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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 04:55

La blonde Évelyne est originaire du plat pays entre Flandre et Hainaut. Fille du Nord avec une jolie voix, âgée d’une vingtaine d’années, elle a tenté sa chance comme chanteuse. Et c’est ainsi que, grimée en brune sensuelle, elle est devenue Eva. Pour exercer son talent au Modern Dancing, dans les Monts d’Arrée, au cœur de la Bretagne profondément rurale. Une clientèle de dames mûres et de vieux beaux, en effet. Mais ce public de salles de bals n’a rien de méprisable. Ces gens-là ont le droit de se divertir, fut-ce deux ou trois jours par semaine. Évelyne a bientôt remarqué deux personnages insolites, un fils et sa mère sexagénaire semblant nymphomane. Roparz et Marie-Thérèse, elle les a surnommés le Poète et la Piquée. Elle va en apprendre davantage sur eux, quand Roparz se raconte.

Le parcours du jeune homme et de ses parents, tenant une ferme, ne fut pas simplement celui d’une famille campagnarde. Roparz comprit très tôt qu’il était à l’opposé de son père, si rustre. Sa tante Émilienne, une citadine, était beaucoup plus proche de Roparz. Il logea chez elle, à Rennes, le temps de poursuivre ses études. Pendant ce temps, à la ferme, des problèmes survinrent : imaginant une malédiction, son père sombra dans la superstition, se laissa gruger par un prétendu mage. L’affaire ne pouvait que mal finir, surtout si le père de Roparz trouvait une corde sur son chemin. À soixante ans, Marie-Thérèse entra dans une période de liberté et d’hédonisme forcenés. L’épisode Maurice ne dura qu’un temps, avant qu’elle consacre ses loisirs au Modern Dancing et aux rapports sexuels.

Cette aventure familiale au quotidien est devenue au fil des années un manuscrit, œuvre de Roparz. Quant à faire publier ce livre, cela aurait été possible si cet écorché vif s’était montré moins intransigeant. Toutefois, il ne faut pas ricaner sur les hasards de la vie. Un chasseur de passage en Bretagne, nommé Albert Mireuil, remarqua Évelyne. Ou plutôt Eva, interprétant la chanson écrite par Roparz, “L’allumeuse d’étoiles”. Une chanson forte, ayant une résonance sur un public urbain décalé, déclassé. Un possible succès, Mireuil n’en douta pas un instant. Actionnaire dans une maison de production musicale, il les brancha avec Jacques Craube, bien vite baptisé “Mister Prode” par Évelyne et Roparz. Le couple s’installa durant plusieurs mois à Paris, afin de concrétiser ce projet de disque.

Mais Évelyne dut continuer seule sur sa route. Eva céda la place à Lyne, animatrice dans un club de vacances pour clientèle d’Allemands, en Turquie. Ce fut Tello, l’organisateur en chef, qui remplaça Roparz dans le rôle du pygmalion. Il était conscient que son avenir à lui se conjuguait au passé. Jacques Craube, il l’avait connu. Si Lyne avait croisé son chemin, il n’était pas surprenant que ça se soit mal terminé. La fatalité épargnera-t-elle cette fois la jeune femme ? Dans ce nouvel univers, peut-être moins hostile, Tello l’espère…

Hervé Jaouen : L’allumeuse d’étoiles (Presses de la Cité, 2016)

Le dimanche, Roparz et moi on l’a passé dans les bistrots. À s’engueuler. Il voulait mettre les bouts, disait qu’on allait se faire baiser, qu’on jouait le rôle des ringards qui se prosternent au pied du showbiz, qu’on n’avait pas besoin de ça, qu’on avait notre fierté, qu’on pouvait vivre sans tous ces cons, que la gloire n’était qu’illusion et, pour finir, que mieux valait se flinguer tout de suite plutôt que de se laisser promener dans les paradis artificiels par des escrocs travestis en gentlemen des boulevards.
« Même pas des gentlemen farmer » il a conclu.
Moi, je lui ai dit qu’il était excessif, et que c’était ce qui faisait son charme…”

Heureuse initiative que de rééditer en grand format cet excellent roman d’Hervé Jaouen, datant de vingt ans. Grâce à son écriture lucide à la tonalité "directe", l’histoire n’a pas du tout vieilli. On y trouve de l’ironie, mais probablement beaucoup plus d’émotion encore. À bien lire les mésaventures d’Évelyne, de Roparz, de Tello, on s’aperçoit que l’auteur fait le choix de poser plus de questions qu’il n’apporte vraiment de réponses.

Une forme de rébellion, un mal de vivre ? Oui, les personnages centraux expriment cela, en partie. Choisir son destin serait donc impossible ? Au point de laisser désabusés ceux qui en tentent l’expérience ? Malgré ce constat, reste un espoir ténu, éventuel. Avoir la voix et le talent des plus grandes, comme Évelyne, est-ce insuffisant dans notre monde brutal excluant toute poésie, tuant toute sensibilité ? On a vu depuis, à travers les shows de télé-réalité, que le "système" récupérait tout, à son profit.

Roman social ? C’est certain. Ce dont nous parle Hervé Jaouen, c’est d’abord de la vie des "petites gens". Évelyne est issue du vide sidéral, des plaines du Nord sans attrait et sans avenir. Roparz s’est arraché à sa terre natale, pour y revenir, pour observer et raconter la vie de ses parents, bien plus réelle que ne le ferait un traité de sociologie. Tello, lui, a déjà l’expérience des échecs, de l’illusoire. Aucun d’eux n’a la chance de trouver un équilibre personnel satisfaisant alors qu’on a le sentiment que c’est simplement ce qu’ils cherchaient.

Cette opinion est "une lecture" de ce roman. D’autres lecteurs y dénicheront sans nul doute des angles différents, auront un autre regard, car le propos de ce livre est riche de nuances.

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 04:55

Mas Arai est un jardinier septuagénaire d'origine japonaise qui vit à Altadena, près de Los Angeles. Rescapé d’Hiroshima, il est veuf depuis environ dix ans de son épouse Chizuko. Leur fille Mari habite New York avec son mari Lloyd Jensen, un hakujin sans aucun rapport avec le Japon. Ils ont un bébé, Takeo. Alors qu’elle était en froid avec lui, sa fille Mari a demandé à Mas de les rejoindre à New York. Heureusement pour lui, son vieil ami Tug Yamada y séjourne en ce moment chez sa fille Joy, ex-étudiante en médecine devenue artiste. Mas découvre le petit appartement en sous-sol de Mari et Lloyd, dans le quartier de Park Slope, sur Carlton Avenue. Il se trouve finalement seul avec son gendre. Mari ne semble pas pressée de le revoir. À moins qu’elle n’ait un problème avec le bébé Takeo, qui a une santé très fragile.

