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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 04:55

Habitant Quimper, la policière Mary Lester est de longue date en poste au commissariat de cette ville, en Finistère-sud. Au besoin, elle sillonne la Bretagne et la Côte Atlantique, pour mener à bien les enquêtes dont elle est chargée. Son supérieur confie souvent à Mary des affaires sensibles, demandant autant de doigté que d’efficacité. Son partenaire habituel est le costaud policier Fortin, sur lequel elle peut s’appuyer en toute confiance. Il arrive que ses missions apparaissent moins compliquées, tout en exigeant de la diplomatie. C’est le cas quand, sur la demande de la juge Laurier, Mary se rend à Dinard (Ille-et-Vilaine). Elle procède à l’arrestation de Mme Béatrice Bonnadieu, avant de la transférer à Quimper.

Épouse d’un mari qui grenouilla longtemps dans les hautes sphères de l’État, la suspecte est une quinquagénaire à l’allure fragile. M.Bonnadieu est lui-même diminué, en fauteuil roulant, vivotant dans leur belle villa de Dinard. Elle est soupçonnée du meurtre du neveu de son mari. Âgé de trente-cinq ans, cet Anthony Lemercier a été empoisonné à l’arsenic. Bien qu’existent de fortes présomptions comme Béatrice Bonnadieu, Mary Lester n’est pas convaincue. Il estime préférable de faire hospitaliser la suspecte, et de protéger le dossier de l’affaire Lemercier – auquel un de ses collègues portait trop d’intérêt. La juge Laurier admet l’argumentaire de Mary et relâche Mme Bonnadieu, qui regagne bien vite Dinard.

Sachant que ses confrères de la gendarmerie en resteront là, Mary Lester doit mener une contre-enquête. Toujours rebelle, pas question pour elle de se plier à l’autoritarisme de la juge Laurier. Plutôt que le brave Fortin, c’est Gertrude Le Quintrec qui accompagne Mary à Dinard. Elle considère que sa collègue policière Gertrude est suffisamment aguerrie pour cette mission. D’emblée, Mary comprend qu’elle ne pourra pas faire confiance à Nazelier, l’hypocrite commissaire dinardais. Bien que d’aspect passif dans son bureau insalubre, le policier Bernoin pourra s’avérer d’une aide précieuse. Il est quelque peu aigri, mais plutôt compétent. Quant à l’avocat du couple Bonnadieu, il ne souhaite pas entraver l’enquête.

Une nouvelle autopsie de Lemercier révèle que l’action de l’arsenic n’a pas forcément causé le décès du neveu de Bonnadieu. Pendant ce temps, Bernoin se renseigne sur toute la faune qui gravitait autour de la victime. Béatrice Bonnadieu admet qu’elle rencontra, peu avant sa mort, le neveu de son mari dans une auberge de Saint-Lunaire. Ça pourrait aggraver son cas. Mary s’aperçoit que le commissaire Nazelier est proche – même s’il s’en défend – d’un nommé Antonio Morelli, douteux homme d’affaires du secteur. Ce dernier n’est-il pas du genre à avoir des hommes de mains prêts pour divers mauvais coups ? Il se peut que P’tit Lou, le meilleur écailler de la Côte d’Émeraude, ait son mot à dire. Quand la situation du couple Bonnadieu empire, pas facile pour Mary de dénouer les fils de cette sombre affaire…

Jean Failler : Mary Lester et la mystérieuse affaire Bonnadieu (Éditions du Palémon, 2017)

Elles suivirent le majordome jusqu’à ce grand salon que Mary avait déjà vu lors de sa première intervention dans la maison. Cette fois, il n’y régnait pas la tension dramatique qui lui avait laissé une si mauvaise impression lors de la mise en garde à vue de Madame Bonnadieu.
Monsieur Bonnadieu reposait toujours dans son fauteuil roulant, un plaid sur les genoux. Sa femme se tenait debout derrière lui et maître Lessard, le célèbre avocat, consultait des documents posés sur le beau bureau d’acajou. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, dont les cheveux mi-longs étaient coiffés avec soin. Il était vêtu d’un complet gris foncé et portait un nœud papillon rouge sombre sur une chemise blanche.
En voyant Mary, madame Bonnadieu serra ses deux poings sur son cœur, comme pour tenter de maîtriser une émotion trop forte…

Depuis “Les bruines de Lanester” et “Les diamants de l’archiduc”, ses toutes premières investigations, elle a vécu de nombreuses aventures, la téméraire Mary Lester ! Elle n’a jamais craint de se colleter avec des personnages haut-placés, d’affronter des malfaisants de toutes espèces. Cela tient en grande partie à son univers personnel, lui apportant un bel équilibre. Entre sa voisine-cuisinière Amandine Trépon et son supérieur le commissaire Lucien Fabien, sans oublier le solide Jipé Fortin et autres collègues sérieux, la quimpéroise possède de bons repères. Si la dynamique Mary Lester est une fonceuse, elle sait aussi faire preuve de compassion, de bienveillance et, bien sûr, de réflexion. Mary se trompe rarement sur le caractère de ses interlocuteurs, surtout les faux-jetons et les malsains.

La caractéristique principale des enquêtes de Mary Lester, c’est la fluidité narrative. La tonalité du récit se veut familière, quotidienne, sans précipitation. Car, aussi intrépide soit-elle, cette policière n’est pas une "super-héroïne". Il s’agit d’une jeune femme ordinaire, pas du tout prétentieuse, qui fait consciencieusement son métier, en toute justice. En cela, elle est héritière d’une longue lignée d’enquêteurs de polars qui, depuis le commissaire Maigret, n’ont pour but que de comprendre les faits, déterrer les secrets, établir la vérité. On suit donc volontiers Mary Lester dans les méandres de cette sympathique histoire, en deux tomes.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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18 mai 2017 4 18 /05 /mai /2017 04:55

Reugny est une petite ville belge frontalière de la France, dans les Ardennes, non loin de Bouillon et de Dinant. En cette année 2000, elle compte un petit millier d’habitants. Si Reugny eut certains attraits touristiques par le passé, c’est plutôt une bourgade endormie. Néanmoins, Thérèse vivote grâce à son Hôtel du Grand Cerf. Elle a pris la suite de sa mère Léontine, quatre-vingt-six ans, et espère que sa fille Anne-Sophie, vingt ans, reprendra le flambeau – ce qui est fort improbable. Toute l’équipe de tournage d’un film logea à l’Hôtel du Grand Cerf, quarante ans plus tôt, souvenir mémorable pour Reugny. D’autant plus que l’issue en fut dramatique. L’actrice Rosa Gulingen et son partenaire Armand Grétry étaient alors très célèbres pour leurs comédies romantiques assez mièvres. Le 6 juin 1960, Rosa mourut noyée dans sa baignoire, à l’Hôtel. Suicide ou forte alcoolémie, on ne sut jamais.

