éléments exemplaires : la structure sinueuse du récit, merveilleusement maîtrisée, navigue à travers les époques sans que le lecteur ne s'égare jamais ; et la narration est d'une souplesse remarquable, d'une fluidité hyper-agréable. Qu'on ne s'étonne pas que soit utilisé un vocabulaire anti-juifs tel que celui de ce temps-là. Si quelques révélations plus obscures sortent de l'ombre en cours de route, l'auteur a misé (à juste titre) sur la plus grande clarté d'écriture. Voilà un roman magistral, de qualité vraiment supérieure.

- Ce roman est disponible dès le 14 janvier 2016 -

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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 05:55

À Barcelone en 1952, Ana Martí Noguer est pigiste à La Vanguardia, journal dont son père fut écarté à cause de ses opinions. Avec son épouse Patricia Noguer, Andreu Martí vivote désormais comme épicier. Ce sont le gouverneur civil Acedo et le procureur Joaquín Grau qui choisissent La Vanguardia pour couvrir une nouvelle affaire criminelle. Veuve depuis deux ans du médecin Jerónimo Garmendia, notable franquiste, la quinquagénaire Mariona Sobrerroca a été assassinée chez elle. Elle a été frappée puis étranglée mortellement. Elle était connue du grand public, souvent invitée pour des mondanités. Alors que le Congrès Eucharistique va se tenir bientôt à Barcelone, une enquête rapide et rigoureuse s'impose. C'est à Isidro Castro, modeste inspecteur obéissant aux ordres, qu'elle est confiée.

Son rédacteur-en-chef offre à Ana Martí l'occasion de démontrer ses compétences. Même si elle peut citer Raymond Chandler, elle reste néophyte en criminologie. Pas question de copier les rapports de police, néanmoins. Déjeunant chez ses parents, Ana est fière de leur montrer ce premier article plus sérieux que ses chroniques mondaines habituelles. Les autorités font pression sur la police pour obtenir des résultats, sans importuner les milieux huppés de Barcelone. Malgré tout, Castro et Ana interrogent Conchita Comamala ou Claudia Pons, bourgeoises épouses d'industriels qui connaissent déjà la journaliste. Peut-être sont-ce des ragots, mais il semble que Mariona ait eu depuis peu un amant. Effectivement, Ana repère des lettres stylées de celui-ci, signées du pseudo chevaleresque d'Octavio.

Ana n'a guère de relation avec la famille de sa mère. Suite à des obsèques, elle prend contact avec une cousine quadragénaire, Beatriz Noguer. Cette intellectuelle, linguiste éminente, vécut un temps en Argentine. Elle aimerait retrouver un poste à l'étranger. Elle est contrainte de vendre de précieux livres pour glaner un peu d'argent. De bon conseil, Beatriz a évité des pépins à son neveu Pablo, jeune avocat. Ana la consulte au sujet des lettres d'Octavio. Elle en déduit que Mariona a rencontré cet inconnu par petits annonces. Ana ayant déniché l'adresse du correspondant, à Martorell, toutes les deux explorent le logement de cet Abel Mendoza. Documents et comptabilité indiquent qu'il s'agit bien d'un gigolo, ayant extorqué de l'argent à quelques femmes romantiques par le même moyen.

L'inspecteur Isidro Castro se dit mécontent et peu convaincu par les investigations d'Ana. Toutefois, quand on découvre le cadavre de Mendoza sur la berge de la rivière voisine, il semble que soit résolu le meurtre de Mariona Sobrerroca : il a tué sa maîtresse et, se sachant traqué par la police efficace de la Nouvelle Espagne, il s'est suicidé. Explication qui ne convient guère à Beatriz, laquelle transmet ses doutes à Ana. Quand le procureur Joaquín Grau lit le dernier article d'Ana, il n'est pas satisfait par la tonalité ambiguë qu'elle emploie. Retourner aux chroniques futiles est un moyen de protéger la jeune femme. Mais un nouvel élément va bouleverser la donne : quelqu'un est en mesure de rétablir la vérité sur Mendoza, qui n'était pas l'assassin de Mariona. Après un autre meurtre, le danger va se rapprocher d'Ana, de Beatriz et de son neveu Pablo…

Rosa Ribas – Sabine Hofmann : La mort entre les lignes (Seuil, 2015) – Coup de Cœur –

Disons-le clairement, ce roman est une excellente surprise. Par sa thématique, on pouvait craindre une histoire austère par son climat, autant que didactique sur les effets de la dictature franquiste, voire accusatrice. Certes, on ne nous cache pas l'appauvrissement de ceux qui ne collaborent pas avec le régime. Ni la prudence d'un journal tel La Vanguardia, risquant quelque rétorsion ou la censure. Même l'ambitieux procureur, ex-juge militaire, reste sur ses gardes. Malgré la propagande élogieuse suggérant une Espagne "moderne", c'est dans une société sclérosée que vivent les protagonistes. La "bonne société" donne l'illusion d'une opulence, d'une normalité et d'un dynamisme, qu'on devine factices.