Mas se doute bien que les finances du jeune couple ne sont guère florissantes. Lloyd a été engagé par le riche Kazzy Ouchi pour rénover un jardin. L’endroit possède une connotation quelque peu historique, jouxtant la propriété ayant appartenu à la famille Waxley, du nom d’un défunt homme d’affaire milliardaire. Il s’agit de remettre en valeur ce jardin, avec la symbolique japonaise d’origine. Ça ne plaît pas du tout à Howard Foster, le voisin qui ne cache pas son hostilité. Hélas, le projet n’avance guère, étant régulièrement vandalisé par des inconnus. On s’apercevra même que les coûteux outils achetés récemment ont été volés. Mas se rend sur place afin d’évaluer le chantier, de réparer certains dégâts. C’est lui qui découvre le cadavre de Kazzy Ouchi, plus ou moins enterré dans un bassin à carpes du jardin. En marge de l’enquête menée par l’inspecteur Ghigo, il relève des indices.

Le policier prend sûrement le vieux Mas pour un "aho", un véritable imbécile. Sans doute est-il désorienté dans cette ville dont il ne connaît pas les usages, ne serait-ce que pour prendre le métro. Mais le jardinier kibei est observateur. Il a trouvé un "gardénia mystère" dont il ne tarde pas à savoir l’origine, grâce à son ami californien Haruo. Il a aussi déniché la balle qui a tué Kazzy Ouchi, qu’il garde pour lui. Surtout, il s’intéresse aux proches de la victime. Il y a sa fille Becca, qui ne manque pas de caractère, son fils antipathique Phillip, Mlle Waxley, dernière de la lignée familiale, et plusieurs autres. Avec ceux-là, sauf Becca, l’avenir du projet est fortement compromis. Encore que Kazzy Ouchi ait désigné, avant sa mort, un étonnant successeur au conseil qui décidera de la suite du projet. L’inspecteur Ghigo soupçonne en priorité Lloyd et Mari d’avoir assassiné Kazzy.

La dynamique avocate Jeannie Yee sort le couple des griffes du policier, provisoirement. Une lettre posthume de la victime paraît indiquer qu’il s’est suicidé, car il avait de sérieux problèmes de santé. Peut-être s’agit-il d’un faux. Les journaux se sont emparés du sujet, évoquant le racisme contre les Japonais ou la jalousie envers le milliardaire tué. À l’issue d’une messe chrétienne, Mas interroge des personnes ayant connu Kazzy. On lui confirme que cet homme strict ne manquait pas d’ennemis. Pistant un jeune voyou, Mas comprend qui est à l’origine du vandalisme visant les travaux du jardin. Sans doute Mas devra-t-il fouiller dans la vie privée de Kazzy Ouchi pour cerner l’assassin…

Naomi Hirahara : Gasa-Gasa Girl (Éd.L’Aube noire, 2016)

Mas ne comprenait rien à ces histoires de croyances. Il pensait que la religion se transmettait comme le diabète ou la calvitie au sein d’une famille. Aussi avait-il été surpris d’apprendre que Tug était en fait le seul de tous ses frères et sœurs à s’être converti au christianisme. Cet évènement s’était produit après qu’un soldat nisei chrétien d’Hawaï lui avait sauvé la vie, alors qu’ils se battaient au front en Italie. Grièvement blessé, le soldat était mort plus tard. Il avait donc paru logique à Tug de prendre la religion de l’homme hawaïen. Mas était sensible à ce type de geste de gratitude.
D’après Tug, la famille élargie des Yamada avait vu d’un très mauvais œil sa conversion au christianisme. Étant le chonan, le fils aîné, il avait hérité du butsudan, l’autel bouddhiste de la famille et avait pour devoir de s’en occuper…

On a pu faire la connaissance de Mas Arai dans “La malédiction du jardinier kibei” (2015), qui offrait déjà une excellente impression. Ayant traversé bien des épreuves et des échecs depuis sa jeunesse, ce vieux jardinier ne s’inscrit pas exactement dans une philosophie zen. Par sa longue expérience de la vie et des êtres humains, il fait simplement preuve de jugeote. Ce sont les circonstances qui le poussent à s’improviser détective amateur. Il ne mène pas une enquête parallèle : il cherche juste à comprendre la situation, afin de disculper sa fille et son gendre. Toutefois, si la région de Los Angeles est son "terrain de jeu" habituel, Mas Arai ne dispose pas des mêmes repères à New York.

Cette métropole est bien plus bétonnée que son décor ordinaire californien. Surtout, les gens d’ici sont tous "gasa-gasa", agités, excités, en mouvement. Certes, sa fille Mari a toujours eu ce comportement remuant, mais cela s’applique à toute la population new-yorkaise. Au moins, apprendra-t-il à mieux apprécier son gendre blanc, Lloyd. L’intrigue permet aussi à l’auteure de faire allusion à des aspects de la culture ancestrale japonaise. On comprend les divers degrés d’appartenance des Japonais à la nation américaine. Sont par exemple évoqués leurs systèmes d’écriture : “les syllabaires katakana et hiragana, et les caractères kanji, plus complexes, sorte de hiéroglyphes des temps modernes. Tous trois sont dérivés des caractères chinois.” Un polar très réussi, où la part criminelle a son évidente importance, tout en nous initiant à la vie des Américano-Japonais.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 04:55

- Ce roman figure dans la première sélection du Prix Goncourt 2016 -

Policier quadragénaire, Léon Sadorski peut se flatter d’être un patriote exemplaire. En ces années sombres, il est d’accord avec le gouvernement de Vichy, qui demande aux Français de collaborer avec l’occupant. Le Maréchal Pétain et Pierre Laval sont des hommes d’État conscients et avisés. Alsacien par sa mère, Sadorski n’éprouve pas de sympathie exagérée pour les hitlériens. Mais il déteste bien davantage les Juifs et les Francs-maçons, qui ont comploté ensemble pour affaiblir la nation française. Il faut également se méfier des communistes, ces Rouges cherchant à déstabiliser le régime actuel en France. Quand ils s’attaquent aux amis Allemands, militaires de la Wehrmacht ou officiers SS, il est légitime que s’exercent des représailles. Pas de pitié pour les juifs et les bolcheviques.

