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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 04:55

Sarah Lemire est âgée de trente-cinq ans. Voilà une quinzaine d’années qu’elle pratique le sport automobile de haut niveau. C’est plus qu’une passion : “Quand elle accélère, ce n’est pas la voiture mais tout son organisme qui répond.” Elle dispute ce jour-là la dernière étape du Rallye de Monte-Carlo. Ayant une revanche à prendre, elle se montre offensive. Peut-être à l’excès, car elle est victime d’une dramatique sortie de route. Durant les deux à trois mois suivant, elle reste un temps dans le coma, avant de revenir à la vie. Son état nécessite de longs soins, et le soutien moral de son frère complice, Nathan. Malgré tout, Sarah est devenue paraplégique, craignant fort que cette situation soit définitive.

Nathan l’a conduite à Chanteval, en Auvergne, à 1400 mètres d’altitude, dans un Centre médical de réadaptation pour des patients en grande difficulté. "L’Herbe bleue" ne diffère guère d’autres établissements de soins, des bâtiments propres et sobres, avec un plateau technique et un parc. Une entrée dans l’inconnu pour Sarah, que son immobilité rend peu optimiste. Espérer une improbable guérison, ou décider d’en finir ? Elle est consciente que ce monde où elle pénètre, c’est celui de la survie provisoire. Le personnel d’encadrement lui parle d’aller vers une autonomie, d’envisager sa réinsertion. Des notions trop vagues, dans son cas. Toutefois, les infirmiers Alexandre et Deborah lui apparaissent compréhensifs.

Sarah partage sa chambre avec Clémence Audiberti, une jeune femme dont la fragilité se devine aisément. Elle a un fils en bas âge, Mathieu, dont sa mère s’occupe. Clémence possède un certain talent pour la peinture. Parmi les patients insolites, il y a aussi Louane, dix-sept ans. Elle fait preuve d’un caractère cash, souhaitant donner à sa vie une intensité excitante. Louane évoque une sorte de mystère concernant la chambre 34, celle de Sarah et Clémence. Une ex-patiente, Isabelle Lefort, aurait subitement disparu. Dans un cercle exacerbé tel que ce Centre, les ragots et les rumeurs prennent vite une sale tournure. D’autant qu’ils sont coupés de l’extérieur, se situant dans une zone blanche téléphonique.

Pour récupérer des forces, Sarah pratique le volley. Le kiné voudrait certainement qu’elle fasse davantage de sport. Par ailleurs, peu de chances que la jeune femme s’entende avec la psy. S’accepter, facile à dire ! Sarah n’est pas insensible aux "effleurements" que lui prodigue Alexandre. Elle a remarqué une porte interdite. Même si le médecin dirigeant l’établissement lui montre que c’est un banal débarras, Sarah reste circonspecte. Doit-elle se concentrer sur un retour à la normale, son père acceptant de l’accueillir ? Quand Clémence disparaît, comme en son temps Isabelle Lefort, elle transmet son inquiétude à Alexandre. Mais de vagues investigations de la gendarmerie seraient probablement insuffisantes…

Elsa Marpeau : Les corps brisés (Série Noire, 2017)

Sarah essaie de photographier mentalement les lieux. Quelque chose close, mais elle ignore quoi. Des murs en crépi. Un parquet en bois clair, recouvert d’un tapis. Étrange de protéger comme Fort Knox une pièce remplie de vieux cartons. Sarah tente de rassembler ses pensées. Elle se concentre. Ferme les yeux. Revoit la pièce. La sensation de fausse note persiste. Puis, elle finit par comprendre. Le crépi crasseux, les cartons entassés. Le tapis immaculé, sans un grain de poussière. L’odeur de détergent. Quelqu’un a tout récemment nettoyé le sol, mais n’a pas pris la peine de frotter les murs. Quelle odeur a-t-on voulu couvrir ? Et quelles traces ont-elles été effacées du parquet ? En tout cas, le tapis vient d’être acheté ou du moins il est utilisé pour la première fois.

Peut-être qu’il est bon de souligner qu’il ne s’agit pas d’un roman d’enquête policière, dont le but serait d’identifier le coupable et ses motivations. Néanmoins, l’intrigue cultive une ambiance de mystère, d’oppressantes incertitudes. Dans un lieu clos et carrément isolé, dont les résidents – souvent mal suivis par leurs proches – sont supposés peu aptes à se défendre, tant de choses peuvent se produire. Aussi sérieux soient-ils, ces centres ne sont pas exactement paradisiaques, plus sûrement un purgatoire, éventuellement un enfer. Tels sont les "paliers" que connaîtra Sarah, l’héroïne de cette histoire. Le volontarisme ne suffit pas toujours à surmonter un pernicieux péril.

Au-delà de l’aspect potentiellement criminel, le but d’Elsa Marpeau est de faire partager le malaise qu’engendre l’état de santé de Sarah. D’une part, il y a ce handicap inattendu, suite à un accident de voiture en course. Personne n’est préparé à cela. Il lui arrive de s’évader par l’esprit, se souvenant d’images heureuses, mais il en faut bien plus. D’autre part, l’univers médicalisé – aussi attentifs que soient les soignants – n’est pas "naturel" pour les patients. Et ceux-ci ont parfois le sentiment d’être mal écoutés, mal compris, par des gens trop professionnels pour afficher une compassion. Pour le reste, évidemment, c’est rarement entre malades que l’on peut se remonter le moral.

L’atout majeur de ce roman noir, c’est le climat trouble dans lequel évolue Sarah, auquel s’ajoute de malsaines disparitions. Une "Série Noire" actuelle fort convaincante.

