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26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 04:55

Ça se passe entre les dunes de la côte atlantique et les forêts de pins, dans un site naturel en grande partie préservé. Des lieux menacés depuis qu’un groupe industriel a lancé le projet d’une unité de stockage de matières dangereuses. Des zadistes se sont installés sur le secteur visé par cette destruction annoncée, génératrice de pollution. C’est à un autre niveau que certains, comme le nommé Pépé, cherchent des arguments pour contrer le désastre écologique. Par ici, on trouve encore une libellule très rare, espèce à protéger. Un atout pour le rapport des experts évaluant l’impact négatif du futur stockage. Pourtant, les initiateurs du projet ne renoncent évidemment pas. Une équipe de scientifiques a été engagée, afin que la contre-expertise leur soit favorable. Leurs bureaux provisoires se situent dans une ancienne école de la région.

Âgé de trente-six ans, Boris est naturaliste de profession. Logeant chez Florent et Jeanne, dans un gîte des environs, il appartient à cette équipe de contre-expertise. Il éprouve une sympathie certaine pour son confrère Pépé, amateur d’huîtres comme lui. Qu’une libellule contrarie l’envahissant projet de stockage, ça ne lui déplaît pas. Entouré de personnes qui aiment sincèrement la nature, appréciant la faune et les décors locaux, Boris glisse peu à peu du côté des défenseurs de l’environnement. L’homme qui rôde dans le coin, il l’a vite reconnu, bien que l’ayant jusqu’alors peu fréquenté. C’est son oncle Clément, qui a une réputation de révolté. S’il a disparu depuis quelques temps, il n’est pas mort. Sa présence dans la région ne doit sûrement rien au hasard. Quand il entre en contact avec Boris, c’est pour lui expliquer son but… meurtrier.

Il existe une verrue dans le paysage dunaire. Cette villa construite par le riche Raphaël est délibérément destinée à gâcher la beauté de la côte. Le propriétaire s’est assuré le soutien d’Horace, le maire, pour bâtir cette horreur. Certes, au nom du respect de la Loi Littoral, une plainte n’est pas exclue. Ce dont se fiche éperdument Raphaël. Il a fait venir deux de ses amis. Émeric est un escroc poursuivi pour avoir monté une pyramide financière qui a ruiné les plus crédules. Pas tellement moins cynique, Alexis est exportateur de bois : un farouche partisan de la mondialisation, grâce à laquelle il s’enrichit toujours davantage. Il reste l’ami des deux autres, partageant le même mépris envers le commun des mortels. Mais le service que lui demande aujourd’hui Raphaël dépasse les normes de l’amitié. Il va devoir louvoyer pour limiter sa complicité, car il pourrait y avoir mort d’homme…

Pascal Dessaint : Un homme doit mourir (Éd.Rivages, 2017)

Raphaël avait posé sa villa sur le trait de côte, à plusieurs kilomètres de la station balnéaire, dernier lieu reconnu par mon GPS. Si j’avais encore douté de l’influence de mon ami, il m’aurait suffi d’essayer de répondre à cette question : comment donc, pour l’utilité ou plutôt le plaisir d’un seul individu, avait-on pu permettre de bitumer ce qui pendant longtemps s’était révélé une simple piste serpentant au petit bonheur à travers les dunes ? Quelle pression l’homme avait-il exercée ? Quelle réglementation avait-il contournée ? Quelles mains avait-il graissées ? Raphaël, sans aucun doute, avait encore beaucoup à m’apprendre sur les libertés que l’on peut s’accorder […]
La piste bitumée s’arrêtait tout net, comme un nappage de caramel qu’on aurait coupé grossièrement à la roulette. Une route qui se terminait nulle part me donnait toujours l’impression d’avoir été tracée par le Diable ou un de ses suppôts, et de conduire malgré les apparences à un précipice.

C’est "sous le signe de la nature" que s’inscrit cette histoire. Pascal Dessaint ne cache pas ses sympathies pour la défense de l’environnement. Plusieurs de ses romans évoquent des questions sur ce thème, notre monde industrialisé semblant incompatible avec le respect des éléments naturels. Certes, les autorités promettent une "transition" vers des pratiques moins dévastatrices et moins polluantes, mais on ne le constate guère au quotidien. L’avis des scientifiques s’avérant souvent contradictoire, certains étant soumis à des lobbies, ça ne paraît plus guère compter aujourd’hui. D’aucuns pensent que la solution, c’est de créer des ZAD, Zones À Défendre, dès qu’est envisagé un nouveau projet potentiellement nocif. Au risque de friser la caricature, il faut l’admettre, quand des "pros de la contestation" se joignent à ces combats, aussi justifiés soient-ils.

Pascal Dessaint n’est pas un homme sombre, un pessimiste grincheux. Au contraire, il se montre toujours assez souriant, dans la vie comme dans ses écrits. Il ne servirait à rien, il le sait évidemment, d’aligner un argumentaire démonstratif contre l’ultralibéralisme qui s’attaque sans complexe aux sites naturels. Néanmoins, en décrivant (non sans ironie) la misanthropie et les bassesses de certains fortunés, est-il loin de la réalité ? On peut croire que de tels personnages réagissent ainsi qu’il montre le trio de cyniques. Quant à Boris, le naturaliste, de quel côté basculera-t-il finalement ? C’est à travers une double narration, celles d’Alexis et de Boris, qu’évolue cette intrigue. Avec un aspect criminel, mais surtout une large part d’humanisme. Un suspense très réussi, d’autant que Pascal Dessaint est un auteur chevronné, récompensé par plusieurs prix littéraires incontestés.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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24 septembre 2017 7 24 /09 /septembre /2017 04:55

Chanterelle est une petite ville de Lorraine, dans les environs de Bar-le-Duc, préfecture de la Meuse. La raffinerie de sucre, que l’on surnommait la Reine Noire, constitua longtemps la principale activité industrielle locale. L’usine était dirigée par l’austère M.Durand, qui prenait à cœur sa fonction, employant quantité d’habitants de Chanterelle. Quand M.Spätz hérita de la raffinerie, il en ferma très bientôt les locaux, délocalisant la production en Indonésie. Ce qui n’avait pas empêché pas M.Spätz de devenir maire, poste qu’il occupe toujours. Débarqué, M.Durand ne survécut pas au transfert de l’usine. Ces dernières années, Chanterelle ressemble à une ville-fantôme. Il n’y a guère qu’au Bar du Centre que l’on croise des natifs d’ici. Ils y sont servis par la jeune Marjolaine, une enfant du pays.

