Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 04:55

Anglais, Gilbert Woodbrooke est marié à Naoko, une Japonaise. Ils vivent à Londres, avec leurs deux enfants de douze et dix ans, Ken et Naomi. Photographe, Gilbert commence à bénéficier d’une petite notoriété dans ce milieu artistique. Sa spécialité, ce sont les photos fétichistes avec de belles Japonaises. En ce mois de juillet 1994, une exposition lui est dédiée à la galerie "Deep" de Tôkyô. L’endroit appartient à Julius B.Hacker, reconnu en ce domaine, qui apprécie l’amour avec de jolies Japonaises. Gilbert Woodbrooke se rend à Tôkyô pour cet évènement, ce sera son septième voyage dans ce pays depuis 1979. S’il parle très correctement la langue, Gilbert lit mal le japonais écrit. Ce qui n’est nullement indispensable vis-à-vis des modèles bénévoles qu’il photographie.

N’étant pas très argenté, Gilbert bivouaque avec son sac de couchage dans une boutique sado-maso, où sont employés la ravissante Natsuka Mori – une de ses modèles, et le petit ami de celle-ci, Hiroaki. Pas le grand confort, mais suffisant. Le patron de la boutique va lui offrir une carte téléphonique truquée, permettant des appels gratuits, ce qui l’aide à rester en contact avec sa famille et ses amis locaux. D’ordinaire, les Japonais s’avèrent courtois, mais une séance photo avec Natsuka sur le toit d’un immeuble décrépi est sur le point de mal tourner, dès le début de son séjour. On présente à Gilbert la jeune Satomi, qui pourrait lui servir de modèle, mais elle n’est pas vraiment attirante. Avec Natsuka, le photographe se montre trop maladroit dans sa quête amoureuse pour qu’elle accepte.

Quand arrive la soirée branchée d’inauguration de son expo, le bilan est assez déprimant pour Gilbert. Zéro photo vendue, et zéro côté drague : il n’est pas loin de penser que ce nouveau voyage est une connerie. À cause de la chaleur caniculaire peut-être, son genou enflé a besoin de soins, ce qui entraîne des frais supplémentaires. Les finances de Gilbert, déjà limitées, virent de plus en plus au rouge. Lors d’une soirée en l’honneur d’un éditeur, l’Anglais repère quelques jeunes filles pouvant devenir ses modèles. Mais celles-ci sont encadrées par des yakusas, des mafieux qui veulent racketter Gilbert. Même s’ils frappent le photographe, il n’a pas les moyens de payer. Ce qui le fait passer du statut de "gaijin" (étranger) à celui bien moins honorable de "keto" (métèque).

Après cette altercation, l’Anglais fait la connaissance de Takeshi Terakoshi, qui paraît être un homme puissant. Il veut faire traduire son livre, bien que Gilbert s’en sache incapable. L’essentiel était de sortir des griffes des yakusas avant de rejoindre à dîner quelques amis. Outre Julius B.Hacker et la chaude Takako, qui met son appartement à la disposition de Gilbert s’il le souhaite, il y a là Akiko. C’est une hôtesse de l’air avec laquelle Gilbert a des relations épisodiques. Cette fois, l’Anglais risque de ne pas atteindre son but avec la belle Akiko. Ce qui assombrit encore le bilan négatif de ces coûteuses "vacances" au Japon.

Un tremblement de terre effraie Gilbert, puis c’est une Aïkawa – dont il ne se souvient pas – qui cherche à le joindre. Il préfère rester auprès de la séduisante Natsué, espérant échapper avec elle au fiasco sexuel de ce voyage. Gilbert va bientôt être confronté à des "uyoku", yakusas défendant l’idéologie d’extrême-droite. Certes, ce n’est pas le cadavre de l’Anglais que l’on retrouvera dans une photocopieuse, mais – s’il est encore temps – Gilbert espère pouvoir prendre l’avion pour retourner à Londres…

Romain Slocombe : Un été japonais (Série Noire, 2000)

Romain Slocombe avait déjà tout un parcours artistique à son actif, quand il publia ce livre : bande-dessinée, photographie, illustrations, romans-jeunesse, réalisation de films. Mais ce premier opus de sa tétralogie "La crucifixion en jaune" (quatre titres publiés chez Gallimard, puis Fayard) marque une étape dans sa carrière. Il va désormais se consacrer, pour l’essentiel, à l’écriture – même s’il reste par ailleurs photographe émérite. Depuis, il a été couronné par plusieurs prix littéraires : Prix Arsène Lupin et Prix Mystère de la critique 2014 (pour "Première station avant l’abattoir"), Prix Calibre 47, Trophée 813 et Prix Nice Baie des Anges 2012 (pour "Monsieur le Commandant"). Malgré ces succès, cet écrivain et artiste chevronné qu’est Romain Slocombe reste flegmatique – peut-être est-ce dû à ses origines britanniques ? – et d’une simplicité amicale. Un auteur fort sympathique.

Nul doute que cet “Été japonais” publié en 2000, raconté à la première personne, s’inspire des tribulations nippones de Romain Slocombe. Comme ce Gilbert Woodbrooke, n’est-il pas alors marié à une Japonaise et photographe fétichiste ? Outre l’intrigue flirtant avec le genre polar, c’est surtout à une exploration du Japon, de sa culture et de ses coutumes, de sa criminalité aussi, qu’il nous invite. Notons une autodérision toute british, car ce Gilbert n’a rien d’héroïque, ni de tellement glorieux. Pas un "keto", terme méprisant utilisé par les yakusas à son encontre, mais pas un séducteur charismatique, loin s’en faut. Une fiction palpitante, qui nous initie à quelques aspects tokyoïtes, et permet de mieux connaître l’œuvre de cet excellent auteur.