Avec sa chaude épouse Yvette, Léon Sadorski habite Quai des Célestins, à Paris. En ce mois d’avril 1942, il est inspecteur principal adjoint à la 3e section des Renseignements Généraux. Son rôle consiste à contrôler et arrêter les Juifs pour les expédier à Drancy. Il lui arrive de participer aux opérations des aux Brigades spéciales, contre des "terroristes". Il s’appuie sur un bon réseau d’informateurs, en cette époque où les dénonciations sont monnaie courante. Après tout, Sadorski ne fait que son métier, se conformant aux ordres de ses supérieurs, comme tout bon Français qui se respecte. Parfois, Léon se montre plus magnanime, quand le suspect juif est prêt à lâcher quelques billets de mille francs pour ne pas être inquiété par la police. Ça permet d’acheter de jolis cadeaux pour Yvette.

Ils ont deux voisines juives, dans leur immeuble. La petite Julie Orwak, quinze ans, est-ce vraiment d’un œil paternel qu’il la regarde ? C’est comme le cas des sœurs Metzger, dont il est sûr qu’elles fricotent avec les Boches. C’est bien excitant, de connaître les secrets de ses compatriotes, et utile quand il s’agit de rafler les pourritures youpines. Les affaires qui lui échoient sont aussi d’ordre financier, parfois. Terminé, le temps où Francs-maçons et Juifs escroquaient les honnêtes citoyens. L’avenir, c’est la collaboration avec l’Allemand. Un ministre n’a-t-il pas déclaré : “Vous ne savez pas ce que sont les jeunes nazis. Vous ne savez pas comme ils sont beaux, comme ils sont héroïques, comme ils ont le sens du sacrifice !” On ne va pas s’apitoyer sur quelques malfaisants exécutés, quand même !

Pourtant, en ce début avril, Sadorski est – en quelque sorte – convoqué à Berlin. Il réalise rapidement que c’est une arrestation. Que ce voyage en train, encadré par des SS, va lui causer des ennuis. Il ne lui paraît pas surprenant que son ex-supérieur, le policier Louisille, subisse le même sort. Car Louisille est certainement un traître, lui. Mais se voir suspecté, rabaissé, incarcéré, interrogé, alors qu’il est un ancien combattant médaillé, Sadorski a du mal à le supporter. Certes, de 1934 à octobre 1939, Léon fut suspendu de ses fonctions d’inspecteur et fut employé dans une agence de police privée. Mais depuis, il a transféré un gros contingent de Juifs et d’ennemis du 3e Reich. Sans trop s’acoquiner avec ceux de la rue Lauriston, la Gestapo française d’Henri Chamberlin (dit Lafont) et de Pierre Bonny.

C’est surtout l’affaire Ostnitski qui pose problème aux SS de Berlin. Sadorski a connu cet agent double, rencontré à l’occasion d’une soirée mondaine. De même que Thérèse Gerst, une journaliste dont le rôle est aussi confus, qui fut un temps la maîtresse de Léon. La direction des SS ayant des dossiers détaillés là-dessus, ils mettent la pression sur lui. Il se défend par un réquisitoire implacable contre les Juifs, espérant démontrer sa bonne foi. Sadorski et Louisille sont libérés le 6 mai, et renvoyés à Paris. Pour se remotiver, Sadorski pense de temps à autre à cet épisode de la Débâcle, le drame du car d’Étampes. Et il se replonge bien vite dans les faits divers, apprenant le meurtre d’une des sœurs Metzger. La chasse aux communistes et aux Juifs, avec en particulier le cas du nommé Goloubine (ou Golovine), va reprendre de plus belle…

Romain Slocombe : L'Affaire Léon Sadorski (Éd.Robert Laffont, 2016)

Les gens s’écartent, sans manifester beaucoup d’empressement. La foule grossit rue des Petites-Écuries et rue d’Hauteville, et les commentaires vont bon train. Un type raconte, avec des gestes excités : "Je m’étais mis à sa poursuite à bicyclette… Je suivais en donnant l’alarme… Je l’ai rejoint ici, je l’ai empoigné et forcé à descendre du vélo qu’il avait volé… Il m’a dit en se tuant que j’aurais sur la conscience la mort d’un Français ! Ça, un Français ? Un youpin polonais qui se cachait sous un faux nom." Sadorski surprend une gamine d’une douzaine d’années expliquant à sa mère, avec une ou deux approximations enfantines :
─ Je l’ai entendu, tu sais. Avant d’appuyer sur la gâchette de son revolver, le monsieur a dit : "Vive le Communisme", et "Vive la France !"
Sadorski lui colle une baffe et crie :
─ Surveillez votre fille, madame. Allez, circulez !

C’est sur la base d’une solide documentation, comme pour son grand succès “Monsieur le Commandant”, que Romain Slocombe reconstitue cette époque troublée de la 2e Guerre Mondiale. Il évoque autant l’ambiance générale, dans la population et dans les cercles où règne le soupçon paranoïaque envers des ennemis supposés, que les destins personnels.

Il n’oublie pas de rappeler que la quasi-totalité des industriels français misèrent d’abord sur la Cagoule, finançant sans compter ce groupe séditieux, avant d’opter sans états d’âme pour le nazisme. Ni de citer les politiciens et les intellectuels, qui s’engouffrèrent avec conviction dans le bourbier de la collaboration : Boussac, Deloncle, Céline, Doriot, et tous ces personnages haineux qui imaginaient être les nouveaux maîtres de la France, au côté des autorités hitlériennes. Fortune et politique, ambitions et pouvoir, ils ont profité de ces quelques années glauques. Peu d’entre eux ont été sanctionnés, par la suite.

Au centre du récit, Léon Sadorski. Ce policier représente toute l’ambiguïté de ceux qui ne faisaient partie ni des hautes sphères, ni de la population ordinaire. Il appartient à cette classe sociale qui servit de "courroie de transmission" dans la collaboration avec les nazis. Beaucoup d’entre eux prétendirent, plus tard, qu’ils obéissaient aux ordres. Que c’étaient leurs chefs qu’ils fallait incriminer, pas eux. Cette excuse commune est ici démentie par les faits. Bien sûr, les réseaux secrets étaient actifs, la Résistance s’organisait, et la pression menaçante des SS était forte : on exigeait des résultats. Mais, des gens tels que Sadorski sont animés par une férocité nationaliste perverse, loin du patriotisme qu’ils affichent.

Dans toutes les "périodes de crises", se réveillent des comportements abjects, permettant aux plus vindicatifs d’exacerber leur méchanceté naturelle, de désigner et d’accuser, de polémiquer sur tout et son contraire, de diviser le peuple pour favoriser les idéaux ultra-sécuritaires ou dictatoriaux. Peut-être que ce roman noir de Romain Slocombe nous met en garde contre certaines dérives extrémistes, ressemblant à celles d’autrefois. À méditer, c’est évident. Une illustration historique aussi intelligente que captivante.

