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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 04:50

Installés dans une ferme des environs de Quimper, Gwaz-Ru et sa famille voient arriver les années qui succèdent à la Seconde Guerre mondiale. Ce diable de Gwaz-Ru fut un gaillard qui, jusqu'à là, aboyait fort et mordait quand on le provoquait trop. Passé quarante-cinq ans, il s'est maintenant assagi. Pour son épouse Tréphine et lui, il s'agit de s'occuper de leur progéniture autant que de leurs deux anciens, la tante Marjan et l'oncle Jean-Louis. Sept enfants, nés de 1928 à 1943, ça leur fait une sacrée tablée. Non pas que Gwaz-Ru soit inquiet, car ils gagnent correctement leur vie avec l'exploitation de la ferme. Tant mieux, d'ailleurs, si on les regarde comme un clan cherchant peu le contact des autres. Et puis la fille aînée Angèle seconde parfaitement sa mère, pour se charger des plus petits. Il suffit que tout ce petit monde ne s'avise pas de tracasser Gwaz-Ru plus que nécessaire.

Nicolas, le grand fils, s'est engagé dans l'armée sitôt après la guerre. Direction l'Indochine pour aller pacifier le Tonkin. Il n'a pas été un brillant héros, ce Nicolas. Bien que malade, il a réussi a poursuivre sa carrière militaire durant les prémices des évènements d'Algérie. Ce qui n'a pas amélioré son esprit raciste. Puis on l'a renvoyé pensionné à Goarem-Treuz, la ferme parentale, où on le supporte… Avec leur semblable âme d'ouvriers sans ambition, sinon d'aller habiter dans une maison neuve, ses cadets Maurice et Julienne se sont bien vite mariés. Ils sont accueillis, de temps à autres, chez leurs parents. Toutefois, le conformisme de leur petite vie est plutôt éloigné des vieilles idées rebelles de Gwaz-Ru.

Monique a seize ans quand elle rencontre le beau Fedor dans un bal des environs. Celui du 31 décembre marque le début de leurs amours. Puisqu'il va travailler à l'arsenal de Brest, et qu'elle ne tarde pas à être enceinte, Monique va l'épouser et le suivre. Mais ce couple-là ne connaîtra pas que des moments heureux… Possédant un bon niveau scolaire, sa sœur Irène paraît mieux armée dans la vie. Elle suit un cours privé, afin de devenir secrétaire. Elle s'imprégne de la culture jazz-rock-littérature de son époque. Ayant fait ses preuves, Irène gagne un certain statut social quand elle est engagée chez un chirurgien-dentiste. C'est à Casablanca qu'elle vivra ensuite, avec son dentiste de mari, Marocain. Mais, quelques années plus tard, la famille de Gwaz-Ru est avertie d'une triste nouvelle.

Sur le conseil de son instituteur, le fragile Étienne continua ses études au lycée. Soutenu par l'abbé Coatmeur, il progressera encore davantage. Son père Gwaz-Ru n'aimait guère les calotins, mais il se fit une raison. Quant à Angèle, restée célibataire, elle devient la mémoire de leur famille, aidant autant qu'elle peut ses parents sur leurs vieux jours. Le monde a évolué depuis l'Après-Guerre. L'agglomération quimpéroise s'urbanise, laissant de moins en moins de place à une ferme comme celle de Goarem-Treuz…

Hervé Jaouen : Eux autres, de Goarem Treuz (Presses de la Cité, 2014)

Le premier tome de ce diptyque était centré autour du personnage-titre, “Gwaz-Ru”. Si le bonhomme s'est imposé grâce à sa force de caractère, le contexte n'est plus identique pour sa descendance. Certes, la volonté est toujours un atout favorable. Pourtant, l'avenir s'annonce déjà plus citadin que campagnard. Tréphine et Gwaz-Ru ne renient nullement la ruralité, mais disposant de quelques finances, ils acquièrent une gazinière au butane et un Solex pour leur fille Irène. L'eau courante viendra aussi. Si Gwaz-Ru n'est pas vraiment avare, il ne tolère la coûteuse modernité qu'à petites doses. La première moitié de sa vie ayant baigné dans les conflits et les querelles, il s'efforce de se montre bien plus souple.

