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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 06:05

Seaside est une petite ville sur la côte nord-ouest des États-Unis. Son principal attrait est dû au parc d’attraction Wonderland. Une trentaine d’années plus tôt, Jack Shaw créa ce vaste espace ludique qu’il baptisa Le Monde Merveilleux, avant d’avoir de sérieux ennuis personnels. Cet endroit fut ensuite racheté et amélioré par Nick Bishop, qui le rentabilisa. En plein cœur de la saison estivale, Wonderland emploie plus de mille salariés, des jeunes de la région pour la plupart. Depuis quelques années, Nick préférant voyager à travers le monde, c’est sa nièce de trente-six ans Bianca Bishop qui en assure la direction. Elle est assistée par Oscar Trejo (“Oz”), sous-directeur qui travaille là depuis vingt ans. Wonderland étant au centre de l’économie locale, c’est le chef de la police Earl Schultz qui intervient en personne s’il s’y produit un incident.

Vanessa Castro a deux enfants : Ava, quatorze ans, et John-John, sept ans. Elle est veuve d’un militaire quadragénaire qui, atteint de stress post-traumatique aigu, est mort six mois auparavant. Alors inspectrice à la police de Seattle, Vanessa a choisi de changer de vie. Elle a obtenu le poste vacant de chef-adjoint de la police de Seaside. Pas vraiment parce qu’elle connaît un peu la ville, mais le maire actuel était un ami de son défunt mari et l’a imposée. Elle fera forcément mieux que son prédécesseur incompétent Carl Weiss. D’autant que le jeune policier Donnie Ambrose paraît prêt à collaborer utilement avec elle. Dès son arrivée, Vanessa est confrontée à une affaire dramatique à Wonderland. Le corps mutilé d’un sans-abri est découvert par Oscar Trejo au pied de la Grande Roue.

Un autre incident s’est produit en parallèle. Le jeune employé Blake Dozier a disparu après avoir escaladé la même Grande Roue. Une photo de son exploit figure sur Internet, tandis que circule aussi sur les réseaux sociaux un cliché du SDF mort. Exécrable image pour le parc d’attraction. Toutefois, Bianca Bishop peut compter sur Earl Schultz pour relativiser les faits. Le gardien de nuit Glenn Hovey, un quinqua à l’esprit limité, ne donne plus signe de vie depuis cette nuit-là. Vanessa apprend qu’un autre jeune homme, Aiden Cole, a lui aussi disparu, trois ans plus tôt. L’ex-flic Weiss ne fit aucun effort pour enquêter, selon le père d’Aiden. Quand se produit un problème au bar-club pour motards du garagiste Tanner Wilkins, impliquant le beau-fils du chef de la police, Vanessa fait une nouvelle découverte.

Employé à l’époque à Wonderland, le fils de Tanner a disparu voilà huit ans. Tanner étant un ancien délinquant repenti, les policiers locaux enquêtèrent à peine sur cette affaire. Il fit appel à un détective de Seattle, qui ne trouva malheureusement rien de plus. Vanessa connaît bien ce "privé" Noir : c’est son ami Jerry Isaac, ex-collègue inspecteur. Au final, ce sont désormais quatre dossiers de disparitions que Vanessa doit traiter. Tous ces jeunes hommes ayant été employés au parc d’attraction. Sa fille Ava va, elle aussi, y travailler durant l’été. Certes, elle est dynamique et saura vite être affectée à un bon poste. Ce qui n’est pas sans présenter un réel danger pour elle. Si Vanessa est bientôt rejointe par Jerry Isaac, le tueur-en-série est un ennemi extrêmement fourbe…

Jennifer Hillier : Wonderland (Hugo-Thriller, 2016)

Visiblement partagé entre l’envie de réconforter sa fille et celle de l’engueuler, Wilkins déchargea pour finir sa rage sur Vanessa :
« Écoutez-moi bien, madame le chef-adjoint. J’en ai jusque là des pratiques policières de cette ville. On a réussi à élire un nouveau maire parce qu’un tas de gens ― des citoyens qui paient leurs impôts et habitent Seaside depuis longtemps, depuis l’époque où ça allait mal ― pensent que ça doit changer. Tout cela doit cesser, vous m’entendez ? Les flics ne peuvent pas continuer à choisir leurs enquêtes. Schulz n’effacera pas celle-ci ainsi qu’il l’a fait pour mon fils. Ça suffit !  »

Ce thriller possède un grand nombre d’atouts favorables. À commencer par l’enquêtrice. Si, après de lourdes épreuves, Vanessa espère un boulot tranquille et une ambiance calme pour sa famille, c’est l’inverse qui va se produire. On imagine aisément cette petite ville dont l’économie repose presque en totalité sur ce parc d’attraction. On comprend donc la passivité de la police locale, évitant les remous malgré plusieurs disparitions. D’autant que cet endroit festif fut secoué naguère par un précédent scandale. Même absent, le PDG est respecté. Sa nièce la directrice exerce fermement son pouvoir, non sans favoriser certains jeunes employés séduisants. Quant à son adjoint Oscar, il paraît lassé de ce "cirque". Tous ces personnages centraux nous sont finement présentés, quelques-uns ayant davantage de défauts que de qualités, ce qui ne nous est pas caché.

