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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 04:55

Que Wilfried soit suicidaire, rien de surprenant. Dans son métier, il était associé avec Mica, un ami de longue date plutôt fortuné. Bien vite, Wilfried a été éjecté de leur société, et sa femme Marcie est partie vivre avec Mica. Retourner habiter chez ses parents, manquer de perspectives professionnelles, n’avoir aucune chance de récupérer son épouse, autant de motifs de dépression pour Wilfried. Alors, il va se jeter dans la Seine du côté de la Bastille. Le grand soulagement final sera le bienvenu. Mais intervient un inconnu qui a besoin d’un léger coup de main, avant qu’il se suicide. Il s’agit juste de l’aider à balancer à l’eau le corps empaqueté d’une jeune femme que l’homme aurait égorgée peu avant. Wilfried suspend son projet mortel perso, intrigué par celui qui se présente comme Monsieur Faux.

C’est un monsieur d’âge mûr, courtois et cultivé, du genre “médecin de famille au calme rassurant, à la voix profonde, au regard chargé d’empathie.” Malgré l’allure convenable de Monsieur Faux, c’est un assassin, avouant avoir commis régulièrement des meurtres. Ce qui ne met pas à l’aide Wilfried. Dans un monde ordinaire et sans tracas, des gens comme Monsieur Faux, ça n’existe pas. Un archétype de tueur en série dans la fiction. On pourrait croire être en pleine hallucination, face à un ectoplasme improbable. L’esprit de Wilfried étant perturbé par l’accumulation de problèmes, il ne rejette pas ce curieux homme. Qui lui offre même un pistolet en cadeau. Et qui le relance dès le lendemain, afin de clarifier les bases de leurs relations. Car Monsieur Faux espère initier Wilfried aux plaisirs du crime.

Marcie a été assassinée. C’est la policière Naomie qui est chargée de l’affaire. Elle a déjà vérifié l’alibi de Wilfried, qui est hors de cause. Pour lui, c’est évidemment Monsieur Faux qui a éliminé son ex-épouse. Ça signifie que Mica, son ancien associé, est également en danger de mort. Wilfried tente de l’avertir, mais ça se termine vite en pugilat. La scène a été filmée par un témoin. Heureusement pour Wilfried, car Naomie lui apprend peu après que Mica a été tué à son tour. La policière sent grandir une attirance amoureuse envers lui, mais en observant un couple d’amis proches, ça l’incite à la prudence. Finalement, elle est écartée de cette enquête. D’ailleurs, on ne tardera pas à dénicher un coupable idéal, ce qui permettra de clore rapidement un dossier qui n’intéresse plus guère que Naomie.

Bien qu’ayant opportunément supprimé Marcie et Mica, Monsieur Faux n’a nullement l’intention de disparaître de la vie de Wilfried. Au contraire, le bougre d’égorgeur s’incruste de plus belle. Avec la ferme volonté d’en faire un adepte, de l’entraîner dans la criminalité. Quand Wilfried l’a mise au courant pour Monsieur Faux, lui présentant un portrait dessiné de celui-ci, Naomie n’y a pas vraiment cru. Des gens de cette sorte, ça n’existe pas. Mais la policière va néanmoins trouver l’adresse de cet homme énigmatique…

Philippe Setbon : Les gens comme Monsieur Faux (Éd.du Caïman, 2017)

— Vous n’avez aucune envie de mourir. C’est tellement limpide ! Même l’autre soir, à la Bastille, vous ne le désiriez pas réellement. Au fond, vous n’attendiez qu’une chose : que quelqu’un vous détourne de ce projet ridicule. Et le destin a voulu que ce soit moi. Tant mieux, tant pis, qui peut le dire ?
Ce fut au tour de Wilfried de vider son cognac d’une seule lampée. Puis un peu secoué, il se passa la main sur la figure et se frotta les yeux à s’en faire mal, à en voir des papillons noirs. Lorsqu’il les ôta, il se rendit compte qu’il était seul à sa table. M.Faux avait disparu en laissant un billet de cinquante euros dans son verre vide.
Wilfried se dirigea à pied vers la gare RER. Qu’avait-il appris de cette journée ? Pas mal de choses, au fond. Qu’il n’avait effectivement plus envie de mourir. Que son pote Lionel était toujours aussi con et qu’il ne serait pas capable de travailler sous ses ordres, à supposer qu’il le rappelle un jour. Et que M.Faux ne semblait pas pressé de le supprimer.

Le roman-puzzle à la narration éclatée complexe, parfois alourdi de considérations psycho-pathologiques, ça peut avoir son charme. Mais une histoire clairement racontée, toute en souplesse, teintée d’humour ou d’ironie, c’est quand même drôlement agréable à lire ! Si l’auteur introduit un personnage original, voire carrément hors norme, s’immisçant dans la vie d’un quidam fragilisé, il faut s’attendre à ce que ça produise des étincelles. Tel est le postulat imaginé par Philippe Setbon, romancier chevronné possédant une belle tonalité personnelle. On ne devrait même pas avoir besoin de vanter les mérites d’auteurs comme celui-ci. Parce que l’on est sûr de découvrir un roman impeccable, dosé à merveille.

Un début singulier, soit… Suivi d’un récit balisé ressemblant globalement à tant d’autres polars ? Non, vraiment pas : jusqu’au dénouement astucieux, vont se succéder quantité de péripéties plus souvent souriantes que sombres, toujours palpitantes. Pour ce brave Wilfried, l’ambiance est tendue sans tomber dans le drame : “C’était troublant de se dire que le bonheur pouvait parfois naître des situations les plus pourries.” Au-delà d’un récit enjoué aux vertus distrayantes, un polar savoureux comme on aimerait en déguster le plus souvent possible.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 04:58

Fin 1966, âgé de près de quarante ans, Philippe Marlin est policier à la Criminelle. Veuf de Jeanne, décédée accidentellement, il habite le quartier parisien des Batignolles, avec son chat Duke. Le jazz est une passion pour Marlin. Dans le service du commissaire Baynac, il fait équipe avec Olivier Le Varech. On découvre le cadavre mutilé d’une femme sur les rails de la Petite Ceinture, dans le 17e. La victime est bientôt identifiée : Audrey Mésange, vingt-cinq ans. Orpheline, elle pratiqua la prostitution, quelques années plus tôt. Son mari M.Flanquart est un industriel du BTP. Selon lui, Audrey était censée se trouver dans leur propriété de Honfleur. L’époux dispose d’un alibi facilement vérifiable.