En ce mois de juin 2017, deux hommes originaires de la commune sont de retour. L’un se présente, pipe à la bouche, comme psychiatre. D’allure distinguée, ne buvant rien qui soit alcoolisé, il est vite reconnu par les habitants restés vivre à Chanterelle. Il s’agit de Michel Durant, le fils de l’ancien directeur de la raffinerie. Il va loger à l’auberge de Joe, vieux bonhomme qui détestait M.Durant et vécut d’autres revenus. C’est la mère Lacroix, bonne du curé tant qu’il y en eût un, qui assure le ménage à l’auberge, avec sa fille handicapée mentale. Ni la mère Lacroix, ni les autres ne semblent hostiles envers Michel Durant. Sans doute parce qu’ils ignorent le véritable métier de celui-ci. Il est policier pour Interpol. Son retour à Chanterelle concerne une enquête, mais avec quelques aspects personnels.

L’autre revenant fait autant penser à un fantôme qu’à un vampire. Tout vêtu de noir, il s’est installé dans la maison la plus singulière de la commune. Certains l’appellent Mata, un nom dont il a hérité en Indonésie. Mais il se nomme Thomas Wotjek, qu’autrefois tout le monde surnomma Toto. La réputation de sa famille, Polonaise d’origine, était exécrable. Le père de Wotjek était un alcoolique, qui connut une mort très particulière à l’usine. Sa mère ne valait pas grand-chose, si l’on en croit les rumeurs. Si Wotjek respecte les chats et admire les pylônes, chacun sent qu’il reste un homme dangereux. Cela n’a pas échappé à Marjolaine, pas fâchée de rencontrer un personnage aussi insolite. Le vécu de la jeune fille n’a pas toujours été facile à ce jour, peut-être peut-il lui procurer un certain bonheur.

Bien que le maire, M.Spätz, ait décidé de faire raser les ruines de l’ancienne usine, est-ce vraiment pour en bâtir une nouvelle ? Des poules ont été égorgée à Chanterelle, puis c’est le cimetière qui est profané. Ce sont là des signes inquiétants pour les habitués, au Bar du Centre. Voilà déjà quelques temps que la folie a touché plusieurs personnes ici, et pas seulement la fille de la mère Lacroix. En adversaires affichés, Michel Durant et Thomas Wotjek se jaugent, l’un sachant pertinemment ce que fait l’autre et inversement. Quand un double meurtre est commis, ça paraît être un suicide…

Pascal Martin : La Reine Noire (Éd.Jigal, 2017)

Le soleil s’éteignait doucement à l’horizon, découpant dans la campagne des ombres grises. Mata sortit de la maison du fada. Il était entièrement nu et, curieusement, alors que la peau de son visage était pâle, le reste de son corps était hâlé. Il portait toujours ses petites lunettes opaques sur le nez. Il se dirigea vers le pont […]
Mata porta les mains à son visage et, lentement, prenant soin de ne pas blesser l’arête de son nez, il ôta ses lunettes. Ses yeux étaient d’un bleu opalescent, presque translucides, au milieu d’une cornée diaphane. Ses pupilles semblaient baigner dans une lumière d’aquarium céruléenne. Il plongea son regard dans les eaux limoneuses du canal avec une telle intensité que ses prunelles elle-mêmes prirent la couleur de la tourbe.
Un grand sourire éclaira brusquement son visage. Que voyait-il sous la surface des eaux boueuses ? De grosses larmes, claires et limpides, virent rouler sur ses joues empourprées. À ce moment-là, son visage était d’une beauté lumineuse…

Une bourgade et ses secrets, un thème en apparence classique dans le polar et le roman noir. Pour peu que le contexte économique ait eu de sévères conséquences sur l’emploi, entraînant son lot de rancœurs, le climat se prête à une intrigue criminelle bien sombre. Toutefois, Pascal Martin n’est nullement un néophyte en matière de noir suspense. Deux de ses précédents titres ont été récompensés par le Prix Charles Exbrayat (2005) et le Prix Intramuros (2009). Il est l’auteur d’histoires pleines de singularité, d’une part d’étrangeté, énigmatiques à souhaits. Voilà pourquoi, si Chanterelle est effectivement une petite ville traversant une crise durable, le décor n’est pas le seul élément apportant de l’intensité.

Au centre du sujet, nous avons un duo de héros fort originaux. Tous deux ont de bonnes raisons de revenir dans cette commune. Le policier est sur les pas du tueur ? Certes, mais le lien entre eux est fatalement plus complexe. Beaucoup de nuances également dans les descriptions du vieux Joe, de la mère Lacroix, de la jeune Marjolaine, de Milos Spätz, et de l’ensemble des protagonistes. On ne cherche pas à nous imposer une ambiance stressante à l’excès : les faits parlent d’eux-mêmes, dévoilant des drames masqués, des projets de vengeance. À travers des chapitres courts et une narration claire, Pascal Martin fait preuve d’une très belle subtilité, entretenant le mystère et la noirceur. Un vrai polar de qualité.

© Photo Claude Le Nocher

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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 04:55

Le policier Franck Bostik est depuis peu en poste à Autun, sous-préfecture de Saône-et-Loire. Venu de Paris, il connaissait déjà bien cette petite ville de quatorze mille habitants. À cause d’une affaire trouble, Bostik a été suspendu de son grade d’OPJ, se retrouvant quasiment flic de base. Par ailleurs, ça ne fonctionnait plus vraiment avec sa compagne Cécile. Néanmoins, il reste proche de leur amie Anaïs, une ex-junkie qui garde un mode de vie quelque peu marginal. Ici, dans le Morvan, on est au cœur des vestiges remontant à l’époque gallo-romaine. Autun fut jadis la capitale des Ẻduens, non loin du Mont-Beuvray et du site archéologique de Bibracte, métropole à l’époque des Romains. L’endroit se visite et on continue à effectuer des fouilles dans ses environs.