Des suspects, cette intrigue en propose suffisamment pour que l’on en vienne à suspecter un tas de protagonistes. Ce qui cultive le climat inquiétant de l’histoire. Aussi sincère soit-elle, la compassion dont fait preuve la policière (envers Tanner Wilkins ou le père d’Aiden Cole) eût peut-être mérité plus de froideur professionnelle, mais ce n’est qu’un détail sans grande importance. L’essentiel, c’est qu’elle mène une enquête approfondie, ce qui ne fut pas fait avant son arrivée. Le soutien de son ami Jerry Isaac est le bienvenu, on le verra. En parallèle, on observe le jeune Blake Dozier, captif maltraité par le criminel, sans être assurés qu’il restera en vie jusqu’au dénouement. Des scènes qui réservent des surprises, bien sûr. C’est un thriller exemplaire du genre qu’a concocté là Jennifer Hillier : on dévore ce suspense frissonnant avec grand plaisir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 06:02

En 1906, Le Touquet-Paris-Plage est une station balnéaire en pleine expansion sur la Côte d’Opale. À son retour d’Afrique, où il a passé dix années, c’est là que compte s’installer Armand Lamier. Âgé de trente-deux ans, il se nomme en réalité Rémi d’Andrézy. Après un passage dans le Légion, il partit pour le Transvaal, en Afrique du Sud, pour combattre aux côtés des Boers. Il y fut accusé du meurtre de son ami Jacob Joubert. Celui-ci possédait un exceptionnel diamant jaune, le "Jua Jicho", que le véritable assassin a dérobé. Ensuite, Rémi se joignit à une mission archéologique en Égypte, avant de regagner la France.

Au Touquet, la veuve de Jacob et leur fille Anne ont trouvé refuge chez un cousin, Herloff van Straaten, courtier en diamants. Il souhaite un prochain mariage entre son fils Ernst et Anne, dix-huit ans. Ernst n’est autre que le meurtrier de Jacob. Il est acoquiné avec les Liebmann, qui habitent un château près de Longwy. Ceux-ci sont des fabricants de canons prêts à livrer aux Allemands des secrets sur les nouveaux modèles. Ernst séjourne chez eux à cette époque. Si sa prudente mère Hortense approuve tant soit peu le mariage à venir de sa fille, Anne ne paraît pas enchantée par cette perspective.

Rémi d’Andrézy va habiter dans la maison de ses défunts parents. Son père adoptif a été condamné et exécuté pour un crime qu’il n’a pas commis. Rémi lui-même est toujours soupçonné du meurtre de Jacob. Il peut compter sur le soutien de Clarisse, l’employée de sa voisine, Mme Hoursine. Puisqu’on cherche un précepteur pour donner des rudiments de culture à Anne, Rémi se propose et obtient ce poste. Tous deux ne tardent pas à éprouver des sentiments amoureux mutuels. Néanmoins, la position de Rémi reste instable. Car des sbires d’Herloff van Straaten veillent, s’interrogeant sur le nouveau venu.

Une lettre posthume de sa mère laisse entendre que les origines réelles de Rémi ne sont pas ce qu’il croyait. Un certain Arthur Brisson est détenteur de mystérieuses informations, mais il est assassiné chez Rémi avant d’avoir pu les lui révéler. C’est alors qu’intervient le commissaire parisien Brochard. Il croit reconnaître le cambrioleur qu’il pourchasse depuis plusieurs années. Raoul d’Andrésy, se faisant aussi appeler Limézy, loge ponctuellement à la villa L’Arlésienne, au Touquet, où il est rejoint par son assistant, Grognard. Ni Raoul, ni Rémi ne savent qu’ils sont frères jumeaux. Leur famille ayant été autrefois ruinée, ils ont été élevés séparément. En Normandie ou au Touquet, des gens s’en souviennent-ils ?

Si le notaire qui employa naguère Rémi reste amical, d’autres lui veulent du mal. Il lui est bien difficile d’identifier ce joueur de limonaire (orgue de barbarie) présent lors des crimes récents. Quant au commissaire Brochard, il pense tenir son coupable. Grâce à Anne, Rémi parvient à s’échapper lors de son transfert en train vers Paris. Puis c’est Clarisse qui va l’aider à vivre dans la clandestinité. De son côté, sous le nom de Limézy, son frère Raoul fréquente la haute société de Paris-Plage, avant d’espionner ces industriels de l’armement qui semblent bien trahir la France. Le meurtre de la mendiante Maria dans la maison de Rémi, puis celui d’un tailleur de diamants d’Anvers dans le métro parisien, vont relancer l’enquête du commissaire Brochard…

Philippe Valcq : Le diamant jaune (Pôle Nord Éditions, 2016) — Coup de cœur —

Le jeune homme ne répondit pas tout de suite. Il réfléchissait. Le plan de ce fourbe était à la fois simple et machiavélique. Il épousait Anne et lui offrait le diamant jaune comme cadeau de mariage de la part de son père. Ainsi, dans l’hypothèse où d’autres personnes auraient eu connaissance de la destination de cette pierre, celle-ci ne pourrait pas alors être considérée comme volée.
Ce plan devait comporter une suite abominable. Une fois marié, il s’arrangerait pour se débarrasser des deux femmes et récupérerait le plus légalement possible le "Jua Jicho".
[Rémi] devait contrecarrer à tout prix ce dessein diabolique…

Philippe Valcq : Le diamant jaune (Pôle Nord Éditions, 2016) — Coup de cœur —

Il n’est pas rare que, chez de petits éditeurs, on déniche des romans d’excellent niveau. À cet égard, la collection "Belle Époque" de Pôle Nord Éditions apparaît fort prometteuse. Ce titre retient d’autant plus l’attention que l’on peut le lire comme une nouvelle aventure inédite d’Arsène Lupin. Il ne nous échappe pas que Raoul d’Andrésy n’est autre que le célèbre gentleman-cambrioleur, le nom de Limézy figurant parmi ses autres pseudonymes. Le prénom Clarisse fait également partie de la mythologie lupinienne : ce fut celui de la compagne d’Arsène. On sait encore que la jeunesse du futur roi du cambriolage comporte bien des zones d’ombres. On aura noté les initiales d’Armand Lamier (A.L.), fausse identité de son frère Rémi. Un jumeau ? Eh oui, pourquoi pas ? Aussi intrépide que lui, bien sûr.

