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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 04:55

Cet ‘Omnibus’ rassemble sept romans d’Erle Stanley Gardner, ayant pour héros l’avocat Perry Mason : Cœurs à vendre, La prudente pin-up, Jeu de jambes, L’Hôtesse hésitante, Gare au gorille, La nymphe négligente, La vamp aux yeux verts. En postface, Jacques Baudou évoque les comédiens qui incarnèrent ce personnage à l’écran, en tête desquels Raymond Burr. Il recense les adaptations télé et cinéma des enquêtes de Perry Mason.

Les romans d’Erle Stanley Gardner connurent très vite un immense succès. Aux États-Unis, bien sûr, car un avocat défendant généralement de jolies femmes dans des situations compliquées, c’était une formule excitante. En France aussi où, dès 1936, les premiers Perry Mason furent traduits dans la collection Le Scarabée d’Or, des éditions Gallimard. C’est surtout après-guerre, dans les années 1950, que l’auteur devint un des piliers de la collection Un Mystère, aux Presses de la Cité. C’est ainsi que Perry Mason connut une grande popularité chez les lecteurs français.

Les intrigues de cette série de suspenses ne se résument pas aux procès, aux plaidoiries, tels de simples "romans de prétoire". Elles débutent par un cas très énigmatique, avec son lot de détails insolites. L’avocat et sa secrétaire Della Street ne sont jamais dupes de la version initiale – souvent mensongère en grande partie – qui leur est présentée. Que des clientes les prennent pour des naïfs amuserait plutôt le duo. Bien qu’assisté par Paul Drake, détective privé, c’est Perry Mason qui mène ensuite les investigations. Il n’est pas rare que, au gré des nombreuses péripéties, l’avocat se trouve impliqué en personne dans un crime, risquant sa carrière. Ce qui ne l’inquiète que modérément, car il se sait assez habile pour s’en sortir. Ensuite, quand vient le moment de plaider au tribunal, à lui d’être malin et subtil pour désigner le vrai coupable, et les arcanes de l’affaire.

Parmi les sept romans proposés dans l’Omnibus “Perry Mason L’avocat justicier”, survolons-en deux qui sont exemplaires des dossiers traités par Perry Mason.

Erle Stanley Gardner : Perry Mason L’avocat justicier (Omnibus, 2017)

“La prudente pin-up (1949)” - À Los Angeles, l’avocat Perry Mason défend les intérêts du jeune Finchley, sérieusement blessé dans un accident de voiture. Au service de l’avocat, le détective Paul Drake a passé une annonce pour retrouver un témoin de l’affaire. Le courrier anonyme reçu par Perry Mason apparaît trop explicite pour ne pas être un peu douteux, ce que pense aussi Della Street, la secrétaire de l’avocat. Mason fait ainsi la connaissance de Lucille Barton, une ravissante jeune femme, empêtrée dans son dernier divorce en date. Elle a été témoin de l’accident, en effet. Ce qui conduit Perry Mason au propriétaire de l’automobile, Stephen Argyle. Un second témoignage affirme que le coupable de l’accident est un nommé Daniel Caffee.

Ce dernier admet sa faute, et accepte d’indemniser le jeune Finchley. L’avocat se demande pourquoi on l’a d’abord mis sur la piste de Stephen Argyle. Et ce que lui veut vraiment Lucille Barton, dont l’histoire semble aussi confuse que peu crédible. Perry Mason et la jeune femme découvrent bientôt dans le garage de Lucille Barton le cadavre d’un certain Pitkin. Or, ce dernier est l’ancien époux de Lucille, et le chauffeur d’Argyle. L’avocat commet l’erreur de laisser la jeune femme téléphoner seule à la police. Ce qu’elle ne fait pas, et ce qui place Perry Mason dans une situation embarrassante. Même si le lieutenant Tragg n’est pas hostile envers l’avocat, il est chargé de l’incriminer dans ce meurtre-là.

Car un témoin a vu le couple au moment de la découverte du cadavre de Pitkin, alors que Lucille prétend ne l’avoir trouvé que plus tard. En outre, une empreinte de Mason figure sur l’arme du crime. L’avocat doit jouer avec la police et la presse, afin de contrecarrer le témoignage gênant pour lui. Cela lui donne l’occasion de ridiculiser le sergent Holcomb, son vieil adversaire peu scrupuleux. Toutefois, au tribunal, lors de l’audience préliminaire du procès intenté contre Lucille Barton, l’avocat doit jouer serré. Il s’agit de démontrer autant sa propre innocence que celle de sa cliente. Pour ça, face à l’argumentaire du D.A. Hamilton Burger, il doit prouver le rôle précis de chacun des protagonistes…

Tragg prit les clés que lui tendait Perry Mason et les examina avec attention tandis que son front se plissait.
— J’en ai tout naturellement déduit, enchaîna Mason, que Miss Barton désirait me voir obtenir le renseignement sans prendre la responsabilité de me le fournir. Aussi, quand elle est venue ici avec Arthur Colson, hier après-midi, j’ai profité de sa présence à mon bureau pour me rendre dans son appartement et ouvrir le secrétaire avec cette clé. Tout a parfaitement fonctionné, et il y avait bien un revolver ainsi qu’un petit agenda dans le casier supérieur droit. Si donc, lieutenant, vous pouvez découvrir la personne qui a écrit cette seconde lettre, vous ne serez probablement plus très loin de l’assassin de ce Pitkin, à supposé que vous ne vous soyez pas trompé et qu’il ait bien été assassiné…

“Gare au gorille (1952)” - L’avocat Perry Mason a récupéré des documents – journaux intimes et photographies – ayant appartenu à Helen Cadmus, une très belle jeune femme au cœur d’un dossier mal élucidé. Elle était la secrétaire du riche Benjamin Addicks. Par une nuit de tempête, alors que le yacht de son patron voguait vers l’île de Catalina, Helen Cadmus disparut en mer. Accident, suicide ou meurtre ? On peut supposer qu’Addicks fit en sorte d’étouffer l’affaire, ce dont il a le pouvoir. Alors que Mason et sa collaboratrice Della Street étudient les journaux d’Helen Cadmus, un émissaire d’Addicks offre à l’avocat une forte somme pour ces documents. Ce que Mason refuse, et ce qui titille d’autant plus sa curiosité. Que Benjamin Addicks possède quelques gorilles captifs et d’autres singes, qu’il soumet à des expériences scientifiques cruelles, ne le rend guère sympathique.