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 04:55

Automne 1952. Âgé de trente-cinq ans, Mark Harris était un brillant avocat californien. Il était marié à Maria, sœur du caïd mafieux Cass Angelo. Sa femme lui demandait d’arrêter de couvrir des affaires douteuses, en particulier celles de son frère. D’autant que cette situation était responsable d’un alcoolisme de plus en plus addictif chez Mark. Celui-ci était toujours très épris de Maria, mais il fut responsable de sa mort. Quand la voiture de Mark tomba du haut d’une falaise du côté de San Chino, la police locale estima qu’il ne pouvait avoir survécu à l’accident. Par contre, tant qu’on n’aurait pas retrouvé son cadavre, Cass Angelo ne se contenterait pas de cette version. Il ferait tout pour venger sa sœur.

Cinq semaines ont passé depuis la disparition de Mark. C’est dans un asile pour clochards de Chicago qu’il reprend finalement ses esprits. Tout ce qui s’est produit entre-temps reste flou dans sa mémoire, bloquée par l’éthylisme. Il s’est énormément alcoolisé durant cette période, et n’a quasiment plus d’argent. Sans doute apparaît-il différent de ses congénères d’infortune, car Mark est bien vite remarqué par la riche et bienveillante Mme Hill. C’est une jeune blonde de vingt-neuf ans, assistée par sa domestique Adèle, venant en aide aux clochards. Brièvement mariée à un concessionnaire vendeur de voiture qui était largement son aîné, May Hill est veuve depuis dix ans, et héritière des biens du défunt.

Quand elle interroge Mark, il se fait passer pour un certain Phillip Thomas, ancien expert-comptable originaire d’Atlanta. Un homme qui a réellement existé et qui connu beaucoup de déboires. May Hill fera vérifier ces informations par une agence spécialisée. Elle engage Mark en tant que chauffeur. Il sera logé dans la belle demeure où May vit recluse depuis dix ans. Les fenêtres sont closes par des planches, mais l’intérieur est très confortable. Il y a des bruits nocturnes comme dans toute vieille maison, rien d’inquiétant. Si May Hill est attirée par Mark, elle semble encore hésitante. Lui se renseigne sur les circonstances de la mort de Harry Hill, une décennie plus tôt. Il s’agissait d’un meurtre.

À une époque, May fréquenta Link Morgan, un gangster. Il disparut sitôt après qu’il eût assassiné l’époux de la jeune femme. Heureusement, ce crime ne causa pas d’ennuis à May. Si Morgan était impliqué dans un casse, seuls quelques-uns de ses complices finirent en prison. Devenue intime avec Mark, le jeune femme a maintenant envie de retrouver la joie de vivre. May propose le mariage à Mark, avant que tous deux partent en voyage à Rio-de-Janeiro, avec une étape à La Havane. Un bon moyen pour Mark de s’éloigner du danger représenté par Cass Angelo. Pour cela, il a besoin d’un passeport au nom de Phillip Thomas. Il fait en sorte d’obtenir des papiers d’identité authentiques. Certains mariages peuvent réserver de mauvaises surprises…

Day Keene : Vive le marié ! (Série Noire, 1955)

Je retournai au garage et ramassai une longue corde que j’avais vue traîner sur l’établi. J’essayai de la casser avec les mains, sans y parvenir. Elle était relativement neuve. Ce fut plus difficile de trouver un poids pour lester le cadavre. J’hésitai entre deux pavés poussiéreux d’une quinzaine de kilos et une vieille roue d’acier qui semblait provenir d’une Daimler. Je choisis finalement les pavés. Je les mis dans la malle arrière avec la corde et Martin. J’étais en train de refermer, quand la porte s’ouvrit et May descendit les marches. Si elle avait peur, ça ne se voyait pas. Ses hauts talons sonnaient sec sur la pierre. Elle portait un long manteau de vison et une élégante toque de vison, assortie. Le froid avivait le rose de ses joues. Sa respiration, qui se condensait en petites bouffées de vapeur, était précipitée…

De 1949 à 1964, Day Keene (1904-1969) fut un des piliers de la Série Noire, avec environ trente-cinq titres publiés (dont quatre initialement parus chez Denoël, en 1952-53). Dans bon nombre de ses livres, le héros est un quidam devant démontrer son innocence. Sur une trame différente, “Vive le marié !” n’est pas moins représentatif de sa conception des intrigues. D’emblée, le "vécu" du héros est sombre et compliqué. Il est dans la dèche, après une affaire criminelle qui l’a contraint à fuir sa vie aisée. La chance va tourner en sa faveur, grâce à la rencontre avec May Hill. Et à leur coup de foudre mutuel. Mais une menace est toujours présente. Et il doit mentir à sa bien-aimée pour pouvoir reconstruire sa vie. Échappe-t-on à son destin ? Dans ce type de romans noirs, c’est très rare.

Il est intéressant de noter que cette histoire est située dans son époque, faisant référence par exemple à Pearl Harbor, dix ans auparavant. Ou évoquant le mafieux Frank Nitti, un des successeurs d’Al Capone. On est donc dans l’Amérique de ce temps-là. On ne peut que partager l’opinion du "Dictionnaire des Littératures Policières" de Claude Mesplède : “Le décor est réaliste, sans plus. L’action, le suspense et les coups de théâtre sont privilégiés et font de tous ces romans d’excellents divertissements.” En effet, c’est ici un roman sans temps mort, parfaitement construit, d’une fluidité idéale. Il a été adapté au cinéma par René Clément en 1964 sous le titre “Les félins”, avec Alain Delon, Jane Fonda, Lola Albright, Sorrel Booke (Boss Hogg, dans "Shérif, fais-moi peur"). Ce film fut exploité aux États-Unis sous le titre original du roman, “Joy house”. Un bel exemple de la Série Noire traditionnelle.

