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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 04:55

En ce milieu des années 1990, Ben Wade approche de la cinquantaine. Il est médecin à Choctaw, petite ville d’Alabama où il a quasiment toujours vécu. Son père, Luther Wade, était épicier ici. Homme honnête, il inculqua ses valeurs à son fils. Ben est marié à Noreen Donovan, native de Gadsden, ville moyenne du même État. Leur fille Amy est adolescente. Depuis le lycée, Luke Duchamp est le meilleur ami de Ben. D’un an plus âgé que lui, Luke a épousé Betty Ann, avec qui il fit jadis ses études. Ils ont trois grands fils. Altruiste, Ben ne se contente pas de l’activité de son cabinet : il a fait bâtir une clinique dans le quartier noir de Choctaw, a créé un centre médical dans les montagnes environnant la petite ville, fait des visites hebdomadaires à la prison du comté. Néanmoins, il reste tourmenté.

Une trentaine d’années plus tôt, en 1962, Choctaw comptait sept mille habitants. “C’était un monde protestant, dépourvu de catholiques et de juifs, une communauté blanche en dépit de la faible population noire qui vivait, comme dans le royaume des ombres, à l’orée de la ville. Et surtout, c’était une société où l’on ne se fiait aux gens que s’ils étaient en tous points identiques à soi.” Univers provincial étriqué et conformiste, avec son quartier aisé de Turtle Grove et sa population ignorant le reste du pays, confinée dans sa tradition purement locale. Certes, on y trouvait des jeunes plus agressifs. Tel Lyle Gates, ex-espoir du base-ball au lycée qui s’était marginalisé, mais c’étaient des exceptions. À seize ans, l’ambiance de Choctaw déplaisait à Ben, qui projetait déjà de devenir médecin, ailleurs.

Cette année-là, une nouvelle et ravissante élève arriva au lycée. Du même âge que Ben, Kelli Troy était la fille de Mlle Shirley Troy. Cette dernière assumait fièrement son statut de mère célibataire. Elles venaient de Baltimore, dans le Maryland. Cette ville du nord, avec près d’un million d’habitants, était complètement à l’opposé du "Sud profond" héritier des Confédérés du 19e siècle. On y était moins hostiles aux "droits civiques" réclamés depuis peu par la population noire, mieux acceptée là-bas. Kelli Troy était une littéraire, sensible à l’Histoire. Ben ayant été choisi comme rédacteur en chef du Wildcat, le journal du lycée, Kelli l’y rejoignit bientôt afin d’améliorer la qualité de cette publication. Très attiré par la jeune fille, entre amitié et amour muet, Ben fut heureux de la côtoyer quotidiennement.

Au lycée, entre passions et déchirements, le marivaudage adolescent était coutumier. Todd Jeffries et Mary Diehl formaient le couple-phare. Todd était séduisant, toutes les filles en étant éprises, c’était le cador de leur génération. Avec Mary, il connurent quelques crises et ruptures. Kelli Troy s’adapta rapidement à la vie lycéenne de Choctaw. Bien que courtisée par beaucoup de garçons, elle déclinait leurs avances. Pour la fête de Noël à Turtle Grove, leur condisciple Sheila Cameron invita Ben et Kelli à venir en couple. Kelli s’y amusa, bien que Ben ne dansât pas. Si d’autres dansèrent avec elle, c’est avec Ben qu’elle rentra chez elle. Petite victoire pour lui, même s’il restait timoré dans son romantisme. Tous deux se concentrèrent sur le journal Wildcat, et sur l’origine du nom du Mont Crève-Cœur.

Quand elle entendit parler des premières manifestations de Noirs en Alabama, le sujet galvanisa Kelli, tandis que Ben se montra plus mitigé. Néanmoins, ils firent paraître un article de la jeune fille dans le Wildcat, avec l’aval du lycée. Kelli affronta des réactions assez hostiles, mais bénéficia plutôt du soutien des étudiantes. Si Ben prit un jour sa défense, se bagarrant quand elle fut insultée par Lyle, c’est avec un autre garçon que Kelli sortit finalement. C’est le 27 mai que le drame se produisit, quand la jeune fille décida de s’aventurer seule sur les pentes du mont Crève-Cœur. Malgré le procès qui s’ensuivit, avec un coupable tout désigné, les circonstances de l’affaire ne furent jamais bien éclaircies. Ce qui hante, une trentaine d’années plus tard, la mémoire de Ben Wade…

