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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 04:55

En 1943, dans le sud de la Tunisie, la petite ville d’El Fétydja a été la proie de combats destructeurs. Une unité de l’Afrika Korps tient sa position, mais le capitaine Mercier et ses artilleurs disposent d’un canon, face aux Allemands. La mission des soldats français est de protéger la banque désertée, dont le coffre-fort contient trois milliards en lingots d’or. Mercier, militaire strict, ordonne de tirer sur quiconque s’approche de la banque, ennemi ou ami. Au milieu de ce chaos, cinq légionnaires se sont réfugiés dans un blockhaus, à une centaine de mètres de la banque. Au milieu des ruines, entre les tirs sporadiques, ces quelques rescapés rêvent de l’or, qui à portée de main. Bien qu’étant le plus gradé, ce n’est pas le capitaine Schotzer qui maîtrise leur petit groupe, mais le sergent Augagneur.

Originaire de Montrouge, Édouard Augagneur garde le fusil-mitrailleur et veille à ne pas gaspiller les munitions. Son copain Félix Boisseau, soldat de deuxième classe jusqu’à là employé au mess, est prêt à suivre le sergent Augagneur pour s’emparer des milliards en lingots d’or. Le caporal Béral, ancien comptable aux Halles, venait d’être enrôlé comme infirmier au lieu d’être exempté pour dysenterie ainsi qu’il l’espérait. Ce n’est pas que le projet d’Augagneur et Boisseau l’excite vraiment, car il est assez peu courageux, mais il ne s’y oppose pas. Contrairement, dans un premier temps, au lieutenant Mahuzard. Ce dernier est un authentique baroudeur. Étant quasiment sûr que l’idée des autres est vouée à l’échec, il s’y associe quand même, quitte à rendre sa part du butin à l’Armée.

Six cent millions chacun, ça mérite de tenter le coup, après tout. Ils ont des explosifs, qui permettront de faire sauter la porte du coffre-fort. Encore faut-il les transporter depuis le blockhaus jusqu’à la banque. Cent mètres sur un terrain parsemé de mines, sous les tirs de l’Afrika Korps, et sous la menace du canon du capitaine Mercier : pas une promenade de santé ! Ce sont Boisseau, Béral et Schotzer qui s’y collent, rampant vaille que vaille vers leur but. Même s’ils réussissent à atteindre la banque, Boisseau et Béral perdent les explosifs en chemin. Rien ne dit qu’ils soient en sécurité car, ayant aperçu du mouvement de ce côté-là, le capitaine Mercier a braqué son canon en direction de la banque. À leur tour, Augagneur et Mahuzard doivent essayer de rejoindre leurs complices.

Vu l’évolution de la situation, les soldats allemands ne tarderont plus à décamper. Il faut s’attendre à une contre-attaque des Alliés, dans un très proche délai. Faute d’explosif et, dans l’urgence, ça limite les possibilités pour les rescapés. Certes, les Allemands ont laissé sur place un Panzer qui pourrait leur servir. Du moins, s’ils peuvent approcher du coffre avec ce tank. Le sergent Augagneur n’a aucunement l’intention de renoncer…

Pierre Siniac : Les morfalous (Série Noire, 1968)

Sur la place, les trois hommes avaient gagné quelques mètres. Ils se déplaçaient avec une extrême prudence, imperceptiblement. Bientôt, ils se retournèrent et purent constater qu’ils étaient assez loin du blockhaus. Ils sentirent confusément leur éloignement, comprirent que, parvenus au point où ils se trouvaient, il ne leur était pratiquement plus possible de revenir en arrière. Le capitaine était toujours en tête. Il avait les mâchoires serrées, le regard extrêmement attentif. Plus loin, le caporal Béral suait à grosses gouttes, ses yeux étaient révulsés, presque fous. Boisseau, pour combattre sa peur, faisait mine de siffloter entre ses dents.
Le capitaine repartit en s’aidant des coudes. Il manqua de peu une mine, son coude se trouva à un centimètre à peine de l’engin presque totalement enterré. L’officier ne put réprimer un sursaut de surprise et se redressa légèrement. Il dut le regretter immédiatement…

Ce livre s’inscrit dans la lignée de romans comme “Un taxi pour Tobrouk” de René Havard, évoquant le destin de soldats perdus au cœur de la guerre en Afrique du Nord. L’intrigue est basée sur le vol des lingots d’or, suggérant qu’il serait presque plus facile d’effectuer un braquage à Paris que dans ces conditions : traverser la Concorde à une heure de pointe est moins dangereux que de faire cent mètres sur un terrain miné d’explosifs.

Un petit groupe d’intrépides s’y hasarde, des Légionnaires aux motivations et aux caractères assez divergents, définis avec soin par l’auteur : le lieutenant Mahuzard accepte par goût de l’aventure, Boisseau est un "suiveur" faisant confiance au sergent, le capitaine Schotzer espère les dissuader de continuer, Béral y va parce qu’il est là, et Augagneur y voit la chance de sa vie. On n’oublie pas le contexte : ponctuellement, on jette un coup d’œil chez les soldats allemands et au poste d’artillerie tenu par le capitaine Mercier. Ces hommes sont des parigots typiques de l’époque. Béral travaille aux Halles, Boisseau vient de la Butte aux Caillles. Ils utilisent le langage populaire, vif et ironique. Quasiment tout se passe dans un décor unique, le récit de leurs tribulations étant rythmé à souhaits. Un vrai roman d’action.

On se souvient sûrement davantage du film d’Henri Verneuil (1984), dialogué par Michel Audiard, avec Jean-Paul Belmondo (Augagneur), Michel Constantin (Mahuzard), Michel Creton (Boisseau), Jacques Villeret (Béral), Marie Laforêt et François Perrot. Précisons que le couple Laroche-Fréon (le banquier et son épouse) n’apparaît pas dans cette "histoire d'hommes", seulement dans l’adaptation cinéma. Néanmoins, quelqu’un va uriner sur un câble électrique, et s’électrocuter (mais pas de “C’est bien la première fois qu’il fait des étincelles avec sa bite”). Dans le livre, c’est le capitaine Schotzer qui déclare : “Les conneries, ça se fait avant d’entrer à la Légion. Pas pendant.” une formule reprise par le lieutenant Mahuzard dans le film, le rôle du capitaine étant occulté. On peut s’amuser à relever les différences entre le scénario et le roman de Pierre Siniac, dont le dénouement n’est pas identique.