Repost 0
19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 04:55

Dans les années 1950, “le Vieux” est un des chefs des services secrets français. Dix ans plus tôt, durant la guerre, on surnommait déjà ainsi cet agent aujourd’hui quinquagénaire. À l’époque, ses missions le conduisirent dans l’Allemagne nazie. Telle cette nuit de 1942, où il tenta de saboter un dépôt de carburant à Hambourg, et frôla la mort. “Le Vieux” était accompagné cette fois-là par Sergueï Kalekine, agent russe parlant français, qui parvint à s’en tirer, croyant que son comparse était mort. En 1953, “le Vieux” croise de nouveau par hasard Kalekine, de passage à Paris. Il passe pour un simple employé de la diplomatie soviétique, mais “le Vieux” obtient bientôt des informations plus précises.

Depuis onze ans, Sergueï Kalekine a progressé dans les cercles du pouvoir russe. Son rôle réel est plus obscur : “un dangereux mégalomane, ivre de sa propre puissance occulte et toujours désireux d’en obtenir davantage. Dangereux pour l’URSS et pour les autres nations, à cause de l’influence néfaste qu’il pouvait exercer. Bref, dangereux pour la paix mondiale.” C’est ainsi que “le Vieux” organise une opération pour intercepter Kalekine. Il ne suffit pas de l’enlever, car les autorités russes réagiraient aussitôt. Il faut procéder à un échange, remplacer Sergueï Kalekine par un sosie capable de faire illusion.

Au printemps suivant, “le Vieux” s’arrange pour piéger Gilbert Moranne, qui ressemble beaucoup à Kalekine. S’il compte prochainement épouser Nicole Bénard, fille de bonne famille, Gilbert se laisse séduire par la belle Nadine Erlanger au service du “Vieux”. Quand il réalise la situation, les services secrets ont fait en sorte que la disparition de Gilbert n’inquiète personne dans son entourage. Encadré par Noël et Raoul, sous l’œil du chien Caïd, il est retenu dans une propriété de Seine-et-Oise, où il apprend à devenir Sergueï Kalekine. Gilbert n’a d’autre choix que d’assimiler tout ce qui concerne celui qu’il doit remplacer. Néanmoins, il espère se sortir de ce guêpier, le moment venu. C’est assez illusoire.

Lors d’une conférence à Genève, quelques mois plus tard, Sergueï Kalekine fait partie de la délégation soviétique. Jouissant de bien plus de liberté que la plupart des Russes, il en profite pour faire un détour vers Paris, par la route. C’est sur ce trajet que “le Vieux” a programmé dans les moindres détails l’enlèvement de Kalekine, ainsi que sa substitution immédiate par Gilbert Moranne. Raoul et Noël appliquent le plan prévu, kidnappant le Russe dans une ambulance. De ce véhicule, c’est finalement Gilbert qui sortira sous les traits de Sergueï Kalekine, afin d’être pris en charge par ses compatriotes soviétiques. En profiter pour révéler son identité ? “Le Vieux” lui a expliqué pourquoi ce serait impossible.

Chauffeur de taxi "dans ce civil", Noël risque de subir quelques ennuis, accompagnés de coups sévères. Car un enquêteur de la MVD, la police secrète russe, doute qu’il s’agisse d’un banal accident, Kalekine étant une personnalité. Après avoir recueilli des indices, puis rendu visite à Noël – qui joue au naïf, il se rend à la clinique où est hospitalisé le faux Kalekine. Suspicieux, l’homme de la MVD pense à un possible trucage. Quand il affronte le policier, Gilbert incarne un Kalekine plus vrai que nature, directif à souhaits. L’enquêteur ne néglige pas une autre piste : Nadine Erlanger. Tandis qu’en France, “Le Vieux” met la pression sur Kalekine, Gilbert arrive à Moscou – en terrain glissant…

G.Morris : Un trou dans le rideau de fer (coll.Un Mystère, 1956)

Ce roman d’espionnage de Gilles-Maurice Dumoulin date de 1956. Traducteur, il est aussi auteur sous le pseudo de G.Morris. Parmi ses six premiers titres précédents publiés sous ce nom dans la collection Un Mystère, il vient alors d’être récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière 1955 pour “Assassin, mon frère”. C’est un polar réaliste sur la vie au camp Philip-Morris et dans Le Havre détruit durant la guerre. Stakhanoviste de l’écriture, Gilles-Maurice Dumoulin s’est lancé dans le genre le plus "vendeur" de ces années-là : le roman d’espionnage. La menace soviétique inquiète en ces temps de Guerre Froide. Les lecteurs ont l’impression d’en mieux comprendre les enjeux en lisant ces livres-là.