Comment la victime passa-t-elle de la rue à la respectabilité bourgeoise ? En explorant le passé d’Audrey, les policiers espèrent obtenir la réponse. Étant présents à l’enterrement de la jeune femme, les enquêteurs constatent que M.Flanquart compte des amis haut-placés dans les cercles gaullistes. Probablement même des personnes du Service d’Action Civique, réseau de fidèles du Général de Gaulle. La jeune journaliste Charlotte Saint-Aunix travaille pour l’AFP. Ce meurtre mystérieux l’intéressant, elle fournit à Philippe Marlin une éventuelle piste, celle d’une Dauphine volée ayant pu transporter le cadavre. La police tient un suspect, un délinquant sexuel multirécidiviste, mais son alibi est valable.

Le chef de chantier Amad, employé par M.Flanquart, s’était récemment disputé avec la victime, qu’il connaissait par le passé. Lors de l’interpellation d’Amad, le policer Le Varech est gravement blessé. Durant l’interrogatoire du chef de chantier, il se produit une bavure. Ce qui, après suspension et enquête interne, entraîne la fin de l’équipe du commissaire Baynac. Ayant passé les Fêtes sur la côte normande, Marlin rentre à Paris en janvier 1967. L’affaire Audrey Mésange sera vite classée, maintenant. Devenant intime avec Charlotte Saint-Aunix, Marlin intègre un nouveau groupe de policiers. Même si un des collègues est sympathique, encore que peu causant, l’ambiance sans cordialité change beaucoup.

Philippe Marlin est conscient qu’il doit se méfier d’un autre policier, dont l’appartenance au SAC est à peine un secret. Des élections législatives approchant, le contexte politique est plutôt chargé. Les barons du gaullisme, dont certains viennent de la Résistance comme l’ancien chef de Marlin, promettent un avenir radieux. Les partisans de Mitterrand et de Lecanuet ont bon espoir. Marlin obtient des infos sur la SIDS, une société immobilière liée aux grands projets urbains actuels ainsi qu’aux autoroutes. M.Flanquart et ses amis, mais aussi d’autres membres du SAC, n’en feraient-ils pas partie ? L’accident d’un ami dans le Morvan va avoir des conséquences, terriblement dangereuses, pour Marlin et Charlotte…

Xavier Boissel : Avant l’aube (Éd.10-18, 2017) – Inédit –

J’ai pris sur ma droite, mais au lieu d’aller tout droit vers Condorcet, je suis entré sous le premier porche. J’ai traversé le hall. Bruit d’une radio en sourdine. Odeur de ragoût que la bignole était en train de préparer dans la loge. J’ai ouvert le sas et je suis allé au fond de la cour, où je me suis caché dans un angle. Je n’ai pas eu longtemps à attendre. Quand Jean-Louis est sorti par la porte des cuisines pour jeter les poubelles, je l’ai alpagué. Petit crochet au foie. Le coup de poing qui fait le plus mal, celui qui paralyse, tous les boxeurs vous le diront. Meurtrier et sans trace. Le type s’est effondré par terre comme une poche de sable. Je l’ai chopé au col, l’ai relevé et plaqué contre le mur lépreux des cuisines.
— J’aime vraiment pas qu’on me prenne pour un con, et c’est pas un merdeux de ton espèce qui va commencer. Tu t’es bien foutu de ma gueule ?

Dans une fiction, il est toujours difficile d’aborder frontalement un sujet tel que le SAC, Service d’Action Civique. Ayant existé de 1960 à 1981, association d’obédience gaulliste, ce n’était pas un club d’amis politiques mais toute une organisation, avec ses facettes secrètes et une police parallèle. Tandis que les notables du système autour du Général De Gaulle fermaient les yeux sur les méfaits du SAC, une omerta médiatique régnait afin de ne jamais évoquer ce groupe au service du pouvoir. Les méthodes des mercenaires qui le composaient étaient criminelles, soi-disant "pour la bonne cause". Au nom du prestige de la France, fantasme des tout-puissants politiciens d’alors. Certains opposants en firent la cruelle expérience, à l’issue parfois mortelle. L’illustrer dans un roman est périlleux, par la nature fantomatique du SAC et parce que exécutants et chefs restaient dans l’ombre.

C’est d’une manière très vivante que Xavier Boissel retrace cette époque, dans la seconde moitié des années 1960. Paris se modernise (Maine-Montparnasse), des "villes nouvelles" vont naître (Cergy-Pontoise), mais on est encore pour quelques années dans le mode de vie instauré depuis la fin de la guerre (concierges, petits bistrots). Les passionnés de jazz, comme Philippe Marlin, sont nombreux et trouvent des spectacles à leur goût en divers endroits. À noter que son nom peut faire penser à Philip Marlowe, le détective crée par Raymond Chandler. Influencée par le régime, la police est hiérarchisée, avec promesse d’une belle carrière pour les serviteurs zélés. Les autres, même anciens Résistants, sont confinés dans des fonctions annexes (certains policiers en ont témoigné). Imaginer que des suspects soient intouchables, parce que du bon côté, n’a rien d’absurde.