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22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 04:55

Âgé de quarante-trois ans, Daniel McEvoy vit à Cloisters, petite ville du New Jersey. Paddy Costello, son grand-père irlandais, fit fortune aux États-Unis. Mais l’histoire familiale de Dan s’avère diablement compliquée depuis longtemps, sa propre mère défunte n’héritant rien de ce riche aïeul. Retourné en Irlande, Dan s’engagea dans l’armée et devint soldat de l’ONU au Liban. C’est là qu’il rencontra son actuel meilleur ami, Zebulon Kronski. Celui-ci était infirmier dans l’armée israélienne. Installé dans le New Jersey, Zeb exerce comme médecin. Chirurgien esthétique, si l’on en croit ses faux diplômes. Dan est intime avec sa voisine d’à peine quarante ans, Sofia Delano. Nostalgique des années 1980 de sa jeunesse, c’est une névrosée dont le mari n’a plus donné de nouvelles depuis deux décennies. Il est toujours possible que Carmine Delano réapparaisse un jour.

Dan est propriétaire d’un club miteux à Cloisters, le Slotz. Avec son associé gay Jason, ils espèrent le transformer en établissement d’un niveau correct. Dan a de bonnes relations avec la détective Ronelle Deacon, policière Afro-américaine, flic dans l’âme étant passée par le NYPD. Il devrait se méfier davantage des inspecteurs Krieger et Fortz, exemplaires dans la catégorie flics véreux. Le principal ennemi de Dan, c’est Mike Madden, patron du club Brass Ring. “Mike l’Impitoyable. Ce type s’est débarrassé de son vernis de civilisation comme un serpent se débarrasse de sa mue. Mike l’Irlandais porte en lui la mémoire de son peuple, faite de révolutions sanglantes, d’émeutes dans les prisons et de coups de poinçons dans les ruelles…” Un caïd, un vrai dur, Dan ne s’y trompe pas. Vu le conflit qui les opposent, il est contraint d’accepter une mission pour le compte de Mike.

Pour ça, Dan se rend à New York. Ça le ramène aux affaires familiales des Costello. Les ultimes héritières en sont Edit, dernière veuve de Paddy qui vit dans le luxe à Manhattan, et la tante Evelyn. Comme la mère de Dan, Evelyn s’est éloignée de l’univers friqué des Costello. Alcoolique forcenée, elle a été placée en maison de repos, mais a récemment disparu de la circulation. Si Edit souhaite la retrouver, ce n’est pas la priorité de Dan. Pour sa mission, après avoir ridiculisé les flics Krieger et Fortz, il se présente au rendez-vous prévu. Shea est un mafieux jeune et puissant, secondé par son comparse Freckles. Dan ne tarde pas à réaliser que c’est une entourloupe montée par Mike l’Irlandais. Il risque de se faire buter par Shea et Freckles. Méprisants, ceux-ci devraient comprendre que Dan est un ancien militaire entraîné et très réactif, pas un pigeon facile à éliminer.

S’il a gagné un peu de répit vis-à-vis de Mike l’Irlandais, en retournant à Cloisters, Dan est conscient de la menace pesant encore sur ses proches: Zeb, Sofia, Jason, peut-être même la policière Ronnie Deacon. Sans oublier la tante Evelyn Costello, sûrement pas en état de se défendre. Zeb se charge de protéger Sofia, Jason est en alerte au club Slotz, et Dan va confier Evelyn à la veuve Edit. Pour ce faire, revenir à New York n’est sans doute pas la meilleure initiative que prenne Dan. Car ses adversaires n’ont pas été mis hors service…

Eoin Colfer : Mauvaise prise (Série Noire, 2017)

Pourtant, même les plans les mieux échafaudés s’écroulent, et ceux qui reposent sur la logique partent à vau-l’eau encore plus rapidement. Prendre une douche et changer de vêtements, ça s’est passé exactement comme prévu, mais la partie de la stratégie flingue-bus-pizza prend fin exactement cinq pas après que je suis sorti du club, lorsque je remarque une berline de flics banalisée à l’arrêt le long du trottoir d’en face, à côté de la bouche d’incendie. Je reconnais les deux flics qui sont à l’intérieur à la forme de leur tête. Le duo de crétins Krieger et Fortz, deux détectives au sujet desquels le lieutenant Ronelle Deacon m’a informé qu’ils seraient infoutus de trouver leur bite, même à l’aide d’un miroir et d’un détecteur de bites, ce qui m’avait beaucoup fait rire à l’époque. Mais maintenant, leur niveau d’incompétence me paraît de mauvais augure…

En littérature policière, existent deux formules proches ou parallèles. Soit le héros doit se défendre, voire démontrer son innocence, mais en étant mal préparé à affronter une telle situation de crise. Soit le personnage central, face aux mêmes problèmes, est en mesure de répondre. C’est le cas de Daniel McEvoy. Il ne maîtrise pas non plus l’enchaînement des faits, mais possède de sérieux atouts. Certes, Dan n’est pas toujours capable d’identifier assez tôt ses ennemis et leurs cruelles intentions. Néanmoins, l’esprit baroudeur reprend rapidement le dessus. Les conseils que lui donna son psy ont parfois leur utilité, quand il s’agit de riposter, en finesse ou en force. Sans doute son ami Zeb est-il trop farfelu pour lui apporter un soutien renforcé. Malgré tout, il a son rôle à jouer auprès de Dan.