L'intelligence du duo d'auteures consiste à ne pas charger l'ambiance, à gommer une part de noirceur, à nous offrir une tonalité bien plus légère. Si l'enquête policière est au crédit d'Isidro Castro, c'est la jeune Ana Martí Noguer qui en est l'héroïne. Ce qui agace son collègue machiste qui eût dû suivre l'affaire, et laisse sceptique l'inspecteur Castro. Issue d'une famille de journalistes, astucieuse pour obtenir certains renseignements, son instinct féminin constitue un de ses meilleurs atouts. Sa cousine universitaire Beatriz Noguer va, elle aussi, tenir un rôle non négligeable dans cette aventure. Ce qui témoigne en filigrane de la solidarité qui, en ces époques d'intransigeance politique, régnait dans les familles espagnoles fidèles à un autre idéal que le franquisme.

Des crimes, oui, mais aussi beaucoup d'occasions de sourire, en suivant les tribulations d'Ana. Qui la mènent à travers les quartiers du Barcelone d'alors, des Ramblas à Montjuïc, jusqu'aux rives du fleuve Llobregrat. Évocation subtile d'un autre temps, telle par exemple cette gare qui “était devenue la destination d'arrivée des émigrants du sud de l'Espagne, désireux d'échapper à une faim qui, selon la version officielle du régime, n'existait pas.” Le tempo narratif plein de vivacité, excluant toute lourdeur, nous entraîne fort agréablement. Un polar extrêmement séduisant et malin, une véritable réussite.

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 05:55

En Californie, les deux frères Spellacy étaient natifs du quartier de Boyle Heights, peuplé de prolos d'origine irlandaise. En ces premières décennies du 20e siècle, avec tous ces catholiques fervents de leur entourage, devenir religieux ou policier constituaient les meilleures voies pour progresser. Desmond Spellacy choisit la prêtrise. Durant la guerre, il fut aumônier-parachutiste. Ce qui lui octroya des médailles et de solides relations. Il entra tôt dans la hiérarchie épiscopale. En 1947, âgé de trente-huit ans, fréquentant les milieux huppés, Desmond est chancelier auprès du cardinal Hugh Danaher. Ce dernier s'affiche exigeant sur le financement des projets de l’Église. Il peut faire confiance à Desmond pour trouver les solutions, quitte à frayer avec des mafieux de la construction.

Il est l'ami de gens troubles tels que Jack Amsterdam, Mexicain par sa mère, Juif par son père, homme d'affaire dont l'entreprise de bâtiment masque des activités illégales. Son passé de proxénète, on ne doit plus s'en souvenir. Desmond Spellacy couvre aussi les écarts des dignitaires catholiques. À ce rythme, vu son efficacité, on le nommera Évêque auxiliaire avant ses quarante ans. Ce qui signifie pour lui être “enterré vivant”, car son équilibre dépend de sa vie publique, golf et soirées mondaines. Même si des morts suspectes se produisent, ce sont des incidents que Desmond ne craint pas de surmonter, en bon combinard. On peut déjà dire que, vingt-huit ans plus tard, au milieu des années 1970, on le retrouvera dans une paroisse oubliée de tous au milieu du désert.

Son frère Tom Stellacy est devenu policier. Il a fondé une famille, mais son épouse a été internée à Camarillo pour raisons psychiatriques. Sa fille est devenue nonne, son fils a une entreprise vendant des objets religieux. Toujours l'influence catholique. Tom fit partie de la brigade des mœurs de Wilshire. À cause d'embrouilles avec la prostituée Brenda (au service de Jack Amsterdam), il fut muté grâce à des appuis à la Brigade criminelle de Los Angeles, où il se trouve en 1947. Il a alors une quarantaine d'années. Son supérieur Fred Fuqua applique des méthodes "modernes", espérant devenir préfet de police. Tom a pour partenaire Frank Crotty, flic plus ancien que lui. Avec son langage "direct" et son manque de conscience professionnelle que Tom tolère volontiers. Frank a investi ses bakchichs dans une affaire commerciale avec des asiatiques.

Ce sont les patrouilleurs Bingo (pas très futé) et Lorenzo (un Noir consciencieux, promis à de hautes fonctions bien plus tard) qui sont les premiers à trouver un cadavre de femme découpé en deux, à l'angle de la 39e Rue et de Norton. L'inconnue a un cierge planté dans le vagin et un rose tatouée près du pubis. Les indices autour sont brouillés. Cette belle jeune femme sera difficile à identifier. Frank Crotty estime logiquement que leur enquête est vouée à l'échec. Leur chef Fuqua crée une "brigade des crimes graves" à cette occasion, ce qui n'a guère de sens. Les dénonciations et autres témoignages farfelus ne vont pas les aider. Savoir, grâce au légiste asiatique, qu'elle mangea peu avant sa mort des pâtés impériaux, non plus. Le journaliste Howard Terkel attend, lui, des révélations croustillantes sur cette affaire criminelle. L'affaire de "la Vierge impure" est lancée.