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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 04:55

En ce milieu des années 1990, Ben Wade approche de la cinquantaine. Il est médecin à Choctaw, petite ville d’Alabama où il a quasiment toujours vécu. Son père, Luther Wade, était épicier ici. Homme honnête, il inculqua ses valeurs à son fils. Ben est marié à Noreen Donovan, native de Gadsden, ville moyenne du même État. Leur fille Amy est adolescente. Depuis le lycée, Luke Duchamp est le meilleur ami de Ben. D’un an plus âgé que lui, Luke a épousé Betty Ann, avec qui il fit jadis ses études. Ils ont trois grands fils. Altruiste, Ben ne se contente pas de l’activité de son cabinet : il a fait bâtir une clinique dans le quartier noir de Choctaw, a créé un centre médical dans les montagnes environnant la petite ville, fait des visites hebdomadaires à la prison du comté. Néanmoins, il reste tourmenté.

Une trentaine d’années plus tôt, en 1962, Choctaw comptait sept mille habitants. “C’était un monde protestant, dépourvu de catholiques et de juifs, une communauté blanche en dépit de la faible population noire qui vivait, comme dans le royaume des ombres, à l’orée de la ville. Et surtout, c’était une société où l’on ne se fiait aux gens que s’ils étaient en tous points identiques à soi.” Univers provincial étriqué et conformiste, avec son quartier aisé de Turtle Grove et sa population ignorant le reste du pays, confinée dans sa tradition purement locale. Certes, on y trouvait des jeunes plus agressifs. Tel Lyle Gates, ex-espoir du base-ball au lycée qui s’était marginalisé, mais c’étaient des exceptions. À seize ans, l’ambiance de Choctaw déplaisait à Ben, qui projetait déjà de devenir médecin, ailleurs.

Cette année-là, une nouvelle et ravissante élève arriva au lycée. Du même âge que Ben, Kelli Troy était la fille de Mlle Shirley Troy. Cette dernière assumait fièrement son statut de mère célibataire. Elles venaient de Baltimore, dans le Maryland. Cette ville du nord, avec près d’un million d’habitants, était complètement à l’opposé du "Sud profond" héritier des Confédérés du 19e siècle. On y était moins hostiles aux "droits civiques" réclamés depuis peu par la population noire, mieux acceptée là-bas. Kelli Troy était une littéraire, sensible à l’Histoire. Ben ayant été choisi comme rédacteur en chef du Wildcat, le journal du lycée, Kelli l’y rejoignit bientôt afin d’améliorer la qualité de cette publication. Très attiré par la jeune fille, entre amitié et amour muet, Ben fut heureux de la côtoyer quotidiennement.

Au lycée, entre passions et déchirements, le marivaudage adolescent était coutumier. Todd Jeffries et Mary Diehl formaient le couple-phare. Todd était séduisant, toutes les filles en étant éprises, c’était le cador de leur génération. Avec Mary, il connurent quelques crises et ruptures. Kelli Troy s’adapta rapidement à la vie lycéenne de Choctaw. Bien que courtisée par beaucoup de garçons, elle déclinait leurs avances. Pour la fête de Noël à Turtle Grove, leur condisciple Sheila Cameron invita Ben et Kelli à venir en couple. Kelli s’y amusa, bien que Ben ne dansât pas. Si d’autres dansèrent avec elle, c’est avec Ben qu’elle rentra chez elle. Petite victoire pour lui, même s’il restait timoré dans son romantisme. Tous deux se concentrèrent sur le journal Wildcat, et sur l’origine du nom du Mont Crève-Cœur.

Quand elle entendit parler des premières manifestations de Noirs en Alabama, le sujet galvanisa Kelli, tandis que Ben se montra plus mitigé. Néanmoins, ils firent paraître un article de la jeune fille dans le Wildcat, avec l’aval du lycée. Kelli affronta des réactions assez hostiles, mais bénéficia plutôt du soutien des étudiantes. Si Ben prit un jour sa défense, se bagarrant quand elle fut insultée par Lyle, c’est avec un autre garçon que Kelli sortit finalement. C’est le 27 mai que le drame se produisit, quand la jeune fille décida de s’aventurer seule sur les pentes du mont Crève-Cœur. Malgré le procès qui s’ensuivit, avec un coupable tout désigné, les circonstances de l’affaire ne furent jamais bien éclaircies. Ce qui hante, une trentaine d’années plus tard, la mémoire de Ben Wade…

Thomas H.Cook : Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur (Seuil, 2016)

La malédiction des souvenirs revient à passer en revue tous les possibles, à envisager ce qui est arrivé, mais aussi ce qui aurait pu se produire. Parfois, le soir, quand je rentre de chez un patient et me retrouve sur la route qui mène de Choctaw à Collier, j’aperçois les carrés de lumière provenant de la maison de Kelli, et je me retrouve dans l’incapacité de continuer mon chemin, arrête la voiture sur le bas-côté de la route et observe les petites fenêtres éclairées, la vieille galerie de bois, la sortie de cheminée de brique inutilisée. Parfois, dans ces moments-là, je revois Kelli telle qu’elle était, se précipitant au bas des marches puis vers ma voiture, serrant un paquet de manuels scolaires entre ses bras, tout en jeunesse et énergie, la plus grande partie du voyage lui restant encore à parcourir. À d’autres moments, elle m’apparaît telle qu’elle aurait pu devenir, âgée et sage, les cheveux striés de gris, le caractère ciselé par une expérience de la vie plus approfondie et plus longue, s’avançant vers moi sans se presser, écartant les bras, épanouie et belle dans la plénitude de sa féminité.

Il existe plusieurs façons d’explorer le passé, récent ou lointain. Soit un "polar historique" restitue une époque donnée, par exemple l’ère victorienne ou la 2e Guerre Mondiale. Soit l’auteur inclut çà et là des scènes se déroulant autrefois, parce qu’elles donnent du sens à un récit raconté au présent. Et puis, il y a une troisième voie, celle qu’emprunte Thomas H.Cook. Celle qui offre tant de charme à beaucoup de ses romans. Aujourd’hui et hier sont intimement imbriqués dans la narration. On passe avec fluidité de l’un à l’autre, au gré d’un souvenir précis, d’une image marquante, de réminiscences obsédantes. Citons le cas du lycée, qui est toujours là, désaffecté depuis un certain temps, mais encore vivant dans la conscience du personnage principal. Ou de Raymond, fils d’un de ses rivaux d’antan, qui le ramène au temps des amours contrariés.