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 04:55

À New York, le dentiste Craig Sheldrake et son épouse Crystal sont divorcés. Craig a demandé au cambrioleur Bernie Rhodenbarr de s’introduire chez son ex-femme en son absence, et d’y récupérer un maximum de bijoux et des montres, ainsi que les quelques centaines de dollars qu’il trouvera. À l’époque de leur mariage, ces bijoux étaient un placement pour masquer des sommes non-déclarées. Bien que l’immeuble soit sécurisé, Bernie Rhodenbarr n’éprouve aucune difficulté à pénétrer dans l’appartement. Pensant être tranquille pour la soirée, il remplit sans se presser la mallette qu’il a apportée. Mais Crystal est de retour plus tôt que prévu, en compagnie d’un amant d’un soir, comme souvent. Bernie est obligé de se réfugier dans la penderie de la chambre de Crystal, où il risque d’étouffer si les ébats de la femme du dentiste s’éternisent.

Bernie a juste oublié sa mallette dans une pièce de l’appartement. Il se retrouve bientôt enfermé à clé dans ce fichu placard. Il est témoin auditif du meurtre de Crystal Sheldrake, qu’il constate avant de quitter les lieux. Sans sa fameuse mallette, qui a disparu. Jillian Paar est la svelte et menue assistante du dentiste Craig Sheldrake, et sans nul doute son amante. Jillian n’ignore pas que Bernie est un cambrioleur, et pense le plus grand mal de l’ex-épouse de son patron. Dès le lendemain, elle contacte Bernie afin de lui apprendre l’arrestation du mari de Crystal. Elle ne peut pas vraiment fourni d’alibi au dentiste. Bernie ne tarde pas à la rejoindre. Deux duettistes de la police, pas franchement désopilants, viennent les interroger. C’est ainsi que Bernie et Jillian vont savoir que la victime a été tuée avec un scalpel de dentiste. Un indice un peu trop évident pour désigner le mari.

Face aux deux flics Todras et Nyswander, Jillian et Bernie font semblant d’être ensemble. Par la suite, elle et lui vont mener chacun leur petite enquête. Dans les bistrots fréquentés par Crystal, Bernie est obligé de s’alcooliser mais ça porte ses fruits. Grâce à Frankie, une amie proche de la victime, il situe trois hommes possiblement suspects. Peut-être furent-ils des patients du dentiste, c’est à vérifier. À ce stade, Ray Kirschmann – “le meilleur flic qu’on puisse se payer avec du fric” – pointe son nez dans cette affaire. La moitié du butin, voilà ce qu’il réclame, après avoir fait part de ses déductions à Bernie.

Pendant ce temps, Craig Sheldrake a été libéré, après avoir balancé le cambrioleur aux flics. Pour se dédouaner, Bernie suit ses principales pistes. L’artiste-peinte Walter Grabow n’est pas facile à retrouver, et il vaut mieux ne pas s’éterniser avec lui. Quant au nommé Knobby, c’est un barman logeant dans un studio pas du tout propre. Bernie y découvre une mallette. Pas la sienne, mais celle-ci contient une forte somme en billets. Ça sent la combine à haut risque, il est donc préférable de cacher ladite mallette au plus tôt. Quand un témoin de l’affaire est assassiné, Bernie devient plus suspect que jamais pour les flics…

Lawrence Block : Le monte-en-l’air dans le placard (Super Noire, 1979)

Jillian était incontestablement une charmante jeune personne. De plus, je préférais de beaucoup être appelé Bernie, plutôt que M.Rhodenbarr que j’avais toujours trouvé un peu pompeux. Ses doigts sentaient bon les épices, et il semblait raisonnable de supposer que cela ne se limitait pas à ses doigts. Jillian était le tendre objet de Craig, bien sûr, ce qui ne me dérangeait pas car je n’avais aucune intention d’aller semer la discorde dans les relations passionnelles d’autrui. Ce n’est pas mon genre. Je ne vole que des espèces et des objets inanimés. Malgré tout, on n’a pas besoin d’avoir des visées sur une jeune personne pour apprécier sa compagnie. Et si Craig était reconnu coupable, Jillian se retrouverait sans emploi et sans amant, tout comme je serais sans dentiste, donc nous n’aurions aucune raison de ne pas nous consoler mutuellement.
Mais pourquoi bâtir des châteaux en Espagne ? Un salaud n’avait pas seulement tué Crystal Sheldrake. Il avait eu le culot de voler les bijoux que j’avais déjà volés. Et j’avais la ferme intention de lui faire payer ça.

Ce roman a été transposé au cinéma en 1987 sous le titre “Burglar”, un film d’Hugh Wilson avec Whoopi Goldberg, dans le rôle principal. Bernie devient Bernice Rhodenbarr, cambrioleuse californienne. Avec un Carl, à la place de sa meilleure amie Carolyn. Le flic malhonnête Ray Kirschmann est présent, mais c’est la dentiste Cynthia Sheldrake qui embauche Bernie et son mari qui sera assassiné. Lawrence Block aurait peu apprécié cette version de son roman. Il est vrai que l’image de la pétulante Whoopi Goldberg colle assez mal avec celle du libraire-cambrioleur Bernie Rhodenbarr. Et que l’ambiance new-yorkaise joue son rôle dans cette série de romans.

Après “Le tueur du dessus” (1978), “Le monte-en-l’air dans le placard” (1979) est la deuxième aventure de Bernie, sur les onze romans dont il est le héros (jusqu’en 2016). Son amie lesbienne Carolyn Kaiser ne figure pas encore au casting. Habitant dans la 71e Rue, côté West End, il n’a pas encore repris la librairie Barnegat Books sur la 11e Rue-est de Greenwich Village. Fortement soupçonné, il a tout intérêt à se sortir du pétrin en retrouvant le vrai coupable : intrigue classique du polar. Évidemment, c’est la tonalité enjouée de Lawrence Block qui fait toute la différence. Bernie étant un charmeur, on verra s’il a des chances de garder la belle Jillian. S’il doit parfois filer en vitesse, il aime beaucoup ruser avec la police, et improviser une identité-bidon afin d’obtenir des renseignements. Nul doute qu’il saura tirer profit de cette histoire, pourtant mal engagée. Le roman noir peut s’avérer souriant, en voici la preuve.

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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 04:55

Au mois de juillet, dans les années 1960. Âgée de vingt-quatre ans, Annette Letellier est en vacances dans un chalet en Isère avec son fils Michel, quatre ans, et sa mère. Cette parisienne est avertie par un policier grenoblois que son mari vient de mourir carbonisé dans un accident de voiture, du côté d’Avallon, dans l’Yonne. Annette est surprise : employé de banque à Paris, André Letellier ne devait les rejoindre qu’une semaine plus tard. Il lui avait demandé de réserver un séjour dans un hôtel suisse du canton de Berne.