Une histoire sur fond d’affairisme, de corruption, de pratiques violentes, ça s’inscrit dans la bonne tradition du roman noir. Entre sociologie et enquête, la nostalgie de ces années-là est teintée de côtés sombres. La tonalité musicale du jazz y contribue, d’ailleurs. Xavier Boissel joue sur toutes ces nuances, maîtrisant solidement son intrigue, portée par une narration souple. Ce roman inédit est une vraie réussite.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 04:55

Chicago, en 1893. Une vaste foire exposition dédiée à Christophe Colomb anime la ville. À l’angle de Wallace Avenue et de la 63e rue, s’élève un bâtiment neuf aux allures de château. C’est le Dr Gordon Gregg qui l’a fait construire. Au rez-de-chaussée, se trouve sa pharmacie. On y vend notamment l’Élixir électrique, fruit des longues et coûteuses recherches du médecin. Au premier étage, des chambres à louer seront vite rentabilisées avec les visiteurs de la Foire. Gregg s’est réservé le second étage, d’où il gère l’affaire. L’architecture intérieure de l’immeuble est plus complexe qu’il y parait, avec ses escaliers dérobés et ses pièces secrètes. Plusieurs entreprises ont été chargées de la construction, se succédant car Gregg n’honorait pas ses factures. Maintenant, tout est en place.

Employé d’une société d’assurances, Jim remet au médecin un chèque de dix mille dollars six semaines après le décès accidentel de son épouse Millie. Même si Gordon Gregg fut naguère impliqué dans un trafic de cadavres, on n’a pas pu déceler cette fois d’indice suspect dans la mort de sa femme. Crystal, la petite amie de Jim, est une jeune journaliste. Elle a la confiance de son rédacteur en chef Charlie Hogan, bien qu’il la trouve quelque peu intrépide. Il a quand même passé son reportage sur un des aspects de la Foire. Crystal est intriguée par le Dr Gregg. Tout vêtu de blanc, l’homme est séduisant, autant qu’un peu inquiétant. Pendant ce temps, celui-ci règle à sa manière la lourde facture d’un créancier, et s’occupe du cas de sa fiancée, Geneviève, qui est aussi sa secrétaire.

L’assureur patron de Jim a certains soupçons sur le Dr Gregg. Il serait bon qu’il explique ses derniers mouvements financiers, avec l’argent de Geneviève. Celle-ci a provisoirement quitté Chicago. Quand l’assureur insiste, Gregg fournit sans tarder une preuve que la jeune femme est bien en vie. Jim risque fort d’y perdre sa place. Suite à un reportage trop audacieux, Crystal est aussi sur la sellette. Elle expose à Hogan ses doutes sur Gregg, qu’elle a vu entrant dans une maison close. Le rédacteur en chef approuve le plan de Crystal. Se faisant passer pour la nièce de la défunte Millie, la journaliste s’introduit auprès de Gregg. Elle devient sa nouvelle secrétaire, et il lui promet de placer au mieux la fortune dont elle est supposée disposer. Crystal enquête, observant l’activité au “château”. Un certain Thaddeus, ex-complice de Gregg, ne complique pas bien longtemps la vie du médecin. Les investigations de Crystal ne sont pas sans risque…

Robert Bloch : Le boucher de Chicago (Éd.10-18, 2017)

Une rude ascension : deux volées de marches sans le moindre palier. O’Leary se souvint de la surprise qu’il avait éprouvée lorsque Gregg lui avait demandé de construire cet escalier étroit et raide qui menait au deuxième étage sans donner accès au premier. À l’époque, il s’était demandé à quoi il pourrait bien servir car de l’autre côté de la paroi courait un escalier parallèle qui s’arrêtait au premier étage, alors que celui qu’ils étaient en train de gravir menait directement au deuxième […]
O’Leary se retourna et vit Gregg refermer la porte qu’ils venaient de franchir. Vue de l’intérieur de la pièce, elle s’incorporait totalement à la cloison et était tapissée d’un papier à rayures qui dissimulaient l’encadrement même de la porte. Dépourvu de poignée, le battant était complètement invisible.
— Maintenant vous connaissez mon secret, dit Gregg que l’étonnement de son visiteur semblait amuser. Je tiens à préserver ma vie privée, spécialement quand il y a de l’argent à la clé.

Publié en 1976 puis en 1992, “Le boucher de Chicago” est un roman délicieusement amoral que l’on peut qualifier de "polar historique". Pour cette édition, la traduction a été révisée par l’éditeur. L’histoire s’inspire de celle d’un escroc ayant existé, connu sous le nom de H.H.Holmes, qui fit réellement construire un tel château, dont on ne connaît pas exactement le nombre de victimes éliminées. Cette époque, où l’Amérique était un jeune pays incarnant la modernité, fut propice aux méfaits des arnaqueurs en tous genres. Certes, ils finissaient toujours par se faire prendre, mais profitaient longtemps de leurs escroqueries. Ce n’est rien dévoiler de préciser que l’Élixir du Dr Gregg n’est que de l’eau, et qu’il n’est même pas médecin. Afficher un certain prestige suffisait pour duper les gogos, et manipuler des femmes éprises, à la manière d’un Landru.

“Elle lisait un étrange pouvoir dans le regard profond de ses yeux foncés. Oui, c’est là que résidait le mystère, dans ce regard et dans cette maison insensée” selon la téméraire journaliste. Les faits ne sont pas énigmatiques, mais l’ambiance n’en apparaît pas moins troublante. L’habileté narrative de Robert Bloch consiste à suggérer combien il est facile pour un tel personnage de se débarrasser des gêneurs. Cynisme peut-être, mais c’est par leur capacité d’adaptation et de manipulation qu’on reconnaît les vrais escrocs. Excellente initiative de rééditer ce roman, à ne surtout pas négliger dans l’œuvre de Robert Bloch.

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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 04:55

Quadragénaire, le capitaine Gérard Bastide est le chef d’un groupe de la PJ parisienne. Rue de l’Échiquier, un meurtre a été commis. La victime est Frédéric Lagarde, soixante-huit ans, ancien grand patron du 36, retraité depuis quelques années. Le mot "Trahison" a été inscrit près du cadavre. On situe facilement l’heure du crime puisque peu avant, ce matin-là, il est passé à la boulangerie avant de revenir à son domicile. Bien que l’équipe de Gérard Bastide soit immédiatement mobilisée, force est de constater que le criminel n’a pas laissé de traces. L’épouse de M.Lagarde ne lui connaissait pas d’ennemis, d’autant qu’il n’était plus en poste depuis longtemps. D’ailleurs, en tant que directeur, il ne traitait pas directement les dossiers. Donc difficile d’imaginer la vengeance d’un condamné.