La finesse d’écriture de Thomas H.Cook n’est plus à démontrer. Notons quand même la manière dont est évoquée le procès, à travers de courts échanges avec le procureur, ou le rôle du shérif Stone, réduit à des interrogations personnelles. On n’est pas dans un strict "roman policier" d'enquête, loin s’en faut. Pas plus que dans un classique "roman noir". Même si l’auteur n’oublie pas la part sociologique de l’intrigue. Car Chocsaw est un ancien territoire Cherokee, repoussés ailleurs par des arrivants Blancs. Par la suite, on y pratiqua l’esclavage des Noirs, parfois accompagné de jeux cruels. L’esprit Sudiste resta longtemps dans les mœurs, la population étant indifférente à l’évolution de la société. Kelli Troy ne fut peut-être pas une “martyre des Droits civiques”, mais fit bouger la mentalité.

Ce roman se base sur un acte criminel, des doutes persistants et des secrets inavoués, en effet. Pourtant ce qui importe, c’est la façon subtile dont est rendue l’ambiance de cette bourgade, avec les comportements de chacun, les sympathies et les jalousies. Tout ce qui fait la nature humaine, à Choctaw comme partout : “Chaque lieu renferme le monde entier… Mais peut-être que dans une petite ville, où les choses se passent plus lentement qu’ailleurs, ne les voit-on que mieux” dit Kelli.

C’est dans le portrait d’une époque et d’une population, que réside la puissance de ce splendide roman de Thomas H.Cook.

 

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sur les romans de Thomas H.Cook :

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26 août 2016 5 26 /08 /août /2016 04:55

Au milieu des années 1960, la tension est extrême entre Israël, auquel les États-Unis ont apporté leur soutien, et les pays arabes voisins, plutôt aidés par la Russie soviétique. D’un bord comme de l’autre, le trafic d’armes bat son plein. Quand un pays d’Europe modernise sa défense militaire et vend son armement, ça s’agite dans le milieu de l’espionnage. Des agents sont éliminés d’Égypte au Portugal, en passant par le Danemark. Georges Liseau, chirurgien réputé exerçant à Nice, est à la tête du groupe des Associés, cinq dirigeants qui suppriment les adversaires des pays arabes. Liseau vient d’engager Ernst Brauer, un tueur allemand élégant, imperturbable et méticuleux. Sa première mission consiste à achever une des cibles, hospitalisé après avoir été raté de peu. Envoyé par les Américains, l’espion Morgan n’est pas pressé de quitter Londres pour Nice.

Âgé de trente-sept ans, natif de New York, Roger Carr est avocat pour un cabinet basé aux États-Unis. Séduisant, fils de bonne famille, c’est un aimable dilettante doté d’un bon carnet d’adresses. C’est pourquoi un ami gouverneur l’a chargé d’acheter pour lui une villa dans la région niçoise. Voilà comment Roger Carr, qui ressemble un peu à l’espion Morgan, débarque de l’avion à l’aéroport de Nice. Peu après l’atterrissage, une explosion se produit sur l’appareil, causant des morts et des blessés. Ne se sentant guère concerné, Roger Carr ne tarde pas à s’installer au Negresco. Dans l’aérogare, Liseau et Brauer font erreur sur la personne, le prenant pour Morgan. Au consulat américain, Ralph Gorman ne comprend pas que leur agent secret ne prenne pas immédiatement contact avec lui, comme prévu. Il est pourtant urgent de s’attaquer au docteur Liseau et à ses amis, les Associés.

Roger Carr ne comprend rien aux messages que lui adresse Gorman. Sa première journée à Nice aura été bien fatigante. Dès le lendemain, Roger Carr est visé par une mitraillade en pleine rue. Interrogé par le capitaine Vascard, de la police française, qui soupçonne une affaire trouble d’espionnage, Carr regagne bien vite sa chambre au Negresco. Où l’attend un inconnu, qui évoque une tractation à laquelle l’Américain ne comprend rien. L’homme en question est bientôt enlevé et torturé par Liseau. Roger Carr fait la connaissance d’une danseuse, Anne Crittenden, belle et spirituelle Australienne de vingt-neuf ans. Ensemble, ils font du tourisme dans la région. L’achat d’une villa progresse, car un Italien vend la sienne, qui correspondrait au goût du client, le gouverneur. Roger Carr est assez habile pour en négocier avec ce Perrani le prix à la baisse.

Carr reçoit un paquet contenant un doigt coupé : là, il s’inquiète quand même. Quand il contacte, enfin, le consulat américain, Ralph Gorman réalise qu’il n’est probablement pas le vrai Morgan. Ce qui n’arrange pas son projet visant Liseau et son réseau pro-Arabes. Lorsque Roger Carr évite de peu un kidnapping, le policier Vascard serait d’avis qu’il quitte au plus tôt la France. Mais l’Américain a l’intention de courtiser plus longtemps Anne. Son séjour sur la Riviera va entraîner pour lui d’autres désagréments multiples…

Michael Crichton : Agent trouble (Pocket, 2016)

“Les choses parurent s’arranger le lendemain matin. Un grand soleil illuminait sa chambre, et il se sentit normal, presque heureux. Bien sûr, les sous-vêtements et les bas de Suzanne traînaient toujours par terre mais, cela mis à part, il aurait presque pu croire que tout ce qui s’était passé la veille, depuis la bombe dans l’avion jusqu’à la fille nue au pistolet, n’était qu’un horrible malentendu. Oui, il ne pouvait s’agir que d’une méprise, décida-t-il. Et pendant qu’il se rasait et s’habillait, il ne pensa qu’au petit-déjeuner en se demandant s’il pourrait se faire servir des œufs au bacon décents.”

Michael Crichton (1942-2008) fut l’auteur de “Jurassic Park” (1990) et de quelques autres best-sellers, souvent transposés au cinéma. Au début de sa carrière, de 1966 à 1972, il signa plusieurs romans sous pseudonymes. Cet “Agent trouble” parut en 1967, sous le nom de John Lange. Déjà, Crichton montre cette précision narrative que l’on notera plus tard dans ses livres. La ville de Nice (des années 1960) est décrite avec crédibilité, le Festival de Cannes et le Grand Prix de Monaco sont évoqués, de même que les peintres célèbres (Picasso, Matisse, Léger…) ayant séjourné sur la Côte d’Azur. On fera même étape à Vence, à l’illustre auberge La Colombe d’Or de Saint-Paul. Quant à Roger Carr, héros de cette histoire, c’est le play-boy américain typique de ce temps-là. Sa désinvolture frise la naïveté, ce qui le rend plutôt sympathique.

