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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 04:55

Joël et sa famille ont toujours vécu dans ce coin de campagne, entre deux villages. Né au début des années 1950, âgé d’une grosse cinquantaine d’années, il s’occupe de la ferme parentale après avoir été un temps ouvrier d’usine. Outre sa sœur aînée Francine, Joël a eu autrefois un jumeau, Marc. Ils n’ont pas été élevés dans les meilleures conditions, sans doute. Josy, la mère, était trop passive, soumise à l’autorité de son mari Alphonse. Un vrai tyran pour ses proches, qui faisait en sorte que personne ne le contrarie, qui n’acceptait que sa vision personnelle des choses.

Alphonse, on l’appelait le Criant, ça indiquait sa seule manière de s’exprimer. Ancien de la Résistance, il avait été rappelé comme sous-officier dès le début de la Guerre d’Algérie. Ce qui ne pouvait améliorer son comportement, cette agressivité le rendant monstrueux. Au décès de Marc, il trouva le moyen de faire culpabiliser Joël, garçon déjà taciturne, craintif, introverti. Durant toute son enfance et son adolescence, ce père d’une injuste sévérité dictatoriale fut comme une menace permanente pesant sur Joël. Malgré tout, Joël épousa Liliane et ils eurent un fils.

Personne ne prétendrait que Joël n’ait pas eu de "vie sociale". On le connaissait bien dans les environs. Mais étant le fils du "sergent-chef" Alphonse, guère apprécié même chez les Anciens Combattants, on gardait une certaine distance envers Joël. Ce qui lui convenait sûrement, lui qui était taiseux de nature. L’accident de voiture qui causa la mort de son neveu marqua une étape de sa vie. Le départ de Liliane et de leur fils, ce fut encore un épisode important. On ne peut pas dire qu’à chaque fois, Joël afficha de l’émotion, ou ses sentiments profonds. Max reste désormais son dernier "confident".

L’affaire de l’Anglaise ? Bien sûr qu’il avait rencontré Jennifer et Brian, couple de retraités sexagénaires britanniques, tous deux ex-universitaires dans la région de Manchester. Ils avaient décidé de s’installer par ici, de retaper un vieux bâtiment. Aux yeux de Joël, elle était diablement séduisante, l’avenante Jennifer. Aguicheuse, cette passionnée de marche à pied, parlant très bien le français ? Probablement une impression déformée par le regard du solitaire bedonnant Joël. Elle disparut un jour où elle rejoignait à pied le village, son mari Brian l’attendant à l’auberge locale. La gendarmerie fut vite alertée.

On ne peut pas dire que les explications données par le suspect Joël aient été claires. Même pour l’amical gendarme Nicolas, auquel il confia plusieurs versions. Et puis, la kiné qui venait soigner à domicile la mère de Joël témoigna avoir entendu des cris. Elle n’a jamais caché son antipathie envers le bizarre fils de sa patiente. Tandis qu’approche son procès, et qu’il ressasse le scénario de ce crime, Joël espère que "sa juge" va l’écouter, le comprendre. Obsessionnelles, des "voix intérieures" le perturbent toujours davantage, embrouillant la sordide réalité du meurtre de l’Anglaise et de ses suites…

Pierre d’Ovidio : La tête de l’Anglaise (Éd.Jigal, 2016)

Joël a stationné sa 4L un peu plus loin que le débouché du chemin avec la route. Une grosse cinquantaine de mètres, qu’elle puisse le reconnaître et se rassurer. Tiens, le voisin Joël s’est arrêté. Pour uriner probablement. Ce qu’il fait en s’avançant vers le champ de tournesols qui borde la route.
Il dira : "Alors ce thé, il est prêt ?" Juste histoire de plaisanter. De jouer, oh ! pas les intimes, mais la personne de connaissance, de bon voisinage. Ça devrait lui plaire, cette connivence avec un cul-terreux. Un paysan toujours sur son tracteur, pas causant : tout d’un produit régional. Un fromage puant ou une terrine bien grasse qui parlerait. La rencontre devrait l’amuser…

Il faudrait être très naïf pour croire que le contexte d’un homicide, aussi basique que soit souvent ce crime, se résume au simple "passage à l'acte". Le coupable n’est pas devenu un assassin du jour au lendemain. Dans sa vie, se sont produits des moments-clés, voire de modestes faits quotidiens qui ont influé sur lui. Dans l’ambiance familiale d’il y a un demi-siècle, si le père régnait en maître, étaient observées des règles absolues et toute idée "moderne" était bannie. Donner des ordres, incriminer les enfants pour la moindre faute, ça entraîne des humiliations. Elles subsistent dans la mémoire à l’âge adulte. Les frustrations se développent, pour peu que l’on garde tout cela en soi.

C’est donc un puzzle que nous propose l’auteur, à travers de courts chapitres. Avec des images du passé accolées à celles du présent. Un portrait, oui. Celui d’un monstre, peut-être. Mais il est construit autour du "déni". Joël ne peut pas simplement passer aux aveux, puisqu’il ne porte pas la responsabilité de l’affaire. A-t-il tué ou martyrisé la victime ? Ça devient secondaire dans son esprit. Tant de versions sont possibles. Du moins, il a pu le faire. La victime sexagénaire était très désirable, après tout. Toutefois, répétons-le, Joël est moins dans la justification que dans le déni. Une exploration subtile de l’âme humaine, parfois pleine de méandres, c’est ce que nous offre Pierre d’Ovidio dans ce roman très convaincant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 04:55

Cicéron Angledroit est, en quelque sorte, un héritier de Sam Spade et de Philip Marlowe. Ce quadragénaire se présente lui aussi comme détective privé. Un peu moins glorieux que ses aînés, sans doute. Son territoire se limite à la banlieue-sud de Paris, plus précisément au Val-de-Marne. Habitant Vitry, Cicéron enquête de Villejuif jusqu’à Créteil, poussant parfois jusqu’à Juvisy (Essonne). Il s’autorise souvent des pauses dans son bistrot habituel avec ses amis René et Momo, presque autant traîne-patins que lui. Entre la pharmacienne mariée Brigitte et la fliquette sexy Vanessa, il trouve toujours du temps pour la gaudriole. Cicéron a une fille en bas-âge, Elvira Angledroit, dont s’occupe la mère du détective.