Ainsi va l'univers d'un groupe familial, avec ses joies et ses peines, les plaisirs aidant à surmonter les tracas. Les Scouarnec, de Goarem-Treuz, sont-ils une fidèle représentation de familles (pas seulement bretonnes) de l'époque ? Très certainement, oui. En ce sens qu'ils ne sont pas de ceux qui veulent épater les autres, juste mener leur propre existence selon leurs mérites et leurs modestes besoins. Aucun doute, ils ressemblent à beaucoup de gens d'alors, d'un temps qui nous paraît déjà loin dans le passé. Un chassé-croisé de personnalités différentes, chacun ayant son destin, c'est ce que nous raconte Hervé Jaouen. Avec cette tonalité enjouée qui, évitant la dramatisation, offre un récit fluide et tout en finesse. Bienvenue chez les Scouarnec !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Hervé_Jaouen
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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 04:55

Jamais la Bretagne n'a été un paradis pour les pauvres bougres. Par ses origines, Nicolas Scouarnec fit partie de ces campagnards miséreux, journaliers de ferme en ferme, au tout début du 20e siècle. À la différence des résignés, c'est un rebelle, un insoumis invétéré. On ne tarde pas à le surnommer Gwaz-Ru, le Gars-Rouge. Sobriquets et réputations vous collent à la peau dans ces contrées finistériennes. De retour de l'armée, le jeune homme s'est radicalisé, se sentant proche des idéaux bolcheviques. Il se laisse convaincre par des militants communistes que son avenir est à Quimper, la grande ville. Il s'y installe dans les années 1920, pour devenir ouvrier du bâtiment. C'est “en bas de l'échelle” qu'il apprend ce métier. Le premier bilan est mitigé. Un boulot de forçat, un contremaître communiste sévère, mais l'entreprise est dirigée par un patron social.

Dans la chambrette voisine, loge un professeur de philosophie, Vincent, avec lequel Gwaz-Ru sympathise. Au fil de leurs conversations, le rural complète son éducation, structure sa conception du monde. S'il adhère au parti communiste, il conserve son indépendance d'esprit face au dogmatisme du contremaître Bodiger. Gwaz-Ru tombe bientôt sous le charme de Tréphine, la serveuse du petit restaurant où il a ses habitudes vespérales. Leur marivaudage dominical aboutit en toute logique à un projet de mariage. Pas question de dépenses inutiles, ni de banquet festif, et encore moins de passage à l'église pour célébrer leur union en février 1926. Si le parti les aide à obtenir un meilleur logement, Gwaz-Ru reste réticent à la discipline communiste. Quant à leur vie de famille, il est bien décidé à ne “laisser personne la canaliser.” Ils auront bientôt une flopée d'enfants.

Gwaz-Ru et Tréphine auraient pu reprendre le petit restaurant qui employait celle-ci. Mais les gens de la terre y retournent fatalement, si la chance est avec eux. Tenue par un vieux couple, la ferme de Goarem-Treuz se trouve à quelques encablures de Quimper. Le verger, les légumes et les fleurs que Tréphine ira vendre aux halles, et surtout l'indépendance tant voulue par Gwaz-Ru, tout plaide pour qu'ils s'y installent. Son ultime chantier de maçon, dans une église, offrira encore une leçon au révolté qu'est toujours Gwaz-Ru. Après leur déménagement définitif, il vivra de plusieurs métiers complémentaires. Le voisinage, telle cette comtesse ruinée et sa fille, l'amuse sans le passionner. Le régionalisme naissant et la politique, le philosophe Vincent et lui s'y intéressent toujours. Pourtant, alors qu'arrive la guerre, il vaut mieux observer ça de loin. Toutefois, la neutralité n'a qu'un temps...

Hervé Jaouen : Gwaz-Ru (Presses de la Cité, 2013)

Toute une série de romans d'Hervé Jaouen sont consacrés à la vie des Bretons au cours du vingtième siècle. Chacune de ces histoires illustre le parcours d'une branche d'une large famille. Cette fois, c'est en deux tomes qu'il va nous raconter la vie de Nicolas Scouarnec et des siens. “Faire son chemin en dehors de la route, ce n'est pas pareil que dérailler” dit Gwaz-Ru pour expliquer sa détermination à choisir son sort. Durant l'Entre-deux-guerres, le marxisme est une expérience neuve, tentante pour les révoltés. À l'embrigadement, il préfère un “ni dieu, ni maître” plus anarchiste. Ce qui ne l'empêche pas de causer un esclandre à la cathédrale Saint-Corentin au début de la guerre, entonnant L'Internationale en langue bretonne. C'est bien à la création d'un clan traditionnel qu'on assiste ici, l'aîné de ses fils commençant à émerger avant la seconde partie à venir.