Des années 1950 jusqu’à la décennie 1970, sont publiés des quantités astronomiques de romans d’espionnage, dans tous les pays occidentaux. La majorité s’appuient sur de vraies problèmes internationaux, avec le jeu d’influences de la Guerre Froide entre Américains, Russes et, dans une moindre mesure, Européens. Dans la quasi-totalité de ces romans d’aventure, l’action est simpliste, binaire : les bons contre les méchants. Impliqué dans la lutte secrète entre espions, ou victime de circonstances dues au hasard, le personnage principal est évidemment héroïque, intrépide, courageux, vainqueur. Plus il traverse des péripéties chaotiques et surprenantes, plus les lecteurs se passionnent. Comparer cette intrigue avec les James Bond, de Ian Fleming ? Oui, pourquoi pas. Il s’agit d’une comédie d’espionnage très réussie, fort distrayante, pour un agréable moment de lecture.

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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 04:55

Les McNeely sont implantés depuis bien longtemps dans le comté de Jackson, à l’ouest de la Caroline du Nord, une région rurale et forestière. The Creek, c’est l’endroit isolé où habitent les McNeely : “The Creek était un endroit magnifique, mais c’était l’anarchie et ça l’avait toujours été. La terre n’était guère propice à l’agriculture, donc les gens qui s’y étaient installés autrefois étaient principalement des ivrognes et des voleurs.” Une région où, en toute discrétion, Charlie McNeely a pu développer son commerce. Sous couvert de tenir un garage, il est le principal pourvoyeur de cristal meth du secteur. Il en fournit même à sa pitoyable femme Laura, qui vit seule dans un gourbi insalubre. Il a la réputation de supprimer sans hésitation les gêneurs, en posant une petite Bible près de leurs cadavres. Il bénéficie de protections, dont celle du lieutenant de police Rogers.

Âgé de dix-huit ans, Jacob McNeely est le fils de Charlie et Laura. Voilà déjà deux ans qu’il a quitté le collège. Comme si son destin était tout tracé, hors de la société. À cause du nom redouté de son père, il ne s’est d’ailleurs jamais fait de vrais copains. Il n’y a qu’une personne qui ait toujours compté pour lui, Maggie Jennings. Amis depuis l’enfance, ils ont été en couple au temps de l’adolescence, avant de rompre quand Jacob quitta le collège. Maggie, dont les parents sont plus instables qu’il ne semble, partira d’ici un prochain jour : c’est ce que lui souhaite Jacob, tout en sachant qu’il est encore amoureux d’elle. Mais le quotidien du jeune homme, c’est plutôt la violence que la romance. Les frères Cabe, que son père emploie au garage, ont enlevé sur ordre de Charlie McNeely un jeune du coin, Robbie Douglas. Il avait eu le tort d’être trop bavard sur les activités du père de Jacob.

Salement torturé, le corps de Robbie est abandonné dans les bois par les Cabe. Entre dégoût et abus de drogues, Jacob se bagarre dans une soirée de fête où il s’est incrusté, avec le petit ami du moment de Maggie. Un geste qui incite la jeune fille à renouer avec Jacob. Une bagarre qui entraîne aussi de possibles suites pénales pour Jacob, lors d’un contrôle routier. Quand il est mis en état d’arrestation, un “avocat” ami de Charlie McNeely y remédiera en plaidant un simple malentendu. Toutefois, un autre problème se pose, car Robbie Douglas n’est pas tout-à-fait mort. Charlie McNeely adopte une solution personnelle pour résoudre la question, avec l’aide de son fils. La police n’a pas de raison de l’inquiéter, puisque c’est lui qui les contactent. Par contre, ça ne s’arrange pas du côté de la mère de Jacob, internée quelques jours en psychiatrie suite à un ardent délire.

Malgré de vagues projets d’avenir avec Maggie — ils pourraient partir vivre ensemble à Wilmington, le bilan est sombre pour Jacob : “Il était impossible d’échapper à qui j’étais, à l’endroit d’où je venais. J’avais été chié par une mère accro à la meth, qui venait juste d’être libérée de l’asile de fous. J’étais le fils d’un père qui me planterait un couteau dans la gorge pendant mon sommeil si l’humeur le prenait. Le sang est plus épais que l’eau, et je me noyais dedans.” La violence meurtrière plane trop autour de lui pour qu’il ne sombre pas à son tour…

David Joy : Là où les lumières se perdent (Sonatine Éd., 2016)

J’essayais de donner l’impression que je me foutais que ce soit elle ou Jésus, comme si je n’éprouvais pas le moindre sentiment.
[Maggie] a ouvert la porte, est entrée et a marché sur le tapis qui nous servait à battre nos bottes pour en ôter la boue. Elle portait un jean moulant qui semblait collé à ses jambes, des sandales de plage en cuir qui laissaient voir des ongles couverts de vernis citron vert. Un débardeur ample avec des motifs en dentelle, de la couleur du corail, enveloppait son torse. L’encolure était basse et laissait voir le bronzage de sa poitrine, la légère ombre de ses omoplates. Elle s’est plantée sur le tapis, sans s’approcher, comme si ce petit rectangle était une île ou je ne sais quoi, et que tout ce parquet était un océan que ni elle ni moi ne pouvions traverser à la nage pour nous rejoindre.

Perdus au milieu de nulle part, les décors décrits par l’auteur existent. Une poignée de bourgades qui s’étirent le long de routes principales. Des mobiles-homes plus ou moins vétustes cachés au bout d’un chemin de campagne, ou derrière un entrepôt inutilisé. Un garage servant de relais pour vendre de la drogue, et blanchir l’argent récolté. Une seule école-collège pour les jeunes de plusieurs lieues à la ronde. Des flics généralement peu efficaces contre les trafics, soit parce qu’ils se croient plus malins que la population du cru, soit qu’ils sont corrompus. Et puis des habitants aimantés à ces paysages, renonçant à une autre vie puisqu’ils vivotent correctement par ici. Ils n’ont pas besoin de luxe, tant qu’ils peuvent s’offrir leurs doses d’alcools divers et de cristal meth.

