Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 06:09

Gisors est une petite ville riche d’Histoire, située dans l’Eure entre Paris et Rouen, au bord de l’Epte, aux confins du département de l’Oise. Celui que d’aucuns appellent ici l’Albinos se nomme Germain Gouyaude. C’est un retraité de la police criminelle. Voilà quelques années qu’il vit avec une compagne plus jeune que lui, Aline Gruber. C’est une femme ordinaire, discrète, plutôt banale, qui ne se pose guère de question sur leur couple. Pour arrondir ses fins de mois, Germain Gouyaude est gardien d’usine à temps partiel. Sa passion, ce sont les livres : ce lecteur assidu en a rempli sa maison. Avant tout, même s’il peut lire autre chose, ce sont les polars qui le passionnent. Il fréquente très régulièrement la boutique du bouquiniste Mérouilleux, qui présente beaucoup de choix à moindre coût.

Ce jour-là, dans un livre de Françoise Sagan, se trouve un papier façon bristol comportant un curieux message : “Je sais que vous avez tué une femme. Ce crime est resté impuni, mais ça pourrait changer”. Ce pourrait être autant une mauvaise plaisanterie qu’une vraie menace. Le soir-même, Germain Gouyaude décède d’un infarctus. Sa compagne retrouve le message et s’interroge. En effet, huit ans plus tôt, elle fut impliquée dans la disparition de Colette Sénardin, amie intime de Germain. Après la mort de son compagnon, ne va-t-on pas chercher à l’atteindre à son tour ? Aline contacte Joseph Chalampin, ex-collègue de Germain, auquel elle raconte toute l’affaire et à qui elle confie ses craintes.

Jo Chalampin resta un inspecteur de police de base, tandis que son ami Germain sut tirer son épingle du jeu et monter en grade. Il avait pourtant quelques taches sur son dossier professionnel et n’était pas tellement compétent, ce cher Gouyaude. S’il vérifie ce que lui raconte Aline au sujet de Colette Sénardin, Jo n’est pas absolument surpris. Maintenant, sans mener une véritable enquête dont il n’a pas les moyens, Jo tente de comprendre par quel hasard Germain est tombé sur ce papier, ce message. S’il y a un second bouquiniste à Gisors, qui propose peu de livres populaires, c’est plus sûrement chez Mérouilleux que s’approvisionnait le défunt. Le bouquiniste connaissait bien Germain, bien entendu, mais il se souvient mal de cet exemplaire du récent roman de Sagan, d’ailleurs quasiment neuf.

Tout ce que Mérouilleux apprend à Jo et Aline, c’est que Germain achetait également bon nombre de romans pornographiques. Ce qui étonne fortement sa compagne. Imaginer que Germain ait appartenu au très secret club libertin de Gisors ? Aline se refuse à croire une telle supposition. Dans une petite ville comme ça, les racontars circulent vite grâce à des commères malintentionnées. Faute d’indices, Jo abandonne ce semblant d’enquête aux hypothèses trop incertaines. Mais se produit un rebondissement décisif, quand est trouvé le cadavre d’une jeune femme de Gisors…

Pierre Siniac : Des amis dans la police (Le Masque, 1989)

Elle avait une fois de plus ce maudit livre entre les mains. Elle le feuilleta de façon machinale et n’y vit pas de page cornée. Germain était-il en train de lire ce roman ? Le fait de l’avoir trouvé sur la table de nuit ne prouvait rien. Le carton était-il une marque pour retrouver une page ? Sûrement non, car Germain avait la fâcheuse habitude de corner les pages du livre qu’il était en train de lire. En feuilletant à nouveau le Sagan, attentivement cette fois, elle crut trouver – le pli était infime – deux pages qui avaient été cornées, la 9 et la 12. Mais comme il s’agissait probablement d’un livre acheté d’occasion, ces pages pouvaient avoir été cornées par le lecteur précédent. Tout cela ne démontrait absolument rien, ne fournissait aucun éclaircissement.

On peut souhaiter que Pierre Siniac (1928-2002) ne soit pas trop vite oublié par le public amateur de polars et de romans noirs. Pour ses admirateurs fervents, il reste l’auteur de la série “Luj Inferman’ et La Cloducque”, des histoires marquantes par leur fantaisie et leur non-conformisme. On peut se souvenir également que le film “Les morfalous” (d’Henri Verneuil, 1984) était une adaptation d’un de ses titres parus dans la Série Noire, où furent publiés une bonne quinzaine de ses romans. Pierre Siniac eut de nombreux éditeurs, de la collection Engrenage du Fleuve Noir à Rivages/Noir, en passant par la coll.NéO et même Le Masque – plus coutumier des stricts romans d’énigme et d’enquête.

Intrigue mystérieuse, certes. Car rien n’est dû au hasard dans un roman policier, même court comme celui-ci. Une explication alambiquée nous offrira les clés de l’histoire. En réalité, Pierre Siniac en profite pour rendre hommage à beaucoup de grands auteurs de la littérature policière. “Parmi les grands lecteurs de polars, nous avions le docteur Petiot. Il serait amusant de savoir quel est l’auteur qui l’a inspiré. Mais il n’y a pas que les lecteurs. Les auteurs, aussi, travaillent un peu du chapeau.” D’une certaine manière, il salue le rôle des bouquinistes qui permettent aux dévoreurs de livres d’en acheter d’occasion, sans se ruiner. C’est d’ailleurs chez eux qu’on dénichera ce roman publié en 1989, non réédité.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 06:09

Aux États-Unis, à la fin des années 1950. Marié depuis deux ans à la blonde Mona, Ted Lindsay est journaliste à Louisville. Du moins l’était-il jusqu’au sinistre départ de sa compagne. Ted s’est alors enfoncé dans la dépression. Le docteur Strom ne préconisa qu’une seule thérapie : un changement de vie radical, ailleurs. C’est ainsi qu’il est parti s’installer à New York. Ted n’a pas tardé à trouver un job de serveur de nuit dans un bar-restaurant de quartier, chez Grace. Ce n’est pas très loin de la 73e Rue Ouest, où il loge. Ted n’oublie pas complètement Mona, mais débute pour lui une existence routinière. Sans femme, donc sans rapport sexuel, ce qui commence à lui turlupiner la virilité.