Nicolas Tèque est chargé par un producteur de retrouver sur place des éléments en vue d’un documentaire sur Rosa Gulingen. Lui-même possède des images filmées montrant les derniers moments de l’actrice, avant qu’elle se retire dans sa chambre ce jour-là. Mais se rendre à Reugny s’avère compliqué pour Nicolas. Car à Larcheville, dernière grande ville avant la frontière, un conflit social entraîne un blocage des routes. Il réussit à amadouer le leader syndical du groupe industriel Bating, dont une usine est menacée de fermeture. Il arrive néanmoins à Reugny. Pour se déplacer, il aura besoin des services du taxi de Sylvie – dont le mari camionneur Freddy est très jaloux, mais heureusement absent. À l’Hôtel du Grand Cerf, il pourra compter sur le témoignage de Thérèse et visiter la chambre intacte de Rosa. La mémoire de Léontine ne sera pas inutile à Nicolas, non plus.

Dans le même temps, des affaires criminelles agitent Reugny. Le vieux douanier Jeff a été assassiné et son domicile incendié. Jeff haïssait autant la population locale qu’il était détesté par elle. Il collectionnait les fiches sur tous les habitants, recensant leurs fautes diverses. Ce meurtre eut peut-être deux témoins gênants. D’abord Brice, le simplet de Reugny, bientôt éliminé par le tueur. Et puis Anne-Sophie, la fille de Thérèse, disparue depuis le meurtre de Jeff. Les battues menées par la gendarmerie ne donnent rien. Le seul policier disponible est à moins de deux semaines de la retraite. L’obèse inspecteur Vertigo Kulbertus n’a jamais brillé par son efficacité, encore qu’il soit plus futé que son physique pesant pourrait l’indiquer. Certes, il engouffre les repas copieux et boit sans modération de la bière. Mais il est aussi observateur, et attentif aux réactions de ceux qu’il interroge.

L’activité qui offre un peu de vie à Reugny, c’est le Centre de Motivation. Il a été créé par Richard Lépine, dans des bâtiments ayant autrefois appartenu à sa famille. D’ailleurs, il a racheté une grande partie des biens disponibles à Reugny. Ce qui explique que les gens d’ici ne lui soient guère favorables. Il dirige le Centre selon des règlements stricts, avec Élisabeth Grandjean qui fait figure de régisseuse, et du personnel local. Dont son protégé, le jeune Jack Lauwerijk, issue d’une famille de fermiers flamands. Vertigo Kulbertus ne tarde pas à sympathiser avec Nicolas Tèque, leurs enquêtes s’entrecroisant. Tandis que le policier cherche l’assassin, en profitant pour secouer un peu Richard Lépine, Nicolas récolte quelques indices sur Reugny aux archives de Larcheville. Mais c’est à Verviers que sœur Marie-Céleste possède les clés des origines de l’affaire…

Franz Bartelt : Hôtel du Grand Cerf (Éd.Seuil, 2017)

— Je n’ai pas dit qu’il avait décidé de la tuer. J’ai dit qu’il l’avait tuée. Il lui a maintenu la tête sous l’eau pour ne plus l’entendre brailler. C’est juste une dispute qui à mal tourné. On ne m’enlèvera pas ça de l’idée. N’allez pas répéter ce que je vous dis à Thérèse. Elle les voit encore avec ses yeux d’enfant. Le couple parfait, la tragédie, la légende, pouah !
Les journaux de l’époque n’avaient pas fait état d’un désaccord sérieux entre les deux comédiens. On racontait qu’ils s’étaient séparés pendant quelques temps, qu’elle était partie seule en vacances, querelle d’amoureux. Mais Nicolas avait l’intuition que Léontine ne se trompait pas en disant que le couple traversait une crise qui devait le conduire rapidement à la rupture. Elle ne se trompait pas non plus quand elle témoignait de la violence des scènes où ils se déchiraient. De là à croire que Grétry avait noyé Rosa, il y avait un pas qu’il n’avait pas envie de franchir.

Il n’y a qu’une quarantaine de kilomètres entre Bouillon, en Belgique, dans la vallée de la Semois, et Charleville-Mézières (nommée ici Larcheville), Sedan se situant au milieu du trajet. Cette précision géographique s’impose, pour bien comprendre que le territoire des Ardennes est transfrontalier. Et qu’il constitue sans doute une sorte de microcosme aux yeux de l’auteur, qui habite la région. Parfait prétexte pour décrire en détail un de ces villages ruraux où, malgré le temps qui passe, rien ne paraît avoir tellement changé au fil des décennies. Non pas que tout y soit figé, dans le paysage et dans la population, chacun y vivant un quotidien ordinaire. On s’y active à son rythme, sans frénésie ni précipitation. Nul ne tient à bouleverser cette normalité, même pas – dans le cas présent – le Centre de Motivation qui fonctionne sans remous extérieurs.