Un contexte propice à l’indolence qui convient au jeune Jacob. S’il est sans illusion sur son futur, peut-être pourra-t-il extraire de cette fange l’amour de sa vie, Maggie ? “Elle était bien trop splendide pour être assise à côté de moi sur ce canapé miteux. Cette maison, cette ville et tout ce qui s’y rattachait n’étaient pas à sa hauteur, et ne l’avait jamais été. Moi non plus, je n’étais pas à sa hauteur, mais elle n’avait jamais semblé le remarquer, ou du moins jamais s’en soucier.” Mission rédemptrice ? Conscience d’être le fils du Diable ? Lucidité relative, après une suite de morts violentes ? L’esprit de Jacob ne peut sûrement pas être apaisé tant qu’il n’aura pas réagi. Si cette histoire est mouvementée, sans doute est-elle d’abord basée sur la psychologie de ce héros.

Par son écriture, David Joy fait le parallèle entre ces paysages majestueux, qui devraient être symboles de liberté ou de tranquillité, et l’ambiance vérolée et sinistre régnant autour du père et du fils. Une intrigue maîtrisée qui, malgré une part de romantisme, reste marquée par une noire fatalité.

 

- "Là où les lumières se perdent" est disponible dès le 25 août 2016 -

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 04:55

Begaarts, quatre mille deux cents habitants, de longues plages de sable fin sur la côte landaise, près de Biscarosse et Mimizan. Le tourisme estival alterne avec le désœuvrement hivernal. Née dans une famille ordinaire d’ici, Émilie Boyer approche de la quarantaine. Jusqu’au printemps 2011, cette passionnée de danse fut infirmière dans un hôpital des environs. Émilie fut alors victime d’un accident de voiture. Elle en était plus responsable que le conducteur du pick-up qui la heurta. Émilie s’en tira, mais dut être amputée d’une jambe et munie d’une prothèse. Après rééducation, elle tenta de reprendre son poste à l’hôpital. Son exigeant métier d’infirmière entraînant un burn-out, elle dut démissionner.

Émilie a entamé une nouvelle vie. Elle est gardienne d’un chenil spécialisé dans l’élevage canin de chasse. En ce mois de juillet, son patron étant en vacances, elle loge dans sur place dans un mobile-home. Outre ceux dont elle a la charge, le chien Bob cohabite avec Émilie, en toute liberté. Elle l’a sauvé étant chiot, chez un vieux bonhomme acariâtre du coin. Malgré sa jambe artificielle, le loisir favori d’Émilie reste la danse. Elle fréquente la boîte de nuit du secteur, le Vituperia. Son handicap autant que son charme attirent les hommes, pour le sexe. Parfois, les femmes aussi. Telle Isabelle, mariée, mère de famille, qui se dévergonde dans ce club. Un an plus tôt, Émilie et elle sont devenues très intimes.

La rupture est intervenue entre les deux femmes, quand Émilie a éprouvé un malaise en comparant leurs vies. Par rapport à Isabelle, elle reste une déclassée. À cause du maudit accident, c’est d’une certaine façon la faute de l’autre conducteur. Ce Simon Diez, ouvrier forestier âgé de trente-sept ans. Un parcours un peu chaotique comme le sien, mais il n’a pas eu de séquelles, lui. Il n’a jamais pris de nouvelles de la santé d’Émilie, ce Simon. Il est vrai que son employeur Sarlat, pour sa propre réputation, veilla à ce qu’il n’y ait pas de suites. Simon Diez n’est pour rien dans les ratages de la vie d’Émilie, ni fautif pour l’accrochage. Mais, en cet été caniculaire, la nécessité d’une vengeance habite Émilie.

Elle a enquêté: “C’était sa mission secrète, son processus de rédemption… Trouve Simon Diez toi-même, traque-le et baise-le.” Elle a planifié son enlèvement, le 14 juillet. Elle l’a attiré jusqu’au chenil, où était préparé une sorte de cellule dans une grange. Pour qu’il réalise sa détermination, elle lui a tiré une balle de revolver dans la jambe. Elle l’a bien soigné, l’assommant avec des sédatifs. Pas de risque d’être importunée, Émilie s’occupant seule de tout. Elle a immergé la voiture de Simon dans un étang voisin. Car un duo de gendarmes est passé, cherchant des renseignements sur le disparu. Elle a accentué son allure d’handicapée, pour inspirer la pitié afin d’écarter leurs soupçons éventuels.

Jusqu’où cette fuite en avant mènera-t-elle la kidnappeuse ?…

Marin Ledun : En douce (Ombres Noires, 2016)

Émilie raccrocha, incapable d’en entendre davantage. Le poids de plusieurs tonnes revint à la charge, et se mua en un puits sans fond colossal qui menaçait de l’aspirer. Émilie se traita d’imbécile. Elle serra le poing et balança son sac à l’autre bout de la pièce du revers de la main.
— Qu’est-ce que tu croyais, pauvre conne, qu’il suffisait de tirer sur un type pour effacer le passé et reprendre ta vie à zéro ?
Elle se leva, pivota sur elle-même, croisa son regard dans le miroir de la penderie du couloir, pivota à nouveau, ramassa le revolver, et se précipita dehors. Le chien Bop s’était déplacé, et reniflait le sol près du portail. Il releva brièvement la tête pour la regarder. Émilie le mit en joue, le doigt sur la détente, prête à tirer.

Les situations aboutissant à des "conditions criminelles" ne naissent pas sans raison. Là, on ne parle pas du banditisme meurtrier, mais de drames du quotidien. Heureux, ceux et celles qui n’ont à surmonter aucune épreuve durant leur vie. Il arrive que notre sort nous échappe, parce que des parents sont décédés trop tôt, parce que l’on s’est isolé sans s’en apercevoir, parce qu’un accident est à l’origine d’un traumatisme. On s’est débrouillé, on a cru rétablir un équilibre, sans doute illusoire. Quel élément déclenche un dérapage ? Un sentiment d’injustice que l’on a ruminé, souvent. Un manque de réponse, ce qui aiderait à tourner la page, à gommer les douleurs physiques ou mentales. Émilie ne quémande pas l’apitoiement, au contraire. Simplement, elle s’est marginalisée.

Ce roman est empreint de noirceur, oui. Néanmoins, observons le paysage : on imagine ce chenil dans une pinède landaise, la proximité d’une petite station balnéaire. Même si ce n’est pas absolument paradisiaque, rien d’un contexte digne des Enfers. Des drames, des crimes se produisent aussi dans des décors rassurants tels que celui-là, ne nous leurrons pas. C’est certainement un des messages que nous transmet l’auteur. Il nous raconte une histoire sous tension, autour d’une femme volontaire marquée par le destin, risquant de devenir hargneuse. Que nous ne haïrons probablement pas, finalement. Car il s’agit ici d’un portrait terriblement humain.