Un jour, dans la rue tout près de son studio, Ted flashe sur une brune, qui représente pour lui l’idéal, la femme de ses rêves. Certes, il a bien tenté une torride relation avec la rousse Rosie Ryan. Une bombe sexuelle, certainement. Une nymphomane qui l’aurait vite mis à plat, s’il avait persévéré. Tandis que la brune inconnue, c’est autre chose de beaucoup plus fort. Il a l’intuition que c’est le destin qui passe, qu’il ne doit surtout pas louper. Il réussit à découvrir l’identité de la jeune femme : Cinderella Sims. Toutefois, le premier contact avec celle-ci s’avère très tendu, car elle le braque avec un flingue. Elle exige de savoir pourquoi il la surveille. Ted ne lui cache rien, avant que ce soit à son tour de s’expliquer.

Cindy a été employée dans un casino du Nevada. Elle y fut témoin d’une embrouille, où un pigeon se fit arnaquer par un petit groupe d’escrocs, dirigé par un nommé Reed. Boulot de professionnels, pour un joli pactole : 50.000 dollars en billets de vingt. Sauf que c’est Cindy qui a ramassé le butin et s’est enfuie avec, jusqu’à New York. Où Reed et sa bande ont de bonnes chances de la retrouver, craint-elle. Ted accepte de protéger Cindy, prête à lui céder la moitié de la somme ; à lui céder son magnifique corps, aussi. Ayant le projet depuis longtemps de diriger son propre hebdo local, Ted imagine déjà une vie future avec Cindy. Encore faut-il se débarrasser de la menace, le gang de Reed n’étant pas loin.

Non sans risques, Ted est parvenu à récupérer le paquet intégral de dollars. Peu après, le couple prend l’avion pour Phoenix (Arizona), s’espérant hors de portée de Reed. C’est là que Ted commence à s’interroger sur l’histoire que lui a racontée Cindy. Rocambolesque quand même, ce scénario. Et puis, tous ces billets ont-ils réellement la moindre valeur ? La rencontre entre Cindy et lui, est-ce totalement le hasard ? Le périple du couple va les entraîner de Phoenix jusqu’à San Francisco, puis à un bungalow délabré à la lisière de Madison City dans le Nevada. Avec Reed et ses hommes à leurs trousses…

Lawrence Block : Cendrillon, mon amour (Éd.Seuil, 2003)

J’évaluai mes chances de lui casser la gueule et conclus qu’elles étaient infimes. Même sans arme, il m’enverrait très certainement au tapis. Avec l’arme, j’étais fichu. Il me suffisait de sortir de ma cachette pour signer mon arrêt de mort. Je songeai quelques instants au plaisir que ce serait de ne pas être mort. La perspective de saigner plusieurs heures sur le trottoir et de passer quelques jours à la morgue, allongé sur une dalle grise et froide, et plusieurs éternités au fond d’un trou à Riker’s Island n’avait rien d’alléchant.
Et donc ? Une autre possibilité s’offrait à moi. Je pouvais faire demi-tour, longer le hall dans l’autre sens, échanger en marmonnant des politesses absurdes avec l’imbécile de portier et m’en aller. Ça ne me ferait pas courir grand danger. Ce serait un jeu d’enfant. Je dirais un tendre au revoir à Cinderella Sims, un autre tendre au revoir à cinquante mille dollars, et basta. Ça valait mieux que de dire un tendre au revoir à la vie, non ?

Ce roman de Lawrence Block fut publié sous le pseudonyme d’Andrew Shaw, nom collectif utilisé aussi par Donald Westlake (et d’autres) pour une collection de romans "sexy". En effet, quelques scènes assez chaudes pour l’époque parsèment cette histoire. Ce livre fut exploité sous plusieurs titres : “$20 Lust” puis “Cinderella Sims”. Il n’a été traduit qu’en 2003, quand Lawrence Block a intégré ce polar dans sa bibliographie.

Il en est au tout début de sa longue carrière de romancier quand il l’écrit. Pourtant, on sent de la maturité dans cette intrigue. Notamment dans la manière d’évacuer les étapes précédentes qui ne servent plus à alimenter le récit. Exit le souvenir de Mona, puis fini le bistrot de Grace, dès que Ted Lindsay est lancé dans une aventure qui se doit d’avancer à bon rythme. Quand vient le moment de "faire le point", nul besoin de multiplier les pages. L’action redémarre bientôt. N’espérons pas que triomphe la moralité dans ce noir conte de fées version Lawrence Block.

Outre une forme d’humour, on peut noter la concision des descriptions, qui suffit pourtant à indiquer le climat général : “Le quartier était intéressant. Plein de gouines et de pédés – les plus discrets du lot, ceux qui ne se voyaient pas habiter le Village – plus une bande d’Irlandais qui venaient picoler dans les merveilleux bars de Columbus Avenue, une pincée de Portoricains et un échantillonnage des divers specimen qu’on rencontre à Manhattan. Le quartier se composait de petits magasins, de bars et de commerces dans Columbus Street et Amsterdam Avenue, et de magasins plus importants et de restaurants dans la 72e. Il y avait surtout des maisons de grès brun, avec parfois un immeuble en brique dans les rues adjacentes. Ceux qui aiment ça tombaient de temps en temps sur un arbre…” Un roman de Lawrence Block qui ne manque pas de qualités.