Par contre, les habitants de ces bourgades ont généralement de la mémoire. Ce n’est pas, comme le disent absurdement les citadins, que “tout le monde se connaît”. Mais certains faits d’hier se sont transmis entre générations, parfois déformés, et il subsiste souvent des témoins d’alors. C’est cette mémoire-là que Nicolas vient réveiller en enquêtant sur une histoire datant de quarante ans. Et quand, de son côté, le policier demande aux villageois de désigner anonymement leur suspect, tous n’en désignent qu’un, parce qu’il est associé à un passé trouble dans l’esprit collectif. Ah, le gros inspecteur Vertigo Kulbertus, un sacré personnage ! Élément comique de l’intrigue ? Bien sûr, on ne se prive pas de le caricaturer habilement, mais on verra qu’il est beaucoup plus subtil qu’en apparence.

Des décors réalistes, une belle galerie de protagonistes dont les caractères sont présentés avec justesse, deux enquêteurs astucieux fouinant dans ce petit monde d’aujourd’hui et d’hier, une noirceur tempérée par des sourires… Tels sont les atouts de l’excellent roman de mœurs qu’a concocté Franz Bartelt, autour de cet Hôtel du Grand Cerf.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 04:55

Sarah Lemire est âgée de trente-cinq ans. Voilà une quinzaine d’années qu’elle pratique le sport automobile de haut niveau. C’est plus qu’une passion : “Quand elle accélère, ce n’est pas la voiture mais tout son organisme qui répond.” Elle dispute ce jour-là la dernière étape du Rallye de Monte-Carlo. Ayant une revanche à prendre, elle se montre offensive. Peut-être à l’excès, car elle est victime d’une dramatique sortie de route. Durant les deux à trois mois suivant, elle reste un temps dans le coma, avant de revenir à la vie. Son état nécessite de longs soins, et le soutien moral de son frère complice, Nathan. Malgré tout, Sarah est devenue paraplégique, craignant fort que cette situation soit définitive.

Nathan l’a conduite à Chanteval, en Auvergne, à 1400 mètres d’altitude, dans un Centre médical de réadaptation pour des patients en grande difficulté. "L’Herbe bleue" ne diffère guère d’autres établissements de soins, des bâtiments propres et sobres, avec un plateau technique et un parc. Une entrée dans l’inconnu pour Sarah, que son immobilité rend peu optimiste. Espérer une improbable guérison, ou décider d’en finir ? Elle est consciente que ce monde où elle pénètre, c’est celui de la survie provisoire. Le personnel d’encadrement lui parle d’aller vers une autonomie, d’envisager sa réinsertion. Des notions trop vagues, dans son cas. Toutefois, les infirmiers Alexandre et Deborah lui apparaissent compréhensifs.

Sarah partage sa chambre avec Clémence Audiberti, une jeune femme dont la fragilité se devine aisément. Elle a un fils en bas âge, Mathieu, dont sa mère s’occupe. Clémence possède un certain talent pour la peinture. Parmi les patients insolites, il y a aussi Louane, dix-sept ans. Elle fait preuve d’un caractère cash, souhaitant donner à sa vie une intensité excitante. Louane évoque une sorte de mystère concernant la chambre 34, celle de Sarah et Clémence. Une ex-patiente, Isabelle Lefort, aurait subitement disparu. Dans un cercle exacerbé tel que ce Centre, les ragots et les rumeurs prennent vite une sale tournure. D’autant qu’ils sont coupés de l’extérieur, se situant dans une zone blanche téléphonique.

Pour récupérer des forces, Sarah pratique le volley. Le kiné voudrait certainement qu’elle fasse davantage de sport. Par ailleurs, peu de chances que la jeune femme s’entende avec la psy. S’accepter, facile à dire ! Sarah n’est pas insensible aux "effleurements" que lui prodigue Alexandre. Elle a remarqué une porte interdite. Même si le médecin dirigeant l’établissement lui montre que c’est un banal débarras, Sarah reste circonspecte. Doit-elle se concentrer sur un retour à la normale, son père acceptant de l’accueillir ? Quand Clémence disparaît, comme en son temps Isabelle Lefort, elle transmet son inquiétude à Alexandre. Mais de vagues investigations de la gendarmerie seraient probablement insuffisantes…

Elsa Marpeau : Les corps brisés (Série Noire, 2017)

Sarah essaie de photographier mentalement les lieux. Quelque chose close, mais elle ignore quoi. Des murs en crépi. Un parquet en bois clair, recouvert d’un tapis. Étrange de protéger comme Fort Knox une pièce remplie de vieux cartons. Sarah tente de rassembler ses pensées. Elle se concentre. Ferme les yeux. Revoit la pièce. La sensation de fausse note persiste. Puis, elle finit par comprendre. Le crépi crasseux, les cartons entassés. Le tapis immaculé, sans un grain de poussière. L’odeur de détergent. Quelqu’un a tout récemment nettoyé le sol, mais n’a pas pris la peine de frotter les murs. Quelle odeur a-t-on voulu couvrir ? Et quelles traces ont-elles été effacées du parquet ? En tout cas, le tapis vient d’être acheté ou du moins il est utilisé pour la première fois.

Peut-être qu’il est bon de souligner qu’il ne s’agit pas d’un roman d’enquête policière, dont le but serait d’identifier le coupable et ses motivations. Néanmoins, l’intrigue cultive une ambiance de mystère, d’oppressantes incertitudes. Dans un lieu clos et carrément isolé, dont les résidents – souvent mal suivis par leurs proches – sont supposés peu aptes à se défendre, tant de choses peuvent se produire. Aussi sérieux soient-ils, ces centres ne sont pas exactement paradisiaques, plus sûrement un purgatoire, éventuellement un enfer. Tels sont les "paliers" que connaîtra Sarah, l’héroïne de cette histoire. Le volontarisme ne suffit pas toujours à surmonter un pernicieux péril.

Au-delà de l’aspect potentiellement criminel, le but d’Elsa Marpeau est de faire partager le malaise qu’engendre l’état de santé de Sarah. D’une part, il y a ce handicap inattendu, suite à un accident de voiture en course. Personne n’est préparé à cela. Il lui arrive de s’évader par l’esprit, se souvenant d’images heureuses, mais il en faut bien plus. D’autre part, l’univers médicalisé – aussi attentifs que soient les soignants – n’est pas "naturel" pour les patients. Et ceux-ci ont parfois le sentiment d’être mal écoutés, mal compris, par des gens trop professionnels pour afficher une compassion. Pour le reste, évidemment, c’est rarement entre malades que l’on peut se remonter le moral.