Venu de Paris, l’inspecteur Lucien Lentraille ne lui explique pas grand-chose des circonstances du décès de son époux. La ramenant vers la capitale, ils font juste un détour par Vézelay afin qu’Annette identifie le corps. Ils ne verront rien des fêtes de la Madeleine, un pèlerinage à la basilique sur le thème de la paix existant depuis l’après-guerre. Par contre, un certain Clovis – photographe forain – participe à la Foire en question.

À Paris, c’est le commissaire Verdier qui explique les faits à la jeune femme. Le vendredi après-midi, André Letellier a volé une énorme somme à sa banque. Plus d’un million de Francs en billets, c’est-à-dire cent millions de centimes. Bien qu’étant repéré, André a fui en voiture. La police peut supposer que c’était pour rejoindre Annette en Isère, l’Yonne étant à mi-chemin. Verdier est informé de la lettre où André demandait à la jeune femme de réserver un séjour en Suisse. Contradictoire avec le fait que le couple s’entendait mal. S’il était plutôt bon conducteur, l’excitation de la fuite pourrait être la cause de ce dramatique accident de voiture.

Après une nuit chez elle, Annette reçoit la visite de son amie blonde Thérèse Gerbaut, du même âge qu’elle. Elle sait que Thérèse, secrétaire de direction dans une entreprise pétrolière, était la maîtresse de son mari. Ils ont récemment passé un week-end ensemble vers La Rochelle et Royan. Selon Thérèse, l’essentiel du butin n’a pas brûlé dans l’incendie de la voiture d’André. Le fric ne s’est sûrement pas envolé. Elle suspecterait volontiers l’inspecteur Lentraille qui, en effet, arriva sur le lieu de l’accident dès qu’il fut connu.

Les deux amies s’adressent au détective privé Castagner, lui faisant part de leurs soupçons. Cet homme mûr ayant de bons rapports avec la police ne tient pas à se mouiller. Par contre, son fils Jean-Pierre, âgé d’environ dix-huit ans, propose ses services au duo. Annette et Thérèse n’ont pas trop confiance en lui. C’est davantage une "association" pour se partager le butin qui intéresse le fils Castagner.

Le commissaire Verdier interroge plus officieusement Annette. S’il fait preuve de courtoisie, tout son bla-bla-bla se résume juste à des hypothèses. Néanmoins, que l’accident se soit produit du côté de Vézelay n’est probablement pas un hasard. La police interroge Thèrèse au Quai des Orfèvres, car elle connaît bien la région. Lentraille relance Annette, pas forcément pour l’enquête. Elle a maintenant envie de savoir la vérité…

Jean Amila : Noces de soufre (Série Noire, 1964)

Dites-moi, ma petite, savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ? Nous sommes dimanche. Mettez bien dans votre petite tête que nous aussi, dans la police, nous avons des jours de congé. Et si je me trouvais là-bas, c’est que j’étais parti le vendredi après-midi pour passer le week-end chez des amis, à Vézelay. Il se trouve que nous aimons notre métier. Nous acceptons d’être disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours dans les années non bissextiles… Dès qu’il a eu connaissance de l’accident, le commissaire Verdier a averti son inspecteur le plus proche du lieu, sans tenir compte qu’il était en congé… L’inspecteur a répondu immédiatement à l’appel, a relevé les premiers indices, n’a pas dormi de la nuit, a fait mille kilomètres, et il prend encore la peine de venir ce matin à domicile pour vous éviter toute peine, même légère… Est-ce que cela vous suffit comme explication ?

Jean Amila : Noces de soufre (Série Noire, 1964)

Onzième roman publié dans la Série Noire par Jean Amila (Jean Meckert, 1910-1995) “Noces de soufre” date de 1964. Il fut réédité dans la collection Carré Noir en 1972, puis de nouveau dans la Série Noire en 1984. Cette année-là, il fut adapté en téléfilm, par le réalisateur Raymond Vouillamoz et par l’auteur. Agnès Soral, Jean-Luc Bideau, Capucine, Jean Bouise, Michèle Gleizer, Claude-Inga Barney, Hugues Quester, en interprétaient les rôles principaux. Depuis 1999, “Noces de soufre” figure au catalogue Folio Policier.

Jean Amila fut un des grands noms de la Série Noire, parmi les auteurs français. Si l’on trouve ici des policiers enquêtant sur la mort de l’employé de banque-voleur, l’intrigue est bien celle d’un roman noir. Car c’est la jeune Annette qui reste au centre du récit. La mort de son mari ne la perturbe pas du tout, au départ. Si son couple fonctionnait mal, c’est avant tout par manque de maturité sexuelle chez elle. Annette fait partie de ces femmes de son époque, peu préparées à une harmonie intime, frisant la frigidité. En commettant ce vol, son époux n’a-t-il pas voulu la reconquérir ? La voici entraînée dans un suspense riche en péripéties et en suppositions… Un très bon polar.

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 04:55

Le nouveau client de l’avocat Perry Mason se nomme J.R.Bradbury. C’est un notable d’une quarantaine d’années, venu de la ville de Cloverdale. Un certain Frank Patton y a escroqué bon nombre de gens, autour d’un prétendu projet de film hollywoodien. Ce n’est pas le genre d’affaires qui passionnent les District Attorneys de Cloverdale, ni de Los Angeles, ces arnaques devant beaucoup à la crédulité des victimes. Patton fit miroiter un rôle à une jeune femme de la ville, âgée de vingt-quatre ans, Marjorie Clune. Elle est restée dans l’anonymat depuis qu’elle l’a suivi à Los Angeles. Bradbury engage Perry Mason pour qu’il la retrouve, et au besoin soit son défenseur, car il n’exclut pas d’épouser cette Marjorie.

L’avocat charge le détective privé Paul Drake de collecter des renseignements sur Frank Patton. À Cloverdale, ce n’était sûrement pas sa première escroquerie. Qu’il ait commis d’autres méfaits pourrait les aider. Un autre homme est à la recherche de Margy. Robert Doray est un jeune dentiste peu fortuné de Cloverdale. Il semble très épris de la jeune femme, et prêt à tout pour elle, lui aussi. Paul Drake ayant trouvé l’adresse de Patton, l’avocat se rend à l’appartement de l’arnaqueur. Il y découvre le cadavre fraîchement poignardé de Frank Patton. Une voisine ayant entendu une altercation dans ce logement, entre une femme et l’occupant, a appelé un agent de police. Perry Mason fait semblant de n’être jamais entré dans l’appartement, se plaçant dans une mauvaise situation.

