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20 février 2017 1 20 /02 /février /2017 05:55

Âgé de trente-sept ans, Andreï Mladin est journaliste dans la Roumanie démocratique des années 1980, sous le règne éclairé de Nicolae Ceaușescu. C’est un honneur pour Mladin de passer quelques jours dans la petite ville de Marna, où il réalise une série de reportages à la gloire de la florissante agriculture roumaine. En réalité, Mladin ne s’y amuse guère, en ce mois d’octobre pluvieux, plus humide que jamais. Certes, il fait la connaissance de la sculpturale Mirela, véritable déesse blonde. Toutefois, le journaliste n’est pas un de ces séducteurs claquant des doigts pour conquérir des femmes superbes. Il croise également deux figures locales, le vieil alcoolique Timofte et le jeune fada Miron.

L’homme prétendant avoir des révélations à lui confier, Mladin est le premier à découvrir le meurtre de Timofte. Ce qui ne peut qu’entraîner de la suspicion chez les policiers zélés de Marna, mais son métier le protège un peu. Surtout, les enquêteurs ont un coupable tout désigné : Miron. Son couteau est resté sur la scène du crime, et un voisin affirme l’avoir vu entrer chez Timofte. Même si Mladin est sceptique, l’évidence s’impose. Quand la mère de Miron fait appel à lui, le reporter est vite convaincu de l’innocence du simple d’esprit, bien incapable de "signer" son crime. Enquêter pour disculper Miron, pourquoi pas ? Mais Mladin ne dispose d’aucune preuve, et la police n’a pas de raison de l’aider.

En compagnie de Mirela, le journaliste découvre le principal lieu de plaisir de Marna, la Maison des Loisirs. On peut y gagner jusqu’à quatre cent lei aux machines à sous, y boire de l’alcool en catimini. Par contre, l’accès à la bibliothèque est contrôlé par un vigile aux airs de rhinocéros, afin de ne pas troubler la tranquillité des lecteurs. Ce qui provoque un incident pugilistique entre Mladin et le gardien costaud. Le directeur, Marin Bodea, se montre très arrangeant envers le reporter. Après avoir interrogé les rémouleurs de Marna, au sujet du couteau de Miron, Mladin entre en contact avec le colonel de police Dumitru Valerian. Ce dernier a besoin du journaliste pour de discrètes investigations.

Le major Pompiliu enquêtait sur des trafics massifs à la Grande Fabrique, l’usine locale. Il semble s’être suicidé, mais il a plus sûrement été assassiné. Mladin s’en convainc bientôt, la lettre d’adieu du policier apparaissant carrément fausse. Une visite clandestine nocturne à la Maison des Loisirs va permettre à Mladin de découvrir quelques éléments. Au risque d’attraper un mauvais rhume tenace. Que le reporter fouine bien trop en ville, cela déplaît fort au maire de Marna. Par contre, le directeur de la Grande Fabrique fait preuve d’une parfaite courtoisie, invitant même Mladin et Mirela à une réception dans sa belle demeure. L’assassin commet un troisième crime, toujours pour protéger son lucratif secret…

George Arion : La vodka du diable (Genèse Éd., 2017)

La différence de carrure entre lui et moi est nettement en sa faveur. Je décide donc de me pencher en avant, comme pour refaire mon lacet. Pris dans son élan, ce Goliath ne peut arrêter son geste et frappe dans le vide. Furieux d’avoir manqué son coup, il fonce vers moi, tel un bulldozer. Je m’écarte légèrement et tends la jambe, en faisant mine de vérifier le nœud de mon lacet. Quoi de plus efficace pour aider cet animal à entrer au plus vite en contact avec le sol ? Le colosse s’écrase sur le ventre et glisse dans un mouvement rectiligne à vitesse constante jusqu’à ce que son crâne percute une colonne. La collision est telle que l’ensemble du bâtiment en vacille…

Jusqu’en décembre 1989, le peuple roumain ne pouvait pas se plaindre de son quotidien. À la mort du dictateur Ceaușescu, la population a pu enfin se plaindre d’un régime qui ne fut nullement paradisiaque. Entre-temps, George Arion publia des romans policiers dans lesquels, loin de la propagande officielle, étaient décrits certaines réalités de l’époque. Même dans un pays supposé communiste, prospéraient des profiteurs et des combinards à l’abri du besoin, tandis que la plupart des habitants vivaient modestement. Quant à se fier à la police, institution politico-militaire, on la redoutait trop pour s’adresser à elle. On le devine ici, à travers le colonel de police qui évoque un épisode du passé pour qu’Andreï Mladin lui fasse confiance. Le contexte qui apparaît en filigrane renseigne le lecteur sur la Roumanie d’alors.

Avant tout “La vodka du diable” est une excellente comédie policière. C’est avec beaucoup d’humour que nous sont racontées les tribulations du reporter Mladin. Ce personnage n’a rien d’un super-héros, il subit davantage qu’il ne maîtrise les situations. “Quand on n’est pas le plus fort, il faut être le plus malin” dit un vieil adage, dont l’équivalent devait exister chez les Roumains. Le salut est parfois dans la fuite ou, au moins dans l’esquive, Mladin l’a bien compris. Derrière ses mésaventures souriantes, c’est une intrigue criminelle classique et solide qu’a concocté George Arion, ne nous y trompons pas. Un vrai roman policier, qui nous offre une belle dose de plaisir.

George Arion en 2014, à Penmarc'h (au festival Le Goéland Masqué).

George Arion en 2014, à Penmarc'h (au festival Le Goéland Masqué).