Quand le juge Yann Kerguelec est mortellement agressé dans un parking, Bastide pense que ce peut être l’œuvre du même tueur. Néanmoins, aucun lien apparent entre les deux crimes, si ce n’est que le même genre de couteau a été utilisé. Selon sa greffière, le juge Kerguelec ne s’occupait pas d’affaires sensibles. Pour ne rien négliger, les policiers arrêtent une bande de proxénètes roumains, ainsi qu’un médiocre voleur togolais – trop repérable pour être l’assassin, impliqués dans les deux derniers procès en cours du juge. Bastide se doute bien que ces voies-là sont sans issue. La troisième victime est Aldo Mazan, gardien de la paix retraité. Sur le lieu du meurtre, outre le roman "Maigret a peur" de Simenon, certains indices peuvent évoquer d’éventuels rites sataniques.

Un flic de base tel que Mazan n’avait assurément aucun rapport avec un chef de la police comme Frédéric Lagarde. Ni l’un ni l’autre ne furent en relation avec le juge Kerguelec. L’équipe de Bastide situe bientôt un suspect. Ce bibliothécaire féru de polars, ce qui était aussi la passion d’Aldo Mazan, entraîne les enquêteurs dans les catacombes. L’homme, qui a suivi l’affaire du triple crime, a son hypothèse. Un point commun quelque peu relatif, car M.Lagarde ou le juge ne s’intéressaient que peu aux récents polars ayant été récompensés par des prix littéraires. Malgré tout, Bastide ne veut écarter aucune possibilité. Capucine Lafargue, de l’Identité Judiciaire, a déniché un ADN surprenant. Très improbable, puisqu’il correspond à celui d’un détenu qui s’est suicidé en prison voilà peu de temps.

Lorsqu’il reçoit un cercueil miniature, Gérard Bastide n’a pas tort d’y voir une menace et d’éprouver des craintes. Pour le moins, l’assassin paraît ainsi le défier. Le policier retourne rue de l’Échiquier. Peut-être que certains éléments y ont été trop vite occultés. Tandis que le tueur potentiel quitte la France pour le Québec, l’enquête progresse quand même…

Patrick Caujolle : Le prix de la mort (Éd.De Borée, 2017)

Tous se regardaient maintenant, unis dans un mutisme qui en disait long sur la situation. Et comme eux, les mots, les techniques et les hypothèses paraissaient groggy à force de heurter le mur de l’impasse. Un sport, un cheval, un avion, ça a un but, ça sait où aller. Mais là, le brouillard était épais, la visibilité nulle et les orientations limitées. Désabusés, surtout pas ! Décontenancés, un peu ! Un point positif, le rapport du légiste. Et encore, on en avait vu d’autres qui s’étaient trompés. Mais admettons. Deux assassinats, une arme, et rien, pas de lien. Ils le savaient tous : les bases du crime étaient l’argent, le sexe, la jalousie, l’arrivisme parfois. Mais là pas de vol, pas de maîtresses connues, un retraité et un magistrat sans prestige manifeste. Là le terrain était sec, peu propice aux odeurs pour les chiens d’arrêts qu’ils étaient. Si un trop-plein de pistes éparpille, la disette ankylose. Et là, pas le choix. Une professionnelle du joufflu et son client d’un côté, un Mesrine de supérette de l’autre, faute de mieux, c’est là-dessus qu’il leur fallait gratter.

Comme dans son roman “Beau temps pour les couleuvres” (Éd.du caïman, 2014), Patrick Caujolle nous raconte une enquête policière dans “Le prix de la mort”. Logique, puisque ce fut longtemps le métier de cet auteur. Si les investigations de la police permettent parfois de cibler rapidement un suspect principal, dans l’entourage de la victime ou parmi des individus fichés, d’autres cas sont bien plus énigmatiques. L’aspect scientifique est un bon atout, mais croiser des témoignages ou se souvenir d’affaires comparables, vérifier dans les archives et comparer des états-civils, ça fait partie de l’activité des enquêteurs. Ceux-ci agissent en équipe, ce que souligne Patrick Caujolle, même si c’est Gérard Bastide qui dirige les opérations. Le boulot de flic est clairement au cœur de cette histoire.

Il s’agit d’une fiction ponctuée de faits se rapprochant de la réalité, côté délinquants en particulier. On notera de franches allusions à l’univers du polar, ainsi qu’au mythe du 36 Quai des Orfèvres. Une intrigue se nourrit de péripéties variées, de questions ne trouvant pas d’évidentes réponses, de pistes même incertaines à explorer, avec l’ombre d’un assassin obéissant à ses propres motivations. Autant de situations fort bien exploitées par Patrick Caujolle, dans ce roman policier très sympathique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 04:55

Au sein de la police de Toulouse, la section "courses et jeux" est presque inexistante, juste un duo de flics en marge des autres services. Le lieutenant Jérôme Cussac, surnommé Six, n’a guère brillé dans sa courte carrière. Il reste obnubilé par un gros ratage avec une agente de la DGSE, Juliette, disparue depuis. Quand il aura des nouvelles d’elle, ça fera empirer son état moral. Cussac ne se sent guère "chef", son adjoint étant plus efficace que lui. Renato Donatelli est logiquement appelé le Kanak, puisque originaire de l’Île des Pins, en Nouvelle-Calédonie. Costaud de grande taille, il montre une sympathie rugueuse envers son entourage professionnel. Il n’affiche pas ses soucis bien que la santé de Grand-Mama, sa seule famille, l’inquiète. Certes, il pourrait placer la vieille dame en maison de retraite, mais serait contraint de vendre le manoir de celle-ci, dont il est l’héritier.