L’avocat déniche l’endroit où se cache Margy. C’est chez son amie Thelma Bell, elle aussi victime des promesses mensongères de Patton. Toutes deux nient l’avoir tué, mais elles ne peuvent qu’être fortement suspectées. Thelma a un alibi, mais Mason doute. Quand il interrogera l’homme en question, des petits détails relativiseront le témoignage favorable. Pour Bradbury, aucune hésitation sur l’identité du coupable : c’est le Dr Robert Doray. Il est, de son point de vue, essentiel de préserver l’innocence de Marjorie. Les inspecteurs de police Riker et Johnson s’invitent au bureau de l’avocat, afin de déterminer le rôle de celui-ci. Perry Mason s’en tient à sa version : il n’est pas entré dans l’appartement.

Une soi-disant Vera Cutter s’est adressée au détective Paul Drake. Elle a décrit Bob Doray comme un type irritable et brutal, jaloux de Patton, venu à Los Angeles pour supprimer son rival. Mais l’identité de cette Vera Cutter est carrément incertaine, de même que son témoignage. Drake apprend que le couteau ayant service d’arme du crime appartenait bel et bien à Robert Doray. Ce qui le rend plus suspect que jamais. Pour les policiers Johnson et Riker, l’avocat l’est tout autant. Perry Mason peut espérer que le sergent O’Malley, de la Criminelle, soit moins obtus…

Erle Stanley Gardner : Jeu de jambes (Perry Mason L’avocat justicier, Omnibus, 2017)

Ce qui est notre plus grand handicap, expliqua Mason, c’est ce concours. Aux yeux de l’Américain moyen, une fille qui n’hésite pas à se faire photographier les jambes et les cuisses nues est un être sujet à caution. Vous me direz que ces concours sont répandus chez nous, qu’ils sont presque devenus une institution nationale. N’empêche. En son for intérieur, chaque homme, chaque femme considère que les lauréates d’un tel concours sont plus ou moins des jeunes filles perdues.
— Je vois, répéta Bradbury. D’ailleurs, je tiens à vous prévenir que vous n’avez pas besoin de vous justifier à mes yeux. Vous entreprenez ce que vous voulez pour arriver au résultat que je désire. Je ne vous sous-estime pas non plus. Vous êtes probablement le meilleur avocat de cet État et je sais que, quoi que vous fassiez, ce sera au mieux des intérêts dont vous aurez été chargé. La seule chose que je vous rappelle, c’est qu’en aucun cas Margy ne doit payer pour ce crime. Et pour la sauver, je n’hésiterais pas à impliquer qui que ce soit. Vous entendez, Maître ? Qui que ce soit…

Erle Stanley Gardner : Jeu de jambes (Perry Mason L’avocat justicier, Omnibus, 2017)

Piqûre de rappel pour cet ‘Omnibus’ rassemblant sept romans d’Erle Stanley Gardner, avec pour héros l’avocat Perry Mason : Cœurs à vendre, La prudente pin-up, Jeu de jambes, L’Hôtesse hésitante, Gare au gorille, La nymphe négligente, La vamp aux yeux verts. Le titre évoqué ici, “The Case of the Lucky Legs”, la troisième enquête de Perry Mason, fut publié en 1934. Il parut en français sous le titre “Jambes d'or” aux Éditions Arthaud en 1949. Puis il fut publié en français dans une nouvelle traduction d’Igor B.Maslowski, sous le titre “Jeu de jambes”, dans la collection Un Mystère des Presses de la Cité, en 1956. C’est de cette traduction qu’il s’agit ici.

En postface de ce dernier ‘Omnibus’, Jacques Baudou recense les adaptations cinéma et télé des enquêtes de Perry Mason. Il évoque les comédiens qui incarnèrent ce personnage à l’écran. “The Case of the Lucky Legs” fut adapté au cinéma en 1935, par le cinéaste Archie Mayo. Warren William était Perry Mason, et Geneviève Tobin tenait le rôle de Della Street. Avec Patricia Ellis (Margie Clune), Lyle Talbot (Bob Doray), Peggy Shannon (Thelma Bell), Porter Hall (Bradbury), Craig Reynolds (Frank Patton), Allen Jenkins (Drake). De 1934 à 1936, Warren William endossa le personnage de l’avocat dans quatre films. Selon Jacques Baudou, Geneviève Tobin fut une excellente Della Street, son unique prestation dans ce rôle. De 1957 à 1966, furent tournés 271 épisodes de 60 minutes dans la série Perry Mason. En décembre 1959, fut diffusée aux États-Unis une adaptation-télé du même roman, avec Raymond Burr (Perry Mason), Barbara Hale (Della Street), et William Hopper (Paul Drake).

Pour situer l’avocat et son état d’esprit, voici deux courts extraits qui en disent long. Une clarification face à son client : “Vous m’avez engagé pour représenter vos intérêts, mais je suis votre avocat et non votre employé. Ma situation pourrait se comparer à celle d’un chirurgien. Si vous en aviez un, que vous avez chargé de vous opérer, vous ne lui diriez certainement pas comment s’y prendre…” Par ailleurs, Della Street s’inquiète que son patron prenne trop de risques : “Mais vos confrères ne jouent pas au détective. Ils attendent que la police débrouille le mystère et se contentent ensuite de défendre l’accusé qui fait appel à eux. — Question de tempérament, Della. — Avec le vôtre, vous vous trouvez souvent impliqué dans des crimes… C’est vrai, si vous n’étiez pas comme ça, vous ne seriez pas Perry Mason.” Un professionnel, aux méthodes souvent hors normes, donc.

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 04:55

Festival d’Avignon, au milieu des années 1970. En vacances, le détective David Morgon y accompagne son amie comédienne Magdalena Balka. C’est en leur présence que Nadine Casarès, vingt-six ans, est agressée à la terrasse d’un bar, place de l’Horloge. Issue d’une famille bourgeoise, le père étant cardiologue à Montpellier, Nadine a rompu avec les siens pour devenir actrice de films X et de théâtre pornographique. Avec son compagnon Sonny Reeves – un Noir américain – et leur troupe, elle jouait dans un spectacle érotique à la chapelle des Pénitents Blancs, à Avignon. Après l’agression, Nadine a été soignée dans une clinique, mais n’a pas tardé à s’enfuir et à disparaître volontairement. David Morgon suppose que c’est à cause de ses déboires parisiens, car elle est connue de la police.