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 05:55

Voilà bien longtemps qu’elle a décidé d’occulter son prénom qu’elle déteste, ne conservant que son patronyme : Blum. À Innsbruck, en Autriche, elle fut élevée "à la dure" par ses parents adoptifs. Ils possédaient une entreprise de pompes funèbres. Très jeune, Blum fut contrainte de les aider. À l’âge de vingt-quatre ans, elle décida d’en finir avec ce couple tyrannique, et les élimina impunément. C’est ainsi qu’elle rencontra Mark, qui est son mari depuis huit ans. Ils ont deux fillettes en bas âge, et Karl – son beau-père – vit avec eux. Mark est un bon flic, dans la lignée de son père, policier retraité. C’est lui qui fait engager Reza, un réfugié bosniaque, pour assister Blum aux pompes funèbres. Entre-temps, elle a modernisé l’entreprise de ses parents, et ne manque pas d’ouvrage.

Blum a trente-deux ans quand, alors qu’il quitte leur maison, Mark est victime d’un accident mortel à moto. Le chauffard s’est enfui. Blum et ses proches sont sous le choc. Elle peut compter sur le soutien moral de Massimo Dollinger, collègue de Mark et ami du couple. De son côté, son épouse Ute étant stérile et alcoolique, il trouve ainsi l’occasion de changer d’atmosphère. Pilotant la puissante moto réparée de Mark, Blum songe un temps au suicide. À quoi bon survivre après cet amour fusionnel avec son mari décédé ? Dans les archives de Mark, elle découvre le témoignage d’une nommé Dunja, une Moldave sans-papiers. Elle fut employée clandestinement dans un hôtel du Tyrol. Puis elle fut enfermée dans une cave avec deux autres personnes, durant cinq longues années.

Quand Blum retrouve Dunja, elle finit par lui confirmer avoir été victime de violences et de viols, par un groupe de cinq hommes. Le Photographe, le Prêtre, le Chasseur, le Cuisinier, le Clown, c’est ainsi qu’elle les appelait, en fonction des masques qu’ils portaient. Les deux autres personnes avec Dunja sont mortes aujourd’hui. Blum se rend dans le Tyrol, où l’hôtel qui employait la jeune Moldave a été vendu depuis. L’ex-propriétaire est devenu responsable politique. Amer, l’ancien concierge floué n’oublie pas que le fils de son patron se prenait pour un grand photographe. Blum y voit une piste à suivre. Quand elle en parle au policier Massimo, il pense que Dunja n’est qu’une malade mentale ayant tout inventé. Blum se sent parfaitement capable d’agir seule pour punir le Photographe.

Elle approche l’ex-propriétaire de l’hôtel, mais son heure à lui n’est pas encore venue. Il n’est pas très difficile pour Blum de repérer le Prêtre pervers. Séquestrer et éliminer ses cibles n’est pas compliqué quand on opère dans le domaine funéraire. Encore faut-il que les proches de Blum ignorent tout. Peut-être sera-t-il nécessaire d’impliquer Reza, quand même. Lorsque ses adversaires s’attaquent à Dunja, que Blum a recueilli, il est temps pour elle de passer à la vitesse supérieure, de piéger les derniers monstrueux complices…

Bernhard Aichner : Vengeances (Éd.Pocket, 2017) — Coup de Cœur —

Trois heures plus tôt, Blum avait ouvert la porte de la chambre froide. Il était allongé entre deux cercueils sur la table d’aluminium. Avant de le déposer là, elle l’avait attaché, ficelé comme un paquet, craignant qu’il ne se réveille avant son retour, et caché pour le cas où Karl ou une des filles serait, malgré tout, entré par inadvertance dans la salle de préparation. Blum était seule avec lui.
Le monstre qu’elle avait attrapé était étendu là. Elle l’avait terrassé et tiré hors de la voiture comme un paisible morceau de viande ne présentant plus aucun danger. Elle l’avait emmené en catimini dans la salle de préparation, transféré sans difficulté sur la table d’aluminium, avant de le faire rouler jusqu’à la chambre froide. Un jeu d’enfant ; tout s’était déroulé comme elle l’avait imaginé…

Même quand on lit intensivement, il arrive que l’on rate des petits chefs d’œuvres à leur publication initiale. Heureusement, une réédition en format poche permet de se rattraper. Bel exemple avec ce “Vengeances” de l’auteur autrichien Bernhard Aichner. “La maison de l’assassin”, son nouveau roman vient d’ailleurs de sortir chez l’Archipel. On y retrouve son héroïne singulière, Blum. Nous faisons sa connaissance dans ce premier opus. Blum n’est pas un personnage cynique, qui tuerait pour s’amuser, animée d’un vice meurtrier. Elle éprouve des sentiments profonds, allant jusqu’à la hantise et aux cauchemars. Blum est compatissante, "ouverte aux autres", employant un Bosniaque, accueillant une Moldave. Forte mais avec ses failles, Blum est de nature humaniste.

Mais la mort hautement suspecte de son mari adoré a changé la donne. Elle légitime une sanction envers chacun des coupables, des actes de vengeance aussi cruels qu’ils l’ont été eux-mêmes. Élevée dans une rigueur excessive, Blum sait garder son sang-froid quand il faut sévir. Cette histoire ne prétend pas justifier la Loi du Talion. D’autant que Blum agit sur des indices et non sur des preuves concrètes. À l’instar des intrigues de William Irish (Cornell Woolrich), c’est la démarche punitive qui guide le récit. Au final, on verra si Blum était dans son droit, ou non. Ajoutons que la narration de Bernard Aichner est à la fois fluide et subtilement écrite. Un suspense de haut niveau, à lire absolument.