Tom trouve un peu de répit auprès de son amante, Corinne Morris, qu'il sauva naguère lors d'une prise d'otage foireuse. Quand Mgr Gagnon est victime d'un infarctus alors qu'il se trouvait avec une pute, Tom et Frank avec Bingo et Lorenzo s'arrangent pour exfiltrer le cadavre. Desmond et le cardinal imagineront une explication du décès digne du prélat défunt. Les frères Spellacy se revoient pour un déjeuner, même s'ils restaient en contact. Les vacheries fraternelles fusent entre eux. Si l'épouse de Tom devait sortir de psychiatrie, ce qu'annonce Desmond, ça risquerait de bientôt compliquer la vie privée du policier et de Corinne.

On ne peut se contenter de vagues suspects, dans le genre du pervers Rafferty. Par son ex-colocataire Gloria, la victime est finalement identifiée : Lois Fazenda. Le CV de cette jeune femme de vingt-deux ans, originaire de Medford dans le Massachusetts, vivant en Californie depuis trois ans, montre son instabilité. Ses proches actuels et ses amants de passage disposent d'alibis. Serait-ce dans le milieu ecclésiastique, avec ses prolongements financiers, que Tom Spellacy devrait enquêter ? Ce dossier, officiellement résolu par Frank Crotty, ne sera pas sans impact sur son frère Desmond et lui…

John Gregory Dunne : True confessions (Éd.Seuil, 2015) – Coup de cœur –

Le meurtre jamais élucidé après-guerre d’Elisabeth Short à Los Angeles, voilà une histoire qui nous rappelle quelque chose ? Une dizaine d'années après le présent roman, James Ellroy écrira “Le dahlia noir” s'inspirant du même sujet. D'une façon plus factuelle et dure, avec une narration moins enjouée et moins souple que dans ce “True confessions”. Les deux titres ont chacun leurs mérites, mais l'ambition n'est pas identique.

John Gregory Dunne pointe du doigt l'hypocrisie générale régnant en Californie après la guerre. En plein essor, cet État se veut dynamique, s'autorisant jusqu'à des malversations financières qui ne semblent inquiéter personne. Corruption et faux-semblants à tous les niveaux : au sein de l’Église catholique (tels ces civils décorés d'Ordres religieux, ce Monseigneur recevant de luxueux cadeaux à chaque anniversaire, sans parler des contrats d'urbanisme dévolus aux amis), dans la police (entre lucratifs pots-de-vins aux inspecteurs et honneurs pour les chefs), tandis que la presse en tire profit également.

Le récit est ponctué de sourires, en témoigne ce passage. Desmond évoque un futur pèlerinage de groupe en Europe, quinze étapes en quatorze jours : “On saute Paris pour gagner directement Lourdes, avec un peu de chance on y entendra parler un sourd-muet, ou un aveugle recouvrira la vue en notre présence. Un voyage pareil, ça doit être marqué par des temps forts. Puis une nuit à Fatima. Apparemment, on fera halte à tous les endroits où la Sainte Vierge a atterri. Puis une audience générale du pape à Rome, pour les élèves du Saint-Rosaire et quinze mille de leurs amies les plus proches. Je servirai de chaperon, c'est tout. ─ De peur qu'elles se fassent niquer par les macaronis ? ─ C'est curieux, Tommy, j'avais l'intuition que tu ferais une remarque dans ce style.” D'autres scènes et dialogues sont d'un humour encore plus grinçant.

Initialement paru en français sous le titre “Sanglantes confidences”, ce roman bénéficie d'une nouvelle traduction. Si des écrivains confirmés comme George Pelecanos (qui signe la préface de cette édition) et Thomas H.Cook considèrent que c'est un roman majeur, on ne pourra pas les contredire. D'abord, soulignons une belle galerie de personnages, où chacun est présenté avec autant de franchise que de subtilité. On visualise aisément le mafieux entrepreneur Jack Alexander, l'arriviste chef de la police Fuqua, le cardinal qui s'affiche intransigeant, les flics de base Bingo et Lorenzo, la décomplexée Corinne, ainsi que tous les autres. Avec, au centre, les frères Spellacy. Tous deux intelligents, ils portent un regard divergeant sur ce qui les entoure, et sur leur propre vie. Bien que sa foi soit très relative, Desmond pense grimper encore dans l'échelle sociale. Tandis que Tom apparaît d'un cynisme blasé, pas dupe de la médiocrité ambiante, fut-ce chez les catholiques.