L’auteur a de nombreux romans-jeunesse à son actif, mais il s’adresse ici aux adultes. C’est une cascade de mésaventures que nous propose cette intrigue, dans la meilleure tradition des polars noirs guidés par des scènes d’action. Entre un snuff movie s’achevant de façon spectaculaire et un plongeon en taxi dans l’Hudson, en passant par un rendez-vous à haut risque au cœur de SoHo, ça bouge sans arrêt. Si Dan aspire à une vie calme et apaisée, peut-être auprès de sa voisine Sofia, ce ne sera pas pour tout de suite.

Côté famille, rien de simple non plus. Quand il se remémore le passé, on comprend qu’il ne se sente pas à l’aise avec ce milieu. Renouer quelques liens avec sa fragile tante Evelyn, c’est suffisant pour se créer des ennuis supplémentaires. La tonalité de ce roman aux multiples péripéties s’avère fluide et enjouée, donc d’une lecture extrêmement agréable. Une histoire à suspense pleine de vigueur, très excitante.

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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 06:02

En cet automne, voilà sept mois que l’ancien cambrioleur Bernie Rhodenbarr a repris la librairie Barnegat Books sur la 11e Rue-est à Greenwich Village, au cœur de New York. Il était temps qu’il mène une vie normale, même si le policier Ray Kirschmann doute qu’il se soit rangé. Non loin de là se trouve le salon de toilettage de son amie lesbienne Carolyn Kayser, son "âme-sœur". Celle-ci étant souvent esseulée, ils passent leurs soirées à picoler ensemble. Mais pas ce soir-là car Bernie — qui n’a effectivement pas cessé son activité de cambrioleur — va opérer dans le quartier chic de Forrest Hills Gardens. Chez ce Jesse Arkwright, il y aurait quantité d’objets de valeur à dérober. Bernie n’est là que pour un livre, une édition introuvable de Rudyard Kipling.

C’est un nommé M.Whelkin qui lui a promis une très belle somme contre “La libération de Fort Bucklow”, un ouvrage antisémite de Kipling. Il n’en reste qu’un seul exemplaire, avec une dédicace à l’écrivain H.Rider Haggard, grand ami de l’auteur. Jesse Arkwright semble avoir acquis ce livre au détriment de M.Whelkin, vrai collectionneur décidé à le récupérer. Le vol lui-même ne pose pas de problème à Bernie, qui a rendez-vous avec son client. Entre-temps, un Sikh surgit chez Barnegat Books et oblige le libraire à lui remettre “La libération de Fort Bucklow”. Bernie est quand même plus malin que ça : il détient toujours le livre. Néanmoins, il se demande comment le Sikh était informé du vol. Le rendez-vous avec son client M.Whelkin est fixé chez une certaine Madeleine Porlock.

Bernie ne s’est pas suffisamment méfié de cette femme, qui l’a endormi avec un puissant somnifère. Quand il retrouve ses esprits, Madeleine Porlock a été assassinée et le revolver a été placé dans la main du libraire. Fâcheux, d’autant que la police ne tarde pas à pointer son nez. Bernie prend la fuite, avant de se réfugier dans l’appartement de Carolyn Kaiser, absente en journée. Par la radio, il apprend sans grande surprise qu’on le recherche pour meurtre. Au retour de Carolyn chez elle, Bernie dresse le bilan des événements. Il n’a pas gagné un dollar dans tout ça, et sent qu’on a monté un scénario bien moins simple qu’il y paraît. Carolyn enquête sur M.Whelkin, dont on ne sait s’il est Anglais ou Américain, tandis que Bernie s’intéresse à la piste Madeleine Porlock, supposée psychothérapeute.

Grâce au couple de sympathiques voisins de Mrs Porlock, le libraire en cavale s’introduit dans l’appartement de la défunte. Outre des signes fétichistes, Bernie y trouve le précieux livre. Il va être bientôt en contact avec le commanditaire du Sikh, le maharadjah de Ranchipur, de nouveau avec M.Whelkin, et avec un autre acheteur potentiel de l’ouvrage. Ray Kirschmann, dont le jeune collègue Francis Rockland a été blessé en marge de cette affaire, ne refusera pas un peu d’aide à Bernie. Quant à démontrer son innocence en poussant le coupable aux aveux, il faudra jouer serré…

Lawrence Block : Vol et volupté (Série Noire, 1981)

C’est vrai que je me faisais vieux. C’est vrai que je redoutais de me faire dévorer par des chiens de garde, tirer dessus par des propriétaires irrités et enfermer par les autorités dans quelque cellule à l’épreuve des rossignols. Vrai, vrai, tout était vrai, et alors ? Rien de tout cela n’avait d’importance quand j’étais dans le demeure de quelqu’un, avec tous ses biens étalés devant moi comme un festin sur une table de banquet. Je n’étais pas si vieux que ça, bon Dieu ! Ni aussi effrayé.
Je n’en suis pas autrement fier. Je pourrais raconter des tas de sottises sur le criminel grand héros existentiel de notre époque, mais pourquoi ? Je n’y crois pas moi-même. Je ne suis pas fou des criminels et le pire dans les prisons, c’est d’avoir à en fréquenter. J’aimerais mieux vivre comme un honnête homme au milieu d’honnêtes gens, mais je n’ai encore trouvé aucune carrière honnête qui me procure autant de plaisir. J’aimerais bien qu’il existe un équivalent moral du cambriolage, mais il n’y en a pas. Je suis un voleur-né et j’adore ça.

Après “Le tueur du dessus” (1977) et “Le monte-en-l’air dans le placard” (1979) parus dans la collection Super Noire, “Vol et volupté” (1981) est la troisième aventure de Bernie Rhodenbarr, libraire d’occasion new-yorkais et cambrioleur impénitent. Jusqu’en 2016, onze romans de la série ont été traduits en français. On ne dénigrera pas la traduction, mais le titre original eût été séduisant : "Le cambrioleur qui aimait à citer Kipling". Peu importe que le livre anti-Juifs attribué à cet écrivain ait existé. La réputation colonialiste et militariste de Rudyard Kipling donne à penser que son caractère fut basé sur des préjugés de ce genre-là. Cette histoire évoque également H.Rider Haggard, son contemporain et son ami, écrivain peut-être un peu oublié désormais.