Hormis les références à l’univers de Lupin, c’est le contexte utilisé par l’auteur qui offre un charme certain à cette intrigue. Que Philippe Valcq soit incollable sur cette région de la Côte d’Opale et sur Le Touquet-Paris-Plage, c’est l’évidence même, puisque cet érudit a bon nombre d’ouvrages à son actif sur ce sujet. En effet, à l’instar de Sable d’Or les Pins (en Bretagne) et de quelques autres, des stations balnéaires ont été créées "ex nihilo" dès la fin du 19e siècle. Les dunes du Touquet firent partie de ces expériences imaginées par des promoteurs d’alors. Par ailleurs, nous sommes à l’époque où Louis Blériot envisage de traverser la Manche en avion, où le préfet Lépine règne sur la capitale, et où les rapports avec nos voisins Prussiens s’enveniment de jour en jour. Un thème patriotique qui figure aussi dans certaines aventures d’Arsène Lupin, faut-il le rappeler ?

La caractéristique principale des pionniers de la Littérature Policière, dont on publiait les romans en feuilletons, était de présenter une suite incessante de péripéties, captant ainsi l’intérêt des lecteurs. Du mystère, certes, mais des rebondissements à foison, du nouveau tout au long du scénario. Révéler quelques détails n’empêche pas d’attiser la curiosité, on sait déjà que la suite sera autant trépidante. C’est dans cet esprit que Philippe Valcq a conçu le présent récit, conformément à cette grande tradition. Un roman très réussi.

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2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 05:59

C’est entendu, Jean-Bernard Pouy est un auteur émérite de polars, dont on ne va pas faire une fois de plus le panégyrique. À l’heure où l’excellente revue "Temps Noir" présente dans son numéro 19 un riche entretien avec lui, intéressons-nous aussi à un livre de Pouy qui sort en parallèle : qu’est-ce donc que ce “Casse-pipe intérieur” ?

Depuis trente ans, le cerveau bouillonnant de J.B.Pouy a été sollicité par quantité d’hebdos et de magazines. Il a écrit des articles aussi bien pour Rouge ou Libération, que pour Biba ou Marie-France. L’Humanité, Le Magazine littéraire, Télérama, Les Temps Modernes, Le Galopin, Nekepell, Émois : magazine européen, la revue 813 et encore quelques autres ont eu l’honneur de publier ses textes, pas toujours en lien avec la fiction polardeuse. Ces articles, on les a peut-être lus et on s’est bien marrés. Car ils étaient généralement placés sous le signe de l’humour. Ces superbes digressions datant des décennies passées, seuls ses plus ardents admirateurs atteints de collectionnite aiguë les ont archivées.

Beaucoup de ces articles, Franck Lhomeau et son équipe les ont réunis pour ce livre, “Le casse-pipe intérieur”. Quels sujets multidirectionnels aborde donc J.B.Pouy ? Le sport, et en particulier les exploits des pédaleurs, par exemple. Ce n’est pas lui qui leur mettra des bâtons dans les roues. Car le Critérium cycliste de Paule, dans le Triangle des Bermudes breton, est aussi redoutable qu’un Paris-Roubaix. Parce qu’il ne faut pas se moquer du “Je ferai mieux la prochaine fois” balbutié après course par des champions exténués…

Une bonne vieille formule populaire affirme : "La culture, moins tu en as, plus tu l’étales… mais c’est aussi comme un parachute : si tu n’en as pas, tu t’écrases." Pouy s’autorise à railler notre sacro-sainte culture générale, dans "Ils causent, ils causent, les Français". Certes, nous nous targuons de savoir des tas de choses, afin d’alimenter les conversations et surtout de briller en société. Ce petit jeu de l’érudition est plein de nuances, nous dit-il. Tiens, qui est capable de situer la rue Clotide-de-Vaux à Paris, et mieux encore qui peut préciser qui fut cette jeune femme ("Une belle dans la peau"), prématurément décédée ? À part pour quelques andouilles, l’impasse Guéménée n’évoque sans doute rien. L’ayant fréquentée avec ses amis de Rouge, Jean-Bernard Pouy nous en parle savamment.

Un auteur éclectique comme lui est capable de dresser un improbable éloge de Dieppe ou de Limoges, qui ont presque autant de charme que New York. De proposer d’abolir la télé, ses émissions-cultes et ses bêtisiers, pour remplacer tout ça par de l’intelligence. De nous démontrer que le film “Les cadavres ne portent pas de costard” est un pastiche plus réussi qu’il y paraît des films noirs hard-boiled (durs à cuire). De déplorer que le cinéma, aussi souriant ou finement pensé soit-il, n’est pas un remède contre les conflits guerriers. Bien d’autres thèmes sont explorés, en particulier dans des chroniques pour l’émission de France Culture "Des papous dans la tête"à laquelle Pouy participe ponctuellement.

