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3 août 2017 4 03 /08 /août /2017 04:55

Matthew Scudder a longtemps été policier à New York, métier qu’il a abandonné : “Une balle perdue que j’avais tirée avait tué une fillette nommée Estrellita Rivera, mais je ne pense pas que ce soit le remords qui m’ait incité à quitter la police. En fait, cet incident avait transformé ma vision du monde, si bien que je n’avais plus envie d’être flic.” Matt Scudder a aussi quitté son épouse et ses enfants, pour loger dans une modeste chambre d’hôtel. Il a bientôt sombré dans l’alcoolisme le plus extrême, jusqu’au coma éthylique, frôlant la mort. Il suit sans conviction les réunions des Alcooliques Anonymes. Même s’il parvient à rester abstinent quelques jours, on ne peut pas le considérer comme repenti. Il est officieusement détective privé, sans licence, ni rentrées d’argent régulières.

Venue de sa cambrousse, Kim est une séduisante prostituée âgée de vingt-trois ans, qui exerce à New York depuis quatre années. Voulant décrocher, elle engage Matt Scudder afin qu’il serve d’intermédiaire avec son souteneur. C’est un Noir qu’on appelle Chance, dont on ne connaît pas l’adresse précise. Scudder le cherche vainement dans les clubs plus ou moins miteux de Harlem. Ils finissent par se rencontrer lors d’une soirée de boxe. Chance n’est pas un proxénète inculte et brutal. Il n’est pas opposé à ce que Kim reprenne sa liberté, d’autant que d’autres jeunes femmes travaillent pour lui. L’affaire se règle donc à l’amiable. Mais le surlendemain, Kim est retrouvée assassinée dans une chambre d’hôtel. Un meurtre sanglant, la prostituée ayant été massacrée avec une machette.

Difficile pour Scudder de surmonter son besoin d’alcool dans ces conditions. Il aurait bien besoin d’un sevrage sévère, mais refuse d’être soigné. Il s’est mis en contact avec le flic Joe Durkin, lui faisant part de ses soupçons contre Chance. Mais ce dernier possède un bon alibi. Policier désabusé quant à la criminalité new-yorkaise, quelque peu raciste, Joe Durkin pense qu’une enquête sur la mort d’une prostituée n’aboutirait pas à grand-chose. Peu après, Chance renoue avec Scudder, l’engageant pour découvrir l’assassin de Kim. Le proxénète lui accorde une certaine confiance, l’invitant dans sa maison du quartier de Greenpoint, lui montrant sa collection d’Art Africain. Scudder finit par accepter la mission. À part le faux nom utilisé par le client-assassin, il n’a quasiment aucun indice.

Espérant mieux cerner la défunte Kim, Matt Scudder rend visite aux autres prostituées de Chance. Mais chacune d’elles a son parcours personnel. Une vieille voisine de Kim résume l’individualisme ambiant : “Les New-yorkais sont comme ces lapins. Nous vivons ici pour profiter de ce que la ville peut nous procurer sous forme de culture, de possibilité d’emploi ou ce que vous voudrez. Et nous détournons les yeux quand la ville tue nos voisins ou nos amis. Oh bien sûr, nous lisons ça dans les journaux, nous en parlons pendant un jour ou deux, mais après nous nous empressons d’oublier. Parce qu’autrement, nous serions obligés de faire quelque chose contre ça, et nous en sommes incapables. Ou bien il nous faudrait aller vivre ailleurs, et nous n’avons pas envie de bouger.”

Avec le flic Durkin, Matt Scudder tente d’établir le scénario du crime, le comportement du tueur. Lapin ou vison ? Selon Chance, la veste en fourrure de Kim était en peau de lapin. Mais elle en possédait bien une en vison. Peut-être offerte par un petit-ami généreux, une piste à explorer pouvant conduire au tueur ? Ayant été agressé par un minable voyou à Harlem, Scudder le met hors d’état de nuire et récupère son arme. Un peu plus tard, c’est Sunny – une autre des prostituées de Chance – qui est retrouvée morte. Un suicide, qui ne fait pas de doute, ne causant pas d’ennuis supplémentaires à Scudder, ni à Chance. Le meurtre d’un autre personnage, entrevu autour de la mort de Kim, va relancer l’affaire. Et révéler bientôt les rouages de ces crimes…

Lawrence Block : Huit millions de façons de mourir [Huit millions de morts en sursis] – (Série Noire, 1985)

Le vent, à New York, a parfois un comportement curieux. Les hauts bâtiments semblent le casser, le diviser, puis le faire tourbillonner comme une boule de billard anglais, de sorte qu’il rebondit de façon imprévue et souffle dans des sens différents d’un pâté de maisons à l’autre. Ce matin et cet après-midi-là, où que je sois, il me soufflait dans la figure. Quand je tournais le coin d’une rue, il tournait avec moi, mais toujours face à moi pour mieux m’asperger de pluie. Il y avait des moments où cela me semblait revigorant, d’autres où je baissais la tête, remontais les épaules, maudissais les éléments et me traitais d’imbécile pour ne pas être resté chez moi.

Lawrence Block : Huit millions de façons de mourir [Huit millions de morts en sursis] – (Série Noire, 1985)

Bien que ce roman soit le 5e, sur dix-sept, de la série ayant pour héros Matthew Scudder, c’est le premier qui fut traduit en français, en 1985. Aux États-Unis aussi, c’est ce roman qui va vraiment faire connaître le personnage. Paru sous le titre Huit millions de morts en sursis”, cet intitulé changea pour Huit millions de façons de mourir” en 1986. Car c’était le titre d’un film de Hal Asby, avec Jeff Bridges, Rosanna Arquette, Andy Garcia, Randy Brooks, Alexandra Paul, adapté de ce livre cette année-là. Si Scudder y est un ex-flic en proie à la même dérive alcoolique, l’intrigue a pour décor Los Angeles. L’intrigue rythmée du film privilégie une bonne part de violence. Malgré les points communs, on est loin de l’esprit du récit. Où l’on trouve deux personnages principaux : Scudder et… New York.