La disparition inquiétante d’une adolescente de quinze ans a été signalée lors d’un voyage organisé à Bibracte. Originaire de Tchéquie, installée avec sa famille à Calais, Kamilla n’a pas le profil d’une fugueuse. Sa sœur jumelle Hana est restée dans la région, avec une accompagnatrice de leur groupe. Par manque d’effectifs, c’est Franck Bostik qui est chargé de démêler cette histoire. Dès le lendemain, il se rend à Bibracte. Une des archéologues présentes sur le chantier de fouilles n’est autre qu’Olivia, qu’il a connu naguère. Elle va lui faciliter les constatations, le directeur du site se montrant assez hostile car la disparition perturbe les activités autour de Bibracte. C’est dans la forêt proche que le policier trouve le cadavre de la jeune Kamilla. Le SRPJ de Dijon s’occupera de l’enquête technique.

Il n’est pas absurde de supposer que la mort de l’ado ait un rapport avec trois cas de viols s’étant produits récemment dans le secteur. Bostik contacte une institutrice qui fut ainsi agressée, mais qui réussit à éviter le pire. Il fait bientôt la connaissance de Jeff, un ancien baroudeur belge. Il s’avère très coopératif, même si son environnement incite à se poser des questions. Il n’est pas exactement archéologue fouilleur amateur comme on le pense, mais possède des raisons personnelles d’examiner les terrains près de Bibracte. Bien qu’un suspect soit signalé, il ne correspond pas dans le cas de Kamilla. Par contre, son avocat a un autre nom de pervers à proposer.

Toujours très recherchés par des collectionneurs, les vestiges datant de l’ère gallo-romaine font l’objet d’un trafic difficile à contrôler. Ce que confirme un expert, déplorant que peu d’efforts soient faits pour traquer les pilleurs. Un casque gaulois a même été volé au musée de Bibracte, les jours derniers. Le policier se rend dans une foire réunissant des numismates, présentant peut-être une majorité de pièces sans valeur. Un vendeur de détecteurs de métaux s’y trouvant pourrait figurer parmi les suspects. Quand se produit une nouvelle disparition, ça signifie probablement que le criminel veut éliminer les témoins éventuels. Obstiné, Bostik persévère dans ses investigations…

Laurent Rivière : La diagonale du loup (Éd.du Toucan, 2017) — Coup de cœur —

Il suffit d’un quart d’heure aux archéologues pour déterminer l’origine sociale d’un squelette découvert dans une fosse. Le travail aux champs explique l’usure des rotules et des hanches, l’état des dents détermine la nature des aliments absorbés, riches ou pauvres en viande. Moi, il m’a fallu moins d’une minute pour retracer le calvaire de Kamilla. Sa langue avait gonflé et ne trouvait plus de place dans la bouche. Ses lèvres s’étaient mordues. La jeune fille avait été étranglée. Sur son cou, le sillon laissé par une corde était facilement reconnaissable, plus bas que lors d’une pendaison, il était moins marqué également, un étranglement étant plus bref. Des ecchymoses cervicales digitiformes prouvaient que l’homme avait d’abord essayé de l’étrangler à mains nues…

Il est probable que les charmes du Parc naturel régional du Morvan soient mal connus de beaucoup de nos compatriotes. “Ici, si tu ne possèdes pas un minimum de connaissances sur la culture celte, tu ne vois rien d’autre qu’une forêt” explique l’archéologue Olivia, qui ressent un certain aura de mystère planant sur la région de Bibracte. S’il s’agit là d’un territoire moins peuplé que la moyenne nationale, il reste caractéristique des régions françaises. Entre ruralité et petites villes, c’est la vie normale qui inspire l’ambiance de ce roman. Non sans évoquer le riche aspect historique de ce secteur géographique, bien sûr. On y croisera de gens plus ou moins ordinaires, y compris dans l’entourage du héros, mais également quelques personnages carrément singuliers.

Les facettes sociologiques ou documentées peuvent se rapprocher du roman noir. La forme choisie est celle du roman d’enquête. Au-delà de la fluidité du récit, atout déjà essentiel, c’est le réalisme naturel des protagonistes et des lieux qui offre une magnifique crédibilité à cette intrigue. Tout semble issu du quotidien, les réactions de chacun sont justes, ainsi que l’état d’esprit du policier Franck Bostik. Sa vie privée est esquissée, mais l’affaire en cours est prioritaire. Sur le terrain, il cherche des éléments, avance à bon rythme mais sans précipitation inutile. Il ne s’attarde pas sur les hypothèses, s’en tenant aux faits. Ce genre d’enquête policière, d’une lecture extrêmement agréable, s’inscrit dans la plus belle des traditions du polar. Laurent Rivière ne manque pas de talent.

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 04:55

Max Wolfe est officier de police à Londres. Divorcé, il élève seul sa fille Scout, bientôt six ans, avec leur chien Stan. Par hasard, il retrouve son ami d’enfance Jackson Rose. Ancien militaire, celui-ci s’est clochardisé. Max l’héberge volontiers chez lui. S’il s’est trouvé un job de nuit, le comportement de Jackson Rose intrigue bientôt Max. Mais le policier et son équipe sont surtout confrontés à une affaire singulière. Certes, il arrive généralement que Max se place plutôt du côté des victimes. Comme dans le cas de ce père de famille tué par une bande de jeunes voyous, qui seront peu condamnés. Néanmoins, une vidéo diffusée sur Internet s’avère perturbante : dans un endroit secret, un chauffeur de taxi est jugé et aussitôt pendu par des justiciers anonymes.

D’origine étrangère, l’homme avait appartenu à un gang de violeurs d’enfants. Son corps est retrouvé dans Hyde Park. Peut-être sur le site de Tyburn où, pendant des siècles, on dressait la potence destinée aux condamnés à mort. Max ne doute pas que les exécuteurs usent de tels symboles. Il interroge la famille Wilder, dont la fille fut une des victimes du gang en question. Au procès, le père menaça de mort celui qui vient d’être pendu. Mais il semble avoir perdu son instinct vengeur. Peu après, une deuxième vidéo est diffusée en direct sur Internet, aussi très suivie par les utilisateurs du web. C’est le coupable de la mort accidentelle d’un enfant qui est en cause, cette fois. Son cadavre est découvert sur un lieu différent du premier, mais faisant encore penser au site de Tyburn.