Nadine et Sonny étant des consommateurs de marijuana, le détective découvre bientôt qui supervise le trafic de drogue local. C’est un nommé Henri Méjean, qui tient un bistrot en ville. Celui-ci ne se montre nullement coopératif, niant connaître le couple. Néanmoins, Morgon tient une piste. Il assiste clandestinement à une négociation entre Sonny et un homme mûr, l’Américain réclamant une rançon à l’autre en échange de Nadine. C’est alors que le détective est sévèrement assommé. On le jette bientôt d’un pont sur la Durance, le laissant pour mort. Peu de temps auparavant, un autre type y a d’ailleurs perdu la vie. Heureusement, Morgon est costaud, s’en tirant sans trop de dégâts. Il pense comprendre la combine montée par Sonny et Nadine, afin de récupérer un maximum de fric.

Le détective va fureter du côté de Montpellier, à la recherche de la famille de Nadine. Sa mère Mireille Casarès y habite bien, mais elle est partie pour Avignon. De retour dans la Cité des Papes, Morgon prend contact avec elle. Mireille Casarès semble tout ignorer des récents problèmes de sa fille, et de cette fameuse rançon. Elle engage le détective afin d’éclaircir la situation. L’inspecteur Boutang, avec lequel Morgon avait sympathisé lors de l’agression de Nadine, mène lui aussi son enquête sur l’affaire, le couple étant introuvable. Dans un mas de la région, le détective tombe sur le cadavre d’un des protagonistes. Il va s’intéresser à Germain Pradines, un politicien du Vaucluse. Ancien ministre, il s’est rallié au Gaullisme sous la 5e République, et espère être réélu député aux prochaines élections.

Germain Pradines habite un château au milieu de ses propriétés du côté d’Entraygues, le domaine d’Authon. C’est dans cette demeure que Morgon retrouve Mireille Casarès, future épouse du politicien. Quand le détective aura établi le rôle de Méjean dans l’affaire, celle-ci semblera close ou presque. Encore faut-il qu’il retrouve Nadine, si possible en vie…

David Morgon : Tirez le premier, monsieur le ministre (Fleuve Noir, 1977)

— Voici comment je vois l’affaire, repris-je. Depuis que la police a fermé leur fameux théâtre porno, Sonny Reeves et Nadine Casarès sont sur la paille. Certes, ils ont monté une nouvelle troupe de théâtre, mais ils bouffent de la vache enragée et vivent dans des conditions plutôt miteuses. Nadine, qui a l’air d’avoir une mentalité de vaincue, se résigne de son infortune. Ce n’est pas le cas de Reeves, qui a toujours vécu des femmes et veut continuer à le faire. Il sait que les parents de sa maîtresse sont riches et il veut en profiter…
— Je commence à piger, murmura rêveusement Magda.
— Il paye d’abord un toquard pour faire semblant de tuer Nadine, place de l’Horloge, avant-hier soir. Il faut qu’on croie que la vie de la jeune femme est en danger, que quelqu’un veut lui faire la peau. La mise en scène était parfaitement réussie puisque, le premier, je suis tombé dans le panneau…

David Morgon (1941-2008) était professeur de lettres. De 1974 à 1987, il publia trente-six romans dans la collection Spécial-Police du Fleuve Noir. Il se servit du nom de son héros, un Lyonnais circulant en Volvo, amateur de cigarillos, de gastronomie et de bons vins, pour signer les polars de cette série. Les enquêtes de ce détective sont dynamiques, dans la tradition du genre, sans être d’une originalité absolue. Intrépide, le personnage prend souvent des mauvais coups, mais sa ténacité l’emporte toujours. Son instinct lui dicte de suivre telle piste plutôt qu’une autre, et de suspecter à peu près tout le monde.

Classique et solide, donc. En y ajoutant des allusions érotiques parfois très évocatrices, ou quelques scènes fort sanglantes, suivant ainsi les tendances des romans policiers de l’époque. Selon le témoignage de Jean-François Coatmeur, à la fin de sa carrière, David Morgon regrettait quelque peu de ne pas avoir obtenu une meilleure consécration. Il est vrai que ce héros n’est peut-être pas l’égal de Nestor Burma. Malgré tout, il s’agit de bons scénarios, “divertissants” comme les a qualifiés le Dictionnaire des Littératures Policières, de Claude Mesplède. Paru en 1977, le présent roman en donne un exemple. En outre, il a le mérite de se dérouler en marge du célébrissime Festival d’Avignon.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 04:55

À New York, au cœur des années 1960. Âgé de trente-deux ans, le lieutenant Kerrigan est un policier efficace, quoiqu’un peu trop vif dans certains cas. Suite à l’interpellation d’un conducteur ivre, Frank Kerrigan risque quelques ennuis. Car ce fils d’avocat, soutenu par le témoignage de sa fiancée, est puissant. C’est ainsi que Kerrigan est rétrogradé simple sergent, muté dans les rues peu reluisantes de Staten Island. C’est à peine mieux quand il est affecté au Service Spécial. Il y est assisté par Jane Boardman, jeune stagiaire pas du tout aguerrie. Leur mission consiste à piéger les satyres pervers, Jane servant d’appât. Leurs résultats sont très bons. Peut-être est-ce pour ça qu’on les associe à l’affaire Reddy.

Les frères Reddy sont des caïds de la pègre, en attente de leur procès. Des témoins ayant pu les incriminer ont été éliminés. Le troisième, un certain D.Brown, fut leur comptable. Il ignorait les malversations de ses clients. Depuis neuf mois, de nombreux inspecteurs ont essayé de le retrouver, vainement. Ils n’ont pas ménagé leurs efforts, mais son ancienne adresse est caduque, et les traces administratives et bancaires n’ont rien donné. Il y a peu de chances que Kerrigan et Jane en découvrent plus. Malgré tout, ils se rendent dans l’immeuble où vécut ce Brown, dont personne ne se souvient. Ils retrouvent le précédent gardien des lieux, qui se montre coopératif. Selon lui, Brown était un veuf vivant là avec une fillette de moins de dix ans. La gamine était souffreteuse, timorée, solitaire.

Kerrigan et Jane obtiennent bien une autre adresse, mais ce n’est que le garde-meubles que Brown chargea de son déménagement. Deux sbires des frères Reddy ont, d’ailleurs, suivi la même piste que le duo, quelques temps plus tôt. Chercher un père et sa fille peut s’avérer plus aisé pour Kerrigan et Jane. Même s’il existe plusieurs écoles dans ce quartier new-yorkais, c’est une voie à explorer. Il se confirme que la fillette maladive se nomme Mary Brown, mais les enseignants ne savent ce qu’elle est devenue, plusieurs années s’étant écoulées. De retour au dernier domicile connu, le duo rencontre un voisin. Celui-ci avait réussi à apprivoiser la petite Mary, qui lui fit des confidences. Utiles indices.