Latinos, Noirs, Asiatiques, Irlandais, et bien d'autres communautés ethniques, cohabitent dans l'agglomération de Los Angeles en 1947. John Gregory Dunne s'applique à nous faire partager le climat de l'époque, dans une brillante reconstitution. Sans porter de jugement, il esquisse les réalités. Son “écriture” s'avère splendide, non seulement fluide mais avec le ton juste, dans les dialogues autant que dans la structure scénaristique. Par exemple, il insère en finesse le passé militaire de Desmond, pour nous faire comprendre que le "plan de carrière" du prêtre débute là. Pas si anecdotique non plus, le cas des pompes funèbres de Sonny McDonough, dont un ou deux paragraphes expliquent son arrangement avec l'épiscopat pour les obsèques de paroissiens pauvres. Habiles retours sur l'origine des frères, ou sur la folie de l'épouse de Tom, aussi. Ce sont tous ces détails qui offrent du caractère, de l'humanité, de l'authenticité à l'histoire.

L'enquête sur le meurtre de "la Vierge impure", Lois Fazenda ? Elle progresse, bien sûr. On connaîtra le nom du présumé assassin. Ce dont, ainsi que le dit George Pelecanos, on se contrefiche. Ce n'est pas un roman d'énigme. Il s'agit d'un portrait soigné de la Californie d'alors, d'un puzzle parfaitement cohérent. Y compris dans sa conclusion, vingt-huit ans après les faits criminels. “True confessions” de John Gregory Dunne est un roman noir d'une qualité exceptionnelle, ça ne fait aucun doute.

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 05:55

Chastity Riley est procureur à Hambourg, au nord de l'Allemagne. Elle apprécie le quartier animé de Sankt Pauli où elle vit, près du port. Elle est la fille d'une mère allemande volage partie s'installer aux États-Unis, dans le Wisconsin. Son père américain l'éleva seul du côté de Francfort. Il se suicida quand elle eut juste vingt ans. Il repose à Belhaven, en Caroline du Nord (États-Unis) auprès de sa famille. Chastity préféra son pays natal, et Hambourg. Elle n'a qu'une seule amie, la brune Carla, qui tient un bar. Ensemble, elles assistent aux match de l'équipe de foot de Sankt Pauli (3e division) qui compte beaucoup de supporters. Grande fumeuse, buvant sec, sujette à des vertiges, Chastity reste volontiers célibataire.

Non sans des rapports sexuels épisodiques et torrides avec (Henri) Klatsche. Ce jeune et séduisant voisin est un ex-repris de justice, reconverti dans la serrurerie. Au bar de Clara, Chastity côtoie depuis peu le distingué Zandvoort. Assez agréable, peut-être envahissant pour elle. Chastity pense qu'il remplacerait avantageusement l'amant de Clara, Fernando, avec qui son amie a eu des problèmes. Mais Clara choisit un Écossais pour nouvel amant. À la Kripo, la police criminelle, Chastity éprouve de l'affection pour le commissaire Faller. Marié et plus âgé, il se montre paternel avec elle. Elle fait aussi confiance à l'inspecteur Calabretta, d'origine italienne, professionnel solide. Assistante du légiste, Betty Kirschtein lui semble posséder un caractère volontaire, qui en ferait une possible amie pour Chastity.

Le cadavre d'une jeune femme nue coiffée d'une perruque de fête est découvert sur les rives de l'Elbe, près du port d'Hambourg. Elle a été scalpée, après avoir été endormie au phénobarbital à haute dose. Cette inconnue âgée d'environ vingt-cinq ans n'a pas subi de relation sexuelle. Grâce à Klatsche, Chastity a rendez-vous avec un petit mac de Sankt Pauli, Basso. Mais ils le retrouvent massacré chez lui. Avec ou sans lien vis-à-vis de cette affaire, car il était mêlé à divers traficotages. Selon des contacts chez les prostituées, la victime était plutôt strip-teaseuse dans l'un des clubs du quartier chaud du Diez. En effet, finalement identifiée, cette Margarete y était employée. Le commissaire Faller suit une autre piste : Siggi Poings-de-Fer, ex-caïd de ce secteur, peut-être pas si "rangé".

La deuxième victime découverte au bord de l'Elbe par un pêcheur à la ligne est une jeune femme de dix-neuf ans, Henriette Auer. Même barbiturique et même mode opératoire que dans le cas précédent. Elle aussi était danseuse au club l'Acapulco, ce que ne nie pas le patron de l'établissement. Klatsche avise son amie Chastity des rumeurs qui commencent à circuler dans Sankt Pauli. Tout ce dont la police est sûre, c'est que les victimes ont suivi sans méfiance leur assassin. C'est Chastity elle-même qui trouve le troisième cadavre, en se promenant sur une plage de l'Elbe. Strangulation, victime scalpée et perruque, une fois encore. Peut-être que des traces de pneus sur la plage offriront un indice utile.