La brigade des Jeux n’est pas inactive, traquant les paris illégaux, même au cœur de la cambrousse, vérifiant si tout est en règle au casino. Par contre, s’attaquer au cercle de jeux clandestin du mafieux Samuel Ghotti est plus épineux. Il est trop bien renseigné pour se faire prendre. On ne peut espérer que sa maîtresse, la sculpturale Fang, ou son homme de main Abel le trahiront. L’intervention du duo chez Ghotti est un échec, premier round perdu mais qui suppose une revanche. Cussac et le Kanak trouvent bientôt du renfort. Le jeune Jules, futur policier, est un magicien hors pair. Et Serge, retraité expert en trucage des paris, ex-mathématicien, s’avère fort compétent en matière d’analyses statistiques.

On a découvert un cadavre dans un bloc compacté de déchets plastiques. Le mort s’est introduit la nuit dans le centre de tri, avant d’aller se jeter dans la broyeuse. Une façon horrible de se suicider, mais la vidéo-surveillance confirme que personne autour ne l’y a obligé. Pour le policier Marc Trichet, c’est une affaire rapidement close. La jeune May est employée dans ce même centre de tri des poubelles. Avec l’aval de son directeur, elle se garde bien de révéler qu’elle a trouvé la sacoche du suicidé. Outre son goût pour les tatouages, May exerce en toute discrétion sa passion : le street art. Les peintures murales dont elle est l’auteure ne sont pas autorisées, sont parfois gâchées par des tagueurs, mais l’essentiel pour May est d’agir en toute liberté. La photo du suicidé l’inspire, pour en tirer un portrait, une fresque destinée à un mur citadin.

N’étant pas concerné par le dossier géré par Marc Trichet, le Kanak reconnaît quand même le visage du suicidé peint par May. Il compte bien la retrouver, pour y voir plus clair. Par ailleurs, son équipe s’aperçoit que la quantité de suicides de parieurs intensifs a explosé depuis six mois. Avec quelques cas de morts très singulières. Établir un point commun ne paraît pas simple. La mort du suicidé au centre de tri des poubelles crée des remous. C’est ainsi qu’un tueur va se charger du nettoyage, supprimant des gens trop curieux. Peut-être qu’une intervention de la BRI chez Samuel Ghotti, avec la brigade des Jeux, pourra faire avancer l’enquête. Ne serait-ce que pour situer les complicités…

Christophe Guillaumot : La chance du perdant (Éd.Liana Levi, 2017)

— Il faut bien connaître le site pour atteindre le compacteur, commente l’enquêteur. Il faut, je suppose, savoir déclencher la machine, éviter de faire sonner une alarme.
— Oui, c’est la première fois que ça arrive. Mais des visites pour les particuliers sont organisées sur le site. Cet homme a pu avoir l’idée de se suicider de cette manière atroce en profitant des explications du guide. Ce que je ne comprends pas, c’est comment on peut mettre fin à ses jours en ajoutant de la souffrance. C’est terrible d’être désespéré à ce point.
Trichet ne commente pas. Ce qu’il voit, lui, c’est que l’homme broyé dans les bouteilles de plastique s’est suicidé. Et qu’un suicide n’est pas un crime. Affaire classée.

L’addiction aux jeux n’est pas un phénomène anodin. Un parieur ne dit pas "J’ai perdu cinq cent Euros", mais "Je me suis fait avoir de cinq cent Euros". Ça n’a pas du tout le même sens, dans son esprit : cet argent, il aurait dû le gagner en jouant. Fièrement, il cite la belle somme de ses gains du dernier semestre. Oubliant qu’il a misé, et perdu, cinq à dix fois plus. Troublant exemple de déni. Il est au-delà de l’excitation du jeu, il se persuade d’être un gagnant permanent. Certaines mises sont relativement faibles, mais atteignent des totaux conséquents en les multipliant. Le joueur addictif ne veut pas entendre ce raisonnement, croyant faussement qu’il fait un bénéfice. Or, dans la quasi-totalité des cas, il s’endette. Parfois lourdement, au point que ça détruit sa vie.

Les moyens de lutter contre les jeux illégaux semblent dérisoires. Parce que "ce n’est pas si grave" d’organiser localement des paris ; parce qu’un cercle de jeux reste un lieu privé où le flagrant délit est difficile à constater. Dans la hiérarchie des crimes et délits, ce n’est évidemment pas une priorité pour les autorités. Pourtant, le jeu d’argent s’est mondialisé comme tant d’activités. À qui profite-t-il vraiment aujourd’hui, quand Internet permet de miser sur tout et son contraire ? L’image du casino traditionnel, avec ses tables de black jack ou de baccara, ses tournois de poker, la roulette et ses rituels, les machines à sous crachant la monnaie, tout un univers mythifié. Plutôt sympathique, puisqu’on n’évoque jamais les perdants. Mais la réalité actuelle est probablement plus glauque.

Policier toulousain expert en ce domaine des jeux, Christophe Guillaumot ne se contente heureusement pas d’une intrigue où primerait l’aspect documentaire. On espère que son équipe ne ressemble pas exactement à celle qu’il présente. Avec un jeune flic mal dans sa tête, un aspirant policier doué comme illusionniste, un retraité matheux ex-tricheur, et un géant bienveillant et réactif venu de lointaines îles du Pacifique. Chacun son vécu et ses tracas, voire ses déséquilibres dans la gestion du quotidien, principalement pour le Kanak et son collègue lieutenant de police. On éprouve vite de l’empathie à leur égard.

Bien que n’appartenant pas à la Criminelle, ni aux Stups envers lesquels existe une rivalité, cette équipe va s’impliquer dans l’enquête sur la mort de parieurs. S’impliquer, c’est le mot. Y compris pour les beaux yeux d’une graffeuse sauvage, peut-être un peu trop curieuse. Une histoire fort bien construire où, malgré un chassé-croisé de situations offrant une sacrée densité au scénario, on suit avec grand plaisir les péripéties. Un polar noir franchement convaincant…

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 04:55

Le boxeur Eugène Criqui, un de nos grands champions.