Beaucoup de titres d’espionnage ne sont que des romans d’aventure, parfois teintés d’un exotisme de pacotille, ou d’une noirceur artificielle. Certains auteurs s’avèrent plus justes dans ces fictions. C’est le cas de Gilles-Maurice Dumoulin, qui décrit avec un réalisme indéniable les méthodes des services secrets. Environ dix ans plus tard, la disparition de Mehdi Ben Barka en est un bon exemple. Entre l’Ouest et l’Est, chacun des camps utilise tous les renseignements possibles. On s’échange quelquefois des prisonniers, ou bien on kidnappe un agent de l’ennemi aux fins d’interrogatoire. Certes, le roman d’action reste de la fiction, issue de l’imagination de l’auteur. Pourtant, ces pratiques existaient. Passionné de science, G.M.Dumoulin insiste déjà sur l’importance des chercheurs, concernés par les dangers du surarmement.

En quoi ce livre signé G.Morris se démarque-t-il par ailleurs de la production courante ? Si on y trouve une petite part d’humour, l’auteur place surtout le lecteur "en immersion" dans l’histoire. Bien que le projet du “Vieux” soit compliqué à mettre en place, il est simple à comprendre. Sans chercher à ajouter des mystères superfétatoires, l’auteur est factuel dans la narration : voilà les personnages, voilà le plan, voilà l’opération et ses conséquences. Loin d’être basique, l’intrigue se déroule avec limpidité sous les yeux du lecteur. Du rythme et du suspense, un contexte crédible et quantité de péripéties, c’est ce que nous attendons : ce que nous offre ce pro du roman qu’est G.Morris.

Gilles-Maurice Dumoulin est décédé le 10 juin 2016, à l’âge de 92 ans. Il est toujours possible de lui rendre hommage : il suffit de découvrir ou de relire ses nombreux livres (y compris ceux de la série Vic St Val).

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 04:55

Agent de l’Intelligence Service, les services secrets britanniques, James Bond est encore convalescent après une précédente mission mouvementée. Son supérieur «M» lui confie une affaire en apparence moins dangereuse, sous le soleil de l’île de la Jamaïque. L’agent de l’I.S. à Kingston et son assistante ont soudainement disparu. Une fugue amoureuse ne semble pas envisageable. James Bond va donc remplacer cet agent défaillant, pour une enquête concernant l’île de Crab Key, tout près de la Jamaïque. À l’origine, c’est un endroit protégé pour une espèce d’échassiers rares, les spatules roses, mais on y exploite aussi le guano. Depuis que l’île a été cédée au Dr Julius No, on note qu’il n’y a quasiment plus de ces oiseaux sur Crab Key. Selon «M», la mission consistant à observer ce qui se passe là-bas ne doit pas comporter de vrai risque pour 007.

À Kingston, James Bond entre en contact avec les officiels anglais gouvernant l’île. Il a fait engager le pêcheur local Quarrel, surtout afin qu’il l’aide à approcher de Crab Key, situé à trente milles au nord de la Jamaïque. Bond ne tarde pas à comprendre qu’il est repéré, de jolies Chinoises jouant les espionnes. Il en a confirmation quand il frôle la mort à cause d’un scolopendre, insecte venimeux, placé dans son lit, à l’hôtel. Sur une pirogue, Quarrel et Bond gagnent Crab Key à la voile, se faisant discrets afin d’échapper aux radars. Dès le matin suivant leur accostage, Bond croise une jeune fille dénudée. Menant une vie de sauvageonne, Honeychile Rider (dite Honey) vient sur l’île pour ramasser des coquillages précieux, ayant une valeur marchande. Elle prétend avoir vu un terrible dragon sur Crab Key, ce que l’agent 007 a du mal à croire.

Bond, Honey et Quarrel sont bientôt la cible d’une mitrailleuse les visant depuis le bateau des gardiens de l’île, au service du Dr No. Après les premières salves, s’ensuit un jeu de cache-cache entre le trio et les sbires, avec leurs chiens féroces. Bond est maintenant sûr que la question des échassiers rares en masque d’autres : “Que cachait l’énigmatique Dr No ? Que craignait-il ? Pourquoi ne reculait-il devant rien, même pas devant le meurtre, pour empêcher tout être humain de prendre pied sur son territoire ?” Après un léger répit, leurs ennemis envoient les gros moyens contre le trio. “La Chose” est un engin au pouvoir destructeur. James Bond et Honey se retrouvent vite prisonniers. Néanmoins, ils sont traités en invités par deux belles Chinoises, sœur Lily et sœur Rose. Un peu de repos et de confort rendra à l’agent 007 l’énergie dont il a besoin pour la suite.

C’est dans une salle installée sous le niveau de la mer que James Bond fait connaissance avec le Dr Julius No. Né à Pékin, fils unique d’un pasteur missionnaire allemand et d’une Chinoise de bonne famille, c’est à Shanghai que débute son parcours dans la criminalité. Il fait preuve d’une mégalomanie sans borne : “Je suis un maniaque. J’ai la manie de la puissance.” 007 est conscient que le Dr No ne laisse jamais repartir les témoins, qu’une mort atroce les attend, Honey et lui. Il va devoir trouver une issue, afin de sortir vivant des griffes de ce monstre…

Ian Fleming : Dr No (1958) – James Bond –

Cette aventure de James Bond n’est pas la première écrite par Ian Fleming. Son héros apparaît initialement dans “Casino Royal” (1953), “Dr No” étant le sixième opus de la série (1958). Mis à part “Les diamants sont éternels” (1956) et “Moonraker” (1955) publiés chez Gallimard en 1957-58, les romans de Ian Fleming sont plutôt négligés par l’édition française : c’est chez Presses Internationales que sont publiés d'abord les romans de James Bond. La production de romans d’espionnage est alors pléthorique, les héros créés par des romanciers français ne se différenciant guère de ceux imaginés par des Anglais ou des Américains. James Bond 007 ne marque pas les esprits plus qu’un autre. D’autant que si Ian Fleming nous décrit un homme sportif et de belle allure, il n’a pas de visage.