Les journaux de Hambourg mettent la pression sur la Kripo. Les flics ne restent nullement inactifs : ils surveillent discrètement l'Acapulco, dont les danseuses servent d'appâts. Ils identifient presque à coup sûr le propriétaire du véhicule. Et découvrent les raisons de la mort du petit truand Basso. Certes, l'assassin des filles sera arrêté. Ce ne sera pas sans conséquences dangereuses pour Chastity et le commissaire Faller…

Simone Buchholz : Quartier rouge (Black Piranha, 2015) – Coup de Cœur –

Un excellent roman policier se démarque principalement grâce à deux éléments, la qualité de son intrigue criminelle et la capacité de restituer un ambiance singulière, authentique. Sur ce point, aucun doute : nous voilà plongés dans le district de Sankt Pauli à Hambourg, sous la grisaille qu'illuminent les néons, avec l'Elbe et les infrastructures du port. C'est l'auteure qui en parle le mieux : “Quelque part derrière les nuages, les étoiles brillent dans le ciel et un agréable sentiment de bien-être me gagne : ici, je suis chez moi. Dans ce petit quartier miteux, avec ses pavés esquintés, ses immeubles sombres, ses guirlandes lumineuses, ses joies et ses peines, ses histoires dérisoires mais sympathiques, son éternel crachin.”

Elle dessine encore d'autres moments : “C'est vendredi soir, et le quartier rouge brille de mille feux. Les rues se remplissent… Le week-end, le public du Kiez est incroyablement varié. Parfois, j'aimerais que le quartier redevienne comme il était il y a cinquante ans, lorsque personne n'osait y mettre les pieds...” Une vraie déclaration d'amour au quartier.

Quant à l'aspect criminel de cette histoire, c'est également du costaud. Pas seulement parce que des meurtres de prostituées, ça apparaît réaliste : quantité de faits-divers ont relaté ce genre de crimes. Le modus operandi est fatalement celui d'un tueur en série, aux sombres motivations. Surtout, on retient l'imbrication entre le métier et la vie privée, chez la procureure Chastity Riley et dans son entourage (on suit aussi les amours agités de son amie Carla).

Entre Klatsche, plus jeune qu'elle, et le protecteur commissaire Faller, trop âgé pour être son amant, Chastity se cherche quelque peu. Elle n'est pas insensible au charisme de l'inspecteur Calabretta, non plus. Ce qui n'empêche pas la jeune femme d'être intrépide dans son boulot. Une héroïne idéale, à laquelle on s'attache très vite. Un suspense énigmatique et percutant, addictif. On espère que les quatre autres polars de cette série seront prochainement traduits en français, car celui-ci est impeccable. – Coup de Cœur –

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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 05:55

Markus Sedin est un financier finlandais âgé de quarante-deux ans, un des experts de la Norda-Bank. Il est l'époux de Taina, qui fut une très compétente gérante de fonds pour la même banque. Elle est désormais en longue maladie, s'occupant de leur fils Ville, gamin imaginatif. En mars à Ostende (Belgique), Markus Sedin et ses confrères doivent finaliser un partenariat avec la banque De Vries. L'accord ne se présente pas vraiment bien. Lors d'une soirée dans un club local, Markus fait la connaissance d'une prostituée mi-Hongroise mi-Roumaine. Âgée de dix-neuf ans, elle se prénomme Réka. De retour en Finlande, se démenant peu sur le plan professionnel, Markus retrouve sa femme et leur fils.

Il renoue bientôt avec Réka, trouve même l'occasion de la rejoindre dans son pays. Il lui donne une belle somme pour qu'elle aide sa famille qui vit dans un taudis. Il achète un appartement dans un immeuble neuf d'Helsinki, afin d'y loger Réka dès le mois d'avril. La jeune femme se montre reconnaissante envers lui. Il mène alors une double vie, les affaires financières et ses proches comptant moins que les moments passés avec Réka. Pourtant, le 1er mai, le destin de Markus Sedin bascule. Il se trouve d'abord dans un état second puis, face à la situation, il va faire preuve d'énergie pour éviter les conséquences. Il se peut que l'enquête des policiers d'Helsinki ne fasse pas le lien avec lui.

Veuf de sa compagne Sanna, le policier Kimmo Joentaa est toujours en poste à Turku, à une centaine de kilomètres d'Helsinki. Il entretient une relation avec Larissa, vingt-six ans, qui se montre très secrète sur son vrai nom et sur sa vie. Pour lui qui cherche un semblant d'équilibre, c'est compliqué. Il apprend qu'un ami, Lasse Ekholm, vient d'avoir un accident de voiture dans la soirée du 1er mai. Anna, la fille du conducteur, est morte sur le coup. Kimmo Joentaa s'efforce d'apporter son soutien et sa présence aux parents sous le choc, Lasse et Kirsti Ekholm. Le père se souvient juste d'une lumière, d'un éclair, à l'instant de l'accident. Comme si avait surgi une voiture roulant nettement trop vite. La mère d'Anna ne sait trop de quelle manière réagir, dans une sorte de déni. Le père est hospitalisé.

