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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 05:55

En 1857, des révoltes secouent depuis quelques temps les Indes Britanniques. Assiégée, la garnison de Kanpur n'a pas échappé aux destructions des insurgés de la région. À deux semaines de Noël, l'ambiance n'est pas aux festivités. D'autant qu'un prisonnier sikh, Dhuleep Singh, s'est s'échappé en supprimant le gardien, sikh lui aussi. Le fugitif détenait certaines informations capitales pour l'armée. Une patrouille militaire a été massacrée peu après, ne laissant qu'un survivant très mal en point, le soldat Tierney. L’État-Major est convaincu que Singh a bénéficié de la complicité de l'infirmier John Tallis. Le colonel Latimer charge Victor Narraway, âgé de vingt ans, d'assurer la défense de l'accusé. Affecté en Inde depuis un an, il n'est à Kanpur que depuis quinze jours.

Le lieutenant comprend immédiatement qu'on lui confie une cause perdue. Il est insensé de défendre un traître, de préparer un bon dossier en deux jours. D'autant que le major Strafford et le capitaine Busby, pour l'accusation, seront intransigeant avec l'honneur de l'Armée. On ne se prive pas de rappeler son devoir de fidélité à Victor Narraway. Bien qu'il n'ait pas d'alibi vérifiable, John Tallis nie être impliqué. Cet infirmier trentenaire à l'humour un brin cynique n'aurait rien vu. Le lieutenant interroge le caporal Grant, premier à être intervenu suite à l'évasion. Pour lui comme pour les deux autres soldats présents, les faits sont limpides, et la condamnation de Tallis est une évidence. Le médecin de la garnison ne voit pas d'autres versions possibles, lui non plus.

S'il est inexpérimenté, Victor Narraway imagine toutes les hypothèses plausibles. Tallis n'avait aucune véritable raison de se faire le complice de Dhuleep Singh. D'autant moins dans le contexte actuel de l'Inde, où la confiance n'est plus de mise avec les autochtones. Le procès de John Tallis débute dès le lendemain, quasiment à huis-clos, mais le colonel Latimer tient à ce que soit respecté un semblant de procédure légale. Ça risque plutôt de ressembler à un simulacre de procès. L'accusation s'avère précise sur l'évasion de Dhuleep Singh, que l'on a jamais retrouvé, alors que le lieutenant n'a pratiquement aucune carte favorable en mains. Le sort de Tallis ne fait guère de doute…

Anne Perry : Un Noël à Kanpur (Éditions 10-18, 2014)

Les “Petits crimes de Noël” d'Anne Perry sont des romans un peu plus courts que ceux qu'elle écrit généralement, mais il possèdent un charme certain. Qu'on ne pense pas que les intrigues seraient moins ingénieuses ou les contextes plus mal dessinés. “Un Noël à Kanpur” démontre justement le soin pris par l'auteure à nous exposer une situation pas du tout ordinaire :

“Juger un soldat pour la mort d'un garde à Kanpur semblait ridicule alors que, partout dans le nord de l'Inde, des dizaines de milliers d'hommes se mitraillaient et se poignardaient, des hommes en qui ils avaient cru un an plus tôt sans la moindre hésitation.” Le siège de Kanpur, qui causa plus de quatre-cent victimes mutilées et pour beaucoup jetées dans le puits de Bibighar, est resté un épisode dramatique de l'histoire coloniale britannique. Il marqua les débuts de la révolte du peuple indien.

Contexte essentiel, dans cette histoire, on le comprend. L'accusé John Tallis fait preuve de lucidité quand il évoque le colonialisme :

“Nous sommes une poignée d'hommes blancs à un demi-monde de chez nous, quelques dizaines de milliers qui essayons de gouverner un continent entier ! On ne parle par leurs langues, on ne comprend pas leurs religions, on ne supporte pas leur maudit climat, on n'est pas immunisés contre leurs maladies… Pourtant, nous sommes là et nous voulons en plus qu'on nous apprécie ! Et nous sommes tous stupéfaits quand ils nous plantent un couteau dans le dos... Dieu nous préserve, nous sommes des imbéciles !” (traductions Pascale Haas).

D'autant que ces faits se produisent quelques temps après la Guerre de Crimée, où les Anglais ne furent pas très brillants, non plus. Un conte de Noël, oui, mais évoquant des circonstances fort tendues. Ce qui offre une belle intensité à ce suspense.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 05:55

En 2003, à New York. Barry Donovan est un policier de la Brigade Criminelle. Son épouse et sa fille sont décédées lors des attentats du 11-Septembre. “Vivant mort dans un monde dénué de sens, il lutta quotidiennement avec l'envie d'en finir avec une existence devenue vaine.” C'est par Internet qu'il a sympathisé “avec un dénommé Werner von Lowinsky, quinquagénaire énigmatique et spirituel”, lui aussi isolé à sa manière. Ils cultivent depuis une amitié quelque peu irrationnelle. Après une mission où il a été sévèrement blessé (lire “Les vestiges de l'aube”), Barry Donovan est de retour dans son unité. Il y retrouve ses partenaires Abigayle Raven et Jim Steranko (dit Spoutnik), ainsi que le capitaine Stanton. Pour le héros dont la santé est rétablie, il est déjà temps de s'occuper d'un curieux crime.