C’est Sean Connery qui, incarnant le rôle de 007 dans le film de Terence Young (sorti en France en 1963), lui donne un aspect concret. “James Bond 007 contre Dr No” est la première adaptation cinématographique dédiée au personnage créé par Ian Fleming. Le succès est au rendez-vous. La prestation de la sculpturale Ursula Andress dans le rôle de Honey Rider n’y est pas pour rien. L’exotisme jamaïcain y contribue également. Quant à la prestance de Sean Connery, elle est certainement plus charismatique que l’allure des héros de films jouant les espions. Le scénario est très proche de l’intrigue du roman.

L’éditeur Presses Internationales avait publié le livre en 1960 : à l’occasion de la diffusion de “James Bond 007 contre Dr No”, il sort une nouvelle édition, illustrée avec quelques-unes des photos du film. En 1962, “Opération tonnerre” était paru chez Plon. Dès 1964, c’est cet éditeur qui va éditer et republier toute la série des James Bond (hors ceux dont Gallimard a les droits). Au cinéma, d’autres acteurs ont succédé à Sean Connery, ce qui cultive le mythe de ce personnage. Certes, le contexte mondial a évolué depuis la Guerre Froide de ce temps-là. Les tensions internationales persistent, le marché de l’armement reste florissant, et l’instinct de domination existe toujours chez ceux qui veulent mettre en péril l’équilibre planétaire. C’est pourquoi ce genre de roman d’action – riche en péripéties – se lit, ou se relit, avec un plaisir évident.

Deux pages de "Dr No" dans sa version illustrée de 1963.

Deux pages de "Dr No" dans sa version illustrée de 1963.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 04:55

À l'issue de la première guerre mondiale, Séraphin Monge est âgé de vingt-trois ans quand il retourne dans sa région natale. Il a obtenu un poste de cantonnier à Lurs, dans la vallée de la Durance. Sa famille tenait autrefois un relais de poste un peu plus loin, à Peyruis. De la propriété qui appartenait à son père, ne reste que leur maison "la Burlière", les terres ayant été vendues entre-temps. Car un drame s'y joua alors que Séraphin était encore un bébé. Trois inconnus égorgèrent Félicien Monge, sa femme la Girarde, et le Papé, père de celle-ci, ainsi que les deux frères aînés de Séraphin. Scène sanglante, terrifiante selon les témoins. Trois ouvriers étrangers venus de l'Herzégovine furent arrêtés et bien vite guillotinés, pour ce monstrueux crime. Sauf que les victimes avaient été tuées avec un tranchet, couteau purement local, que le trio de suspects ne possédait pas.

Orphelin, Séraphin Monge fut élevé chez les Sœurs de la Charité. Ensuite, c'est au métier de forestier qu'il s'initia durant son apprentissage. Puis ce fut la guerre : Séraphin sortit sans trop de dégâts de la grande boucherie. Contrairement à Patrice Dupin, fils d'un riche notable des environs, affichant désormais sa "gueule cassée" qui effraie ou rebute. Patrice tente de sympathiser avec Séraphin, même si le fils Monge n'exprime aucun sentiment. Ce dernier n'en montre pas plus envers les jolies filles du coin, qui tournent autour de lui. Que ce soit la jeune Rose ou la belle Marie, voire Charmaine la sœur peu attirante de Patrice, il n'encourage nullement leurs approches de séductrices. Séraphin ne s'inquiète guère non plus de Zorme, le sorcier redouté aux alentours. Car, rongé par le manque d'une mère durant son enfance, le jeune Monge s'est fixé une mission : détruire la Burlière.

Après avoir brûlé tout le mobilier et les vêtements restant après sa famille, Séraphin a ôté les tuiles du toit, entamé la charpente. Jusqu'au printemps suivant, il va démolir la maison. Ultime témoin, un vieux moine moribond lui confirme que les trois assassins étaient bien des hommes d'ici, qu'ils visaient précisément Monge et sa famille. Séraphin découvre une boîte singulière dans la maison. Elle contient de nombreux Louis d'or ayant appartenu à son père, et surtout trois reconnaissances de dettes. Des prêts dont le remboursement devait intervenir le lendemain du jour où toute la famille fut égorgée. Pour Séraphin, l'identité des coupables est établie. Le boulanger Célestat Dormeur n'est autre que le père de Marie. Le fabricant d'huile Didon Sépulcre est celui de Rose. Quant à Gaspard Dupin, forgeron devenu grand propriétaire, il s'agit évidemment du père de Patrice.

