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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 04:55

Gillian Carax, c'est la flic de choc de la police lilloise. Elle s'autorise une vraie liberté dans sa vie intime, entre son pizzaïolo préféré et son collègue Dubois. Ce dernier est marié à Sandy, psychologue scolaire, ce qui les oblige à interrompre leur relation. Leur complicité de policiers reste intacte, y compris face à leur supérieur Pelletier. Tenu par l’Égyptien Bachir Hassan, le Bar des Îles est un des endroits que Gillian fréquente volontiers. On vient d'y retrouver le cadavre au visage mutilé de Djamila, serveuse dans ce bar, et prostituée à l'occasion. C'était une des indics de Gillian. Le corps a été tué ailleurs, puis déposé ici. Déjà sur l'affaire, Paul Dubois va être rejoint par son amie Gillian. Bachir dit ne rien savoir, mais on ne peut pas lui accorder une totale confiance.

Dans l'appartement de Djamila, Gillian découvre des vêtements de luxe. Facile de deviner que la victime faisait des extras, participant à des soirées sexuelles. La laide prostituée Soraya, Égyptienne d'origine aussi et copine de Djamila, n'aide pas tellement Gillian. Le proxénète Sergio ferait un possible suspect, mais ce n'est pas un type si violent, et il a un bon alibi. Il y aurait encore un certain Mustapha, mais son arme habituelle n'est pas celle du crime. La victime étant cliente de la discothèque Le Pirate, Gillian y tente sa chance. Elle fait la connaissance d'un cardiologue quadragénaire, Albin Lefébure, dit “Frédéric”. Elle se fait appeler “Mélissa”. Il lui propose bientôt de participer à des soirées sado-maso où, vu son allure de guerrière, elle jouera de façon convaincante le rôle de dominatrice.

C'est du côté de Courtrai, en Belgique, qu'une certaine Marilyn tient un club SM. Première soirée un peu trop simplette pour Gillian-Mélissa, si ce n'est qu'elle reconnaît un client de l'endroit, un magistrat lillois. L'enquête avançant trop lentement, Gillian se permet une visite clandestine chez le couple Lefébure. Elle y dérobe l'ordinateur et le portable du fameux “Frédéric”. L'expertise n'y trouvera rien de vraiment compromettant, le médecin et son ami magistrat s'avérant prudents. Par contre, il se confirme que “Frédéric” possède un alibi solide le jour de la mort de Djamila.

Une branche familiale égyptienne de la victime semble pratiquer l'intégrisme religieux. Peut-être les enquêteurs devraient-ils chercher de ce côté ? Quand Gillian provoque une nouvelle rencontre avec “Frédéric”, il lui propose un scénario plus élaboré que la première fois. Chez Marilyn, va avoir lieu un simulacre de cérémonie héritée de l’Égypte ancienne, dans une sorte de temple antique reconstitué. Avec le magistrat et deux jeunes femmes, Eva et Audrey. Cette fois, les choses vont s'accélérer. Les coupables éliminent les traces, compliquant la tache de Paul Dubois et Gillian. Celle-ci prétextera finalement un voyage à Londres pour régler quelques comptes...

Lucienne Cluytens : La panthère sort ses griffes (l'Atelier Mosésu, 2014) – Coup de cœur –

S'il est un roman qui répond exactement à la définition du polar d'action et de suspense, c'est bien ce nouveau titre de Lucienne Cluytens. Elle a concocté une solide histoire, ce qui tient au fait que l'auteure n'est nullement une néophyte. Elle publie depuis dix ans, chez Liv'Éditions (deux romans), puis chez Ravet-Anceau (quatre titres dans la collection Polars en Nord), ainsi que chez Krakoen. Lucienne Cluytens est une romancière qui maîtrise ses intrigues, sachant dans le cas présent exploiter une tonalité rythmée. Car ça bouge sans temps mort, dans cette aventure trépidante de la fonceuse Gillian.

Voilà donc une héroïne intrépide qui pourrait rivaliser avec les plus redoutables flics de la littérature policière ou du cinéma, sans craindre les adversaires dangereux, musclés ou rusés. C'est dans le cadre de “soirées spéciales” qu'elle va intervenir. En effet, la Belgique frontalière a la réputation d'abriter des clubs sulfureux. Si, dans la majorité des cas, le SM sert juste de piment à des jeux sexuels assez ordinaires, des séances scénarisées sont sûrement plus extrêmes. Pas de voyeurisme exagéré : l'érotisme reste ici lié à l'affaire criminelle. Quoi qu'il arrive, la détermination de Gillian-la panthère à éclaircir l'affaire est sans faille, qu'on se le dise ! Un polar très excitant, dans la meilleure tradition.

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19 septembre 2014 5 19 /09 /septembre /2014 05:30

Luke Nightingale est un gamin de six ans. Il habite à New York, tout près de Central Park. Le vaste appartement où il vit avec sa mère Claire se trouve sur la 106e Rue, après la 5e Avenue. Claire Nightingale a hérité de la maison d'éditions que Venetia, sa défunte mère, avait créé avec la fortune familiale. Elle organise régulièrement chez elle de petites soirées mondaines, avec des invités artistiques. Luke a aussi un père, James Tomasi. Ce dernier est en train de refaire sa vie avec une autre femme. Ce qui amène des tensions entre la mère et le père de Luke. C'est dans Central Park, son terrain de jeu tant qu'il ne va plus en classe, que Luke rencontre Daniel. Un compagnon idéal de son âge, sans attache. Pour le bien de son fils, Claire va “adopter” aussi le jeune Daniel.