En effet, c’est un portrait de cette métropole au début de la décennie 1980 que dessine Lawrence Block. Le détective sillonne les rues, les quartiers et des lieux tel Central Park, au cours de ses investigations. L’histoire est ponctuée de ces faits divers auxquels la population de New York s’est habituée. Des incivilités dans le métro jusqu’aux plus sanglants des crimes, cette ville est un concentré d’insécurité à l’époque. Cela explique le cynisme du policier Joe Durkin : “Vous êtes victime d’une agression en rentrant chez vous, mais vous ne subissez aucun dommage en dehors du fait que le type vous a volé votre argent ? Estimez-vous heureux d’être encore en vie. Rentrez chez vous et dites une Action de Grâce.” Il faut y voir un témoignage plutôt qu’une approbation.

Les aventures de Scudder sont plus sombres et dures que celles de Bernie Rhodenbarr, le libraire cambrioleur, autre série de Lawrence Block. Par exemple, le détective fait preuve de violence envers le braqueur qui l’a attaqué, réaction défensive conforme au contexte en question. Quant au singulier proxénète Chance, Scudder n’exprime aucun racisme à son égard. On souligne assez simplement la lucidité de Chance, qui rappelle que des cohortes de jeunes femmes débarquent quotidiennement à New York pour s’y prostituer. Toutes les situations décrites sont réalistes, communes, plausibles, fortes parfois.

Reste l’alcoolisme de Matthew Scudder, autre fil conducteur du roman. Le processus du recul de la dépendance aux boissons alcoolisées est en cours, mais le combat est loin d’être gagné. Scudder assiste irrégulièrement aux réunions de Alcooliques Anonymes, mais se tait sur son propre cas. Il écoute les conseils, notamment de son amie Jan, mais le climat n’est pas propice à la rémission. Par ailleurs, à chaque salaire reçu, il laisse une dîme de dix pour cent dans un tronc d’église, geste qu’il ne s’explique pas vraiment à lui-même, n’éprouvant aucun sentiment religieux.

Huit millions de façons de mourir” est un roman noir dense où, grâce à Matthew Scudder, l’individu compte autant que la masse des huit millions habitants de la ville. En 1983, il a été récompensé par le Prix Shamus (pour des romans dont le héros est un "privé", Shamus signifiant détective privé dans le langage populaire américain).

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1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 04:55

Carthage, en Alabama, petite ville du sud des États-Unis. Âgé de trente-trois ans, John Duquesne Warren est un agent immobilier aisé, natif d’ici. Ses amis le surnomment Duke. Il est marié depuis moins de deux ans avec Frances, vingt-sept ans. Originaire de Miami, elle ouvrit à Carthage une boutique de mode avant d’épouser Warren. En ce moment, elle passe quelques jours à La Nouvelle Orléans. Dan Roberts, locataire d’un local commercial dont Warren est propriétaire, est mort dans un accident de chasse aux canards. Le shérif Scanlon y voit plus sûrement un meurtre. Et son adjoint Mulholland, hostile à Warren, est prêt à mettre l’agent immobilier en prison. Il est vrai que seuls les huit membres du club de chasse ont accès au lieu du crime, et que Warren s’y trouvait ce matin-là.

Warren reçoit un appel téléphonique anonyme, d’une femme affirmant que Roberts était l’amant de Frances. Ce qui n’est pas impossible, en effet. Frances rentre prématurément de La Nouvelle Orléans. Ayant matière à s’interroger sur son épouse, Warren se dispute avec elle, avant d’être à nouveau convoqué par le shérif Scanlon. Probablement suite aux révélations de cette correspondante anonyme. George Clement, le sémillant avocat quinquagénaire de Warren, lui recommande de se montrer coopératif avec la police. Même s’il a raison, l’agent immobilier ne tient pas à être soupçonné. De retour chez lui, Warren pense d’abord que Frances est repartie. Mais il découvre bientôt le cadavre de sa femme dans leur chambre, tuée par un coup violent. Pas question d’alerter la police.

Warren ne peut compter que sur sa secrétaire, Barbara Ryan. Il la contacte avant de filer à La Nouvelle Orléans. Quand la mort de Frances sera connue, autant qu’on pense qu’il est en fuite, s’éloignant de l’Alabama. Il engage des détectives privés, afin de retracer l’emploi du temps de Frances en Louisiane, où elle disposa de beaucoup d’argent. Des enquêteurs sont aussi chargés de se renseigner sur le passé de Frances en Floride, et sur Roberts. Warren revient très discrètement à Carthage, se cachant dans son bureau. Puisqu’on le croit loin, on ne l’y cherchera pas. Il se confie à Barbara Ryan, qui va volontiers l’aider, tout en faisant comme si elle collaborait sans hésiter avec le shérif Scanlon. Le duo ne tarde pas à identifier la femme qui passa le coup de téléphone anonyme.

Selon son CV, le passé de Dan Roberts fut assez chaotique. Celui de Frances est encore plus énigmatique. Lors de son dernier séjour à La Nouvelle Orléans, la jeune femme était prise en filature, semble-t-il. Et elle consacra ses après-midis aux champs de courses, pariant gros sur les chevaux. Warren ne pourra pas éternellement se cacher, et cette nuit du samedi au dimanche va être plutôt agitée, ponctuée de nouveaux éléments…

Charles Williams : Vivement dimanche ! (Série Noire, 1963)

Les seules lumières qui brûlaient étaient la liseuse voilée de rose, au fond, et celle du cabinet de toilette. Mais comme mon regard effleurait la glace, mon attention fut attirée par le reflet d’un objet sombre sur le parquet, de l’autre côté du lit. Je m’avançai dans la chambre, me penchai au coin du lit et je me trouvai nez à nez avec son visage, ou ce qu’il en restait.
Mes genoux se dérobèrent sous moi et je me laissai glisser au pied du lit ; je m’accrochai à l’édredon pour éviter de passer par-dessus et de tomber sur elle. J’ouvris et refermai plusieurs fois la bouche et avalai ma salive pour contenir la montée visqueuse de la nausée dans ma gorge, et j’enfonçai mon visage dans l’édredon, comme pour faire disparaître l’image en fermant énergiquement les paupières. Peut-être était-ce l’outil le pire – ou sa position : le chenêt malpropre, noirci au feu, qui reposait sur sa gorge, où l’assassin l’avait laissé choir ou jeté, une fois son forfait accompli.