Jean-Bernard Pouy : Le casse-pipe intérieur (Éd.Joseph K, 2016)

S’il faut trouver à tout prix des rapports entre rock et polar, empoignons le manche. Distorsion et feed-back garantis. C’est vrai que le polar (et sa Rolls intime, le roman noir) souffrent des mêmes mots/maux que le rock, victimes du regard hautain du reste du monde. Ça a beau vendre à mort et mondialiser tous azimuts, ce n’est pas culturellement décent et politiquement correct. Pour tout dire, c’est populaire. Donc caca. Mal écrit par rapport à Flaubert, ou fainéant par rapport à Stockhausen…

Et le polar dans tout ça ? Mais oui, c’est un sujet sur lequel il a également milles choses à dire, à écrire. On ne l’esbrouffera ni sur Raymond Chandler et son héros Philip Marlowe, ni sur “Le faucon de Malte” d’Hammett (il nous en livre une version assez déjantée). Qu’on ne le chatouille pas trop sur Patrick Raynal, son ami de longue date, quelles que soient leurs différences. Fredonnons sa parodie de la chanson “Gabrielle” de Johnny Hallyday, qui devient “La complainte de Cheryl” — la compagne du Poulpe, of course. Hommage à nos librairies indépendantes (à l’abri des braquages), au regretté Robin Cook, et même à la célèbre "maison Poulaga" (inventée de toutes pièces, il est vrai).

Aux auteurs en devenir, on ne peut que recommander la lecture de l’article "Descendons du marronnier", recensant quelques clichés à éviter quand on écrit un polar ; ce texte se complète par une séance au tribunal pour un directeur de collection sans complexe… Les adhérents de l’association 813 (les amis des littératures policières) ayant assisté à des AG savent que Pouy sait également jouer avec les chiffres, l’essentiel étant que les comptes (farfelus, alambiqués, additionnels ou soustrayeux) tombent juste. On nous en rappelle ici de gratinés. Voilà un recueil de trois cent (belles) pages, des textes délicieux qui prouvent la diversité de l’inspiration enjouée de Jean-Bernard Pouy. Un ouvrage d’anthologie, à se procurer sans délai !

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Livres et auteurs Polar_2016
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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 05:54

Quand on demande quel est son métier à cette New-yorkaise de trente ans, elle répond être “chargée de clientèle”. Ce qui n’est pas absolument faux. Prostituée dans l’arrière-salle d’un cabinet de voyance, ce ne serait pas le qualificatif exact non plus. Son activité, quand même illégale, se limite à la branlette des clients. Sachant qu’étant gamine, elle faisait la manche dans la rue, avec sa mère aussi sale et borgne que fainéante, ce n’est pas la meilleure voie pour trouver un métier sérieux. Toutefois, autodidacte éprouvant la passion des livres, cette grande lectrice ne manque pas de psychologie. L’activité manuelle répétitive commence à la fatiguer. Gardant quelques bons clients, elle se reconvertit dans “les pratiques thérapeutiques”, autrement dit elle s’improvise voyante.

Quand on a de bonnes bases psychologiques, cette profession n’est pas tellement difficile à exercer. Issues de la classe moyenne supérieure ou de la petite bourgeoisie, les clientes sont généralement faciles à influencer. Si elles s’adressent aux voyantes, c’est qu’elles ont un grave problème personnel. Du moins le pensent-elles, ce qui les rend tristes, mal dans leur peau. En réalité, ces femmes de milieux aisés ont souvent trop de temps libre, pas de suffisante raison d’être pour meubler leur vie. Le rôle de la voyante ? Les réconforter, leur suggérer des hobbies... Une dose de compréhension et des réponses bien préparées. Dans le cas de Susan Burke, ça risque d’être moins simple. Sans aller jusqu’à l’exorcisme, c’est un grand nettoyage dans le petit univers de cette cliente qui va s’imposer.

Susan Burke est mariée à un époux absent, voyageant beaucoup. Elle habite Caterhook Manor, une demeure d’allure extérieure sinistre bâtie en 1893. Malgré tout, l’intérieur est moins déprimant. D’autant qu’on y trouve une bibliothèque pleine de livres. Susan est très protectrice envers son fils de sept ans, Jack. Par contre, c’est le fils de son mari qu’elle trouve menaçant. Âgé de quinze ans, Miles cultive le comportement d’un sociopathe, d’un introverti potentiellement agressif. Crise d’adolescence, avec un peu plus de perversité que la moyenne ? Très perturbant pour Susan, quoi qu’il en soit. Quand on sait que cette maison fut le théâtre d’un drame sanglant à la fin du 19e siècle, que des fantômes rôdent peut-être encore entre ces murs, comment ne pas imaginer le pire ?

Durant quelques semaines, contre une belle rémunération, la voyante va "nettoyer" la demeure des supposés mauvais esprits qui s’y incrustent. Tout en s’accordant des pauses dans la bibliothèque, bien sûr. Le plus important n’est-il pas de rassurer Susan, même si ce n’est qu’une petite arnaque ? Mais les choses pourraient tourner tout autrement…

Gillian Flynn : Nous allons mourir ce soir (Sonatine Éd., 2016)

— Je suis une intuitive psychologique. Vous savez ce que ça signifie ?
— Vous savez bien lire les gens.
— Oui, c’est un peu ça, mais mes pouvoirs sont beaucoup plus forts que de simples suppositions. Tous mes sens jouent un rôle. Je sens les vibrations qui émanent des gens. Je vois les auras. Je discerne l’odeur du désespoir, de la malhonnêteté ou de la dépression. C’est un don que j’ai depuis ma petite enfance. Ma mère était une femme profondément déprimée, déséquilibrée. Elle était entourée d’un halo bleu foncé…

Gillian Flynn a connu un beau succès avec ses deux premiers titres, “Les lieux sombres” et “Les apparences”. Cette fois, il s’agit d’une nouvelle d’environ soixante pages. Un texte qui fait autant la part belle à l’humour qu’au mystère. Le personnage central ne cache rien de son parcours, ni de son aptitude à tromper les clientes crédules : ça provoque des sourires bienvenus. Quant à la maison maudite, il s’y produit bel et bien des faits énigmatiques.