Kerrigan et Jane commencent à mieux cerner l’univers familial des Brown. L’épouse étant décédée, il n’est pas idiot de s’adresser aux pompes funèbres, pouvant avoir des archives. La petite Mary étant en mauvaise santé, il faudrait retrouver le médecin traitant, ou ses fiches de patients. Ce n’est pas du côté des Stein, les parents Juifs pratiquants de Mme Brown, qu’ils auront de l’aide. Via les écoles du secteur, Jane pense avoir repéré Brown et Mary. Manquant d’expérience, sa trouvaille n’aboutit qu’à une impasse. Toutefois, il reste au duo d’autres possibilités, en exploitant tout ce qu’ils trouvent autour de la petite Mary. C’est urgent, car le procès des Relly approche…

Joseph Harrington : Dernier domicile connu (Série Noire, 1966)

— Un acte de décès, répondit Kerrigan, c’est une vraie mine de renseignements. Ça vous apprend une foule de chose. Par exemple, le nom et l’adresse du médecin qui a soigné le défunt au cours de sa dernière maladie. Si c’est un médecin de famille, il soigne peut-être encore Brown ou la petite Mary ? À New York, les gens déménagent pour un oui ou pour un non, mais ils aiment bien garder le même médecin. Celui-là connaîtrait peut-être l’adresse actuelle de Brown, et du même coup leur apporterait la solution de tous les problèmes. Autre chose : les entreprises de pompes funèbres ont des registres sur lesquels les gens venus présenter leurs condoléances inscrivent leurs noms. Ça, ça peut être précieux ! Personne ne sait rien de Brown, ni de sa famille, ni de ses origines. Il se peut qu’un frère, une sœur, un oncle ou une tante ait inscrit son nom et son adresse. Et qui saura sans doute où habitent aujourd’hui D.Brown et Mary…

L’Américain Joseph Harrington (1903-1980) fut l’auteur d’une trilogie ayant pour héros le policier Frank Kerrigan, publiée dans la Série Noire : Dernier domicile connu (1966), Le voile noir (1967), La dernière sonnette (1970). Si le premier titre est resté dans les mémoires, c’est parce que “Dernier domicile connu” a été transposé au cinéma par José Giovanni, en 1970. Lino Ventura et Marlène Jobert incarnent les principaux personnages, versions françaises de Kerrigan et de Jane. Un duo qui fonctionne bien, et un rôle sur mesure pour Lino Ventura, entre rudesse et sensibilité. Très beau succès public.

Le roman de Joseph Harrington relève de la "procédure policière" absolument classique, et de qualité supérieure. La première subtilité consiste à nous présenter les mésaventures initiales du policier Kerrigan, lieutenant rétrogradé injustement. Le deuxième élément est que sa nouvelle partenaire est une jeune femme. Au milieu des années 1960, même aux États-Unis, on trouvait sûrement peu d’enquêtrices dans la police. Troisième point de cette intrigue : au départ, le mystère est total au sujet du nommé Brown, patronyme d’une grande banalité. En découvrir davantage que leurs collègues ayant planché sur la question durant de longs mois, creusant toutes les pistes, c’est carrément improbable.

D’autant que l’action se passe à New York, mégalopole en mutation permanente. On y déménage souvent, peu d’infos à attendre du voisinage ni des gardiens d’immeubles ; les noms des rues ont pu changer, des témoins éventuels sont décédés entre-temps. Kerrigan et Jane ont toutefois un avantage : “C’est ça qu’il y a d’épatant dans cette mission… On a affaire à des gens bien. Ça nous change !” dit la jeune policière. S’il existe une notion de banditisme dans l’histoire, le duo n’est pas directement confronté à la pègre. L’obstination et le sens du détail, ainsi qu’une certaine complémentarité, leur permettra d’aller au bout de leurs investigations. Un excellent suspense à redécouvrir, ça ne fait aucun doute.

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 04:55

Cet ‘Omnibus’ rassemble sept romans d’Erle Stanley Gardner, ayant pour héros l’avocat Perry Mason : Cœurs à vendre, La prudente pin-up, Jeu de jambes, L’Hôtesse hésitante, Gare au gorille, La nymphe négligente, La vamp aux yeux verts. En postface, Jacques Baudou évoque les comédiens qui incarnèrent ce personnage à l’écran, en tête desquels Raymond Burr. Il recense les adaptations télé et cinéma des enquêtes de Perry Mason.

Les romans d’Erle Stanley Gardner connurent très vite un immense succès. Aux États-Unis, bien sûr, car un avocat défendant généralement de jolies femmes dans des situations compliquées, c’était une formule excitante. En France aussi où, dès 1936, les premiers Perry Mason furent traduits dans la collection Le Scarabée d’Or, des éditions Gallimard. C’est surtout après-guerre, dans les années 1950, que l’auteur devint un des piliers de la collection Un Mystère, aux Presses de la Cité. C’est ainsi que Perry Mason connut une grande popularité chez les lecteurs français.

Les intrigues de cette série de suspenses ne se résument pas aux procès, aux plaidoiries, tels de simples "romans de prétoire". Elles débutent par un cas très énigmatique, avec son lot de détails insolites. L’avocat et sa secrétaire Della Street ne sont jamais dupes de la version initiale – souvent mensongère en grande partie – qui leur est présentée. Que des clientes les prennent pour des naïfs amuserait plutôt le duo. Bien qu’assisté par Paul Drake, détective privé, c’est Perry Mason qui mène ensuite les investigations. Il n’est pas rare que, au gré des nombreuses péripéties, l’avocat se trouve impliqué en personne dans un crime, risquant sa carrière. Ce qui ne l’inquiète que modérément, car il se sait assez habile pour s’en sortir. Ensuite, quand vient le moment de plaider au tribunal, à lui d’être malin et subtil pour désigner le vrai coupable, et les arcanes de l’affaire.

Parmi les sept romans proposés dans l’Omnibus “Perry Mason L’avocat justicier”, survolons-en deux qui sont exemplaires des dossiers traités par Perry Mason.

Erle Stanley Gardner : Perry Mason L’avocat justicier (Omnibus, 2017)

“La prudente pin-up (1949)” - À Los Angeles, l’avocat Perry Mason défend les intérêts du jeune Finchley, sérieusement blessé dans un accident de voiture. Au service de l’avocat, le détective Paul Drake a passé une annonce pour retrouver un témoin de l’affaire. Le courrier anonyme reçu par Perry Mason apparaît trop explicite pour ne pas être un peu douteux, ce que pense aussi Della Street, la secrétaire de l’avocat. Mason fait ainsi la connaissance de Lucille Barton, une ravissante jeune femme, empêtrée dans son dernier divorce en date. Elle a été témoin de l’accident, en effet. Ce qui conduit Perry Mason au propriétaire de l’automobile, Stephen Argyle. Un second témoignage affirme que le coupable de l’accident est un nommé Daniel Caffee.

