Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 05:55

La France des années 2050 a beaucoup changé. Né en 2025, librement élevé par des parents non-conformistes, Franck Doutandre n'est guère à l'aise dans ce monde-là. Tout a commencé avec la prise du pouvoir par les féministes ultra, peu après la naissance de Franck. La présidente Elsa Mindacié lança rapidement ses réformes autoritaires. Au nom de “la femme-victime-ancestrale”, on édicta quantité de lois sexistes contre les hommes. Régulation des naissances dans l'esprit eugéniste, évaluation de la dangerosité potentielle des bébés, enseignement dirigé favorisant les filles, tous postes de décision réservés aux femmes : une politique visant à détruire l'ennemi masculin, qui fut reprise et amplifiée par Anaïs Pouagne-Deferre, l'actuelle présidente. Quand on a été, comme Franck, élevé selon des principes hors-normalisation, difficile d'adhérer aveuglément à cette gynocratie.

Les déboires de Franck débutent réellement lorsqu'il veut se marier avec Amandine. Son analyse prénuptiale, dictée par la critères officiels, détecte qu'il serait porteur du “gène du viol”. Plus question de mariage, pour Amandine. Serveur au Café des Ombres, Franck se montre maladroit en séduction avec sa collègue Cynthia. S'ensuit une plainte qui lui fait perdre son job. Interpellé, Franck est obligé de suivre un pénible stage de redressement moral, sous les ordres de la grosse et agressive Annabelle. Chez un psy, Cynthia réalise un peu tard que le discours ultra-féministe l'a manipulé. Éduquée à la conquête victorieuse, elle en oubliait que charmer est un jeu. Franck comprend bien vite qu'il doit feindre la soumission, apparaître dans la normalité de son époque. Déjà, il se promet de prendre sa revanche. Quand le stage se termine, on lui offre un emploi dans une morgue.

Franck n'est pas convaincu par la rébellion des masculinistes : “La guerre doit se mener sur le terrain des idées et mobiliser des individus de toutes conditions sociales et de tous genres. L'ennemi, c'est la bêtise et elle n'a pas de sexe !” Méfiant envers son supérieur, Franck se tient tranquille, tandis que la présidente Pouagne-Deferre persiste à lobotomiser les foules. Les futures mesures anti-hommes sont carrément démentielles. Par contre, la tolérance envers les femmes fautives augmente, déniant leur culpabilité. Christine et Fabienne sont les deux premières à subir successivement la vengeance de Franck. Il y aura aussi Élodie, cas à part puisqu'il s'agit d'une prostituée clandestine. Ce n'est pas la vaste enquête en cours autour de ses viols, qui cause à Franck des cauchemars sur fond de requiem. C'est le déséquilibre de la société, alors qu'il cherche simplement l'amour...

Catherine Marx : Moralopolis (Tabou Éditions) – Coup de cœur –

Il est heureux que cette histoire soit écrite par une femme, car un auteur homme eût été taxé du plus ignominieux machisme, d'être un vil réactionnaire contre les justes avancées en faveur de la population féminine. Et pourtant, tout ce que décrit Catherine Marx dans ce roman d'anticipation n'est que la vérité extrapolée, déjà partiellement en action. Certes, nous n'en sommes pas à vivre sous la dictature d'un pouvoir féministe radical. La répression n'en est pas encore au point qu'elle évoque, si virulente même contre ceux qui ne causent aucun tort aux femmes. Néanmoins, on s'en rapproche à grand pas. Depuis quelques années, la Justice “excuse” largement les femmes infanticides, un traitement psychologique se substituant à l'essentiel de la peine de prison. Par contre, gare au grand-père accordant un bisou chaste à ses petits-enfants, le voilà rapidement classé pédophile.

La situation pourrait donc empirer, nous suggère l'auteure. À travers l'eugénisme, qui guette les handicapés : “Ah, les belles allocutions publiques pour vanter la grandeur d'âme et la tolérance des politiciens vis-à-vis des personnes handicapées, par exemple. Ça vaut son pesant de cacahuètes comme modèle de duplicité. Oui, on a aménagé la ville pour mieux les intégrer à la société […] Ils peuvent nous dire merci ! Seulement ce qu'on tait, c'est qu'on exècre le handicap, qu'on ne veut pas de handicapés, qu'on agit en amont pour ne plus en mettre au monde...” Quant aux contrôles sur la dangerosité supposée des mômes, en est-on si loin ? Quant aux pères divorcés présentés comme d'infâmes tyrans et des obsédés sexuels, n'est-ce pas déjà un argument ? Cultiver une violente opposition avec les hommes, “victimiser” sans nuance les femmes, certaines s'y emploient, hélas.

Anticipation, oui, mais c'est aussi un regard sur notre société actuelle : “Sous l'effet conjugué de la sur(dés-)information, du stress et du pharmaco-dopage, l'être humain a métamorphosé ses schémas de pensée. Atteint par la fièvre acheteuse, envahi par de faux besoins qu'il jugera vitaux et urgents à satisfaire, sa capacité à s'émouvoir pour autrui s'est lentement mais considérablement atrophiée. Il a perdu le sens de la compassion, il n'est plus que peur, condamné à mener un combat autocentré pour ne pas être broyé par une société de consommation qui exige de lui une servilité absolue, en échange d'un statut social précaire, mais néanmoins indispensable pour subsister en qualité d'acteur économique […] Paradoxalement, plus on grimpe dans l'échelle sociale, plus c'est surfait, l'accumulation de biens matériels et le sentiment de réussite occultant le côté dérisoire et vain de cette conquête matérialiste.”