Lawrence Block : Cendrillon, mon amour (Éd.Seuil, 2003)
Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
26 décembre 2016 1 26 /12 /décembre /2016 06:05

Autour de Noël vers 1960, dans la station de sports d’hiver de Morroux, en Haute-Savoie, non loin de Thonon-les-Bains, Chamonix et Genève. Mariés depuis quinze ans, Raymond Curel et son épouse Hélène y ont acheté un chalet et un bar-club, La Paillotte, dont la gérance a été confiée à leur associé Georges Dompierre. Un investissement pas tellement rentable à vrai dire, ce bar peu fréquenté. Pour ces vacances, le couple Curel a invité dans leur chalet une poignée d’amis. Il y a là Sylvette, la nièce d’Hélène, et son fiancé Philippe Massy, étudiant en médecine. Et puis la brune Catherine Jonzac, une séductrice qui allume volontiers les beaux mâles. On la voit beaucoup avec un moniteur de ski, Laurent, dont la petite amie finit par provoquer un esclandre au chalet.

Ce genre de petits incidents amuse le dernier invité, Boris Watroff. C’est un pique-assiette, qui se revendique dilettante. S’il prétend pratiquer la voyance par les cartes, il observe surtout ce petit cercle d’amis, notant tout ça dans un cahier qu’il dissimule. Après le 23 décembre, marqué par les chamailleries sentimentales autour de Cathie, la journée du 24 va bientôt être centrée autour de l’accident de ski du fiancé Philippe. Puisqu’il est transféré à l’hôpital de Thonon, Sylvette suit le mouvement. Boris remarque que les skis de Philippe ont été sabotés, cause de sa chute. Tous les habitants du chalet peuvent être suspectés. Mais rien ne prouve que c’était bien l’étudiant qui était visé, il peut s’agir d’une erreur sur les skis tous rangés au même endroit, à l’entrée du chalet.

Pendant ce temps, les gendarmes de Morroux sont à la recherche d’Antoine Vézat, un gars d’ici qui vient de tuer sa femme et son beau-père à coups de fusil à chamois. Craintive, Hélène Curel se demande s’il présente un danger pour eux. Le réveillon du 24 décembre à La Paillotte n’a été que très relativement festif. D’ailleurs, Raymond s’est vite éclipsé pour trouver dans la station quelque jeune femme de passage qui voudrait coucher avec lui. Au matin du jour de Noël, Cathie est la première à emprunter le télésiège afin d’aller faire du ski. Elle va être assassinée, probablement par l’arme d’Antoine Vézat, le criminel fuyard. Toutefois, Hélène se rend compte que la victime portait son anorak rouge. N’était-elle pas la cible espérée de ce meurtre ? Une autre erreur, après le cas de Philippe ?

Fiévreuse, Hélène imagine des raisons de soupçonner Raymond, car elle est sans illusion au sujet des infidélités de son mari. La nervosité de Laurent, le moniteur de ski, est bien justifiée, elle aussi. Les gendarmes l’ont longuement interrogé, après que les amis de Raymond et Hélène aient suggéré son nom. Mais un cadavre caché sous la neige, puis un meurtre simulant un suicide vont relancer l’affaire…

Michel Lebrun : Quelqu’un derrière la porte (Coll.Un Mystère, 1960)

— J’en ai plus qu’assez de l’ambiance qui règne dans le chalet et à La Paillotte. On ne dirait pas un groupe d’amis réunis pour réveillonner dans la neige, mais un panier de crabes où tout le monde tente de déchirer tout le monde ! Je ne suis pas fâchée de vous laisser entre vous. D’ailleurs, rien ne m’ôtera de l’idée que Philippe et moi vous gênions pour laver votre linge sale.
— Qui parle de linge sale ? Nous nous adorons tous. Et qui aime bien châtie bien, voilà tout. Ça fait des années que ça dure et nous nous en trouvons très bien. Il n’y a aucune raison que cela change.
Boris la laissa soulever la valise et quitter la chambre. Avec un soupir, il reprit le cahier dans le tiroir, regarda autour de lui comme pour lui trouver une autre cachette, et finit par le plier en deux dans le sens de la hauteur et par le mettre dans une de ses poches…

On peut espérer que ce grand romancier populaire que fut Michel Lebrun (1930-1996) reste dans les mémoires des amateurs de littérature à suspense. Car les ambiances très vivantes, les portraits parfaitement crédibles et les intrigues impeccables font que les romans de Michel Lebrun appartiennent à l’élite du polar. “Prenez les meilleurs amis du monde. Enfermez-les pendant quinze jours ou un mois dans un lieu clos. Examinez-les à la loupe au bout de ce temps. Ils se sont transformés en ennemis mortels. L’amitié ne résiste pas à la concentration” : c’est l’idée qu’il exploita ici.

En ajoutant un décor savoyard à Noël, un tueur en cavale, un mystérieux Monsieur X fréquentant le bar La Paillotte, et un personnage cynique tel que Boris, l’histoire s’avère rapidement entraînante. Pour les lecteurs actuels, ce sera un voyage dans le temps, à l’époque des Peugeot 403 et DS Citroën, des premières stations de sports d’hiver. Ce qui vaut bien les "polars historiques", non ? Publié en 1960 dans la collection Un Mystère, ce titre fut réédité en 1967 chez Presses de la Cité, en poche Policier.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 06:02

Tom Walsh s'est exilé dans les Midlands pendant sept ans. Il est de retour à Cornawona, son village d'Irlande. Il va épouser Claire O'Neill, la fille du vieux Paddy. Claire l'a attendu pendant tout ce temps, restant pure pour lui. Le couple s'occupera du "Corner Bar", le pub de Paddy. Mais Tom n'oublie pas ce qui motiva son départ. Le domaine de la famille Costello, "Castlehill", semble toujours le narguer. Un vieux contentieux l'oppose à Francis Costello, joueur impénitent et buveur excessif. Et puis il y a Nora, la sœur de celui-ci, pour laquelle il éprouve encore une trouble attirance. D’ailleurs, elle ne tarde pas à relancer Tom. Malgré Claire, il accepte de la rejoindre.
Reine, le lévrier de Claire, est malade. Des germes bactériens fragilisent ses pattes. Tom prend soin de la chienne, consulte un vétérinaire. Le traitement à base de piqûres guérit Reine. Tom remarque les qualités sportives de l'animal. Il entraîne Reine pour qu'elle soit prête à la compétition en cynodromes.