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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 05:55

Jane Rizzoli est policière à la brigade des homicides de Boston (Massachusetts). Son amie médecin légiste Maura Isles collabore de près à ses enquêtes criminelles. Cette fois, c’est un homme de soixante-quatre ans, Leon Gott, qui a été retrouvé mort chez lui. Depuis quatre jours, il était pendu par les pieds après avoir été proprement éviscéré. La scène fait penser à un gibier qu’on aurait mis à faisander. Leon Gott était un taxidermiste réputé, et un chasseur d’animaux sauvages. Toute une galerie de bêtes naturalisées témoigne de cette double passion. À côté, son atelier était parfaitement équipé pour empailler même des animaux de grande taille. Selon une voisine, Leon Gott se montrait désagréable. On le savait veuf, et son fils Elliot (qu’il ne voyait guère) avait disparu six ans plus tôt.

Si la police a découvert quantité de viscères, c’est qu’il ne s’agissait pas seulement de celles de la victime, mais aussi d’un ou plusieurs animaux. En effet, un léopard des neiges – une espèce très rare – est décédé voilà quelques jours dans un zoo des environs. Leon Gott fut choisi pour le naturaliser par un mécène, Jerry O’Brien. Les responsables du zoo perdent une énorme somme si l’on ne retrouve pas ce léopard à la peau précieuse. Jerry O’Brien est un riche chasseur de gros gibier, un type infect se croyant tout permis qui possède lui aussi une collection de fauves empaillés. La police obtient peu d’éléments sur la disparition d’Elliot Gott lors d’un safari en Afrique. On déterre bientôt le cadavre d’une jeune femme à l’état de squelette, qui a certainement un lien avec le cas Leon Gott.

Jodi Underwood a été assassinée la même nuit que Gott. Ce fut une amie de son fils Elliot. Elle avait les dernières photos de celui-ci en Afrique du Sud dans son ordinateur, appareil qui a été dérobé suite au meurtre de Jodi. Elliot participait à un safari au Botswana, avec le guide Johnny Posthumus, son assistant noir Clarence, et six autres clients. Parmi eux, il y avait le romancier anglais Richard Renwick et sa compagne Millie Jacobson, libraire à Londres. Quand Clarence fut tué par des hyènes et déchiqueté, le voyage dans la brousse devait être interrompu. Mais le groupe fut bloqué par une panne de leur véhicule. Millie se sentait attirée par Posthumus, ce qui irritait Richard, jouant volontiers au mâle dominant. Dès qu’il y eut une deuxième victime, la paranoïa gagna les touristes.

À Boston, on cherche dans les fichiers de la police des affaires similaires au meurtre de Leon Gott. C’est ainsi que Jane part dans le Maine, sur la piste de Nick Thibodeau, suspect dans une série de crimes, qui échappe depuis longtemps aux poursuites. Son frère affirme que le disparu, bien que turbulent dans sa vie, était innocent. Jane Rizzoli va devoir voyager bien plus loin que la côte Est des États-Unis pour dénicher le témoin-clé de cette affaire, qui n’a nulle envie de quitter sa famille à Touwns River. La policière n’est pourtant pas à l’abri d’une erreur, avant d’identifier le coupable…

Tess Gerritsen : Écorchures (Presses de la Cité, 2017)

Pendant un moment, on n’entendit plus à l’intérieur du garage que le bourdonnement des mouches, tandis que Jane songeait à toutes les légendes urbaines qui impliquaient des vols d’organes. Puis elle se concentra sur la poubelle fermée au fond du garage, cernée par un essaim de mouches. Alors qu’elle s’en approchait, l’odeur de putréfaction s’accentua encore. En grimaçant, elle souleva le bord du couvercle. Un rapide coup d’œil fut tout ce qu’elle put supporter avant que la puanteur ne la fasse reculer avec un haut-le-cœur […]
Un crissement de surchaussures en papier accompagna Maura jusqu’à la poubelle. Jane et Frost s’écartèrent quand elle souleva le couvercle, mais même à distance, l’odeur répugnante d’organes en décomposition leur retourna l’estomac. Le fumet sembla exciter le chat tigré, qu se frotta contre la jambe de Maura avec encore plus de ferveur, miaulant pour attirer son attention.

Auteure d’une trentaine de romans, “Écorchures” étant la onzième enquête du duo Jane Rizzoli-Maura Isles, Tess Gerritsen fait partie du cercle des "valeurs sûres du suspense". Il ne s’agit pas simplement, pour des romancières chevronnées comme elle, de savoir doser les effets et de structurer efficacement l’histoire. La policière et la légiste ont, chacune, un vécu personnel qui humanise leurs personnages. Si elles ont un point commun, c’est le pragmatisme. Ce qui n’exclut pas l’intuition féminine, d’ailleurs. Un indice qui paraîtra faible à l’une, retiendra l’attention de l’autre. L’initiative d’un collègue policier semble sans grand intérêt à certains, mais Jane et Maura y voient une piste. Complémentarité avec des tiraillements, mais qui sert toujours utilement l’enquête.

Le scénario nous présente deux récits parallèles. Tandis qu’à Boston, on essaie de démêler des meurtres énigmatiques, Millie raconte par ailleurs son safari au Botswana six ans plus tôt. La jeune femme n’est pas enchantée par ce voyage, fut-ce dans ce pays magnifique, mais elle regrette d’avoir suivi son compagnon. Dans la situation de crise qui se produit, elle choisit de faire confiance à leur guide, contrairement aux survivants du groupe. Si tout va de mal en pis, qu’est-il advenu d’elle, de son compagnon risque-tout, et d’autres membres du groupe ?… Malgré cet axe double, c’est avec fluidité que Tess Gerritsen nous raconte les faits, avec quelques habiles fausses pistes et de multiples questions. Un roman qui captive, dans la meilleure des traditions.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 05:55

Piqûre de rappel pour un des excellents romans d’Elena Piacentini, désormais disponible en format poche chez Pocket. Après “Le cimetière des chimères”, elle n'avait pas le droit de décevoir son public. Elle est consciente de cette exigence. Une manière de ne pas se répéter consiste à changer d'ambiances. On va donc s'éloigner de la métropole lilloise, non pas en direction de la Corse natale de Leoni, mais vers les Vosges. Dans ces paysages de vallées et de forêts, le climat serait apaisant si l'on n'y commettait aussi quelques crimes. Bien qu'elle nous décrive la réelle beauté des lieux, l'auteure ne s’appesantit pas sur de redondants clichés. Par exemple, on dessine une fois pour toutes le village ou le bâtiment du Centre de soins Anna-Demange. À noter au passage que ce nom de famille, Demange, et ses déclinaisons sont très courant dans ce département lorrain.