Thomas H.Cook : Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur (Seuil, 2016)

La malédiction des souvenirs revient à passer en revue tous les possibles, à envisager ce qui est arrivé, mais aussi ce qui aurait pu se produire. Parfois, le soir, quand je rentre de chez un patient et me retrouve sur la route qui mène de Choctaw à Collier, j’aperçois les carrés de lumière provenant de la maison de Kelli, et je me retrouve dans l’incapacité de continuer mon chemin, arrête la voiture sur le bas-côté de la route et observe les petites fenêtres éclairées, la vieille galerie de bois, la sortie de cheminée de brique inutilisée. Parfois, dans ces moments-là, je revois Kelli telle qu’elle était, se précipitant au bas des marches puis vers ma voiture, serrant un paquet de manuels scolaires entre ses bras, tout en jeunesse et énergie, la plus grande partie du voyage lui restant encore à parcourir. À d’autres moments, elle m’apparaît telle qu’elle aurait pu devenir, âgée et sage, les cheveux striés de gris, le caractère ciselé par une expérience de la vie plus approfondie et plus longue, s’avançant vers moi sans se presser, écartant les bras, épanouie et belle dans la plénitude de sa féminité.

Il existe plusieurs façons d’explorer le passé, récent ou lointain. Soit un "polar historique" restitue une époque donnée, par exemple l’ère victorienne ou la 2e Guerre Mondiale. Soit l’auteur inclut çà et là des scènes se déroulant autrefois, parce qu’elles donnent du sens à un récit raconté au présent. Et puis, il y a une troisième voie, celle qu’emprunte Thomas H.Cook. Celle qui offre tant de charme à beaucoup de ses romans. Aujourd’hui et hier sont intimement imbriqués dans la narration. On passe avec fluidité de l’un à l’autre, au gré d’un souvenir précis, d’une image marquante, de réminiscences obsédantes. Citons le cas du lycée, qui est toujours là, désaffecté depuis un certain temps, mais encore vivant dans la conscience du personnage principal. Ou de Raymond, fils d’un de ses rivaux d’antan, qui le ramène au temps des amours contrariés.

La finesse d’écriture de Thomas H.Cook n’est plus à démontrer. Notons quand même la manière dont est évoquée le procès, à travers de courts échanges avec le procureur, ou le rôle du shérif Stone, réduit à des interrogations personnelles. On n’est pas dans un strict "roman policier" d'enquête, loin s’en faut. Pas plus que dans un classique "roman noir". Même si l’auteur n’oublie pas la part sociologique de l’intrigue. Car Chocsaw est un ancien territoire Cherokee, repoussés ailleurs par des arrivants Blancs. Par la suite, on y pratiqua l’esclavage des Noirs, parfois accompagné de jeux cruels. L’esprit Sudiste resta longtemps dans les mœurs, la population étant indifférente à l’évolution de la société. Kelli Troy ne fut peut-être pas une “martyre des Droits civiques”, mais fit bouger la mentalité.

Ce roman se base sur un acte criminel, des doutes persistants et des secrets inavoués, en effet. Pourtant ce qui importe, c’est la façon subtile dont est rendue l’ambiance de cette bourgade, avec les comportements de chacun, les sympathies et les jalousies. Tout ce qui fait la nature humaine, à Choctaw comme partout : “Chaque lieu renferme le monde entier… Mais peut-être que dans une petite ville, où les choses se passent plus lentement qu’ailleurs, ne les voit-on que mieux” dit Kelli.

C’est dans le portrait d’une époque et d’une population, que réside la puissance de ce splendide roman de Thomas H.Cook.