Par ailleurs, Addicks est en conflit avec une ancienne employée âgée d’environ cinquante ans, Mrs Joséphine Kempton, qu’il accuse de lui avoir volé un bijou et une montre. Perry Mason et Della Street trouvent là l’occasion de rencontrer Addicks chez lui. Sa propriété sécurisée a plutôt l’allure d’une prison d’État. Il augmente son offre financière pour les documents d’Helen Cadmus, mais l’avocat refuse toujours. Par contre, Mason ne tarde pas à dénicher la preuve de l’innocence de Mrs Kempton pour les vols. Elle lui en sait gré, ayant obtenu un petit pactole pour les désagréments qu’elle a endurés. Mrs Kempton témoigne de ce qu’elle sait sur la disparition d’Helen Cadmus. Sur le yacht, la séduisante jeune femme bronzait volontiers en petite tenue, et espérait être remarquée pour faire du cinéma. Était-elle proche d’Addicks par romantisme ou par intérêt ? Difficile de le préciser.

De chez Addicks, Mrs Kempton appelle au secours Perry Mason, qui rapplique bien vite. Un des gorilles s’est échappé de sa cage et a assassiné Benjamin Addicks. La police interroge l’avocat et Joséphine Kempton, sans brusquer celle-ci, qui est remise en liberté. Mason demande au détective privé Paul Drake de chercher un maximum de renseignements sur Addicks. Quantité de questions se posent sur l’origine de la fortune du défunt, sur la façon dont il négociait ses affaires – y compris à l’insu de ses deux principaux conseillers, sur les expériences d’hypnoses tentées avec les gorilles, et autres secrets d’Addicks. Mrs Kempton maintient son extravagante version du meurtre de Benjamin Addicks par un gorille énervé. Aucun jury de tribunal n’y croirait. La police possède de nouveaux éléments incriminant Mrs Kempton. L’avocat va encore devoir prendre des risques pour qu’éclate la vérité…

Comme, pour se rapprocher du paravent, Mason contournait un énorme bureau, il aperçut une femme effondrée derrière le meuble. La lumière tombait d’aplomb sur son visage et Mason n’eut aucune peine à reconnaître Mrs Kempton.
Alors l’avocat se précipita derrière le paravent. Un homme était étendu à plat ventre sur le lit, un grand couteau à découper enfoncé jusqu’au manche dans son dos. Le sang avait inondé le couvre-lit et éclaboussé le mur. En se penchant sur ce qui n’était visiblement plus qu’un cadavre, l’avocat découvrit une autre blessure, aux bords déchiquetés, sur le côté du cou.
Comme il ne pouvait plus rien pour l’homme, Mason revint vers Mrs Kempton mais, au même instant, la pièce toute entière retentit d’un coup terrifiant qu fut asséné contre la porte du couloir. Quelques secondes de profond silence suivirent, puis l’assaut se renouvela. Cette fois, la porte explosa littéralement à l’intérieur de la pièce, et le gorille apparut dans son encadrement, regardant Mason avec fureur…

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 04:55

De 1956 à sa mort en 1970, le président égyptien Nasser est l’homme le plus influent du monde arabe. En particulier, parce qu’il a résisté aux Occidentaux après avoir nationalisé le Canal de Suez. C’est à l’initiative de ce partisan du panarabisme que se crée un nouvel État regroupant l’Égypte et la Syrie : la République Arabe Unie dure de février 1958 à septembre 1961. Le régime nassérien est autoritaire, ce qui provoquera cette scission côté syrien. Ville multimillénaire de Syrie, Alep compte plus de 425000 habitants en 1960. Les monuments historiques et religieux sont nombreux. L’activité économique et touristique reste importante, malgré un certain déclin, pour ce pays du Moyen-Orient.

Golam Naghizadeh est un prospère boutiquier des souks d’Alep. Son frère aîné Rezah est professeur d’études coraniques à la célèbre université El Azhar, au Caire. Il maîtrise tous les aspects de la religion musulmane. Rezah Naghizadeh est clandestinement de retour à Alep, avec son ami Derradji. Ce dernier ne tarde pas à supprimer un voisin commerçant trop curieux, à la solde de la police nassérienne. Ce qui n’est pas sans conséquences pour Golam, et pour le jeune agent de la CIA qui le surveillait, Cliff Hanford. Le commissaire Azzem est sans pitié pour les opposants à Nasser. Tandis que Rezah se cache, Derradji tente de prendre contact avec quelqu’un qui pourra les aider à quitter la Syrie.

Si Rod MacKenna est l’agent officiel de la CIA à Alep, c’est l’espion Gary Farrell qui a été chargé du cas Rezah Naghizadeh. “Assurer la sécurité, puis l’évacuation de Rezah hors des frontières syriennes ; ramener, par n’importe quel moyen, dans n’importe quelle condition, les connaissances qu’il transportait dans sa tête, les documents qu’il pouvait détenir, telle était la mission qui avait motivé l’envoi en République Arabe Unie d’un agent spécial chevronné. Mais apparemment, il y avait de la concurrence”. En effet, le contact de Rezah semble être Fara Millâh, d’origine iranienne. Âgée de dix-sept ans, cette jolie jeune fille en paraît vingt, et profite de son charme oriental pour allumer les hommes.

Bien que Gary Farrell ait prié MacKenna de se faire discret, l’agent local a la mauvaise idée de rechercher Rezah de son côté. Pendant ce temps, Gary s’introduit chez Fara Millâh afin de lui faire avouer ce qu’elle sait. Le commissaire Azzem et ses hommes ne tardent pas à débouler dans cet immeuble, recelant plusieurs cadavres. Tandis que Fara fait l’innocente face au policier, Gary doit se cacher chez l’habitant voisin, son compatriote Greg Wilson. Le lendemain, lors d’une visite guidée de sites remarquables d’Alep, Gary et Fara essaient de retrouver Rezah. Mais, dans la Citadelle, le couple est bientôt en danger. Ils le sont encore bien plus quand le commissaire et ses sbires reviennent à l’appartement de Fara…

Gilles Morris-Dumoulin : La barbe du Prophète (Presses de la Cité, 1961)

Le commissaire Azzem, grand amateur de beauté féminine, ne regrettait pas d’avoir sonné personnellement à la porte de Fara Millâh. Cette petite était une merveille ambulante ! Surtout dans ce déshabillé, sous la lumière vive du salon. Chaque fois qu’elle s’y exposait, selon certains angles, elle était pratiquement nue, mais dormait debout et ne paraissait pas s’en douter une seconde. Azzem en avait les tripes sciées au niveau du diaphragme.
Elle ne savait rien, naturellement. Elle n’avait rien vu, rien entendu. D’ailleurs, Azzem s’était renseigné entre-temps sur les locataires de l’immeuble, et les parents de cette mignonne étaient riches, influents. Elle ne pouvait pas être compromise dans une telle aventure. Elle écouta, les yeux progressivement agrandis, le récit de la découverte des trois policiers massacrés dans le hall de l’immeuble, et de ce quatrième cadavre sur le toit-terrasse, et de tout ce sang répandu, quelle horreur !