L’enfant mort par accident n’était autre que le petit-fils d’un riche truand que Max connaît fort bien. Il serait davantage suspect s’il possédait un alibi plus solide. L’imaginer en vieux justicier, improbable. Ce n’est pas un émule d’Albert Pierrepont, le bourreau officiel anglais qui officia durant plusieurs décennies. Max se renseigne auprès du sergent John Caine, qui s’occupe du Black Museum, mémorial de la police britannique. Mais les références à la potence de Tyburn ou à l’ancienne prison de Newgate, détruite depuis longtemps, sont mal connues. L’historien missionné par la police est lui-même imprécis sur les détails. On sait quand même que, en plus du métro – dont certaines stations sont fermées, existent dans les sous-sols londoniens d’anciennes rivières et tout un réseau d’égouts.

Après qu’un troisième homme, un criminel toxicomane, ait été jugé et exécuté en direct via Internet, les bourreaux interrompent pendant quelques temps leurs actions. Le suivant est un prédicateur islamiste glorifiant le combat contre les Occidentaux. Il serait ironique que, s’il a la chance d’en réchapper vivant, il soit placé sous protection policière. Face aux médias qui font monter la pression, Max s’efforce de rester stoïque. S’exposant ainsi, il risque d’apparaître comme un provocateur aux yeux des justiciers autoproclamés. Et de frôler la mort. Situer le lieu des pendaisons est désormais la priorité…

Tony Parsons : Le club des pendus (Éd.de La Martinière, 2017)

— Mais pourquoi cette mascarade ? demanda Whitestone au Dr Joe.
— La cérémonie est essentielle, répondit Joe. Le rituel importe autant que le meurtre. Ces deux assassinats sont aussi orchestrés que n’importe quel procès à la cour d’Old Bailey. En lieu et place des perruques, des cagoules noires. En lieu et place des juges et jurés, des suspects non identifiés. Et sur le banc des accusés, les coupables.
— Qui n’ont aucune chance d’obtenir la relaxe, enchaîna Whitestone.
— Mais ce rituel – cette cérémonie si vous préférez – est un avertissement. Et, par-dessus tout, une façon d’affirmer leur puissance, dit le Dr Joe. Cet élément est crucial : ils veulent nous prouver leur autorité. Comme dans une cour pénale, on démontre le pouvoir de l’État. Il ne fait aucun doute que les suspects non identifiés considèrent leurs actes comme la réaffirmation, dirais-je, d’une justice supérieure, non seulement supérieure, mais également plus noble et moins faillible. Ils veulent nous rappeler que le peuple a un pouvoir.

Après “Des garçons bien élevés” et “Les anges sans visage”, c’est la troisième enquête de Max Wolfe et de son équipe de policiers londoniens. À l’évidence, Tony Parsons s’y entend pour installer le malaise, traitant un thème particulièrement sensible. Les criminels sont-ils jugés avec trop de clémence ? Selon les victimes (enfants, personnes âgées) les sanctions sont-elles appropriées ? Mais si l’on applique le Talion – Œil pour œil, dent pour dent – cela rend-il la vie aux personnes tuées. En cas de vendetta, ceux qui ont été grièvement blessés vont-ils mieux ? En somme, la colère vengeresse remplace-t-elle équitablement la justice ? Outre les quatre cibles des "bourreaux", sont évoqués deux autres affaires relançant en filigrane les interrogations personnelles que chacun peut éprouver à ce sujet.

Ambiance tendue autour du policier Max Wolfe, donc. Les moments de répit sont rares pour l’enquêteur, homme d’action. Évocation des institutions judiciaires anglaises et des pratiques d’autrefois, également. Toutefois l’auteur ne perd jamais de vue qu’il s’agit d’une intrigue à suspense, cultivant un récit privilégiant l’énigmatique et les rebondissements. Ce ne sont pas les suspects qui manquent dans cette affaire, même si beaucoup sont vite disculpés. Autour de Max Wolfe, la notion de mort est dense, palpable. Pour “Le club des pendus”, Tony Parsons a concocté un véritable polar noir au tempo percutant, dans la plus efficace des traditions.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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17 septembre 2017 7 17 /09 /septembre /2017 04:55

Âgé de trente ans, le docteur du Barrail assiste à Weimar au congrès de 1911 qui réunit, autour de Sigmund Freud et Carl Gustav Jung, le gratin des psychanalystes. À l’issue des rencontres, du Barrail se voit confier une mission par Freud. À Paris, leur confrère Victor Gernereau vient d’être assassiné. Grâce aux notes sur ses patients que la victime adressa à Freud, il doit être possible d’identifier le criminel. Si du Barrail est enthousiaste quant à l’évolution de la psychanalyse, et s’il est conscient que c’est un honneur d’enquêter pour Sigmund Freud, il n’est pas sûr d’aboutir. Dans le train du retour vers Paris, où Jung va séjourner quelques temps, celui-ci lui recommande un détective privé, Max Engel.

À plusieurs reprises, on tente de voler à du Barrail les notes de Gernereau. La coupable, il l’a repérée : c’est une femme toute vêtue de vert. Quand le psy s’adresse à Max Engel, il lui demande de s’intéresser en particulier à elle. Du Barrail possède certaines affinités avec ce curieux détective, qui affiche ses convictions sociales marxistes. Par ailleurs, c’est un jouisseur qui ne s’interdit ni le sexe, ni les bons repas arrosés. Outre la Dame en vert, la police a interrogé trois patients du psy Gernereau, de possibles suspects. Du Barrail commence par contacter Marie Adendorff, surnommée la Dame aux Loups à cause de ses troubles. Cette jeune sculptrice est la fille d’un homme d’affaires très puissant.