Le portrait de Gwaz-Ru montre qu'on peut être à la fois rebelle dans l'âme, sans négliger des valeurs familiales. Un principe qui fut probablement partagé par un certain nombre de Bretons, à l'époque. Avec prudence et recul, quand même. Car il existait un risque de dérives régionalistes, liées au communisme où, à l'inverse, au service du nazisme. Hervé Jaouen sait à merveille nous faire partager le quotidien de ses personnages, la vérité de leurs gestes et de leurs pensées, l'ambiance et le décor dans lesquels ils évoluent. Les lecteurs conscients de leurs racines, Bretons ou de toute autre région, y retrouveront des images qui ont forgé leur identité, leur caractère. Bien qu'il s'agisse d'une fiction, c'est autant un témoignage réaliste sur nos récents ancêtres.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Hervé_Jaouen
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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 05:16

 

Hervé Jaouen n’a jamais renié le genre qui le fit connaître, le polar. Dans l’œil du schizo (Presses de la Cité) se rapproche furieusement du roman noir, pour notre plus grand plaisir.

JAOUEN-2012-OeilDelphine et Jean-Luc Gouézec forment un couple ordinaire de notre époque. Ils se sont connus étant étudiants, à Brest. Les parents de Delphine sont de modestes employés municipaux. Habitant Vannes, ceux de Jean-Luc appartiennent à une bourgeoisie quelque peu hautaine. Delphine est bientôt devenue prof de Lettres, après leur mariage. Brillant diplômé d’une école de commerce, Jean-Luc se lance dans une première expérience professionnelle. C’est loin du succès escompté, car l’investisseur n’est pas fiable. Delphine ne s’inquiète pas vraiment quand Jean-Luc montre des signes dépressifs. L’arrivée de leur bébé, Maël, pourrait améliorer la situation. Mais Jean-Luc reste un père fantomatique, ruminant son échec. Un état quasi paranoïaque, où il parait se complaire.

Finalement, Jean-Luc rebondit sur le trampoline des relations de ses parents. Grâce à l’intervention paternelle, il obtient un emploi à Vannes. Cette fois, Jean-Luc est enthousiaste, la société Isolda 2000 lui permettra d’atteindre ses légitimes ambitions. Il est motivé, il sera le meilleur. La famille s’installe dans le Morbihan, s’agrandit avec la naissance de la petite Enora. Sans doute Delphine remarque-t-elle le caractère cyclothymique de son mari. Ce qui agit probablement dans son métier, car les résultats de Jean-Luc ne sont pas à la hauteur. Glissant vers un inévitable licenciement, il s’est acheté une carabine pour le très gros gibier, arme hyper-perfectionnée. Delphine s’inquiète sérieusement : Elle aurait payé cher pour avoir un double des clés de son cerveau. D’autant qu’elle n’ignore pas qu’il adresse des courriers délirants aux plus hautes autorités.

Le psy vannetais qu’elle contacte donne un juste diagnostic. Pourtant, il n’a rien à proposer d’autre qu’un internement pour Jean-Luc, ce que Delphine espère éviter. Le jour où elle envisage enfin la fuite avec ses enfants, c’est le grand dérapage dans l’esprit de Jean-Luc. Pour un schizophrène décidé, une UMD (Unité pour Malades Difficiles) en plein cœur de la Bretagne n’est pas une prison assez solide. Les victimes se multiplient sur la route sanglante de Jean-Luc, qui a basculé dans une guerre personnelle. Il se dirige vers les Monts d’Arrée, terre sauvage selon sa vision du monde, où vivent quelques adeptes d’un celtisme rural et militant. Plus rien ne semble pouvoir arrêter la folie hallucinatoire de Jean-Luc Gouézec…

 

Beaucoup des romans récents d’Hervé Jaouen sont empreints d’ambiances assez sombres. Lucide ou réaliste, c’est un écrivain qui décrit la vie dans sa rudesse, où les moments heureux sont plus rares que les épisodes dramatiques. Le parcours de ses personnages n’est jamais un long fleuve tranquille dans un paradis terrestre, fut-il irlandais et riche en saumons. Grand prix de Littérature policière 1990 (pour Hôpital souterrain), Hervé Jaouen renoue cette fois avec la pure noirceur. Si la schizophrénie est une maladie mentale complexe semblant sans véritable solution thérapeutique, on évite ici l’approche médicale proprement dite. Non qu’elle soit absente, mais c’est l’évolution du comportement psychotique qui importe. Le cas de Jean-Luc ne peut que dégénérer, vers un passage à l’acte criminel.