Charles Williams : Vivement dimanche ! (Série Noire, 1963)

Dix-sept des vingt-deux titres écrits par Charles Williams (1909-1975) ont été publiés dans la Série Noire, et trois chez Rivages/Noir. Il a été récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière en 1956 pour “Peaux de bananes”. Bon nombre de ses romans ont été adaptés au cinéma et à la télévision. En 1983, pour son dernier film, François Truffaut tourna une version de “Vivement dimanche”, avec Fanny Ardant, Jean-Louis Trintignant, Jean-Pierre Kalfon, Philippe Laudenbach, Caroline Sihol. Si ce film a été réalisé en noir et blanc, c’est pour rendre hommage aux productions des années 1950, grande époque des "films noirs". Transposée dans des décors français, l’intrigue joue sur les ambiances nocturnes. Si Jean-Louis Trintignant est le suspect tout désigné, c’est Fanny Ardant (Barbara) qui est amplement mise en valeur.

Il y a mille et une manières d’exploiter le thème de "l’homme traqué", sujet récurrent des intrigues à suspense. Le héros ne doit pas être préparé à ce qui lui arrive, mais Charles Williams ne nous présente pas un personnage complètement naïf. Certes, ce mariage avec une jeune femme venue de nulle part était une erreur. Et il aurait dû mieux se renseigner sur son locataire, Dan Roberts. Dans l’adversité, Warren est en mesure de se défendre, en rusant avec la complicité de sa secrétaire. Malgré la tension, il est conscient que les deux meurtres ont un lien direct. L’auteur nous offre progressivement des indices, comme il se doit, dans un récit où c’est bien Charles Williams qui impose son tempo sans précipitation. Un polar noir de très belle qualité !

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24 juillet 2017 1 24 /07 /juillet /2017 04:55

À Chicago, vers 1960. Âgée de quasiment dix-huit ans, Dona Santos est la fille d’Estrella Santos, une chanteuse devenue célèbre. Après avoir fait carrière dans les clubs et à la télévision, Estrella part pour la Californie, où elle va faire du cinéma. Elle a récemment offert à Dona une Cadillac décapotable couleur crème. La jeune fille est fiancée avec le lieutenant de police Charles Mercer. Mais, dès le départ d’Estrella pour Hollywood, Dona rompt ses fiançailles avec le policier. Car sa mère vient de lui faire une révélation sur ses origines. Au volant de sa Cadillac, Dona part vers le "Deep South", le Sud Profond des États-Unis. Sa destination est Blairville, une bourgade campagnarde située entre Natchez (Mississippi) et Mobile (Alabama). Dans un premier temps, elle descend à l’hôtel.

Si Dona a parcouru mille cinq cent kilomètres en voiture, c’est dans le but de tuer Blair Sterling. À la tête d’une plantation exploitant le coton, c’est le plus gros propriétaire de la région. Riche célibataire, ce Sterling a toujours été un grand consommateur de femmes. Au temps où elle s’appelait encore Beth Wilbur, à l’âge de quinze ans, Estrella fut violée par Sterling. Par conséquent, il est le père de Dona. Prise d’un besoin de vengeance, celle-ci a acheté un revolver à Chicago. Bien que n’ayant aucun plan précis, si ce n’est d’éviter d’impliquer sa mère, Dona est déterminée à assassiner cet homme. Elle trouve l’occasion de louer au lieu-dit Loon Lake un bungalow appartenant à Sterling. C’est ainsi qu’elle fait sa connaissance, et que – séduit par la beauté de Dona – il l’invite à une soirée chez lui.

La jeune fille se familiarise rapidement avec l’ambiance locale. C’est une petite ville bien tranquille, mais où les traditions ségrégationnistes sont encore fortes. Ce que déplorent certains habitants, dont le shérif et son équipe. Ex-militaire en Corée, où il avait le grade de capitaine, Beau Jackson boite depuis qu’il a été blessé durant cette guerre. Ce Noir est désormais étudiant en Droit, assumant quelques jobs pour financer ses études. Il subit les préjugés de ses concitoyens les plus racistes, des petits Blancs moins intelligents que lui. Outre sa prise de contact avec le père Miller, prêtre de Blairville, Dona a surtout entamé une relation ambiguë avec l’avocat Jack Ames. Ce dernier est visiblement amoureux d’elle, mais Dona ne tient pas à l’y encourager. Dans son métier, Jack Ames défend tout le monde, y compris des Noirs.

Tandis qu’un journaliste local prépare un article sur Dona, "fille de star", Sterling continue à rôder autour de sa locataire. Il lui envoie sa jeune employée métisse Hattie pour faire le ménage au bungalow, et peut-être pour la sonder. En ville, un accident de voiture se produit entre Sterling et Beau Jackson. Parole contre parole, tous deux prétendent avoir eu la priorité à ce carrefour. Vu sa position sociale, Sterling entend bien qu’on lui donne raison. Les policiers de Blairville sont assez sceptiques, sachant les emportements de ce notable. Dona réalise l’inanité de son projet criminel. Tuer le hautain Sterling, typique de ces Sudistes détestables, ça ne servirait probablement à rien. Alors qu’elle songe à rentrer à Chicago, les choses vont s’accélérer dramatiquement pour elle… 

Day Keene : Le deuil dans les veines (Série Noire, 1966)

Dona reporta son attention sur Blair Sterling. Il faisait un fort bon maître de maison. Après le déjeuner, il avait insisté pour la conduire en ville à bord de l’une de ses voitures, et veiller au transfert de ses bagages de l’hôtel au bungalow. Quels qu’aient pu être ses mobiles secrets, il s’était conduit en gentleman. Elle étudia son visage, chercha à discerner les points faibles de sa cuirasse. Il en avait deux. D’abord, c’était un Sterling, d’une famille qui appartenait déjà à l’aristocratie terrienne cent ans avant la Guerre de Sécession. Il possédait plus de terres que n’importe qui à Blairville. C’était lui qui avait la plus grande maison, lui qui produisait le plus de coton, lui qui faisait travailler le plus de gens, blancs ou noirs. Et il tirait orgueil de sa qualité de Blanc, du fait qu’autrefois, sa famille avait possédé un nombre considérable d’esclaves.
Le second point faible de Blair Sterling : son exigeante sensualité.

Même si Day Keene (1904-1969) fut un auteur très productif, “Le deuil dans les veines” n’est vraiment pas un banal polar. Ce roman illustre une époque de l’Histoire des États-Unis. Nous sommes dans le Sud du pays, des régions longtemps esclavagistes, enrichies grâce aux plantations de coton. Dans ces contrées d’Alabama, de Géorgie, du Mississippi, la ségrégation raciale et sociale perdura, car elle était considérée comme légitime par les propriétaires terriens fortunés. Ceux-ci méprisaient les Blancs pauvres, mais c’étaient les Noirs qui subissaient les plus constantes humiliations.