Gégène de Ménilmuche, c’était pas un gabarit impressionnant. N’empêche que le petit gars de Belleville né en 1893, qui avait débuté dans la vie comme arpète tourneur ajusteur à treize ans, il avait la boxe dans le sang. Champion de France poids-mouche en 1912, c’était pas rien. Ça le plaçait parmi les pros dans sa catégorie. Mais le noble art pugilistique céda la priorité à d’autres combats, ceux de la Guerre de 1914-1918. On s’y attendait, alors les soldats patriotes se voyaient déjà repoussant les boches jusqu’à Berlin. Dans un premier temps, Eugène fut entraîneur pour les militaires impréparés, que la boxe était censée endurcir.

Ça lui procura un délai à l’arrière du Front, mais Gégène restait une forte tête, et puis le conflit réclamait de la chair-à-canons. Il rejoignit en première ligne son ami Antonin Marcinel, un intello pacifiste pétri de contradictions, et les autres poilus pataugeant dans la boue des tranchées avec les rats. Avec ses communiqués officiels positifs, l’état-major était bien loin des sinistres réalités du terrain. Aucun des soldats embourbés ne manquait de courage, ou plutôt d’instinct de survie. Ce n’étaient pas des mauviettes, ces types-là. Néanmoins, beaucoup passèrent de vie à trépas. En 1915, Eugène frôla la mort… une formule qui ne reflète pas l’insupportable situation.

Blessé gravement à la mâchoire, on le rafistolera aussi proprement que possible. Malgré sa face ravagée, Eugène va retrouver figure humaine et pouvoir progressivement parler de nouveau. Grâce à des médecins, autant que par son volontarisme de sportif. À force de remise en forme, Eugène récupère son niveau physique. En 1917, la sale guerre est finie pour lui : la boucherie, il lui a donné sa part. Retour à la boxe, avec sa gueule cassée, sa mâchoire métallique et sa musculation à peu près requinquée. N’en déplaise aux fâcheux, revoilà le champion. D’octobre 1917 à septembre 1920, Eugène lamine ses adversaires, la plupart avant la limite. La force est en lui, poings de granit et mental d’airain.

Luce, sa fiancée, elle devra l’attendre ou l’oublier. Eugène n’a jamais trop su y faire avec les femmes, il l’admet. Il part pour de victorieux combats de boxe en Australie. Eugène a soif de revanche, de prouver que son destin est sur le ring, et que le titre mondial est un objectif à portée de mains. À Paris ou ailleurs, le puncheur ne fait qu’une bouchée de tous les autres. Durant sa carrière, il totalisera cent victoires bien nettes sur cent trente-deux combat. En juin 1923, c’est en Amérique qu’Eugène Criqui va devenir une sorte de demi-dieu. Certes, le boxeur Johnny Kilbane était déclinant, mais Gégène n’a pas volé son titre de champion du monde des poids-plume. Un vrai événement pour des Français…

Pierre Hanot : Gueule de fer (Éd.La Manufacture de Livres, 2017)

Après cette intervention, ils lui ont déballé le paquet-cadeau et dépiauté de ses bandages, il a dû affronter l’épreuve du miroir. Le reflet dans la glace, ce n’était pas lui, un crapaud, gonflé, tubéreux, de guingois, une caricature.
Jet de l’éponge, adieu la vie, adieu la boxe. Il a pensé au suicide, réussir ce que les boches avaient loupé. Seul réconfort, la confraternité qui s’est instaurée avec ses camarades les plus amochés.
Au stand des monstres de foire, dans le cénacle des gueules cassées, au sommet de l’échelle des abominations, les cicatrices hideuses recouvrent le souvenir d’un œil, d’un nez, d’une arcade, d’un pariétal, d’un pan complet de visage. A contrario, les éclopés, les manchots et les culs-de-jatte peuvent toujours cacher leurs moignons sous leurs vêtements. Hors concours, il y a cependant les maboules, les fêlés du ciboulot traumatisés par les combats…

Il fut un temps où la gloire se méritait, par le talent ou par l’obstination. Par une capacité inouïe à surmonter les plus terribles obstacles. Des personnages tels qu’Eugène Criqui en fournissent un magnifique exemple. Rendre hommage à des gens exceptionnels, ayant marqué leur époque, c’est absolument légitime. Encore faut-il restituer bien davantage que leur parcours glorieux. Ici, c’est en dessinant un portrait vivant de ce boxeur que l’on peut mesurer quelles furent les marches de son destin. Ce n’est pas un freluquet, ce jeune parigot issu d’un milieu populaire. Sûrement pas un prétentieux, non plus. Un esprit de gagnant, dirait-on de lui aujourd’hui. On imagine la force de caractère qu’il lui a fallu pour dépasser les épreuves mortifères, pour ne jamais renoncer et redevenir le meilleur.

Dans ses romans, Pierre Hanot a prouvé son inventivité, sa fantaisie. On peut lui faire confiance quand, au-delà des péripéties, il s’agit de transmettre le vécu autant que la psychologie des protagonistes. Cette fois, présentant un sportif ayant réellement existé, il nous fait partager avec justesse le sort singulier d’Eugène Criqui. S’il y eut des boxeurs hargneux, agressifs, violents, celui-ci est plus proche des passionnés de leur sport, à la démarche sincère. En outre, cette reconstitution respecte la mémoire des Poilus, nos aïeux valeureux. Même si tout cela remonte à plus ou moins cent ans, c’est notre Histoire. Les rappels du passé ne sont jamais inutiles, surtout quand ils sont servis par un auteur tel que l’excellent Pierre Hanot.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs
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29 septembre 2017 5 29 /09 /septembre /2017 04:55

Gryon est un village suisse du canton de Vaud, implanté sur un flanc sud de la montagne, près de la rivière Avançon et du massif des Diablerets. Situé à une dizaine de kilomètres de Bex, dans la vallée du Rhône, Gryon est accessible par la route ou par le train. De nos jours, la grande majorité des habitations sont des résidences secondaires. Néanmoins, il reste une population locale. Et des paroissiens fréquentant le temple protestant, dont la pasteure est Erica Ferraud, native d’ici. C’est aussi dans un chalet de Gryon que se sont installés Andreas Auer et son compagnon Mikaël Achard, avec leur saint-bernard Minus. Âgé de trente-neuf ans, d’allure virile, Andreas est inspecteur de police. Mikaël, trente-cinq ans, est aujourd’hui journaliste indépendant.