Hommage à Gilles Morris-Dumoulin, décédé l’année dernière à 92 ans, le 10 juin 2016. Traducteur et auteur, il écrivit quantité de romans policiers à suspense, d’anticipation et d’espionnage. Il fut récompensé en 1955 par le Grand Prix de Littérature Policière. Pilier de la collection Un Mystère, Gilles Morris-Dumoulin deviendra un des auteurs importants du Fleuve Noir à partir de la décennie 1960. Fertiles en péripéties, tous ses romans sont placés sous le signe de l’aventure, de l’action et du mystère. C’est particulièrement le cas quand il traite d’espionnage. Bien que paru dans une petite collection populaire en 1961, “La barbe du Prophète” n’est pas une affaire basique de rivalité entre agents secrets, comme il s’en publia tellement au temps de la Guerre Froide.

Ce roman témoigne d’un épisode sans doute oublié de l’Histoire du 20e siècle. Avant que s’imposent l’Arabie Saoudite et les Émirats, c’est l’Égypte du président Nasser qui possède la plus forte image au Moyen-Orient, à l’époque. Fédérer et moderniser le monde arabe, telle est l’ambition de Gamal Abdel Nasser. Autour de 1960, pendant trois ans, il organise une union entre son pays et la Syrie, mais ses méthodes se heurtent à des oppositions. Il n’est pas impossible que les pays occidentaux, craignant la puissance de Nasser, se soient efforcés de contrecarrer l’essor de cette République Arabe Unie. Il est vrai que cette région du monde grouillait d’espions de tous les camps, en ce temps-là.

C’est avec précision et d’une façon très vivante que Gilles Morris-Dumoulin nous présente la ville d’Alep, s’étant parfaitement documenté sur les lieux décrits : “Laissant sur sa gauche le consulat de France et l’église latine, il atteignit la rue Tilel qui marque, à l’est, une frontière sans transition entre la moderne Aziziyé et l’antique Djédéidé, quartier pittoresque riche en vieilles maisons orientales. À l’angle de la rue Nayal, il sauta dans un tramway, descendit au carrefour des rues Naoura, Tchiftlik et Kalaseh…”

Mais il est ici également question de religion, le futur exfiltré Rezah Naghizadeh étant un spécialiste de l’Islam, un expert du Coran. En marge du récit, des annotations de bas-de-page expliquent les références musulmanes. On souligne que le mot "djihad" signifie plutôt "lutte collective" que "guerre sainte", relativisant la notion de combat armé. Ce qui montre qu’existe de longue date une ambiguïté sur la lecture et la traduction du Coran. Un petit roman d’espionnage ? Peut-être, car les codes du genre sont largement utilisés. Mais une intrigue qui offre aussi, encore aujourd’hui, matière à réflexion.

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Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 04:55

Début 1970, dans une ville portuaire fluviale de Normandie. Âgé de quarante-neuf ans, Paul Récord était directeur d’une société, dont il a été licencié quelques semaines plus tôt au profit d’un responsable plus jeune. Avide de prendre sa revanche suite à cette injustice, il s’est acoquiné avec trois complices afin de préparer un casse magistral. Ce trio d’amis, ce ne sont nullement des truands. Tous ont de bonnes raisons de participer, ce sera le seul acte délictueux de leur vie.

Paul Récord, qui souhaite se relancer professionnellement, se servira de sa part du butin comme mise de fond pour ses futures activités. Norbert Souche, trente-deux ans, est un policier de base dont la carrière n’a pas évolué comme il pouvait l’espérer. S’il en a pris son parti, ce n’est pas le cas de son épouse, qui l’accable de reproches acrimonieux. Une petite fortune la rendrait moins mordante, sans doute. Raphaël Davila, trente-sept ans, est un pied-noir n’ayant jamais trouvé sa place en métropole. Avec sa femme, ils comptent échapper à la grisaille et s’installer en Amérique du Sud avec le pactole qui leur reviendra. Quant à Francis Ballogne, employé de banque de vingt-huit ans, c’est différent. Son épouse et lui sont les parents d’une fillette handicapée mentale, Sylvie. Il est possible de remédier à l’état de leur gamine, mais c’est coûteux. Francis ne peut pas expliquer à sa femme l’opération à laquelle il va se joindre.

Si Paul Récord est le cerveau de cette affaire, le rôle des comparses n’est pas négligeable. Car il faut être sûr des plans de la chambre des coffres à la banque, du système d’alarme, et de l’accès prévu. Pas question de braquage à main armée, ni d’un cambriolage passant par l’immeuble : c’est le sous-sol qui leur permettra d’approcher. Agir clandestinement ne les aidera pas, il est préférable de prévoir un chantier bien visible, avec des ouvriers. Pour ce faire, il suffit de créer une fausse entreprise de bâtiments, et d’engager des salariés en intérim. Dont la première mission sera d’entamer un tunnel de viabilisation du chantier. Ainsi, il ne restera aux quatre complices que quelques mètres à creuser vers la banque.