Alors que leur mariage est programmé, Claire comprend les raisons de Tom. Prendre une éclatante revanche sur son adversaire Francis Costello permettra à Tom de tourner définitivement la page. Et, peut-être, de s'écarter de la tentatrice Nora. La réputation de Reine, sous le nom de Connemara Queen, grandit dans la région. Toutefois, Reine reste une chienne fragile. Même s'il la prépare en fonction de ses handicaps, Tom n'est pas si certain qu'elle gagnera. En cas de victoire, Francis admettrait-il sa défaite ? Jusqu'où peut aller la passion du jeu ? Elle risque de finir par un drame causant plusieurs victimes…

Hervé Jaouen : Connemara Queen (Coop Breizh, 2016) – bilingue –

Qu’est-ce qu’une course de lévriers ? Un simple coup de catapulte qui expédie sur la piste deux, quatre, six, huit chiens. Les têtes s’aplatissent, les corps s’allongent démesurément, tous identiques et parallèles, puis les pattes antérieures griffent la terre battue, les ressorts s’enroulent et les cuisses puissantes propulsent les animaux vers un second allongement. Ensuite les lévriers glissent. Ils vont trop vite. L’œil est incapable de décomposer les mouvements. Ils n’ont plus rien à envier au lièvre mécanique qui file le long de son rail.
Quelques secondes d’acmé. Dans la cervelle des parieurs, le paroxysme éjacule du plaisir, à longs traits. Se remettre de l’éblouissement demande du temps. Entre l’arrivée de la course et l’explosion des hurrahs s’écoule un instant qui semble interminable.

"Perdre ou gagner sont les deux visages du même mal" dit Tom. Le joueur passionné prend le même plaisir dans les deux cas. S'il s'agit bien d'un roman sur ce thème, Hervé Jaouen ne néglige pas le contexte. L'Irlande, ses paysages, sa population, ses pubs : le lecteur est plongé dans un décor correspondant à la réalité. La rivalité entre les héros offre une ambiance très tendue, plus vert sombre (aux couleurs de ce pays) que vraiment noire. Une atmosphère de défi plane sur cette histoire, qui captive du début à la fin. Très vivant, fort excitant, une belle réussite.

Ce suspense n’en est pas à sa première parution : “Connemara Queen” fut publié en 1990 chez Denoël (coll.Sueurs Froides), réédité chez Folio en 1993 puis chez Folio policier en 1999. Il s’agit cette fois d’une édition bilingue Français/Anglais. En effet, le roman d’Hervé Jaouen a été traduit par Sarah Hill. Précisons que ce n’est pas une présentation double, page à page, mais que la version anglaise succède dans ce livre au texte en français. À lire donc soit séparément, soit d’une manière complémentaire. Sympathique initiative qui permet d’améliorer notre connaissance, souvent pleine de lacunes, de cette langue étrangère. Et cela, en appréciant une bonne histoire.

Repost 0
18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 06:02

Ayant interrompu ses études, Adrien Chave n’est à cette époque âgé que de dix-huit ans et demi. Il s'est occupé de son défunt oncle. Très riche, celui-ci est mort ruiné, suite à un sombre scandale à cause de son amante, l’artiste Anna. L’hôtel particulier de son oncle étant vendu pour épurer les dettes, Adrien n’aura bientôt plus ni logement, ni argent. Sur le conseil du boucher de son quartier, le jeune homme contacte M.Langois. C’est une sorte d’homme de loi, qui se charge d’arranger à l’amiable divers contentieux : “Toujours des petites histoires, des traites, des billets de fonds, des règlements de succession pour de pauvres bougres.” Jamais de gros dossiers, pas d’action en justice : simplifier les choses, tel est le talent de M.Langois, installé dans cette ville moyenne depuis quelques années.

Adrien est engagé par M.Langois pour remplacer son ancien clerc, un type vindicatif qui a été victime d’un incident. Le jeune homme va apprendre le métier par lui-même, faisant connaissance avec certains clients de M.Langois. Il ne croit guère que son employeur ait des dons de magnétisme, comme l’évoque quelqu’un. Adrien connaît bien la jolie femme qui vient solliciter son patron : fille de banquier, Edmonde est un peu plus âgée que lui, mais ils se sont naguère côtoyés dans la haute société locale. Sans doute en reste-t-il tant soit peu amoureux. Edmonde est désormais mariée à un Anglais, sir Eric Greshild. Elle a de sérieux soucis : à cause d’une affaire d’argent, elle a dû retourner chez son père. Elle aimerait que M.Langois interviennent afin que tout rentre dans l’ordre.

C’est un dossier bien plus complexe que ceux traités ordinairement par M.Langois. Pas si facile d’amadouer le puissant banquier, père d’Edmonde. D’autant qu’augmentent toujours les tensions entre elle et lui. Cerner son caractère est insuffisant, c’est un plan de bataille qu’il faut organiser contre le banquier. Quasiment un complot, avec la complicité de la petite postière de l’agence près du château. Pendant ce temps, Adrien et Edmonde se rapprochent, ce qui ne déplaît pas au jeune homme. Quant à l’ancien clerc de M.Langois, il est maintenant chargé de représenter les intérêts de sir Eric Greshild. La forte rétribution que M.Langlois réclame à Edmonde pour ses services semble exagérée à Adrien. Mais il admet l’efficacité de son employeur, lorsque l’essentiel de l’affaire paraît résolu.