L'incontournable Mémé Angèle est heureusement présente, avec ses délicieux aphorismes en langue corse et sa tendresse naturelle. Soulignons le rôle actif de la médecin légiste Éliane au côté de son compagnon Leoni. Outre l'équipe de policiers, et le cas singulier d'Aglaé Cimonard, on rencontre ici des personnages possédant de vrais caractères. Tels le loueur de gîte et éleveur de canards Frédéric, et la directrice trop soumise Évelyne, ou encore le couple de gendarmes associés à l'affaire. L'écriture nuancée nous permet de capter la nature intime de ces protagonistes.

En toile de fond, c'est du bizness des médicaments (et ses faramineux profits) dont il est question. À la suite du roman, Elena Piacentini explique sa réflexion à ce sujet. Pour élargir le marché, on “crée” de nouvelles maladies ou des problèmes psychologiques pas si avérés. Si la population mondiale est visée commercialement, les enfants sont une cible prioritaire. Il semble que les méfaits annexes de certains traitements n'entament pas la bonne conscience des industriels de la pharmacie, ni de quelques médecins complices. L'affaire du Mediator en a témoigné. On pourrait qualifier ces milieux de mafias, pour leurs pratiques souvent occultes, ou du moins opaques. Avec “Des forêts et des âmes”, un suspense d'enquête aussi réussi que les précédents, Elena Piacentini confirme ses qualités de romancière.

Elena Piacentini : Des forêts et des âmes (Éd.Pocket, 2017)

Experte en informatique, la frêle Aglaé Cimonard appartient à l'équipe du commandant Pierre-Arsène Leoni, à la Brigade criminelle de Lille. Sans doute est-elle la plus discrète du groupe, qui ignore tout de sa vie. On la surnomme Fée. Victime d'un accident avec une voiture pendant son jogging, l'agente Cimonard a été hospitalisée. Elle est dans le coma. Doutant d'un simple choc accidentel, Leoni prend l'affaire au sérieux. Dans l'appartement de la victime, ordinateurs et matériel technique ont d'ailleurs disparu. Elle est mise sous protection policière à l'hôpital. Il s'avère que la jeune femme a changé d'identité. Fille métissée d'une Chinoise, elle s'appelait Feng Leveneur. Sa vie a basculé à cause d'un drame familial. Une bonne raison de tourner la page, en changeant de nom.

Pendant une récente semaine de congés, Aglaé-Feng a pris contact avec Sophie Delaunay à Wissemberg, bourgade de trois cent habitants dans les Hautes-Vosges. Une piste que Leoni va explorer avec sa compagne, la médecin légiste Éliane Ducatel. Ils louent un gîte dans la région, tandis que Mémé Angèle – la grand-mère de Leoni, qui s'occupe de sa fille Lisandra – va tenter d'aider la victime. Tous les jours, la vieille Corse se rend à l'hôpital pour veiller sur Aglaé-Feng, espérant susciter une réaction de sa part. À Wissemberg, si le couple est bien accueilli par le loueur Fredo, la population pratique une certaine omerta au sujet de Sophie Delaunay. Ou plutôt, concernant l'établissement de soins pour adolescents dépressifs, où est elle employée comme beaucoup de gens d'ici.

Peu d'infos non plus sur la disparition de Mathieu Perrin, Juliette Becquart et Lucas Simler, trois ados traités au Centre Anna-Demange. Trois semaines plus tôt, le trio s'est enfui en volant la voiture de la directrice et de l'argent. Ils étaient devenus très complices depuis leur arrivée au Centre. Alors qu'ils sont reçus par Évelyne Thouvenot, directrice de cet établissement depuis l'origine, Leoni et Éliane apprennent la mort de Sophie Delaunay. Sa chute dans le massif montagneux environnant n'est sûrement pas due au hasard. Leoni et les gendarmes intervenus sur place sympathisent, n'ayant pas de raisons d'être rivaux. À l'hôpital de Lille, Mémé Angèle repère ce qui semble être une fausse infirmière. Il faut renforcer la surveillance autour d'Aglaé-Feng, dont l'état s'améliore vaguement.

Le fondateur du Centre, c'est le médecin Élias Marchal. L'établissement porte le nom de sa défunte épouse Anna. Si Évelyne Thouvenot lui est fidèle, il n'a jamais voulu en faire son amante. Élias Marchal fut l'inventeur d'un médicament sédatif aux effets secondaires dévastateurs, bien que le Zolopram n'a jamais été interdit. À cause d'une récente visite contrariante, menaçante pour sa réputation, Élias Marchal s'est isolé dans son chalet de Wissemberg. Il laisse au nommé Ferreira le soin de régler certains problèmes. D'autres morts violentes, passées ou à venir, risquent d'endeuiller ces décors forestiers…