Ces trois-là n'ont pas vu d'un bon œil le retour au pays de Séraphin Monge. Les parents de Rose et ceux de Marie voudraient dissuader leurs filles de tourner autour de lui. De son côté, Gaspard Dupin se méfie de Séraphin, dont le comportement lui semble empreint de folie. Il est vrai que le jeune Monge le surveille. En l'absence de Dupin, son fils Patrice a invité Séraphin à déjeuner, avec sa sœur et leur mère sourde. Le soir-même, alors que Gaspard Dupin rentre à sa propriété, il est victime d'une noyade. Il est bientôt établi que ce n'est pas accidentel. Séraphin n'a pas occasionné ce décès. C'est Patrice qui est arrêté et emprisonné, bien qu'également innocent. Célestat Dormeur et Didon Sépulcre sont de plus en plus sur leurs gardes…

Pierre Magnan : La maison assassinée (Éd.Denoël, 1984 – Folio)

Pierre Magnan (1922-2012) se fit connaître dans le domaine du roman policier à partir de 1977 avec la série des enquêtes du commissaire Laviolette. “Le sang des Atrides”, premier titre ayant pour héros ce policier provençal, fut récompensé par le Prix du Quai des Orfèvres 1978. C'est avec “La maison assassinée”, que Pierre Magnan rencontre en 1984 un immense succès : plus de cent mille exemplaires vendus. Couronné par le Prix Mystère de la critique 1985 et le prix RTL Grand Public, ce roman a la faveur des lecteurs, avant même d'être adapté au cinéma par Georges Lautner, avec Patrick Bruel dans le rôle de Séraphin Monge, en 1988.

Cette réussite s'explique par plusieurs facteurs. Pierre Magnan a déjà une certaine expérience en tant qu'auteur, quand il écrit ce livre. On le constate par la fluidité de la narration et, bien que le scénario soit riche en personnages, on les situe aisément. À cela s'ajoute l'aspect régional : Pierre Magnan évoque des paysages qui lui sont familiers, des décors qu'il fréquente depuis toujours. Il les imaginent quelques décennies plus tôt, les décrivant tels qu'ils étaient autour de 1920, recréant l'ambiance d'alors. Bien documenté, il évoque aussi les us et coutumes locales du passé provençal.

La vengeance est un thème éternel dans la Littérature policière. Elle prend ici une forme intrigante. Autre bel atout : les romans placés dans le contexte de la Grande Guerre et de ses suites n'étaient pas si nombreux dans les années 1970-1980 : on peut citer “Jules Matrat” (1975) de Charles Exbrayat, ou “Le boucher des Hurlus” (1982) de Jean Amila. Mais on se servait plus souvent de la 2e Guerre Mondiale, plus récente, que du premier conflit du 20e siècle. Nul doute que cette originalité put contribuer au succès de ce livre.

C'est probablement le personnage central, Séraphin Monge, qui apporte une force supplémentaire à cette histoire. On sent que c'est un garçon pétri de douleur, plutôt que de rancune. Tourner la page est essentiel pour lui, la destruction de cette maison où fut assassinée sa famille reste au fond insatisfaisante. N'importe quel psy nous dirait que "ne pas savoir" empêche d'avancer. Ainsi, Séraphin est dans l'impossibilité de s'engager vis-à-vis des jeunes femmes qui le courtisent, ni de vraiment sympathiser avec Patrice. Pudeur ou froideur ? Il se situe entre ces deux sentiments, peut-être. Costaud et fragile à la fois, son portrait nuancé le rend parfaitement humain.

Voilà un chef d'œuvre de Pierre Magnan à redécouvrir, d'autant qu'il est régulièrement réédité chez Folio policier.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 04:55

Producteurs de cinéma, Georges et Christine Cannonges ont réuni quelques personnes dans leur propriété de Seine-et-Marne, pour finaliser un projet de film. Dont le sujet est l'histoire du boxeur Jo Marcus, présent parmi les invités. Jo étant connu d'un large public populaire, cela contribuera certainement au succès du film. Qui sera réalisé par le cinéaste italien Ugo Ferraccio, venu avec sa séduisante épouse Antonella. La cote de ce réalisateur est en baisse, certes, mais il s'agit d'un projet plus modeste que ceux des grosses sociétés de production. Bella Bardem, star montante, jouera le principal rôle féminin, tandis que Roger Belmont incarnera Jo Marcus. Pour l'acteur, doté d'une belle prestance, c'est enfin l'occasion de montrer son talent, peut-être la dernière.

Parmi les présents, il y a aussi Jacqueline, la jeune secrétaire de Georges Cannonges, qui affiche un air strict. Et Sophie, que Roger Belmont surnomme La Teigne, la sœur aigrie de Christine. Dans le couple de producteur, c'est Christine qui possède une certaine fortune. Georges s'est montré habile à faire fructifier son argent. Toutefois, pour le projet en cours, il a besoin d'un partenaire à 50 % : Serge Hartmann. Ce dernier est arrivé, mais c'est son associé bègue Van Hoorbeeke qui doit apporter la somme, en billets de banque. Belmont reste sceptique sur la conclusion de ce projet de film : “Des fantoches, voilà ce que nous étions. Des marionnettes dansant un ballet ridicule au sein d'un monde sans consistance où nous bâtissions, sur des marécages, de sordides châteaux en Espagne.”

Malgré l'orage qui gronde cette nuit-là, Georges et les invités batifolent dévêtus autour de la piscine. C'est alors qu'arrive Van Hoorbeeke, qui trouve spirituel de semer une pagaille vestimentaire dans le groupe. À peine l'a-t-on aperçu que Van Hoorbeeke disparaît. Tout le monde le cherche durant le reste de la nuit, mais on ne découvre que sa voiture, vide. À vrai dire, c'est le pactole qu'il apportait dans sa serviette que tous veulent retrouver. On ne tarde pas à s'accuser mutuellement. Il est possible que l'un d'eux se soit grimé en Van Hoorbeeke pour perturber la situation. Belmont et la secrétaire Jackie se rapprochent un peu, s'interrogeant tous deux sur le financement du film, tenant davantage de la combine que d'une opération sérieuse. On n'est pas dans les hautes sphères du cinéma, ici.