L’atout majeur de ce roman noir, c’est le climat trouble dans lequel évolue Sarah, auquel s’ajoute de malsaines disparitions. Une "Série Noire" actuelle fort convaincante.

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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 04:55

Elvis Presley était ce chanteur américain qui interpréta entre autres la ritournelle italienne "O sole moi", rebaptisée "It’s now or never". Un rockeur tendance mandoline et guimauve, décédé il y a quarante ans, dont votre grand-mère était amoureuse. Aux États-Unis, on compte des centaines de sosies du King, le surnom de la star, version jeune Apollon ou quadra empâté. En Belgique aussi, ils ont un simili-Presley, qui présente des spectacles sous le nom d’Elvis Cadillac. Il ne ressemble que vaguement à l’artiste, plutôt admirateur que sosie. Avec sa chienne Priscilla, du nom de la compagne de Presley, et sa Cadillac rose, ça peut faire illusion. Il interprète avec conviction les succès du King, le plus souvent dans de petites salles, devant un public clairsemé de nostalgiques d’un âge avancé.

C’est ainsi qu’il va prochainement se produire du côté de Chimay, en Wallonie, ville plus connue pour sa bière que pour son fan-club d’Elvis Presley. Il donnera son spectacle au Rossignol guilleret, un "home" pour retraités déliquescents. Il en a profité pour louer une maison dans les environs, afin de prendre quelques jours de repos avant le show. D’une nature solitaire, Elvis Cadillac n’apprécie pas vraiment que la grassouillette majorette qu’il a embarquée s’incruste auprès de lui. Il préfère les amours jetables au romantisme de pacotille avec le premier boudin venu. D’autant qu’elle se prénomme Rita, ce qui ne fait pas du tout classieux. Que l’on se rassure, l’intruse envahissante se fera vite occire. Si Elvis Cadillac n’y est pour rien, il n’hérite pas moins du cadavre de la majorette dodue.

Rita remplace, en quelque sorte, un précédent corps tout aussi refroidi, que la Cadillac d’Elvis avait heurté alors que le chanteur se sentait "lonesome tonight". C’était celui d’une ancienne célébrité de la télé, interné au "home" du Rossignol. Il venait d’être maltraité par un duo de gugusses, Mickey et Spéculoos, qui le croyaient richissime. Pour ces deux-là, l’embrouille continuera à cause du couple René et Jocelyne Crabaud, aussi nazes qu’eux. Deux belles paires de crétins, donc. Bon, revenons à nos "caricoles", à défaut de moutons. Car le chemin d’Elvis Cadillac va croiser celui d’une certaine Mémé Cornemuse. Dans son food-truck, en attendant le philosophe Jean-Claude Van Damme, elle vend justement des "caricoles" (spécialité culinaire belge) et des pipes (autre spécialité, mais bucco-génitale).

Faut-il rappeler qu’à tous points de vue, Mémé Cornemuse c’est plus sûrement Sophie Marteau que Sophie Marceau. C’est pas qu’elle soit chtarbée, mais il ne faut grand-chose pour qu’elle s’excite, et qu’elle révolutionne tout autour elle. Si elle entre en contact avec un minable comme Mickey, voilà des partenaires faits pour s’entendre. Par ailleurs, Elvis Cadillac va encore faire la connaissance de Marc, un artiste atypique pratiquant l’art brut, obsédé par sa muse disparue, Lou. Ne pas trop chercher à savoir si la belle est toujours de ce monde, finit par comprendre Elvis Cadillac. Tant que ces mésaventures ne font pas d’ombre à sa "carrière", tout va bien…

Nadine Monfils : Ice cream et châtiments (Fleuve Éditions, 2017)

L’intérieur du home aurait miné le moral au plus guilleret des rossignols. Les murs de couleur pisseuse s’harmonisaient au poil avec l’odeur âcre d’urine qui vous prenait au nez dès l’entrée. Ça sentait la mort qui avance à petits pas, trébuche, se relève, mais poursuit inexorablement sa route sans savoir où elle va. Un peu partout, des posters mal punaisés censés garnir le lieu et faire rêver d’horizons lointains, tous délavés, mer de poussière, montagne qui ressemble à un terril de charbonnage, fleurs séchées dans un champ brûlé par le soleil qui a tapé dessus depuis la fenêtre de la cantine. Bruits de vaisselle, relents de mauvais café, rots… Poète, emmène-moi loin des heures creuses, au pays où on ne regarde plus avancer les aiguilles. Elvis se dit qu’il préférait mourir plutôt que de se retrouver là-dedans.

Nadine Monfils, elle est comme ça. La vie quotidienne sans relief, qui se raconte avec une empathie apitoyée, une compassion larmoyante, c’est pas son truc. Faut que ça bouge un max, que le lecteur ne risque pas de s’endormir. C’est pas parce qu’il y a un macchabée qu’on doit pleurer sur son sort, quand même ! On le trimballe, on le balance au fond d’un puits, on le rattrape, on le découpe, on en perd un morceau. Et alors, où est le problème ? Pareil pour les vieux. S’agit pas de leur manquer de respect. Mais on rigole plus quand on va bouffer un plat dégueulasse dans un fast-food avec Mémé Cornemuse, que si on dîne dans un restaurant sélectionné en compagnie du gratin. Et puis, plutôt que de lire un Guide des traditions de Belgique, incluant sa cuisine, son vocabulaire et ses stars, c’est plus marrant quand c’est Nadine Monfils qui nous initie à la belgitude.