Ce roman se passe au temps où furent votées les premières lois favorables aux Noirs. On ne les appliqua qu’avec réticence dans beaucoup de ces comtés, les contestant souvent. L’état d’esprit raciste ne s’éteignit jamais totalement pour une part de la population. “Pas par conviction profonde et raisonnée, d’ailleurs : ce serait plutôt qu’ils se conforment à ce qu’on attend de nous par tradition car, en dehors des vieux durs à cuire et des illettrés des coins perdus du marais, il y en a bien peu parmi nous qui croient que la couleur fait d’un individu l’inférieur d’un autre” explique l’avocat Jack Ames.

Malgré le poids des coutumes, ainsi que le montre Day Keene, la mentalité des habitants était parfois plus positive. Une commerçante, une serveuse, le prêtre, les policiers, en apportent la preuve. Pas de militantisme démonstratif dans cette fiction, mais un regard sur des comportements passéistes ou ayant évolué. Quant à l’épineuse question des mariages mixtes, s’il rappelle que la Reine de Saba fut intime avec Salomon, et que Moïse avait épousé une Éthiopienne, l’avocat avoue que le sujet est franchement compliqué. À travers le personnage de Beau Jackson, on nous rappelle les cas de soldats américains noirs qui ne manquèrent pas de bravoure.

L’intrigue criminelle proprement-dite est exemplaire. L’auteur ne cherche jamais à nous égarer avec de nébuleux mystères, à surcharger le suspense ou la noirceur. C’est un récit vivant et fluide qu’il livre aux lecteurs. Les descriptions, de la ville et de quelques-uns des protagonistes, sont d’une absolue clarté. Les scènes d’une nuit d’orage accréditent une certaine démence, en opposition avec l’aspect paisible de la région. Le moindre rôle, fut-il annexe, a sa fonction dans l’histoire. Un roman remarquable de Day Keene.

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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 04:55

En 1943, dans le sud de la Tunisie, la petite ville d’El Fétydja a été la proie de combats destructeurs. Une unité de l’Afrika Korps tient sa position, mais le capitaine Mercier et ses artilleurs disposent d’un canon, face aux Allemands. La mission des soldats français est de protéger la banque désertée, dont le coffre-fort contient trois milliards en lingots d’or. Mercier, militaire strict, ordonne de tirer sur quiconque s’approche de la banque, ennemi ou ami. Au milieu de ce chaos, cinq légionnaires se sont réfugiés dans un blockhaus, à une centaine de mètres de la banque. Au milieu des ruines, entre les tirs sporadiques, ces quelques rescapés rêvent de l’or, qui à portée de main. Bien qu’étant le plus gradé, ce n’est pas le capitaine Schotzer qui maîtrise leur petit groupe, mais le sergent Augagneur.

Originaire de Montrouge, Édouard Augagneur garde le fusil-mitrailleur et veille à ne pas gaspiller les munitions. Son copain Félix Boisseau, soldat de deuxième classe jusqu’à là employé au mess, est prêt à suivre le sergent Augagneur pour s’emparer des milliards en lingots d’or. Le caporal Béral, ancien comptable aux Halles, venait d’être enrôlé comme infirmier au lieu d’être exempté pour dysenterie ainsi qu’il l’espérait. Ce n’est pas que le projet d’Augagneur et Boisseau l’excite vraiment, car il est assez peu courageux, mais il ne s’y oppose pas. Contrairement, dans un premier temps, au lieutenant Mahuzard. Ce dernier est un authentique baroudeur. Étant quasiment sûr que l’idée des autres est vouée à l’échec, il s’y associe quand même, quitte à rendre sa part du butin à l’Armée.

Six cent millions chacun, ça mérite de tenter le coup, après tout. Ils ont des explosifs, qui permettront de faire sauter la porte du coffre-fort. Encore faut-il les transporter depuis le blockhaus jusqu’à la banque. Cent mètres sur un terrain parsemé de mines, sous les tirs de l’Afrika Korps, et sous la menace du canon du capitaine Mercier : pas une promenade de santé ! Ce sont Boisseau, Béral et Schotzer qui s’y collent, rampant vaille que vaille vers leur but. Même s’ils réussissent à atteindre la banque, Boisseau et Béral perdent les explosifs en chemin. Rien ne dit qu’ils soient en sécurité car, ayant aperçu du mouvement de ce côté-là, le capitaine Mercier a braqué son canon en direction de la banque. À leur tour, Augagneur et Mahuzard doivent essayer de rejoindre leurs complices.

Vu l’évolution de la situation, les soldats allemands ne tarderont plus à décamper. Il faut s’attendre à une contre-attaque des Alliés, dans un très proche délai. Faute d’explosif et, dans l’urgence, ça limite les possibilités pour les rescapés. Certes, les Allemands ont laissé sur place un Panzer qui pourrait leur servir. Du moins, s’ils peuvent approcher du coffre avec ce tank. Le sergent Augagneur n’a aucunement l’intention de renoncer…

Pierre Siniac : Les morfalous (Série Noire, 1968)

Sur la place, les trois hommes avaient gagné quelques mètres. Ils se déplaçaient avec une extrême prudence, imperceptiblement. Bientôt, ils se retournèrent et purent constater qu’ils étaient assez loin du blockhaus. Ils sentirent confusément leur éloignement, comprirent que, parvenus au point où ils se trouvaient, il ne leur était pratiquement plus possible de revenir en arrière. Le capitaine était toujours en tête. Il avait les mâchoires serrées, le regard extrêmement attentif. Plus loin, le caporal Béral suait à grosses gouttes, ses yeux étaient révulsés, presque fous. Boisseau, pour combattre sa peur, faisait mine de siffloter entre ses dents.
Le capitaine repartit en s’aidant des coudes. Il manqua de peu une mine, son coude se trouva à un centimètre à peine de l’engin presque totalement enterré. L’officier ne put réprimer un sursaut de surprise et se redressa légèrement. Il dut le regretter immédiatement…

Ce livre s’inscrit dans la lignée de romans comme “Un taxi pour Tobrouk” de René Havard, évoquant le destin de soldats perdus au cœur de la guerre en Afrique du Nord. L’intrigue est basée sur le vol des lingots d’or, suggérant qu’il serait presque plus facile d’effectuer un braquage à Paris que dans ces conditions : traverser la Concorde à une heure de pointe est moins dangereux que de faire cent mètres sur un terrain miné d’explosifs.