Bien sûr, “Moralopolis” n'est pas une thèse, c'est une fiction. Dans un proche futur, bien que son comportement soit ordinaire, un jeune homme se voit étiqueté “violeur”. Comme il n'est ni un mouton gobant les discours de la présidente, ni un collabo admettant trop commodément des pratiques dictatoriales, il tente de réagir. Il est prêt à respecter les femmes en se comportant à égalité, mais tout le pousse à aller trop loin. Pourtant, derrière les principes despotiques, perce parfois chez celles qu'il croise un romantisme féminin parfaitement normal. Plutôt entraînante, la tonalité du récit est majoritairement ironique, mordante sur quelques points. Outre un léger érotisme, il existe une certaine part de suspense, quant au sort du jeune Franck. Un roman sociétal, assez sombre sur notre avenir, sans être désespéré car l'humour n'est pas absent, qui mérite un grand coup de cœur.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Coups de Cœur
commenter cet article
14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 05:55

La Ville, c'est une métropole américaine en 1935. Henry le Rouge en est le tout-puissant maire depuis 1929. Au centre d'un cercle d'amis hommes d'affaires, il règne avec la plus grande fermeté. Il s'appuie sur les forces de police, et aussi sur les vigiles de l'UAS, l'Unité Anti-Subversion. Ces derniers affrontent sans pitié les syndicats, qui ont lancé des grèves contre les établissements de certains proches du maire. Ce qui ne va pas empêcher des attentats visant Bernal, patron de Capitol Industries, ou Altabelli, deux amis de Henry le Rouge. Le détective Ethan Poole est un sympathisant des mouvements sociaux. Il soutient Carla, pasionaria communiste, et son comparse Enrique. Au besoin, Ethan Poole n'hésite pas à pratiquer le chantage contre des gens tels que Roderigo Bernal. Toutefois, il mène aussi de vraies enquêtes. Comme cette affaire Prosnicki, où une femme voudrait retrouver son fils Casper disparu depuis sept ans.

Frank Frings est journaliste pour La Gazette. Ce migraineux se soigne aux cigarettes de haschich. Il est l'amant de Nora Aspen, chanteuse de jazz quelque peu connue. Celle-ci sent actuellement une sourde menace autour d'elle. Les attentats ciblant des proches du maire sont des faits divers qui intéressent Frings. Quelques années plus tôt, convaincu par la vitalité et les promesses d'Henry le Rouge, il fut favorable à son égard. Ayant déchanté depuis l'élection, le reporter écrit des articles agressifs. Et surtout, il cherche des preuves des malversations du maire. L'industriel Bernal a de bonnes raisons de l'aider : “Quand le système des petits arrangements du maire s'effondrera, ce sera le chaos, et je veux savoir à quel moment se produira ce dénouement inéluctable. Je ne veux pas mourir, M.Frings. Or, des morts, il y en aura avant la fin de tout ceci.” Lui qui connaît certains secrets de la Ville, il offre au journaliste une piste sérieuse.

Les Catacombes sont les archives de la police et de la justice de la Ville. Arthur Puskis en est le documentaliste depuis vingt-sept ans. Maniaque des classements minutieux, il remarque l'existence d'un double dossier sur la même affaire. Des deux photos trouvées, laquelle est vraiment celle du criminel Reif DeGraffenreid, qui fut condamné il y a quelques années ? Il s'avère que la photo de substitution est celle d'un certain Prosnicki. Le maire a été avisé de la petite enquête d'Arthur Puskis. Déjà, il a lancé un homme de main sur la trace d'Ethan Poole, non pour ses sympathies syndicales, mais parce qu'il s'informe sur le cas Prosnicki. Vérifiant les dossiers des Catacombes, Arthur s'aperçoit qu'une vingtaine de condamnés n'ont jamais été emprisonnés. Qu'est-ce donc que ce Projet Navajo ? Quel rapport avec le Massacre de la Fête d'anniversaire, datant de 1929, car un lien existe. Quand on lui présente la machine moderne qui remplacera les dossiers des Catacombes, Arthur comprend que les autorités municipales veulent détruire les preuves...

Toby Ball : Les Catacombes (Éd.10-18, 2013) – Coup de cœur –

Témoignant des réalités sociales sur fonds d'intrigue criminelle, le roman noir évolue avec son temps, c'est normal. Dans notre monde déréglé, le témoignage de tels polars garde une certaine importance. Néanmoins, les passionnés aiment à retrouver les ambiances des romans noirs d'autrefois.

Ceux qui évoquaient les mafias, la corruption généralisée et les embrouilles si courantes durant l'Entre-deux-guerres aux États-Unis. Ceux qui décrivaient la Prohibition, les clubs mal famés, les truands cyniques, les trafics en tous genres. Ces romans qui montraient la Ville sans la nommer, puisqu'il pouvait s'agir de New York, de Chicago ou autre métropole. Ceux qui mettaient en scène des personnages sombres, des détectives ou journalistes d'investigation, qui possédaient leurs propres principes moraux. Face à des notables pourris ou des caïds sans états d'âmes, tous avides de pouvoir.

C'est une immersion dans les décors fantomatiques de cette Ville corrompue, que nous propose Toby Ball. C'est une ambiance “à l'ancienne” qu'il reconstitue avec soin, selon les critères du roman noir authentique. Le climat de mystère et de menace est omniprésent : “Parce que la situation est encore plus terrible que vous ne le pensez. Vous n'avez aucune idée de ce qui s'est passé, ni de ce qui se passe. Le Massacre de la Fête d'anniversaire, l'élimination du gang de White, le Projet Navajo, les hôpitaux qui sont en réalité des prisons, la disparition de familles entières...”