Toutefois, l’histoire ne se concentre pas seulement sur lui. En contrepoint, la normalité du quotidien existe à travers les portraits de Delphine désemparée face au problème, de leurs parents respectifs, de l’infirmière de l’UMD ou des habitants de cette campagne bretonne. Décalage entre leurs vies aussi cohérentes que possible, et cette paranoïa qui entraîne tant de violence. Péripéties nombreuses et intrigue maîtrisée, on retrouve dans ce suspense mouvementé tous les qualités d’Hervé Jaouen.

D'autres titres d'Hervé Jaouen : Le Fossé - Flora des Embruns - Aux armes z'écolos - Les soeurs Gwenan - Ceux de Menglazeg.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Hervé_Jaouen
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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 06:40

 

Dans l’œuvre riche d’Hervé Jaouen, on trouve des romans noirs néo-polars, des histoires de terroir et des sagas familiales, des fictions ou des chroniques inspirées par l’Irlande. Suspense psychologique, Le fossé est avant tout une invitation à regarder autour de soi. À mieux observer nos proches autant que, plus loin, tous ceux qui nous entourent anonymement. À ne pas rester superficiel dans notre contexte quotidien, à prendre conscience des autres.

JAOUEN-PC2Sans doute est-ce la seule véritable faute commise par ce père de famille ordinaire, Xavier. Vétérinaire dans une ville moyenne, marié, deux enfants. Une vie tranquille, bourgeoise peut-être, routinière assurément. Catherine, sa fille de treize ans, il se contente d’en voir une image sans aspérité, entre gamine et ado. Par facilité, parce qu’il n’existe pas de motif d’inquiétude, Xavier est aveugle à la réalité de Catherine. Il ne connaît pas sa copine Barbara, si vulgaire, mal élevée au réel sens de cette formule. Pas plus que qu’il n’a entendu parler de la sulfureuse Estelle ou de sa demi-sœur Sandra. Des filles pas beaucoup plus âgées que Catherine, issues d’un monde que Xavier a du mal à imaginer.

Car Xavier n’a jamais porté le regard sur cette partie de la ville au-delà du fossé, grande artère servant de frontière avec les quartiers HLM. C’est pourtant dans ces quartiers-là, cette tour et ces immeubles ghettos, que vivent les amies du week-end de sa fille Catherine. Un espace clos laissé à sa saleté, où des gangs comme celui de Laser jouent aux caïds menaçants. Un univers hostile, malgré des gens moins malsains, tel Louis Boncoeur, hélas dépassés par l’ambiance glauque. Le club L’Éléphant Rose, dans les faubourgs, Xavier ne l’avait jamais remarqué non plus. Ce n’est pas que le patron soit forcément malhonnête. Mais face à une clientèle dangereuse, il est plus prudent de ne rien savoir.

Toute cette faune, Catherine l’a probablement trouvée excitante dans un premier temps. Elle a suivi Estelle, a côtoyé cette voyoucratie, à ses risques et périls. Quand Catherine a disparu ce dimanche-là, Xavier a tardivement ouvert les yeux. Sur sa fille, sur sa vie, sur sa ville, sur la réalité. Il s’est improvisé enquêteur, passant pour un flic, afin de la sauver. Il a eu besoin d’un revolver, pour avancer vers la vérité, ainsi que vers le drame. Douze ans plus tard, il revient avec lucidité sur cet épisode qui a détruit tant de chose pour lui, autour de lui…

C’est sans manichéisme, ni stigmatisation qu’Hervé Jaouen dessine le gouffre qui sépare Xavier de la malpropreté de cette Zone HLM. Le fossé, c’est aussi celui qui s’est creusé lentement entre le héros et sa fille. S’il y a là un échec, ses conséquences s’annoncent d’une sérieuse gravité. Portraits humains nuancés et scènes d’action se complètent harmonieusement, comme toujours chez cet auteur dont on connaît bien la finesse. Un excellent livre d’Hervé Jaouen.