 

- "En douce" est disponible dès le 24 août 2016 -

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 04:55

Londres, automne 1870. Ayant son QG au commissariat de Wapping, William Monk est à la tête de la police fluviale sur la Tamise. Toutefois, sa carrière ne fut en rien linéaire. Entré dans la police métropolitaine en 1852, Monk eut un "accident" avec un fiacre en 1856, et se réveilla amnésique. Il masqua cet inconvénient à sa hiérarchie, et continua son métier. Durant un temps, il devint détective privé, résolvant de mystérieuses affaires. Puis on lui confia ce poste, à la police fluviale. Une récente affaire causa la mort de son adjoint et mentor, le sexagénaire Orme. Il est désormais assisté par Hooper, un policier loyal.

Ancienne infirmière de la guerre de Crimée rencontrée lors d’une enquête, Hester Latterly est devenue l’épouse de William Monk. Dans la clinique qu’elle a créée à Portpool Lane, malgré un financement difficile, Hester s’efforce d’aider et de soigner des femmes de la rue, blessées ou malades. William et son épouse ont "adopté" le jeune orphelin Scuff, intrépide gamin débrouillard. Scuff voudrait faire des études de médecine. Le couple est ami avec le magistrat Oliver Rathbone. Ce dernier a connu quelques ennuis, car son réel sens de la justice n’est pas toujours compatible avec la position officielle.

Tandis que Monk s’interroge encore sur son passé, il est appelé par M.McNab, responsable du service des douanes. Si McNab fait généralement preuve d’hostilité à son égard, Monk pense qu’existe un lien avec ce qui s’est effacé de sa mémoire. Par ailleurs, il soupçonne McNab d’une certaine complicité dans la mort de son mentor Orme. Un faussaire nommé Blount, qui s’était évadé la veille lors d’un transfert depuis la prison de Plaistow, a trouvé la mort dans la Tamise. Puisqu’il y a trace d’une balle, ça ne concerne plus la douane, mais la police. Selon le douanier Worth, le faussaire était spécialiste des documents maritimes.

Un autre malfaiteur échappe également aux douanes : Silas Owen, expert en explosifs. Monk et Hooper ne tardent pas à trouver une piste, non loin des entrepôts d’Aaron Clive, un riche Américain faisant de l’import-export. Les policiers poursuivent deux suspects : Owen rejoint la goélette du marin Fin Gillander. L’autre, Pettifer, est un agent des douanes qui se noie malgré l’aide de Monk. Après avoir rencontré Aaron Clive, Monk s’invite sur le bateau de Fin Gillander. Ce sémillant quadragénaire est un aventurier, qui vécut en particulier à San Francisco au temps de la Ruée vers l’Or, voilà une vingtaine d’années.

De son côté, l’avocat Oliver Rathbone s’intéresse de près à Beata York. Si son défunt mari, le juge Ingram York, présentait une image irréprochable, c’était un odieux pervers qui la maltraitait sexuellement. Il vient de mourir en psychiatrie. Lors de ses funérailles, Beata renoue avec des amis d’autrefois, le couple Miriam et Aaron Clive. Elle les a connu à San Francisco, au temps de son premier mari. Époque où la Californie sans foi, ni loi, n’était pas encore un des États américains. Peu encline aux mondanités, Beata se rapproche de la clinique d’Hester Monk (qu’elle connaît grâce à Oliver) où elle veut se rendre utile.

Monk cherche dans les archives de la police quel pourrait être son lien passé avec McNab, mais rien de précis n’apparaît. Faut-il penser que se prépare un cambriolage des entrepôts d’Aaron Clive, sur la rive de la Tamise ? C’est vaguement à envisager, peut-être. À cause de la mort de l’agent des douanes Pettifer, un procès est engagé contre Monk. Pour Oliver Rathbone, ce sera l’occasion de montrer son savoir-faire…

Anne Perry : Vengeance en eau froide (Éd.10-18, 2016) – Inédit –

Ils mirent plus de deux heures à rallier Deptford. Ce n’était pas très loin, mais le trafic était dense sur le fleuve et ils durent trouver un endroit où s’amarrer pour quelques heures. Monk prit plaisir à l’expédition. Au début, il avait craint de ne pas être à la hauteur même s’il se fiait à Gillander pour donner des ordres clairs. Il fut surpris de constater qu’il avait eu tort de s’inquiéter. Il avait dû naviguer sur un deux-mâts comme celui-ci par le passé et une partie de lui-même ne l’avait jamais oublié, à l’instar de ses compétences de policier. Il n’eut aucun mal à garder l’équilibre, il savait manier les cordages, ne pas se tenir au mauvais endroit – c’était terriblement dangereux au cas où ils se déroulaient brusquement et vous entraînaient avec eux ! Il veilla à ne jamais être heurté par la bôme, à ne jamais trop serrer le vent afin d’éviter que la voile faseye. Tout lui revint instinctivement. Il était à la fois tendu et au comble de l’exaltation.

On ne présente plus Anne Perry, romancière chevronnée, auteur de plusieurs séries, dont les enquêtes de Charlotte et Thomas Pitt. On peut avoir une préférence pour celles de William Monk, elles aussi situées au 19e siècle, à l’époque victorienne. “Vengeance en eau froide” est la 22e aventure de ce personnage. L’univers de Monk possède des atouts fort attachants, probablement encore davantage depuis qu’il dirige la police fluviale. Car cela permet à l’auteure de nous décrire un aspect différent du Londres d’alors. Par exemple, quand elle évoque le cloaque qu’est l’Île Jacob : “C’était un des lieux les plus épouvantables des docks, séparé de la rive par une étendue de vase profonde et vorace.”

L’amnésie de William Monk joue un grand rôle dans ce roman : se trouva-t-il autrefois à San Francisco, comme plusieurs protagonistes réunis désormais à Londres ? Avec son talent incontesté, Anne Perry ne manque pas de dessiner une belle galerie de portraits, ni d’entremêler astucieusement les strates de l’intrigue. Tous ceux et celles qui interviennent ici ont une véritable fonction. Y compris le jeune Scuff qui, outre la médecine, va s’initier à la marine à voile. Bien qu’en retrait, Hester a son mot à dire également. N’ignorant rien de la tradition littéraire policière, la romancière nous a concocté au final un palpitant procès. Qui servira à révéler des culpabilités passées et présentes. Une fois de plus, elle nous offre une histoire passionnante et mouvementée.

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Quelques-unes de mes chroniques sur des romans d'Anne Perry :

(cliquez sur les liens)

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