Le pasteur Deshawn Willard, cinquante-deux ans, et son fils de onze ans, viennent d'être assassinés dans leur appartement. La victime fut autrefois un boxeur puissant et réputé. On lui a tranché une main, qui reste introuvable. Par contre, on découvre bientôt l'arme du crime, une épée courte. Les empreintes confirment que ce sont celles de Jimmy Lean, le suspect resté sur les lieux après le double meurtre et des aveux téléphoniques à la police. Ce repris de justice, ex-toxicomane connu de Barry, était un ami du pasteur.

La victime faisait partie de l'organisation du Possible Pardon, qui s'occupe de Jimmy Lean. Cette enquête peut permettre à Barry de se rapprocher de Lana Carvey, la médecin légiste, tous deux ayant de fortes affinités. Celle-ci va être agressée par un mystérieux trio, deux types baraqués vêtus de longs manteaux et un plus petit au visage masqué par une capuche. Heureusement, Werner a pu intervenir à temps, se servant de ses pouvoirs.

En effet, Werner von Lowinsky n'entend pas rester confiné dans son nouvel appartement luxueux. Il usera au besoin de sa capacité de se transformer et de se servir de l'hypnose. Peut-être sent-il déjà qu'existe un lien entre cette affaire et son lointain passé. Celui qui manœuvre dans l'ombre, c'est le Maréchal Nicolae, assisté de fidèle aide de camp Jiles. Ils utilisent de gros moyens pour s'attaquer au convoi d'un transfert de prisonniers, car ils ont besoin de baroudeurs en vue de prochaines missions.

De son côté, Barry Donovan ne croit pas en la culpabilité de Jimmy Lean, qui s'était rangé. Il devra contrer Harry Ziegler, le substitut du procureur, un arriviste prêt à livrer leur suspect à la vindicte populaire. Est-ce que le problème viendrait du “Possible Pardon”, en grosse difficulté financière ? La discrète et efficace protection de Werner n'empêche pas la menace de se rapprocher. La légiste Lana Carvey et Barry vont tomber dans les griffes de l'ennemi, dont l'implacable vengeance remonte à très très loin…

David Khara : Une nuit éternelle (Fleuve Éditions, 2014)

Barry Donovan et Werner von Lowinsky forment un étonnant duo, né dans “Les vestiges de l'aube”, premier roman de David Khara aujourd'hui disponible en poche, chez 10-18. Si leur complémentarité apparaît forte, c'est dû aux épreuves qu'ils ont traversées chacun de son côté. Un flic dans la réalité du 21e siècle, un vampire survivant depuis cent-cinquante ans : on comprendra que l'intelligence de l'auteur a consisté, dès la première aventure, à ne pas en faire une simple “histoire de vampire”. S'il suffit d'interventions sataniques ou magiques pour tout régler, il n'y a guère d'intérêt. Non, ce sont des enquêtes criminelles énigmatiques qui servent réellement de base aux intrigues conçues par David Khara.

Sans en dire trop, ce second épisode permet d'explorer le parcours singulier de Werner et son univers. S'il est issu du 19e, au temps de la Guerre de Sécession, c'est jusque dans la Moldavie du 13e siècle qu'il faut aller chercher des réponses. Réussir à concilier une part de Fantastique avec des investigations policières dans l'ambiance new-yorkaise récente, ça dénote d'une belle maîtrise. Portraits ciselés des personnages, narration fluide ; ajoutons-y des scènes-choc, telles l'attaque du transport de prisonniers ou le face-à-face final avec l'adversaire. Aucun doute, il s'agit là d'un vrai roman d'action et d'un excellent suspense, servi par la tonalité propre à David Khara.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 05:55

Parmi les très bons noirs polars réédités en format poche, deux titres sont à retenir en particulier. “On the Brinks” de Sam Millar, qui fut selon moi le meilleur roman de 2013. Il a été récompensé par un Trophée 813, d'ailleurs. Parce que les suspenses vraiment décalés ne sont pas légion, il faut aussi lire le fort original “Longue division” de Derek Nikitas.