Sachant que cette phrase apparaît environ deux cent soixante pages avant le dénouement, c'est dire que les questions énigmatiques et les diverses péripéties ne manquent pas ensuite. Héros atypique, le bureaucrate Arthur Puskis apparaît d'une certaine façon comme le pivot de cette noire histoire. Un suspense (inédit) à la manière traditionnelle, qui procure un réel bonheur aux lecteurs.

- "Les Catacombes" de Toby Ball est disponible dès le 21 novembre 2013 -

Repost 1
25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 04:55

Garden Hills est une petite localité de Floride, située non loin de l'autoroute reliant Tampa à Orlando. En cette fin des années 1960, il n'y reste qu'une douzaine de maisons habitées. Cette cité minière a pourtant été florissante, pendant un temps. Des ingénieurs y ayant détecté du phosphate en quantité, Jack O'Boylan acheta les terrains disponibles afin de construire une usine pour traiter le minerai de phosphate extrait du sol. Ce qui attira bon nombre d'ouvriers, pour lesquels Jack O'Boylan fit bâtir une ville, dans le creux des terres déjà exploitées. Celui qui profita le plus de la manne financière, ce fut Mayhugh Aaron, dit Fat Man. Peut-être finit-il à moitié fou, mais il avait négocié sans céder un sacré pactole. Cette fortune profite aujourd'hui à son fils, Fat Man Junior. Il habite la plus riche maison de Garden Hills, sur une butte dominant la ville quasi-morte. Car entre-temps, le phosphate s'épuisant, Jack O'Boylan cessa son industrie ici, et la plupart des ouvriers partirent.

Le fils Fat Man tenta de maintenir un semblant d'activité à Garden Hills, répandant lui-même la rumeur illusoire selon laquelle Jack O'Boylan reviendrait un jour relancer la ville. Fat Man pèse désormais près de trois cent kilos, pour un mètre soixante-cinq. Son régime consiste à boire un substitut alimentaire qui ne le fait pas maigrir, vu qu'il en consomme jusqu'à douze litres par jour. Il végète au milieu de ses milliers de livres achetés au poids, alors qu'il aurait peut-être pu poursuivre un parcours universitaire. Fat Man est assisté par Jester, ancien jockey pesant quarante-cinq kilos, qui conduit sa Buick Sedan aménagée. En réalité, même s'il reste passionné de cheval, la carrière de jockey de Jester fut très brève. Il fut ensuite employé dans un cirque. C'est là qu'il rencontra “Nestradidi, la Noire princesse africaine”, singulière contorsionniste prénommée Lucy. Il s'installa à Garden Hills avec elle, à l'époque où il fut engagé par le père de Fat Man Junior.

Celle qui espère redonner vie à Garden Hills, c'est Dolly Furgeson. Jolie fille préservant sa virginité, elle fut élue Reine du Phosphate à l'âge de seize ans. C'est alors qu'elle partit pour New York. Elle avait pour ambition d'y retrouver Jack O'Boylan puisque tout le monde le connaissait là-bas. Avec ses atouts, Dolly saurait le convaincre de revenir. Durant deux ans, elle ne fut que danseuse go-go, vivotant dans un hôtel. Néanmoins, elle sut tirer de vraies leçons de cette expérience. La Floride est une région qui attire les touristes. Un peu de publicité sur l'autoroute, un télescope payant braqué sur les curiosités de Garden Hills, il y a des projets à mener. Ce qu'elle a expliqué à Fat Man, qui n'y croit pas. Malgré tout, également incité par Jester, il a financé les premières lubies de Dolly. Wes Westrim et sa fille ne sont pas difficiles à convaincre non plus. Pour réussir, il faut viser le sommet, c'est toute l'ambition de Dolly...

Harry Crews : Nu dans le jardin d’Éden (Sonatine Éditions, 2013) – Coup de cœur

En œnologie, comme dans la littérature policière, il existe de bons petits vins gouleyants, des vins de qualité à davantage savourer, et des grands crus qui sont de vrais nectars. De ces derniers, on n'en goûte qu'avec parcimonie, tant ils sont rares. En se demandant si le mot “vin” est suffisant pour caractériser ces boissons exceptionnelles. Telle est l'image que donne ce roman d'Harry Crews qui, écrit en 1969, a mûri dans quelque fût avant de nous parvenir.

Ne le nions pas, même si sa thématique reste actuelle, savoir que l'action date de la fin des années 1960 ajoute un arôme qui pimente encore notre dégustation. Bien que située en Floride, c'est dans l'Amérique profonde d'alors que nous plonge l'intrigue. À peine s'agit-il d'une bourgade, tout juste un site exploité puis délaissé par un industriel fantôme. Nul doute que l'auteur s'inspire de toutes les villes de la “ruée vers l'or”.

C'était le deuxième titre de cet écrivain, pourtant on y sent déjà une vraie maturité. Pour dessiner les portraits des personnages, Harry Crews ne se borne pas à un récit linéaire où chacun aurait sa part de vicissitudes. Avec souplesse, il revient sur tel épisode de leur vie, qui va expliquer leur comportement à l'heure où l'espoir renaît à Garden Hills. Ainsi, quand Wes retourne dans son trou (inutile) de foreur, juste pour participer au projet de Dolly, on comprend sa démarche. S'il est pitoyable, surtout quand il ne peut plus se vêtir correctement, Fat Man n'est pas malhonnête, au fond.

À chacun, aussi ridicules soient-ils, l'auteur offre une évidente humanité. Dolly domine la situation, ayant mieux compris le monde après ses tribulations new-yorkaises. La tonalité est ironique, pas d'une cruauté sardonique, car on ressent une certaine tendresse pour ce petit univers. Quelle que soit l'étiquette, noire ou pas, un roman remarquable.