Cet hiver-là, le trio va déménager sur Fire Island. L'ambiance n'y est pas très joyeuse, car l'humeur de Claire s'avère difficile à comprendre pour Luke et Daniel. Celui-ci apprécie néanmoins cette île : “Luke et elle erraient dans la maison tels des fantômes, mais je ne m'étais jamais senti aussi fort, aussi vivant… J'adorais le silence de cet endroit.” Daniel est quelque peu mis à l'écart de la relation entre Luke et sa mère. Il s'en accommoderait, si on n'offrait à son copain un chiot baptisé Minuit. Il va devoir réagir, par la ruse. Le psy de Manhattan qui suit Luke chercherait lui aussi à séparer Daniel de son ami. Les Nightingale reviennent bientôt s'installer au cœur de New York, dans un nouvel appartement. Ce qui va signer la rupture entre Luke et Daniel.

Ils vont se retrouver douze ans plus tard. Les instincts suicidaires de Claire Nightingale ne lui permettent pas de s'occuper de Luke, dix-huit ans. Lycéen, il doit s'installer dans la deuxième famille de son père. Daniel se montre discret, car son ami va toujours chez le même psy de Manhattan. Entre le football américain et ses copains de lycée, dont Omar, Luke préserve un certain équilibre de vie. Plus tard, il entre à l'Université, s'y fait d'autres relations. Daniel est toujours auprès de Luke, le vampirisant un peu. L'état de santé de Claire paraît se stabiliser. Mais c'est un jeu pervers entre eux qui se joue encore…

Brian Deleeuw : L'innocence (Super 8 Éditions, 2014)

Après le petit résumé factuel qui précède, il est préférable de ne rien ajouter. Les futurs lecteurs découvriront eux-mêmes l'univers de ce roman. Un suspense psychologique ? Ce pourrait être une définition de l'histoire, oui. Car, dès l'intro, on ne nous cache pas que la mort va planer sur ces personnages. Pourtant, le climat n'est jamais strictement morbide. Au contraire, c'est avec une sacrée subtilité que nous sont racontés les rapports entre Luke, Daniel, et Claire Nightingale.

Un récit enjoué et très astucieux, même. Fort bien servi par la traduction de Claro, semble-t-il. Si les intrigues faisant appel à la psychologie sont légion sous l'étiquette polar, celle-ci s'avère franchement originale. Un roman qui ne tarde pas à fasciner ses lecteurs et les tient en haleine jusqu'au bout, ça ne se refuse pas.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 04:55

Parmi les excellents polars disponibles en format poche, retenons deux auteurs majeurs réédités chez Points. Ambiance décalée pour le magnifique roman d'Harry Crews, climat magouilleux pour l'excellent titre de Deon Meyer.
 

Harry Crews : "Nu dans le jardin d’Éden"

Garden Hills est une petite localité de Floride, située non loin de l'autoroute reliant Tampa à Orlando. En cette fin des années 1960, il n'y reste qu'une douzaine de maisons habitées. Cette cité minière a pourtant été florissante, pendant un temps. Des ingénieurs y ayant détecté du phosphate en quantité, Jack O'Boylan acheta les terrains disponibles afin de construire une usine pour traiter le minerai de phosphate extrait du sol. Ce qui attira bon nombre d'ouvriers, pour lesquels Jack O'Boylan fit bâtir une ville, dans le creux des terres déjà exploitées. Celui qui profita le plus de la manne financière, ce fut Mayhugh Aaron, dit Fat Man. Peut-être finit-il à moitié fou, mais il avait négocié sans céder un sacré pactole. Cette fortune profite aujourd'hui à son fils, Fat Man Junior. Il habite la plus riche maison de Garden Hills, sur une butte dominant la ville quasi-morte. Car entre-temps, le phosphate s'épuisant, Jack O'Boylan cessa son industrie ici, et la plupart des ouvriers partirent.

Le fils Fat Man tenta de maintenir un semblant d'activité à Garden Hills, répandant lui-même la rumeur illusoire selon laquelle Jack O'Boylan reviendrait un jour relancer la ville. Fat Man pèse désormais près de trois cent kilos, pour un mètre soixante-cinq. Il végète au milieu de ses milliers de livres achetés au poids. Fat Man est assisté par Jester, ancien jockey pesant quarante-cinq kilos, qui conduit sa Buick Sedan aménagée. En réalité, même s'il reste passionné de cheval, la carrière de jockey de Jester fut très brève. Il fut ensuite employé dans un cirque. C'est là qu'il rencontra “Nestradidi, la Noire princesse africaine”, singulière contorsionniste prénommée Lucy. Il s'installa à Garden Hills avec elle, à l'époque où il fut engagé par le père de Fat Man Junior. Celle qui espère redonner vie à Garden Hills, c'est Dolly Furgeson. Jolie fille préservant sa virginité, elle fut élue Reine du Phosphate à l'âge de seize ans. C'est alors qu'elle partit pour New York. Malgré ses échecs, elle sut tirer de vraies leçons de cette expérience. La Floride est une région qui attire les touristes. Un peu de publicité sur l'autoroute, un télescope payant braqué sur les curiosités de Garden Hills, il y a des projets à mener...