Néanmoins, Adrien s’interroge quand il apprend le retour dans leur ville de l’artiste Anna. Pour l’ex-amante de son oncle, qui causa le déchéance de leur famille, tout est-il oublié ? Du côté d’Edmonde, si la situation s’est améliorée pendant un temps, il se peut qu’elle soit en grand danger. Son mari est animé de mauvaises intentions. À la veille de Noël, M.Langois hésite à se lancer dans une autre intervention en faveur de la jeune femme…

Edgar Sanday : Monsieur Langois n’est pas toujours égal à lui-même (Éd.10-18, 1987)

M.Langois a certainement une faculté exceptionnelle de persuasion. Sans croire au merveilleux, on peut admettre que certains êtres ont, pour des raisons en partie physiques, cette faculté. Ainsi les orateurs qui entraînent les foules, les galvanisent. Ainsi certains ecclésiastiques auprès de leurs pénitents. Avez-vous remarqué que M.Langois parle beaucoup, et sur un ton très égal et monotone. J’ai lu que ce ton est employé par les hypnotiseurs. Bien entendu, il ne s’agit pas d’hypnotisme au sens propre, mais d’un moyen supplémentaire d’influence.
M.Langois ne prend que des affaires raisonnables. Ainsi dans votre cause, tout est "plaidable", comme il dit lui-même. Il y a donc une conjonction entre certains arguments qu’il emploie et des éléments physiques d’autorité. Mais cela ne suffit pas. Il faut, en sus, quelque incident favorable pour mettre le patient en état de réceptivité. Ici, c’est la boite de cigares. Un profane n’en tirerait pas davantage, mais au regard de M.Langois, c’est comme la brèche insignifiante par laquelle un stratège donnera l’assaut d’une ville.

Publié en 1950, réédité en 1987, ce "roman d’atmosphère" d’Edgar Sanday (1908-1988) est davantage une curiosité qu’un chef d’œuvre. Si l’auteur n’était pas devenu un célèbre homme politique, puis élu à l’Académie Française en 1978, ses romans d’alors auraient disparu dans les oubliettes de la littérature. Non pas que le présent titre soit dénué d’intérêt, d’ailleurs. L’intrigue se compose de six chapitres, plus un final explicatif (encore que bien des détails restent volontairement sans réponse).

Adrien Chave en est le héros et le narrateur, prenant à témoin le lecteur de son manque de maturité face à un épisode de sa vie qui le marqua. Le suspense est en majeure partie basé autour de la personnalité de M.Langois, évidemment. Énigmatique, pourvu d’un certain flegme, distant mais résolvant en effet des litiges, on ne peut que nuancer toute opinion à son sujet. Le jeune Adrien va prendre une part active dans les péripéties de l’aventure, dont il n’est pas que spectateur. L’ambiance surannée d’une ville provinciale, avec son élite bourgeoise, nous est plus suggérée que vraiment décrite. Ce qui peut, à tort ou à raison, donner le sentiment d’un roman "daté". Après tout, les cas de margoulins et de cupidité excessive ne sont-ils pas intemporels ?

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 06:02

En cet automne, voilà sept mois que l’ancien cambrioleur Bernie Rhodenbarr a repris la librairie Barnegat Books sur la 11e Rue-est à Greenwich Village, au cœur de New York. Il était temps qu’il mène une vie normale, même si le policier Ray Kirschmann doute qu’il se soit rangé. Non loin de là se trouve le salon de toilettage de son amie lesbienne Carolyn Kayser, son "âme-sœur". Celle-ci étant souvent esseulée, ils passent leurs soirées à picoler ensemble. Mais pas ce soir-là car Bernie — qui n’a effectivement pas cessé son activité de cambrioleur — va opérer dans le quartier chic de Forrest Hills Gardens. Chez ce Jesse Arkwright, il y aurait quantité d’objets de valeur à dérober. Bernie n’est là que pour un livre, une édition introuvable de Rudyard Kipling.

C’est un nommé M.Whelkin qui lui a promis une très belle somme contre “La libération de Fort Bucklow”, un ouvrage antisémite de Kipling. Il n’en reste qu’un seul exemplaire, avec une dédicace à l’écrivain H.Rider Haggard, grand ami de l’auteur. Jesse Arkwright semble avoir acquis ce livre au détriment de M.Whelkin, vrai collectionneur décidé à le récupérer. Le vol lui-même ne pose pas de problème à Bernie, qui a rendez-vous avec son client. Entre-temps, un Sikh surgit chez Barnegat Books et oblige le libraire à lui remettre “La libération de Fort Bucklow”. Bernie est quand même plus malin que ça : il détient toujours le livre. Néanmoins, il se demande comment le Sikh était informé du vol. Le rendez-vous avec son client M.Whelkin est fixé chez une certaine Madeleine Porlock.

Bernie ne s’est pas suffisamment méfié de cette femme, qui l’a endormi avec un puissant somnifère. Quand il retrouve ses esprits, Madeleine Porlock a été assassinée et le revolver a été placé dans la main du libraire. Fâcheux, d’autant que la police ne tarde pas à pointer son nez. Bernie prend la fuite, avant de se réfugier dans l’appartement de Carolyn Kaiser, absente en journée. Par la radio, il apprend sans grande surprise qu’on le recherche pour meurtre. Au retour de Carolyn chez elle, Bernie dresse le bilan des événements. Il n’a pas gagné un dollar dans tout ça, et sent qu’on a monté un scénario bien moins simple qu’il y paraît. Carolyn enquête sur M.Whelkin, dont on ne sait s’il est Anglais ou Américain, tandis que Bernie s’intéresse à la piste Madeleine Porlock, supposée psychothérapeute.