Après “Elvis Cadillac, king from Charleroi”, voilà le 2e opus de la symphonie déjantée mise en musique par l’auteure. Il n’est pas trop tard pour faire connaissance. Un saltimbanque sans prétention, dont le seul souhait consiste à rendre hommage à Elvis Presley. Le gars bien sympa, confronté à quelques contrariétés, entouré d’énergumènes pas tristes. Juste histoire de nous faire rire, en somme. On va aussi évoquer "l’art brut", à travers un personnage forcément original. Quant à tout le reste de l’intrigue, faites confiance à Nadine Monfils pour vous divertir avec son tonus et sa fantaisie. Bonne lecture !

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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 04:55

Automne 1890, en Grande-Bretagne. Pendant plusieurs années, Anna Kronberg – experte en bactériologie – s’est déguisée en homme pour exercer son métier de médecin. Avec le célèbre détective Sherlock Holmes, elle a mis fin aux activités d’un réseau de scientifiques aux objectifs destructeurs. Toutefois, la relation entre Anna et Holmes était empreinte d’attirance sentimentale et de rivalité intellectuelle. C’est cet antagonisme qui les éloigna dans les mois qui suivirent. L’existence d’Anna est brutalement bouleversée quand elle est enlevée et séquestrée par deux hommes, qui ont retrouvé sa trace. Il s’agit du professeur James Moriarty, assisté par le cruel colonel Sebastian Moran. Moriarty tenait un rôle aussi obscur qu’important autour de la bande de scientifiques démantelée.

Anna est retenue contre son gré en plein cœur de Londres, à Kensington Palace Gardens, dans la demeure du diabolique Moriarty. Celui-ci retient en otage Anton Kronberg, le père d’Anna, dans quelque endroit secret. Ainsi, elle ne peut tenter de s’échapper. Ce ne sont sans doute pas les serviteurs de Moriarty, hommes et femmes, qui l’aideront. Même si elle a accès à son laboratoire, à l’École de Médecine, celui qui lui sert d’assistant – Dylan Goff – est d’abord là pour la surveiller. Moriarty entend développer un projet d’armes de guerre innovantes. On a conçu les premiers chars d’assaut, et les grenades lacrymogènes ont un bel avenir dans les conflits. Mais c’est une arme bactériologique que veut créer désormais le professeur. En utilisant les bacilles de la peste, que l’on répandrait chez l’ennemi.

Un projet fou, Anna le comprend, d’autant qu’il est improbable de contrôler la propagation d’une telle substance mortelle. Pour contrer Moriarty, Anna ne doit-elle pas feindre un accord entre eux, même si elle doit rester captive pendant de très longues semaines ? Entre-temps, grâce au bibliothécaire George Pleasant, elle parvient à renouer contact avec Sherlock Holmes. Ce dernier la met en garde contre la dangerosité de Sebastian Moran. Le grand détective est capable de toutes les ruses, mais il ne sous-estime pas la méfiance de Moriarty à son encontre. Pour amadouer son ravisseur, Anna s’improvise rebouteux afin de soulager les douleurs de Moriarty. Elle fait semblant de trahir Holmes. Et, gagnant un pari, elle est autorisée à rencontrer son père Anton, affaibli mais encore vivant.

Après que Moriarty l’ait initiée à l’opium, une certaine intimité s’est installée entre Anna et le professeur. Possédant une intelligence équivalente, tous deux peuvent se trouver des points communs. Les expériences d’Anna se poursuivent jusqu’à la fin de l’hiver, début 1891. Elle réussit à fournir à Holmes quelques éléments, mais Moriarty l’a “domestiquée”. Le projet d’arme bactériologique progresse, malgré tout…

Annelie Wendeberg : La dernière expérience (Presses de la Cité, 2017) –Sherlock Holmes–

J’avais mes propres ambivalences à l’égard de mes contemporains. Souvent, je me sentais très éloignée de la masse d’hommes, de femmes et d’enfants. Pourquoi donc ? Étais-je arrogante ? Me croyais-je pourvue d’un esprit supérieur ? Je n’en étais pas certaine. Moriarty avait déstabilisé mon existence. Mais n’avait-elle pas commencé à basculer bien avant cela ? Après ma rencontre avec Holmes, mon détachement vis-à-vis d’autrui avait évolué. Je m’étais rendue compte que j’avais perdu mon équilibre. Je ne me sentais pas bien, contrairement à ce que j’avais cru des années durant. Petit à petit, de façon inéluctable, j’avais eu envie d’être une femme. Une femme qui pratiquait la médecine sans avoir à se faire passer pour un homme…

Il est certainement bon de rappeler que Sherlock Holmes ne tient pas le premier rôle dans l’histoire. On l’avait déjà constaté pour “Le diable de la Tamise”, premier opus de cette série, maintenant disponible aux Éditions 10-18, coll. Grands Détectives. Anna Kronberg est la narratrice et l’héroïne de ces aventures. À la fin du 19e siècle, les femmes n’avaient pas leur place dans la médecine, pas plus que dans la recherche médicale en biologie. Si Anna a longtemps dû tricher en se donnant un aspect masculin, elle souhaite assumer sa féminité, désormais. Ou, plutôt, est-elle amenée à cela par la fréquentation successive de Sherlock Holmes, puis de James Moriarty. Celui-ci la fragilise psychologiquement, par un jeu d’attraction-répulsion auquel elle se prête avec une part de complaisance.