C'était le deuxième titre de cet écrivain, pourtant on y sent déjà une vraie maturité. Pour dessiner les portraits des personnages, Harry Crews ne se borne pas à un récit linéaire où chacun aurait sa part de vicissitudes. Avec souplesse, il revient sur tel épisode de leur vie, qui va expliquer leur comportement à l'heure où l'espoir renaît à Garden Hills. Ainsi, quand Wes retourne dans son trou (inutile) de foreur, juste pour participer au projet de Dolly, on comprend sa démarche. S'il est pitoyable, surtout quand il ne peut plus se vêtir correctement, Fat Man n'est pas malhonnête, au fond. À chacun, aussi ridicules soient-ils, l'auteur offre une évidente humanité. Dolly domine la situation, ayant mieux compris le monde après ses tribulations new-yorkaises. La tonalité est ironique, pas si cruelle. Quelle que soit l'étiquette, noire ou pas, un roman remarquable.

Polars poche 2014 : Harry Crews et Deon Meyer aux Éditions Points

Deon Meyer : "7 jours" (dispo dès le 2 octobre 2014)

Policier sud-africain, Benny Griessel considère avoir raté bien des choses dans sa vie. Son mariage, même s'il reste en contact avec ses deux enfants. Sa carrière de flic, même s'il a intégré le prestigieux service des Hawks. Son rôle d'ange gardien auprès de son amie de cœur, la chanteuse Alexa, même s'il a limité l'alcoolisme de celle-ci. Benny lui-même reste sobre depuis environ deux-cent-trente jours. Alexa commence à replonger, car son proche retour sur scène la rend nerveuse. L’État-major de la police confie à Benny une affaire des plus délicates. Un sniper menace d'abattre des policiers, un par jour, si on ne relance pas l'enquête sur le meurtre de l'avocate Hanneke Sloet. Qu'il s'agisse d'un terroriste ou d'un dingue, ses mails mélangent connotations religieuses et politiques. Benny aura un œil neuf sur ce dossier, jusqu'à présent absolument insoluble pour ses collègues. Nxesi, le jeune flic chargé de l'enquête initiale manquait, il est vrai, d'instinct ou d'intuition.

Bien que Benny n'apprécie guère le travail d'équipe, il n'est pas fâché que la capitaine Mbali Kaleni soit désignée pour traquer le sniper. Elle commence par définir le probable emploi du temps du tireur, et par s'informer sur le type de silencieux dont il se sert. Le sniper a mis sa menace a exécution, allant jusqu'à viser un officier du poste de police de Green Point. De son côté, Benny a visité l'appartement neuf de Hanneke Sloet, examiné son bureau perso, contacté l'assistante de la victime. L'avocate d'affaires était une jeune femme très ambitieuse, qui consacrait plus de temps à son métier qu'à sa vie privée. Suspecter le gardien de l'immeuble, qui n'était pas encore sécurisé au jour du meurtre, ou l'ex-fiancé de l'avocate, Egan Roch ? Ils ont des alibis, même si ça reste à vérifier. Le directeur du cabinet d'avocat employant Hanneke Sloet est coopératif. La transaction financière dont elle s'occupait à son décès n'avait rien d'exceptionnel. Montage complexe entre une société minière et un groupe d'investissement, dont les rouages échappent un peu à Benny...

La page de l'apartheid est définitivement tournée en Afrique du Sud. Il est évident que ce pays, un des plus riches du continent africain, attire toutes les convoitises. Avec diverses combinaisons financières qui ressemblent à de la corruption, des arrangements au sein de l'élite qui sentent fort la magouille. Éternelles malversations, dès qu'on a accès à une parcelle de pouvoir. Bien qu'apparu dans deux précédents romans de l'auteur, il n'est pas indispensable de connaître par avance Benny Griessel. Flic tourmenté, alcoolo en voie de sevrage, ce serait un portrait trop simplifié du personnage. Maîtrisant mal ses soucis tout en faisant bonne figure, on le sent en décalage avec la société. Benny s'efforce de poursuivre ses investigations, dans une enquête fatalement tortueuse. Grâce au format long du roman, le lecteur peut s'immerger dans leur univers, les côtoyer pendant sept jours. Un noir suspense qui se lit avec plaisir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 04:55

L'Unité est une organisation qui, depuis les débuts de la 5e République, n'existe pas. Quel que soit le régime, son rôle est d'éradiquer ceux pouvant être nuisibles à la démocratie. Limiter le foutoir dans notre société en déséquilibre. Voilà trente ans que le sexagénaire Berthet est un des exécuteurs au service de l'occulte Unité. Souvent agissant seul, comme quand il élimina un trésorier-payeur-général du Bloc Patriotique. Parfois en trio avec Couthon et la redoutable Desmoulins, telle cette mission visant des personnages du Moyen-Orient. Supprimer des citoyens lambda, à l'occasion, ce qui est plus embarrassant pour Berthet. Les ordres viennent de Losey, qui n'a rien d'un simple bureaucrate de ministère, sans doute présent depuis les débuts de l'Unité. Quand il n'est pas en mission, Berthet privilégie la poésie et le bien-vivre, profitant d'une de ses multiples planques.