– "Nu dans le jardin d’Éden" est disponible dès le 7 novembre 2013 –

Repost 0
16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 04:55

Jean-Baptiste Le Goff est capitaine de police à la PJ de Versailles. Séparé de son épouse et de leur fille Marie, ce quadragénaire habite dans Paris, rue de la Croix-Nivert. Depuis peu, il a fait la connaissance de la serveuse Julie, peut-être espoir d'un nouveau départ. Le Goff est chargé de l'enquête concernant la disparition dans l'Essonne de Lucas, treize ans. Il va interroger les parents, mi-sévères mi-absents, ainsi que les voisins, leur fils, et le principal du collège. Il semble s'agir d'une fugue. Malgré une semaine de recherches intensives, pas de trace de Lucas. L'ado est séquestré par un couple vivant en marge. Jean-Claude Pichon et sa femme Monique sont finalement plutôt embarrassés par la présence de Lucas. Par ailleurs, on vient de retrouver dans le même secteur le cadavre d'un enfant Rom âgé de dix ans. La victime a été maltraitée, avant d'être étranglée et déposée là.

Le nommé Besson croit avoir vu quelque chose de suspect dans les environs. Témoignage incertain, car cet homosexuel a des soucis à cause de ses amours contrariées. Son petit ami Albert, qui se fait également appeler Bruno, a récemment disparu. Grâce à un copain habitué des lieux parisiens gays, Besson retrouve bientôt son ex. Retrouvailles tendues, car Bruno/Albert se planque. Chez les Pichon, il est temps d'éliminer Lucas. L'ado parvient à s'enfuir après avoir assommé son ravisseur. Hospitalisé, dès qu'il est remis du choc, le jeune Lucas repère rapidement la maison où il fut retenu. Les Pichon ont déguerpi sans tarder, prenant la direction du Cotentin où l'épouse a de la famille. Ces piteux Bonnie and Clyde sont arrêtés du côté de Barneville-Carteret et renvoyés à la PJ versaillaise. Parmi les relations de Pichon, se dessine la piste d'un énigmatique Claude.

Le Goff ne néglige pas le cas de Besson, qui n'a assurément pas dit toute la vérité. Celui-ci refusant de se montrer coopératif, on lui offre un petit séjour en cellule. Il finit par donner une version assez complète de son témoignage. Ce qui permet d'arrêter Bruno/Albert. Si ce dernier est un petit voleur, il n'a pas le profil du criminel. Après une quinzaine de jours, l'affaire est relancée par la découverte d'un cadavre. Âgé de dix-huit ans, le marginal Yves Tétois fréquentait certainement des homosexuels. Le Goff n'oublie pas le classieux Claude, ce quinquagénaire qui joue à être “invisible”. Suivant ses pressentiments, le suspect reste prudent. Quand le policier déniche un indice solide, ce “Claude” ne tarde pas à menacer la famille de Le Goff. Un amateur d'art fortuné fut l'amant de celui que cherche l'enquêteur. Mais c'est l'intuitive Clothilde qui sera déterminante pour éclairer la vérité...

 Marie-Laure Banville : Achève, et prends ma vie (Pascal Galodé Éd.) – Coup de cœur

Il existe une tradition dans le polar, celle du “suspense malin”. Il se situe au croisement entre le pur roman d'investigation, axé autour de l'enquêteur face à un lot de suspects, et l'intrigue détaillant les multiples facettes, toutes importantes, d'une affaire criminelle. Il ne convient pas seulement d'alimenter une énigme solide et de suivre les protagonistes. Un auteur doit se montrer habile, ruser avec les faits présentés, guider ses lecteurs sur des voies parfois détournées, sans jamais réellement s'éloigner de son sujet. Quand l'exercice est réussi, on peut parler de “suspense malin”. C'est le cas ici.

Sachant qu'il s'agit d'un premier roman, il faut souligner la maturité d'écriture de Marie-Laure Banville. C'est avec fluidité qu'elle nous entraîne dans les méandres de cette histoire, et avec aisance qu'elle navigue dans les décors parisiens et de proche banlieue, autour de l'Yvette. Malgré des meurtres sordides ou le cas perso du policier, elle ne tombe jamais dans le piège d'une tonalité trop dramatique. Au contraire, le couple Pichon prête à sourire, de même que les affres sentimentales de Michel Besson. D'autres personnages s'avèrent singuliers, dont la vieille mère menteuse du principal suspect. Le dénouement eût pu être un peu plus vif. Ce n'est pas un sérieux défaut, puisqu'on a pris un vrai plaisir à suivre le récit. On ne peut que souhaiter lire d'autres romans à venir de cette auteure.

Repost 0
26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 04:55

Entre fleuve et océan, à proximité de la campagne viticole, Saproville-sur-Mer est une ville portuaire d'importance. S'y trouve le siège de France-Océan, un des principaux quotidiens régionaux français. C'est un des grands journaux issus de la Libération, détenu depuis par la famille Kerbrian du Roscoät, dont l'aïeul René fut un grand nom de la Résistance. Pour la population des régions concernées, toute l'information se résume à ce qui paraît dans ce journal. Après René, ce fut Luc Kerbrian du Roscoät qui dirigea le quotidien, avant d'en céder les rênes à son fils Fabrice. Ces dernières années, ce dernier modernisa ce média, y ajoutant une édition dominicale, créant une télévision, misant sur l'info en numérique. Des progrès indispensables, même si Luc n'approuvait guère, et si de vieux routiers du faits-divers tel que le reporter Franck Schirmeck quittèrent la rédaction.