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 07:25

 

Hervé Jaouen est un écrivain reconnu. Il a été récompensé par de nombreux prix littéraires, qui témoignent de la qualité de son œuvre. Les amateurs de suspense se souviennent en particulier de son Grand prix de Littérature policière 1990, pour le magistral "Hôpital souterrain". Il est probable que "Flora des Embruns" ne soit pas son roman le plus connu. Pourtant, c’est assurément un des plus marquants. Grâce à son ambiance, bien sûr, dans la lignée des grands auteurs ayant décrit le monde côtier et maritime.

JAOUEN-PC1Le décor, qu’on imagine entre Pays Bigouden et Pointe du Raz, n’est pas celui des vacanciers. C’est le contexte quotidien des natifs, de ceux qui y vivent vraiment. Hommes et femmes, les héros sont rudes, secrets et volontaires, capables d’affrontement. Une force qui peut les conduire à une forme de folie, car les sentiments enfouis jouent également leur rôle. Des personnages fatalement complexes, on le comprend vite en les côtoyant, et c’est ce qui suscite une réelle empathie à leur égard.

L’autre atout majeur, c’est la construction du récit. Remarquable, le mot n’est pas exagéré. Passé et présent qui s’entremêlent, ce n’est pas ici qu’une technique narrative. L’auteur en joue avec une rare maestria. Peut-être parce qu’il ne cherche jamais à égarer le lecteur, mais à rassembler les faits d’hier et d’aujourd’hui. "Flora des Embruns" est absolument un roman à redécouvrir. 

 

Retour sur l’intrigue de "Flora des Embruns" :

Ce port de pêche breton reste marqué par une affaire remontant à près de vingt ans. Flora était serveuse au "Café des Embruns", le bistrot de la vieille Maria. Îlienne d'origine, la jeune femme ne manquait pas de caractère. Vinoc, son fiancé marin-pêcheur obtint le commandement d'un chalutier neuf. Il le devait à ses seules capacités, chacun l’admettait ici.

Riche armateur de 50 ans, Nonna avait la réputation de collectionner les aventures sexuelles. Il ne souciait guère des rumeurs, s’affichant en maître du secteur. Le Nabot, fils de son employée Maine, le suivait partout. Patron de Vinoc, Nonna était amoureux de la belle Flora. Elle ne lui céda qu'une fois. Au lendemain de leur mariage, Flora étant enceinte de lui, Vinoc partit en pêche. Son bateau dut s'abriter de la tempête dans un port écossais. C’est là qu'un marin jaloux affirma à Vinoc qu'il était cocu, se basant sur une rumeur malsaine colportée par Le Nabot. Désespéré, Vinoc prit la mer avec son équipage, malgré les conditions météo. Il provoqua le naufrage du chalutier, et disparut.

L’affaire entraîna le déclin de Nonna. Flora affronta les médisances. Elle racheta le "Café des Embruns", éleva sa fille Viviane et adopta un autre enfant, le petit Clet. Nonna resta proche d'elle. Par un signe du destin, Flora retrouva la carte d'identité de son mari. Depuis, elle va prier chaque jour Notre-Dame des péris en mer, pour que Vinoc ne revienne jamais vivant. Hans Rosen, un marin danois à l'allure fatiguée s'installe à l'hôtel, face au "Café des Embruns". Il observe Flora, à l’heure où sa fille Viviane rentre au pays pour les vacances scolaires. D’un caractère affirmé, elle revendique une indépendance qui risque d’alimenter un nouveau drame.

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18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 05:43

 

Après "Les filles de Roz-Kelenn", "Ceux de Ker-Askol", et "Les sœurs Gwenan", Hervé Jaouen poursuit l’histoire tourmentée d’une famille bretonne au 20e siècle avec "Ceux de Menglazeg". Ce roman est disponible dès le 1er septembre 2011...

Saint-Quelven, c’est juste une petite commune bretonne des Monts d’Arrée, aux abords du canal de Nantes à Brest. Une municipalité qui utilisa naguère un cheval de cirque pour le corbillard des enterrements. Une poignée de hameaux peu habités, nés jadis de l’exploitation des ardoisières. De nouveaux venus, un couple homo ou une prétendue artiste, installés là pour s’isoler du monde. Les inévitables vieilles commères trop curieuses, qui ne crèvent jamais. Au bistrot de Pont-Menglas, l’écœurante roublardise de Raymond et Simone. Ici, beaucoup de vieux dans leurs maisons usées. Tels Martial et Léontine qui, le soir en absorbant leur grog, se disent qu’ils auraient pu avoir une vie bien pire. En 1982, dans ces campagnes perdues, on ne vante pas encore les bonheurs de la ruralité.