Alors qu'il séjourne à Lisbonne avec son amante noire, Amina, Berthet s'aperçoit qu'on veut l'assassiner, à son tour. Peu surprenant pour lui, car la modernisation de l'Unité est en cours. On aurait juste pu sélectionner des tueurs plus reluisants. Barbouzerie foireuse. S'il a été décidé de tuer Berthet, ce n'est pas tant une question d'âge ou parce qu'il en sait trop. Depuis une vingtaine d'années, en parallèle des opérations pour l'Unité, Berthet protège une gamine originaire d'un quartier modeste de Roubaix. Les plus mesquins l'ont cru pédophile, alors que ses sentiments sont purs. Berthet a senti le potentiel de la jeune fille, l'a accompagné sans se faire remarquer dans sa progression politique. Kardiatou Diop est désormais une politicienne incontournable, la secrétaire d’État préférée des Français. Raison de plus pour la protéger encore et toujours, au risque de se faire tuer à Lisbonne.

Compagnon de la prof Hélène Rieux, ancien enseignant lui-même, Martin Joubert est un pigiste de l'édition. Âgé de près de cinquante ans, il avoue un bilan déprimant. Même si son jeune ami et agent Alex Guivarch lui soutient le moral. Écrire des pornos pour mémés, publier des chroniques sur un site Internet extrêmement droitier, et maintenant se voir proposer la rédaction d'un livre destinés aux fachos, ça devient impossible. Refuser la toute dernière offre, c'est même se mettre en danger pour Alex et lui. Les nazillons Gruber et Delrio font appel à Stanko, le n°1 de la sécurité au Bloc Patriotique, pour dérouiller avec ses sbires ces récalcitrants.

C'est alors qu'intervient Berthet. Car Berthet a besoin de Martin Joubert. Il lui faut un écrivain pour raconter noir sur blanc toute la vérité sur l'Unité. Pour garantir la sécurité de Kardiatou Diop, tout en se protégeant lui-même, grâce à ses révélations. La très populaire secrétaire d’État est candidate à Brévin-les-Monts, face à la leader du Bloc Patriotique. Berthet sent que c'est un coup fourré de l'Unité, une manœuvre qui pourrait conduire à de sérieux ennuis pour Kardiatou. Après élimination de quelques skins, Berthet et Martin Joubert entrent en clandestinité, dans les parages de Brévin-les-Monts…

Jérôme Leroy : L'ange gardien (Série Noire, 2014)

Saint-John Perse (1887-1975), à la fois poète et diplomate, a écrit : “La démocratie, plus qu'aucun autre régime, exige l'exercice de l'autorité.” En effet, la stabilité politique se doit d'être encadrée par des institutions solides. Pas de méthodes répressives à l'exemple des dictatures, pas d'oligarchie élitaire concentrant les pouvoirs, la démocratie consiste à faire appliquer un respect des règles communes pour le bien de tous. Que reste-t-il donc de ce simple principe dans nos sociétés ? Sont-elles gangrenées par des réseaux occultes, par la propagande aujourd'hui appelée communication, par la parole décomplexée autorisant à insulter tout adversaire, par l'immédiateté interdisant de réfléchir plus loin ? Vaut-il mieux désigner une bourgade du Limousin comme repaire de terroriste, afin de faire oublier aux citoyens que nos supposés dirigeants de tous bords ne sont plus que des comptables ?

Non, Jérôme Leroy ne pose pas ces questions dans ce roman. Pourtant, elles sont là, juste derrière la carrière de tueur de Berthet, le quotidien déprimant de Martin Joubert, ou l'ascension politique de Kartadiou Diop. Le train de la démocratie a déraillé depuis longtemps, il cahote hors de la voie tracée, et nous faisons comme si tout allait bien. On veut croire à un renouveau, à une courageuse ministre de la Justice, à une Rama Yade ou une Najat Vallaud-Belkacem rayonnantes. Même si l'hystérie populiste gagne du terrain. Berthet est de ceux qui défendent cet espoir jusqu'au bout. Alors, ces officines secrètes genre l'Unité, ces think tank (ou laboratoires d'idées, c'est plus joli), ces économistes et politologues disant tout et son contraire, on s'en débarrasse quand ? Sans doute jamais, car “La démocratie exige l'exercice de l'autorité”. Jérôme Leroy illustre toutes ces failles de nos sociétés, ces errements et ces approximations. Et nous rappelle que, si la poésie n'a pas de valeur marchande, elle permet de se sentir quelquefois plus apaisés.

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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 04:55

Parmi les meilleurs polars parus en format poche durant le mois de septembre 2014, on peut retenir ceux de deux romancières.