Fabrice Kerbrian du Roscoät a été assassiné. Pas question de faire des vagues autour de la respectée famille. D'ailleurs Luc, qui a repris la direction de France-Océan, y veillera. Et si la situation financière est défavorable, il saura y remédier. À la PJ, le commissaire Yann Le Trividic et son équipe mènent une enquête prudente. Néanmoins, son adjoint Lesieur a de la mémoire : Carvalho, l'actuel DRH du journal, possède un passé trouble. Coupable, peut-être pas, mais il détient sûrement d'utiles éléments. José Barteau, comptable dans une entreprise nautique, a été abattu à son tour. Le lien direct n'est pas flagrant, même s'il pouvait exister des griefs entre Fabrice et lui. Connaissant bien les dessous de son ancien journal, Schirmeck renseigne tant soit peu la police. Bientôt, le directeur de la rédaction va faire figure de suspect numéro 1. Où serait-il davantage en sécurité qu'en prison ?

Victor Boudreaux a cessé ses activités de détective privé. Entre sa compagne Jeanne, une passionnée de classiques du cinéma, et son ami de la DCRI Edgar Ouveure, il récupère après un AVC. Il lui tarde de retourner à La Nouvelle-Orléans, sa ville de cœur, où habite sa nièce Joliette. Des émissaires d'une puissante agence d'investigation affirment que la jeune femme serait impliquée dans un trafic d'objets religieux. Ennuyeux, car les colis sont envoyés de Saproville jusqu'en Louisiane, sous le nom de Victor Boudreaux. Il est temps pour lui de s'armer d'un Glock et de disposer de renforts, la famille manouche Estefan. Secouer un petit truand, puis un brocanteur véreux, l'aidera à s'orienter vers la bonne piste. Pendant ce temps, la juge Sophie Lazaro-Borgès file le parfait amour avec le flic Hoareau, beau Réunionnais. Et, après un troisième meurtre dissemblable, la PJ tente de cerner la vérité dans cette complexe affaire...

Michel Embareck : Avis d'obsèques (Éd.L'Archipel) – Coup de cœur –

Ce modeste survol de l'intrigue ne risque pas de dévoiler l'essentiel de ce polar, ni d'en dénaturer la lecture. Car c'est grâce à la narration enjouée de l'auteur que l'histoire trouve sa tonalité. Certes, on pourrait qualifier ce roman de comédie à suspense. Les portraits des protagonistes sont riches d'une ironie savoureuse, et les dialogues ciselés avec humour. On aime clins d'œil (Edgar Ouveure, par exemple) et anecdotes (telle la petite combine dans un salon du livre), autant que les références à des films d'anthologie chers à Jeanne. Le patronyme du faits-diversier n'est probablement pas innocent non plus. On apprend aussi que pour apprivoiser les manouches, il faut apprécier le ragoût de hérisson.

L'ex-baroudeur Victor Boudreaux nous invite, via ses souvenirs nostalgiques, à une visite perso de La Nouvelle-Orléans. Le récit est émaillé de réflexions, comme “Les Américains, peuplade totalement paranoïaque par ignorance et mépris de l'étranger, appréhendent la guerre sous forme de tourisme inversé. Une occasion non pas de voir du pays, mais d'importer le leur en terrain conquis.” Les sourires se complètent par des scènes moins drolatiques, et n'ont jamais empêché d'esquisser des thèmes sérieux. Entre autres ici, la rentabilité artificielle de la presse française. Si la publicité les aide à vivre, au nom de la pluralité médiatique, les journaux sont sous perfusion financière afin de ne pas sombrer dans un coma profond. Quelques sujets sombres sont également abordés. Mis en valeur par l'écriture stylée de Michel Embareck, un suspense impeccable.

Repost 0
15 août 2013 4 15 /08 /août /2013 04:55

En Grande-Bretagne au temps de la reine Victoria, Isabella appartient à la classe moyenne supérieure. Veuve après son court premier mariage, mère d'un enfant en bas âge, elle se remarie à trente-et-un ans, en 1844. Son époux est l'industriel Henry Robinson. S'il est ingénieur, c'est surtout un homme d'affaires s'affichant progressiste. Très vite, il accapare la dot et les rentes de son épouse, pour mener à bien ses projets. Le couple aura deux autres enfants, mais leurs relations se dégradent tôt. En partie parce qu'Henry Robinson gère assez mal ses affaires. En 1850, ils s'installent à Édimbourg, en Écosse. Intelligente, Isabella fréquente le salon mondain de Lady Drysdale, situé non loin de chez elle. Elle y fait la connaissance d'Edward Lane, vingt-sept ans, étudiant en Droit puis en Médecine, le gendre de Lady Drydale. Des affinités se créent entre ces personnes cultivées que sont Edward et Isabella, sans doute teintées d'attirance en ce qui la concerne.

Leurs rapports restant intellectuels et platoniques, la situation est frustrante pour la jeune femme. D'autant qu'elle s'ennuie par ailleurs, et s'accroche de plus en plus avec son mari. Écrivant régulièrement un journal intime, elle y évoque l'hypocrisie du mariage idéalisé et sa défiance vis-à-vis de la religion. Isabella est en contact épistolaire avec George Combe, ami Écossais qui est de bon conseil car s'intéressant à la psychologie. Quand la famille Robinson part habiter dans le Berkshire, près de Reading, ils continuent à s'écrire. Dans son journal, Isabelle masque peu les fantasmes qui l'habitent, envers Edward Lane. Celui-ci va prendre la direction d'une clinique d'hydropathie, méthode médicale expérimentale “moderne” qui donne des résultats. Cet institut est situé à Moor Park dans le Surrey, qui n'est pas si loin du Berkshire. Isabella lui rend visite de temps à autre. Si l'on en croit son journal, pas totalement explicite, leur complicité va jusqu'aux ébats intimes.