Grâce au couple de sympathiques voisins de Mrs Porlock, le libraire en cavale s’introduit dans l’appartement de la défunte. Outre des signes fétichistes, Bernie y trouve le précieux livre. Il va être bientôt en contact avec le commanditaire du Sikh, le maharadjah de Ranchipur, de nouveau avec M.Whelkin, et avec un autre acheteur potentiel de l’ouvrage. Ray Kirschmann, dont le jeune collègue Francis Rockland a été blessé en marge de cette affaire, ne refusera pas un peu d’aide à Bernie. Quant à démontrer son innocence en poussant le coupable aux aveux, il faudra jouer serré…

Lawrence Block : Vol et volupté (Série Noire, 1981)

C’est vrai que je me faisais vieux. C’est vrai que je redoutais de me faire dévorer par des chiens de garde, tirer dessus par des propriétaires irrités et enfermer par les autorités dans quelque cellule à l’épreuve des rossignols. Vrai, vrai, tout était vrai, et alors ? Rien de tout cela n’avait d’importance quand j’étais dans le demeure de quelqu’un, avec tous ses biens étalés devant moi comme un festin sur une table de banquet. Je n’étais pas si vieux que ça, bon Dieu ! Ni aussi effrayé.
Je n’en suis pas autrement fier. Je pourrais raconter des tas de sottises sur le criminel grand héros existentiel de notre époque, mais pourquoi ? Je n’y crois pas moi-même. Je ne suis pas fou des criminels et le pire dans les prisons, c’est d’avoir à en fréquenter. J’aimerais mieux vivre comme un honnête homme au milieu d’honnêtes gens, mais je n’ai encore trouvé aucune carrière honnête qui me procure autant de plaisir. J’aimerais bien qu’il existe un équivalent moral du cambriolage, mais il n’y en a pas. Je suis un voleur-né et j’adore ça.

Après “Le tueur du dessus” (1977) et “Le monte-en-l’air dans le placard” (1979) parus dans la collection Super Noire, “Vol et volupté” (1981) est la troisième aventure de Bernie Rhodenbarr, libraire d’occasion new-yorkais et cambrioleur impénitent. Jusqu’en 2016, onze romans de la série ont été traduits en français. On ne dénigrera pas la traduction, mais le titre original eût été séduisant : "Le cambrioleur qui aimait à citer Kipling". Peu importe que le livre anti-Juifs attribué à cet écrivain ait existé. La réputation colonialiste et militariste de Rudyard Kipling donne à penser que son caractère fut basé sur des préjugés de ce genre-là. Cette histoire évoque également H.Rider Haggard, son contemporain et son ami, écrivain peut-être un peu oublié désormais.

On notera un hommage appuyé de Lawrence Block au personnage de Parker, héros dur et cynique des romans signés Richard Stark (D.Westlake, 1933-2008). Grands amis, ces deux auteurs prolifiques présentent certains points communs. Toutefois, Bernie Rhodenbarr est plus souriant que la plupart des protagonistes chez Donald Westlake. Il se revendique professionnel du cambriolage (à l’opposé de l’impréparation des petits braqueurs), opère avec méthode et sang-froid, tout en affichant une part de dilettantisme. Accusé cette fois d’un meurtre, il ne panique pas : le véritable assassin ne lui échappera pas. Carolyn Kaiser va s’impliquer afin qu’il résolve le problème (au risque que son amante Randy se fâche). Une intrigue qui débute "en douceur" avant d’adopter une tonalité plus énigmatique, qui alimente un passionnant suspense. Pas de réédition depuis 1981, hélas.

Repost 0
11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 06:11

En ce début des années 1970, Lew Archer est détective privé à Los Angeles Ouest. De retour d’une mission au Mexique, il apprend qu’une marée noire englue le littoral à Pacific Point, son site préféré sur la côte californienne. Un accident s’est produit sur une plate-forme pétrolière en mer, tout près. Lew se déplace jusqu’à là pour constater les dégâts. Sur la plage, il fait la connaissance de Laurel Russo, choquée par la marée noire. Il la ramène chez lui, mais elle ne tarde pas à disparaître. Lew peut craindre qu’elle se suicide, ayant compris sa situation conjugale compliquée. Surtout, il réalise que la jeune femme de vingt-neuf ans appartient à la famille Lennox, propriétaire de la plate-forme pétrolière.

Le détective est engagé par le mari pharmacien de Laurel. Il rencontre Jack Lennox et sa femme, les parents de Laurel. Le père ne cache pas son hostilité envers Lew Archer. La mère admet la fragilité psychologique de leur fille. Le témoignage de Joyce, la meilleure amie de Laurel, est plus clair : l’instabilité de la jeune femme et les frictions avec ses proches viennent du fait que Laurel ne s’aime pas, qu’elle se déprécie. Lew contacte le commandant Somerville, vice-président de la société Lennox, oncle de Laurel. La carrière militaire de celui-ci fut abrégée quand son navire coula à Okinawa, pendant la guerre. Il vient d’apprendre que sa nièce a été enlevée, que les ravisseurs ont fixé une rançon.

Entre Somerville qui reste sur l’idée qu’on a saboté leur plate-forme et les parents Lennox qui maîtrisent mal le kidnapping de Laurel, le détective préfère se fier à l’épouse du commandant, Elisabeth Somerville. Ainsi qu’à la grand-mère, Sylvia Lennox, séparée du septuagénaire William Lennox, le chef de famille, qui vit avec une femme bien plus jeune que lui, Connie Hapgood. C’est Sylvia, bien consciente du passé psychotique de sa petite-fille, qui paiera la rançon. Toutefois, un fait interpelle Lew : quinze ans plus tôt, Laurel fit une fugue à Las Vegas avec un copain, Harold Sherry, et simula déjà un enlèvement. Un cadavre est bientôt découvert sur la plage attenante à la propriété de Sylvia Lennox.