On notera un hommage appuyé de Lawrence Block au personnage de Parker, héros dur et cynique des romans signés Richard Stark (D.Westlake, 1933-2008). Grands amis, ces deux auteurs prolifiques présentent certains points communs. Toutefois, Bernie Rhodenbarr est plus souriant que la plupart des protagonistes chez Donald Westlake. Il se revendique professionnel du cambriolage (à l’opposé de l’impréparation des petits braqueurs), opère avec méthode et sang-froid, tout en affichant une part de dilettantisme. Accusé cette fois d’un meurtre, il ne panique pas : le véritable assassin ne lui échappera pas. Carolyn Kaiser va s’impliquer afin qu’il résolve le problème (au risque que son amante Randy se fâche). Une intrigue qui débute "en douceur" avant d’adopter une tonalité plus énigmatique, qui alimente un passionnant suspense. Pas de réédition depuis 1981, hélas.

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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 06:02

Patrice Gbemba est un gamin noir à lunettes âgé de onze ans, bientôt douze. Veuve, sa mère l’élève seule, aussi bien qu’elle le peut. Avant la rentrée scolaire, elle lui a offert un très beau livre sur les étoiles, l’espace intersidéral. Ça inspire à Papa (c’est son surnom) des dessins très inventifs, en particulier sur les vaisseaux spatiaux. Mais, dans sa nouvelle école, le timide Papa ne trouve pas sa place. Bien que cherchant à se rendre invisible, il est aussitôt le souffre-douleur d’autres enfants. Il n’ose s’en plaindre auprès de sa mère, se dissimule autant qu’il peut dans un coin de l’établissement pour dessiner. C’est surtout le nommé Eyob et ses deux acolytes qui le menacent. Eyob a de qui tenir, car son frère aîné est un repris de justice surnommé le Caïd, qui dresse des chiens de combat.

Un soir, Papa est agressé par Eyob et ses sbires. C’est alors qu’intervient l’accident, dont Papa peut se considérer comme responsable. Il n’attend pas de vérifier si Eyob est mort. Il prend immédiatement la fuite, avec son sac contenant son seul trésor, le livre des étoiles. Papa est bien vite chassé d’un bâtiment vide où il comptait passer la nuit. Le lendemain matin, débute pour lui la grande aventure : Papa passe le Périphérique, entre dans Paris. Ce n’est pas tout de suite le décor exceptionnel qu’espérait ce gamin de banlieue. Et puis, il lui reste peu d’argent pour se nourrir. Quant à mendier, pas question pour lui. Certes, il est désormais libre de dessiner l’espace du futur, mais ce périple s’annonce déjà difficile. Face aux mauvaises rencontres, il lui faut perdre une part de sa naïveté.

“Papa aimait la foule qui ne le voyait pas. Abandonné par le chef, les jambes lourdes, il n’osait pas quitter les lieux. Les murs de la gare étaient blancs. Ils étaient hauts et propres. Malgré le monde, l’endroit était presque silencieux. Un Père Noël en pause mangeait un sandwich sur un banc. Papa se trouva un coin qui n’était occupé par personne. Il se mit en boule afin de se réchauffer plus encore. Contre un mur, il cala sa tête. Ses yeux se fermaient. La morve coulait de son nez.”

Papa va croiser des jeunes et moins jeunes vivant dans la rue, y compris des clochards, sympathiques ou violents. Il traverse la ville, jusqu’à la Défense. Le site fascine Papa qui, cultivant son imaginaire, compare avec les sondes spatiales dont il est question dans son livre. Quelques ultimes pièces lui permettent de téléphoner à sa mère, de lui adresser un bref signe de vie. Toutefois, en décembre, l’extérieur est glacial, et Papa se sent de plus en plus fiévreux. Entre une étape réconfortante dans un club de Pigalle et un refuge dans un squat où il entouré de jeunes et de musiciens à l’allure bizarre, Papa a du mal à lutter contre son affaiblissement progressif. Même s’il se cramponne à son précieux livre…

Clément Milian : Planète vide (Série Noire,2016)

Sa bouche était sèche et son corps détraqué. Attiré par une lumière jaune, il se figea devant un panneau qui indiquait la température, l’heure et la date du jour. Papa fixait les lumières numériques. Il se souvint que son anniversaire était demain, trois jours avant Noël, et qu’il allait avoir douze ans. La pensée le rendait tout chose. Combien de jours encore avant de tomber de fatigue, mourir malade ou affamé ? Il avait mal au ventre. Il avait mal aux os. Son dos tirait. Il tremblait comme un vieillard, se voyant mourir seul dans une flaque, les lèvres desséchées. De penser à la mort le renforçait pourtant, il en devenait presque immortel.

Pour l’amateur de polars, le sujet fera penser à “Paolo Solo”, roman-jeunesse du regretté Thierry Jonquet, même si le présent personnage n’est pas pourchassé. En réalité, “Planète vide” pourrait correspondre à diverses catégories littéraires, mais trouve toute sa place dans la Série Noire. Ce conte sur l’errance d’un jeune fugueur dans Paris se présente sous forme de séquences. Enchaînement de scènes assez courtes, avec des gros plans ainsi que des images plus élargies montrant l’environnement (la Défense, le métro, le parvis de Notre-Dame...), telles les images d’un film qui suivrait à la trace le gamin.