Récord a même pensé au meilleur moyen de retarder l’inévitable enquête de police. Quant au butin, il n’y aura pas de problème de partage, chacun ayant admis le principe. Au jour-dit, profitant d’un calme week-end dans le quartier, le quatuor se met à l’œuvre. Fatigant, mais particulièrement fructueux. Après le casse, on fait venir de Paris le commissaire Marc Vieljeux, policier chevronné qui ne confond pas vitesse et précipitation. Il admet que les voleurs ont élaboré un plan parfait. Soit ils sont déjà loin, et il serait trop tard pour les coincer ; soit l’enquêteur peut compter sur une erreur, une faiblesse. Car, dans toutes les affaires aussi géniales soient-elle, il ne faut jamais omettre le facteur humain…

Pierre Nemours : Le gang des honnêtes gens (Éd.French Pulp, 2017)

Récord le regarda s’éloigner. Dans le "gang des honnêtes gens", il était le seul véritablement honnête. Il lui vint alors une idée curieuse. [Sa femme] Thérèse, futile, vaporeuse, snob ; Angèle Souche, acariâtre et jalouse ; Raphaël Davila, amoral et cynique, et Marie-Lou sa frivole épouse, ne valaient peut-être pas que l’on risquât tant pour assurer leur bonheur. Mais pour Francis et Gisèle Ballogne, pour la petite Sylvie et l’opération qui allait sans doute faire d’elle une enfant comme les autres, il fallait réussir. Et, à ce moment précis, Paul Récord eut la certitude qu’ils allaient réussir, parce que Ballogne, et sa femme, et sa fille étaient, en quelque sorte, leur justification…

Auteur prolifique, Pierre Nemours (1920-1982) mérite bien mieux que d’être considéré tel un romancier ordinaire du 20e siècle. Excellente initiative que de rééditer “Le gang des honnêtes gens” aux éditions French Pulp, car c’est un des bons exemples de son talent. L’intrigue apparaît classique : une bande projette de cambrioler une banque, profitant d’un tunnel en sous-sol qu’ils creusent jusqu’à la salle des coffres. Notons quand même que ce roman fut publié plusieurs années avant l’affaire du Casse de Nice, par Albert Spaggiari et ses complices. L’opération ne manque pas de suspense, on s’en doute. Mais ce qui fait le principal intérêt de cette histoire, c’est la personnalité et la situation des protagonistes.

En effet, il existe très souvent un contexte sociologique décrit avec soin dans les romans de Pierre Nemours. En cela, il n’est pas si loin du roman noir. Le "cerveau" du gang est un ex-dirigeant d’entreprise presque quinquagénaire mis sur la touche, alors qu’il est – on le constate – capable de mener à bien une pareille opération. Le cas du couple Ballogne est absolument crédible, créant un déséquilibre émotionnel dans la vie de cette famille. Celui du policier Norbert Souche, mésestimé autant dans son métier que par sa femme, s’avère également d’une justesse certaine. Idem pour Raphaël Davila, transplanté de sa terre d’origine, qui ressent le besoin de rebondir ailleurs. Aucun d’eux n’appartient réellement à la catégorie des "perdants", qualificatif trop commode. Tous quatre aspirent à un nouveau départ, et ils ont trouvé la plus rapide manière de financer leurs espoirs.

Ce n’est qu’à quarante pages de la fin, que se présente le commissaire Vieljeux, héros de nombreux romans policiers de Pierre Nemours. Son enquête n’a qu’une importance plutôt relative, afin que la morale soit sauve. L’essentiel, c’est l’habile élaboration du cambriolage et la vie des quatre membres du "gang", ce qui nous est raconté avec une belle souplesse narrative. Voici un très bon moyen de redécouvrir cet auteur et son œuvre.

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 04:55

Le romancier Jean-Pierre Bathany est décédé d'un infarctus en ce mois de mai 2017, à l’âge de soixante-dix ans. Originaire de la Presqu’île de Crozon (Finistère), il habitait Nantes. Il a d’abord publié ses romans aux Éditions Alain Bargain (2005-2008) : Camaret au vitriol, Double je nantais, Été show à la Baule, La veuve noire de Pornic, Maudit blues à Nantes. Chez le même éditeur, il publia la série INRI (2010-2011) : Requiem au lac de Grandlieu, Le Cercle de Nantes, Illuminatis nantais. Puis, aux Éditions Sixto, il fut le scénariste de la bande dessinée "L’ange noir" (2011 - dessins de Jérôme Mathé) et l'auteur des romans "Double Je" (2015) et "L'homme de la pluie" (2016). Petit hommage à travers trois de ses titres.

Camaret au vitriol (Éd.Alain Bargain, 2005)

Un vieux pêcheur a fait une chute mortelle à la pointe du Grand Goin, à Camaret. Étonnant, car il connaissait bien les lieux. La mort d’un clerc de notaire passe pour un suicide. Pourtant, il a été assassiné. Le maire de Camaret a reçu plusieurs lettres anonymes. Interiora Terrae Lapidem, dit l’énigmatique message. Pierre, le maire, ne souhaite pas divulguer cette info. Il demande à son ami parisien Thomas de Rosmadec, écrivain criminologue, de venir mener une enquête discrète. Dans le train, Thomas rencontre Ali, orphelin Noir âgé de dix ans. Rebaptisé Alain à sa demande, l’enfant l’accompagne à Camaret. Si on le trouve plutôt attachant, le gamin commet bon nombre de bêtises.

Parmi les récents décès sur la commune, Thomas envisage un point commun pour cinq d’entre eux. Ceux-ci semblaient de près ou de loin concernés par le discutable terrain de golf local. Peu à peu, la série criminelle se confirme. Thomas note le cycle lunaire de ces morts, présageant un prochain meurtre. Avec le curé, Thomas tente de décrypter le message en latin. La phrase étant incomplète, sa symbolique reste obscure. Un ami moine évoque une possible formule d’alchimie. Un retraité érudit saurait les aider, mais le curé s’en méfie. Un nouvel accident douteux se produit. La sixième victime est un ex-pompier devenu ivrogne. Thomas lit la même phrase latine sur la tombe d’une femme. Parmi les habitants installés ici depuis quelques années, on peut en suspecter plusieurs d’être l’ex-compagnon de la défunte. Le petit Alain aura son rôle à jouer pour contrer sa vengeance…

Hommage à Jean-Pierre Bathany, qui avait 70 ans

La veuve noire de Pornic (Éd.Alain Bargain, 2008)

À Nantes, Laurent Choiseul et Rose Delaunay sont étudiants et amis. Outre leur discipline scientifique, ils ont un triste point commun. Orphelin de père et de mère, Laurent a été élevé par sa tante Diane. Le père de Rose est mort voilà longtemps dans un accident de voiture. Alice, sa mère, habite maintenant Pornic, avec le paisible Philippe. D’un caractère affirmé, Rose s’entend mal avec Alice. La jeune fille pense garder un contact mental avec son défunt père. Quant à Diane, elle s’est toujours montrée imprécise sur le décès des parents de Laurent. L’ambiance est tendue lors du séjour de Rose dans la villa d’Alice et Philippe à Pornic. L’étudiante supporte aussi très mal Lucien Fouchet et sa femme, voisins d’Alice. Rose s’oppose aux opinions politiques de Fouchet. Invité par son amie, Laurent évite de prendre parti. Tout comme Philippe, qui s’exprime généralement peu. Celui-ci est retrouvé mort peu après, victime d’une chute dans les environs.