L'une, Anglaise, manipule le mystère et le suspense avec une jolie souplesse. L'autre, Allemande, nous entraîne dans une affaire d'espionnage très actuelle. Deux talents différents, dans la manière et l'inspiration, pour des romans de belle qualité.

 

Belinda Bauer : "Le voleur d'enfants tristes" (Éd.10-18)

En Angleterre, dans le parc national d'Exmoor, autour du village de Shipcott, on a déjà vécu des affaires meurtrières. L'agent de police Jonas Holly reste suivi par une psy, depuis que son épouse a été assassinée. L'inspecteur Reynolds n'est pas pressé de voir Jonas reprendre du service. Avec sa collègue Elisabeth Rice, ils vont devoir revenir enquêter dans ce secteur dont Reynolds apprécie peu les habitants. Âgée de treize ans, Jess Took a disparu en forêt, attendant son père pratiquant la chasse à courre. Plus certainement un kidnapping qu'une fugue, le ravisseur ayant laissé un message écrit : Vous ne l'aimez pas. Il est vrai que John Took n'est pas des plus sympathiques. Endetté, il se peut qu'il compte quelques ennemis, ce que les deux policiers vont vérifier.

Un deuxième rapt se produit peu après sur un parking. Pete Knox, neuf ans, attendait ses parents dans leur voiture. Le même message a été laissé à la place du petit Pete. Après cet autre enlèvement, Reynolds doit prendre l'affaire encore plus au sérieux. Steven Lamb a dix-sept ans. Il habite avec sa mère, sa grand-mère, et son jeune frère Davey. Ce dernier va fréquemment jouer avec son copain Shane dans des endroits qu'on leur a interdit d'explorer. Steven éprouve une vive suspicion envers Jonas Holly. Il a connu son épouse, qui semblait malheureuse, et pense que l'agent de police l'a assassinée. Par ailleurs, Steven découvre l'amour, grâce à la jeune Emily. Elle va l'initier au monde du cheval, sa passion.

La psy qui traite le cas de Jonas Holly n'exclut pas des réactions violentes de sa part. Ce qui ne l'empêche pas de signer pour qu'il reprenne son poste. Elle hésite à parler de ses doutes à Reynolds. Ce dernier organise une battue pour retrouver les enfants, qui dure trois jours et mobilise plus de cent personnes, dont les habitants des environs. Jonas Holly y participe, ayant repris ses fonctions. Malgré ces gros moyens, on ne repère aucune trace de Jess Took ou de Pete Knox. C'est à l'occasion d'un salon du cheval que Charlie Peach, enfant handicapé, est à son tour enlevé. Comme Steven et Emily, Jonas est sur les lieux, mais sans doute est-il déjà trop tard pour retrouver le gamin…

Pour tout lecteur, il est bon de se laisser guider par la curiosité. Avec ce roman de Belinda Bauer, c'est une excellente surprise qui nous attend. En particulier par la «ruralité» du contexte, montrant réellement l'Angleterre non-citadine. Mais, au lieu d'un quotidien logiquement sans histoire, on s'y attaque à des enfants. La bonne interrogation est : dans quel but, quel travers psychologique anime le ravisseur, plutôt que de vouloir l'identifier formellement. Ce qui fait planer le mystère, présent sans la moindre lourdeur. Bien qu'il y ait enquête policière, avec Reynolds (et ses implants capillaires) ou Elisabeth Rice (quelque peu maladroite), c'est le fascinant tableau d'ensemble de Shipcott et des environs qui donne le ton de ce suspense subtil.

Une très belle réussite.

Polars poche : Belinda Bauer (Éd.10-18) et Alex Berg (Éd.Babel Noir)

Alex Berg : "Zone de non-droit" (Éd.Babel Noir)

Valerie Weymann est avocate à Hambourg. Avec son mari Marc, elle a deux filles, Leonie et Sophie. Associée au cabinet du paternel Kurt Meisenberg, Valerie traite de dossiers internationaux. À l’heure où un grand sommet politique doit se tenir à Hambourg, en ce mois de décembre, elle doit faire un aller-retour rapide pour une réunion à Londres. À l’aéroport, Valerie est interpellée par la police sans qu’on lui fournisse d’abord d’explication. Elle va être interrogée par un enquêteur allemand, Eric Mayer, et un agent de la CIA en fin de carrière, Robert F.Burroughs.

Il s’agit de son amie pédiatre Noor al-Almawi, dont Valerie est sans nouvelle. Noor mène des actions humanitaires en Syrie, ce qui lui a causé quelques ennuis. Puisqu’on ne veut pas lui dire ce qui est reproché à Noor, Valerie ne coopère pas. Pendant ce temps, son mari Marc s’inquiète, d’autant que Mayer perquisitionne bientôt chez eux, lâchant le nom de Noor al-Almawi. Celle-ci serait complice du récent attentat meurtrier, ayant tué plusieurs enfants à Copenhague. Il est vrai qu’elle est proche de Mahir Barakat, cerveau supposé de l’attentat, et de Safwan Abidi, l’exécutant présumé. Valerie connaît elle aussi ces deux hommes. Trois ans plus tôt, elle a même eu une brève liaison avec Abidi.