Le mort n’est pas Ralph Mungan, comme a pu le croire Lew Archer. Celui-ci est en vie, pas concerné. Le détective doit accompagner Jack Lennox pour la remise de la rançon. Mais le père de Laurel ne veut toujours pas de Lew. C’est ainsi que Lennox est blessé dans un échange de tirs, de même que le ravisseur. Après avoir rencontré le grand-père William Lennox et sa compagne, le détective essaie de retrouver Harold Sherry, aujourd’hui âgé de trente-trois ans. La grogne générale reste vive contre la pollution par la marée noire, le journaliste local Wilbur Cow s’en faisant l’écho. Un autre cadavre s’échoue sur la plage : Tony, le secrétaire de Sylvia Lennox, qui semblait fort nerveux ces derniers jours.

Sur la piste d’Harold, Lew espère que Laurel sera retrouvée saine et sauve. Il identifie le premier cadavre de la plage, un certain Nelson Bagley. Ce qui lui permet d’entrevoir que l’origine de l’actuelle série de crime remonte à un quart de siècle. Depuis tout ce temps, les rancœurs ne sont pas éteintes pour tout le monde…

Ross Macdonald : La belle endormie (1973)

Le ton de sa voix était sérieux… le ton d’une femme qui n’a pas reçu de compliments masculins depuis longtemps.
Un silence complice s’établit dans la voiture pendant que nous descendions la colline sombre. Elisabeth Somerville m’avait plu immédiatement, de la même façon que m’avait plu Laurel et pour les mêmes raisons : leur honnêteté foncière, leur droiture passionnée, leur sollicitude pour autrui. Mais Laurel était sur le point de perdre les pédales, tandis que ma passagère actuelle était une femme parfaitement maîtresse des événements. Sauf peut-être en ce qui concernait sa vie conjugale…

Toutes les histoires de détectives privés ne se valent pas. Souvent parce que les héros nous semblent un peu "artificiels", dans une marginalité chargée (drame personnel obsédant, abus d’alcool ou de drogues...) ou franchissant trop aisément les limites de la loi. Ancien policier à Long Beach, Lew Archer garde son libre arbitre mais respecte la légalité : “Habituellement, j’essayais de me mouvoir en neutre dans le no man’s land qui sépare la loi de ceux qui ne la reconnaissent pas. Mais lorsque les pruneaux commençaient à pleuvoir, je savais de quel côté me ranger : celui de la loi.”

Lew Archer s’efforce de ne pas avoir de préjugés envers ses interlocuteurs, d’être aussi attentif vis-à-vis de tous. Ici, il ne craint pas le puissant et vindicatif Jack Lennox, ni aucun membre de cette famille fortunée. Mais il est compatissant face à Mrs Sherry, la mère d’Harold, parce que son fils s’est mis dans un noir pétrin. Il sait discerner chez Connie Hapgood ou chez Elisabeth Somerville leur caractère honnête. Et comprend que, pour la jeune Laurel, “l’argent ne fait pas le bonheur”, ce qui n’est pas une constatation basique. Héritier en droite ligne de Sam Spade et de Philip Marlowe, le héros de Ross Macdonald (1915-1983) est fondamentalement humain. Cela ne l’empêche nullement de se montrer mordant, voire féroce dans certaines situations – efficacité oblige.

Le cycle des enquêtes de Lew Archer compte onze nouvelles et dix-huit romans, écrits de 1949 (Cible mouvante) à 1976 (Le sang aux tempes). Publié en 1973, “La belle endormie” est l’avant-dernière aventure de Lew Archer. Outre l’intrigue avec ses rebondissements et ses mystères, notons le contexte "écologique" qui s’inscrit dans l’époque : cette marée noire fait enrager les pêcheurs locaux autant que ceux qui aiment la beauté du littoral. Ross Macdonald nous suggère implicitement l’incompétence chronique des dirigeants, bien empêtrés dans cette crise. On peut encore souligner l’unité de temps, cette enquête se déroulant en continu sur deux à trois jours. Ce qui assure un excellent tempo au récit. Ce roman n’est plus réédité depuis 1994, ce qui est franchement dommage.

Ross Macdonald : La belle endormie (1973)
Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
8 décembre 2016 4 08 /12 /décembre /2016 06:02

Philadelphie, à la fin de l’année 1936. Âgé de trente ans, Ralph Creel présente une vague ressemblance avec Douglas Fairbanks Jr. Célibataire sans emploi, il vit dans sa famille. Sa mère le traite de paresseux, mais sans se montrer cruelle envers lui. Son père est réaliste quant aux difficultés de trouver un boulot, lui-même préservant le sien en usine. Adeline et Evelyn, les sœurs de Ralph se chamaillent beaucoup, entre elles ou contre lui. Il glane quelques cents auprès de ses parents, pour s’acheter des friandises ou des cigarettes. Il rejoint quasiment tous les soirs ses trois amis aussi trentenaires, dans la rue. Dingo (de son vrai nom Philip Wilkin), Ken le musicien qui rêve de la Floride, et George sont autant en galère que Ralph, imaginant des plans qui n’ont aucune chance d’aboutir.

Qu’attend Ralph de la vie ? Lui-même n’en sait trop rien. La fille de ses rêves ? C’est plus ou moins vrai. Car la perspective d’avoir un boulot, un peu de fric, et une épouse n’excite que modérément Ralph. Le bonheur conjugal lui paraît un leurre. Pourtant, une femme l’aguiche depuis quelques temps, afin qu’il tombe dans ses filets. C’est la blonde Lenore, mariée au frère de Dingo. Elle a des formes, elle est séduisante à sa manière, elle trompe probablement son jeune mari avec des hommes virils. Chez les Wilkin, les disputes sont fréquentes entre Lenore et son époux, ou entre la jeune femme et la mère de Dingo. Quoi qu’il en soit, Ralph n’a pas envie de céder aux avances de cette diablesse. Lui qui est dans la dèche, il préfère encore rêver de fortune, même si ça le fait un peu enrager.