À onze ans passés, on espère que les mômes actuels possèdent encore une capacité à s’isoler du monde pour créer leur univers personnel, aussi fictif soit-il. Du moins est-ce le cas du petit Patrice, rejeté par la bêtise d’autres élèves. Dès l’enfance et tout au long de notre vie, ne sommes-nous pas confrontés à ces cadors prétentieux et agressifs ? Patrice se réfugie dans les étoiles, à sa manière. Ses tribulations au hasard des rues parisiennes ne répondent pas à une quête initiatique (il a fui par obligation). Une épreuve, expérience qui l’aidera à mûrir, sûrement. Un jeune héros attachant, un bon suspense avec son lot de péripéties, c’est donc un roman à découvrir.

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 04:55

Sur la Côte d’Azur, du côté de Cannes et Nice. Fils d’un défunt cambrioleur, Bruno Lortail est plus un escroc qu’un braqueur. Complice du hold-up de la grande Poste de Marseille, arrêté par le commissaire Guillaume Jévard, il écopa seulement de six mois de prison. Âgé de trente-cinq ans, il vient d’en sortir et va récupérer le butin planqué dans une usine désaffectée. Mais le bâtiment a été détruit entre-temps. Jévard est là, aussi, car il entend bien protéger Bruno, dont il a besoin. Quand deux truands à la solde du nommé Nesmaz sont peu après chargés de buter Bruno, le policier les fait abattre. Jévard et Bruno se rendent ensemble chez Félicia Santeuil, vingt-huit ans. Partageuse, elle est la maîtresse du flic, depuis que son amant Bruno a été mis en prison. Ça ne dérange pas Jévard de la partager.

Le policier ne leur cache pas que sa cible, c’est Nesmaz. Aujourd’hui, ce caïd se donne des allures d’homme d’affaire respectable. Mais il débuta à Oran, où il tenait un hôtel de passe et fit partie de l’OAS. Après l’indépendance de l’Algérie, il développa un réseau de bordels en France et en Allemagne. La législation française étant de plus en plus stricte avec les maisons closes, Nesmaz abandonne cette activité au profit de placements fructueux, ou qui permettent de blanchir l’argent sale. Selon Jévard, c’est Nesmaz qui a le butin qu’avait planqué Bruno. Avec ça, il a financé la récente campagne du politicien Caceldi, qui n’a pas été élu. Le but final du policier, c’est que Bruno s’empare du contenu du coffre-fort de Nesmaz. Car il y cache des documents précieux, des dossiers sur certaines personnes.

Nesmaz et son épouse quadragénaire Odette habitent dans une propriété sécurisée, un vrai "château"… avec son petit musée privée. C’est là que va se jouer le premier acte, ce qui est destiné à mettre la pression sur Nesmaz. Bruno parvient à voler les quatre toiles de maîtres, dont un Rembrandt et un Soutine. En guise de rançon, Jévard – masquant sa voix – réclame une très forte somme à Nesmaz. Bien que le dispositif de police soit prêt, Nesmaz ne peut empêcher que Jévard touche la rançon. Jusqu’à là hors du coup, car il est censé avoir passé quelques jours en mer sur son voilier, Jévard est appelé à la rescousse sur cette enquête. Bruno et Félicia se sont ménagés un alibi, un week-end en amoureux. Pourtant, Jévard le mettra bientôt en garde-à-vue, afin que Bruno soit un temps à l’abri.

L’expert de l’assurance est formel : les tableaux de Nesmaz sont des faux. Nesmaz pense que le galeriste Califf, qui les lui a vendus, l’a sciemment arnaqué. Celui qui authentifia les toiles étant décédé, difficile de prouver la culpabilité de Califf. Néanmoins, ce n’est pas un hasard s’il vient de s’expatrier en Suisse. Le policier Jévard s’y rend pour rencontrer Califf, et pour mettre en banque la rançon. C’est maintenant que commence vraiment le plan de Jévard, une machination impliquant Califf (ou son sosie) afin que Nesmaz soit contraint d’ouvrir son coffre-fort, en présence du politicien Caceldi. S’il réussit, Jévard acceptera les félicitations ministérielles. Avec un joli pactole en réserve pour ses vieux jours…

Raf Vallet : Sa Majesté le Flic (Série Noire, 1976)

En tant qu’auteur de polars, Jean Laborde (1918-2007) connut une sympathique notoriété dans les années 1960, sous le pseudo de Jean Delion, puis adopta le nom de Raf Vallet en signant ses huit romans des deux décennies suivantes. C’est en grande partie grâce aux adaptations au cinéma de plusieurs de ses titres qu’on retient l’œuvre de Raf Vallet. “Adieu poulet” (1975, avec Lino Ventura, Patrick Dewaere, Victor Lanoux) et “Mort d'un pourri” (1977, avec Alain Delon, Stéphane Audran) furent d’immense succès.

“Sa Majesté le Flic” fut transposé à la télévision en 1984, avec Bernard Fresson, Philippe Nicaud, Michel Beaune, Gérard Darier). On peut emprunter à Claude Mesplède une bonne définition des romans noirs de Raf Vallet : “L’ironie, présente dans chacun de ces récits, a un goût amer car les "héros" de Laborde sont souvent aussi amoraux que ceux qu’ils prétendent combattre.” (Dictionnaire des Littératures Policières, Éd.Joseph K).