Le détective a pisté la Dame en vert jusque dans un bordel où elle exerce ponctuellement. Il trouve quelques occasions de ne pas perdre de vue celle qu’on appelle Marie-Madeleine, en référence à la pécheresse biblique. Il poursuit sa filature, tandis que du Barrail se rapproche de Marie Adendorff, masquant à peine son attirance. Dans la veine freudienne qui relie enfance et sexe, le psy imagine que le père de la jeune femme a pu se rendre coupable d’inceste par le passé. Éventualité qui lui apparaît bientôt trop simpliste. Encore ignore-t-il le singulier parcours de cet homme, remarié à la jeune Aniela. Celle-ci défend avec ardeur les droits des femmes, y compris auprès du député Mirepoix.

Marie-Madeleine tente de séduire du Barrail afin d’obtenir les documents de Gernereau. Avec l’accord de son commanditaire, elle va même tenter de corrompre Max Engel. Ce dernier reste en contact avec Carl Gustav Jung, celui-ci n’étant pas opposé à ce qu’ils fréquentent ensemble une maison close. Du Barrail interroge également les deux autres patients névrosés de Gernereau, mais sans doute devra-t-il élargir son enquête. La Dame en vert n’avançant guère, l’individu qui l’a chargée de retrouver les documents ne cache pas sa nervosité. Pour Max comme pour le psychanalyste, c’est probablement dans le cercle autour du père de Marie Adendorff que se trouvent les réponses aux questions…

Olivier Barde-Cabuçon : Le détective de Freud (Babel Noir, 2017)

— Mais si l’assassin a tué Gernereau et récupéré ses notes, pourquoi vouloir s’emparer de la copie de celles-ci ? Pour les faire disparaître ? Vous auriez pu, vous-même ou Freud, en recopier d’autres exemplaires. Non, à mon avis, quelqu’un a payé la Dame en vert pour récupérer ces notes du vivant du docteur Gernereau. Elle s’est ainsi présentée comme patiente de celui-ci pour se les procurer. Elle a dû échouer. Ce même commanditaire a ensuite fait assassiner le docteur mais, pour une raison inconnue, l’assassin n’a trouvé aucune note chez Gernereau. Consultez-les donc à votre banque seulement, je vous le répète.
— Mais pourquoi voulait-il ces notes ?
— Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que l’on dit parfois à son psychanalyste des choses depuis très longtemps enfouies et oubliées… Qui sait si la personne n’a pas regretté que ces choses soient remontées à la surface. Vous êtes des apprentis sorciers, vous tenez boucherie ouverte de nos âmes !

Les six aventures du chevalier de Volnay, commissaire aux morts étranges au temps de Louis XV, ont apporté une notoriété méritée à l’auteur, Olivier Barde-Cabuçon. Avant d’entamer cette série, il publia “Le détective de Freud”, désormais disponible dans la collection Babel Noir. Toute autre époque, puisque nous voici au début du 20e siècle. Si la psychanalyse se développe dans les pays occidentaux, elle reste une science qui a tout à prouver. Certaines bases établies par Sigmund Freud sont, sinon contestées, du moins relativisées par son dauphin désigné, Jung. Et la médecine se méfie de ces confrères qui prétendent déterminer ce qu’il y a dans la tête des patients.

Peut-on dire qu’une enquête ressemble beaucoup à une analyse psy, comme le suggère Freud ? Plus ou moins. En tout cas, Oliver Barde-Cabuçon n’ignore pas qu’un polar historique n’est pas simplement un étalage d’érudition. Il doit être, avant tout, doté d’une véritable intrigue. L’affaire criminelle et la recherche des coupables, c’est le moteur de ce type de romans. Ce qui n’empêche nullement d’inscrire le récit dans un contexte précis, dessinant diverses facettes de l’ambiance d’alors.

Ici, il n’est pas question que de psychanalyse. Certes, les images de l’enfance – dont font partie les contes de fées – ont une importance évidente pour les patients que rencontrent le docteur du Barrail. Mais depuis la seconde moitié du 19e siècle, les luttes sociales n’ont cessé de gagner en union et en force. Nous sommes en 1911, le prolétariat bouge, se fait entendre, refuse l’exploitation par le grand capital. C’est le détective Max Engel qui est porteur de tous ces symboles ouvriers. Par ailleurs, voilà quelques années qu’en ce début de 20e siècle, des femmes – les suffragettes – revendiquent des droits bien réels. Même si des officiels s’avèrent bienveillants envers ces mouvements, peu de concrétisation en vue. Aniela Adendorff en est, en quelque sorte, la porte-parole dans cette histoire. Ce suspense aussi riche en péripéties que par son contexte est fort séduisant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 04:55

Irlandais originaire de Galway, le jeune Jarlath Costello a poursuivi ses études littéraires à Cambridge quelques années plus tôt. Depuis, il a interrompu son cursus, travaillant pour une société d’infos sur Internet, au côté de son collègue et ami Carl. Il a aussi mis de côté ses ambitions d’écrivain. Cette décision est intervenue après le suicide de sa petite amie Rosa Sandhoe. Cinq ans plus tôt, celle-ci était également étudiante à Cambridge. Elle s’intéressait particulièrement au théâtre, à Henrik Ibsen. Rosa était la fille du veuf Jim Sandhoe, employé du Ministère des Affaires Étrangères. Avec lui, elle voyagea beaucoup durant son enfance. Son père décéda peu de temps avant que Rosa n’intègre l’université de Cambridge. Jim Sandhoe connaissait fort bien le doyen, le Professeur Lance, auquel il avait demandé discrètement de veiller sur les études de Rosa.

Amy, la tante de la jeune femme, vit à Cromer, dans le comté de Norfolk. Elle est mariée à Martin, un scientifique. C’est lors d’un séjour chez le couple, il y a cinq ans, que Rosa disparut. Tout laisse supposer qu’elle s’est jetée dans la mer du Nord, où son corps a pu être emporté par le courant. Était-elle dépressive, ressemblant à sa tante Amy, angoissée de nature ? Fut-elle plus marquée qu’on ne le pensa par le décès de son père, ou même par le suicide de Phoebe, une amie de Cambridge ? Aujourd’hui encore, Jar ne peut se résoudre à la croire morte. Il lui arrive fréquemment de la "voir" dans la foule, au hasard des rues londoniennes. Des hallucinations post-traumatiques, certainement. Toutefois, la tante Amy, avec laquelle Jar reste en contact, le prend au sérieux. Son collègue Carl lui conseille plutôt de consulter une psy qu’il connaît depuis peu, Kirsten Thomas.