Quoi qu’il en soit, nous sommes bel et bien au centre de l’univers holmésien, puisque nous côtoyons ici le pire adversaire du meilleur détective de son époque, son ennemi n°1. Un criminel hors-catégorie, aux ambitions meurtrières monstrueuses, capable des plus viles manipulations pour parvenir à ses fins. Bénéficiant d’un réseau international, il n’a aucun problème pour engager des tueurs, au besoin. Sa tranquille vie bourgeoise à Kensington Palace Gardens est une façade d’honorabilité. Ici, il sera fait appel à Mycroft Holmes, l’aîné de Sherlock, dont on n’ignore pas qu’il possède une certaine influence en haut-lieu. Le démoniaque Moriarty ne manque pas de ressources, ce qui le rend difficile à combattre. Anna Kronberg et Sherlock Holmes constituent un duo singulier, qu’il est très agréable de suivre, y compris à travers l’ambiguïté psychologique inhérente au scénario.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 04:55

Grâce à la télévision, de Georges Descrières à François Dunoyer en passant par Jean-Claude Brialy, et au cinéma, de Robert Lamoureux à Romain Duris, il a continué à séduire à l'écran par sa désinvolture enjouée autant que par son audace : Arsène Lupin ! Un nom qui reste synonyme de cambrioleur assez astucieux pour ne pas se faire arrêter après une grosse affaire. Les médias et le public l'utilisent encore dans ce sens. On lui a consacré maints essais, thèses, articles, pastiches, bandes dessinées, pièces de théâtre. Créées par Maurice Leblanc, ses multiples aventures ont inspiré par la suite d'autres romanciers, tels Boileau-Narcejac. Sans oublier les imitateurs qui, dans le monde entier, inventèrent chacun un “gentleman cambrioleur” devant tout à l'original. C’est au tour de Benoît Abtey et de Pierre Deschodt de nous présenter de nouvelles aventures d’Arsène Lupin, désormais disponibles chez 10-18.

 

Bien qu'il ne soit encore âgé que d'une vingtaine d'années, Lupin fait déjà beaucoup parler de lui dans la France de 1897. Né en 1874, Arsène fut adopté par le comte Perceval de la Marche, et grandit au château de Lillebonne. On l'accusa faussement d'avoir assassiné son protecteur alors qu'il était adolescent, avant de lui-même trouver la mort. Version à laquelle n'a jamais adhéré son amour d'alors, Athéna del Sarto. Le baron Lapérière, bientôt quinquagénaire, est assisté de son fidèle Archembault. Ce notable est un philanthrope finançant désormais l'orphelinat de Lillebonne ; un mécène aussi pour les jeunes artistes, et qui aide les ouvriers dans le besoin. C'est Arsène Lupin qui, habitué à se travestir, joue ce digne rôle. Athéna, qui a vingt-trois ans comme lui, l'a deviné.

Le jeune député Bérenger de la Motte est de ceux promis à une belle carrière au sommet de l’État. Cet arriviste n'est pas avare de discours virulents à la tribune de l'Assemblée. Il prend la défense de l'industriel Martin-Laroche, pourtant bien peu soucieux du malheur qui vient de frapper ses ouvriers. Bérenger de la Motte accuse publiquement Arsène Lupin de tous les maux. Il a encore l'espoir de conquérir le cœur d'Athéna del Sarto, mais celle-ci est prête à suivre Arsène. Jaloux, le jeune député va se venger de son rival Lupin. En le dénonçant au préfet de police Lépine, mais c'est insuffisant. Puisqu'Athéna et Arsène ont rendez-vous au Bazar de la Charité, son complice Gabriel de Saint-Mérande s'en occupe. Athéna figurera parmi les cent trente-deux victimes du célèbre et dramatique incendie.

La presse accusant Arsène Lupin d'être responsable de l'affaire du Bazar de la Charité, il va s'expatrier pendant quelques années en Afrique du Nord. Une organisation secrète belliciste, dirigée depuis Londres, voudrait entre autres influer sur la situation au Maroc. Mais un sultan rebelle protège la région de Taza. En 1907, Lupin reprend contact avec Archembault, dès son retour en métropole. On prétend que l'aventurier est mêlé à une affaire d'espionnage au profit de l'Allemagne, pour laquelle une espionne a été emprisonnée. Clemenceau, devenu l'homme fort de la politique française, n'a jamais vu en Lupin un ennemi de la nation. Il réclame que soit éclairci ce dossier. L'intègre commissaire Letellier est un éminent enquêteur, en qui Clemenceau a confiance…

Benoît Abtey & Pierre Deschodt : Arsène Lupin – Les héritiers (Éd.10-18, 2017)

La réputation de l’illustre cambrioleur, devenu soudain ennemi public numéro Un, n’était plus à faire. On connaissait son goût pour le travestissement, on le savait maître dans l’art de la métamorphose. Combien d’identités successives avait-il endossées jadis aux heures de sa bonne fortune, de sa gloire montante, quand il fascinait encore par son audace, son brio et sa superbe ? […]
Hélas, se disait-on encore, ce géant devenu tyran ne s’était-il pas pris au jeu de sa puissance ? Constatant avec lucidité que rien ni personne ne l’égalait, n’avait-il pas succombé au démon de l’orgueil ? Après avoir croisé le fer jadis contre l’excellence britannique, à travers cette lutte qui l’opposa à l’intelligence déductive d’un Sherlock Holmes, n’avait-il pas poussé trop loin ses caprices, sa volonté de défier le monde et ses lois ? En somme, l’épisode sinistre, l’hécatombe du Bazar de la Charité, n’avait-il pas été sa première défaite, sa première honte, sa Bérézina, la fin de ses triomphes éclatants, sa première chute précédant son exil en terre inconnue ?

Archétype du héros rusé et généreux, de l'aventurier surmontant toutes les épreuves avec courage et habileté, Arsène Lupin appartient au patrimoine culturel et littéraire universel. Les auteurs redonnant vie à ce héros doivent aussi fidèles que possible à l'esprit d'origine. Il est probable que chaque lecteur ait, comme pour Sherlock Holmes, Hercule Poirot ou le commissaire Maigret, sa propre image d'Arsène Lupin. Physiquement, on peut l'associer à tel ou tel comédien. Surtout, ce sont les péripéties mystérieuses et rocambolesques qui plaisent autour d'un personnage comme lui.

Qu'il se fasse arrêter ou qu'on cherche à l'éliminer, qu'il se dissimule sous diverses identités ou des faciès variés, qu'il voyage ou s'installe dans un autre pays, rien n'est impossible puisqu'il s'agit d'Arsène Lupin. Même s'il est démasqué et pourchassé, accusé de crimes qu'il n'a pas commis lui qui ne tue pas, il est capable de s'adapter à toutes les situations, puisqu'il est Lupin. Ici il ne craint pas de rencontrer le général Lyautey et Clemenceau, n'est-il pas l'unique Arsène Lupin ?