Par ailleurs, quelque part en Finlande, Unto Beck est un jeune homme de dix-neuf ans. Il a de curieuses obsessions, telle sa machine à coudre, et adore les bonbons. Solitaire dont la candidature a été refusée par l'Armée, Unto exprime ses délires via Internet. Il paraît idolâtrer un certain ABB, un criminel scandinave. Gagné par ses fantasmes, Unto se laisse parfois aller à des diatribes violentes, des menaces extrêmes. Un comportement qui n'est pas sans inquiéter sa grande sœur Mari. Malgré tout, un rapport psy ne conclut pas à sa dangerosité. Alors que le projet qu'il rumine dans sa tête serait multi-meurtrier.

Kimmo Joentaa ne suit pas de très près l'enquête en cours, menée par Sundström, patron de la Criminelle de Turku, et ses collègues. Des policiers d'Helsinki sont aussi concernés. Il s'agit d'investigations autour du Villa Bella, un club-sauna de Salo, ville des environs. Le propriétaire admet que bon nombre de filles étrangères s'y prostituent. Toutes viennent de pays d'Europe de l'Est, sans qu'on exige leurs papiers, ni de savoir si un proxénète profite de l'argent qu'elles gagnent. Ceci explique la progression lente des policiers, jusqu'à la fin du mois d'août. Le couple Ekholm ne se remet pas vite de la mort de sa fille, non plus…

Jan Costin Wagner : Le premier mai tomba la dernière neige (Éd. Jacqueline Chambon, 2015) – Coup de Cœur –

Bien qu'il s'agisse réellement d'un polar, il serait erroné de l'aborder comme un suspense noir, un roman d'enquête, ou un thriller aux péripéties spectaculaires. N'attendons pas non plus une étude sur la société finlandaise, trop souvent qualifiée d'exemplaire. C'est à une poignée de personnages, dans le contexte d'aujourd'hui, que s'intéresse l'auteur. En tête, Kimmo Joentaa, déjà héros de précédents titres. L'empathie n'est pas un vain mot pour ce policier plein d'humanité. Il en fait la preuve envers des parents meurtris, autant que dans le cas du généreux amant de Réka Nagy. “Un pigeon amoureux qui s'est fait entuber, un imbécile heureux” estiment ses collègues. Joentaa le voit plus positivement.

C'est avec délicatesse que l'auteur décrit le traumatisme du couple Ekholm, avec finesse qu'il montre l'attachement de Joentaa à sa défunte compagne, avec justesse qu'il dessine le portrait de Unto Beck. Ce dernier manque de repères, se réfugie dans une virtualité qui le conduit à admirer l'excès, sans doute à se prendre pour un héros. Les financiers ne sont pas caricaturés, mais apparaît en filigrane leur froide superficialité, leur esprit combinard. Quant à l'ombre de Larissa, elle compte dans la vie privée de Joentaa. Une intrigue riche en subtilité, basée sur des ambiances d'une palpable densité : on se laisse volontiers captiver par ce remarquable roman de Jan Costin Wagner.

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 04:55

Âgée de trente-sept ans, Alexandra Hemingway est policière à New York depuis dix ans, dont les sept dernières années à la Criminelle. De grande taille et sportive, elle pratique le kayak sur l'East River. Elle conduit son Suburban, un gros SUV, dans la circulation citadine. Elle s'est quelque peu éloignée de ses parents, mais garde contact avec sœur Amy, son frère Graham, et son oncle avocat Dwight. Elle vit avec Daniel, et vient d'apprendre qu'elle était enceinte de six semaines. Alexandra est une flic de choc, aux réflexes rapides et dure au mal. Suite au décès de son compagnon flic Moses Mankiewicz, l'affaire Decker entraîna des séquelles physiques pour elle. Se confier à la tombe du défunt policier participe à une sorte de psychothérapie. Son partenaire à la Criminelle, c'est Jon Phelps. Marié à Maggie, père de famille, il est bien plus âgé qu'elle. Il se cultive en regardant Discovery Channel. Bien que corpulent, Phelps est toujours vif quand il s'agit de réagir.