Si l’Américain Burroughs est sûr que l’affaire de Copenhague est due à Al-Quaida, Eric Mayer estime que c’est plutôt un acte isolé. Leur collègue canadienne Marion Archer n’a pas d’idées préconçues, mais se méfie de l’agent de la CIA. Tous deux se doutent que Burroughs a exfiltré Noor al-Almawi vers une prison secrète, afin de lui extorquer des aveux. Une bombe est signalée à la gare hambourgeoise de Dammtor, ce qui n’est pas une fausse alerte. Une série d’explosions va causer cinq morts et une vingtaine de victimes. La vidéo surveillance permet d’identifier rapidement le coupable de ce nouvel attentat, Safwan Abidi...

Voilà une intrigue qui, sans nul doute, va nous réconcilier pour de bon avec les romans d’espionnage. Certes, les histoires d’agents secrets face au terrorisme ont parfois donné des résultats riches en aventures. Ici, le sujet prend une tournure plus noire et originale, évoquant les abus de pouvoir dans la lutte contre les ennemis. Dans notre monde devenu paranoïaque, pas si éloigné de la réalité, un simple soupçon peut entraîner des dérapages, couverts par des lois d’exception.Les prisons secrètes de la CIA, naguère l’antichambre de Guantanamo, ce n’est hélas pas un fantasme. Personne n’approuve la violence terroriste, contre laquelle on doit riposter. Mais avec clairvoyance. Tel est l’engrenage que l’auteure dénonce. Tout en ménageant un intense suspense sur le rôle des divers protagonistes, autant que sur le sort de Valerie. Une lecture à dévorer, car c’est un roman extrêmement prenant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 04:55

Lisa Genovesi est une jeune prof d'Italien dans un collège. Si ce fut autrefois une école de filles, l'établissement est désormais assez cradingue. C'est sans enthousiasme que Lisa quitte le matin son compagnon Pierre, libraire flegmatique, pour aller enseigner. Elle est consciente que le métier a changé depuis le temps où son père était professeur dans une école tranquille, au milieu des vignes. On respectait alors le savoir, le rôle éducatif du prof. Dans son collège peuplé d'enseignants résignés, l'ambiance est moins chaleureuse. Avec certaines classes, c'est même assez proche de la jungle. Le CPE (conseiller principal d'éducation) Hervé Sarafian se montre plus sûrement accusateur que solidaire envers les professeurs. Si Lisa ne “maîtrise” pas car inexpérimentée, ce serait donc de sa faute.

Les élèves de Troisième 2 sont les plus virulents. Marik et Adrami, les caïds dominants, se savent soutenus par Marel et Noumein. Turbulents, insolents, faibles qualificatifs pour ces cancres qui insultent “pour rigoler”. Une petite prof comme Lisa fait une belle cible à leurs yeux. Ils multiplient les incidents, quasiment en toute impunité. Ce n'est pas Cindy, qui se prostitue à seize ans pour s'acheter “de la marque”, qui sauvera la médiocrité de la classe. Avec une collègue de l'école, Lisa tente vainement de la raisonner sur ses mœurs. Il n'y a que Samira qui mérite encore l'intérêt parmi eux. Si elle est studieuse, c'est avant tout afin d'échapper le plus possible à l'esclavage familial. Lisa fait ce qu'elle peut pour l'aider. Au milieu de ces élèves non civilisés, impossible d'espérer leur apprendre quelque chose.

Ces ados ne viennent même pas des cités, puisque c'est un collège de centre-ville. Lisa s'interroge sur sa vocation : “La plongée dans l'enfer de l'humiliation, c'est le châtiment que l'on réserve aux criminels dans les États autoritaires… Qu'ai-je fait, moi, pour qu'on me ligote ainsi et qu'on me jette dans cette boucherie, moi j'ai toujours été honnête et bonne, et pétrie de l'espoir d'une humanité meilleure...” Lors d'une bagarre entre les caïds de la Troisième 2, la jeune femme est légèrement touchée. Un petit repos lui est accordé, qu'on lui reprocherait presque. À son retour, Samira ne figure plus dans l'effectif de cette classe. Ça devrait révolter tout le monde, ça les laisse indifférents. “Tu sais, je n'arrête pas d'avoir envie qu'ils crèvent” confie finalement Lisa à son compagnon Pierre.

Après des vacances de Noël en Finlande, loin de la fausse quiétude provençale, Lisa est de retour au collège. Les humiliations quotidiennes reprennent. Quand on lui vole son sac à main, elle ne craint pas de porter plainte. Car, avec son adresse à l'intérieur, c'est à sa sphère privée qu'on voudra s'attaquer désormais. Quand il se produit un sérieux incident en classe, avec un Opinel, ça va précipiter la suite et affermir le caractère de Lisa…

Marie Neuser : Je tue les enfants français dans les jardins (Pocket, 2014)

Face aux ados provocateurs, pour lesquels les incivilités sont la norme, y compris dans les établissements scolaires, certains ont des réponses toutes prêtes. Étalant leurs certitudes, ils parlent de laxisme, prônent une discipline de fer. Zéro tolérance pour les élèves, leurs parents, et surtout pour les profs. Ces donneurs de leçons, jaloux des vacances dont les enseignants bénéficient, ne tiendraient probablement pas une journée devant les fauves de certaines classes. S'il reste un brin d'angélisme chez quelques personnes, pas si nombreuses, à l'inverse on sait pourtant que la fermeté façon gardes-chiourmes n'est pas une solution satisfaisante. D'autant qu'il suffit d'être “bons en math” pour que même les ardents partisans de l'éducation à la dure soient tolérants avec les fauteurs de troubles.