Un vrai-faux cambriolage a été commis dans le studio de Jar. Il a le sentiment d’être en permanence surveillé. Paranoïa peut-être, mais son compte Internet a aussi été piraté. Et Martin, le mari d’Amy, vient d’être interrogé par la police après avoir transmis un disque dur d’ordinateur à Jar. L’objet informatique contient le journal intime de Rosa. Peu après, c’est au tour du jeune homme d’être inquiété. Sous un prétexte qui sonne faux, le policier Miles Cato cherche visiblement le fameux journal de Rosa. À tort ou à raison, Jar imagine que Kirsten Thomas n’est pas étrangère à son interpellation. À Cambridge, Rosa fut elle-même en contact avec une psy prénommée Karen, ce qui pourrait avoir un rapport direct. Par l’intermédiaire de cette personne, Rosa a sans doute été approchée par les Services Secrets britanniques, comme un certain nombre d’étudiants.

C’est peut-être le journaliste indépendant Max Eadie qui possède quelques-unes des clés de cette affaire. S’il est de ceux qui croient dans "la théorie du complot", il est vrai qu’un de ses articles – au sujet très sensible – fut censuré. On le trouve encore sur le DarkWeb. Tant que leurs adversaires ne découvrent pas le box où Jar compile tous les éléments sur la disparition de Rosa, le danger reste relatif. Il ne désespère pas de la retrouver vivante, même si elle a sûrement changé en cinq ans, et doit être désorientée…

J.S.Monroe : Trouvez moi (City Éditions, 2017)

Jar était aussi invité, mais ce n’était pas toujours facile de l’accompagner. Sur le plan physique, Amy ressemble péniblement à sa nièce. Elle a passé presque toute sa vie sous traitement médical, en raison de dépressions chroniques. Le moral d’Amy semblait cependant meilleur chaque fois que Rosa était avec elle. Tranquillement, elle s’asseyaient ensemble dans la lumière du salon filtrée par les rideaux, puis Amy peignait des motifs complexes au henné sur les bras et les mains de Rosa, tandis qu’elles parlaient de son père.
Jar n’en veut pas à Amy pour ce qui s’est passé ensuite. Il est resté en contact avec elle après la mort de Rosa et leur relation, comme celle qu’elle entretenait avec sa nièce, s’est épanouie grâce à leur deuil commun. Amy est une alliée, tout aussi paranoïaque que lui ; dans l’entourage de Jar, c’est la seule personne qui ne croit pas à la mort de Rosa. Elle n’a ni explication ni théorie, c’est juste son sixième sens, comme elle dit.

Pour que fonctionne ce genre d’intrigues, on doit immédiatement adopter le point de vue du héros. Ici, même si Jar admet de possibles hallucinations, son amie disparue Rosa ne peut qu’être toujours vivante. Puisque la tante de la jeune femme pense de même, il n’y a plus qu’à accepter le postulat. La première partie du récit fait alterner les mésaventures de Jar et les extraits du journal intime de Rosa. Ce qui nous la rend familière, et permet de penser que – bien qu’ayant subi quelques épreuves – son suicide reste incertain. De Londres jusqu’à un petit port de Cornouailles en passant par une bourgade du Norfolk, il n’y a plus qu’à suivre les investigations tourmentées de Jar.

On croisera au passage des personnages particuliers, tel ce rasta expert en décodage informatique ou ce journaliste se voulant "lanceur d’alerte". Surtout, on s’interrogera sur les fonctions du père de Rosa, et sur la tradition d’espionnage chère aux Anglais. Évoquer l’ambiance de Cambridge, prestigieuse université, c’est déjà supposer de mystérieux arcanes concernant l’élite britannique. Cette histoire énigmatique s’inscrit de nos jours, en témoignent les dates indiquées. Il y est d’ailleurs question de Guantánamo, par exemple. La construction du récit est faite pour exciter notre curiosité, l’auteur jouant habilement avec les éléments du scénario – n’oubliant pas une bonne dose de paranoïa. Un suspense solide, bien sûr !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 04:55

Cane est une petite ville de l’État de Pennsylvanie, situé au nord-est des États-Unis. Elle a connu la prospérité au temps où l’on exploitait les mines. L’activité industrielle tranchait avec le mode de vie rétrograde de Vinegar, le comté voisin, peuplé par les Amish. Il y eut même ici un parc d’attraction, Candyland. La région reste réputée pour ses préparations culinaires à base de sucreries. Aujourd’hui, loin de l’animation d’antan, la population locale de Cane continue à vivoter. Voilà une trentaine d’années que Sadie Gingerich s’est établie dans cette ville, où sa boutique de confiserie conserve une bonne clientèle. Quant à son fils Thomas, c’est le gérant du vieux drugstore Chancey, sur Main Street. Sadie et lui ne se voient plus guère, mais elle imagine souvent des dialogues virtuels entre eux.

Ça fait trente-cinq ans que Braxton est inspecteur de police à Cane. Il arrive à la retraite, sans avoir jamais dirigé la brigade locale, ce poste se transmettant de père en fils. Il est marié à Deb, une authentique chieuse, fort occupée entre ses amies et ses amants. Ce qui explique en partie l’alcoolisme caricatural de Braxton. Si Deb et lui n’ont pas eu d’enfant, il a élevé sa nièce Allison Kendricks. Jeune adulte, celle-ci a mal tourné, devenant junkie sous l’influence d’un dealer de meth, Ezekiel Wolfe. À sa décharge, Allison était la fille de Danny Kendricks. Ce dernier fut condamnée à la prison à vie pour meurtre. Autrefois ivrogne, depuis qu’il est sorti de tôle, Danny est désormais abstinent. Chasseur d’ours, il vit plutôt à l’écart des habitants de Cane, ce qui limite sa violence potentielle.