Derek Nikitas : Longue division (Ed.10-18, 2014)

Dans la région d'Atlanta (Géorgie), la rousse Jodie Larkin, trente-deux ans, habite un petit studio avec son chat Nero. Femme de ménage pour la société Kwik Kleen, ce n'est pour elle qu'un job mal payé de plus. Chez un client, elle trouve l'occasion de dérober cinq mille dollars en billet. Elle a peu hésité, mais redoute d'être vite arrêtée. Lors de la soirée de fête chez sa collègue Inez et son ami Hector, Jodie vole une voiture, embarque son chat et l'argent. Hantée par le risque d'être pourchassée, elle prend la direction de Cape Fear, en Caroline du Nord. C'est là que vit son fils Calvin, quinze ans, qui lui a récemment adressé un message. Trop jeune alors pour l'élever, Jodie a dû l'abandonner. Il a été adopté par le couple Nowack. Cal est un garçon imaginatif et intrépide. Croyant avoir des tendances homo, l'ado contacte des inconnus par Internet. Déception assurée, mais ces rencontres aventureuses dopent son adrénaline. Cal repère bientôt sa mère naturelle, lorsqu'elle rôde dans son quartier. La rencontre mère-fils ne tarde pas. Cal et Jodie ayant des envies de départ, ils prennent ensemble en voiture la direction de New York. Un mot destiné aux parents adoptifs de Cal suffira. La mère et son fils n'ont aucune véritable raison de se rendre à New York, sinon d'essayer de se connaître mieux durant le long trajet

À Weymouth, Sam Hartwick est adjoint du shérif du comté. Homme mûr et pieux, il est l'époux de Jill. Celle-ci souffre d'un cancer en phase terminale. Ils ont prévu un voyage à l'étranger ensemble, ultime cadeau qu'il pourra lui offrir. Leur fille Erika suit des études littéraires à l'université locale. Quand cette nuit-là, Sam intercepte le véhicule du jeune Dwight Kopeck, il ne devrait pas le laisser filer. Dwight et son ami étudiant Wynn sont à la recherche de Cecilia Kopeck, qui a fui sa famille pour s'installer avec des marginaux. Son frère et Wynn la retrouve dans un camp de mobile-homes. N'ayant pas l'intention de les suivre, la jeune fille déphasée armée tire sur Dwight et le blesse. Dans un état second, Wynn abat la sœur et achève le frère, simulant maladroitement un échange de coups de feu entre eux. Le shérif adjoint Hartwick arrive le premier sur les lieux, après que Wynn ait déguerpi. Sam est conscient qu'il a une grosse part de responsabilité dans le carnage. Il affiche une froide réaction professionnelle face à ses collègues. S'il n'a pas l'air de mener son enquête perso, sa femme Jill se doute que quelque chose le perturbe…

Il s'agit ici des destins croisés de plusieurs personnages, que l'on suit en alternance. Avec cette construction d'histoire, on court parfois le risque de s'y perdre quelque peu. Ce n'est nullement le cas, cette fois. L'auteur est habile à nous présenter les protagonistes, d'une manière vivante, avec leur psychologie et leur quotidien, autant que leur mal-être. Car la vie de chacune des personnes impliquées est loin d'être droite et paisible. S'il existe une véritable tension autour de ces gens, on ne cherche pas à la rendre plus lourde que nécessaire pendant l'essentiel du récit. Un polar intense.

Polars en poche : Derek Nikitas (Ed.10-18) et Sam Millar (Ed.Points)

Sam Millar : On the Brinks (Ed.Points, 2014)

Son grand-père Alexandre Millar venait d’une famille très protestante. Sa grand-mère Elizabeth O’Neill était une catholique militante. Ce fut elle qui imposa la religion de la famille. Sam Millar vécut son enfance à Belfast, dans le quartier de Lancaster Street, durant la décennie 1960. Pas facile d’être un catholique pauvre dans ce secteur où défilaient régulièrement les Orangemen, venant les provoquer. Pas simple, quand on a une mère dépressive alcoolique et un père au caractère dur. “Les catholiques sont comme des soucoupes en Irlande du Nord : près de la tasse, mais jamais autorisés à savourer son contenu” disait-il avec colère. Et puis, il y eut la manifestation meurtrière du 30 janvier 1972. Avec son frère aîné Danny, Sam en revient sain et sauf, mais marqué par la violence des Anglais. À quatorze ans, c’est le début de sa conscience politique. Son meilleur ami Jim Kerr, dix-sept ans, est assassiné par un protestant. Désormais, pour Sam, c’est la fin de la soumission aux Beefs et aux Orangemen extrémistes. Toutefois, l’action politique le mène très vite en prison, à Long Kesh. Pas question d’être assimilé aux vulgaires détenus, puisqu’il est prisonnier politique. Un long tunnel éprouvant : huit ans de prison, de guerre psychologique. Puis arriva la mort de Bobby Sands, le plus symbolique des martyrs de la cause nord-irlandaise. Négocier avec l’ennemi ou tenter de s’évader ? Sam Milar les aura à l’usure. Il est finalement relâché.