Dans “Sa Majesté le Flic”, le commissaire Jévart (anagramme du policier Javert, dans “Les misérables”) affiche un délicieux cynisme. Plutôt désabusé par un métier où on trouve plus facile d’arrêter les petits malfaiteurs de banlieue que de s’attaquer aux gros requins, il va essayer d’être le plus malin. Il vise un homme d’affaire douteux, un politicien véreux, et même le poste de son supérieur Salat. Certes, on ne doute guère qu’il arrive à ses fins, mais tout est dans la manière. Il ne reste plus au lecteur qu’à suivre l’intrigue, telle que l’auteur l’a organisée. Ce qui nous réserve d’excellents moments ! Un très bon polar noir.

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6 août 2016 6 06 /08 /août /2016 04:55

Originaire du Maine, âgé de trente-huit ans, Nick Hawthorne est employé depuis dix ans des journaux locaux de la côte Est des États-Unis. Rien d'excitant, mais ses ambitions sont modestes. En ces années 1990, il flashe un jour sur une carte de l’Australie. L’envie lui prend de s’offrir avec ses économies un voyage à travers ce pays. C’est ainsi que Nick a débarqué à Darwin, dans le nord de l’Australie. La chaleur intense, première mauvaise surprise pour l’Américain. Envisageant un périple jusqu’à Perth, à 4500 kilomètres de son point de départ, il acquiert un vieux Combi VW. Si le vendeur est un chtarbé de religion, le véhicule est nickel, lui. Nick a juste occulté un principe de base : ne jamais conduire de nuit dans le désert. Deuxième surprise désagréable : il heurte un kangourou. Il n’est pas loin de renoncer, l’outback australien s’avérant plutôt hostile.

Une halte est la bienvenue à Kununurra, le temps de se remettre. Une dizaine de jours, ce n’est pas trop car il n’est plus si pressé. Ensuite, ce sera mille kilomètres à travers le bush jusqu’à Broome. Entamant le trajet, Nick fait la connaissance d’une auto-stoppeuse. Look rétro, cheveux blonds cendrés courts, bronzée naturelle, la jeune femme de vingt-et-un ans se prénomme Angie. “J'avais affaire à une Walkyrie, option surf : un mètre-quatre-vingt de muscles, et des mains comme des battoirs…” Costaude mais séduisante, Angie vient de Wollanup, un village oublié du cœur mort de l’Australie. Sa culture musicale date de vingt ans et plus : elle admet ne jamais avoir quitté son bled jusqu’ici. Avec Angie, le sexe ressemble assez au catch : “On se retrouvait complètement nettoyé en deux temps trois mouvements. Elle ne vous faisait pas l’amour, elle vous prenait d’assaut.”

Nick songe fortement à larguer Angie, mais il est déjà trop tard. Il se réveille un matin dans un poulailler de Wollanup, après avoir été drogué. L’oncle Gus lui annonce qu’il s’est marié entre-temps avec Angie. Aucun souvenir, bien sûr. Il faut bien quatre jours à Nick pour se désintoxiquer, avant des retrouvailles avec Angie. Pas le temps d’examiner ce qui paraît un “monstrueux malentendu” durant leur lune de miel, au village. L’ambiance va vite changer : “Transformation à vue. Déjà la virago perçait sous la tendre épousée.” Nick s’aperçoit qu’on lui a pris son passeport et son argent. Il comprend qu’il est prisonnier dans “un puits sans fond, écrasé de soleil. Un gouffre sans issue.” La petite ville la plus proche se trouve à des heures de là, sans vraie route. Nick est convoqué par le comité qui dirige Wollanup, les chefs des quatre familles vivant ici, une cinquantaine d’habitants.

Délesté sous la menace de ses économies, Nick n’a plus qu’à obéir aux singulières lois de Wollanup. À gagner sa vie en tant que mécanicien, payé en monnaie locale. À composer avec la famille d’Angie, des gens aussi méfiants qu’agressifs. À se désaltérer à la bière, l’eau étant rare, et à digérer les plats infects d’Angie. À supporter la puanteur, y compris émanant de l’abattoir à kangourous, seule industrie de l’endroit. Sa stratégie vise à ne pas montrer son désir de s’échapper, tout en réparant à neuf son Combi. Cela fonctionnera-t-il ? Des mois passeront avant qu’une complicité et un plan bancal lui offrent l’espoir d’une éventuelle fuite aléatoire…

Douglas Kennedy : Cul-de-sac (Série Noire, 1998)

Douglas Kennedy figure depuis quelques années parmi les auteurs de best-sellers. Il faut avouer que, ne manquant pas d’esprit, le personnage est plutôt sympathique. Si ses livres rencontrent un beau succès, c’est probablement mérité. Quand est publié le premier titre de cet auteur dans la Série Noire, c’est encore un inconnu. Même si ce roman a été adapté au cinéma : pas sûr que “Bienvenue à Woop Woop” (1997) de Stephan Elliott ait vraiment séduit les cinéphiles. Plus tard, quand Christian de Metter créée une version bédé de ce roman sous le titre (de la nouvelle traduction) “Piège nuptial” (Casterman, 2012), on ne saurait garantir que cet album ait marqué les amateurs de BD, non plus.

Aussi remarquable soit-elle, l’histoire de “Cul-de-sac” n’est pas à aborder si l’on est un peu déprimé, cafardeux. Car il s’agit d’un scénario sombre, dont la part de dérision peut ne pas être si flagrante. Ce fut mon cas à première lecture, à l’époque de la sortie du livre : je sentais que je passais à côté de l’esprit du roman – Nick n’avait qu’à assumer ses conneries et se sortir du pétrin, pas d’empathie. D’une certaine façon, je ne me trompais pas totalement : Douglas Kennedy dresse un portrait ironique de "l’Américain en voyage". Toutefois, à mieux lire ce récit, son sort ne nous laisse pas indifférents. Sa capacité à surmonter l’épreuve à laquelle il est confronté, et une improbable évasion, créent un vrai suspense palpitant. Il s’agit bien d’un authentique roman noir.