Ce dernier admet sa faute, et accepte d’indemniser le jeune Finchley. L’avocat se demande pourquoi on l’a d’abord mis sur la piste de Stephen Argyle. Et ce que lui veut vraiment Lucille Barton, dont l’histoire semble aussi confuse que peu crédible. Perry Mason et la jeune femme découvrent bientôt dans le garage de Lucille Barton le cadavre d’un certain Pitkin. Or, ce dernier est l’ancien époux de Lucille, et le chauffeur d’Argyle. L’avocat commet l’erreur de laisser la jeune femme téléphoner seule à la police. Ce qu’elle ne fait pas, et ce qui place Perry Mason dans une situation embarrassante. Même si le lieutenant Tragg n’est pas hostile envers l’avocat, il est chargé de l’incriminer dans ce meurtre-là.

Car un témoin a vu le couple au moment de la découverte du cadavre de Pitkin, alors que Lucille prétend ne l’avoir trouvé que plus tard. En outre, une empreinte de Mason figure sur l’arme du crime. L’avocat doit jouer avec la police et la presse, afin de contrecarrer le témoignage gênant pour lui. Cela lui donne l’occasion de ridiculiser le sergent Holcomb, son vieil adversaire peu scrupuleux. Toutefois, au tribunal, lors de l’audience préliminaire du procès intenté contre Lucille Barton, l’avocat doit jouer serré. Il s’agit de démontrer autant sa propre innocence que celle de sa cliente. Pour ça, face à l’argumentaire du D.A. Hamilton Burger, il doit prouver le rôle précis de chacun des protagonistes…

Tragg prit les clés que lui tendait Perry Mason et les examina avec attention tandis que son front se plissait.
— J’en ai tout naturellement déduit, enchaîna Mason, que Miss Barton désirait me voir obtenir le renseignement sans prendre la responsabilité de me le fournir. Aussi, quand elle est venue ici avec Arthur Colson, hier après-midi, j’ai profité de sa présence à mon bureau pour me rendre dans son appartement et ouvrir le secrétaire avec cette clé. Tout a parfaitement fonctionné, et il y avait bien un revolver ainsi qu’un petit agenda dans le casier supérieur droit. Si donc, lieutenant, vous pouvez découvrir la personne qui a écrit cette seconde lettre, vous ne serez probablement plus très loin de l’assassin de ce Pitkin, à supposé que vous ne vous soyez pas trompé et qu’il ait bien été assassiné…

“Gare au gorille (1952)” - L’avocat Perry Mason a récupéré des documents – journaux intimes et photographies – ayant appartenu à Helen Cadmus, une très belle jeune femme au cœur d’un dossier mal élucidé. Elle était la secrétaire du riche Benjamin Addicks. Par une nuit de tempête, alors que le yacht de son patron voguait vers l’île de Catalina, Helen Cadmus disparut en mer. Accident, suicide ou meurtre ? On peut supposer qu’Addicks fit en sorte d’étouffer l’affaire, ce dont il a le pouvoir. Alors que Mason et sa collaboratrice Della Street étudient les journaux d’Helen Cadmus, un émissaire d’Addicks offre à l’avocat une forte somme pour ces documents. Ce que Mason refuse, et ce qui titille d’autant plus sa curiosité. Que Benjamin Addicks possède quelques gorilles captifs et d’autres singes, qu’il soumet à des expériences scientifiques cruelles, ne le rend guère sympathique.

Par ailleurs, Addicks est en conflit avec une ancienne employée âgée d’environ cinquante ans, Mrs Joséphine Kempton, qu’il accuse de lui avoir volé un bijou et une montre. Perry Mason et Della Street trouvent là l’occasion de rencontrer Addicks chez lui. Sa propriété sécurisée a plutôt l’allure d’une prison d’État. Il augmente son offre financière pour les documents d’Helen Cadmus, mais l’avocat refuse toujours. Par contre, Mason ne tarde pas à dénicher la preuve de l’innocence de Mrs Kempton pour les vols. Elle lui en sait gré, ayant obtenu un petit pactole pour les désagréments qu’elle a endurés. Mrs Kempton témoigne de ce qu’elle sait sur la disparition d’Helen Cadmus. Sur le yacht, la séduisante jeune femme bronzait volontiers en petite tenue, et espérait être remarquée pour faire du cinéma. Était-elle proche d’Addicks par romantisme ou par intérêt ? Difficile de le préciser.

De chez Addicks, Mrs Kempton appelle au secours Perry Mason, qui rapplique bien vite. Un des gorilles s’est échappé de sa cage et a assassiné Benjamin Addicks. La police interroge l’avocat et Joséphine Kempton, sans brusquer celle-ci, qui est remise en liberté. Mason demande au détective privé Paul Drake de chercher un maximum de renseignements sur Addicks. Quantité de questions se posent sur l’origine de la fortune du défunt, sur la façon dont il négociait ses affaires – y compris à l’insu de ses deux principaux conseillers, sur les expériences d’hypnoses tentées avec les gorilles, et autres secrets d’Addicks. Mrs Kempton maintient son extravagante version du meurtre de Benjamin Addicks par un gorille énervé. Aucun jury de tribunal n’y croirait. La police possède de nouveaux éléments incriminant Mrs Kempton. L’avocat va encore devoir prendre des risques pour qu’éclate la vérité…

Comme, pour se rapprocher du paravent, Mason contournait un énorme bureau, il aperçut une femme effondrée derrière le meuble. La lumière tombait d’aplomb sur son visage et Mason n’eut aucune peine à reconnaître Mrs Kempton.
Alors l’avocat se précipita derrière le paravent. Un homme était étendu à plat ventre sur le lit, un grand couteau à découper enfoncé jusqu’au manche dans son dos. Le sang avait inondé le couvre-lit et éclaboussé le mur. En se penchant sur ce qui n’était visiblement plus qu’un cadavre, l’avocat découvrit une autre blessure, aux bords déchiquetés, sur le côté du cou.
Comme il ne pouvait plus rien pour l’homme, Mason revint vers Mrs Kempton mais, au même instant, la pièce toute entière retentit d’un coup terrifiant qu fut asséné contre la porte du couloir. Quelques secondes de profond silence suivirent, puis l’assaut se renouvela. Cette fois, la porte explosa littéralement à l’intérieur de la pièce, et le gorille apparut dans son encadrement, regardant Mason avec fureur…

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 04:55

De 1956 à sa mort en 1970, le président égyptien Nasser est l’homme le plus influent du monde arabe. En particulier, parce qu’il a résisté aux Occidentaux après avoir nationalisé le Canal de Suez. C’est à l’initiative de ce partisan du panarabisme que se crée un nouvel État regroupant l’Égypte et la Syrie : la République Arabe Unie dure de février 1958 à septembre 1961. Le régime nassérien est autoritaire, ce qui provoquera cette scission côté syrien. Ville multimillénaire de Syrie, Alep compte plus de 425000 habitants en 1960. Les monuments historiques et religieux sont nombreux. L’activité économique et touristique reste importante, malgré un certain déclin, pour ce pays du Moyen-Orient.