Tous les ans, un jury d’écrivains (Mystery Writers of America) attribue les Edgar Awards (en référence à Edgar Allan Poe). “Nous allons mourir ce soir” a été récompensée par le Prix de la meilleure nouvelle en 2015. Une distinction méritée, non seulement grâce à son intrigue idéalement maîtrisée, mais c’est avant tout son écriture qui séduit. Lorsque les textes courts sont d’aussi belle qualité, on adhère avec grand plaisir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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28 octobre 2016 5 28 /10 /octobre /2016 06:50

S’imaginant roi du poker, Thomas Christo s’est cru capable de saisir mieux que quiconque les réactions de ses adversaires. Et donc de plumer des types qui, cette nuit-là dans un appartement miteux de Seine-Saint-Denis, misent gros jeu. La dernière partie était-elle truquée ? Possible. En tout cas, le coup-de-sang de Thomas Christo est violent. Bilan : un mort. Personne ne regrettera ce ringard, mais c’est un meurtre. La fuite s’impose, après avoir empoché le tas de fric devant lui. Passer chez lui récupérer son passeport et quitter la France, voilà le programme pour Thomas Christo. Mais il a déjà les flics aux trousses, le poker clandestin n’échappant pas à la vigilance de la police. Il se retrouve en prison, pour un séjour qui s’annonce de très longue durée.

Ancien légionnaire, Christo participa au maintien de l’ordre en Afghanistan. La discipline n’ayant jamais été sa principale qualité, il déserta avant la fin de son contrat. Un certain Finville lui rend visite en prison, seule distraction pour ce détenu n’ayant ni ami, ni famille. Un journaliste, semble-t-il, du moins est-ce un intellectuel, estime Christo. Le prisonnier se voit plutôt homme d’action, lisant quand même “des romans, des polars, de bonnes histoires pour divertir les neurones.” Quand Finville lui cause antiquités chinoises, lui cite les sommes démentielles que coûtent ces objets rares, Christo finit par s’intéresser. Tout cela entraîne des trafics aux enjeux colossaux, l’argent sale étant ainsi blanchi. Christo va devoir lire quelques livres sur le sujet, sur l’art de la Chine ancestrale.

En réalité, Finville est membre de la DGSI, spécialisé dans les biens culturels. Les Chinois ont toujours éprouvé de la méfiance envers l’expression artistique, détruisant beaucoup de magnifiques œuvres, même avant la Révolution culturelle maoïste. Mais il n’ont jamais digéré le saccage du Palais d’Été de Pékin en 1860, par des troupes franco-anglaises. Des pièces volées en ce temps-là circulent probablement encore. En Afghanistan, Christo a sympathisé avec Chan Liphong. Son passage dans la Légion équivalait à une virginité nouvelle pour ce Chinois. Depuis, il a fait son chemin : Finville le soupçonne de travailler pour des mafias du trafic d’art. Contre sa liberté, il propose à Christo de renouer avec Chan et d’infiltrer les réseaux qui l’emploient.

S’intégrer dans l’organisation, participer à leurs opérations tout en restant en contact avec Finville, pas vraiment difficile. Rencontrer le patron du bizness, non plus. Il joue la sobriété : “Un type invisible pour les radars de la police. Un fantôme.” Admirateur de Lucky Luciano, mécène généreux pour sa communauté, il ne perd jamais de vue son objectif lucratif. Si Chan et Christo ont l’occasion de voyager "pour affaires" jusqu’en Chine, de Pékin à Shanghai, leurs interventions peuvent s’avérer plus sanglantes…

David Defendi : Têtes de dragon (Albin Michel, 2016)

— Tu n’as pas remarqué qu’ils ne sont pas dans les prisons, comme si ces types n’avaient jamais de problèmes avec la justice ?
Faut dire que je n’avais pas pensé à ça. Finville m’oriente vers des terres inconnues, m’ouvre les carreaux sur des réalités nouvelles : "Ils sont plus de 800.000 en France et jamais une erreur, pas d’escroquerie ni de racket, pas de trafic ni de crise de jalousie…"
Je suis dans la cour le lendemain et je broquille autour de moi. Je vise les Arabes et les Français, les Ukrainiens et les Gitans, Roumains, Bulgare, Colombiens, Espagnols, je reluque les Africains et les Corses jouant au foot et à la boxe. Pas un bridé rasant les murs. Pas un seul Asiate dans les parages. Le bougre a raison !…

Si le trafic de drogue, des petits dealers jusqu’aux cartels, sert souvent de thématique aux polars, celui des œuvres ou des objets artistiques est moins fréquent. Peu spectaculaire, d’autant que c’est pour finir dans les collections privées de milliardaires, ça génère malgré tout des circuits financiers parallèles d’une ampleur que nous mesurons mal. Les policiers enquêtant sur ces affaires ne ressemblent probablement pas à Finville. Mais nous sommes ici dans un roman d’aventure, avec des héros singuliers, ce qui autorise des méthodes percutantes. Narrateur, l’ex-légionnaire Thomas Christo a suivi un trajet chaotique. Être à la hauteur d’une mission fatalement complexe ? Pas si évident : il se sait manipulé tel un pion, envoyé au casse-pipe, mais il lui reste l’espoir d’en sortir libre.

David Defendi place son intrigue dans un contexte totalement actuel, évoquant aussi bien le djihad en Syrie que la population carcérale. En effet, l’infime proportion d’Asiatiques derrière les barreaux peut surprendre. N’en tirons aucune conclusion hâtive sur une communauté dont la discrétion est légendaire. Quant à exfiltrer de prison un criminel aux allures de perdant, ce n’est pas sans nous rappeler quelques scénarios de films américains. Logique, l’auteur étant avant tout scénariste. D’ailleurs, on le sent dans le tempo vif du récit, ce qui n’exclut pas des moments plus explicatifs. Va-t-on ressentir de l’empathie envers Christo ? C’est improbable, car ça ne paraît pas le but. Du suspense, du rythme, du danger, tels sont les moteurs de ce roman. Très sympa, puisque nous sommes là dans la tradition des bons polars d’action.