Il arrive que ce dilettante qu’est Cicéron mène quelques investigations. Étant un ami du commissaire Théophile Saint Antoine, de Vitry, le supérieur de Vanessa, c’est aisément qu’il obtient les renseignements adéquats. Cette fois, c’est plutôt le policier qui a besoin des services de Cicéron. Il soupçonne son épouse Mireille, chargée de communication pour la mairie de Vitry, de le tromper éhontément. Il l’a pistée grâce à un mouchard posé sur sa voiture, constatant qu’elle fréquente beaucoup les hôtels de la région. Elle est encore appétissante, Mireille, c’est certain. Mais Cicéron ne tarde pas à découvrir le fin mot des supposées incartades de l’épouse, qu’il ne peut dévoiler trop tôt au commissaire.

Le détective reçoit un appel inquiet d’un vieil ami de sa famille, Paul Automne. C’est un ancien artiste méconnu, qu’il connaît depuis l’enfance, plus ou moins perdu de vue. Ça va attendre le lendemain, Cicéron étant un adepte de la procrastination. Lorsqu’il se pointe chez Paul, ce dernier est mort depuis la veille au soir. Un meurtre avec une drôle de mise-en-scène, selon le policier Saint Antoine. Pour la journaliste présente, le détective fait le panégyrique du défunt, un éloge quelque peu exagéré. Une question turlupine Cicéron, à laquelle répondront bientôt l’ADN et la mère du détective. Les policiers ne se bousculent guère, menant une enquête de routine autour de la mort de Paul Automne.

Cicéron, Momo et René déterrent un smartphone planqué dans le jardinet du défunt. C’est plein d’infos sur leur propriétaire, ces machins-là. La mort brutale d’un vieil ami de Paul, pendu après avoir été maltraité, offre une piste potentielle au commissaire Saint Antoine. Grâce au smartphone, Cicéron et ses amis en suivent une autre. C’est ainsi qu’ils visitent en groupe la basilique Lénine à Créteil, lieu de culte désacralisé dédié à saint-Cassette. Rien de particulier, si ce n’est la multitude de caméras de surveillance, incongrues dans un endroit aussi vide. Même en s’agitant les neurones, Cicéron a du mal à comprendre le lien avec les morts suspectes de Paul et de son pote…

Cicéron Angledroit : Qui père gagne (Éd.du Palémon, 2016)

Le commissariat est à cinq minutes de la maison Costa. Même sans gyrophare. Faudra un jour que je demande à Saint Antoine si c’est possible que j’obtienne une autorisation d’en avoir un de gyrophare. J’avoue que ça me plairait bien et, comme vous l’avez constaté, j’enquête de plus en plus aux côtés des poulets élevés aux grains du contribuable. Garé, je file directement dans le burlingue du boss. Aucune résistance, le planton de permanence fait semblant de se passionner pour son écran. Vanessa est assise sur le bureau et prend des notes sous la dictée de son nouveau patron. Elle a un cul qui met en valeur ce bureau napoléonien que je n’avais guère remarqué jusqu’à là…

Désormais disponibles aux Éditions du Palémon, les aventures de Cicéron Angledroit s’inscrivent dans la catégorie "comédie policière". Si quelques morts ponctuent le récit, il s’agit ici d’une divertissante intrigue. Compliqué, le quotidien de Cicéron ? Pas tant que ça, estime son ami René : “…T’as pas de patron, tu bosses léger quand tu veux, t’as des gonzesses dont t’as pas la charge, t’as une gamine de rêve et une mère en or. Ben oui, je la trouve pas mal, ta vie.” Quant aux galipettes avec ses amantes excitées, il n’est pas à plaindre non plus, le détective de banlieue francilienne. Une table réservée au bistrot, des petits mystères et une flopée de péripéties, voilà de quoi occuper l’existence de Cicéron.

La tonalité narrative fluide et enjouée s’inspire du style San-Antonio, on l’aura compris. Le héros (qui interpelle son lecteur, lui aussi) est doté d’une "brave femme de mère" (aurait écrit Frédéric Dard), René rappelle tant soit peu l’impayable Bérurier, et le commissaire se nomme Saint Antoine (comme par hasard). Ce n’est pas de la copie, donc l’histoire se démarque de l’épopée san-antonienne. Non sans proposer un scénario fort sympathique, où il suffit de suivre le détective et ses acolytes. Le polar-détente appartient à une belle tradition, ne nous privons pas du plaisir d’en lire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 04:55

Laure, trente-six ans, est policière dans le Val d’Oise. Elle vit en couple depuis plus de sept ans avec Romain. Une relation parfois agitée, car son compagnon est très jaloux. Le père de Laure était dans la police, lui aussi. Lors d’un contrôle routier, un individu le blessa : il est désormais handicapé en fauteuil. Sa fille se promet de retrouver un jour le coupable. Laure fait équipe avec Le Vieux, policier désabusé qui ne tient pas à ce qu’on l’appelle par son prénom, François. Laure ignore ce qui l’a séparé de son fils Yann, jeune adulte. Le duo s’occupe souvent de petits délits, voire de violences dans les couples, mais ils vont cette fois être chargés d’une enquête sur un meurtre spectaculaire.

Un macchabée a été démembré et balancé dans un champ de salades proche d’une zone commerciale. Partiellement carbonisé, le cadavre est très abîmé. Du charcutage laissant imaginer un acte de folie. Un crime brouillon, mais redoutablement efficace, sans indice probant. Rien à voir avec les suites d’une bagarre, ou avec la petite délinquance. Quand est retrouvée par ailleurs sa tête, on ne tarde pas à identifier cet étudiant noir venu de la Martinique, Thomas. Un garçon sérieux, pas plus fêtard que ça, plutôt altruiste, regrettant son île natale comme en témoignent ses courriers à sa petite amie. Le binôme de policiers n’a aucune piste en vue. C’est alors qu’un quinquagénaire s’accuse du meurtre.