Bien sûr, de belles jeunes femmes interviennent dans cette histoire, car notre héros est un séducteur. Notons encore un sympathique clin d'œil : un des protagonistes se présente sous le nom de Marius Jacob. Les initiés le savent, Maurice Leblanc se serait inspiré de cet authentique cambrioleur facétieux pour inventer son héros. Arsène Lupin est de retour : il ne reste plus aux lecteurs qu'à le suivre dans ses aventures mouvementées, énigmatiques et respectueuses de la tradition du roman populaire d'autrefois.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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8 mai 2017 1 08 /05 /mai /2017 04:55

Au départ de New York, la Castle Lines organise la croisière inaugurale du paquebot Queen Charlotte. Un voyage de cinq jours va transporter les passagers jusqu’à Southampton, en Grande-Bretagne. La riche clientèle bénéficiera de cabines d’un grand luxe, d’une ambiance raffinée et de conférences passionnantes. Parmi ces passagers, on trouve le vieux couple aisé Willy et Alvirah, peu coutumiers des dépenses fastueuses, mais aussi Anna DeMille qui a gagné cette croisière grâce à une tombola locale. Il y a également l’avocat Ted Cavanaugh, présent pour une mission précise, et le professeur Longworth, un retraité, conférencier expert sur Shakespeare. Ainsi que Célia Kilbride, gemmologue âgée de vingt-huit ans, qui fera des conférences sur sa spécialité, les pierres précieuses.

Malgré le charme du voyage, Célia est vivement contrariée. Son ex-fiancé Steven s’est révélé un escroc, qui a détourné les placements financiers de Célia et de ses amis. S’il a été arrêté, ça risque de continuer à nuire à la réputation de la jeune femme, employée par un grand joaillier new-yorkais. Par son avocat, Célia apprend que Steven va vite contre-attaquer en l’accusant d’être sa complice. Dès son retour aux États-Unis, elle sera obligée de témoigner auprès du FBI. Heureusement à bord, elle rencontre des personnes qui lui remontent le moral. Par exemple Alvirah et Willy, Anna et un certain Devon Michaelson, veuf depuis peu. Sans oublier celle qui apparaît la plus fortunée des passagers de cette croisière inaugurale : lady Emily Haywood, quatre-vingt-six ans.

Lady Em ne voyage pas seule. Elle est assistée par sa dame de compagnie, à ses côtés depuis vingt ans, la sexagénaire Brenda Martin : une femme imposante, pas corpulente mais musclée, aux cheveux cours et grisonnants. Roger Pearson et son épouse Yvette font également partie de l’entourage de lady Em. Roger est le comptable qui gère depuis des années l’argent de la vieille dame. Sans doute ne serait-il pas inutile d’effectuer un audit sur les comptes de Lady Em. Yvette semble moins inquiète sur l’avenir que Roger. Si la vieille dame possède beaucoup de bijoux, l’un n’a pas de prix : le collier de Cléopâtre. Elle l’a pris avec elle cette fois, avant de le céder à une institution. Ted Cavanaugh est là pour tenter de la convaincre de rendre ce joyau à son pays d’origine, l’Égypte.

Lady Emily n’ignore pas la malédiction liée au collier : “Quiconque emportera ce collier en mer ne regagnera jamais le rivage”. Mais elle est trop âgée pour s’arrêter à ces sornettes. Pour le commandant Fairfax et pour Gregory Morrison, propriétaire du navire, l’essentiel est qu’aucun incident ne vienne troubler la traversée jusqu’à Southampton. Quand un des passagers tombe involontairement ou pas dans l’océan, on continue le voyage. Sa veuve est-elle aussi choquée qu’elle l’affiche ? Au matin du quatrième jour, le cadavre de lady Em est découvert dans sa cabine. Malgré la consigne de silence imposée à ceux qui sont au courant, l’affaire est bientôt diffusée sur les sites internet d’information. Et ce ne sont pas les coupables potentiels qui manquent…

Mary Higgins Clark : Noir comme la mer (Albin Michel, 2017)

Elle se sentait soudain exténuée. J’ai l’impression que je vais enfin pouvoir dormir, se dit-elle en s’assoupissant. Environ trois heures plus tard, elle fut brusquement réveillée par la sensation d’une présence dans sa chambre. Dans le clair de lune, une silhouette s’avançait vers son lit. "Qui êtes-vous ? Sortez !" cria-t-elle avant de sentir quelque chose de doux s’abattre sur elle et lui couvrir le visage. "Je ne peux pas respirer, j’étouffe…" tenta-t-elle de protester. Elle essaya désespérement de repousser le poids qui la suffoquait, mais elle n’en eut pas la force. Alors qu’elle perdait conscience, son ultime pensée fut que la malédiction du collier de Cléopâtre s’était finalement accomplie.

Parmi les "unités de lieu" en mouvement, le train a souvent servi aux auteurs de romans à suspense, mais un navire permet autant de présenter un monde clos. En témoignent, pour n’en citer que deux, “Mort sur le Nil” d’Agatha Christie ou “Visages de rechange” d’Erle Stanley Gardner (dans la série Perry Mason). C’est donc avec un classicisme parfait que Mary Higgins Clark – romancière chevronnée, s’il en est – nous invite ici à suivre cette croisière, sur un paquebot encore plus luxueux que le Titanic. Pas vraiment un épisode de "La croisière s’amuse", car le crime et la mort rôdent à bord du bateau. L’inestimable collier de lady Emily Haywood attire des convoitises. Encore que l’assassin venu voler l’objet soit arrivé trop tard ! L’intrigue évoque bien d’autres méfaits, en parallèle du meurtre.