 

Disponible dès le 3 novembre 2016 —

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 05:43

En Grande-Bretagne, Lorraine Fisher est inspecteur de police à Birmingham. Âgée de quarante-trois ans, elle est mariée à Adam – également officier de police, et ils ont deux filles. Lorraine est originaire du village de Radcote, dans le Warwickshire. Sa sœur Jo y habite, avec son fils Freddie, dix-huit-ans. La vie sentimentale de Jo est assez compliquée, semble-t-il, son généreux compagnon Malcolm étant trop absent. De son côté, Freddie ne respire pas la joie de vivre, son comportement apparaissant quelque peu dépressif. C’est ce que constate Lorraine quand elle va passer quelques jours de vacances chez sa sœur, avec sa plus jeune fille, l’adolescente Stella.

Non loin de chez Jo, se trouve un manoir – avec des chevaux, racheté quelques années plus tôt par la famille Hawkeswell. Tony est médecin hospitalier. Son épouse Sonia est très impliquée dans un centre d’aide aux SDF, baptisé Nouvel Espoir. Médecin de formation, elle n’y est pas seulement bénévole, mais finance quand elle le peut certaines actions. Suivant la trace de ses parents, leur fille Lana est une brillante étudiante en médecine. Son défunt frère Simon, futur vétérinaire, s’est suicidé voilà quelques temps. Ce fut un choc pour son entourage familial. Frère cadet de Tony, leur oncle Gil vit sur la propriété. Il est autiste, pouvant avoir des réactions inattendues, mais très doué pour le dessin.

La mort plane sur Radcote, ces dernières années. Il y a un mois, le jeune Dean s’est tué dans un accident, avec une moto volée. Ce serait un acte suicidaire, une faire bien vite classée, d’après l’inspecteur Greg Burnley. Un certain antagonisme existe entre Lorraine et lui. Surtout, outre la mort de Simon Hawkeswell, une série de suicide s’est produite dix-huit mois plus tôt dans la région. Nul n’a compris ce qui a mis la pression sur ces jeunes, au point d’en finir ainsi. Actuellement victime de harcèlement, via Internet et téléphone, Freddie fait partie des possibles suicidés à venir. Il est le témoin impuissant du meurtre de son ami Lenny, qui va encore passer pour un suicide. Ça n’aide guère son moral.

Gil a-t-il vraiment assisté à l’accident du motard Dean, qu’il considérait comme un ami ? Sonia affirme que c’est impossible. Néanmoins, Gil a dessiné une version très crédible et puissante de cette scène mortelle. Il confie à Lorraine un morceau du casque, que portait la passagère de Dean sur la moto. Le policier Burnley ne s’éternise pas sur la mort de Lenny, supposant qu’il a choisi de se jeter sous un train. Lorraine doute que ce soit aussi simpliste. Bien que Lana et Freddie soient proches, tentant de décrypter le contenu d’un ordinateur, le fils de Jo sombre de plus en plus. Même si tous aiment bien Gil, n’est-il pas dangereux ? Adam a rejoint son épouse Lorraine au village. Difficile de démêler les secrets de cette macabre série de décès…

Samantha Hayes : Le passé (Cherche Midi Éd., 2016)

Dix minutes plus tard, [Freddie] les entendit sortir et la maison devint silencieuse. Il se remit sur l’ordinateur, la batterie se vidait progressivement et il n’avait pas de chargeur adéquat. De toutes façons, il n’était plus d’humeur. Fouiller dans les dossiers personnels de quelqu’un était mal, même si c’était pour une bonne raison. Tout ce qu’il avait trouvé était d’innocentes photos de famille, quelques lettres personnelles et des articles médicaux.
Il remit l’ordinateur sous le matelas et pris un bloc A4 dans le tiroir de sa table de nuit. Il avait commencé à rédiger la lettre quelques semaines plus tôt et ne l’avait pas terminée. Mais mettre par écrit ses problèmes, ses inquiétudes, ses peurs et ses anxiétés lui avait permis de se sentir un peu mieux. La lettre était adressée à sa mère, mais cela ne voulait pas dire qu’elle la lirait un jour…

On se gardera bien d’en dire trop sur ce suspense de très belle qualité. Si nous sommes dans une de ces bourgades typiques de la campagne anglaise, un décor feutré cher à tant d’auteures de romans policiers, l’ambiance est nettement plus intense que dans beaucoup de fictions comparables. On aurait pu souhaiter que Samantha Hayes soit plus "directe" dans la présentation des protagonistes (d’où vient l’hostilité entre Burnley et Lorraine?), mais leurs portraits s’avèrent malgré tout d’une belle justesse.

La facette sociale n’est pas inexistante, par exemple à travers le cas des Hawkeswell, du caractériel bénévole Frank ou celui de la sœur Jo, dont la situation est plus instable que celle de Lorraine. Toutefois, c’est la psychologie des personnages qui importe en premier. L’autiste Gil nous confie ses états d’âmes, tout comme nous suivons le "mental" tourmenté du jeune Freddie – qui sera effectivement en danger. Un thriller qui captive habilement les lecteurs.