Un petit groupe d’intrépides s’y hasarde, des Légionnaires aux motivations et aux caractères assez divergents, définis avec soin par l’auteur : le lieutenant Mahuzard accepte par goût de l’aventure, Boisseau est un "suiveur" faisant confiance au sergent, le capitaine Schotzer espère les dissuader de continuer, Béral y va parce qu’il est là, et Augagneur y voit la chance de sa vie. On n’oublie pas le contexte : ponctuellement, on jette un coup d’œil chez les soldats allemands et au poste d’artillerie tenu par le capitaine Mercier. Ces hommes sont des parigots typiques de l’époque. Béral travaille aux Halles, Boisseau vient de la Butte aux Caillles. Ils utilisent le langage populaire, vif et ironique. Quasiment tout se passe dans un décor unique, le récit de leurs tribulations étant rythmé à souhaits. Un vrai roman d’action.

On se souvient sûrement davantage du film d’Henri Verneuil (1984), dialogué par Michel Audiard, avec Jean-Paul Belmondo (Augagneur), Michel Constantin (Mahuzard), Michel Creton (Boisseau), Jacques Villeret (Béral), Marie Laforêt et François Perrot. Précisons que le couple Laroche-Fréon (le banquier et son épouse) n’apparaît pas dans cette "histoire d'hommes", seulement dans l’adaptation cinéma. Néanmoins, quelqu’un va uriner sur un câble électrique, et s’électrocuter (mais pas de “C’est bien la première fois qu’il fait des étincelles avec sa bite”). Dans le livre, c’est le capitaine Schotzer qui déclare : “Les conneries, ça se fait avant d’entrer à la Légion. Pas pendant.” une formule reprise par le lieutenant Mahuzard dans le film, le rôle du capitaine étant occulté. On peut s’amuser à relever les différences entre le scénario et le roman de Pierre Siniac, dont le dénouement n’est pas identique.

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 04:55

À New York, le dentiste Craig Sheldrake et son épouse Crystal sont divorcés. Craig a demandé au cambrioleur Bernie Rhodenbarr de s’introduire chez son ex-femme en son absence, et d’y récupérer un maximum de bijoux et des montres, ainsi que les quelques centaines de dollars qu’il trouvera. À l’époque de leur mariage, ces bijoux étaient un placement pour masquer des sommes non-déclarées. Bien que l’immeuble soit sécurisé, Bernie Rhodenbarr n’éprouve aucune difficulté à pénétrer dans l’appartement. Pensant être tranquille pour la soirée, il remplit sans se presser la mallette qu’il a apportée. Mais Crystal est de retour plus tôt que prévu, en compagnie d’un amant d’un soir, comme souvent. Bernie est obligé de se réfugier dans la penderie de la chambre de Crystal, où il risque d’étouffer si les ébats de la femme du dentiste s’éternisent.

Bernie a juste oublié sa mallette dans une pièce de l’appartement. Il se retrouve bientôt enfermé à clé dans ce fichu placard. Il est témoin auditif du meurtre de Crystal Sheldrake, qu’il constate avant de quitter les lieux. Sans sa fameuse mallette, qui a disparu. Jillian Paar est la svelte et menue assistante du dentiste Craig Sheldrake, et sans nul doute son amante. Jillian n’ignore pas que Bernie est un cambrioleur, et pense le plus grand mal de l’ex-épouse de son patron. Dès le lendemain, elle contacte Bernie afin de lui apprendre l’arrestation du mari de Crystal. Elle ne peut pas vraiment fourni d’alibi au dentiste. Bernie ne tarde pas à la rejoindre. Deux duettistes de la police, pas franchement désopilants, viennent les interroger. C’est ainsi que Bernie et Jillian vont savoir que la victime a été tuée avec un scalpel de dentiste. Un indice un peu trop évident pour désigner le mari.

Face aux deux flics Todras et Nyswander, Jillian et Bernie font semblant d’être ensemble. Par la suite, elle et lui vont mener chacun leur petite enquête. Dans les bistrots fréquentés par Crystal, Bernie est obligé de s’alcooliser mais ça porte ses fruits. Grâce à Frankie, une amie proche de la victime, il situe trois hommes possiblement suspects. Peut-être furent-ils des patients du dentiste, c’est à vérifier. À ce stade, Ray Kirschmann – “le meilleur flic qu’on puisse se payer avec du fric” – pointe son nez dans cette affaire. La moitié du butin, voilà ce qu’il réclame, après avoir fait part de ses déductions à Bernie.

Pendant ce temps, Craig Sheldrake a été libéré, après avoir balancé le cambrioleur aux flics. Pour se dédouaner, Bernie suit ses principales pistes. L’artiste-peinte Walter Grabow n’est pas facile à retrouver, et il vaut mieux ne pas s’éterniser avec lui. Quant au nommé Knobby, c’est un barman logeant dans un studio pas du tout propre. Bernie y découvre une mallette. Pas la sienne, mais celle-ci contient une forte somme en billets. Ça sent la combine à haut risque, il est donc préférable de cacher ladite mallette au plus tôt. Quand un témoin de l’affaire est assassiné, Bernie devient plus suspect que jamais pour les flics…

Lawrence Block : Le monte-en-l’air dans le placard (Super Noire, 1979)

Jillian était incontestablement une charmante jeune personne. De plus, je préférais de beaucoup être appelé Bernie, plutôt que M.Rhodenbarr que j’avais toujours trouvé un peu pompeux. Ses doigts sentaient bon les épices, et il semblait raisonnable de supposer que cela ne se limitait pas à ses doigts. Jillian était le tendre objet de Craig, bien sûr, ce qui ne me dérangeait pas car je n’avais aucune intention d’aller semer la discorde dans les relations passionnelles d’autrui. Ce n’est pas mon genre. Je ne vole que des espèces et des objets inanimés. Malgré tout, on n’a pas besoin d’avoir des visées sur une jeune personne pour apprécier sa compagnie. Et si Craig était reconnu coupable, Jillian se retrouverait sans emploi et sans amant, tout comme je serais sans dentiste, donc nous n’aurions aucune raison de ne pas nous consoler mutuellement.
Mais pourquoi bâtir des châteaux en Espagne ? Un salaud n’avait pas seulement tué Crystal Sheldrake. Il avait eu le culot de voler les bijoux que j’avais déjà volés. Et j’avais la ferme intention de lui faire payer ça.