Georges encourage Belmont à coucher avec Christine, afin que lui-même puisse sauter la belle Antonella Ferraccio. Le cadavre de Van Hoorbeeke est bientôt repéré au fond du vieux puits de la propriété. Pas question d'alerter la police, car chacun mesure le scandale qui s'ensuivrait. D'ailleurs, l'essentiel est de récupérer la grosse somme en billets qu'il transportait. Il ne suffit pas de retrouver la serviette, en réalité. Une autre victime, par noyade nocturne dans la piscine, sera à déplorer…

G.Morris : Arnaque-party (Fleuve Noir, 1982)

Petit hommage supplémentaire à Gilles-Maurice Dumoulin, décédé le 10 juin 2016 à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Traducteur émérite, scénariste des San-Antonio au cinéma, il écrivit plus de deux cent romans policiers et d'espionnage, ou d'anticipation, dont la série signée Vic St Val. Publié au tout début des années 1980, “Arnaque-party” est typique de ses romans à suspense. L'action étant immédiatement lancée, le lecteur est entraîné par le rythme narratif. Le mystère naît des circonstances décrites, tout naturellement. Quant aux personnages, ce sont leurs faits et gestes qui nous renseignent sur eux.

Le petit univers évoqué, ce n'est pas la crème de la production de films : “Le cinéma est un drôle de racket. Il y a producteurs et producteurs. Au meilleur bout, les maisons chevronnées dont la parole vaut un contrat. Au plus mauvais bout, les Serge Hartmann, qui n'ont encore jamais rien fait dans ce domaine, mais qui décident un beau matin de produire un long métrage…” Ces combinards, assez nombreux jusqu'aux années 1970, étaient en voie de disparition avec l'évolution du métier, au temps de ce roman. Ici existe une "unité de lieu", la propriété des Cannonges : pour autant, les scènes sont variées, sans risquer le côté théâtral. Ça reste dans le registre du polar de comédie, avec des moments très drôles, bien sûr. Néanmoins, Gilles-Maurice Dumoulin exploite une véritable intrigue criminelle, puisque l'on compte des victimes et un assassin. N'oublions pas les auteurs de cette génération, relisons leurs livres : ils possédaient un savoir-faire certain.

Repost 0
Publié par Claude LE NOCHER - dans Suspense Story
commenter cet article
22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 07:30

Né le 16 janvier 1924 au Havre, Gilles-Maurice Dumoulin est décédé le 10 juin 2016. Dès l'après-guerre, il devint l'un des traducteurs les plus actifs de l'édition française. En particulier pour la collection Un Mystère, des Presses de la Cité. Il a continué ses traductions jusqu'à ces dernières années. En parallèle, il fut auteur de polars, de SF et de romans d'espionnage sous plusieurs pseudos : G.Morris, Géo Morris, Gilles Morris, G.M.Dumoulin, G.Morris Dumoulin, Vic St Val. Il fut récompensé en 1955 par le Grand Prix de Littérature Policière pour son roman "Assassin mon frère". Il fut aussi scénariste de cinéma, adaptant entre autres San-Antonio.

J'ai consacré plusieurs articles à cet écrivain, que l'on peut lire en cliquant sur les liens.

D'abord, une chronique sur quatre de ses premiers romans :

Les romans ayant pour héros le détective Peter Warren :

Les romans ayant pour héros l'espion Johnny Sanders :

Les romans de la série Vic St Val :

En 2013, Gilles-Maurice Dumoulin publia "Le bout de l'horreur" :

Repost 0
18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 04:55

Frank Cairnes est plus connu en tant que Felix Lane, pseudonyme sous lequel il signe ses romans policiers à succès. Veuf âgé de trente-cinq ans, il habite depuis cinq années dans un cottage du Gloucestershire. Son fils Martie avait à peine sept ans quand, le 3 janvier de cette année-là, il fut victime d'un mortel accident de la route. Le chauffard qui l'a renversé s'est enfui. Felix Lane culpabilisa d'abord, puis reçut des témoignages de sympathie. Pas plus que la police, il ne trouva de renseignement sur le responsable de la mort de Martie. Néanmoins, il confie dans son journal intime sa volonté inébranlable de châtier le coupable en préservant sa propre impunité. Parmi ses hypothèses, il en retient une qui explique que la voiture cabossée du chauffard n'ait pas été retrouvée : il s'agit certainement d'un pro de la mécanique, peut-être d'un garagiste capable de réparer les dégâts.

Alors qu'arrive l'été, Felix trouve finalement un témoin : prénommé George, le conducteur coupable était accompagné d'une jolie passagère. Il est bientôt établi que c'est l'actrice de cinéma Lena Lawson. Felix s'installe à Londres, et trouve facilement un prétexte pour faire la connaissance de la jeune femme. Après quelques dîners et autres sorties ensemble, la frivole actrice s'avoue éprise de Felix (qu'elle surnomme Pussy). Grâce à elle, il obtient le nom qu'il cherche : George Rattery, propriétaire d'un garage automobile à Severnbridge, dans le Gloucestershire, est le beau-frère – et l'ex-amant – de Lena Lawson. Felix et elle vont séjourner en ce mois d'août chez les Rattery. Outre l'antipathique et brutal George, tyran domestique nerveux et méprisant, s'y trouvent son épouse trop soumise Violet, leur fils de douze ans Philip, ainsi que la rigide mère du chef de famille, Ethel Rattery.