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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 04:55

Le Soviet est un groupe d’anarcho-activistes qui sévit en France au tournant des années 1980-90, tels des Fantomas fin de siècle. Ce collectif démocratique, s’inspirant des anars russes pré-révolutionnaires, utilise des méthodes parfois violentes, ou agit avec plus de subtilité, pour qu’avance leur lutte en vue d’un monde meilleur. Ils observent une certaine éthique, n’oubliant jamais que ce sont les puissants qu’il faut viser, et non pas amener la population à s’entre-déchirer.

Début 1991, ils viennent de spolier Jean-Bruno Pennegret, le leader du Front Français, qui avait organisé une captation d’héritage à son profit. Vieille habitude depuis qu’il a accaparé les biens du défunt cimentier Rambert, dont il occupe la propriété de Cachetout. Quant au projet de construction d’une route menaçant le domaine de ce politicien d’extrême droite, on ne peut exclure que le Soviet y soit mêlé.

La nouvelle grosse opération que préparent les membres du Soviet concerne un immeuble de l’avenue de la Grande Armée, dans le 16e arrondissement de Paris. Pas encore prise dans la tourmente, la société pétrolière Elf effectue des investissements dans l’immobilier. Grâce à l’Afrique, cette entreprise génère beaucoup d’argent, pas toujours propre disent les malveillants. Cette fois, ses dirigeants se font doubler par le Soviet, un habile piratage informatique faisant des anars les propriétaires de ce bâtiment de prestige.

C’est au profit d’associations qu’est combinée l’affaire, afin d’y loger autant de personnes que possible. Trop tard, Elf ne peut rien contre une transaction semblant en bonne et due forme ! Cet immeuble va être baptisé “la république bananière”, tout un symbole. Les adversaires de l’hébergement des réfugiés risquent de s’en étrangler de rage.

Les autorités ne sont nullement passives pendant ce temps. Les limiers-en-chef d’Interpol ont créé le “Fichier mauve” afin de recueillir un maximum d’élément contre le Soviet, d’en traquer les partisans. Ils sont d’autant plus énervés que, dans le nouveau journal publié par le Soviet, de sombres secrets d’Interpol sont révélés. Même s’ils restent sur la brèche, coincer ces anars apparaît quasi-illusoire.

Un policier désenchanté et des journalistes honnêtes adhèrent bientôt au groupe du Soviet. Fasciné par ce mouvement, un solitaire (qu’on surnommera Pampers) est également admis parmi eux, après leur être venu en aide dans une situation dangereuse. L’immeuble du 16e n’est pas le seul qu’ils vont "réquisitionner" : à Lyon, deux autres sont acquis de la même façon détournée. Quant à Pennegret, le chef du Front Français, le Soviet n’a pas fini de lui faire perdre la face, ce qu’il ne verra pas d’un bon œil…

Colonel Durruti : Le Soviet au Congo (Éd.Goater, 2016) – Inédit –

Arrivés sur le palier du cinquième, ils tombent sur une fille aux cheveux d’un roux étourdissant, qui s’arrête en les voyant.
— Ah, vous êtes journalistes ?
Croix-Rouge attend qu’une tripotée d’anges ait fini de passer. Elle se doutait bien que pendant leurs journées portes ouvertes, elle allait tomber sur des rigolos de ce genre. D’ailleurs, elle est là pour ça. Mais elle craint un peu qu’un de ces types n’ait été informé par la police, un jour ou l’autre, au cours d’une autre affaire, et qu’on la reconnaisse. Mais les flics n’ont que son signalement, pas sa photo. Et comme le Soviet n’a pas encore ouvertement déclaré son rôle dans cette histoire de squat, il n’y a aucune raison pour que quelqu’un fasse le rapprochement. Et d’ailleurs, aucun des types ne bronche. Ils sont juste très très branchés sur une aussi jolie fille…

Voici une nouvelle aventure inédite de la série "Le Soviet" qui connut bien des vicissitudes. Avant d’être réédités aux Éditions Goater, les quatre premiers titres parurent chez Fleuve Noir puis chez Série Noire, entre 1985 et 1997. Excellente initiative de les rassembler, et d’y ajouter le cinquième opus, resté dans les archives du duo d’auteurs, Yves Frémion et le défunt Emmanuel Jouanne. Leur pseudonyme se réfère à Buenaventura Durruti, héros républicain de la Guerre d’Espagne, mort en 1936.

Pour peu que l’on préfère le libre arbitre aux dogmatismes politiques, ce roman pétaradant est un régal ! En guise de musique d’accompagnement, la chanson “Ah les salauds” d’Aristide Bruant rythme cette histoire pleine d’un humour plutôt mordant. Que soit ici égratigné le leader d’un parti nationaliste, on ne s’en plaindra pas. On reconnaîtra, sous le nom de Manuel Pétin, gendre de ce politicien, le père officiel d’une héritière de ce bizness familial.

Des clins d’œil, on en trouve bien d’autres. Un certain J.P.Nacray partage le même esprit que les membres du Soviet : allusion aux auteurs du roman “La vie duraille” (Fleuve Noir, 1985), Jean-Bernard Pouy, Daniel Pennac et Patrick Raynal qui signèrent J.B.Nacray. On croise même deux journalistes prénommés Yves et Emmanuel, comme les auteurs.

Si l’on espère un exotique voyage au Congo, on risque de "faire tintin" (selon l’expression consacrée). Par contre, il est toujours utile de rappeler l’ambiguïté des relations entre les lobbies politico-financiers et certains pays africains. La fameuse Affaire Elf, qui éclatera un peu plus tard dans les années 1990, ne dévoilera sûrement qu’une partie de ces colossales magouilles. Ces milliards, à qui ont-ils profité ? Pas uniquement au financement politique, ni à des placements de cette entreprise ? Allez savoir !