Ce roman a été transposé au cinéma en 1987 sous le titre “Burglar”, un film d’Hugh Wilson avec Whoopi Goldberg, dans le rôle principal. Bernie devient Bernice Rhodenbarr, cambrioleuse californienne. Avec un Carl, à la place de sa meilleure amie Carolyn. Le flic malhonnête Ray Kirschmann est présent, mais c’est la dentiste Cynthia Sheldrake qui embauche Bernie et son mari qui sera assassiné. Lawrence Block aurait peu apprécié cette version de son roman. Il est vrai que l’image de la pétulante Whoopi Goldberg colle assez mal avec celle du libraire-cambrioleur Bernie Rhodenbarr. Et que l’ambiance new-yorkaise joue son rôle dans cette série de romans.

Après “Le tueur du dessus” (1978), “Le monte-en-l’air dans le placard” (1979) est la deuxième aventure de Bernie, sur les onze romans dont il est le héros (jusqu’en 2016). Son amie lesbienne Carolyn Kaiser ne figure pas encore au casting. Habitant dans la 71e Rue, côté West End, il n’a pas encore repris la librairie Barnegat Books sur la 11e Rue-est de Greenwich Village. Fortement soupçonné, il a tout intérêt à se sortir du pétrin en retrouvant le vrai coupable : intrigue classique du polar. Évidemment, c’est la tonalité enjouée de Lawrence Block qui fait toute la différence. Bernie étant un charmeur, on verra s’il a des chances de garder la belle Jillian. S’il doit parfois filer en vitesse, il aime beaucoup ruser avec la police, et improviser une identité-bidon afin d’obtenir des renseignements. Nul doute qu’il saura tirer profit de cette histoire, pourtant mal engagée. Le roman noir peut s’avérer souriant, en voici la preuve.

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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 04:55

Au mois de juillet, dans les années 1960. Âgée de vingt-quatre ans, Annette Letellier est en vacances dans un chalet en Isère avec son fils Michel, quatre ans, et sa mère. Cette parisienne est avertie par un policier grenoblois que son mari vient de mourir carbonisé dans un accident de voiture, du côté d’Avallon, dans l’Yonne. Annette est surprise : employé de banque à Paris, André Letellier ne devait les rejoindre qu’une semaine plus tard. Il lui avait demandé de réserver un séjour dans un hôtel suisse du canton de Berne.

Venu de Paris, l’inspecteur Lucien Lentraille ne lui explique pas grand-chose des circonstances du décès de son époux. La ramenant vers la capitale, ils font juste un détour par Vézelay afin qu’Annette identifie le corps. Ils ne verront rien des fêtes de la Madeleine, un pèlerinage à la basilique sur le thème de la paix existant depuis l’après-guerre. Par contre, un certain Clovis – photographe forain – participe à la Foire en question.

À Paris, c’est le commissaire Verdier qui explique les faits à la jeune femme. Le vendredi après-midi, André Letellier a volé une énorme somme à sa banque. Plus d’un million de Francs en billets, c’est-à-dire cent millions de centimes. Bien qu’étant repéré, André a fui en voiture. La police peut supposer que c’était pour rejoindre Annette en Isère, l’Yonne étant à mi-chemin. Verdier est informé de la lettre où André demandait à la jeune femme de réserver un séjour en Suisse. Contradictoire avec le fait que le couple s’entendait mal. S’il était plutôt bon conducteur, l’excitation de la fuite pourrait être la cause de ce dramatique accident de voiture.

Après une nuit chez elle, Annette reçoit la visite de son amie blonde Thérèse Gerbaut, du même âge qu’elle. Elle sait que Thérèse, secrétaire de direction dans une entreprise pétrolière, était la maîtresse de son mari. Ils ont récemment passé un week-end ensemble vers La Rochelle et Royan. Selon Thérèse, l’essentiel du butin n’a pas brûlé dans l’incendie de la voiture d’André. Le fric ne s’est sûrement pas envolé. Elle suspecterait volontiers l’inspecteur Lentraille qui, en effet, arriva sur le lieu de l’accident dès qu’il fut connu.

Les deux amies s’adressent au détective privé Castagner, lui faisant part de leurs soupçons. Cet homme mûr ayant de bons rapports avec la police ne tient pas à se mouiller. Par contre, son fils Jean-Pierre, âgé d’environ dix-huit ans, propose ses services au duo. Annette et Thérèse n’ont pas trop confiance en lui. C’est davantage une "association" pour se partager le butin qui intéresse le fils Castagner.

Le commissaire Verdier interroge plus officieusement Annette. S’il fait preuve de courtoisie, tout son bla-bla-bla se résume juste à des hypothèses. Néanmoins, que l’accident se soit produit du côté de Vézelay n’est probablement pas un hasard. La police interroge Thèrèse au Quai des Orfèvres, car elle connaît bien la région. Lentraille relance Annette, pas forcément pour l’enquête. Elle a maintenant envie de savoir la vérité…

Jean Amila : Noces de soufre (Série Noire, 1964)

Dites-moi, ma petite, savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ? Nous sommes dimanche. Mettez bien dans votre petite tête que nous aussi, dans la police, nous avons des jours de congé. Et si je me trouvais là-bas, c’est que j’étais parti le vendredi après-midi pour passer le week-end chez des amis, à Vézelay. Il se trouve que nous aimons notre métier. Nous acceptons d’être disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours dans les années non bissextiles… Dès qu’il a eu connaissance de l’accident, le commissaire Verdier a averti son inspecteur le plus proche du lieu, sans tenir compte qu’il était en congé… L’inspecteur a répondu immédiatement à l’appel, a relevé les premiers indices, n’a pas dormi de la nuit, a fait mille kilomètres, et il prend encore la peine de venir ce matin à domicile pour vous éviter toute peine, même légère… Est-ce que cela vous suffit comme explication ?

Jean Amila : Noces de soufre (Série Noire, 1964)

Onzième roman publié dans la Série Noire par Jean Amila (Jean Meckert, 1910-1995) “Noces de soufre” date de 1964. Il fut réédité dans la collection Carré Noir en 1972, puis de nouveau dans la Série Noire en 1984. Cette année-là, il fut adapté en téléfilm, par le réalisateur Raymond Vouillamoz et par l’auteur. Agnès Soral, Jean-Luc Bideau, Capucine, Jean Bouise, Michèle Gleizer, Claude-Inga Barney, Hugues Quester, en interprétaient les rôles principaux. Depuis 1999, “Noces de soufre” figure au catalogue Folio Policier.