Le prénommé Roger s’affiche facho, nostalgique du passé glorieux de la France, s’accusant fièrement d’avoir éliminé un Noir. Un excellent coupable, sans doute, sauf que sa version ne paraît guère crédible. Il a plus sûrement le profil d’un pauvre type, menant une vie des plus minables. Si trop de détails ne collent pas, cela permet aux autorités de temporiser vis-à-vis du public. Une seconde victime est découverte dans un parking souterrain, avant que sa tête ne soit retrouvée en bordure de forêt. La mère du jeune Rachid a compris qu’il s’agissait de son fils, un étudiant dont la vie était aussi propre que celle de Thomas. Laure cherche si des points communs peuvent expliquer ce double crime.

En guise de suspects, on signale à la police deux frères quasi-sexagénaires. Des lascars vivotant de combines, sur lesquels il faudra garder un œil, sans plus. Dans les poubelles d’une résidence, on trouve une troisième victime. Originaire de Montpellier, ce Timothée était également un étudiant sans histoire. En parallèle, Laure réussit à entrer en contact avec Yann, le fils de son coéquipier. Peu probable que père et fils réussissent à renouer. Le cas d’un homme admis aux Urgences pour de sérieuses brûlures pourrait avoir un lien avec l’affaire. Mais celui-ci ne s’est pas éternisé à l’hôpital. À trop jouer avec le feu, l’assassin s’y est-il brûlé ? Il y aura plusieurs autres décès à déplorer dans ce dossier…

Arnaud Sérac : Des noces noires (Éd.de Borée, 2016)

En reconnaissant que nous n’avons pas d’autre suspect à proposer, nous nous exposons immanquablement à la colère des supérieurs. Nous en prenons le risque. Même si l’ambiance du commissariat ressemble souvent à celle d’un collège privé, avec ses rancœurs, ses frustrations et la prétention des petits chefs, Le Vieux et moi nous ne nous embarrassons pas de précautions. Nous avons trop l’habitude des instructions pour savoir que les mensonges nous retombent toujours sur le nez. Essayer de maquiller la vérité pour se faire mousser entraîne toujours un retour de manivelle. Trop d’aléas, trop d’imprévus. Cela ne tient à rien. Il nous faut rester vigilants afin de sauter sur le premier indice, la première maladresse de l’auteur.
Le flic est un chasseur à l’affût. Il doit souvent attendre des années pour qu’un fait nouveau relance l’affaire. Ainsi je guette depuis des années l’évènement qui me lancera sur la trace de celui qui a tiré sur mon père. Quand je serai à ses trousses, rien ne pourra me faire lâcher prise.

Ce très bon roman policier possède deux facettes complémentaires. Nous avons là une intrigue criminelle solide, dans les règles de l’art. Questions et fausses pistes ne manquent pas, les hypothèses absolument plausibles restant longtemps hasardeuses. Des suspects, avec une paire de frères combinards, et un de ces clampins qui se prend pour un héros de l’extrême-droite. En arrière-plan, il y a encore le cas – resté sans réponse, ni coupable – du père de la jeune enquêtrice, grièvement blessé une dizaine d’années plus tôt. Entre Laure et son compagnon, une relation houleuse. Entre Le Vieux et son fils, plus de réel contact. Le petit monde autour des policiers est fort bien dessiné, on le constate.

Le second aspect, c’est la part sociologique du récit. Cette histoire s’inscrit pleinement dans notre époque. Pas seulement à travers les décors, bien exploités. Par exemple, les policiers surveillent le parvis d’une gare, lieu sensible où divers trafics et autres pugilats sont à craindre. Sont évoquées les violences au sein des couples, désolant fait de société, hélas quotidien. Si l’accueil d’un commissariat est “un concentré du malheur terrestre”, les Urgences d’hôpitaux témoignent autant de la “vraie misère humaine”, ainsi qu’on le souligne ici. Un sujet policier maîtrisé plus un contexte actuel crédible : le résultat donne un roman très convaincant.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 04:55

Autour du lac de Boundary Pond, s’étend un territoire forestier très dense. C’est un endroit aux confins de l’État américain du Maine et au sud-est de la Beauce québécoise. Il serait impossible de marquer la frontière (boundary) entre les deux pays. Selon la légende, c’est ici que se réfugia jadis Pierre Landry, un trappeur solitaire, qui finit par se suicider. Dans les années 1960, le tourisme gagna du terrain, attirant auprès du lac des vacanciers qui y montèrent chacun leur chalet. Anglophones et francophones s’y côtoyaient, en famille. Les uns parlaient mal la langue des autres, mis à part Brian Larue. Mais dans la décontraction estivale, ça ne posait aucun problème. L’ambiance était joyeuse, légère.

En cet été 1967, Samuel et Florence Duchamp profitent de leur chalet, avec leurs enfants Bob, Millie et Andrée, âgée d’une dizaine d’années. Sans doute Andrée est-elle intriguée par le mythe de Pierre Landry, ni monstre ni victime, ce qu’elle ne mesure pas vraiment. Andrée reste trop fillette pour fréquenter réellement des ados dévergondées telles que Zaza Mulligan et son double, Sissy Morgan. Ni même leur copine Frankie-Frenchie Lamar. L’été prête à l’exubérance pour les jeunes américaines, une liberté dont ne dispose pas encore Andrée. Néanmoins, elle va être témoin des drames à venir. Ça débute avec la disparition de Zaza Mulligan, que son amie Sissy recherche partout autour du lac.