 

Cliquez ci-dessous pour lire toutes mes chroniques

sur les romans de Thomas H.Cook :

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 05:55

Quelques semaines après les attentats du 11-Septembre, rendez-vous est pris à New York entre Paul Crane, agent secret néophyte, et le vieux Thomas Danforth. Ce dernier est né en 1910. Fils d'un homme d'affaires ayant fait fortune dans les importations, Danforth hérita de sa société dès la fin des années 1930. C'était alors un dandy parlant plusieurs langues, voyageant à travers le monde pour son métier, fiancé à une Cecilia qui serait une épouse parfaite. Début 1939, son ami Robert Clayton le contacte pour contribuer à une mission d'espionnage baptisée "le Projet". Danforth est intrigué, mais modérément convaincu. Il s'agit de prêter sa propriété du Connecticut, pour l'entraînement d'une jeune espionne. Il fait la connaissance de cette Anna Klein, plus polyglotte que lui encore. Son allure fragile, son air décidé, et ses origines incertaines fascinent bientôt Thomas Danforth.

Un nommé LaRoche, pas Français malgré son nom, initie Anna Klein : “Elle avait appris le morse et comment utiliser et réparer une TSF, avec la même dextérité qu'elle avait maîtrisé le maniement d'une arme à feu et, pour l'heure, elle apprenait à fabriquer une bombe. Il avait remarqué son étonnante capacité à changer d'identité… Mais c'était le don qu'elle avait pour les langues étrangères qui impressionnait le plus Danforth.” C'est l'ancien communiste Ted Bannion qui met en place la mission d'Anna, avec Clayton pour adjoint. Tous deux doivent être sûrs de l'entière fiabilité de la jeune femme. Troublé par le passé brumeux d'Anna, probablement Juive, Thomas Danforth s'est demandé s'il faisait preuve d'antisémitisme. Demandant à “faire partie du Projet”, tandis qu'Anna entre en clandestinité, il va subir l'apprentissage de la torture. Il se montre capable de résister.

En mai 1939, Danforth est à Paris, soi-disant pour son métier d'importateur, en compagnie d'Anna. Ils vont tous deux se déplacer vers le camp de Gurs, dont les réfugiés espagnols pourraient servir de renforts. Encore que cela reste flou. Ils font un détour par Londres, où ils retrouvent Clayton. Un de leurs contacts en Allemagne, un certain Rache, annonce que la situation se complexifie, et qu'il faudrait agir vite. Mais Anna reste lucide sur leur rôle : “Nous ne sommes que de petits espions.” Au retour à Paris, le contact français Christophe a été assassiné. Le couple se réfugie un moment à Orléans, ce que leur offre l'occasion d'assister à un meeting d'Eugène Deloncle, chef fasciste.

Il est encore temps pour Anna et Danforth d'approcher la cible : Adolf Hitler en personne. Toujours sous le prétexte des affaires, ils entrent en Allemagne et arrivent à Berlin. Ils ne sont pas plus suspectés que d'autres quand ils trouvent le moyen d'être en présence du chancelier nazi. Mais tous les attentats visant le Führer ont été soit déjoués, soit annulés. Et Danforth va perdre de vue Anna, réalisant qu'il serait trop imprudent de rester dans ce pays à l'orée de la guerre. Par la suite, il restera impliqué dans les services secrets. Afin de savoir ce qu'est devenue Anna, se refusant à croire en sa mort sacrificielle. Son autre but, c'est de comprendre pourquoi et par qui cette mission a été faussée…

Thomas H.Cook : La vérité sur Anna Klein (Éd.Points, 2016) –Inédit–

Comme dans “Le crime de Julian Wells” (Éd.Seuil, 2015), Thomas H.Cook se sert d'une affaire d'espionnage pour base du récit. C'est un moyen pour retracer la grande Histoire, autour de la Seconde Guerre Mondiale. “Nous avons des décennies à parcourir, Paul, des continents à traverser. Vastes étendues pour une petite parabole” dit Thomas Danforth à son interlocuteur novice. En alternance, la conversation de 2001 à New York entre eux deux, cède la place aux scènes vécues par le vieil agent secret à partir de 1939. Une expérience que Danforth ne peut qu'associer à “la perte de l'innocence”, face à la cruauté et à la complexité des enjeux d'un conflit mondial. Ce qui a une résonance particulière ici, cet entretien ayant lieu dans le New York post-attentats du 11-Septembre.