L’enquête des gendarmes doit déterminer les faits avec plus de précision. Daniel Chaussoy se présente comme un ami de Philippe, dont il vient d’apprendre le décès. Son comportement reste douteux ; il pose des questions, se dérobant sur sa relation avec le défunt. Malgré tout, Alice l’invite chez elle. Rose pense que c’est lui qui tente de fouiller la villa durant la nuit suivante. L’étudiante se demande aussi pourquoi sa mère n’a pas parlé aux gendarmes de la lettre inquiétante reçue par Philippe. Beaucoup d’interrogations sans réponses trottent dans la tête de Rose, qui rentre à Nantes. Alice reste seule à la villa, dans une angoissante solitude. Quant on la retrouve morte, les gendarmes pensent à un suicide par abus de somnifères. C’est une mise en scène, car elle a été agressée. Rose, qui ne croit pas au suicide, s’installe à Pornic. Par une nuit venteuse, des ombres s’introduisent dans la maison…

L’homme sous la pluie (Éd.Sixto, coll. Le Cercle, 2016)

Portant éternellement une parka de cuir et un bonnet de laine, mal rasé, Tom Harouys n’a pas l’allure de sa fonction. Il est commandant de police dans l’agglomération nantaise. S’il a une amie, Harouys préfère cohabiter avec son chat, aussi exigeant et ingérable soit-il. En mauvaise santé, il néglige ses douleurs. Depuis une récente affaire, qui l’a opposé à un médiocre dealer prénommé Freddy, il pense que sa hiérarchie veut l’écarter au profit d’un collègue plus servile. Harouys est assisté par son jeune collègue Delorme, nettement moins chevronné que lui. Un crime sanglant a été commis dans une ferme rénovée des environs. La victime, un homme âgé, habitait seul dans cette maison isolée. Selon le voisin qui a alerté la police, il était peu liant, pas causant.

C’est le juge Beauger, peu sympathique avec ses idéaux passéistes, qui traite le dossier. Harouys n’échangera qu’un minimum d’informations avec lui. Le policier retourne sur les lieux du meurtre, cherchant aux alentours d’éventuelles traces de l’assassin. Il en a laissé alors qu’il surveillait la maison louée depuis deux ans par sa cible. La victime poignardée se nomme Bernard Fresnel. Du moins est-ce le nom sur sa carte d’identité, en version cartonnée ancienne, plutôt facile à falsifier. En parallèle, Harouys continue à faire pression sur le dealer Freddy, hospitalisé. Ce minable est mêlé à une embrouille, dont il n’est certainement pas l’instigateur. Le policier n’éprouve aucun scrupule à le secouer, afin qu’il avoue ce qu’il sait. Tant pis si Freddy est ainsi en danger.

Vérification faite, la victime disposait en effet de faux papiers. Reste à savoir qui était le vrai Fresnel, dont il a usurpé l’identité. Faut-il imaginer qu’il a éliminé celui dont il a pris le nom ? Voilà quelques temps, le soi-disant Fresnel fut l’objet d’une plainte, suite à une altercation lors d’un accrochage en voiture. Le juge en charge de l’affaire ne voit là qu’un litige de base, dû à une incivilité courante. Harouys explore la maison du prétendu Fresnel. En fouinant, le policier découvre une vieille photographie et, surtout, des documents bien cachés. Ils concernent un épisode de notre Histoire remontant au tout début des années 1960. Le faux Fresnel et ses deux amis, sur la fameuse photo, avaient un passé douteux, peut-être criminel…

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 04:55

Raoul Verde, ancien policier de la Criminelle, est affecté depuis quelques temps au service de protection des hautes personnalités. Il est chargé de la sécurité de Jacques Sommières, chef d’un grand parti politique, principal candidat aux proches élections présidentielles. Il n’est pas insensible au charme de la jeune épouse du politicien, Hélène Sommières. Même si Félix Brémontier est le garde du corps personnel du candidat, le rôle de Raoul Verde est plus officiel. L’ancien truand Dominique Tallano, qui grenouilla dans des milices telles que le SAC, est le cousin de Raoul Verde. Alors qu’ils ont rendez-vous sur la passerelle du Canal Saint-Martin, à hauteur de la Grange-aux-Belles, Tallano est abattu par un tueur. Il a juste eu le temps d’avertir son cousin que Jacques Sommières risquait d’être assassiné.

C’est le policier Ernest Barros, un ex-collègue de la Criminelle, qui s’occupe de l’enquête sur la mort de Tallano. Bien que disposant de peu d’indices, il dégage deux ou trois pistes à suivre. Raoul Verde est certain qu’il mènera des investigations sérieuses. De son côté, il alerte le Président Sommières, dans son château du village de Dordives. Ni le candidat, ni son entourage politique – dont l’énarque Campeaux – n’admettent que le danger soit si gravissime. Pourtant, peu après, une bombe explose dans l’aile du château où loge le politicien. L’attentat cause une victime et fait des dégâts dans la chambre de Sommières. Ce qui signifie que l’on a pu s’introduire à l’intérieur du château de Dordives. Le candidat et son équipe souhaitent néanmoins garder le silence sur cette affaire.

Sommières accepte que soit renforcée la sécurité policière autour de lui, mais Raoul Verde est écarté du dispositif. Une décision du politicien, certainement, même si la hiérarchie ne blâme pas Raoul. En compagnie du policier Ernest Barros, il s’intéresse à un nommé Dupont, Français natif de Saïgon. Ils arrivent trop tard chez lui : il a été abattu. Son petit gabarit correspond à celui du tueur qui a supprimé Dominique Tallano. Son commanditaire "fait le ménage", visiblement. Malgré la discrétion de l’équipe du candidat, il y a des fuites dans la presse, qui évoque l’attentat à la bombe au château. Tandis que Barros se renseigne sur un suspect potentiel appartenant à la pègre, Raoul Verde est rappelé auprès du candidat. Il trouve une occasion de devenir intime avec Hélène Sommières.