Des élèves de milieux fortunés âgés de dix ans, repérables dans leurs uniformes scolaires, sont kidnappés non loin de leurs écoles. Le cadavre du petit Tyler est retrouvé dans la rivière, deux heures après sa disparition, les pieds sectionnés. Puis, dans le cas de Bobby, on a égorgé son chauffeur qui l'attendait, avant de mutiler l'enfant à son tour. Les deux jeunes victimes étaient vivantes quand on les a amputées. Un suspect apparaît bientôt dans les fichiers de la police. Âgé de cinquante-six ans, Trevor Deacon fut inquiété trois décennies plus tôt pour pédophilie, mais peu poursuivi. Depuis qu'existe Internet, c'est si facile de trouver des mômes pour ces prédateurs. Les policiers débarquent dans le miteux logement de Deacon, muni de portes blindées. Ils y trouvent son cadavre découpé, depuis peu. Dans son congélateur, derrière une porte à l'effigie d'une araignée, soixante-quinze pieds d'enfants. Les pieds de ces garçons seront assez vite identifiés.

Après Bobby, retrouvé aussi dans l'East River, c'est le petit Nigel qui est victime du tueur. Tous trois ont été conçus par insémination à la clinique Park Avenue. Brayton, le médecin qui s'en chargea, a disparu depuis des États-Unis. Alexandra se heurte à l'hostilité de la féroce directrice, Marjorie Fenton, mais la policière fonceuse n'a pas peur d'elle. L'actuel médecin de la clinique, le docteur Selmer, se montre plus coopératif, parce qu'il sait que sa carrière est fichue. En fait, il sera bientôt éliminé. Probablement parce qu'il connaissait le nom de l'unique donneur, père génétique de soixante-sept enfants. La mort de Selmer permet à la police d'exiger l'accès à tous les dossiers des familles concernées. La plupart de ces parents ont des comportements spéciaux, aux yeux des enquêteurs. Alexandra fait appel à son oncle avocat afin d'explorer une autre piste, grâce au dealer de Deacon.

L'équipe d'Alexandra intervient à bord du ferry sur l'Hudson où on pense avoir localisé le tueur, à cause du GPS de son téléphone. Ils retrouvent encore une victime massacrée du même âge, le petit Zachary. Aucune trace du tueur sur les vidéos de surveillance du ferry. Le traitement à la clinique produisit également huit fillettes, autre piste pour Alexandra. Le tueur va viser la policière, mise en avant dans les médias qui traquent la moindre info dans cette affaire, mais se trompera de cible. Le tueur continue à s'attaquer à d'autres garçons, y compris lors d'une compétition sportive scolaire sur Randall's Island, où il supprimera un des collègues d'Alexandra. Comment cerner les vraies motivations et le mode opératoire de cet adversaire ?…

Robert Pobi : Les innocents (Sonatine Éd., 2015) – Coup de cœur –

New York est la métropole idéale pour situer une intrigue à suspense, quantité d'œuvres de fiction l'ont déjà démontré. Entre Central Park et l'East River, l'Upper East Side est le quartier le plus rupin de Manhattan. Population fortunée et classieuse, écoles huppées que fréquentent les heureux rejetons des meilleurs milieux. C'est dans ce décor peu anxiogène que l'auteur situe cette suite criminelle. Bien qu'on ne badine pas avec la sécurité dans ce secteur, une tension certaine va en gâter l'ambiance. D'autant que les médias racoleurs ne se privent pas d'alimenter l'inquiétude quels que soient les efforts de la police.

Au centre de l'affaire, une policière baroudeuse et son compère enjoué. Ils connaissent les statistiques sur ce sujet ultra-sensible : “Six mille cinq cents enfants disparaissent à Manhattan et dans les environs proches chaque année : quatre-vint-dix-sept pour cent de ces disparitions sont des fugues ; environ cent cinquante cas s'avèrent être des enlèvements commis par des parents qui n'ont pas la garde de ces enfants ou par des membres de la famille ; une quinzaine enfin disparaissent de la planète sans laisser la moindre trace.” Face à un tueur agissant vite, les flics se doivent d'être aussi réactifs.

L'étiquette "thrillers" s'applique à des romans souvent bien construits, riches en mystère et en rebondissements. Certains sont nettement plus convaincants que d'autres, quand ils parviennent à faire partager aux lecteurs le vécu et la psychologie des protagonistes dans un contexte particulier, troublant, angoissant ou sanglant.

Et puis, il existe des thrillers supérieurs, tel “Les innocents” de Robert Pobi. Non seulement, l'auteur utilise les meilleurs ingrédients du genre, mais il nous captive de la première à la dernière page. Parce que les victimes sont, pour l'essentiel, des enfants de dix ans brillants, surdoués ? Du fait que l'enquêtrice et ses collègues ne ménagent pas leur peine ? Parce l'assassin apparaît d'une grande perversité ? Oui, et pour beaucoup d'autres raisons. Un suspense enthousiasmant, palpitant, un des plus passionnants de l'année.