Certains milieux en sont déjà conscients : l'Europe politico-militaire est en ébullition quand s'achève la guerre d'Espagne. Les Russes temporisent avec le pacte germano-soviétique. Américains et Anglais ne sont pas prêts au combat. La France écoute les populistes. Seule l'Allemagne nazie peut imposer sa force. Comploter contre Hitler alors que la tourmente est inéluctable, en est-il encore temps ? Les sentiments de Danforth le poussent à suivre Anna dans ce défi. Pourtant, s'il tient à "rester avec elle", ce n'est pas du pur romantisme. Les parfums de mystère autour de la frêle jeune femme sont si envoûtants pour lui.

Tout est d'une splendide habileté dans un roman de Thomas H.Cook. Même les digressions d'un personnage ont du sens, tel un artiste-peintre rajoutant çà et là une pointe de couleur indispensable. Au centre de l'histoire, il nous présente deux héros, culturellement proches, mais aux parcours infiniment éloignés. Celui de Danforth est classique de la bonne société américaine d'alors, qui se laissait parfois tenter par l'aventure. Le trajet de vie d'Anna Klein s'avère bien plus obscur, avant leur rencontre, et donc aussi ensuite. Courage ou traîtrise de son côté dans cette affaire, possible duplicité féminine ? Pour expliquer cette éventualité, on notera une référence au roman “Le faucon maltais”. Cet inédit, d'une écriture impeccable et d'une grande richesse en péripéties véridiques, ignore les frontières des genres littéraires : un roman de qualité supérieure, tout simplement.

- Ce roman inédit est disponible chez Points dès le 6 janvier 2016 -

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7 septembre 2015 1 07 /09 /septembre /2015 04:55

Philip Anders est un critique littéraire new-yorkais quinquagénaire. Son père, aujourd'hui âgé, fut un diplomate du Département d’État. Celui-ci resta un simple bureaucrate, et non pas l'homme d'action qu'il rêvait de devenir. Une trentaine d'années plus tôt, il fut le mentor de Julian Wells, le meilleur ami de son fils. Mais, après un voyage avec Philip en Argentine, le jeune diplômé renonça à entrer au Département d’État.

Il préféra devenir un écrivain-voyageur, s'exiler à travers le monde pour ne séjourner que rarement aux États-Unis. Son thème, ce furent des cas meurtriers criminels singuliers et des grands noms de la criminalité. Après des enquêtes fouillées sur place, il écrivit des livres sur la cruelle comtesse Báthory, Gilles de Rais, le "crime" mal élucidé de Cuenca, le massacre d'Oradour-sur-Glane, le tueur en série russe Tchikatilo, et autres sujets macabres. Toujours, Julian chercha une perspective différente pour aborder ces dossiers.

Julian Wells vient de se suicider sur l'étang de la propriété campagnarde qu'il partage avec sa sœur Loretta, correctrice dans l'édition. Aucun mystère sur les conditions de sa mort. Il semblait plus tourmenté que jamais ces derniers temps, selon Loretta. Toute sa vie, Julian avait été plutôt sombre, il est vrai. Peut-être à cause d'un fait qui marqua leur voyage en Argentine avec Philip, dans les années 1980, au temps de la junte militaire. On leur donna pour guide la jeune Marisol, qui n'apparaissait pas politisée. Elle leur présenta le père Rodigo, qui s'occupa d'elle durant son enfance. Puis un jour, elle disparut subitement. Les deux Américains purent penser que Marisol, se sentant menacée, s'était réfugiée dans le Chaco, sa région natale. La dictature donnait lieu à toutes les interprétations. À moins qu'elle ne fut proche des rebelles Montoneros, comme le pense encore le père de Philip.

Si une amitié de longue date fut bien réelle entre Julian Wells et lui, en creusant dans ses souvenirs, Philip s'interroge sur une possible part de duplicité chez son ami. Il se rend à Paris, où Julian possédait un appartement. Il rencontre René, ancien barbouze en Algérie, avec lequel il va jusqu'à Oradour, puis s'informe dans un bar sinistre de Pigalle fréquenté par Julian. Philip sent de plus en plus que sa mort était liée à une culpabilité : cela avait-il un lien avec l'Argentine et Marisol, un rapport avec ces femmes criminelles (telles Ilse Grese ou "la Meffraye") sur lesquelles il écrivit, ou quelque autre raison ? “Dans un thriller, ce seraient les autres qui essaieraient de m'empêcher d'en savoir plus… Mais là, on dirait que c'est Julian qui brouille les pistes.” Un ancien agent du Département d’État installé à Londres lui communique un vieux dossier remontant à l'époque de la junte argentine.