À cet endroit, la rivière Severn est assez large pour pratiquer le nautisme, un des loisirs favoris de Felix Lane. Ce qui l'inspire pour son projet d'éliminer George Rattery, assassin de son fils. Mais, ne sachant pas nager, le garagiste n'est guère pressé d'accepter son invitation à une balade en bateau. Felix se sent proche du jeune Phil : parce qu'il lui fait penser à son fils, et parce qu'il est rudoyé par son père George et sa grand-mère Ethel. Il est temps pour Felix de convaincre le garagiste, et d'organiser le chavirage du voilier qui causera la mort de George. Rapidement, la navigation sur la Severn s'avère fort agitée, Felix s'arrangeant pour effrayer son passager. Toutefois, George est d'un caractère méfiant et il a pris quelques dispositions en cas de décès suspect. L'auteur de romans policiers se retrouve dans une impasse. Néanmoins, George va mourir peu après.

Nigel Strangeways est un détective amateur qui, avec son épouse Georgia, contribue aux enquêtes de Scotland Yard. D'ailleurs, c'est son ami l'inspecteur Blount qui s'occupe de la mort de George Rattery. Le suicide ayant été écarté, Felix Lane apparaît comme le plus suspect dans l'entourage actuel du défunt garagiste. Son journal intime montre qu'il était déterminé à supprimer George, quoi qu'il soit advenu. Première interrogée, Lena Lawson défend ardemment Felix. Nigel et son épouse comprennent qu'il est souhaitable d'écarter le petit Phil de ce drame, et le prennent sous leur protection. Ce qui mécontente la mère du garagiste, Ethel Rattery. Les investigations de Nigel s'annoncent sinueuses…

Nicholas Blake : Que la bête meure (BibliOmnibus, 2016) ― Coup de cœur ―

On peut l'affirmer sans crainte : “Que la bête meure...” figure parmi les chefs d'œuvres de la littérature policière. Claude Chabrol ne s'y trompa pas, en l'adaptant à l'écran en 1969. La structure de l'histoire est exemplaire : le "journal" de Felix Lane nous éclaire sur toutes les circonstances de l'affaire, puis vient une tentative vengeresse de meurtre, à laquelle succède l'enquête du détective amateur, avant la conclusion explicative de l'ensemble des faits. On ne nous cache rien des péripéties, ni des éventualités. Peut-être garde-t-on plus secrètes les intentions de certains protagonistes. Tous sont là, devant nos yeux, présentés avec leurs défauts et leurs qualités, leur psychologie et leurs actes. Le récit limpide est parfaitement ajusté pour nous offrir un suspense impeccable. Et même intense.

Bien que l'intrigue se place vers 1938, il serait absurde d'y voir quoi que ce soit de "daté" ou de "vieillot". Canots à voile et TSF ont été remplacés par nos voiliers et médias actuels, mais le contexte général est valable à toute époque, y compris aujourd'hui. La vengeance est un thème éternel, d'autant plus quand il s'agit d'un parent s'en prenant au meurtrier de leur enfant. Notons encore que la partie "enquête criminelle" ne se résume pas à une audition de témoins tant soit peu balisée. Elle explore toutes les facettes des relations entre les personnages impliqués, imagine des hypothèses contradictoires mais crédibles. Écrit avec maestria, construit avec brio, ce polar d'énigme reste une véritable référence.

Repost 0
27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 04:55

Nick Corey est le débonnaire shérif de Pottsville, une bourgade rurale, en ce début de 20e siècle. Il habite un logement au dessus du tribunal, avec son épouse Myra et le frère de celle-ci, un demeuré prénommé Lennie. Sa femme étant plutôt vindicative, les disputes sont fréquentes entre Myra et Nick Corey. Il faut dire qu'elle l'a naguère piégé afin qu'ils se marient, peu après leur rencontre lors d'une fête foraine. Pacifique par nature, Nick ne cherche qu'à apaiser les récriminations de Myra. Il n'y a qu'avec son amie Rose Hauck que Myra se montre gentille. Rose est flanquée d'un mari agressif, Tom, qui ne l'aide guère dans leur ferme. Jusqu'ici, Nick a réussi à cacher la liaison sexuelle qu'il entretient avec Rose. Malgré le vocabulaire vulgaire de son amante, Nick apprécie sa disponibilité.

L'élection du prochain shérif est pour bientôt. Sam Gaddis paraît nettement en tête, pour remplacer Nick. Étant donné que c'est le seul métier qu'il connaisse, et surtout le moins fatigant, il y a de quoi se montrer indécis. Ça remonte à son enfance, au temps de son père violent, cette habitude qu'à Nick de préférer les solutions de facilité. Il ne va quand même pas commencer à faire régner la loi dans le Comté de Potts, comme le voudrait Robert Lee Jefferson, le commerçant-procureur ! Néanmoins, il y a quelques situations à assainir : en priorité, ces cabinets publics qui puent sous sa fenêtre. Ce sera au banquier, qui en est un des utilisateurs, de prendre la décision qui convient. Pour le reste, Nick va d'abord consulter son collègue Ken Lacey, shérif dans un comté du genre métropole.