Les séjours des Robinson à Boulogne-sur-Mer et l'ambiance autour d'Isabella ne favorisent pas ses amours avec Edward. La vie équilibrée avec son épouse Mary et Lady Drysdale lui convient, et sa clinique fonctionne très bien. Henry Robinson découvre un jour le journal d'Isabella, ainsi que ses divers courriers, dont ceux échangés avec George Combe. Des écrits compromettants pour son épouse, qui l'amènent a demander d'abord en justice une séparation de corps. Un nouveau Tribunal civil des divorces, indépendant des instances religieuses, vient d'être créé quelques semaines plus tôt. Ce qu'attendait Robinson pour demander le divorce, et garder pour lui les finances d'Isabella. Entre-temps, il rameute leurs amis afin de les gagner à sa cause et trouve des témoins défavorables à sa femme. La preuve principale, c'est l'accablant journal intime d'Isabella, offrant des détails que l'on peut juger licencieux. Entre les deux parties, le combat s'annonce acharné...

Kate Summerscale : La déchéance de Mrs Robinson (Chr.Bourgois Éditeur, 2013) – Coup de cœur –

Même si les actuelles affaires de divorces sont compliquées, elles paraissent “ordinaires”. Ce qui n'était évidemment pas le cas dans la prude Angleterre victorienne, vers 1858. Se résumant au statut d'épouse, le rôle des femmes est alors socialement mineur. Certes, on ne leur interdit pas la culture, à travers d'aimables salons mondains, et il y a des femmes écrivains telle, ici, l'originale Mrs Crowe. Mais, par exemple, s'intéresser à la phrénologie semble anormal pour une mère de famille. Le cas atypique d'Isabella Robinson va encore plus loin. “Émotive et dépressive, ambitieuse et anxieuse, elle était perturbée par ses appétits sexuels”, une concupiscence attisant sa libido. Elle avoue que, outre Edward Lane, elle n'était pas insensible à deux précepteurs successifs de ses fils. Et c'est bien elle qui relance à plusieurs reprises le jeune médecin, jusqu'à obtenir ces ébats tant espérés.

En réalité, les désirs d'Isabella Robinson sont davantage romantiques, non pas ceux d'une nymphomane. Bien que le roman de Flaubert ne soit pas encore publié, elle est proche de l'esprit d'Emma Bovary. Ce qu'elle exprime dans son journal, de façon allusive quant aux relations sexuelles, c'est plutôt sa solitude rarement égayée par ses rencontres avec ses amis et Edward Lane. Une femme adultère ? On verra les conclusions de la justice. N'étant plus sous la tutelle religieuse, donc extrêmement moraliste et passéiste, le tribunal juge les faits. Une avancée considérable, figurant le début de ce que nous connaissons depuis. Le principe de la femme fautive (depuis Ève) et du mari victime n'est plus systématique. Le contexte social corseté et la psychologie, naissante à cette époque, sont également des éléments capitaux dans les mésaventures conjugales d'Isabella.

Comme dans son précédent ouvrage, “L'affaire de Road Hill House”, Kate Summerscale se sert de toutes les pièces du dossier qu'elle a collectées afin de nous présenter une parfaite reconstitution du sujet. C'est un récit vivant du petit univers d'Isabella Robinson qu'elle retrace, avec les détails opportuns. Tout ici explique le comportement de la jeune femme, en ce siècle où se développe la science et où les femmes veulent être mieux considérées, plus libres. Nul féminisme pour autant, l'auteure restant d'une neutralité objective. Même si le sort d'Isabella inclut une part de suspense, malgré ses airs de “polar historique”, ce n'est pas une fiction polardeuse. Tous simplement, un livre impressionnant par sa justesse et sa captivante tonalité. Cette fois encore (c'est exceptionnel), on peut accorder un “Coup de cœur” à cet ouvrage remarquable.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Coups de Cœur Livres et auteurs
commenter cet article
15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 04:55

Originaire de Corse, le policier Pierre-Arsène Leoni est en poste à Lille. Il habite avec sa grand-mère Mémé Angèle, qui s'occupe de Lisandra, la fille en bas-âge de l'enquêteur. Veuf, Leoni est l'amant d’Éliane Ducatel, médecin légiste qui l'épaule souvent dans son métier. Assisté de Baudouin Vanberghe, Leoni dirige une équipe efficace de la PJ lilloise. En cette journée neigeuse, ils sont appelés au cimetière de l'Est de la ville. On y enterrait Franck Bracco, ambitieux chef d'entreprise âgé de trente-cinq ans qui s'est suicidé. Le gratin de la franc-maçonnerie locale était présent. Lors de la cérémonie, Hervé Podzinsky a été abattu par un tireur. Rédacteur en chef des Échos du Nord, ce journaliste célibataire ayant “beaucoup de relations mais pas d'amis” n'avait rien d'un reporter de choc. Prudent, il n'aimait guère faire de vagues malgré quelques scandales récents secouant la métropole du Nord. Tout juste sait-on qu'il était un photographe multipliant les clichés.

Leoni se demande si les tirs visaient Podzinsky ou un des notables assistant aux obsèques. Plutôt que le franc-maçon André Kaas, la cible pouvait être Vincent Stevenaert. Fringuant sexagénaire, il est le patron d'une importante société d'immobilier et de travaux publics. L'entreprise d'informatique dirigée par le défunt Franck Bracco appartient à son groupe. Si le puissant Stevenaert n'est pas loin de divorcer à ses frais, il a des ennuis autrement sérieux avec Joost Vanbavel, “Le Flamand”. Celui-ci exige des explications sur la coûteuse embrouille qui lui a fait perdre un tas d'argent. Stevenaert n'a visiblement pas maîtrisé tous les rouages de cette affaire. Les policiers ne souhaitent pas tourmenter davantage la mère de Franck Bracco, choquée par la mort de son fils. Celle-ci est quelque peu soutenue par Florence, avocate qui était la compagne de Bracco. Qu'un vieux fusil militaire ait été utilisé par le tireur, ça n'offre pas de piste vraiment intéressante.