Probablement Mary Higgins Clark est-elle un peu trop optimiste sur la survie dans l’océan Atlantique pour quelqu’un tombé à l’eau de dix-huit mètres de hauteur. Ainsi va la fiction, avec certaines conventions, donc nous accepterons cette version des faits. Pour le reste, l’auteure connaît sans doute fort bien les milieux huppés qu’elle décrit. Les protagonistes sont ainsi absolument crédibles. Quant à la construction du récit, par des chapitres courts sur six journées, on peut compter sur l’expérience incontestable de la romancière. Il ne nous reste plus qu’à traquer le ou les coupables, dans cette histoire de bon aloi.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Polar_2017 Livres et auteurs
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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 04:55

Né en 1936, le matelot de première classe Ordo Tupikos est en poste à New London, dans le Connecticut, à l’automne 1974. Il lui reste encore deux ans à tirer dans la Marine, avant de prendre sa retraite à quarante ans. Ses deux mariages, en 1958 et en 1960, ont été des échecs. Il est aujourd’hui le compagnon de Fran, une divorcée. Un jour, ses collègues repèrent dans un journal une photographie où figure Ordo. Elle date de sa première union, avec Estelle Anlic, originaire du Nebraska. Cette jeune fille se prétendait majeure, alors qu’elle n’avait que seize ans. Ce qu’Ordo ne pouvait soupçonner. La mère d’Estelle, une personne odieuse, intervint afin d’annuler leur mariage, et fit placer sa fille dans un foyer. Par la suite, Ordo n’eut plus jamais de nouvelle d’elle, se remaria, divorça.

Cette photo illustre un article consacré à l’actrice Dawn Devayne, retraçant sa carrière d’icône sexy du cinéma. Ordo l’a vue dans des films, mais n’a noté aucune ressemblance avec Estelle. Ce n’est pas uniquement qu’Estelle était brune tandis que Dawn est blonde. Dawn aurait-elle payé pour emprunter la biographie d’Estelle, afin de masquer son passé ? En seize ans, a-t-elle pu changer au point d’être méconnaissable ? Ayant obtenu une longue permission, Ordo passe par New York, où il revoit un film avec Dawn Devayne. Pas de point commun, ça se confirme. Pour en avoir le cœur net, Ordo prend l’avion jusqu’à Los Angeles. Bien qu’il ne connaisse rien à ces milieux, il se débrouille pour entrer en contact avec l’agent artistique de l’actrice, Byron Cartwright.

Dawn Devayne est absente en journée pour cause de tournage en extérieur, mais Byron Cartwright reçoit chaleureusement Ordo. Avec cordialité, l’agent l’appelle “Orry”, surnom que lui donnait Estelle et qui est encore utilisé par ses amis à lui. Il assure que l’actrice sera très heureuse de le revoir. D’ailleurs, elle invite Ordo à séjourner dès à présent dans sa maison de Bel Air, luxueuse propriété avec piscine. Sur place, le marin est pris en main par le domestique Wang, efficace régisseur de la maisonnée. Le soir, Dawn Devayne est de retour chez elle, accompagnée d’une bande d’amis évoluant dans le cinéma. Se laissant entraîner par le tourbillon de la vie de l’actrice, Ordo apprécie ces chaudes retrouvailles. Pourtant, Estelle n’a-t-elle pas définitivement disparu ?

Donald Westlake : Ordo (Éd.Rivages/noir, 2017)

Ce film avait été fait en 1967, donc neuf ans seulement après mon mariage avec Estelle, alors j’aurais dû pouvoir la reconnaître, mais vraiment elle n’était pas là. Je regardai cette femme sur l’écran, encore et encore et encore, et la seule personne qu’elle me rappelait c’était Dawn Devayne. Je veux dire, au temps où je ne savais pas qui elle était. Mais il n’y avait rien d’Estelle. Ni la voix, ni la démarche, ni le sourire, ni rien.
Mais sexy. J’ai vu ce que voulait dire l’auteur de l’article, parce que si on regardait Dawn Devayne on pensait immédiatement qu’elle serait fantastique au lit. Et puis on se disait qu’elle serait aussi fantastique autrement, pour parler ou faire un voyage, ou n’importe. Et puis on se rendait compte que comme elle était tellement fantastique en tout, elle ne pouvait choisir qu’un type fantastique en tout, donc pas vous, donc on l’idolâtrait automatiquement. Je veux dire, on la voulait sans penser une seconde qu’on pourrait jamais l’avoir…

Beaucoup de gens ont connu cette expérience : retrouver quinze à vingt ans plus tard un ami ou un proche perdu de vue. Autrefois, on avait de fortes affinités. Si le temps s’est écoulé, on ne l’a jamais oublié. Chacun a mûri, évolué vers d’autres directions. On est conscient d’avoir changé, physiquement et mentalement. Parfois, l’un ou l’autre aura renié des pans entiers de son passé, tourné définitivement ces pages. Tout le monde n’accumule pas des images d’antan, n’encombre pas sa mémoire de souvenirs. Rien d’anormal, ainsi va la vie. On ne côtoie pas pour toujours les mêmes personnes, les mêmes milieux. Observer une nette distance envers hier, ça se conçoit.

Mais il y a aussi d’anciens proches qui, à tous points de vue, sont carrément aux antipodes de ce qu’ils furent. Tel le quelconque devenu remarquable, le tolérant devenu sectaire. La différence peut apparaître tranchée, voire brutale. Renouer est alors hasardeux, inutile, improbable, même si peuvent exister des exceptions. Voilà ce que nous raconte Donald Westlake dans ce roman court, non criminel. C’est l’histoire d’un type ordinaire, stable, pas compliqué. Il faut un sacré talent pour restituer cette simplicité de caractère. Il est plus facile de décrire un héros au passif chargé, tumultueux.

L’époque n’est pas choisie sans raison non plus. Écrite et publiée en 1986, au catalogue Rivages/noir depuis 1995, l’intrigue évoque la période 1958/1974. Tant de changements s’opérèrent dans la société pendant ces années-là. Concernant les actrices de cinéma, on était passé des grandes séductrices au charme vénéneux, à des jolies femmes sexy plus affriolantes mais moins distinguées. Rééditer “Ordo” est une excellente initiative. Car lire ou relire Donald Westlake, le découvrir peut-être, c’est l’assurance de ne jamais être déçu.

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