JAOUEN-2011C’est là que vivote la famille Yvinou, dans un logement sans réel confort. Michel, handicapé bricoleur employé de CAT, a épousé une fille du Nord en 1963. Cette Aurore Coublanc, choisie via les petites annonces, aimait les chansons yéyé et ne dédaignait pas le sexe. Vite repérée comme une feignasse, l’Aurore boréale ! C’est son mari Mikelig qui s’occupe de tout. À peine s’est-elle intéressée à leur première fille, Sylviane. Direction la DDASS pour les deux mômes suivants. Ses grands-parents Martial et Léontine ont aidé Sylviane à surmonter une enfance chaotique. L’été de ses treize ans, alors que l’adolescente gagne quelques sous en ramassant les haricots, ses premiers émois l’attirent vers le beau Paulo. Par la suite, le bistrot de Raymond et Simone abrite leurs amours.

Le problème de Sylviane, ce 3 mars 1982 pluvieux en soirée, c’est de faire face au drame qui vient de se produire. La 2 CV de cette baleine d’Aurore a plongé dans le canal. La disparition de sa mère la chagrine moins que celle de Louis et Capucine, les derniers-nés de la famille Yvinou. Affronter les voisines du hameau avant de tout raconter aux gendarmes ? Leur dire pourquoi le livret de famille sur son assiette, la dispute qui a précédé avec la grosse Aurore en l’absence de son père, le dérapage de sa mobylette dans le canal, leur parler de Paulo et des haricots, expliquer la vie sinistre qu’elle a vécu depuis toujours ? C’est de sa faute, Sylviane le sait trop bien : aux gendarmes, je leur cracherai à la gueule ma vie de merde, ma misère, ma douleur, mon chagrin, mon désespoir.

Des secrets trop lourds pour une famille banale comme la leur, c’est certain. Compréhensif, le gendarme Loussouarn se pose fatalement des questions sur un accident qui pourrait cacher une sale affaire. Quand la voiture d’Aurore est retrouvée, il héberge Sylviane chez lui. L’épouse de Loussouarn, ex-gendarme elle aussi, sait susciter les confidences. Raconter son parcours maudit dans cette ambiance sans avenir ? Les échecs, Sylviane les assumerait presque, si Louis et Capucine n’en étaient les victimes. Et demain, quand des médias imbéciles vont relayer ce faits divers sans rien comprendre de leur vie, qu’y peut-elle ? Drame, parce que leurs mensonges, et tous leurs mauvais choix, ne pouvaient que finir dans le canal ? Non, même dans des endroits d’apparence paisibles, les destins insoupçonnés des habitants conduisent à des actes incontrôlés…

 

Une histoire criminelle, c’est bien ce que nous raconte Hervé Jaouen. Non pas une enquête policière, ou les investigations d’un détective amateur. Encore que, à sa manière, Loussouarn est aussi un expert : Il ne l’avouerait pas, mais il a envie de se signer. Il croit en Dieu, beaucoup moins en l’homme. Ce fils de paysan en a trop vu de dures, dans les campagnes, sous le fumier des omertas familiales, depuis qu’il est gendarme.

Au-delà d’un accident mortel provoqué, ce qu’évoque l’auteur dans ce quatrième opus de sa saga d’une famille bretonne, ce sont les conditions de vie de cette tribu isolée socialement. Il y a environ trente ans et plus, il est fort plausible que ce genre de faits ait pu se produire dans une telle bourgade, un hameau oublié. Nul n’était fautif, chacun ayant reçu une culture suffisante. Simplement, naître dans des conditions imparfaites entraîne des situations mal maîtrisables. Sans doute existe-t-il aujourd’hui encore des versions différentes, pourtant similaires. Humaines et dramatiques, sans vraie culpabilité, si difficiles à rectifier comme celle de Sylviane. Un suspense d'une grande finesse...

Lire aussi ma chronique sur "Les soeurs Gwenan", précédent titre de cette saga. Dans un genre un peu différent, "Aux armes Zécolos" d'Hervé Jaouen est aussi un roman savoureux.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Hervé_Jaouen
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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 06:10

 

Ce n’est pas un polar qui est à l’honneur dans cette chronique. Coup de cœur pour le nouveau roman d’Hervé Jaouen aux Presses de la Cité : Les sœurs Gwenan. Il est disponible dès le 7 octobre 2010.