Golam Naghizadeh est un prospère boutiquier des souks d’Alep. Son frère aîné Rezah est professeur d’études coraniques à la célèbre université El Azhar, au Caire. Il maîtrise tous les aspects de la religion musulmane. Rezah Naghizadeh est clandestinement de retour à Alep, avec son ami Derradji. Ce dernier ne tarde pas à supprimer un voisin commerçant trop curieux, à la solde de la police nassérienne. Ce qui n’est pas sans conséquences pour Golam, et pour le jeune agent de la CIA qui le surveillait, Cliff Hanford. Le commissaire Azzem est sans pitié pour les opposants à Nasser. Tandis que Rezah se cache, Derradji tente de prendre contact avec quelqu’un qui pourra les aider à quitter la Syrie.

Si Rod MacKenna est l’agent officiel de la CIA à Alep, c’est l’espion Gary Farrell qui a été chargé du cas Rezah Naghizadeh. “Assurer la sécurité, puis l’évacuation de Rezah hors des frontières syriennes ; ramener, par n’importe quel moyen, dans n’importe quelle condition, les connaissances qu’il transportait dans sa tête, les documents qu’il pouvait détenir, telle était la mission qui avait motivé l’envoi en République Arabe Unie d’un agent spécial chevronné. Mais apparemment, il y avait de la concurrence”. En effet, le contact de Rezah semble être Fara Millâh, d’origine iranienne. Âgée de dix-sept ans, cette jolie jeune fille en paraît vingt, et profite de son charme oriental pour allumer les hommes.

Bien que Gary Farrell ait prié MacKenna de se faire discret, l’agent local a la mauvaise idée de rechercher Rezah de son côté. Pendant ce temps, Gary s’introduit chez Fara Millâh afin de lui faire avouer ce qu’elle sait. Le commissaire Azzem et ses hommes ne tardent pas à débouler dans cet immeuble, recelant plusieurs cadavres. Tandis que Fara fait l’innocente face au policier, Gary doit se cacher chez l’habitant voisin, son compatriote Greg Wilson. Le lendemain, lors d’une visite guidée de sites remarquables d’Alep, Gary et Fara essaient de retrouver Rezah. Mais, dans la Citadelle, le couple est bientôt en danger. Ils le sont encore bien plus quand le commissaire et ses sbires reviennent à l’appartement de Fara…

Gilles Morris-Dumoulin : La barbe du Prophète (Presses de la Cité, 1961)

Le commissaire Azzem, grand amateur de beauté féminine, ne regrettait pas d’avoir sonné personnellement à la porte de Fara Millâh. Cette petite était une merveille ambulante ! Surtout dans ce déshabillé, sous la lumière vive du salon. Chaque fois qu’elle s’y exposait, selon certains angles, elle était pratiquement nue, mais dormait debout et ne paraissait pas s’en douter une seconde. Azzem en avait les tripes sciées au niveau du diaphragme.
Elle ne savait rien, naturellement. Elle n’avait rien vu, rien entendu. D’ailleurs, Azzem s’était renseigné entre-temps sur les locataires de l’immeuble, et les parents de cette mignonne étaient riches, influents. Elle ne pouvait pas être compromise dans une telle aventure. Elle écouta, les yeux progressivement agrandis, le récit de la découverte des trois policiers massacrés dans le hall de l’immeuble, et de ce quatrième cadavre sur le toit-terrasse, et de tout ce sang répandu, quelle horreur !

Hommage à Gilles Morris-Dumoulin, décédé l’année dernière à 92 ans, le 10 juin 2016. Traducteur et auteur, il écrivit quantité de romans policiers à suspense, d’anticipation et d’espionnage. Il fut récompensé en 1955 par le Grand Prix de Littérature Policière. Pilier de la collection Un Mystère, Gilles Morris-Dumoulin deviendra un des auteurs importants du Fleuve Noir à partir de la décennie 1960. Fertiles en péripéties, tous ses romans sont placés sous le signe de l’aventure, de l’action et du mystère. C’est particulièrement le cas quand il traite d’espionnage. Bien que paru dans une petite collection populaire en 1961, “La barbe du Prophète” n’est pas une affaire basique de rivalité entre agents secrets, comme il s’en publia tellement au temps de la Guerre Froide.

Ce roman témoigne d’un épisode sans doute oublié de l’Histoire du 20e siècle. Avant que s’imposent l’Arabie Saoudite et les Émirats, c’est l’Égypte du président Nasser qui possède la plus forte image au Moyen-Orient, à l’époque. Fédérer et moderniser le monde arabe, telle est l’ambition de Gamal Abdel Nasser. Autour de 1960, pendant trois ans, il organise une union entre son pays et la Syrie, mais ses méthodes se heurtent à des oppositions. Il n’est pas impossible que les pays occidentaux, craignant la puissance de Nasser, se soient efforcés de contrecarrer l’essor de cette République Arabe Unie. Il est vrai que cette région du monde grouillait d’espions de tous les camps, en ce temps-là.

C’est avec précision et d’une façon très vivante que Gilles Morris-Dumoulin nous présente la ville d’Alep, s’étant parfaitement documenté sur les lieux décrits : “Laissant sur sa gauche le consulat de France et l’église latine, il atteignit la rue Tilel qui marque, à l’est, une frontière sans transition entre la moderne Aziziyé et l’antique Djédéidé, quartier pittoresque riche en vieilles maisons orientales. À l’angle de la rue Nayal, il sauta dans un tramway, descendit au carrefour des rues Naoura, Tchiftlik et Kalaseh…”

Mais il est ici également question de religion, le futur exfiltré Rezah Naghizadeh étant un spécialiste de l’Islam, un expert du Coran. En marge du récit, des annotations de bas-de-page expliquent les références musulmanes. On souligne que le mot "djihad" signifie plutôt "lutte collective" que "guerre sainte", relativisant la notion de combat armé. Ce qui montre qu’existe de longue date une ambiguïté sur la lecture et la traduction du Coran. Un petit roman d’espionnage ? Peut-être, car les codes du genre sont largement utilisés. Mais une intrigue qui offre aussi, encore aujourd’hui, matière à réflexion.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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