Peu avant l’office dominical, Erica découvre un cadavre nu, poignardé, allongé sur la table sainte à l’image du Christ crucifié. Le tueur a laissé un message sur le corps : "Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes les ténèbres." La victime est Alain Gautier, un agent immobilier quinquagénaire de Gryon. Toujours à l’affût, le reporter Fabien Berset est bien vite venu se mêler aux habitants du cru. Il ne peut attendre aucune révélation de la part d’Andreas, ni même de Mikaël. La policière Karine Joubert n’a pas tardé à rejoindre le village, afin d’enquêter avec son collègue et ami Andreas. Luxueux, l’appartement de la victime témoigne que Gautier avait probablement un train de vie au-dessus de ses moyens. Qu’il ait été malhonnête en affaires ne serait pas surprenant.

Si la vie privée de l’agent immobilier comportait de douteux aspects sexuels, son associée ne paraît pas être au courant. Gautier avait quand même un casier judiciaire, pour un cas de viol. Le message biblique sur le cadavre laisse augurer un mobile mystique, bien que le policier Andreas n’en soit pas encore absolument convaincu. L’autopsie montre que du chloroforme et du curare, produits fort rares, ont été utilisés par l’assassin. Dans la liste des suspects, figure un élu local qui est aussi entrepreneur en bâtiment. Celui-ci sera bien obligé d’admettre qu’il avait des arrangements illégaux avec l’agent immobilier. Et s’il y a un problème côté mœurs, cela ne fait pas de lui un tueur. D’ailleurs, bien qu’indifférente, son épouse ne le croit pas coupable de meurtre.

Outre le bizness immobilier et un nombre symbolique du Mal, une bouteille de vin produit dans la région de Bex pourrait également s’avérer une piste exploitable. À travers son message issu de la Bible qui évoque les maltraités et les opprimés, l’assassin semble trouver une légitimité divine à son crime. Ce qu’il confirme bientôt en adressant à Fabien Berset un message par mail, dont le reporter fait part aux enquêteurs. Entre obsessions et prétextes pour justifier ce crime, Andreas hésite à se prononcer. Il redoute que le tueur, peut-être délirant, fasse d’autres victimes. Tandis que la police continue à interroger des villageois, c’est sans doute dans le passé de Gryon qu’on dénicherait des indices. Mais c’est loin du canton de Vaud que la police pourrait découvrir des éléments cruciaux…

Marc Voltenauer : Le dragon du Muveran (Éd.Pocket, 2017)

— Tuer de manière impulsive, c’est une chose. Tuer avec préméditation en est une autre. Tuer avec une telle violence et avec une prise de risque pareille en est encore une troisième. Je vois notre meurtrier comme un être marqué par un fort trouble de la personnalité et qui fait preuve d’un comportement déviant, un être dont les actes ne sont subordonnés à aucune norme sociale.
— Tu es en train de faire la description d’un psychopathe.
— Exact. C’est un sadique. Il tire du plaisir de ses actes. Il n’a aucun remords. La culpabilité et les interdits ne font pas partie de son monde. Il fait preuve d’une absence complète d’empathie et les émotions humaines lui sont étrangères. Il éprouve un sentiment de supériorité […] Le meurtrier ne s’est pas contenté de tuer sa victime d’un coup de pistolet dans la tempe. Il a pris le soin de lui ôter les yeux de son vivant. Si ça, ce n’est pas du sadisme, je n’y comprends rien. Imaginez-le avec son scalpel en train de lui découper les yeux… Il a dû ressentir un plaisir très intense. Probablement encore mieux qu’un orgasme.

Avant tout, il convient de préciser que la commune de Gryon existe réellement, charmant village touristique des Alpes vaudoises, non loin du Grand Muveran, sommet culminant à plus de 3000 mètres. Ainsi l’auteur tient-il un décor dans lequel il fait évoluer aisément les protagonistes et les événements. Ce n’est pas sans importance, car ça permet de cultiver une authenticité qui rend crédible l’histoire qui nous est racontée. Essentiel pour un roman policier s’inscrivant dans la grande tradition du genre. Que Marc Voltenauer respecte avec soin, en particulier dans la construction de l’enquête. Non sans intercaler des passages qui évoquent des épisodes passés, potentiellement explicatifs — ou en faisant apparaître de temps à autre un énigmatique témoin, qui ne pense pas être un tueur.

Le format, près de six cent pages, l’indique clairement : c’est une affaire dans laquelle on va complètement s’installer, presque s’immerger, en suivant l’inspecteur Andreas Auer et son entourage. Ce policier est un pur professionnel, un homme bien dans sa peau : “Il avait un charisme certain. Et il le savait… Il était sûr de lui, ce dont témoignait sa démarche et son allure.” Les motivations de l’assassin, il est capable de les cerner : une vengeance par quelqu’un qui connaît fort bien Gryon, ayant subi un traumatisme et qui a étudié la Bible. Malgré tout, il va devoir explorer plus largement le contexte pour arriver jusqu’au dénouement. Un récit fluide et maîtrisé, pour une intrigue très convaincante.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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28 septembre 2017 4 28 /09 /septembre /2017 04:55

Paris, juin 2016. Homme mûr, Oxymor Baulay est un journaliste culturel, héritier d’une tradition familiale dans ce domaine. Une question le taraude, concernant son aïeule qui fut proche du poète Robert Desnos. Sans que cela perturbe ses activités actuelles, autour du monde littéraire. Ce jour-là, Oxy a rendez-vous chez Edmond de Rohan-Soubise, éminent membre de l’Académie Française. Bien qu’Immortel, le comte a été assassiné dans son bureau. Macabre mise en scène, le criminel ayant décapité Rohan-Soubise et lacéré une toile du peintre Chaïm Soutine. C’est le policier Bertrand Cathala et son équipe qui vont se charger de l’enquête. Oxymor l’a déjà rencontré dans une affaire de "Mortelles voyelles".