Sam s’est installé à New York, dans le Queens. Clandestin, il fréquente le milieu des casinos plus ou moins illégaux, tolérés, rançonnés. Il pourrait y trouver sa place, en tant que croupier. À moins qu’il ne choisisse de suivre son ami Ronnie Gibbons, qui compte ouvrir son propre casino. Sam reste méfiant, il n’a pas tort. Autour de Ronnie, l’organisation familiale fausse le projet. Et cette cliente âgée à l’allure digne, mieux vaut ne pas être trop gentil avec elle. Ratage sur toute la ligne. Connaissant Tom, un ex-flic aujourd’hui agent de la Brinks, Sam songe à un braquage de leur entrepôt. La première tentative, avec Ronnie, échoue presque inévitablement. Avec la complicité de son copain Marco, en janvier 1993, la seconde est la bonne. Malgré la façade de respectabilité qu'il va ensuite afficher, les ennuis ne sont pas finis...

Il y a des livres autour desquels il n’est pas indispensable d’argumenter. Comme une évidence, cet ouvrage est de qualité supérieure, voilà tout. Cette histoire n’est pas de la fiction, plutôt un “polar-vérité”, s’il faut imaginer une étiquette plus précise. Le parcours d’un type pas ordinaire, son témoignage. Digne d’un incroyable scénario à suspense, c’est vrai. Sans doute un des meilleurs polars qu'on puisse lire, surtout sachant qu'il est autobiographique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 05:55

Qui ne connaît pas Gabriel Lecouvreur, que l'on surnomme Le Poulpe à cause de ses longs bras façon tentacules. Témoin de notre époque et de tous ses dysfonctionnements, c'est un esprit libre qui va fouiller dans les poubelles souvent fétides de l'énigmatique. Si une vérité n'est pas destinée à être dévoilée, ça titille Gabriel jusqu'à lui donner une furieuse envie d'enquêter. Il suffit d'un fait divers dans la presse, que la plupart des lecteurs auront trop vite lu, pour que Le Poulpe se mette en chasse. Prenez l'exemple de cette prostituée qui a disparu du côté de Sainte-Mère-des-Joncs, ce bled de trois-cent-quinze âmes où un projet d'aéroport est lancé. Cette info n'excite pas grand monde, même pas les autorités. Sauf Gabriel Lecouvreur, ainsi que le Professeur Morillons, un voyant aveugle.

Jérômette Blanchon, seize ans de tapin dont trois pour une agence, grande expérience et petite vertu, se faisait appeler plus noblement Roxanne. Pas de la vulgaire pute de trottoir, ça non. Clientèle Internet qui sélectionne et qui paie recta : la société des sœurs Broutë qui l'emploie, c'est du sérieux. Disparition ambiguë, oui. Pour Morillons, Roxane “elle est perdue. Tellement perdue que certains se demandent si elle a jamais existé.” Pourtant, ses trois patronnes trouvent encore des traces de son activité. Pour cette mission pas claire, son vieil ami Pedro fournit une identité au Poulpe : Tristan Izeux, délégué du Ministère de l'Agriculture. Direction Sainte-Mère-des-Joncs, pas loin de Nantes, mais au milieu de nulle part, où le modeste Hôtel du Centre servira de camp de base à Gabriel.

Les patrons de l'hôtel sont plutôt favorables à l'installation du futur aéroport, dont ils espèrent des retombées économiques. Ce n'est rien à côté du maire qui, lui, a carrément la folie des grandeurs, imaginant un essor faramineux. Gabriel se sent surveillé. Un type bizarre que l'on surnomme Jerry Lewis, semble-t-il. C'est Sergent Pepper que le Poulpe va interroger ensuite. Ce clone vieillissant de John Lennon, emblématique des opposants au projet, est un des occupants la ZAD, les terrains destinés à l'aéroport. Des arguments, il en a quelques-uns contre ce monde où tout est “trop”. Où chacun est devenu l'esclave volontaire de sa voiture, de sa télé, de son portable. L'aéroport, projet de “trop” ?

Sous une pluie incessante, Gabriel revient au village où il a rendez-vous avec Roxane. Au 21 de la grand'rue, c'est la divine Émilie qui accueille Le Poulpe. Ce n'est pas celle qu'il cherche, d'autant qu'elle n'a pas l'air d'une pute. Celle qui lui succède n'est pas non plus Roxane : la Tatie Lucie est vieille, laide, peu soignée. Gabriel ne tient nullement à tenter une expérience sexuelle avec elle. Peu après, il est agressé par un homme aux allures de grizzly, qui finira par avoir plus de mal que lui. Ses conversations avec le patron du café des Sports, avec la nymphomane Dr Dorothée Dechines, puis avec le vieux paysan Louis pourraient l'aider à trouver une bonne piste d'atterrissage pour son enquête…

Hervé Sard : La catin habite au 21 (Baleine, Le Poulpe, 2014)

Et voici notre ami Le Poulpe reparti pour une nouvelle aventure. Toute ressemblance avec le site de Notre-Dame-des-Landes, projet contesté d'un futur aéroport, ne serait peut-être pas imaginaire. Dans cet endroit désert longtemps inexploité par l'agriculture, les enjeux écologiques pèseront-ils davantage les enjeux financiers tous azimuts ? En réalité, Gabriel n'est pas sur place pour prendre parti sur la pertinence ou non de ces installations à venir. Il s'agit pour lui de retrouver une femme. Une zézayante, une mignonne, une laide, une nympho, il va en croiser plusieurs. Et quand il est trop sollicité, il finit par ne plus être un ange, Gabriel.