C'est une véritable introspection que présente ici Marie Neuser. Un parcours de jeune prof qui espère résister à la pression ambiante dans un collège difficile. Un peu de nostalgie, en se souvenant du temps où régnait encore un respect de l’École (bien que ces époques soient fort lointaines, à vrai dire). Surtout, une sombre description de la résignation des uns, du manque de solidarité professorale, de réactions parentales erronées, et de l'impossibilité d'améliorer les comportements de ces violents élèves. Ces adolescents ne sont ni des victimes, ni des rebelles. Ni la majorité, il convient de le préciser. La détresse de l'héroïne illustre sans nul doute les réalités vécues par les nouveaux enseignants. Un roman noir édifiant sur une situation actuelle.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 04:55

Vers la fin des années 1930, trois hommes s'évadent du pénitencier de l'Oklahoma où ils ont passé plusieurs années. Ces repris de justice bénéficiaient d'un régime assoupli, pour bonne conduite. Il y a Bowie Bowers, âgé de vingt-sept ans, meurtrier. Les deux autres sont des voleurs de banques chevronnés : T.W.Masefeld, dit Chicamaw, quarante-quatre ans, et Elmo Mobley, dit T-Doub, trente-cinq ans. Ils ont braqué des conducteurs de voitures afin de s'éloigner aussi rapidement que possible du pénitencier. Avant de gagner le Texas, il est prudent qu'ils se planquent quelques jours à Keota, chez le cousin Dee Mobley. Ce dernier tient une station-service avec sa fille, la belle et farouche Keechie. Chicamaw est celui qui s'alcoolise le plus dans le trio d'évadés. T-Doub ne songe qu'aux futurs casses qu'ils réaliseront. Bowie pense parfois aux rares proches qui lui restent.

Dès leur arrivée au Texas, ils braquent un poste d'essence, emportant un arsenal d'armes à feu qui leur sera sûrement utile. Quand Chicamaw raconte ses expériences, en particulier au Mexique, ce pays fait rêver Bowie. Le trio s'installe dans une maison meublée à Zelton. Ils sont quasiment fauchés. C'est Mattie, la belle-sœur de T-Doub, qui les ravitaille. Son mari étant en prison, elle aura besoin d'une part des butins à venir pour payer un avocat. Sa jeune sœur Lula n'est pas prête à s'acoquiner avec l'un ou l'autre des fuyards. Pour le premier casse, le trio a choisi une banque de Morehead. Il leur reste un millier de dollars chacun, frais déduits. Le braquage suivant sera bien plus fructueux. Visant une banque de Zelton, ils prennent dès l'ouverture en otage le directeur et deux employés. C'est plus de 22.600 dollars qu'empochent chaque gangster. Bien au-delà des espérances de Bowie.

Il vaut mieux se faire oublier pendant un mois, la police enquêtant après avoir fait le lien entre les deux affaires. Bowie et Chicamaw retournent en Oklahoma. Ils sont victimes d'un accident de voiture, qui va entraîner la mort de deux policiers. Blessé, Bowie se réfugie à Keota, où Keechie va s'occuper de lui. Pendant ce temps, Chicamaw picole et dilapide sa part du butin, tandis que les flics enquêtent sur leur accident. Bowie comprend qu'il s'était sans doute montré maladroit avec Keechie. Le magot de Bowie joue-t-il sur les sentiments de la jeune femme ? Ils deviennent bientôt intime, commençant à faire des projets. Ils prennent la direction du Texas, où Keechie pense qu'ils seront tranquilles. Antelope Center, un site pour des malades curistes, bel endroit pour abriter leur bonheur. Mais, pour les desperados, le Destin est rarement clément…

Edward Anderson : Des voleurs comme nous (Éd.Points, 2014)

Un pur chef d'œuvre du roman noir classique, datant de 1937. Son découpage scénique convenant bien au cinéma, il fut adapté deux fois. En 1948, par Nicholas Ray, sous le titre “They live by night” (Les amants de la nuit). Puis en 1974, par Robert Altman, avec son titre d'origine “Thieves like us”. Le second semble le plus proche, mais on doute qu'il ait été possible de respecter l'intégralité de l'intrigue, ni surtout son état d'esprit. Néanmoins, malgré ces adaptations et bien que Raymond Chandler en ait dit le plus grand bien, le livre d'Edward Anderson resta longtemps méconnu. 

Raconter les tribulations de repris de justice, beaucoup d'auteurs de polars l'ont fait des décennies durant. Cependant, il ne suffit pas que se succèdent les poursuites, qu'éclatent des coups de feu et que s'entassent des billets pour convaincre. Les protagonistes doivent exister, tels des êtres de chair et de sang, avec leurs actes et leurs états d'âmes. “Une femme qui t'en veux peut te mettre dans la merde en moins de rien. Oui mec, les flics ce serait du gâteau, s'il y avait pas les femmes dépitées et les mouchards...”