Si cet académicien radin, vivant aux frais de l’Académie, avait dans les soixante-quinze ans, il était marié à une séduisante quadragénaire, Christine. Toutefois, l’écrivain préférait depuis longtemps les jeunes mâles. Ce qui ne manquait pas d’ironie, car cet adepte de la Droite chrétienne ultra affichait des positions hostiles au Mariage pour tous. Sans doute la police devra-t-elle s’intéresser aux amants de Rohan-Soubise. Néanmoins, c’est plutôt la piste terroriste qui serait privilégiée par les autorités. En effet, la victime a récemment publié un livre polémique attaquant la religion musulmane. Et la mort par décapitation ne peut que rappeler les méthodes des barbares se proclamant combattant de l’Islam.

Parmi les suspects, on ne peut laisser de côté Jean Mareuil, auteur de best-sellers qui a eu une altercation publique violente avec l’académicien. D’ailleurs, le soir de sa mort, Rohan-Soubise a bien eu rendez-vous chez lui avec Mareuil. À vrai dire, l’écrivain n’écrivait plus, laissant la rédaction de ses livres à Lazare Assayas, ami d’Oxymor Baulay et admirateur d’Alfred Jarry. Question absurdité, ce drôle de zozo qu’est Lazare ne va pas simplifier les vérifications autour de son alibi. Quant à celui de Mareuil, c’est un classique adultérin. S’il peut faire le buzz une fois encore en étant soupçonné, ça favorisera ses ventes de livres. Selon Lazare, ce meurtre spectaculaire peut aussi bien avoir un rapport avec Soutine.

Le policier Cathala interroge le chauffeur de Rohan-Soubise, dont l’un des rôles principaux consistait à jouer au rabatteur de beaux gays pour l’académicien. Il y en a bientôt un qui fait figure de coupable potentiel, au cas où décapiter sa victime ne l’eût pas dégoûté. Mais les autorités misent sur un autre suspect, un islamiste fiché S qui est arrêté et interrogé. Il a pu vouloir viser un symbole de la France, à travers un membre de l’Académie. Tandis que Cathala persévère dans son enquête, Oxymor mène d’autres recherches, toujours sur les traces du passé et de son aïeule. Des investigations qui vont l’amener jusqu’à Richelieu… 

Gilles Schlesser : Mort d’un académicien sans tête (City Éditions, 2017)

Après avoir pris connaissance de ses mails, parcouru l’édition numérique du Monde et les dernières investigations de Mediapart, Oxymor se rend dans la salle d’eau, prend une douche rapide. Il allume la petite radio portative, se branche sur Europe1.
-"… On en sait un peu plus sur les circonstances du meurtre de l’académicien Rohan-Soubise, rue Bellini, dans la soirée du vendredi 17 juin. D’après l’autopsie, Edmond de Rohan-Soubise serait mort avant d’être décapité. Du sang et quelques cheveux ont été retrouvés sur l’angle d’une table basse, ce qui donne à penser qu’il se serait assommé en tombant, au cours d’une dispute ou dans le cadre d’une agression. Il aurait ensuite été tiré par les pieds vers le milieu de la pièce, puis décapité à l’aide d’un couteau de sa collection d’armes mayas. Des empreintes multiples ont été relevées sur le manche. La toile que l’assassin a lacérée représente un portrait de femme du peintre russe Soutine. Pour l’instant, aucune revendication ou diffusion de l’exécution sur les réseaux sociaux, signature habituelle en vigueur chez Daech."
Oxymor coupe la radio. Combien de temps va durer ce pilonnage médiatique ?

Gilles Schlesser a consacré plusieurs romans aux enquêtes du commissaire Louis Gardel, se déroulant dans le Paris artistique de la première moitié du 20e siècle. Des histoires où le policier partage la vedette avec Camille Baulay, puis Paul Baulay, la grand-mère et le père d’Oxymor Baulay. Ce dernier, personnage contemporain, était le héros de “Mortelles voyelles” (Éd.Parigramme, 2010 – Éd.Points, 2012). On le retrouve au cœur d’une intrigue absolument actuelle, puisque se déroulant à la fin du printemps 2016. L’actualité y tient une part certaine, encore qu’Oxymor Baulay avoue qu’il déteste les médias putassiers qui cultivent un voyeurisme malsain en exploitant des drames, tels les attentats.

Certes, le très parisien Oxymor nous soûle quelque peu en détaillant les moindres recoins de sa ville, jusqu’aux lignes de bus, plaques d’immeubles et autres Jardins du Sénat. Bien plus intéressantes sont les anecdotes au sujet des grands artistes d’autrefois qui firent la réputation culturelle de Paris. Belle occasion de se souvenir du peintre Soutine, dont l’œuvre semble empreinte de folie. Évidemment, l’univers littéraire de notre époque est aussi de la partie, dans un grand écart entre les écrivains best-sellers et les Immortels du Quai de Conti. Il paraît même qu’Alain Finkielkraut serait plus aimable et drôle que son image le laisse supposer. Mais il ne figure heureusement pas parmi les suspects.

Les suspenses de Gilles Schlesser possèdent une tonalité qui leur est propre. Le crime et l’énigme y côtoient l’intelligence et le sens artistique. La fantaisie n’est jamais éloignée de plus sombres aspects, non plus. Et si les investigations sont sinueuses, c’est pour le plus grand plaisir des lecteurs.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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