Évidemment, c'est sous le signe de l'humour que se déroule cette enquête tâtonnante. Par exemple : “[au sujet de la prostituée] d'après l'architecte, il y a tromperie sur la marchandise. Il avait réservé un canon, on lui a refilé un boulet” ou encore “Aucune agence immobilière ne propose de maisons avec fissures, plancher en pente, vue sur l'autoroute ou truffées de termites et à portée d'odorat d'une décharge publique. Dans le petit monde de l'immobilier, il n'existe que des bonnes affaires...” L'auteur nous dresse les portraits d'une galerie de personnages hauts-en-couleur, délicieusement caricaturés. On connaît le talent d'Hervé Sard pour nous raconter de savoureuses histoires. Son épisode du Poulpe s'avère parfaitement réussi.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 05:55

La Nouvelle Orléans, au printemps 2008, trois ans après le désastre causé par l'ouragan Katrina. Âgée de vingt-sept ans, la brune Nola Céspedes est aujourd'hui journaliste pour le Times-Picayune, après ses études à l'université Tulane. Fille d'une réfugiée cubaine qui l'a élevée sans père, Nola est issue d'un quartier populaire détruit depuis. Encore peu aisée, elle circule dans sa vieille Pontiac Sunfire, et habite en colocation avec Uri, un serveur gay. Côté sexe, Nola privilégie les rencontres “one shot”. Elle compte plusieurs copines, noires ou hispaniques, plus fortunées qu'elle. Outre Fabi et Soline, commerçante avisée, Nola est assez proche de Calinda. C'est une des rares Noires employées au bureau du procureur. Un contact utile pour obtenir des dossiers, en vue de l'article que Nola va devoir traiter.

À l'heure où l'étudiante Amber Waybridge vient de disparaître à l'hôtel Copper Pot, Nola se voit proposer par son rédacteur en chef une enquête sur les pédophiles et violeurs qui ont profité du désordre de Katrina pour s'évaporer. Alors que la loi de Megan les obligerait à se signaler aux autorités. Un bon sujet pour sortir de la rubrique Loisirs du journal. Mais, par définition, ces clandestins n'ont pas intérêt à se faire connaître. Après une visite à un psy spécialisé dans les délinquants sexuels, une visite à la prison d'Orleans Parish lui donne une première approche de la question. Mike Veltri, un ex-condamné, accepte néanmoins de témoigner. Dans cette ville où tout le monde est armé, Nola s'est munie d'un Beretta, sécurisant pour une jeune femme devant rencontrer des pervers sexuels avérés.

Ancien directeur adjoint d'école habitant le typique Vieux Carré de La Nouvelle Orléans, Blake Larusse est prêt à parler de son passé, lui aussi. Il y aura un autre témoin anonyme, un brin narcissique, fier de vivre maintenant non déclaré, en marge du système. Javante Hopkins a certainement gardé des instincts sadiques, et ne paraît pas à Nola d'une grande sincérité. Outre ces adresses obtenues grâce à Calinda, la journaliste interroge quelques femmes sensibilisées. Bourgeoises de Garden District sévères avec ces délinquants qui seraient une menace pour leurs enfants, ou habitantes de quartiers modestes fatalistes par nature, ça complète le sujet à traiter. Quant à l'affaire Amber Waybridge, la police ne semble pas très active pour la résoudre. On finit par retrouver son cadavre mutilé.

En parallèle, Nola continue à rendre chaque dimanche visite à sa mère, encore paumée bien qu'elle ait un job et un logement. Une fois par semaine, une petite fête réunit Nola et ses copines. Calinda est au courant, mais les deux autres ignorent son enquête en cours. Si la jeune femme refuse d'être complaisante dans un article sur une “plantation”, domaine touristique qui oublie d'honorer la mémoire des esclaves noirs, Nora redécouvre sa ville. Si fascinante malgré tous ses défauts. Toutefois l'ombre du prédateur plane toujours. Avant qu'il fasse une autre victime, sosie d'Amber Waybridge, Nola va tenter d'agir…

Joy Castro : Après le déluge (Série Noire, 2014)

À travers le regard d'une native de La Nouvelle Orléans, l'auteur dresse un portrait nuancé de l'évolution de cette ville particulière. Depuis l'installation des Français il y a plus de trois siècles, son histoire est d'une richesse infinie. Du Couvent des Ursulines au Vieux Carré du Quartier Français, on nous rappelle çà et là quelques aspects du passé. Avec Nola, nous visitons aussi bien les rues animées de Charles Street ou Royal Street, les parcs tel celui dédié à l'ornithologue Audubon, que les endroits moins brillants de l'agglomération. Sans doute a-t-on relogé une partie de la population dans des “shotgun shacks”, ces bungalows longs qui font proprets, mais la discrimination n'est pas éteinte ici. Les Noirs restent peu souhaité dans le décor urbain vivant pour l'essentiel du tourisme.