Léoni et Éliane quittèrent la route principale pour emprunter le premier embranchement à leur gauche, à trois cent mètres du cœur de Wissemberg. Leur destination était signalée par un pan de mur en forme d’arc de cercle au centre duquel une plaque métallique gravée en lettres d’or annonçait "Centre Anna-Demange". La construction, de belle facture, était en partie dissimulée par les branches les plus basses d’un hêtre pourpre dont la taille colossale avoisinait les records de l’espèce. Passé l’entrée du domaine privatif, que Léoni jugea solennelle, ils débouchèrent sur un chemin dont la largeur et la qualité du revêtement surpassaient celles de la départementale.
— Une chose est sûre, ils ne manquent pas de moyens, commenta Éliane en faisant écho aux pensées de son compagnon.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 05:55

Jess Carano et Shayma Benzema sont des amies, pratiquantes d’arts martiaux au Fighting Club de Colombes. Ce qu’elles préfèrent, c’est le Mixed Martial Arts (MMA), un sport de combat où tous les coups sont permis. Officiellement, c’est interdit en France, sauf que les initiés – hommes ou femmes – se rencontrent pour de discrètes compétitions. En ce mois de juin, un duo de Japonais est venu sélectionner en France quelques sportives en vue d’un tournoi de MMA au pays du soleil levant, début juillet. Le nommé Kimura choisit Jess et Shayma, qui feront partie des huit championnes invitées par la société organisatrice. Les deux amies débarquent bientôt au Japon, pays dont Jess est une grande admiratrice.

L’élégant Kimura se montre d’emblée très strict sur le règlement. Il n’est plus question de dialoguer entre les compétitrices. Les jeunes femmes sont numérotées en fonction des combats prévus et passent une sorte de visite médicale. Jess réalise vite qu’on les traitent comme des cobayes, ce que son esprit rebelle accepte mal. Pour l’heure, il lui est difficile d’échanger son sentiment avec Shayma. La part touristique du voyage est brève, avant le premier combat, que l’une et l’autre dominent sans problème. Néanmoins, pour Jess, il n’est pas inutile de s’entraîner avec Kimura en vue du second affrontement. Camille Saint-Pierre a de la technique et de la puissance, elle n’est pas une adversaire facile à battre.

Kimura n’avait pas sélectionné par hasard Shayma et Jess. Elles sont effectivement les meilleures, même si seule l’une d’elles gagne en finale. Elles vont croiser le jeune Arthur Legendre, aspirant journaliste expatrié, qui va jouer un rôle certain dans la suite de leurs aventures. Quand Shayma disparaît après qu’elles se soient disputées, Jess s’inquiète à juste titre. Bien sûr, Kimura cherche avec elle où est passée son amie, mais la sportive a des raisons de penser qu’il ne fait pas le maximum pour retrouver Shayma. Kimura doit rendre des comptes au grand patron de cette opération, qui se montre très mécontent de la tournure prise par l’affaire. Rien ne doit faire obstacle à l’objectif qu’ils se sont fixés.

L’intrépide Jess peut compter sur Arthur, quand elle décide de retourner dans les locaux où s’est déroulée la compétition de MMA. Aussi déterminée et combative que soit Jess, le duo n’est certainement pas assez fort pour vaincre ceux qui ont déployé tant de moyens dans un but précis. Arthur risque d’être le premier a en faire les frais. Malgré tout, même si elle est encore traquée, Jess obtient un soutien inattendu. Si Shayma et elle parviennent à se dépêtrer des traquenards et rentrent en France, tout cela est-il véritablement terminé ?…

Marie-Alix Thomelin : Fight Girls (l’Atelier Mosésu, 2017) - Inédit -

Trop tard, son adversaire fond sur elle et la plaque au sol. Les rares passants, surpris et choqués, s’écartent et appellent à l’aide, impuissants. Jess tente de prendre l’avantage avec une clé au bras mais l’homme, fort et souple, s’y connaît et ne se laisse pas faire. Même si la fatigue de ces derniers jours l’a terriblement affaiblie, l’envie de vivre prend le dessus, lui permettant de se défaire de son emprise. Elle se relève d’un bond et se met à courir. Il est encore à quelques mètres d’elle.
Une station de métro. Elle s’y engouffre. Ses pas rapides résonnent dans l’atmosphère ouatée des transports en commun. La foule s’intensifie, et avec elle l’indifférence, ils ont le regard ensommeillé ou rivé sur leurs petits écrans. Si Jess a du mal à se frayer un passage, son poursuivant semble avoir encore plus de difficultés à la rejoindre…

Le format poche, ce sont aussi des inédits, dans la veine des collections ayant de longue date popularisé le polar (telles la Série Noire ou le Fleuve Noir). On aurait grand tort de sous-estimer les romans paraissant initialement en "poche", parfois regardés avec dédain. Ce “Fight Girls” en apporte une preuve éclatante, car il développe à la fois le fond et la forme. Intrigue criminelle, ça va de soi, puisque les héroïnes de l’histoire se trouvent impliquées dans des péripéties énigmatiques, affrontant des périls face auxquels leurs capacités sportives ne suffisent probablement pas. On remarque que le récit est structuré avec habileté, et surtout raconté avec une splendide fluidité.

Si Marie-Alix Thomelin "tient" parfaitement son scénario, c’est qu’elle sait parfaitement de quoi elle parle. On constate, à travers Jess, la fascination de l’auteure pour le Japon. Ce qui inclut une part d’idéalisation de ce pays, peut-être, mais sans caricature exagérée. Et avant tout, elle nous initie à ce sport de combat intense qu’est le MMA, ou free-fight. On n’est pas dans l’aspect hypocritement sexualisé du catch féminin à l’Américaine. On sent que ces jeunes femmes – distribuant des coups autant qu’elles en reçoivent – sont passionnées par ce sport, aussi violent soit-il. Une manière de trouver leur équilibre à une période donnée de leur vie, c’est ce que l’on peut discerner dans leur démarche. “Fight Girls” n’est pas juste un petit polar sympathique, mais un roman très enthousiasmant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 05:55