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19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 04:55

Ex-journaliste, auteur du livre “Neuf pères”, Adam Langer se considère tel un littéraire. En réalité, il végète quelque peu à Bloomington, dans l'Indiana. Il est marié à l'universitaire Sabine, d'origine allemande. Ils ont deux filles, Ramona et Béatrice, dont Adam s'occupe. Ce qui constitue l'essentiel de son activité. À part pour alimenter leur blog satirique avec Sabine, il n'écrit plus guère depuis six ans. Lorsque le romancier Conner Joyce vient faire une prestation à Bloomington, Adam le contacte. L'auteur des aventures de Cole Padgett se souvient de l'interview qu'il lui accorda quelques années plus tôt. Les ventes des livres de Conner Joyce faiblissent, il est moins inspiré, et son quotidien avec son épouse Angie (Angela De La Roja), ex-flic new-yorkaise, mère de leur fils, apparaît plutôt morose. Son éditrice préfère miser sur Margot Hetley et ses histoires abracadabrantes, qui se vendent beaucoup mieux que les polars un brin répétitifs de Conner Joyce.

À Chicago, le lendemain, le romancier est contacté par un certain Pavel Bilski. Il le met en contact avec le septuagénaire Dexter Dunford, Dex, qui l'appâte avec dix mille dollars. Ce dernier lui montre sa bibliothèque, unique en son genre. Car il est le seul lecteur d'œuvres écrites spécialement pour lui par des auteurs rares, tels Truman Capote, Norman Mailer, Harper Lee, Jaroslaw Dudek, J.D.Salinger, B.Traven. Il propose à Conner Joyce un contrat se chiffrant en millions de dollars pour écrire lui aussi un roman policier en un exemplaire. Cet accord doit rester strictement secret. Néanmoins, Conner parle de l'offre étonnante à Adam Langer. Peut-être est-ce là un aspect de l'avenir du métier d'écrivain, alors Conner aurait bien tort de refuser. Les semaines passent, la situation d'Adam Langer et de son épouse se complique, les espoirs universitaires de Sabine étant contrariés. Ayant terminé son roman pour Dex, Conner Joyce recontacte Adam, lui racontant tout. Au départ, il était excité d'écrire, mais ça ne prenait pas la tournure du polar exigé par Dex.

Au nom de la rentabilité, il fut carrément viré par son éditrice, choisissant définitivement la vulgaire Margot Hetley. C'est alors qu'un scénario lui vint à l'esprit. Dans “Manuscrit sous embargo”, Conner Joyce se défoula sur les travers du monde de l'édition, pouvant désigner pléthore de suspects dans une affaire criminelle. Pas grave s'il y citait de vrais noms, Dex et Pavel seraient les seuls lecteurs. D'ailleurs, Conner toucha la somme qui lui était promise. De quoi vivre une longue période dans la tranquillité financière.

Entre-temps, il avait dû mentir à son épouse Angie sur le projet en cours, ce qui ne resta pas sans conséquences. La suite des évènements pose un gros problème au romancier. Ayant ses propres soucis, Adam Langer ne tient pas à s'impliquer là-dedans. Il s'étonne même que Conner lui fasse tant de confidences. Écrire un second roman pour Dex, intitulé “Coup du sort”, pourrait sortir Conner Joyce de la panade, ou pas…

Adam Langer : Le contrat Salinger (Super 8 Éditions, 2015) – Coup de cœur –

On ne trouve dans ce roman que des atouts favorables. À commencer par sa construction. Le narrateur est bel et bien Adam Langer. Il nous retrace les mésaventures de son "ami" romancier, en témoin autant que par le récit direct, tout ça avec une remarquable fluidité et des chapitres courts. Une histoire assez addictive, il faut le reconnaître. Le postulat (un contrat singulier) est également séduisant. On pense à ces riches notables d'autrefois, qui commandaient des films érotiques à leur seul usage. En plus "élégant", bien sûr, puisqu'il s'agit ici de littérature.

Comment ne pas être touché par les références évoquant B.Traven, J.D.Salinger, Harper Lee, auteurs se comportant en ermites après leurs succès ? Pour l'anecdote, il est question de la suite "Écrivain", chambre 813, à l'hôtel Drake de Chicago. En hommage à Arsène Lupin ?

L'Édition et son bizness servent de toile de fond à ce roman. L'industrie culturelle a ses règles de fonctionnement, comme les autres. “Toutes les grandes maisons d'édition ont leur superstar...” C'est grâce aux ventes importantes de ces "locomotives" que chacun est payé, que l'on continue à publier des auteurs peu rentables, qu'on tente de nouveaux talents. Adam Langer ne dénonce pas un fait connu et légitime, s'insurgeant plutôt avec ironie contre des comportements hautains, désagréables et stupides. Quant à son propre personnage, il a lui aussi son parcours, avec des détails signifiants quant au sujet. Une formule biscornue, que les futurs lecteurs et lectrices comprendront. Une intrigue riche et diablement maîtrisée, sur le thème du livre et teintée d'un humour bienvenu : on ne peut que savourer avec délectation !

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