À l'inverse, quand il s'agit de crimes sexuels, ils sont les tout premiers désignés. Pourtant, dans les fichiers de police, toutes les races sont représentées à peu près à égalité. “Dans plusieurs États, plus d'une centaine de délits différents, dont le recours aux service d'une prostituée, peuvent valoir à leur auteur la triste qualification de «délinquant sexuel» ; en Louisiane, ils incluent les «crimes contre nature» qui vont du sexe oral à la zoophilie et à la nécrophilie. Autant dire que très peu de ces «criminels» constituent une menace pour la société mais, depuis l'instauration de la loi de Megan, ils sont tous mis dans le même sac.” Joy Castro relativise avec raison cette stigmatisation censée rassurer les voisinages. Sans être dupe, non plus, des pervers qui se prétendent (faussement) guéris après la prison.

Derrière ses attraits festifs, la ville est menaçante, voire dangereuse, et la possession d'armes par les civils n'arrange rien. Le côté polar ou roman noir sont bien présents dans cette histoire, bien sûr. Néanmoins, ce qui en fait l'intérêt majeur, c'est ce qui concerne la sociologie. Y compris via la psychologie de la journaliste Nola, entre attirance et répulsion. Si elle fréquente des copines riches, dont Fabi Torres d'une famille mexicaine fortunée, elle a vécu le sort des hispaniques pauvres dans la ville en Noirs et Blancs. Au-delà d'une intrigue policière convaincante, voilà un suspense plein de qualités.

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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 05:55

Accompagnée de son photographe Paco Alvarez, la critique gastronomique du magazine Plaisirs de table”, Laure Grenadier, compte consacrer son prochain numéro aux produits fermiers de Normandie. Durant leur séjour dans cette région, ils vont loger dans les chambres d'hôtes du manoir de Charles Moreau. Cet esthète parisien est un admirateur de Marcel Proust, qui entend proposer à sa carte les plats évoqués par le grand écrivain. Pour débuter leur reportage, Laure et Paco ont fait halte dans une institution du pays d’Auge au cœur du Calvados, Le Bocage gourmet”. Adrien Cornudet, le chef, y est intransigeant sur la qualité des produits. Il doit sa réputation à sa célèbre sauce à base de crème fraîche, dont la composition exacte reste secrète, accompagnant les escalopes.

Le repas prend des allures de massacre, quand neuf clients sont intoxiqués mortellement. Seuls rescapés avec les Varnetot, couple d'agents immobiliers, Laure et Paco doivent témoigner à la gendarmerie. Le capitaine Antoine Cadour montre une vraie froideur. Il est vrai que, outre le couple Eisenstein qui mangeait de son côté, plusieurs élus politiques français et allemands ont été atteints. Le duo rejoint Adrien Cornudet, qui n'y comprend rien. C'est plutôt son agneau de pré-salé qui lui pose un problème en ce moment, pas la crème. Toutes les suppositions sont possibles. Après un reportage-photos de Paco sur les traces de Proust à Cabourg, le duo continue à explorer la région.

Sur la Route du Cidre, ils font un arrêt à la Ferme des Billettes. C'est là qu'est produite la crème incriminée, dans laquelle on a relevé des traces de cyanure. L'exploitation est en péril. Déjà que, sur la même propriété ayant appartenu à un défunt comte, le haras voisin vient d'être acquis par des Qataris. Des haras, il est vrai qu'il existe sept mille en Basse-Normandie, première région française d'élevage de chevaux.

Laure et Paco poursuivent leur reportage à Bayeux et aux alentours. Sur un des sites du Débarquement, ils visitent le futur musée du neveu des agents immobiliers Varnetot. Celui-ci s'avère vindicatif contre les politiciens locaux qui lui auraient mis des bâtons dans les roues. Du cimetière de Colleville-sur-Mer à Isigny, en passant par la Tapisserie de Bayeux, les sujets ne manquent pas pour le duo. Quand Amandine, la fille adolescente de Laure les rejoint pour le week-end, elle émet une hypothèse qu'il serait bon de suivre…

Noël Balen – Vanessa Barrot : La crème était presque parfaite (Fayard, 2014)

Après “Petits meurtres à l'étouffée”, voici le deuxième épisode de cette série dédiée à des “crimes gourmands”. À la gastronomie lyonnaise, succède celle de la Normandie. Si l'on est au pays de Maupassant, c'est surtout Marcel Proust qui est à l'honneur du point de vue culinaire. De façon assez amusante, en effet. Laure Grenadier et Paco Alvarez ne sont en aucun cas des journalistes menant l'enquête sur un acte criminel. Il font leur métier, tout en fréquentant des lieux et des personnes impliquées dans l'affaire.