Les Kendricks et les Wolfe étaient des familles de trafiquants notoires. Mais il existe une autre tribu qui vit en totale marginalité dans le secteur. C’est le clan dirigé par Ruby Heinz, installé à Cokesbury. C’est dans cette montagne forestière peu accessible qu’ils fabriquent leurs drogues. Aux beaux jours, on peut trouver une partie de la bande à Candyland, l’ex-parc d’attraction. Ces endroits-là, la police de Cane n’y met jamais le nez. Au cœur de cet hiver neigeux, Ruby Heinz contacte l’inspecteur Braxton. Au lieu d’alpaguer la cheffe de la tribu, le policier l’écoute. Ces dernières semaines, trois enfants du clan de Ruby ont disparu, dont son propre fils, Owen. Braxton promet d’enquêter. Compliqué, car personne autour de Ruby n’apparaît à l’état-civil ; les mômes sont inconnus des services sociaux.

Entre-temps, Thomas Gingerich a été assassiné. La coupable idéale est Allison Kendricks. C’est la seule jeune femme qui ait été proche de ce célibataire endurci qu’était Thomas. À son contact, la junkie Allison reprit une allure à peu près correcte. Elle faisait figure de petite amie pour Thomas, même si leur relation était moins ordinaire. Et puis, l’ombre d’Ezechiel Wolfe planait toujours autour d’eux. Quand Thomas est retrouvé mort près d’une ancienne mine, difficile de savoir ce qu’en pense vraiment Sadie Gingerich. Ça ne va sûrement pas l’empêcher de continuer à converser par l’esprit avec Thomas. Ni de se remémorer le temps où elle et sa sœur faisaient partie de la communauté Amish. Le soir du Réveillon, Sadie fait la connaissance de Danny Kendricks dans un bar.

À Cane, les saisons passent. Le cadavre d’Owen Heinz a été découvert à la gare de triage désaffectée. L’inculpation d’Allison est confirmée par la justice. Bien que retraité, Braxton poursuit son enquête. Il souhaiterait être réintégré dans la police, mais c’est improbable. Malgré les trente-quatre ans écoulés depuis la genèse de l’affaire, il poursuit sans relâche ses investigations…

Jax Miller : Candyland (Ombres Noires, 2017)

[Braxton] n’avait aucune hâte de rentrer chez lui, de retrouver Deb et toutes ses infidélités étalées sous son nez. De revoir les fausses photos de familles encadrées, sur lesquelles trônait une Allison qui lui manquait, quand elle était jeune et pas encore esclave de la drogue. De s’asseoir dans la pénombre de sa chambre à coucher, fixer le même putain de mur pendant des heures et boire pour que tout disparaisse. Sa furieuse dispute avec Sadie Gingerich était probablement ce qu’il avait connu de plus proche d’une bouffée d’air frais depuis des mois. Son foyer était un piège, où le passé lui rendait visite par violents à-coups.
Une vision soudaine du cadavre d’Owen Heinz. Une gorgée. Une affaire vieille de trente-quatre ans qui ressurgissait dans toute son horreur. Une gorgée. Les os de Thomas Gingerich qui se brisaient dans sa main sur la scène du crime près des mines du Nord. Une gorgée. Crac, crac, crac ! faisait la côte de l’homme. Braxton n’aurait pas pu boire plus vite pour conjurer le bruit des os cassés.

Après le succès de “Les infâmes” en 2015, Jax Miller nous raconte-t-elle cette fois une énième histoire de trafiquants de drogues dans l’Amérique profonde en crise ? Ce serait mal apprécier la tonalité de cette auteure. Elle apporte bien plus d’originalité, à travers le contexte et les personnages qu’elle dessine. Cane est un exemple de ces villes florissantes ayant vécu grâce à l’industrie jusqu’aux années 1970. Depuis, c’est le déclin, ressenti à la fois dans les décors désolés, mais aussi dans les comportements de ceux qui sont restés sur place. Jax Miller évoque un endroit nommé Mulberry, qui s’inspire de Centralia, ville fantôme où un incendie accidentel dans la mine de charbon souterraine s'étendant sous la ville, brûle depuis 1962 et ne s'éteint pas.

Que se soient développées en ces lieux des activités marginales et illicites n’a rien de surprenant. Des clans comme les Heinz, survivant dans des espaces semi-sauvages dont nul n’ose s’approcher, on l’imagine volontiers. Que les policiers se bornent au minimum en matière de respect de la loi, ça paraît également probable. Si leurs voisins Amish ne sont pas au centre du récit, ils y jouent un vrai rôle. En apparence pacifiques, ils n’inspirent pas forcément la sympathie. Car il y a de la provocation et du mépris dans leur indifférence affichée face au monde extérieur actuel. S’ils ne pratiquent pas le prosélytisme, la rigidité religieuse de leur communauté n’en est pas moins un défi. Qu’ils vivent dans leur passéisme n’est pas dérangeant, mais leur culte se base sur des interdits, sur le refus. Leur autarcie cache fatalement des secrets possiblement malsains.

À Cane, il faut admettre que la plupart des protagonistes ne sont guère équilibrés. Sadie en est la parfaite illustration, mais elle n’est pas la seule. S’alcoolisant avec démesure et non sans raisons, le policier Braxton ferait pourtant un bon limier. Son collègue débutant Rose est largué, question métier. Son cousin ex-taulard Danny, la jeune Allison, et tout ce petit monde végètent en ruminant leurs échecs, leur vie semblant dénuée de tout espoir. Ambiance idéale pour une intrigue criminelle, évidemment. Pour autant, quelles que soient ses facettes sombres, ce n’est pas une histoire triste. Pas d’amertume, grâce à la douceur sucrée des confiseries qui sont une spécialité de l’endroit. On éprouve de l’empathie pour les personnages, car Jax Miller entretient une part de dérision, relativisant la noirceur. Un roman très réussi, dans lequel le lecteur s’installe avec un plaisir certain.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 04:55

À notre époque, la famille Mujahed vit dans la bande de Gaza. Si tout est dévasté autour de leur immeuble, ils bénéficient d’un certain confort. Sans doute parce que le père, Jibril, a appartenu aux cercles officiels palestiniens. Il s’est exilé dans un état du Golfe depuis un certain temps. C’est son épouse qui, dans l’ambiance incertaine de Gaza, gère le quotidien de leurs enfants. L’aîné, Sabri, proche de quarante ans, est un handicapé dépendant. Il a perdu ses jambes et sa famille – son épouse Lana et leur fils Naji – dans un attentat à la voiture piégée. Sabri écrit depuis l’histoire des Palestiniens, à travers les témoignages, les documents et les événements actuels qui continuent de secouer Gaza.