C’est le voisin Gilles Ménard qui découvre le cadavre de Zaza. Elle a été violentée. Une de ses jambes était prise dans un piège à ours oublié, datant sûrement du temps de Pierre Landry. Ce sont les autorités de l’État du Maine qui vont enquêter : les policiers Cusack et Michaud arrivent sur les lieux. Brian Larue sert de traducteur, tandis qu’ils interrogent le voisinage : Gilles Ménard, Sam Duchamp et d’autres témoins. Le célibataire Marcel Dumas éprouve une part de gêne, mais ça ne prouve pas grand-chose. Mark Meyer, le gardien du camping, peut apparaître moins sympathique. Quatre jours d’enquête, tous ayant un alibi assez valable. Après les obsèques de Zaza Mulligan, il ne reste qu’à tourner la page.

Les voisins ayant cherché à débarrasser la forêt proche d’éventuels pièges à animaux, il est né une solidarité nouvelle entre eux. Hélas, quelques jours plus tard, c’est au tour de Sissy Morgan de disparaître. On retrouve bientôt son corps, elle est morte dans les mêmes conditions que son amie Zaza. De retour à Boundary Pond, le duo de policiers ne peut pas croire en une coïncidence. Selon le rapport d’autopsie, “les cheveux de Sissy Morgan avaient été coupés par un couteau de chasse, du genre de ceux dont on dépèce les carcasses.” Le mythe du trappeur ressurgit, la piste d’un chasseur est plausible, on n’ose à peine penser à celle d’un pervers. Les interrogatoires sont plus tendus, tel celui de Valère Grégoire. Ayant fraternisé avec Emma, la fille de Brian Larue, la petite Andrée continue à observer son petit univers estival, où le malaise s’est installé…

Andrée A.Michaud : Bondrée (Éd.Rivages, 2016)

Pendant que Cusack s’éloignait, Michaud était descendu jusqu’au lac, s’était assis sur le sable, avait repéré un saule près du rivage qui pourrait le distraire de sa langueur, et avait enlevé ses chaussures trop lourdes pour la saison. Le sable était brûlant, mais si on y enfouissait le pied, on rejoignait vite une couche de fraîcheur humide qui tempérait le corps entier.
Malgré le beau temps, il était seul près du lac. Pas un enfant qui pataugeait dans l’eau, pas un homme qui réparait son quai ou sa clôture. Boundary était enveloppé du calme succédant au drame, de l’engourdissement des jours de deuil, quand tout le monde se croit tenu de chuchoter, de baisser le volume de la radio, de garder les enfants à l’intérieur. Ce silence durerait tout au plus une journée ou deux, puis le bruit reprendrait ses droits. La mort de Zaza Mulligan, comme toute autre mort, ne parviendrait pas à étouffer éternellement le rire des survivants.

Amateurs de thrillers énigmatiques spectaculaires ou d’enquêtes balisées par des indices, ce roman ne s’adresse pas à vous. On est ici dans le récit confidentiel, dans un petit cercle se composant de personnages aperçus, de témoins pour la plupart peu impliqués, de gens en vacances non préparés à des crimes. Certes, ils s’émeuvent, ils se mobilisent, ils sont choqués, mais comme on l’est face à la fatalité. Andrée A.Michaud crée une harmonie entre le contexte général, la narration des faits meurtriers de l’été 1967, et le regard de sa jeune héroïne qui s’exprime, elle, à la première personne.

Une forêt largement restée à l’état naturel avec sa végétation luxuriante, des clairières sur les rives d’un lac où l’on s’installe pour l’été, des images du passé flottant encore dans les esprits – pas seulement le cas de Pierre Landry et de son ami Little Hawk, celui d’Esther Conrad aussi. Le mode de vie insouciant de la décennie 1960, le mélange des nationalités et des langues parlées dans ce lieu spécifique, la mort d’ados un peu provocatrices, des enquêteurs qui n’en sont pas moins des êtres humains avec leurs propres tourments. La petite Andrée et sa boîte à secrets, collectionnant de menus objets, tandis que dans sa tête elle conserve les images de cet épisode de son enfance.

À l’âge d’Andrée, nous avons pu connaître ce genre de situation, quel que fut notre "lieu de vacances", dans un climat amical et sans souci. Dans cette histoire, l’ambiance ne peut que s’alourdir, sans devenir absolument pesante grâce à la construction fine, subtile. Un tel décor sauvage ne suppose-t-il pas une forme de violence ? Suspectes, les familles présentes le sont-elles ? Y aura-t-il arrestation d’un coupable, au final ? L’intention de l’auteure est plus littéraire, descriptive, psychologique, nous transmettant les émotions et les questions pouvant traverser l’âme des protagonistes. Ce roman québécois d’Andrée A.Michaud peut surprendre, mais il ne déçoit certainement pas, bien au contraire.

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 04:55

À la sortie initiale de ce roman l’an passé, je lui avais attribué un "Coup de cœur", et il figura dans ma sélection de l’année 2015. C’est dire que j’ai plaisir à souligner sa réédition en format poche, dans la collection Babel Noir. Une intrigue aussi sombre que fascinante de réalisme et de crédibilité, une sorte de témoignage sociologique, voilà ce que Kelly Braffet nous présente dans cet excellent roman noir humaniste.

Quelle place peuvent espérer les jeunes des classes moyennes modestes dans l'Amérique actuelle ? Le monde est-il si exemplaire, qu'il suffise de suivre un chemin tracé ? Est-il normal qu'on les confine dans des jobs sans intérêt, qu'on instrumentalise leurs esprits au nom d'une religion ou des codes traditionnels ? Pourquoi accable-t-on des fils pour la faute d'un père, pourquoi laisse-t-on l'impunité à des cadors de lycée persécutant les plus faibles ? Pourtant, ces jeunes gens sont simplement issus du quotidien et ne réclament que la paix, une vie tranquille. Qu'on leur accorde plus de confiance ou de liberté, face aux valeurs strictes en vigueur, est-ce si grave ? S'ils se marginalisent après avoir été montrés du doigt, n'est-ce pas la société qui risque d'en faire des monstres ?