Franck Bracco “s'est immolé par le feu, probablement après avoir absorbé l'alcool et les médicaments retrouvés dans son véhicule”. Un suicide étonnant, selon Leoni. Il parvient à convaincre la procureure, obtenant une exhumation et une autopsie qui sera réalisée par Éliane Ducatel. Si la magistrate est quasiment aveugle, elle reste opiniâtre et sait flairer les dossiers cruciaux. Elle est contactée par la capitaine Maria Galeano de l'OCRGDF, Office central de la répression de la grande délinquance financière. Le dossier détaillé qu'on a fait parvenir à ce service concerne une énorme fraude touchant des entreprises lilloises. Pour prouver ces faits, Maria Galeano pourra compter sur la procureure et sur l'équipe de Leoni. Les policiers voudraient également joindre Paul Vasseur, collaborateur et meilleur ami de Franck Bracco. S'il est introuvable, la disparition de l'avocate Florence s'avère encore plus inquiétante. Leoni s'interroge aussi sur Olivier Duquesne, solitaire gardien du cimetière qui n'a que peu d'estime pour l'espèce humaine, préférant les chats...

Elena Piacentini : Le cimetière des chimères (Au-delà du Raisonnable, 2013) – Coup de cœur –

Voici la cinquième aventure du commandant Leoni, personnage créé par l'auteure depuis 2008. On ne peut nier qu'il s'agisse d'un roman d'enquête. Pourtant, le contexte exprime tout autant une véritable noirceur. D'une part, un vaste scandale financier couve derrière l'affaire purement criminelle. Du côté de Lille comme ailleurs, on trouve maints affairistes dénués de scrupules, imaginatifs quand ils montent des combinaisons fructueuses. Et puis, il faudrait aussi évoquer Nathalie et Milutka, deux amies intimes depuis leur adolescence, vingt ans plus tôt. Un couple féminin ayant traversé de douloureuses vicissitudes, qui a son mot à dire dans cette histoire. D'autres encore ont ici des secrets à cacher.

Légitimement fière de ses origines, Elena Piacentini nous gratifie de quelques expressions corses en version originale. Quant à son héros taciturne, elle nous rappelle (sans lourdeur) qu'il a traversé de précédentes épreuves. Heureusement qu'il est aidé par sa grand-mère, la délicieuse Mémé Angèle. On note certains clins d'œil souriants, mais la tonalité du récit reste plutôt énigmatique et sombre, comme il se doit. Construction impeccable de l'intrigue, faits relatés sur un tempo souple, pistes nuancées, écriture subtile et précise, ce roman possède d'excellents atouts. Il n'est pas trop tard pour découvrir l'univers de Leoni, et le talent d'Elena Piacentini.

Repost 0
18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 04:55

New-yorkais natif du Queens, Harry Bloch est écrivain. Pas de ceux qu'ont trouve dans les listes de best-sellers, ou qu'on invite dans les milieux intellos. Autrefois, quand il vivait avec Jane, Harry imaginait une carrière sous le signe de la poésie. En attendant, il signait des chroniques dans un magazine porno, d'improbables conseils aux lecteurs. Jane étant partie voguer dans les sphères de l'édition, et Internet ayant supplanté les publications pornos, Harry devint auteur de romans populaires. Sous pseudonyme, il a écrit une série de SF, puis des polars ayant pour héros un détective afro-américain dans les quartiers sensibles. Des romans alimentaires, lui permettant de vivre décemment, sans plus. C'est avec ses histoires mêlant érotisme et vampires qu'il connaît un modeste succès. Ils sont signés Sybilline Lorindo-Gold, du nom de sa mère. Harry visualise mal le lectorat d'adultes appréciant ses élucubrations vampiresques, l'essentiel étant que ça se vende.

Claire Nash est une ado pragmatique, d'une riche famille de la ville. Grâce à elle, Harry a gagné un peu d'argent en rédigeant les devoirs de ses amis étudiants. Maintenant, Claire est son associée, son agent officieux qui peut faire appel aux meilleurs avocats de New York. Harry reçoit une proposition d'un détenu de Sing Sing. Pas n'importe lequel, le tueur en série Darian Gray. Celui qui a été condamné à mort pour le meurtre de quatre femmes. Il les photographiait, avant de les démembrer. On n'a jamais retrouvé leurs têtes. Gray passe pour un type limité. La preuve, il adore les anciens écrits pornos d'Harry. Il reçoit un abondant courrier d'admiratrices. La mission de l'écrivain serait de rencontrer ces femmes, et de rédiger des histoires pornos à leur sujet afin que Gray puisse mieux fantasmer. En échange, le tueur livrera des révélations exclusives sur ses crimes. Claire imagine déjà la fortune que peut rapporter ce genre de bouquin, la gloire assurée.

Ayant rencontré Clay, Harry hésite. Il a croisé les proches de trois des victimes, qui ont eu vent du projet. Moralement, l'écrivain sait que l'idée est discutable. Mais Dani Giancarlo, sœur jumelle de la quatrième victime, strip-teaseuse cultivée, l'incite à accepter. L'avocate de Clay, et son assistante Theresa Trio (lectrice des romans de vampire d'Harry), semblent modérément approuver. Leur client doit être exécuté dans quelques semaines, mais elles espèrent un recours. Malgré tout, Harry se rend chez les fans de Gray, afin de les interviewer. Morgan Chase est une femme aussi frustrée qu'intelligente, Marie Fontaine est une jeune sataniste excitée, Sandra Dawson est une pure masochiste. Du matériel pour écrire de beaux scénarios pornos, contre des confidences de Gray sur sa vie et son œuvre criminelle. La situation se complique sévèrement pour Harry, quand on s'attaque aux trois femmes avec lesquelles il a eu un entretien. De quoi être suspecté par la police.