Le samedi soir, Ralph suit ses amis dans les soirées combinées par Dingo. Cette fois-là, il y a bien quatre filles qui y participent, chez une nommée Agnes, à l’autre bout de la ville. Pas vraiment attirantes, ces jouvencelles. À part peut-être Edna Daly, récemment installée dans leur quartier, sans emploi elle aussi. Ralph ne s’éternise pas avec ses amis ce soir-là. Mais dans les jours qui suivent, il traverse à nouveau la ville pour reprendre contact avec Edna. Sans doute est-il maladroit, mais elle semble lui trouver un certain charme. Si Ken dispose de la maison de ses parents pour y faire la fête avec ses amis, Ralph sait bien qu’il ne devrait pas abuser de l’alcool, risquant une mémorable gueule de bois. Au moins ici, l’ambiance est-elle moins nerveuse que dans la maison des Wilkin, chez Dingo.

Ralph trouve un job de magasinier, pour les ventes festives de fin d’année. Ça fera un peu d’argent, mieux que rien, même si c’est une activité fatigante. À cause d’un mauvais climat au boulot, on n’est pas à l’abri d’une bagarre. Côté femmes, reste à faire un choix entre la tranquille Edna et la provocatrice Lenore…

David Goodis : La blonde au coin de la rue (Rivages/Noir)

— Je ne voulais pas le frapper. Il était saoul. Il ne pouvait pas se défendre. Ralph secouait toujours la tête. Il avait honte de lui. Relevant les yeux, il lança un regard noir à Dingo et marmonna : Tout ça c’est de ta faute. Pourquoi est-ce que tu as commencé à l’asticoter ? […]
Ralph baissa la tête. Il avait envie de vomir. Il oublia la brûlure de ses phalanges à vif, la douleur lancinante qui irradiait sa mâchoire. Il ne pensait qu’au sang jaillissant de la bouche de l’ivrogne, à la souffrance mêlée de rage qu’il avait lue dans ses yeux rougis, et cela lui soulevait le cœur. Il n’était pas fier de ce qu’il avait fait…

Quand on est passionné de romans noirs, on a trop vite tendance à croire que "tout le monde connaît" David Goodis (1917-1967) et son œuvre. Bon nombre de ses titres, tels “Le casse”, “Tirez sur le pianiste”, “La lune dans le caniveau”, “Rue barbare”, n’ont-ils pas été transposés au cinéma ? N’a-t-il pas été souvent réédité par les éditeurs français ? En effet, mais la grande majorité de ses romans est nettement moins "visible" depuis quinze à vingt ans. S’il figurait toujours au catalogue Rivages, “La blonde au coin de la rue” (qui date de 1954) fut à l’origine traduit et publié en 1986. Pour les trente ans de Rivages/Noir, ce livre est à nouveau disponible. Remettre Goodis à l’honneur, excellente initiative.

Parce qu’elle évoque des victimes de la crise économique d’avant-guerre aux États-Unis, cette histoire n’est pas sans rappeler James M.Cain ou Horace MacCoy, quant aux thèmes sociaux. Car Ralph est loin d’être le seul homme qui attend à un coin de rue qu’il se passe quelque chose dans sa vie, à songer avec une certaine acrimonie à cette fortune qui lui échappera toujours, à imaginer une vie de famille stable dans un confort correct. Même si ses réactions peuvent s’avérer violentes, Ralph n’est pas un mauvais bougre. Devenir un malfaiteur, un voleur, ne lui vient pas à l’esprit. Simplement, il ne trouve pas sa place dans la société, dans son époque. Alors, il traîne avec ses amis, guère plus reluisants que lui.

David Goodis, c’est l’écrivain de la sombre fatalité. Ici, aucun de ses personnages n’est en mesure de quitter le milieu dans lequel ils végètent. L’espoir de Ken ― devenir un auteur de chansons populaires ― apparaît illusoire. Est-ce que Dingo pense trouver une femme en organisant ses soirées chez des inconnues ? On en doute fort. Pas de sursaut à venir chez George, non plus. Rien d’amusant quand on observe le quotidien de ce quatuor. Pas de misérabilisme, non plus. Ils sont juste englués dans leur pauvreté, Ralph en tête. Un auteur majeur et un roman noir à redécouvrir, en particulier pour de nouvelles générations de lecteurs.

Repost 0

Action-Suspense Contact

  • : Le blog de Claude LE NOCHER
  • Le blog de Claude LE NOCHER
  • : Chaque jour des infos sur la Littérature Policière dans toute sa diversité : polar, suspense, thriller, romans noirs et d'enquête, auteurs français et étrangers. Abonnez-vous, c'est gratuit !
  • Contact

Toutes mes chroniques

Plusieurs centaines de mes chroniques sur le polar sont chez ABC Polar (mon blog annexe) http://abcpolar.over-blog.com/

Mes chroniques polars sont toujours chez Rayon Polar http://www.rayonpolar.com/

Recherchez D'autres Infos Ici

Action-Suspense via Twitter

Pour suivre l'actualité d'Action-Suspense via Twitter. Il suffit de s'abonner ici

http://twitter.com/ClaudeLeNocher  Twitter-Logo 

Libres lectures

Petit rappel : Toutes mes chroniques, résumés et commentaires, sont des créations issues de lectures intégrales des romans analysés ici, choisis librement, sans influence des éditeurs. Le seul but est de partager nos plaisirs entre lecteurs.

Abonnez-vous à Action-Suspense, pour recevoir chaque jour mes chroniques et mes infos sur l'univers du polar. Facile et gratuit !

Spécial Roland Sadaune

Roland Sadaune est romancier, peintre de talent, et un ami fidèle.

http://www.polaroland-sadaune.com/

ClaudeBySadauneClaude Le Nocher, by R.Sadaune

 http://www.polaroland-sadaune.com/