Toutefois, Raoul Verde ne participe pas au déplacement prévu du politicien en campagne, dans le Sud-Ouest. Il est quand même présent, et aux aguets, sur le trajet menant à l’aéroport de Villacoublay. Il n’a pas tort, car un traquenard a été organisé contre le convoi du candidat. Cette fois encore, Sommières et son entourage s’en sortent bien. Ce n’est sûrement pas la dernière tentative visant le probable futur Président de la République…

Paul Sala : On va tuer le Président (Fleuve Noir, 1979)

— Le parti ne peut se payer le luxe de prêter le flanc à la critique. Celle-ci ferait des gorges chaudes de l’attentat. Je vois d’ici les manchettes de la presse adverse : "Un attentat bidon", pour reprendre l’argot de salon de qui vous savez, ou mieux dans le Canard Enchaîné : "À force de faire la bombe, elle saute", etc. Nos rares différends, nos querelles de vieux ménage sont montés en épingle par les médias, mises au rang de dissensions graves par nos ennemis. On évoque des fissures dans le parti. Non, messieurs, nos adversaires ne manqueraient pas de nous accuser de publicité électorale. À huit mois des présidentielles, notre parti ne peut s’offrir ce luxe.

Paul Sala (1921-2009) est l’auteur d’une quarantaine de romans policiers, publiés aux Éditions Fleuve Noir de 1970 à 1983. Policier jusqu’à sa retraite en 1976, il connaissait bien les rouages des services et le modus operandi de leurs missions. Il en donne certains détails dans ce livre, sans que cela freine l’action. Car telle est l’intention de l’auteur, nous proposer des scénarios mouvementés sur des intrigues simples et solides. Séparé de sa compagne, le héros s’investit dans son rôle de protection d’une haute personnalité, sans rompre les liens avec la brigade criminelle d’où il vient. Il est dans le cercle du politicien, mais cherche aussi des réponses dans les milieux du banditisme. Ponctué d’attentats ciblant le "président", le récit est fluide, vif, ménageant sa part de suspense.

Publiée fin 1979, l’histoire se situe donc dans les mois précédant l’élection présidentielle. On ne peut pas faire de rapprochement direct avec la véritable situation politique d’alors. La majorité présente un candidat quasi-sûr de gagner face à une opposition fantomatique. En 1978, la gauche ayant échoué lors de Législatives imperdables, elle n’avait guère de chances de gagner en 1981. On peut penser que, dans l’esprit de l’auteur, il y aura une continuité du pouvoir, représentée par cet homme politique. Mais Paul Sala se garde bien de citer des partis existants, afin de rendre le contexte presque intemporel. Voilà un bon petit polar traditionnel, peut-être à redécouvrir.

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10 mai 2017 3 10 /05 /mai /2017 04:55

Pierre Grematz a fait partie des grandes figures de la politique française. Âgé de soixante-six ans, il fut deux fois Président du Conseil sous la 4e République, occupa d’autres postes ministériels, participa aux débuts de la 5e dans un gouvernement gaulliste. Il traversa un long purgatoire, n’étant plus que sénateur pendant quinze ans. Mais son retour dans le jeu politique semblait imminent car, en cette toute fin des années 1970, des fédérateurs ayant des réseaux efficaces tel que lui sont incontournables. Bien qu’appartenant à l’élite, Pierre Grematz se voulait assez ironique et provocateur envers son milieu, la bourgeoisie. Ainsi, il cachait à peine son goût prononcé pour les prostituées. Il semble bien que ce soit l’une d’elles qui l’ait assassiné chez lui, rue Lauriston, lui fracassant le crâne.

En effet, Martine Brunet est une prostituée parisienne qui a accepté l’invitation de Pierre Grematz. Mais elle a seulement été témoin du meurtre de l’ancien Président. C’est un vieux truand corse, Sauveur Sanguetti, et ses sbires qui ont supprimé le politicien. En prenant la fuite, la voiture de Martine a été repérée par le trio de malfaiteurs. Elle a dû provoquer un accrochage afin de s’échapper. Il est plus qu’urgent que la jeune femme se fasse oublier. Elle va trouver refuge chez sa cousine Louise, qui habite avec son mari et sa famille à Mérifontaines, un village de Normandie, dans l’Eure. Toutefois, Sauveur a chargé un de ses comparses de retrouver et d’éliminer Martine, témoin gênant. Débrouillard, ce dernier ne tarde pas à trouver son adresse, et constate qu’elle a filé.

C’est au jeune commissaire Tardier qu’échoit l’enquête sur le meurtre du Président Grematz. Ce policier appartient à une riche famille lyonnaise qui, à toute époque, participa au fonctionnement de la société française. Conscient qu’il s’agit d’une affaire sensible, il garde sa lucidité de limier. Plus âgé que lui, son adjoint Chaumeil est critique envers les politiciens. Le scénario du crime semble sans équivoque : le Président a été tué par cette prostituée qui l’accompagnait. Meurtre improvisé au gré des circonstances, ou alors crime crapuleux ? On est certains que Grematz détenait des archives secrètes, des dossiers très probablement compromettants. Qui peuvent devenir des armes redoutables entre des mains malintentionnées. Sa hiérarchie met un peu la pression sur le commissaire Tardier.

Le policier rencontre Arlette Monestier, depuis trente ans l’assistante de Grematz. Pour elle, le défunt était un homme d’État admirable, exceptionnel, qui avait ses secrets et ne manquait sûrement pas d’ennemis. Que ces adversaires passent à l’acte paraît néanmoins improbable. S’il possédait des dossiers sulfureux, ils doivent se trouver dans le coffre-fort de sa maison de campagne, en Vallée de Chevreuse. De leur côté, les Corses de Sauveur Sanguetti sont toujours sur la piste de Martine. Si jamais ils la retrouvent, elle n’est pas prête à se laisser abattre sans réagir…

Adam Saint-Moore : Le dernier rendez-vous du Président (Fleuve Noir, 1979)

— Le Président était un homme d’un assez remarquable courage physique, dit Arlette Monestier. Il avait fait une guerre très belle, avec blessures et citations. Il s’était évadé de son oflag et il avait travaillé dans la Résistance, en prenant de grands risques. Il avait même un certain mépris du danger. En outre, c’était un homme qui possédait un excellent système nerveux… Rien d’un anxieux ou d’un inquiet… Même aux pires moments de sa carrière – et il y en a eu de difficiles – il gardait son calme et son ironie, et il dormait comme une souche. Mais depuis quelques temps, il était nerveux, il était même soucieux, il donnait l’impression de redouter quelque chose…

De 1956 à 1985, Adam Saint-Moore (1926-2016) publia des dizaines de romans policiers, d’espionnage et d’anticipation, dans les collections du Fleuve Noir. C’est dire qu’en 1979, quand il écrit le présent polar, c’est déjà un auteur chevronné, un pro de l’écriture. Ce que démontre la construction du récit, qui suit parallèlement la prostituée Martine, le caïd corse Sauveur et l’enquête de police. En cette décennie 1970, Adam Saint-Moore remplaça son vieux commissaire Paolini, héritier d’un classicisme façon Maigret, par un jeune flic un peu plus dans l’air du temps, Tardier. Celui-ci était assurément plus crédible quand l’auteur pimentait ses histoires de scènes teintées d’un érotisme léger. Ici, on reste sur des bases plutôt traditionnelles, avec un grand banditisme à l’accent corse.