Le plus jeune des Mujahed, c’est Rashid, âgé de vingt-sept ans. Avec son ami Khalil, il fait partie de l’équipe du Centre de documentation des Droits de l’Homme à Gaza. Toutefois, amateur de joints de cannabis, Rashid ne se sent que modérément impliqué. Son but est de rejoindre à Londres son amie anglaise Lisa, militante favorable aux Palestiniens. Rashid vient d’obtenir une bourse d’études, et n’a qu’une hâte : filer le parfait amour avec Lisa. Leur sœur Iman fit des études en Suisse, avant de revenir à Gaza où elle est enseignante. Elle participe à un comité féminin local, sans y trouver réellement sa place. Bien que peu férue de religion, Iman pourrait se laisser séduire par l’islamisme radical.

Les Israéliens viennent de bombarder Gaza, suite à un attentat perpétré par une jeune femme d’une famille estimée en Palestine. Taghreed, une élève d’Iman, et le militant Raed ont été mortellement touchés par cette riposte. Des intégristes musulmans ont besoin de femmes comme Iman ? Elle se sent prête au sacrifice. D’autant qu’elle est la fille de Jibril Mujahed, un notable, ce qui aurait un impact symbolique. Mais Ziyyad Ayyoubi, lui aussi fils de martyrs du combat palestinien, garde un œil sur elle. Cet officier de l’Autorité sait aussi qu’Abou Omar, le voisin des Mujahed avec lequel la mère d’Iman se chamaille assez souvent, est plus suspect qu’on l’imagine. De ceux qui trahissent la Gazaouis, peut-être.

Quand, quelques temps plus tard, Rashid se retrouve à Londres, chez Lisa et ses parents, il fait preuve d’une maladresse certaine vis-à-vis des Occidentaux soutenant la cause des Palestiniens. C’est plutôt son frère Sabri qui devrait être à sa place. Il reste en contact par mail avec lui, ainsi qu’avec Khalil. Malgré les bonnes volontés londoniennes, Rashid est conscient que ça fait peu progresser leur combat. De son côté, sa sœur Iman a rejoint leur père dans son exil. Elle y est prise en charge par Suzi, amie de Jibril. Bien que son cœur reste à Gaza, et qu’elle pense souvent à Ziyyad, Iman retrouve Rashid quelques mois plus tard à Londres. Jusqu’où peut aller leur implication concrète en faveur de leur peuple ?…

Selma Dabbagh : Gaza dans la peau (Éd.l’Aube noire, 2017)

Khalil devait revoir sa stratégie. Les garçons pouvaient agir à sa façon, mais ce n’était pas, ce n’était plus pour elle. [Iman] avait besoin d’agir. Elle s’était rendue là-bas. Eux n’avaient pas vu Taghreed et Raed tout brûlés, leurs corps calciné et tordus. Cela changeait tout. La mort d’un enfant changeait tout. C’étaient les morts d’enfants qui déclenchaient les mouvements de résistance. Ce qui comptait, c’était d’agir, peu importait qui était l’homme qu’elle suivait ; à quoi bon couper les cheveux en quatre, se demander sans cesse quel parti, quel chef soutenir, quelle position celui-ci avait prise sur les accords de 1973, 1978, 1994 ? Qui ça intéressait ? Ras-le-bol de tout ça ! Ce qu’il fallait, c’était agir. Que les Front Populaire, Parti du Peuple et Commandement Unifié aillent se faire foutre, eux aussi. Seule comptait l’action, il n’ y avait pas d’autre solution.
Pas question de rester à la maison et préparer des pickles à longueur de journée comme sa mère. Elle disait sans arrêt qu’il fallait se battre, mais qu’avait-elle vraiment fait, à part épouser leur père ? Et lui, malgré son glorieux passé, n’avait-il pas fini par partir d’ici ?

Il est légitime que les Israéliens assurent leur sécurité. Ce n’est pas avec des attentats extrémistes d’inspiration religieuse, visant les populations d’Israël, que la situation sera pacifiée au Moyen-Orient. Malgré tout, les représailles contre les habitants de Gaza sont-elles acceptables ? Voilà des décennies que ce territoire, ressemblant fort à une prison à ciel ouvert, subit une destruction qui apparaît démesurée. Aucun accord de paix n’a été longtemps respecté, de part ou d’autre. Compter les victimes civiles semble dérisoire, car on ne sent aucune volonté d’améliorer les choses. Et c’est un terreau fertile pour les fanatiques islamisés, qui en profitent pour attiser les dissensions, qui manipulent les plus fragiles en les incitant à passer à l’acte. Il faut croire que "la guerre est plus rentable que la paix", selon une vieille formule toujours d’actualité au 21e siècle.

Que la diplomatie internationale ne soit pas en mesure de résoudre le cas de ces territoires, c’est dramatique. En tant qu’Occidentaux, nous n’avons pas à juger ce qui se passe en Palestine. Ce qui ne nous empêche pas d’observer, fut-ce ponctuellement. Alors, à travers une fiction comme “Gaza dans la peau”, on peut essayer de comprendre ce que traversent ces êtres humains ordinaires. L’auteure ne manque pas de rappeler les étapes de l’histoire palestinienne de 1947 à nos jours, et surtout depuis cinquante ans. Chaque membre de la famille Mujahed possède sa propre vision du problème. Passionnée telle Iman, "en décalage" comme Rashid. Un puzzle de sentiments, avec un point commun puissant : Gaza. On peut aimer sa terre, même si elle est en ruines, et probablement pour cette raison en priorité.

Sachant que l’on ne convainc que ceux qui le veulent bien, Selma Dabbagh ne cherche pas à nous apitoyer, à assombrir des faits déjà évocateurs. Son roman nous offre un regard sur la Palestine et ses habitants. À chacun d’en tirer ses conclusions.

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