Ces questions-là, Kelly Braffet ne les formule pas ouvertement. Néanmoins, c'est bien ce qu'elle illustre à travers cette histoire. Le regard qu'elle porte sur un aspect des États-Unis incite à la réflexion, non pas à juger les personnages. Leurs douleurs intimes, elle nous les transmet avec une belle empathie. C'est l'oppression "des autres" qui les perturbe, qui complique leur vie ordinaire… Un roman remarquable, à lire absolument.

Kelly Braffet : Sauve-toi ! (Babel Noir, 2016)

Âgé de vingt-six ans, Patrick Cusimano vit à Ratchetsburgh, dans la banlieue de Pittsburgh (Pennsylvanie). Célibataire, il est employé de nuit dans une station-service. Il est amateur de films d'horreur et de hard rock métal. Il habite avec son frère Mike et sa petite amie Carolyn dans la maison de leur père. John Cusimano est en prison après avoir, en état d'ébriété avancé, heurté et tué un enfant dans un accident de voiture. La population ne cache pas son hostilité envers ses fils Patrick et Mike, qui ont tardivement alerté la police. Sur Internet, on réclame la vengeance aussi à leur encontre. Troublé après un choc avec un cerf, Patrick ne veut plus conduire. Laisser sa voiture garée devant chez les voisins ne va guère leur plaire. Par ailleurs, au hasard d'une absence de Mike, Caro couche avec Patrick. Pour ce dernier, si proche de son frère, difficile d'effacer cette trahison.

Jeff Elshere est pasteur d'une communauté catholique radicale. Son épouse et lui ont deux filles. L'aînée, Layla, est une lycéenne âgée de dix-sept ans. Elle doit son prénom à une chanson célèbre d'Eric Clapton, avant que ses parents n'adhèrent à la religion. Son look gothique, Layla l'a choisi depuis l'an dernier, après un problème au lycée, polémique dans laquelle son père joua un certain rôle. Depuis, elle joue les rebelles avec une bande d'amis provocateurs. Entrant au lycée, sa jeune sœur Verna subit les conséquences de la pagaille semée par Layla. L'anonymat, elle ne doit pas y compter. Un groupe d'élèves imbéciles la surnomme Vénérienne, en raison de son prénom curieux. Il n'y a que le jeune Jared qui lui montre un peu de sympathie en cours de dessin. Au fond, Verna admet que Layla n'a pas tort de la traiter de "zombie obéissante", conforme à l'attente de leurs parents.

Tandis que Verna suit Layla et sa bande d'amis marginaux, allant jusqu'à se teindre les cheveux à l'exemple de sa sœur, la gothique Layla a fait irruption dans la vie de Patrick. Elle vient l'asticoter à la station-service, le relance ensuite pour qu'ils sortent ensemble. Le jeune homme sait que neuf années de différence, Layla étant mineure, ça risque de poser un sévère problème.

« Tout le monde en ville pense que tu viens d’une famille de meurtriers. Ils pensent que je viens d’une famille d’intégristes. J’ai jamais pu l’ouvrir sans que mon père soit là à surveiller tout ce que je disais. Ça fait tellement longtemps qu’on met des mots dans ma bouche que je ne sais même plus lesquels sont à moi. »
Elle secoua la tête, faisant danser sa lame de rasoir, puis se tourna vers lui, les yeux barbouillés de mascara, bien sérieux tout à coup, les traits de son visage comme un dessin à la plume. « Écoute, oublie mon nom. Oublie le tien. Donnons-nous des nouveaux noms. Soyons des gens nouveaux. »

Caro commence à vraiment s'inquiéter des menaces contre les frères Cusimano. La maison est toujours au nom de leur père : certains vengeurs pourraient bien faire pression pour qu'elle soit vendue. Se marier avec Mike, mener leur vie ailleurs, Caro ne sait si ce serait mieux. Pour l'heure, afin d'éviter un problème de voisinage, il faut vider le garage des affaires du père pour y ranger la voiture de Patrick. Au lycée, Verna se forge une carapace pour résister. La direction du lycée ne l'aidant pas face aux brimades humiliantes, Verna rejoint sans complexe Justinien et les amis rebelles de Layla. Règlements de comptes et dérapages funestes sont à craindre…

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 04:55

À Marseille, en mai 1981. Luc Rio est âgé d’une vingtaine d’années. Surnommé Louka, il est étudiant à la fac de Luminy. Il occupe une ex-chambre de bonne dans l’immeuble où habite sa grand-mère, Mamété, qui passe ses journées à écouter des chansons anciennes. La copulation avec sa voisine défraîchie n’excite plus guère Louka, qui préfère le petit cul rond de l’étudiante Lucie, vingt ans. Celle-ci appartient à la famille Barbelasse, membres de la bourgeoisie d’affaires phocéenne. Son oncle est politicien de droite, officiellement un modéré, mais entouré des gros bras du Service d’Action Civique gaulliste. Ça chauffe dans ce camp politique à la veille du 10 mai, d’autant qu’éclate le cas Maurice Papon. Ministre de Giscard, ex-Préfet de police contestable, il envoya jadis des Juifs à la mort.

Louka n’est pas vraiment politisé. Son parcours est déjà assez compliqué comme ça. Fils d’un truand abattu par la police, abandonné par sa mère, il a longtemps vécu dans des familles d’accueil, via la DDASS. Ce n’est qu’à sa majorité que Mamété s’est souvenue de lui. Il y a aussi "l’Ouncle", ancien complice de son père au temps de la French Connection, duquel Louka reste proche. Pas sûr que le vieux malfaiteur soit aussi rangé qu’il l’affirme, à vrai dire. C’est par son entremise que Louka va tenter sa chance au poker, et perdre une très grosse somme, à rembourser sans tarder. Néanmoins, le jeune homme ne compte pas renoncer à la Renault Fuego d’un jaune pétant qu’il vient d’acquérir. Sa combine pour se procurer du fric fonctionne encore, même s’il serait bon qu’il commence à se méfier.