Le Soviet entame une récupération de ces profits exorbitants au bénéfice du peuple, une idée à relancer. De l’action et du sourire au programme de cette excitante fiction vraiment très sympathique.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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23 octobre 2016 7 23 /10 /octobre /2016 05:04

Erwann Le Tallec, célibataire d’une trentaine d’années au caractère vif, et sa coéquipière Marie Prigent, homosexuelle attentive aux autres mais hostile aux machos, sont policiers à la PJ rennaise. Quand un cadavre est découvert près du dolmen de La Roche-aux-Fées, dans la forêt de Brocéliande, ils ont des raisons de penser que ce n’est que le premier d’une série. L’homme, un nommé Germont, a été martyrisé, dans une mise en scène se référant à la mythologie celtique, ainsi que l’indique un triskell mal dessiné. La victime était dans l’immobilier. Son épouse ne lui connaît pas d’ennemis. Germont n’avait apparemment pas d’autre femme dans sa vie, ni aucune activité liée à l’ésotérisme.

Le journaliste Xavier Bonnard se montre très insistant auprès d’Erwann pour obtenir des infos, voire des exclusivités. Pour le policier, même à contrecœur, il n’est pas mauvais de s’en faire un allié. Très tôt, leur supérieur le commissaire Le Fur, met la pression sur Marie et Erwann. Le duo interroge les derniers clients rencontrés par Germont, ce qui ne leur offre guère d’éléments supplémentaires. Un autre crime est commis au Géant du Manio, sur le site mégalithique de Carnac. Le corps maltraité étant dans le même état que celui de Brocéliande, le coupable est évidemment le même. La victime Frédéric Houdain était un magouilleur du BTP. Il avait une maison à son tout près de là, à La Trinité-sur-mer.

Est-ce que le tournage de film qui s’y déroule actuellement a un quelconque rapport avec le meurtre ? Rien de moins sûr. Ça démontre juste que l’homme aimait les eaux troubles. Peu après, c’est son frère Cédric Houdain qui est à son tour exécuté par le tueur, selon le même rituel. L’assassin a laissé un message faisant référence à Morrigane, déesse celte très belliqueuse, si l’on en croit cette mythologie. C’est sur l’île de Gavrinis, haut-lieu de la culture celte, dans le Golfe du Morbihan, qu’est retrouvé le quatrième cadavre. Le tueur a fait des efforts pour que soit forte la symbolique, car il a dû s’organiser — en louant un canot, afin d’amener le corps durant la nuit jusqu’à la petite île.

Erwann peut compter sur la jeune et rondelette Élodie, éprise de lui, pour exploiter ses talents en informatique. Sur l’ordinateur de Germont, elle finit par dénicher une liste de sept noms, dont quatre sont ceux des victimes. Ce qui n’éclaire que très partiellement la piste à suivre, pour Erwann et Marie. Le journaliste Bonnard ne sera pas inutile non plus. Le duo de policiers assiste à la fête de la Samain à Brocéliande, équivalent de la Toussaint, bonne occasion de se renseigner auprès d’un druide, avant qu’un cinquième cadavre soit découvert du côté de Dol-de-Bretagne. Le point commun entre les victimes, Erwann et Marie finiront par le découvrir dans leur passé…

Jean-Marc Ligny : La roche au démon (Éd.Wartberg, 2016)

Bis repetita. La scène qu’il découvre au pied du menhir est en tous points semblable à celle de la Roche-aux-Fées : un homme nu, attaché avec de l’adhésif autour du rocher, couvert de blessures et contusions, émasculé et énucléé. Et encore ce satané triskell orienté à gauche, gravé au couteau sur la poitrine, avec une plume noire posée dessus. Peut-être parce qu’il la voit de plus loin (la scène de crime ayant été bien élargie), Erwann est moins répugné par cette boucherie que la première fois. Peut-être aussi qu’il commence à s’habituer à l’horreur…

Il est improbable que plusieurs millions de Bretons aient une pensée quotidienne pour les légendes arthuriennes, que Lancelot ou son fils Galaad soient leurs icônes, qu’ils invoquent la protection de la fée Morgane, qu’ils boivent chaque jour du chouchen à la mémoire des divinités du panthéon celtique. Tout cela appartient à un certain folklore qui, associé aux nombreux décors mégalithiques (menhirs, dolmens, cairns…), attire le tourisme culturel. C’est plutôt la beauté des sites et leur mystère qui séduit les visiteurs, à vrai dire. Cette mythologie inspire autant les histoires du genre Fantastique que les auteurs de polars. La quasi-totalité de l’œuvre abondante de Jean-Marc Ligny appartient d’ailleurs à la Science-Fiction et au Fantastique. Pour le contexte de l’intrigue, il reste ici en terrain connu.

C’est dans un périple à travers la Bretagne (hormis le Finistère) que nous entraîne ce roman d’enquête. Point de policiers horriblement tourmentés par des drames marquants, ni de détectives dont les petites cellules grises fonctionnent plus ou moins bien. Si Erwann cherche à échapper autant au journaliste qu’à la stagiaire informatique, il a plutôt la tête sur les épaules. Idem pour sa partenaire Marie, qu’il ne faut pas trop chatouiller, quand même. Leurs portraits et ceux des autres protagonistes sont joliment réussis. Nul besoin de longues tergiversations pour exprimer le détail des faits, les comportements, les pistes et hypothèses : un auteur chevronné comme Ligny ne l’ignore pas.

Bien sûr, les éléments sont précis quant aux légendes celtiques et les lieux concernés sont décrits tels qu’ils existent. Ce qui n’interdit ni certaines frictions, ni quelques passages souriants, nos héros n’étant pas de froides machines à investiguer. Solide polar d’enquête qui respecte la tradition, à tous points de vue.

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