Des plages du Débarquement aux élevages de chevaux, en passant par les paysages du Pays d'Auge, ils ont beaucoup à découvrir dans ce secteur. Seize millions de litres de cidre (un million de plus qu'en Bretagne) sont produits en Normandie. Le lait, et donc la crème, sont encore une richesse économique pour la région. Bien entendu, on ne perd pas de vue le septuple meurtre initial. Un terroir de tradition, sa gastronomie et la grande Histoire, ça n'empêche nullement les enjeux financiers… et peut-être meurtriers. Un suspense très sympathique !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 05:55

Été 1982, la Coupe du Monde de football se dispute en Espagne. En ce 8 juillet, la demie-finale voit s'affronter l’Équipe de France et la Mannschaft, celle de la RFA. Les deux camps ont éliminé leurs précédents adversaires efficacement, mais sans prestige. Avant match, sur le papier, les Allemands apparaissent les plus solides, comme très souvent. Autour de Michel Platini, les joueurs français seront certainement les plus inspirés. Grâce au “Carré magique” du milieu de terrain (Giresse, Tigana, Genghini, Platini), on peut prédire qu'il y aura de multiples occasions. Quelles que soient leurs origines, les meilleurs footballeurs du moment ont été sélectionnés par Michel Hidalgo et Henri Michel.

Dès les premières minutes, on sent énormément de tension sur le terrain. Beaucoup trop, un enjeu patriotique exacerbé planant sur les vingt-deux joueurs. Les Allemands sont coriaces, et les Français imprécis malgré leur parfaite entente. Les heurts sont sévères, les actions virulentes. But de la RFA à la 18e minute. Égalisation par un penalty signé Michel Platini, à la 26e. Dans le stade, le public reste modérément convaincu par cette Équipe de France qui, entre incidents et nervosité croissante, rate des possibilités de marquer. À la mi-temps, la pause dans les vestiaires ne fait guère baisser l'excitation. Il est décidé de faire jouer le remplaçant Patrick Battiston, une valeur sûre de l'équipe.

C'est à la 50e minute du match qu'un de ses coéquipiers cède la place à Battiston. Peu après, celui-ci est gravement accroché par le goal allemand, Harald Schumacher. L'arbitre n'a rien vu, les joueurs français ne comprennent pas mais réalisent vite le drame. Patrick Battiston va être hospitalisé, ce qui change la physionomie du match. Dans les esprits, des relents de violence nazie et de Boches barbares s'imposent, d'autant que Schumacher n'a pas paru s'inquiéter du sort de sa victime. Guerre, vengeance, successions d'assauts qui échouent, ainsi se poursuit cette demie-finale déjà faussée.

Débutent les prolongations, sous le signe de la paranoïa. Avec un peu de racisme, aussi. Mais, oubliant la fatigue, Gérard Janvion et Jean Tigana sont impeccables. Et c'est Marius Trésor qui marque le deuxième but français. Toutefois, cette période supplémentaire file rapidement. Score favorable, mais Platini et les autres continuent à attaquer. Bientôt, on en est à trois buts partout, de mauvais augure. Pour se départager, il ne va plus rester au bout du bout que les tirs au but. Exercice redouté par tous les joueurs car absurde. Nul n'est plus vaillant qu'un autre après deux heures sur le terrain. De l'espoir, il en reste un peu…

Michaël Mention : Jeudi noir (Ombres Noires, 2014)

Par la voix d'un des joueurs (fictif) de l’Équipe de France, Michaël Mention reconstitue ce terrible “match de légende” de la Coupe du Monde 1982. Car c'est vraiment à l'intérieur du groupe de sportifs que se passe, ici plus que jamais, la dramaturgie. Les phases de jeu sont rappelées, autant dans les gestes que par l'émotion ressentie par le joueur-témoin. Les spectateurs n'ayant plus revu ce match depuis ne peuvent se vanter de se souvenir de tout. Par contre, ils ont sûrement gardé l'impression du premier quart d'heure de la partie, une ambiance tendue à l'extrême, la froideur impitoyable des affrontements. Non, ce ne pouvait absolument pas être une demie-finale comme les autres. Non, un footballeur ne peut pas être brillant, voire héroïque, quand règne une animosité mutuelle si forte.