En effet, Louka a trouvé une astuce pour détourner les versements des clients de l’agence bancaire où il est inscrit sous une fausse identité. Le directeur et deux spécialistes, des clones de Dupont et Dupond, examinent les mouvements bancaires et finiront sûrement par dénicher le fraudeur. Louka est déjà lancé sur une autre opération. Son ami Jeannot, traumatisé depuis la guerre d’Algérie, est employé aux Archives Départementales. Dans les documents transitant par lui, on retrouve des lettres de délation remontant à la 2e Guerre Mondiale. Faire chanter ceux qui, plusieurs décennies plus tard, ne voudraient pas que soit révélé cet aspect de leur passé, c’est jouable. Sans grands risques, puisque Louka utilise la boîte à lettres du voisin de sa grand-mère.

La dette de jeu serait remboursée sans trop de difficulté, s’il ne surgissait un problème. Ses amours avec Lucie, un moment contrariés, sont de nouveau au beau fixe. Ça se gâte du côté de "L’Ouncle", il fallait s’y attendre. Mamété écoute toujours en boucle ses vieilles chansons. Les électeurs giscardiens battus s’inquiètent pour leur argent, après la victoire de Mitterrand : le danger socialo-communiste les guettent. Tout en s’intéressant à la vie marseillaise à l’époque de l’Occupation, Louka est approché par Roland Barbelasse, oncle politicien de Lucie, en vue des prochaines Législatives. Quand un meurtre est commis dans son immeuble, et que son studio est saccagé, Louka sait qu’il doit être prudent…

Maurice Gouiran : Le printemps des corbeaux (Éd.Jigal, 2016) – Coup de cœur –

Je n’avais qu’un seul but dans l’immédiat : fuir, ne pas me faire cravater. J’ai senti que le directeur sortait de l’agence derrière moi et allait tenter de me poursuivre. Ce gars n’avait ni la santé, ni la tenue pour espérer me rattraper. Il s’est contenté de hurler à l’adresse de deux flics en baguenaude en haut de la rue de Rome :
— Arrêtez-le, c’est un voleur !
L’ignare… J’ignore sur quelle planète il avait vu le jour. Certainement pas la phocéenne, parce qu’ici les condés n’arrêtaient jamais les voleurs ! Les deux flics ne l’ont même pas calculé, ils ont poursuivi leur chemin comme si de rien n’était. Tandis que le pauvre directeur s’égosillait sur les dérives d’une société française dont les représentants de l’ordre s’avéraient incapables de protéger les citoyens, j’ai traversé la rue de Rome en me faufilant dans une circulation dense…

Ce roman entraînant de Maurice Gouiran possède une multitude de qualités. D’abord, par sa facette purement "polar", puisqu’il est question de banditisme, de chantage, et autres moyens illégaux de se procurer rapidement un maximum d’argent. Voilà trente-cinq ans, l’informatique balbutiante permettait des arnaques bien plus rentables que les braquages. Héritier de la truanderie paternelle, Louka teste ces méthodes nouvelles avec un certain succès. Ce qui n’exclut pas un meurtre, dans cette affaire. S’il veut mener à bien tout ce qu’il a en cours, le quotidien du jeune homme ne connaît pas de temps mort. Cela nous garantit un récit mouvementé, pour notre plus grand plaisir.

Une autre qualité essentielle, c’est le contexte. L’auteur évoque des épisodes méconnus ou oubliés du passé dans ses romans. Ici, l’Histoire de Marseille entre les années 1940 et 1980 apparaît en toile de fond. Les odieuses lettres de délation et le marché noir durant la guerre, les trahisons au sein des réseaux de Résistants, les compromis politicards qui sont de mise dans la cité phocéenne, la hautaine bourgeoisie financière qui ne vaut pas mieux que des petits commerçants magouilleurs, sans oublier les cadors du banditisme toujours aussi dangereux. Le portrait dressé par Maurice Gouiran n’a rien de démonstratif, ni de caricatural : la réputation malsaine de Marseille n’est pas un mythe, on le constate.

L’auteur nous invite à sourire : le pseudonyme utilisé par Louka pour son compte bancaire n’est pas anodin. L’atout ironique de cette intrigue réside dans la période choisie, en mai 1981. Ceux qui l’ont vécue se souviennent, aussi bien des espoirs suscités chez les uns par l’élection de François Mitterrand, que de la panique des autres face à une défaite qu’ils ne digéraient pas (devenus "l'opposition", ils se qualifiaient toujours "d'ex-majorité"). Si le personnage de Louka ne prend pas parti, par rapport aux nantis telle la famille de Lucie, il se sent quand même "de l’autre côté de la barrière sociale". Citons enfin l’évocation de la scandaleuse affaire Papon, rappelant aux Français la connivence scabreuse entre quelques grands notables politiques et le nazisme.

Avec “Le printemps des corbeaux”, le chevronné Maurice Gouiran nous présente un de ses meilleurs romans, un polar plein de péripéties et riche en rappels historiques.

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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 04:55

La brune Luz est native de Tijuana, au Mexique. À l’âge de treize ans, elle est partie aux États-Unis, pour n’en revenir que six ans plus tard. Elle fut d’abord la maîtresse de Cesar Reyes, le caïd El Samurai, avant de devenir la compagne de Rolando, El Principe. L’un des mafieux parmi les plus redoutés de cette partie du pays. Luz a une fille, Isabel, quatre ans, qu’elle a laissée à l’abri chez sa tante Carmen, à Compton, près de Los Angeles. Il est temps pour la jeune femme de fuir la propriété de Rolando. Munie d’un Colt 45, elle abat sans états d’âme les deux employés qui la gardaient. Elle passe par le "barrio" où vit sa mère Theresa, une prostituée. Luz n’attend d’elle qu’une chose : qu’elle lui indique un contact lui permettant de quitter au plus vite Tijuana. Avant que Rolando réagisse.