Jean Amila fut un des grands noms de la Série Noire, parmi les auteurs français. Si l’on trouve ici des policiers enquêtant sur la mort de l’employé de banque-voleur, l’intrigue est bien celle d’un roman noir. Car c’est la jeune Annette qui reste au centre du récit. La mort de son mari ne la perturbe pas du tout, au départ. Si son couple fonctionnait mal, c’est avant tout par manque de maturité sexuelle chez elle. Annette fait partie de ces femmes de son époque, peu préparées à une harmonie intime, frisant la frigidité. En commettant ce vol, son époux n’a-t-il pas voulu la reconquérir ? La voici entraînée dans un suspense riche en péripéties et en suppositions… Un très bon polar.

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 04:55

À New York, au cœur des années 1960. Âgé de trente-deux ans, le lieutenant Kerrigan est un policier efficace, quoiqu’un peu trop vif dans certains cas. Suite à l’interpellation d’un conducteur ivre, Frank Kerrigan risque quelques ennuis. Car ce fils d’avocat, soutenu par le témoignage de sa fiancée, est puissant. C’est ainsi que Kerrigan est rétrogradé simple sergent, muté dans les rues peu reluisantes de Staten Island. C’est à peine mieux quand il est affecté au Service Spécial. Il y est assisté par Jane Boardman, jeune stagiaire pas du tout aguerrie. Leur mission consiste à piéger les satyres pervers, Jane servant d’appât. Leurs résultats sont très bons. Peut-être est-ce pour ça qu’on les associe à l’affaire Reddy.

Les frères Reddy sont des caïds de la pègre, en attente de leur procès. Des témoins ayant pu les incriminer ont été éliminés. Le troisième, un certain D.Brown, fut leur comptable. Il ignorait les malversations de ses clients. Depuis neuf mois, de nombreux inspecteurs ont essayé de le retrouver, vainement. Ils n’ont pas ménagé leurs efforts, mais son ancienne adresse est caduque, et les traces administratives et bancaires n’ont rien donné. Il y a peu de chances que Kerrigan et Jane en découvrent plus. Malgré tout, ils se rendent dans l’immeuble où vécut ce Brown, dont personne ne se souvient. Ils retrouvent le précédent gardien des lieux, qui se montre coopératif. Selon lui, Brown était un veuf vivant là avec une fillette de moins de dix ans. La gamine était souffreteuse, timorée, solitaire.

Kerrigan et Jane obtiennent bien une autre adresse, mais ce n’est que le garde-meubles que Brown chargea de son déménagement. Deux sbires des frères Reddy ont, d’ailleurs, suivi la même piste que le duo, quelques temps plus tôt. Chercher un père et sa fille peut s’avérer plus aisé pour Kerrigan et Jane. Même s’il existe plusieurs écoles dans ce quartier new-yorkais, c’est une voie à explorer. Il se confirme que la fillette maladive se nomme Mary Brown, mais les enseignants ne savent ce qu’elle est devenue, plusieurs années s’étant écoulées. De retour au dernier domicile connu, le duo rencontre un voisin. Celui-ci avait réussi à apprivoiser la petite Mary, qui lui fit des confidences. Utiles indices.

Kerrigan et Jane commencent à mieux cerner l’univers familial des Brown. L’épouse étant décédée, il n’est pas idiot de s’adresser aux pompes funèbres, pouvant avoir des archives. La petite Mary étant en mauvaise santé, il faudrait retrouver le médecin traitant, ou ses fiches de patients. Ce n’est pas du côté des Stein, les parents Juifs pratiquants de Mme Brown, qu’ils auront de l’aide. Via les écoles du secteur, Jane pense avoir repéré Brown et Mary. Manquant d’expérience, sa trouvaille n’aboutit qu’à une impasse. Toutefois, il reste au duo d’autres possibilités, en exploitant tout ce qu’ils trouvent autour de la petite Mary. C’est urgent, car le procès des Relly approche…

Joseph Harrington : Dernier domicile connu (Série Noire, 1966)

— Un acte de décès, répondit Kerrigan, c’est une vraie mine de renseignements. Ça vous apprend une foule de chose. Par exemple, le nom et l’adresse du médecin qui a soigné le défunt au cours de sa dernière maladie. Si c’est un médecin de famille, il soigne peut-être encore Brown ou la petite Mary ? À New York, les gens déménagent pour un oui ou pour un non, mais ils aiment bien garder le même médecin. Celui-là connaîtrait peut-être l’adresse actuelle de Brown, et du même coup leur apporterait la solution de tous les problèmes. Autre chose : les entreprises de pompes funèbres ont des registres sur lesquels les gens venus présenter leurs condoléances inscrivent leurs noms. Ça, ça peut être précieux ! Personne ne sait rien de Brown, ni de sa famille, ni de ses origines. Il se peut qu’un frère, une sœur, un oncle ou une tante ait inscrit son nom et son adresse. Et qui saura sans doute où habitent aujourd’hui D.Brown et Mary…

L’Américain Joseph Harrington (1903-1980) fut l’auteur d’une trilogie ayant pour héros le policier Frank Kerrigan, publiée dans la Série Noire : Dernier domicile connu (1966), Le voile noir (1967), La dernière sonnette (1970). Si le premier titre est resté dans les mémoires, c’est parce que “Dernier domicile connu” a été transposé au cinéma par José Giovanni, en 1970. Lino Ventura et Marlène Jobert incarnent les principaux personnages, versions françaises de Kerrigan et de Jane. Un duo qui fonctionne bien, et un rôle sur mesure pour Lino Ventura, entre rudesse et sensibilité. Très beau succès public.

Le roman de Joseph Harrington relève de la "procédure policière" absolument classique, et de qualité supérieure. La première subtilité consiste à nous présenter les mésaventures initiales du policier Kerrigan, lieutenant rétrogradé injustement. Le deuxième élément est que sa nouvelle partenaire est une jeune femme. Au milieu des années 1960, même aux États-Unis, on trouvait sûrement peu d’enquêtrices dans la police. Troisième point de cette intrigue : au départ, le mystère est total au sujet du nommé Brown, patronyme d’une grande banalité. En découvrir davantage que leurs collègues ayant planché sur la question durant de longs mois, creusant toutes les pistes, c’est carrément improbable.