Né en 1890, Jos Gwenan est adopté par un brave couple du Cap Sizun. Très tôt, Jos est fasciné par la mer. Il a pensé devenir pêcheur, mais admet vite qu’une carrière dans la Royale est plus raisonnable. Après l’École des Mousses, le jeune homme s’affirme comme un solide marin. En 1913, Jos épouse Guillemette. Leur première fille, Joséphine, naît l’année suivante. Embarqué sur le Gaulois durant la Première Guerre mondiale, Jos va vivre un épisode mémorable de l’Histoire : les Dardanelles. Plus tard, il racontera maintes fois les péripéties de ce combat. Le couple a deux autres filles, Germaine et Yvonne, sœurs fusionnelles, puis une dernière Marie-Morgane. Belle, fière et intelligente, celle-ci se démarquera toute sa vie du clan familial. Jos Gwenan a aussi un frère, aujourd’hui installé dans la région d’Ancenis. Il déteste ce vaniteux Donatien, au passé trouble, méprisant envers tous car il a pu gravir l’échelle sociale. Ayant épousé une châtelaine, Adélaïde, Donatien sait profiter des propriétés et de la fortune de sa femme. Ils auront tardivement un fils, très éloigné du caractère expansif de son père.

JAOUEN-2010-pcLes choix amoureux des filles de Jos sont clairs : Il n’y avait de mari possible qu’un marin comme [leur père]. Chacune des quatre sœurs Gwenan se donnerait pour la vie à l’un de ces dompteurs d’océans, promis, juré sur les obus du vaisselier, croix de bois croix de fer, et que celle qui s’en dédie aille en enfer. Joséphine était la première à avoir fait un bout de chemin vers la réalisation du serment. Elle devient couturière dans une maison de mode à Quimper, où elle est fort appréciée de sa patronne. À 20 ans, Joséphine tombe sous le charme d’Armand, beau marin avec lequel elle va se fiancer. Désormais retraité, Jos approuve leur union. Peut-être sous l’influence de l’acariâtre future belle-mère, s’ensuit une rupture inexpliquée. L’atelier de couture quimpérois devant fermer, Joséphine est incitée par sa patronne à monter à Paris. Elle s’entend parfaitement avec les Libermann, vieux couple de Juifs du Sentier, fatalistes mais prudents. Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, ils vont tous trois s’installer à Hyères. Ils ne sont pas loin de Toulon, où Joséphine approchera quelques marins.

Après-guerre, Joséphine retourne vivre auprès de ses parents, munie de belles économies mais sans mari. Ses sœurs Germaine et Yvonne épousent deux bons copains, évidemment des marins, avec la bénédiction de Jos. Marie-Morgane interrompt ses études, pour être réceptionniste dans un hôtel de luxe de Morgat. Elle se trouve un fiancé de bonne famille, issu de l’École Navale, futur officier prénommé Yves-Marie. Jos avait craint qu’il soit arrogant, mais ce n’est pas le cas. C’est plutôt du côté de Marie-Morgane qu’ils risquent des surprises. Même si son frère Donatien l’agace, Jos et les siens sont toujours en relation avec ceux d’Ancenis. Passent les années, entre décès et arrivées d’enfants. Joséphine pense encore à Lili, ce sous-marinier avec lequel elle eut une sincère relation amoureuse autrefois, à Toulon…

Avec sa fluidité habituelle, Hervé Jaouen décrit le plus juste portrait de famille qu’il soit donné de lire. Il restitue à la perfection les ambiances (qui évoluent au cours du 20e siècle) et surtout l’état d’esprit d’une catégorie de la population. La famille Gwenan est à l’exemple de toutes celles qui, vivant près de la mer, ont produit des générations de marins d’état. Le meilleur atout du récit consiste en un chassé-croisé naturel entre les personnages. En effet, le sort de ces gens est lié. Même celui de Marie-Morgane, qui s’écarte du clan, ou de l’oncle Donatien, qui tarabuste les Gwenan en perturbant leur tranquillité. Prestigieux héros qui fait souche, Jos n’est pas un de ces rugueux patriarches régnant en maître, mais un homme tolérant et humaniste. Narrant volontiers Les Dardanelles, Jos fut aussi témoin d’un moment singulier de la Révolution russe. (Notons aussi une allusion au poète quimpérois Max Jacob) Malgré les aléas de la vie, Jos et ses proches cultivent une forme de bonheur simple et sincère, évitant si possible de trop se compliquer l’existence. Un histoire crédible, d’une rare vérité.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Coups de Cœur Hervé_Jaouen
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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 06:11