En ce temps-là, circulait une plaisanterie assez révélatrice. Dans une réunion publique regroupant une foule de gens, un appariteur lance un appel : “Le Président est demandé au téléphone”… et vous avez vingt-cinq personnes qui se lèvent pour y répondre. Ce titre honorifique de Président reste très prisé, mais il avait encore plus de prestige, à l’époque. Le politicien dont il est question est-il typique de cette période ? Sans doute, oui. Mais on peut vérifier que, aujourd’hui comme hier, bon nombre d’entre eux font une longue, une très longue carrière dans les milieux politiques, dans les cercles du pouvoir. Et que la tentation d’un retour au premier plan est toujours forte. Derrière cet aspect, l’intrigue criminelle est ici exploitée avec une belle maîtrise.

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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 04:55

Né en 1936, le matelot de première classe Ordo Tupikos est en poste à New London, dans le Connecticut, à l’automne 1974. Il lui reste encore deux ans à tirer dans la Marine, avant de prendre sa retraite à quarante ans. Ses deux mariages, en 1958 et en 1960, ont été des échecs. Il est aujourd’hui le compagnon de Fran, une divorcée. Un jour, ses collègues repèrent dans un journal une photographie où figure Ordo. Elle date de sa première union, avec Estelle Anlic, originaire du Nebraska. Cette jeune fille se prétendait majeure, alors qu’elle n’avait que seize ans. Ce qu’Ordo ne pouvait soupçonner. La mère d’Estelle, une personne odieuse, intervint afin d’annuler leur mariage, et fit placer sa fille dans un foyer. Par la suite, Ordo n’eut plus jamais de nouvelle d’elle, se remaria, divorça.

Cette photo illustre un article consacré à l’actrice Dawn Devayne, retraçant sa carrière d’icône sexy du cinéma. Ordo l’a vue dans des films, mais n’a noté aucune ressemblance avec Estelle. Ce n’est pas uniquement qu’Estelle était brune tandis que Dawn est blonde. Dawn aurait-elle payé pour emprunter la biographie d’Estelle, afin de masquer son passé ? En seize ans, a-t-elle pu changer au point d’être méconnaissable ? Ayant obtenu une longue permission, Ordo passe par New York, où il revoit un film avec Dawn Devayne. Pas de point commun, ça se confirme. Pour en avoir le cœur net, Ordo prend l’avion jusqu’à Los Angeles. Bien qu’il ne connaisse rien à ces milieux, il se débrouille pour entrer en contact avec l’agent artistique de l’actrice, Byron Cartwright.

Dawn Devayne est absente en journée pour cause de tournage en extérieur, mais Byron Cartwright reçoit chaleureusement Ordo. Avec cordialité, l’agent l’appelle “Orry”, surnom que lui donnait Estelle et qui est encore utilisé par ses amis à lui. Il assure que l’actrice sera très heureuse de le revoir. D’ailleurs, elle invite Ordo à séjourner dès à présent dans sa maison de Bel Air, luxueuse propriété avec piscine. Sur place, le marin est pris en main par le domestique Wang, efficace régisseur de la maisonnée. Le soir, Dawn Devayne est de retour chez elle, accompagnée d’une bande d’amis évoluant dans le cinéma. Se laissant entraîner par le tourbillon de la vie de l’actrice, Ordo apprécie ces chaudes retrouvailles. Pourtant, Estelle n’a-t-elle pas définitivement disparu ?

Donald Westlake : Ordo (Éd.Rivages/noir, 2017)

Ce film avait été fait en 1967, donc neuf ans seulement après mon mariage avec Estelle, alors j’aurais dû pouvoir la reconnaître, mais vraiment elle n’était pas là. Je regardai cette femme sur l’écran, encore et encore et encore, et la seule personne qu’elle me rappelait c’était Dawn Devayne. Je veux dire, au temps où je ne savais pas qui elle était. Mais il n’y avait rien d’Estelle. Ni la voix, ni la démarche, ni le sourire, ni rien.
Mais sexy. J’ai vu ce que voulait dire l’auteur de l’article, parce que si on regardait Dawn Devayne on pensait immédiatement qu’elle serait fantastique au lit. Et puis on se disait qu’elle serait aussi fantastique autrement, pour parler ou faire un voyage, ou n’importe. Et puis on se rendait compte que comme elle était tellement fantastique en tout, elle ne pouvait choisir qu’un type fantastique en tout, donc pas vous, donc on l’idolâtrait automatiquement. Je veux dire, on la voulait sans penser une seconde qu’on pourrait jamais l’avoir…

Beaucoup de gens ont connu cette expérience : retrouver quinze à vingt ans plus tard un ami ou un proche perdu de vue. Autrefois, on avait de fortes affinités. Si le temps s’est écoulé, on ne l’a jamais oublié. Chacun a mûri, évolué vers d’autres directions. On est conscient d’avoir changé, physiquement et mentalement. Parfois, l’un ou l’autre aura renié des pans entiers de son passé, tourné définitivement ces pages. Tout le monde n’accumule pas des images d’antan, n’encombre pas sa mémoire de souvenirs. Rien d’anormal, ainsi va la vie. On ne côtoie pas pour toujours les mêmes personnes, les mêmes milieux. Observer une nette distance envers hier, ça se conçoit.

Mais il y a aussi d’anciens proches qui, à tous points de vue, sont carrément aux antipodes de ce qu’ils furent. Tel le quelconque devenu remarquable, le tolérant devenu sectaire. La différence peut apparaître tranchée, voire brutale. Renouer est alors hasardeux, inutile, improbable, même si peuvent exister des exceptions. Voilà ce que nous raconte Donald Westlake dans ce roman court, non criminel. C’est l’histoire d’un type ordinaire, stable, pas compliqué. Il faut un sacré talent pour restituer cette simplicité de caractère. Il est plus facile de décrire un héros au passif chargé, tumultueux.