Le département de la Seine-Saint-Denis a mauvaise réputation, en terme de banditisme, de trafics en tous genres, de ses diverses populations d’origine étrangère. Les gangs qui y font la loi finissent par se politiser, en grande partie sous un prétexte religieux. Celui des "93 Panthers" franchit une étape supplémentaire ce 17 octobre, journée qu’ils ont baptisée le "Black friday". Menées par leur leader Alix Malinka, avec "la Marianne au keffieh" Houria, le frère de celle-ci l’autoproclamé général Krimo, et le vétéran Katanga, les troupes de 93 Panthers envahissent les Champs-Élysées. Loin d’une banale manifestation, une opération commando destinée à semer le chaos, avec pillages et barricades. De véritables scènes de guerre, auxquelles les CRS sont impuissants à répliquer. On dénombrera quelques dizaines de morts, plusieurs centaines de blessés, chez les policiers et chez les 93 Panthers.

À l’issue de ce carnage, Alix Malinka adresse aux autorités un message comminatoire : la Seine-Saint-Denis proclame son indépendance, avec La Courneuve pour capitale, et lui-même comme Président. Le discours mêle l’oppression colonialiste à des notions inspirées de la religion musulmane (et de la Bible), promettant de chasser de leur territoire tout représentant de la France. La riposte du maire de Saint-Denis est médiatique : il veut publiquement prouver que tout va bien, que chacun des habitants est heureux, en bonne harmonie. Le reporter noir Harry Mackysall fait partie des journalistes présents. Face à l’image artificiellement propre, il pose au maire des questions dérangeantes. Mais la démonstration officielle va bien vite tourner court, les 93 Panthers ayant un émissaire insoupçonnable dans la foule. L’état d’urgence ne suffit certainement pas à contrer ces "indépendantistes".

Chef de la sécurité intérieure, Bernard Bawer suit de près les événements. Il possédait un atout, tenant prisonnière Rokiya, l’égérie du gang de banlieue, dans un lieu aussi secret qu’inattendu. Ça ne suffit visiblement pas à juguler la croisade terroriste d’Alix Malinka et de sa bande. D’autant que Bawer devine des intérêts financiers derrière l’affaire. D’autres veulent profiter des troubles pour afficher leur "patriotisme". Le groupe Vendée 93 entend pratiquer désormais un catholicisme de combat, au nom des valeurs les plus passéistes de la France. Ces comploteurs organisent à leur tour une action commando, l’objectif étant une cérémonie à la mairie d’Angers. Un carnage s’annonce, là encore. Outre le préfet et le RAID, un policier chevronné est chargé – sur ordre de Bawer – de gagner du temps. Lutter contre deux ennemis à la fois, au même moment, ça ne déstabilise pas vraiment Bawer…

Jilali Hamham : 93 Panthers (Éd.Rivages, 2017)

Carré dans son fauteuil en cuir, Bernard Bawer, alias "le Diable borgne" contemplait les bulletins d’informations des chaînes françaises et étrangères. Homme mesuré, sans femme ni enfant, fuyant la lumière et cherchant toujours les replis du système, il n’avait pas de titre précis et pourtant, il détenait plus de pouvoir que n’en auraient jamais l’hémicycle et les cabinets ministériels réunis. La crainte plutôt que le respect, tel était l’adage qui avait inspiré sa carrière […] Le chef de la sécurité intérieure l’observa de son regard borgne. Une vie passée à promener ses yeux sur les champs de bataille lui ait alloué un œil de verre. Il passa ses mains sur ses cheveux noir corbeau qui entouraient son crâne dégarni…

Le socle fondamental de la Constitution française mérite d’être rappelé : “La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances…” D’une totale limpidité, ce principe est fréquemment bafoué par des idéologies visant à diviser la population, à nier les valeurs de notre démocratie. Se servir d’une religion pour imposer sa vision du monde, jusqu’à utiliser la violence meurtrière, ce n’est pas tolérable dans notre société. Semer le désordre au nom d’un ultra-nationalisme identitaire excluant avec brutalité les opinions modérées, ce n’est pas acceptable non plus. Aussi imparfait soit-il, notre fonctionnement est dû à cet équilibre social édicté par la Constitution.

Si ce roman fait la part belle à l’action, imaginant une situation de crise apocalyptique, son but est évidemment de témoigner sur certains aspects de notre époque. Comme pour se légitimer, toute une branche du banditisme a glissé vers un islamisme destiné à fédérer les musulmans de France, c’est exact. En créant des institutions spécifiques superficielles, nos autorités se sont trompées, c’est vrai. À l’opposé, les théories fumeuses d’un retour a un passé prétendument idyllique, et autres foutaises noircissant les réalités, n’ont-elles pas pour but d’affaiblir également notre pays ? Par ailleurs, si notre sécurité est assurée "au mieux possible", quelle est la part de manipulation dans tout ça ? Telles sont quelques-unes des questions soulevées en substance dans cette fiction.

On note une belle souplesse d’écriture de la part de Jilali Hamham, qui fait preuve d’une culture certaine, avec un regard se voulant lucide et même parfois enjoué. S’agissant d’illustrer une forme de guerre, avec ses combats et ses victimes, la tonalité du récit reste plutôt sombre. On espère un avenir plus optimiste et positif que celui qu’il suggère ici.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 05:55

À Glasgow, l’automne 1946 annonce un hiver très froid. Aujourd’hui journaliste, Douglas Brodie fut policier avant la guerre, puis il participa activement aux combats en tant que major. À la fin du conflit, il interrogea nombre de criminels nazis. Désormais, il habite chez l’avocate Samantha Campbell. Les traumatismes qu’ils ont tous deux subis les empêchent de former un véritable couple. Brodie est informé par son ami juif Isaac Feldmann d’une épidémie de cambriolages visant sa communauté. Glasgow compte alors douze mille Juifs parmi sa population. Brodie est engagé par un groupe de commerçants, emploi subsidiaire qui sera bien rémunéré. Il s’agit principalement de vols de bijoux, commis le samedi, jour du Shabbat, par un faux employé du gaz.