Kevin Malone vit désormais sur la côte californienne, à Imperial Beach. Il fut un temps où il menait une vie normale, avec sa compagne Val et leur enfant Annie. Voilà déjà quelques années qu’il s’est marginalisé. Aujourd’hui, alcoolique et joueur, Malone participe au trafic de clandestins organisé à Tijuana par Freddy. C’est la vingt-deuxième fois qu’il cache des illégaux dans son véhicule. Deux mille cinq cents dollars par passage. Dès son retour chez lui cette fois, il est appelé d’urgence par Freddy. Une affaire spéciale : la jeune femme qui veut franchir la frontière ne manque pas de fric. Et puis, il n’y aura aucun problème car un des contrôleurs est complice avec Freddy. Ça n’enchante pas Malone, d’autant que Luz ne lui accorde que peu de confiance. Néanmoins, après une nuit dans un hôtel minable de Tecate, le couple passe la frontière. Peu après, les problèmes commencent.

Jerónimo Cruz, dit El Apache, est en prison à La Mesa. Né à El Paso, il débuta tôt dans la criminalité. Au Mexique, il entra bien vite dans le gang d’El Principe. Il éprouva la nécessité de changer de vie quand il tomba amoureux d'Irma. Elle lui a donné deux enfants, encore en bas âge. Jerónimo tenta une rupture en douceur avec Rolando et sa bande. Il serait chauffeur de taxi, et agirait ponctuellement pour le caïd. Ici, en prison, il est sous la protection de Rolando, qui aide aussi financièrement sa famille. Quand El Principe le fait extirper de la prison, c’est pour que Jerónimo retrouve rapidement Luz. Irma et ses fils étant otages de Rolando, il est obligé d’accepter la mission. Il ne tarde pas à dénicher une piste qui le mène jusqu’à Freddy. Les arguments de Jerónimo sont suffisants pour que ce dernier le renseigne. D’ailleurs, il y aurait peut-être un peu de fric à glaner pour Freddy.

Le gras quinquagénaire Mike Thacker est policier à la frontière mexicaine, traquant ceux qui essaient de passer le mur. Ayant de gros besoins d’argent, il rackette parfois certains clandestins. Par un de ses collègues, il est informé de l’opération destinée à faire passer Luz aux États-Unis. Flairant le coup juteux, Thacker se poste juste après la frontière, afin d’intercepter la BMW de Malone et Luz. Mais Jerónimo n’est pas loin, et le couple parvient à fuir. Malone et Luz mettront du temps à rallier Compton, à travers le désert. Thacker et Jerónimo peuvent s’entendre, l’un pour le fric, l’autre pour la fille. Rejoindre la région de Los Angeles et guetter l’arrivée de Luz, ça paraît une solution facile…

Richard Lange : Angel baby (Éd.10-18, 2016)

Luz remet le Colt 45 dans le sac, mais reste là où elle est, dos collé au grillage. Un homme blanc descend de la voiture, le genre clochard des plages, grand et mince, sans doute un peu plus vieux qu’il n’en a l’air, dans les trente ou trente-cinq ans. Il porte un tee-shirt publicitaire pour un magasin d’articles de surf, un short écossais et des Converse noires. Impossible que ce soit le mec dont Freddy lui a parlé toute la journée, son meilleur chauffeur. Ce pendejo n’est même pas foutu d’écarter ses cheveux de ses yeux, il est obligé de se recoiffer chaque fois qu’il tourne la tête.

Une course-poursuite entre le Mexique et la Californie, un marginal et sa belle passagère pourchassés par un truand et un flic véreux, il s’agit d’un thème classique du roman noir, traité maintes fois. Pourtant, cette intrigue sort nettement du lot, plus convaincante car plus nuancée que beaucoup d’autres. En toile de fond, le narcotrafic : Rolando El Principe est un caïd qui n’admet aucune trahison, dont la cruauté est flagrante, ne protégeant que ceux qui peuvent servir ses intérêts, tel Jerónimo. Sans caricature, ce mafieux exprime à lui seul la violence qui gangrène le Mexique. Une fois impliqué dans les cartels de la drogue, quasi-impossible d’en sortir. C’est néanmoins le souhait de Jerónimo : il ne craint pas de tuer, y compris en prison, tout en cherchant une porte de sortie.

Le parcours de Malone, l’Américain, a été chaotique. Là encore, grâce à un fin portrait, on s’apercevra qu’il n’est pas juste un de ces losers végétant sur les plages de Californie, se biturant à Tijuana en y claquant son fric. Quant à Luz, fille de prostituée, elle a cherché la vie facile auprès de narco-trafiquants. Il reste un espoir pour elle de quitter le cercle désastreux qu’elle fréquente. Le flic Mike Thacker, roi des corrompus abusant de son uniforme, c’est un pourri trop médiocre pour qu’on le déteste. Parmi les personnages annexes, on note le même soin du détail dans la présentation. La fuite de Luz, c’est le fil conducteur de l’affaire, bien sûr. Toutefois, ce sont les protagonistes et l’ambiance de l’histoire qui retiennent toute l’attention du lecteur. Si “Angel baby” a été récompensé par le prix Dashiell Hammett en 2013, cela ne doit rien au hasard. Excellent polar noir.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 04:55

En Pologne, le procureur quadragénaire Teodore Szacki est en poste à Olsztyn, capitale de la région de Varmie-Mazurie. Il a du mal à s’adapter à cette ville qui s’urbanise trop, où la circulation est trop dense. Séparé de son ex-épouse, il vit depuis son arrivée ici voilà deux ans avec Zenia, organisatrice de mariages. Âgée de seize ans, Hela (Helena), la fille de Teo, vit désormais avec le couple. Il se sent parfois exclu des rapports entre Zenia et Hela. Occuper une fonction officielle ne signifie pas forcément exceller dans le rôle de père et de compagnon. Néanmoins, son allure en impose en tant que procureur. Teo dispose d’un nouvel assistant, Edmund Falk. Ayant suivi une bonne formation, ce semble être un juriste habile et compétent. Il n’affiche aucune fantaisie, la loi primant tout pour lui.