Quoi qu'en dise le directeur de la banque braquée à Zelton, T-Doub et l'Indien alcoolique Chicamaw sont des têtes brûlées. Leurs parcours montrent qu'ils n'ont peur de rien, qu'ils resteront éternellement ce qu'ils sont. On accorde davantage au superstitieux Bowie le bénéfice du doute, tant sur son passé que pour son éventuel futur. Toutefois, c'est un dur comme ses complices, ne nous y trompons pas. Des caractères forts, un scénario ultra-solide, voilà un très bel exemple du roman noir authentique. À ne pas manquer.

 

“Des voleurs comme nous” est disponible en poche dès le 18 septembre 2014

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 04:55

Vers 1988, Anne Seibert est une publicitaire free-lance âgée de trente-trois ans. Divorcée d'un mari violent désormais interné, elle s'est installée depuis trois mois à New Rochelle, dans l’État de New York. Anne est insomniaque, et les conseils du spécialiste qui la suit n'y peuvent pas grand-chose. Quand elle se lève au milieu de la nuit, il n'est pas rare qu'elle voit rentrer son voisin, Mark Chaney. Grand, robuste, âgé de trente-six ans, arborant une Rolex et conduisant sa Jaguar, c'est un homme qui respire la réussite et la séduction. Il dirige avec son ami Emil Welder une florissante société de conseil financier. Son habitude de rentrer à plus de trois heures du matin est due à ses voyages d'affaires, semble-t-il. À son amie Carol, Anne avoue qu'elle se sent attirée par son charmant voisin.

Au contraire, Mark Chaney est gagné par la paranoïa. Il imagine que, si Anne est debout à l'observer chaque nuit, c'est qu'elle le surveille. Qu'elle est chargée de mener une enquête sur lui. Qu'elle représente donc un danger contre lequel il doit réagir. Sous son allure si classieuse, Mark Chaney est un assassin. Souvent, la nuit, il ramène ses victimes dans le coffre de sa Jaguar. Il les descend dans sa cave verrouillée, ultra-sécurisée, les place dans un congélateur. Ses cibles ne sont pas choisies au hasard. Il s'agit de personnes qui ont autrefois causé du tort à Emil Welder et à lui-même. Adolescents au lycée de Bell Grove, suite à des dénonciations, on les traita comme des malfaisants. Ils passèrent quatre ans dans une institution, ce qui justifie l'implacable vengeance de Mark Chaney.

Anne dort mieux depuis les prémices de cette relation avec son voisin. Il l'a invitée un soir chez lui, l'autorisant à visiter entièrement sa belle maison. Ce qui excite plus encore la paranoïa de Mark, lequel songe à provoquer un faux suicide de la jeune femme. Trop de risque d'amener la police dans leur quartier, se raisonne-t-il. Pourtant, leurs maisons sont déjà surveillées à leur insu. Car, suite aux soupçons du FBI sur les activités financières de Mark, l'équipe du policier Angelo Garibaldi s'intéresse à eux. Y compris au cas d'Anne, qui pourrait être la complice de Mark Chaney.

Après une sortie en couple pour une balade dans la région, Anne doit partir en mission à Detroit. Mark en profite pour faire une visite clandestine chez elle, remarquant son appareil photo et une arme à feu. De Philadelphie, où il a retrouvé son ancien proviseur, en passant par Washington, où habite la psy qui traita le cas des deux ados, jusqu'aux environs du campus d'Amherst, le voisin d'Anne poursuit son périple criminel. Quelque peu jalouse de ces voyages mal expliqués, la jeune femme ne réalise pas la dangerosité de la situation…

William Katz : Nuits sanglantes (Presses de la cité, 2014)

Ce qui est épatant dans un tel suspense, c'est que nous avons sous les yeux l'intégralité des faits. Ce faisant, William Katz respecte la loi n°2 édictée par S.S.Van Dine dans ses “Vingt règles pour l'écriture de romans policiers” : «L'auteur n'a pas le droit d'avoir recours, vis-à-vis du lecteur, à des ruses et des procédés autres que ceux utilisés par le criminel à l'égard du détective.» Certes, les policiers ne jouent qu'un rôle accessoire, mais le lecteur n'est aucunement trompé par l'auteur.

L'assassin, maladivement intrigué par les insomnies de sa voisine, son complice, la série de meurtres et les cadavres ramenés dans le coffre de voiture, tout est raconté. Et pourtant, l'intrigue fonctionne à merveille. Face à ce cruel voisin, William Katz évite même la facilité artificielle de charger l'ambiance. Si «Le véritable roman policier ne doit pas comporter d'intrigue amoureuse» disait aussi Van Dine, l'auteur détourne cette idée. Anne est une victime potentielle, oui, mais rien ne vient vraiment l'effrayer. C'est dire que, loin d'être glauque, on nous présente l'histoire avec une belle subtilité. Dans la tradition, un suspense impeccable, tout simplement.

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