L’époque n’est pas choisie sans raison non plus. Écrite et publiée en 1986, au catalogue Rivages/noir depuis 1995, l’intrigue évoque la période 1958/1974. Tant de changements s’opérèrent dans la société pendant ces années-là. Concernant les actrices de cinéma, on était passé des grandes séductrices au charme vénéneux, à des jolies femmes sexy plus affriolantes mais moins distinguées. Rééditer “Ordo” est une excellente initiative. Car lire ou relire Donald Westlake, le découvrir peut-être, c’est l’assurance de ne jamais être déçu.

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 04:55

Automne 1952. Âgé de trente-cinq ans, Mark Harris était un brillant avocat californien. Il était marié à Maria, sœur du caïd mafieux Cass Angelo. Sa femme lui demandait d’arrêter de couvrir des affaires douteuses, en particulier celles de son frère. D’autant que cette situation était responsable d’un alcoolisme de plus en plus addictif chez Mark. Celui-ci était toujours très épris de Maria, mais il fut responsable de sa mort. Quand la voiture de Mark tomba du haut d’une falaise du côté de San Chino, la police locale estima qu’il ne pouvait avoir survécu à l’accident. Par contre, tant qu’on n’aurait pas retrouvé son cadavre, Cass Angelo ne se contenterait pas de cette version. Il ferait tout pour venger sa sœur.

Cinq semaines ont passé depuis la disparition de Mark. C’est dans un asile pour clochards de Chicago qu’il reprend finalement ses esprits. Tout ce qui s’est produit entre-temps reste flou dans sa mémoire, bloquée par l’éthylisme. Il s’est énormément alcoolisé durant cette période, et n’a quasiment plus d’argent. Sans doute apparaît-il différent de ses congénères d’infortune, car Mark est bien vite remarqué par la riche et bienveillante Mme Hill. C’est une jeune blonde de vingt-neuf ans, assistée par sa domestique Adèle, venant en aide aux clochards. Brièvement mariée à un concessionnaire vendeur de voiture qui était largement son aîné, May Hill est veuve depuis dix ans, et héritière des biens du défunt.

Quand elle interroge Mark, il se fait passer pour un certain Phillip Thomas, ancien expert-comptable originaire d’Atlanta. Un homme qui a réellement existé et qui connu beaucoup de déboires. May Hill fera vérifier ces informations par une agence spécialisée. Elle engage Mark en tant que chauffeur. Il sera logé dans la belle demeure où May vit recluse depuis dix ans. Les fenêtres sont closes par des planches, mais l’intérieur est très confortable. Il y a des bruits nocturnes comme dans toute vieille maison, rien d’inquiétant. Si May Hill est attirée par Mark, elle semble encore hésitante. Lui se renseigne sur les circonstances de la mort de Harry Hill, une décennie plus tôt. Il s’agissait d’un meurtre.

À une époque, May fréquenta Link Morgan, un gangster. Il disparut sitôt après qu’il eût assassiné l’époux de la jeune femme. Heureusement, ce crime ne causa pas d’ennuis à May. Si Morgan était impliqué dans un casse, seuls quelques-uns de ses complices finirent en prison. Devenue intime avec Mark, le jeune femme a maintenant envie de retrouver la joie de vivre. May propose le mariage à Mark, avant que tous deux partent en voyage à Rio-de-Janeiro, avec une étape à La Havane. Un bon moyen pour Mark de s’éloigner du danger représenté par Cass Angelo. Pour cela, il a besoin d’un passeport au nom de Phillip Thomas. Il fait en sorte d’obtenir des papiers d’identité authentiques. Certains mariages peuvent réserver de mauvaises surprises…

Day Keene : Vive le marié ! (Série Noire, 1955)

Je retournai au garage et ramassai une longue corde que j’avais vue traîner sur l’établi. J’essayai de la casser avec les mains, sans y parvenir. Elle était relativement neuve. Ce fut plus difficile de trouver un poids pour lester le cadavre. J’hésitai entre deux pavés poussiéreux d’une quinzaine de kilos et une vieille roue d’acier qui semblait provenir d’une Daimler. Je choisis finalement les pavés. Je les mis dans la malle arrière avec la corde et Martin. J’étais en train de refermer, quand la porte s’ouvrit et May descendit les marches. Si elle avait peur, ça ne se voyait pas. Ses hauts talons sonnaient sec sur la pierre. Elle portait un long manteau de vison et une élégante toque de vison, assortie. Le froid avivait le rose de ses joues. Sa respiration, qui se condensait en petites bouffées de vapeur, était précipitée…

De 1949 à 1964, Day Keene (1904-1969) fut un des piliers de la Série Noire, avec environ trente-cinq titres publiés (dont quatre initialement parus chez Denoël, en 1952-53). Dans bon nombre de ses livres, le héros est un quidam devant démontrer son innocence. Sur une trame différente, “Vive le marié !” n’est pas moins représentatif de sa conception des intrigues. D’emblée, le "vécu" du héros est sombre et compliqué. Il est dans la dèche, après une affaire criminelle qui l’a contraint à fuir sa vie aisée. La chance va tourner en sa faveur, grâce à la rencontre avec May Hill. Et à leur coup de foudre mutuel. Mais une menace est toujours présente. Et il doit mentir à sa bien-aimée pour pouvoir reconstruire sa vie. Échappe-t-on à son destin ? Dans ce type de romans noirs, c’est très rare.

Il est intéressant de noter que cette histoire est située dans son époque, faisant référence par exemple à Pearl Harbor, dix ans auparavant. Ou évoquant le mafieux Frank Nitti, un des successeurs d’Al Capone. On est donc dans l’Amérique de ce temps-là. On ne peut que partager l’opinion du "Dictionnaire des Littératures Policières" de Claude Mesplède : “Le décor est réaliste, sans plus. L’action, le suspense et les coups de théâtre sont privilégiés et font de tous ces romans d’excellents divertissements.” En effet, c’est ici un roman sans temps mort, parfaitement construit, d’une fluidité idéale. Il a été adapté au cinéma par René Clément en 1964 sous le titre “Les félins”, avec Alain Delon, Jane Fonda, Lola Albright, Sorrel Booke (Boss Hogg, dans "Shérif, fais-moi peur"). Ce film fut exploité aux États-Unis sous le titre original du roman, “Joy house”. Un bel exemple de la Série Noire traditionnelle.

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