Via des articles de journaux, on nous raconte l’origine de cette "communauté" qui s’est constituée à Wollanup, se faisant oublier des autorités australiennes. C’est fort troublant, autant que réaliste. En effet, il y eut des "expériences" de ce genre, soit en suivant les préceptes égalitaires hippies, soit quand des gens se laissèrent guider par quelque gourou. À la tête de tout groupe, se révèlent fatalement des chefs autoproclamés. Qui ne tardent jamais à imposer des lois iniques, qui dominent avec une cruauté jouissive. Au-delà des mésaventures de Nick, c’est assurément la description de ce climat malsain qui donne sa force à ce très bon roman.

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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 04:55

À Paris, le quinquagénaire Victor Lefaucheux est propriétaire d’un club, le Bar Becue. Mais c’est avant tout un chef de bande, qui prépare un gros braquage. Ses complices Varcher, Giquel et Ober, sont d’excellents exécutants. Il y aura aussi le jeune Morland, dit le Gosse, qui a contribué à monter l’affaire. Et puis Ferdinand Bobin, ancien pilote de course qui eut quelques exploits à son actif. S’il n’est plus le cador qu’il fut, il a conçu un véhicule blindé qu’il conduira, qu’il a appelé le Casse-route. Imitant une ambulance militaire, son engin atteint des vitesses capables de laisser loin derrière tout poursuivant. Dans la bande, il y a encore Paul Chaumel, dit Fine-de-Claire, à cause de son goût immodéré pour les huîtres.

C’est le maillon faible du groupe, Lefaucheux le sait bien. Officiellement, Fine-de-Claire est représentant en horlogerie. Marié à Pierrette, père du petit Jean-Loup (dit Shérif), il habite entre Nantes et l’Atlantique, à Louangé-en-Retz. C’est justement à Rezé, dans la région nantaise, qu’aura lieu le braquage programmé. Étant convaincu que Fine-de-Claire va se dégonfler pendant l’opération, Lefaucheux le vire brutalement de la bande, au profit du Gosse qui, lui, ne flanchera pas. Fine-de-Claire prend très mal cette éviction. Il pense déjà à se venger. S’il dénonçait ses complices, on saurait illico que c’est lui qui a trahi la bande. Par contre, il confie à son ami Tiennot qu’il saurait saboter le Casse-route de Ferdi Bobin.

Pourquoi s’attaquer à une banque de Rezé ? Depuis quelques années, le mouvement Black Power se constitue un trésor de guerre pour financer ses actions aux États-Unis. Il s’agit de pierres précieuses, de diamants, dont une partie est stockée dans cette petite banque. Il y en a pour seize millions de dollars. En ce mois d’octobre, le trésor va bientôt être transféré, c’est pourquoi il est temps pour Lefaucheux et ses hommes de l’intercepter. Qui plus est, il a des clients qui l’attendent en Irlande pour récupérer les diamants. Ce sont des émissaires du Ku-Klux-Klan : une bonne façon de court-circuiter financièrement leurs ennemis du mouvement de défense des Noirs, qui prend toujours plus d’ampleur.

Le scénario du braquage a été bien préparé. Deux complices feront diversion en simulant le cambriolage d’une bijouterie voisine, tandis que les autres attaqueront la banque. Il est prévu de buter le caissier, de vite s’éloigner et de rejoindre le Casse-route, puis de filer en direction de l’océan (toutes sirènes hurlantes), où attendra un bateau pour l’Irlande. Le jour J, autour de neuf heures du matin, Lefaucheux et ses comparses sont à pied d’œuvre autour de la banque, à Rezé. De son côté, Fine-de-Claire n’est pas loin : il veut observer les effets du sabotage du Casse-route. Certes, il y a des impondérables dans un braquage tel que celui-là, et des motards risquent de prendre en chasse les voleurs. Le Casse-route va foncer comme prévu, malgré certains dangers en passant à Louangé-en-Retz…

Pierre Siniac : Le casse-route (Série Noire, 1969)

Bien qu’il ait publié trois romans entre 1958 et 1960 sous le nom de Pierre Signac, les vrais débuts de l’auteur datent de 1968, avec “Les morfalous” paru dans la Série Noire. L’année suivante, est publié son deuxième titre dans la collection, “Le Casse-route”. À la base, c’est une histoire de truands assez conventionnelle. Avec un grain-de-sable, comme il se doit : Paul Chaumel, dit Fine-de-Claire, “un quadragénaire presque chauve, à la figure ronde, au long nez de renard, aux yeux bleus à fleur de tête”. Père de famille aux idées bien arrêtées, il n’a plus vraiment sa place parmi les malfaiteurs. Son portrait d’amateur glouton d’huîtres nuance la noirceur de l’intrigue, apportant une légèreté souriante. Celui de Bobin, ex-pilote de course, amène aussi une certaine dérision.

L’essentiel de l’histoire se déroule près de Nantes, dans le Pays de Retz. Il est amusant de penser que, près d’un demi-siècle plus tard, l’agglomération nantaise n’est plus du tout si "provinciale". On nous parle ici de l’aérodrome de Château-Bougon, devenu quelques années plus tard l’aéroport de Nantes-Atlantique en prenant de l’extension. Les routes conduisant à la mer sont meilleures que celles décrites. Néanmoins, en quittant la proximité urbaine, ce secteur a su conserver une allure tant soit peu naturelle. Notons aussi une allusion à l’époque, fin de la décennie 1960, avec le KKK encore très puissant, face aux organisations des Noirs américains gagnant du terrain. Un suspense habile et captivant, par un Pierre Siniac qui montrera par la suite toute l’étendue de son originalité.

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