D’autant que l’action se passe à New York, mégalopole en mutation permanente. On y déménage souvent, peu d’infos à attendre du voisinage ni des gardiens d’immeubles ; les noms des rues ont pu changer, des témoins éventuels sont décédés entre-temps. Kerrigan et Jane ont toutefois un avantage : “C’est ça qu’il y a d’épatant dans cette mission… On a affaire à des gens bien. Ça nous change !” dit la jeune policière. S’il existe une notion de banditisme dans l’histoire, le duo n’est pas directement confronté à la pègre. L’obstination et le sens du détail, ainsi qu’une certaine complémentarité, leur permettra d’aller au bout de leurs investigations. Un excellent suspense à redécouvrir, ça ne fait aucun doute.

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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 04:55

Sarah Lemire est âgée de trente-cinq ans. Voilà une quinzaine d’années qu’elle pratique le sport automobile de haut niveau. C’est plus qu’une passion : “Quand elle accélère, ce n’est pas la voiture mais tout son organisme qui répond.” Elle dispute ce jour-là la dernière étape du Rallye de Monte-Carlo. Ayant une revanche à prendre, elle se montre offensive. Peut-être à l’excès, car elle est victime d’une dramatique sortie de route. Durant les deux à trois mois suivant, elle reste un temps dans le coma, avant de revenir à la vie. Son état nécessite de longs soins, et le soutien moral de son frère complice, Nathan. Malgré tout, Sarah est devenue paraplégique, craignant fort que cette situation soit définitive.

Nathan l’a conduite à Chanteval, en Auvergne, à 1400 mètres d’altitude, dans un Centre médical de réadaptation pour des patients en grande difficulté. "L’Herbe bleue" ne diffère guère d’autres établissements de soins, des bâtiments propres et sobres, avec un plateau technique et un parc. Une entrée dans l’inconnu pour Sarah, que son immobilité rend peu optimiste. Espérer une improbable guérison, ou décider d’en finir ? Elle est consciente que ce monde où elle pénètre, c’est celui de la survie provisoire. Le personnel d’encadrement lui parle d’aller vers une autonomie, d’envisager sa réinsertion. Des notions trop vagues, dans son cas. Toutefois, les infirmiers Alexandre et Deborah lui apparaissent compréhensifs.

Sarah partage sa chambre avec Clémence Audiberti, une jeune femme dont la fragilité se devine aisément. Elle a un fils en bas âge, Mathieu, dont sa mère s’occupe. Clémence possède un certain talent pour la peinture. Parmi les patients insolites, il y a aussi Louane, dix-sept ans. Elle fait preuve d’un caractère cash, souhaitant donner à sa vie une intensité excitante. Louane évoque une sorte de mystère concernant la chambre 34, celle de Sarah et Clémence. Une ex-patiente, Isabelle Lefort, aurait subitement disparu. Dans un cercle exacerbé tel que ce Centre, les ragots et les rumeurs prennent vite une sale tournure. D’autant qu’ils sont coupés de l’extérieur, se situant dans une zone blanche téléphonique.

Pour récupérer des forces, Sarah pratique le volley. Le kiné voudrait certainement qu’elle fasse davantage de sport. Par ailleurs, peu de chances que la jeune femme s’entende avec la psy. S’accepter, facile à dire ! Sarah n’est pas insensible aux "effleurements" que lui prodigue Alexandre. Elle a remarqué une porte interdite. Même si le médecin dirigeant l’établissement lui montre que c’est un banal débarras, Sarah reste circonspecte. Doit-elle se concentrer sur un retour à la normale, son père acceptant de l’accueillir ? Quand Clémence disparaît, comme en son temps Isabelle Lefort, elle transmet son inquiétude à Alexandre. Mais de vagues investigations de la gendarmerie seraient probablement insuffisantes…

Elsa Marpeau : Les corps brisés (Série Noire, 2017)

Sarah essaie de photographier mentalement les lieux. Quelque chose close, mais elle ignore quoi. Des murs en crépi. Un parquet en bois clair, recouvert d’un tapis. Étrange de protéger comme Fort Knox une pièce remplie de vieux cartons. Sarah tente de rassembler ses pensées. Elle se concentre. Ferme les yeux. Revoit la pièce. La sensation de fausse note persiste. Puis, elle finit par comprendre. Le crépi crasseux, les cartons entassés. Le tapis immaculé, sans un grain de poussière. L’odeur de détergent. Quelqu’un a tout récemment nettoyé le sol, mais n’a pas pris la peine de frotter les murs. Quelle odeur a-t-on voulu couvrir ? Et quelles traces ont-elles été effacées du parquet ? En tout cas, le tapis vient d’être acheté ou du moins il est utilisé pour la première fois.

Peut-être qu’il est bon de souligner qu’il ne s’agit pas d’un roman d’enquête policière, dont le but serait d’identifier le coupable et ses motivations. Néanmoins, l’intrigue cultive une ambiance de mystère, d’oppressantes incertitudes. Dans un lieu clos et carrément isolé, dont les résidents – souvent mal suivis par leurs proches – sont supposés peu aptes à se défendre, tant de choses peuvent se produire. Aussi sérieux soient-ils, ces centres ne sont pas exactement paradisiaques, plus sûrement un purgatoire, éventuellement un enfer. Tels sont les "paliers" que connaîtra Sarah, l’héroïne de cette histoire. Le volontarisme ne suffit pas toujours à surmonter un pernicieux péril.

Au-delà de l’aspect potentiellement criminel, le but d’Elsa Marpeau est de faire partager le malaise qu’engendre l’état de santé de Sarah. D’une part, il y a ce handicap inattendu, suite à un accident de voiture en course. Personne n’est préparé à cela. Il lui arrive de s’évader par l’esprit, se souvenant d’images heureuses, mais il en faut bien plus. D’autre part, l’univers médicalisé – aussi attentifs que soient les soignants – n’est pas "naturel" pour les patients. Et ceux-ci ont parfois le sentiment d’être mal écoutés, mal compris, par des gens trop professionnels pour afficher une compassion. Pour le reste, évidemment, c’est rarement entre malades que l’on peut se remonter le moral.

L’atout majeur de ce roman noir, c’est le climat trouble dans lequel évolue Sarah, auquel s’ajoute de malsaines disparitions. Une "Série Noire" actuelle fort convaincante.

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