Non sanctionnée par l'arbitre, la faute qui entraîna l'hospitalisation de Patrick Battiston fut pour les supporters (aiguillonnés par le regrettable Thierry Roland) une “affaire d’État”. Une désagréable dérive du sport menant à la violence, c'est sûr. Depuis, un mémorable “coup de boule” a montré qu'aucun footeux n'est à l'abri de réactions malsaines. L'auteur évoque en filigrane le contexte des années Mitterrand. Espérance d'un renouveau social, contre radicalisation de “l'ex-majorité” virant à l'extrême. Ça n'influait probablement pas sur l'état d'esprit patriotique des Bleus, mais telle était l'époque. Voilà tout ce que retrace ce roman, bien documenté. Le foot version Platini et ses copains, c'était excitant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 06:26

Quatre joueurs attablés : C'était il y a dix ans, une photo en témoigne. Steins, Caron et le narrateur formaient un petit groupe d'oisifs désinvoltes, aux plaisirs narcissiques. Leur égérie, c'était la belle Eva, dont ils avaient tous été l'amant. Eux et bien d'autres, car les idolâtres ne manquaient pas autour d'Eva. Elle avait écrit un livre sur sa vie, ses libres expériences. Un ouvrage qui connut un beau succès, apprécié même des critiques. Si la célébrité fut pesante pour Eva, d'autres s'y accrochent quand ils en bénéficient.

Aux abois : Un septuagénaire est décédé en bas de son immeuble. “À l'évidence, l'enquête de voisinage ne donnerait rien. Au mieux, les uns et les autres nous décriraient une ombre furtive et des soupçons inventés après coup. La violence de ces dernières heures leur donnerait raison.” Pourtant, Louis Lorrain est mort injustement, la bêtise collective ayant fait son œuvre. Victime insignifiante, qu'on s'empressera d'oublier par lâcheté... Un texte inspiré d'un vrai drame, où les fautifs ne méritent pas l'absolution.

La racine du fleuve : Une grande ville bourgeoise d'autrefois, quelque peu endormie. Dans le cercle des magistrats locaux, si fiers de leur statut social, l'arrivée du juge Touraine ne passa pas inaperçue. Il venait des Colonies, où il avait exercé de hautes fonctions dans la Pénitentiaire, disait-on. On lui donna comme assistant le modeste greffier Rohmer, qui nota l'allure hautaine du juge : “Je ne le voyais que de profil mais l'essence était là, une splendeur ancienne, pareille à celle des statues antiques que rongent une lèpre lente, jour après jour. Siècle après siècle. Sous la peau, sous l'os, j'ai vu briller une âme corsetée, perchée sur un balcon à l'aplomb duquel nous pourrions défiler jusqu'à l'épuisement sans jamais l'émouvoir.” Dès le premier crime qu'il eut à traiter, la méthode du juge Touraine parut singulière. Il resta secret, comme au sujet de cette jeune lingère du Royal Bellevue. Il fréquentait aussi La Forge, un bouge du quartier le plus mal famé de la ville. Il intervint sûrement pour faire libérer le nommé Bellonte, une crapule rencontrée à La Forge, devenu son partenaire d'échecs. Le meurtre d'une fillette de huit ans, Marie-Céleste, fuit suivi de l'arrestation du coupable. Touraine fut chargé de le faire avouer… Le noir passé du juge peut-il le rattraper ?

Alain Émery : La racine du fleuve (Paul & Mike Éditions, 2014)

L'heure des braves : Un ancien adjudant de gendarmerie, retraité dans un hospice de bonnes sœurs se remémore de basses affaires criminelles d'antan. Tel le cas de ce Laffont, minotier qui braconnait et distillait sa gnôle. Activités illégales qu'il avoua lorsqu'il fut arrêté. Mais quel fut son rôle dans la mort d'Hortense Charbonnier ?

Les ficelles : Le fossoyeur local et le Dr Alexandre étaient de bons amis. “Que savent-ils d'Alexandre, au juste ? Qu'il était le plus connu des médecins de la région et qu'il écumait la campagne dans une camionnette qui embaumait le camphre et le chien mouillé (…) Qu'il était l'aîné d'une famille de chiffonniers et avait grandi dans la crasse et la pestilence d'un quartier de tanneurs. Il ne s'en cachait pas et en tirait même un peu de gloriole.” La mort à peine suspecte d'une jeune femme entraîna les plus sales rumeurs au sujet de ce médecin, le noircissant à souhaits…

 

Il s'agit d'un recueil de cinq nouvelles. Ou, plus exactement, de quatre nouvelles et d'un roman court, “La racine du fleuve”. Car cette histoire-là, construite autour de la lecture du carnet intime du héros, dessine le portrait d'un personnage singulier. Sa froideur n'est pas née avec son arrivée dans une ville trop tranquille. Alain Emery ne cache pas son plaisir d'écrire des nouvelles, de nous promener dans des décors où évoluent des gens ordinaires ou très particuliers. Des affaires criminelles, sans doute. Mais le crime autorise la nuance, car on peut en commettre par passivité autant que par brutalité. L'auteur excelle dans les descriptions d'ambiances quelque peu malsaines, incertaines, ou interrogatives. N'en déplaise à sa modestie naturelle, Alain Emery figure parmi nos meilleurs auteurs de nouvelles. S'il a été récompensé par plusieurs prix littéraires, ça ne doit rien au hasard.

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