Brodie ne tarde pas à repérer le prêteur sur gages qui écoule ces bijoux, ce qui le met sur la piste du cambrioleur. La joaillière juive qui était chargée de retravailler ces pièces témoigne à son tour. Entre-temps, le voleur trop téméraire a été supprimé par une de ses victimes potentielles. Galdakis, un Lituanien juif, est un enragé sans remord quant à son acte de légitime défense. Peut-être a-t-il des choses à cacher, estime Brodie. Il y a bientôt quatre morts dans cette affaire. Le butin ayant été récupéré, c’est la fin d’une mission bien payée pour Brodie. L’avocate Samantha Campbell est partie pour Hambourg, où vont se tenir les procès de criminels nazis. En particulier, ceux des SS opérant dans les camps de Ravensbrück et Treblinka. Hélas, certains ont pu disparaître dès la fin de la guerre.

Par un informateur juif marxiste, Brodie apprend qu’existerait une filière d’exfiltration de dignitaires nazis via l’Écosse. Par ailleurs, il est "invité" par les services secrets du MI5 à participer aux procès de Hambourg, dont il a rédigé une partie des dossiers préliminaires. On donne à Brodie le grade de lieutenant-colonel, avant qu’il rejoigne Samantha et ses collègues avocats en Allemagne. Là-bas, il reprend des interrogatoires de prisonniers SS et de rescapés des camps, examinant l’organisation de Ravensbrück. Des nazis ont récupéré de l’or, ce qui les a ensuite aidés dans leur cavale. Si Brodie met à jour un réseau d’exfiltration entre Cuxhaven et Édimbourg, faisant un prisonnier qui finira par parler, cette initiative cause un mort, ce qui risque de perturber encore davantage l’Écossais.

En ce premier trimestre 1947, après la fin des procès, Samantha et Brodie sont de retour à Glasgow. Pour le MI5, pas question de reprendre la vie civile, il reste un officier actif. Car sept fuyards nazis sont probablement sur le territoire écossais, sans compter l’agent local qui les protègent. Grâce à Isaac et à ses amis, Brodie dirige un groupe d’une vingtaine de volontaires juifs (dont une femme) pour explorer les quartiers de Glasgow en quête des fugitifs. Il est bientôt rejoint par son ami Danny McRae, ex-policier comme lui, qui traversa bien des épreuves durant la guerre, également. Capturer les nazis en fuite, pas simple s’ils bénéficient de fortes protections…

Gordon Ferris : La filière écossaise (Éd.Seuil, 2017)

— Une "route des rats", des "gros poissons"… Ces métaphores animalières sont un peu confuses. Tu crois vraiment qu’un réseau d’exfiltration de nazis est implanté ici ? À Glasgow !
— Et pourquoi pas ? Certains devaient avoir planifié leur cavale depuis longtemps. L’Allemagne a perdu la guerre dès sa défaite sur le front de l’Est, en 43, même si Hitler n’a jamais voulu l’admettre. Il a préféré brûler la maison de fond en comble. Mais toutes les ordures de sa clique n’étaient pas prêtes à descendre avec lui dans son dernier bunker. Il y en a qui ont dû mettre un pactole de côté et se ménager une sortie de secours.

Troisième aventure pour Douglas Brodie, indépendante des précédentes, après “La cabane des pendus” et “Les justiciers de Glasgow”. Et encore un roman noir de qualité supérieure, on peut l’affirmer sans crainte. Tourmenté par son récent vécu – ce qui l’inciterait à s’enivrer quotidiennement, mais il résiste autant qu’il peut – le héros ne traverse pas avec aisance et sans conséquences les sombres faits auxquels il est confronté. Cet Écossais reste en lutte contre le Mal, qu’il s’agisse d’une série de vols plus compliquée qu’il y paraît, ou de pourchasser des criminels nazis. C’est un témoin de son temps, depuis les horreurs de la guerre jusqu’à cette période incertaine qui s’ensuit, éprouvante pour les populations qui attendent des jours meilleurs. Un témoin, qui n’a pas l’intention de rester inactif.

Sans doute est-il bon d’ajouter un mot sur le contexte évoqué. Beaucoup de Juifs se sont réfugiés au Royaume-Uni, à cause de l’hitlérisme d’avant-guerre ou après le conflit. Dans le même temps, l’armée britannique est chargée du maintien de l’ordre en Palestine. Ces terres sont déjà espérées par les Juifs afin d’y bâtir l’état d’Israël. Les sionistes radicaux emploient la manière forte, la diplomatie étant lente à intervenir en faveur de leur peuple. Ceux de la génération d’Isaac Feldmann, ami de Brodie, sont plus raisonnables, mais cela créée une situation d’une lourde complexité.

Le thème de l’intrigue, c’est avant tout le cas des nazis tentant d’échapper au sort qu’ils méritent. L’auteur montre avec finesse tout ce qui en fait une période trouble, non dénuée d’une duplicité malsaine. Remarquable roman où l’action va de pair avec un puissant aspect historique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 05:55

Ce roman a été récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière 2015. Ceux qui ont suivi depuis quelques années l’œuvre de Joseph Incardona n’ont pas été tellement surpris par cette consécration. Heureux que cette prestigieuse distinction lui soit attribué, c’est certain. Car c’est un écrivain qui ne se contente pas d’exploiter de noirs sujets, d’aborder des thématiques souvent sombres. On retient en priorité son écriture, ce titre montrant à que point elle peut s’avérer puissante, percutante. Électrochoc qui va troubler une partie des lecteurs, en effet. Perfectionniste, Joseph Incardona peut ainsi revendiquer son propre style, sa tonalité.