En cet automne triste et glacial, le procureur va ce jour-là “purger un Allemand”. Olsztyn fut longtemps une ville appartenant à l’Allemagne. De temps à autres, on retrouve des restes de cadavres remontant à cette époque. Ça paraît être le cas de ce squelette qu’on a découvert dans une salle souterraine, ancien abri antiaérien construit pour les patients de l’hôpital local. Les ossements sont confiés pour analyse au Professeur Ludwik Frankenstein et à son assistante sexy, la thésarde Alicja Jagiełło. Le cadavre n’est pas du tout ancien, en témoigne une prothèse tout récemment posée. On identifie vite la victime, M.Najman, agent de voyage. Comment en faire un squelette ? Alicja mène des expériences avec des mouches spécifiques très voraces, tente la cuisson d’un corps et l’acide, avant de réaliser qu’on a utilisé un produit courant.

Le procureur laisse le complexé policier Bierut, natif de Varmie, enquêter de son côté. Téo entend la déposition de la veuve, mais cette Mme Najman ne le convainc pas tellement. Il va aussi rencontrer l’associée de l’agent de voyage, qui lui fournit finalement un détail fort intrigant. Par ailleurs, le procureur a reçu une femme qui dit avoir peur de son mari. Elle ne peut lui reprocher qu’une chose, il contrôle exagérément leur vie de famille. Névrosée ? C’est ce que Téo pense de cette femme, dans un premier temps. Toutefois, il n’oublie pas la brillante dissertation de l’étudiante Wiktoria Sendrowska, dix-huit ans, sur “l’adaptation à la survie en famille”. Edmund Falk l’incite également à ne pas négliger ce possible cas de maltraitance sur une mère de famille. Même s’il n’y a pas de véritable accusation.

Sans doute le procureur aurait-il dû se déplacer plus tôt rue Równa, où une femme et son enfant en bas âge semble bien en péril. Mais, voulant donner de la justice une meilleure image, la chef du Parquet de Varmie a une idée nouvelle : le procureur Teodore Szacki doit apparaître tel un shérif, un porte-parole plein de prestance et sûr de lui. Certes, il a belle allure mais Teo ne pense pas que ce rôle lui convienne. Ce n’est pas pas Falk qui va l’aider en ce moment, leur relation étant quelque peu conflictuelle. Entre les femmes battues et le dossier du squelette Najman, se dessine une affaire de vengeance par des justiciers. Sa propre fille Hela risque d’être mise en danger…

Zygmunt Miłoszewski : La rage (Fleuve Éd., 2016)

Le brillant adjoint ne se fit pas prier et récita sans faute les hypothèses qui lui venaient à l’esprit à ce stade de l’enquête : un règlement de comptes mafieux, un Hannibal Lecter de Mazurie (évidemment Falk ne tolérait pas l’idée qu’un meurtrier psychopathe puisse être originaire de Varmie) ou une vengeance personnelle.
Teodore l’écoutait et se demandait à quel point il fallait haïr quelqu’un pour le dissoudre vivant. À priori, il ne s’agissait pas d’une peine de cœur ou d’un problème de dette non honorée. Combien de temps devait-on nourrir sa haine pour préparer une mort aussi atroce ? Derrière une telle haine, il devait y avoir une faute épouvantable. Fallait-il avoir perdu tout ce qu’on possédait ? Tout ce qu’on aimait ? Tout ce qui constitue une vie ? Encore fallait-il le perdre de manière si définitive, si irrécupérable qu’on en venait à commettre une vengeance aussi étonnante que sanguinaire.

Cette histoire se déroule dans la Pologne d’aujourd’hui. Au-delà de l’intrigue criminelle, il s’agit d’un portrait de ce pays, vu de l’intérieur par le procureur Szacki. Si cette ville de Varmie-Mazurie nous est au départ parfaitement inconnue, l’auteur nous la décrit dans son ambiance, autant au regard de son passé allemand que de son évolution actuelle. Il nous fait sourire avec des digressions, que ce soit sur l’urbanisme grisâtre ou sur l’invention de pilules-minceur qui ne seraient pas la panacée, et sur quelques autres sujets. Si elle garde des aspects bureaucratiques et des imperfections diverses, la Pologne a bien changé depuis la décennie 1970, et même depuis la fin du communisme. Néanmoins, certains ont l’air de penser que la Justice ne s’y exerce pas avec suffisamment de sévérité.

L’un des principaux thèmes traités, c’est la notion de vie de couple et de famille. À travers le cas du procureur : “Il savait bien qu’il ne vivait pas non plus dans les années 1950. Il ne s’attendait donc pas à ce que, une fois rentré à la maison, quelqu’un lui ôte ses chaussures et lui enfile ses chaussons à la place, ou que, après le dîner, un verre de bourbon et un journal atterrissent comme par magie entre ses mains.” Il n’est nullement rétrograde, juste un brin dépassé. Par contre, dans ce pays aussi, les violences conjugales sont extrêmement préoccupantes, que ce soit par les coups ou par la psychologie. Il n’est pas moins grave de rabaisser ou de confiner une épouse, de lui donner une image d’elle-même humiliante, que de la battre.

Bien que sympathique aux yeux du lecteur, Teo Szacki ne compte pas que des amis à Olsztyn : il devrait se méfier des manipulateurs. Cet épisode de sa vie a peu de chances de se terminer par un "happy end". Racontés avec fluidité, mêlant les moments sombres et un humour ironique, les romans de Zygmunt Miłoszewski possèdent leur tonalité particulière. Et c’est avec un plaisir certain que l’on s’immerge dans cette histoire.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2016 Livres et auteurs
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