Townes, l'agent du FBI qui arrêta Clay dix ans plus tôt, attend la retraite pour écrire son propre best-seller sur l'affaire. Il harcèle quelque peu Harry, mais la jeune Claire intervient avec l'avocat de sa puissante famille. Désormais, l'avocate Carol Flosky et Theresa Trio ont des chances d'obtenir une révision du procès de Clay. Devenu intime avec Dani, malgré la jalousie de Claire, Harry tente de jouer au détective, aidé de ses deux amies. C'est aller droit vers le danger, sans la moindre garantie de découvrir une parcelle de vérité...

David Gordon : Polarama (Actes Noirs, 2013) – Coup de Cœur –

À la lecture de ce résumé personnel, on peut se dire l'auteur raconte là une histoire assez réussie, pas moins intéressante qu'une autre, sans excès d'originalité. Peut-être parce qu'est occulté dans ce survol n'abordant que l'aspect suspense, le véritable fond du roman de David Gordon. C'est un hommage aux artisans de la littérature populaire. À tous ceux qui, d'Edgar Poe jusqu'à Simenon, en passant par Agatha Christie ou Dashiell Hammett et bien d'autres, ont écrit des romans policiers. Sans que ça nuise au récit, bien au contraire, l'auteur nous livre sa réflexion sur ce genre littéraire. Sur la fonction sociale et l'intention du romancier populaire, sur la construction d'une intrigue, sur l'attente des lecteurs et le rapport de l'auteur avec son lectorat. À travers le parcours du narrateur, ayant connu plus de déboires que d'honneurs, on retrouve le sort de tous ces bons écrivains (tel un David Goodis, par exemple) longtemps si peu reconnus par les élites culturelles. Si David Gordon y associe des bonnes séries télé, on sent un respect certain pour ces auteurs de polars.

D'ailleurs, comme une preuve, des extraits de supposés livres d'Harry Bloch (science-fiction, enquête de détective, sexe et vampires) sont insérés dans ce roman. David Gordon n'écrit pas selon le principe béhavioriste, qui veut que le récit s'en tienne aux faits, sans exprimer les états d'âmes des protagonistes. Néanmoins, il connaît ses classiques : “Pour tout vous dire, je préfère le suspense à l'ancienne, avec un assassin qui meurt à la dernière page, sans détails à l'eau de rose sur la vie privée du héros. Quand un détective apprend qu'il a une tumeur, ou que des terroristes ont enlevé sa femme, je me dis que la série est sur le déclin, ou que l'auteur est au bord du gouffre. Arrêtez de nous emmerder avec vos problèmes personnels. Faites votre boulot, un point c'est tout. Dans ses premiers romans, Dashiell Hammett, le maître de la vieille école en personne, ne s'embêtait pas à donner un nom à son détective. Le narrateur n'était qu'un type un peu courtaud avec un flingue et un chapeau, qui fumait trop de Fatimas. Il débarquait en ville dans un costume froissé, résolvait l'affaire et repartait par le train suivant...”

On souligne également ici la fascination qu'exerce sur le public (souvent féminin) les plus cruels tueurs en série, et la même admiration glauque envers les histoires érotiques extrêmes (parfois sataniques). Toutefois, ceci n'a rien d'une thèse sur ces questions. C'est une fiction, jouant (non sans ironie) sur l'idée commerciale du concept “inspiré de faits réels”. Non, ce qui est proche du “vrai”, ce sont quelques-uns des portraits. Dont celui de Jane, belle arriviste du monde artistique; celui de Claire, trop lucide gosse de riche qui retrouvera un peu plus d'humanité; ou celui de Theresa, dure contre l'injustice et lectrice émue des œuvrettes du héros. Quant à l'intrigue, comme il se doit, elle est pleine de rebondissements agités, même quand on croit le dénouement arrivé. “Polarama” est un régal, à tous points de vue. Les passionnés de littérature policière ne s'y tromperont pas.

Repost 0

Action-Suspense Contact

  • : Le blog de Claude LE NOCHER
  • Le blog de Claude LE NOCHER
  • : Chaque jour des infos sur la Littérature Policière dans toute sa diversité : polar, suspense, thriller, romans noirs et d'enquête, auteurs français et étrangers. Abonnez-vous, c'est gratuit !
  • Contact

Toutes mes chroniques

Plusieurs centaines de mes chroniques sur le polar sont chez ABC Polar (mon blog annexe) http://abcpolar.over-blog.com/

Mes chroniques polars sont toujours chez Rayon Polar http://www.rayonpolar.com/

Recherchez D'autres Infos Ici

Action-Suspense via Twitter

Pour suivre l'actualité d'Action-Suspense via Twitter. Il suffit de s'abonner ici

http://twitter.com/ClaudeLeNocher  Twitter-Logo 

Libres lectures

Petit rappel : Toutes mes chroniques, résumés et commentaires, sont des créations issues de lectures intégrales des romans analysés ici, choisis librement, sans influence des éditeurs. Le seul but est de partager nos plaisirs entre lecteurs.

Abonnez-vous à Action-Suspense, pour recevoir chaque jour mes chroniques et mes infos sur l'univers du polar. Facile et gratuit !

Spécial Roland Sadaune

Roland Sadaune est romancier, peintre de talent, et un ami fidèle.

http://www.polaroland-sadaune.com/

ClaudeBySadauneClaude Le Nocher, by R.Sadaune

 http://www.polaroland-sadaune.com/