Finalement, Nick a bien assimilé la leçon donnée par Ken et son adjoint servile, Buck. Pas de raison, par exemple, de continuer à subir les railleries et brimades du Frisé et de Caribou, les deux proxénètes de Pottsville. Inquiet que Nick puisse passer à l'acte contre ces deux-là, Ken Lacey vient le relancer : ses fanfaronnades de grand redresseur de torts risquent d'entraîner certaines conséquences. Ensuite, Nick devra s'arrêter sur le cas de Tom Hauck, le mari de Rose, aussi méchant avec les Noirs qu'avec sa femme. Il ne va pas manquer à grand monde, s'il disparaît. Quant à Sam Gaddis, postulant à la fonction de Nick, il existe un moyen de le contrer : semer une graine de ragots, qui deviendront bien vite de florissantes rumeurs, monstrueuses au point de séduire leurs concitoyens.

C'est Amy Mason que Nick voulait épouser autrefois, si cette diablesse de Myra ne lui avait pas mis le grappin dessus. Lorsqu'Amy vient se plaindre du voyeurisme de ce taré de Lennie, c'est l'occasion pour le shérif de renouer intimement avec la jeune femme. Faire des projets ensemble ? Peut-être, mais il y a aussi Rose (qui doit toucher une assurance-vie), ainsi que Myra et Lennie. Sans compter les multiples contrariétés que Nick doit affronter. Éliminer des témoins gênants, ruser pour incriminer Ken Lacey ou Sam Gaddis, bluffer en expliquant pourquoi il n'est pas intervenu lors d'un incendie. Il s'en donne du mal pour montrer aux gens qu'il est honnête, courageux et travailleur, ce qu'il n'est pas…

Jim Thompson : Pottsville, 1280 habitants (Rivages/Noir, 2016)

Il y avait bel et bien 1280 habitants à Pottsville, et non 1275 âmes. On le savait, cette nouvelle traduction nous le certifie. Jean-Paul Gratias a récupéré les pages écartées de la première version française, afin de nous présenter l'intégrale du texte. Et de le rafraîchir, par la même occasion. Petites nuances, telles : “Me voilà de retour à Pottsville, et je vous fous mon billet que c'est bien la nuit la plus sombre de l'année” devient, en gommant l'expression argotique : “Quand je descends du train à Pottsville, il fait tellement sombre que c'est sûrement la nuit la plus noire de l'année.” La fonction de Robert Lee Jefferson est la même dans les deux cas, mais “[il] n'est pas seulement quincaillier, mais aussi aussi attorney général du canton” devient “pas seulement le propriétaire du magasin, c'est aussi le procureur du comté”. Par contre, on notera à propos des deux proxénètes qu'ils se nommaient Curly et Moose, alors qu'ils sont ici Le Frisé et Caribou. Les amateurs peuvent s'amuser à comparer plus amplement les deux traductions.

L'esprit reste évidemment identique :“Je dis pas que vous avez tort, mais je dis pas que vous avez raison non plus” restant le signe de la mollesse apparente du shérif Corey. Il ne peut pas s'en prendre aux puissants, alors il fait le ménage autour de lui, parmi les plus faibles. Faisant en sorte de passer entre les gouttes, il ment et bluffe avec une conviction désarmante. Face à un agent de la Talkington (Parkington, dans la première traduction), il joue les naïfs pour saluer la répression violente contre les ouvriers dont était chargés les hommes de chez Pinkerton. À la fin, la leçon qu'il peut donner à Buck, c'est que quand on n'est pas le plus fort il faut être le plus malin. Cette version rejoint ainsi l'œuvre de Jim Thompson inédite ou retraduite, une vingtaine de titres, dans la version Rivages/Noir. On n'ignore pas l'admiration de François Guérif pour cet écrivain. Même en connaissant déjà l'intrigue, c'est avec grand plaisir qu'on retrouve Nick Corey, shérif futé de Pottsville.

Repost 0

Action-Suspense Contact

  • : Le blog de Claude LE NOCHER
  • Le blog de Claude LE NOCHER
  • : Chaque jour des infos sur la Littérature Policière dans toute sa diversité : polar, suspense, thriller, romans noirs et d'enquête, auteurs français et étrangers. Abonnez-vous, c'est gratuit !
  • Contact

Toutes mes chroniques

Plusieurs centaines de mes chroniques sur le polar sont chez ABC Polar (mon blog annexe) http://abcpolar.over-blog.com/

Mes chroniques polars sont toujours chez Rayon Polar http://www.rayonpolar.com/

Recherchez D'autres Infos Ici

Action-Suspense via Twitter

Pour suivre l'actualité d'Action-Suspense via Twitter. Il suffit de s'abonner ici

http://twitter.com/ClaudeLeNocher  Twitter-Logo 

Libres lectures

Petit rappel : Toutes mes chroniques, résumés et commentaires, sont des créations issues de lectures intégrales des romans analysés ici, choisis librement, sans influence des éditeurs. Le seul but est de partager nos plaisirs entre lecteurs.

Abonnez-vous à Action-Suspense, pour recevoir chaque jour mes chroniques et mes infos sur l'univers du polar. Facile et gratuit !

Spécial Roland Sadaune

Roland Sadaune est romancier, peintre de talent, et un ami fidèle.

http://www.polaroland-sadaune.com/

ClaudeBySadauneClaude Le Nocher, by R.Sadaune

 http://www.polaroland-sadaune.com/