 

Le nouveau roman d’Hervé Jaouen s’intitule Aux armes zécolos (Diabase Éditions, 2010). Il ne s’agit évidemment pas d’un polar. C’est une comédie qu’il nous propose là. On y retrouve toute la souplesse narrative qu’on apprécie dans les romans de cet auteur, ainsi qu’une tonalité enjouée fort sympathique.

Une adolescente prénommée Bleunwenn (Fleur Blanche) a forcément des racines bretonnes. Fille d’expatriés vivant à Paris, elle baigne depuis longtemps dans une ivresse celtique familiale. Pourtant, quand Bleunwenn décide cet été-là un retour définitif auprès de ses aïeux, elle se heurte d’abord à l’opposition de ses parents paradoxaux. Quitter le confort parisien pour les sauvages Monts d’Arrée, est-ce bien raisonnable ? Ils cèdent à cette lubie qu’ils supposent passagère.

JAOUEN-2010À Ploumagoat, elle habite chez ses grands-parents, retraités encore jeunes, Lulu et Cricri. Elle comprend vite que, sur les bords de l’Aulne, les pêcheurs sont victimes de dépression piscicole. Son grand-père Lulu cultive des idées noires, songeant au suicide, préparant son break Volvo à servir de corbillard. La dure vie campagnarde n’explique nullement cet état de crise. Si des gens venus d’ailleurs s’installent ici, c’est que la région est agréable. Alors, les raisons du marasme ? Il n’y a plus aucun saumon à pêcher dans l’Aulne. Ce n’est pas tant à cause de la pollution. Non, le fautif n’est autre que Napoléon, qui décida jadis la construction du canal de Nantes à Brest. Historiquement, ça peut se justifier. Mais c’est parce que l’Aulne a été largement canalisée qu’on n’y voit plus de saumons.

Lulu connaît la solution du problème. Il suffirait de débarrer quelques écluses, de libérer un passage aquatique pour que ses poissons préférés remontent l’Aulne. Pour Bleunwenn, c’est tout simple : Eh ben yaka débarrer ! Takacroire que yaka ! J’ai failli y laisser ma peau, moi, dans cette bataille… Quand Lulu tenta l’idée, il fut confronté à moult écueils administratifs, et autres menaces diverses. Pêcheur et inventeur high-tech, son ami l’Ingénieur avait bien prédit à Lulu qu’il n’y aurait plus de saumon. Certes, il prépare secrètement une sorte de poisson de substitution, afin que son ami continue à fréquenter les rives de l’Aulne. De leur côté, Bleunwenn et son petit ami Gwendal ont décidé d’agir concrètement. Le jeune homme n’est pas pour rien le fils d’un ancien du F.L.B.

Pas vraiment une opération commando à haut risque pour le duo d’amoureux, ces sabotages du F.L.C. Et l’embellie qui suit n’est que de très courte durée. Néanmoins, quand se présente un unique saumon, Lulu ne peut qu’essayer de le capturer. Bleunwenn, Cricri, Gwendal, et l’Ingénieur sont aussi de la partie…

Ce n’est pas seulement une histoire de salmonidés que nous raconte cet écrivain lui-même pêcheur de saumon. Sous forme de fable, Hervé Jaouen dresse un petit état des lieux de la Bretagne actuelle. C’est vrai, il n’est pas si facile pour des déracinés d’imaginer un retour aux sources. En effet, l’intérieur de la région n’est pas un vert désert inhabitable. Bien sûr, la réalité économique bloque l’amélioration des eaux bretonnes (Entre la survie du poisson sauvage et douze millions de cochons, le choix est vite fait). Pourtant, il n’est pas interdit d’espérer un avenir plus sain, un équilibre naturel à tous points de vue moins polluant. Retenons les aspects souriants avec, par exemple, le cas de la grand-mère Cricri. À force de pratiquer la danse bretonne, elle est aujourd’hui une mutilée de l’An-dro. Un très bon moment de lecture, et une invitation à la réflexion !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Hervé_Jaouen
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