Dans son roman “Autoroute” (1977, Rivages/Noir n°165), Michel Lebrun nous montra déjà quel enfer pouvait devenir ces grands axes routiers. Incardona nous invite à revisiter la question. Autour de ce qui, dans la fiction comme dans la vraie vie, attire un mélange de sentiments, l'enlèvement d'enfants. Avec sa dose de curiosité : “Pierre se faufile jusqu'au bar. Derrière lui, d'autres gens affluent. Les curieux. Ceux qui passent par là et ont su par la radio que c'est à l'aire des Lilas que se trouve le "spot". Au cœur de l'événement. Le centre du monde. Surfer sur le pli de la vague. L'attrait du morbide. Peut-être quelques bonnes âmes parmi eux. Des sincères, des généreux, des Mère Térésa. Ou alors ni l'un, ni l'autre. Une exception. Un exalté…”

Un polar métaphysique, dans le sens où il interroge sur les comportements humains, sur les réactions en lien ou sans rapport avec un drame ? Sans doute, oui. Si le récit apparaît saccadé, c'est en partie pour extérioriser ce que chacun des protagonistes garde en soi-même. Ce qui se transformerait en hurlements, dans certains cas, si nous n'étions pas civilisés. Telle semble être l'ambition de l'auteur, montrer une noirceur intime. Nous connaissons le criminel, mais saurons-nous discerner son état d'esprit ? En suivant Pierre dans ses investigations, ou la gendarme Julie Martinez, plus quelques autres personnages, comprendrons-nous les tourments qui les agitent ? Tout cela dans un décor contradictoire, vivant et artificiel. Loin du simple cas de kidnapping, une intrigue singulière…

Joseph Incardona : Derrière les panneaux il y a des hommes (Pocket, 2017)

Le regard de Pierre se pose sur les deux gendarmes que le grouillement de personnes semble agacer. L’attroupement se fend d’un passage au fur et à mesure qu’ils traversent la cafétéria. Une femme et un homme. Ils passent si près de lui qu’il peut sentir leur odeur de sueur mélangée à un léger parfum, déodorant, eau de Cologne. Leurs insignes disent capitaine et lieutenant. Trois et deux bandes sur les épaulettes. Il a eu le temps d’apprendre. Il entend la femme appeler son collègue "Gaspard".
Gaspard, putain.
Pierre les suit, voit les fesses musclées et le bassin un peu trop large du capitaine, ses jambes épaisses qu’il devine solides sous le treillis. La crosse du pistolet dépasse du baudrier, côté gauche de sa hanche. Juste le flingue et le téléphone portable. Rien d’autre du fatras habituel qu’ils trimballent à leur ceinture. Un minimaliste.

Une autoroute longue de quelques dizaines de kilomètres, dans le Sud-Ouest de la France. Un axe routier avec son bitume, son béton, ses ponts appelés “ouvrages d'art”, ses aires de repos et ses aires de service, ses restaurants, ses parkings. Ce ne sont pas seulement des milliers de véhicules qui transitent par l'autoroute, ce sont des quantités de personnes qui passent ou qui y sont employées. Malgré tout, un ressenti d'anonymat, où des drames se produisent quelquefois, en plus des accidents de la circulation. Des gens disparaissent, des jeunes filles. Comme Catherine Mangin, en septembre dernier. Comme Lucie Castan, en janvier. Comme aujourd'hui, en ce week-end du 15 août, la petite Marie Mercier, âgée de douze ans, qui s'était éloignée de ses parents ayant une discussion d'adultes.

Pierre Castan, la cinquantaine, a été médecin légiste pendant dix-sept ans. Si la mort de sa fille est probable, ça ne lui fait pas peur. Voilà plusieurs mois qu'il erre, d'aire en aire, allant et venant sur ce ruban bitumé, à la recherche d'un indice, du prédateur. Pendant ce temps, son épouse Ingrid se morfond chez elle, confinée dans la solitude, mélangeant une flopée de sentiments. Pierre observe ceux qui passent, ceux qui restent. Une pute trans telle que Lola, car le sexe a toute sa place autour de l'autoroute. Une femme étrange, Tía Sonora, plus ou moins devineresse. Des tas de couples tous différents, bien sûr, dont un voyageant en side-car. Les gens qu'il remarque le moins, c'est le personnel de restaurants, évidemment. Il croit davantage en son instinct que dans un soutien psychologique.

Alerte-enlèvement pour Marie Mercier. C'est la capitaine de gendarmerie Julie Martinez qui est chargée de l'enquête. Avec son collègue Thierry Gaspard. Les parents, Sylvie et Marc Mercier, ils sont déboussolés, ils culpabilisent à mort. Déjà que leur couple battait de l'aile. Le duo de gendarmes n'obtient que peu de collaboration de Gérard Lucino, le directeur des restaurants de l'autoroute. Il a d'autres chats à fouetter, un peu de coulage dans le stock, et surtout un chiffre d'affaire en berne. Il y a un moment où Lucino risque de réaliser qu'il n'est qu'un rouage, pas à la hauteur, qui ferait aussi bien de foutre le camp. Les vidéos de surveillance, ça n'aidera pas vraiment les deux gendarmes. Il s'aperçoivent qu'il y a des caméras factices, et des angles morts permettant au ravisseur de sévir impunément.

Tandis que le journaliste Chacal bénit ce fait divers, la gendarme Julie Martinez fatigue de ne pas venir à bout de l'enquête. Quelqu'un qui connaît les leurres des caméras, c'est qu'il travaille ici, mais qui ? Pierre poursuit sa traque d'indices, sous la chaleur, et malgré une grève créant des embouteillages…

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