Le père de Philip fut jadis en contact avec une Hongroise qui, après la guerre, était partie en Argentine et fut employée par les autorités. Puisqu'elle est retournée dans son pays, non loin du château de la comtesse Báthory, Philip et Loretta qui l'a rejoint vont recueillir le témoignage de cette Irène Jóság. Elle leur livre ce qu'elle sait, sur son supérieur et sur un terroriste surnommé El Árabe. Le couple va devoir poursuivre son voyage de Rostov, en Russie, jusqu'en Argentine pour ajuster les pièces biseautées du puzzle…

Thomas H.Cook : Le crime de Julian Wells (Éd.Seuil, 2015)

Thomas H.Cook nous présente cette fois un roman d'espionnage. Plutôt dans la tradition des romans à suspense de Graham Greene, que dans le genre spectaculaire des films de James Bond. Ce n'est pas au cœur d'une intrigue d'aventures qu'il nous entraîne ; l'auteur nous adresse d'ailleurs quelques clins d'œil : “Le personnage de fiction parcourt le monde en parlant, comme par miracle, [la langue] du pays où le mènent ses pérégrinations. Dans le monde de la fiction, tout le monde se comprend...” Non, ni facilités de cette sorte, ni scènes bondissantes armes à la main ; tous ses lecteurs savent que Thomas H.Cook est nettement plus subtil que ça. C'est le portrait de Julian Wells que son ami Philip Anders va, sur fond d'espionnage, tenter de reconstituer. Grâce à l'œuvre littéraire du défunt, autant que via ses souvenirs personnels, ceux de son père, de Loretta et de certains témoins.

L'évocation du Mal est fréquente chez l'auteur : il parsème ici le récit de faits historiques criminels marquants. Concernant l'Argentine, il ne détaille pas les exactions des militaires au pouvoir ou de leurs opposants, mais fait habilement ressentir le climat qui pouvait alors régner dans ce pays. Si, désormais, nul n'est censé ignorer les sordides méfaits commis par la dictature et ses alliés (dont la fameuse Opération Condor), les "initiés" étaient assez rares à l'époque : le peuple américain et le reste du monde ne pouvaient en mesurer la monstruosité. Ni, probablement, la perversité du jeu d'espionnage entourant les conflits à travers la planète, de la Guerre Froide à nos jours.

L'élégante écriture de l'auteur semble fort bien mise en valeur par la traduction de Philippe Loubat-Delranc, il convient de le souligner. Un roman impeccable ? Oui, on a le sentiment que Thomas H.Cook se surpasse à chaque nouveau titre.

Un roman court de Thomas H.Cook chez Ombres Noires :

"Le secret des tranchées"

http://www.action-suspense.com/2014/11/thomas-h-cook-le-secret-des-tranchees-ombres-noires-2014.html

Un singulier suspense de Thomas H.Cook :

"L'étrange destin de Katherine Carr"

http://www.action-suspense.com/article-thomas-h-cook-l-etrange-destin-de-katherine-carr-seuil-2013-113819226.html

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12 décembre 2014 5 12 /12 /décembre /2014 05:30

Chaque mois de décembre, Action-Suspense vous présente une sélection de ses meilleurs polars de l'année. Cette fois, il y en aura douze. Sélectionner, c'est se montrer subjectif. Choisir, c'est éliminer et garder, en restant le plus honnête possible. À contre-cœur, se résoudre à limiter, afin d'éviter une liste pléthorique qui n'aurait plus aucun sens. Quels critères ? Quelques-uns de ces titres-là ont très probablement eu moins d'écho en 2014, ou trop brièvement. D'autres possèdent une force flagrante ou une originalité bien réelle. Et puis proposer des univers différents, des tonalités personnelles, un certain sens de la narration ou de l'écriture. Six Français, six Étrangers, la diversité est toujours le maître-mot. Y compris en ce qui concerne les éditeurs, onze pour douze titres.

Avant de découvrir cette liste, un tir groupé pour saluer l'excellence d'un auteur hors sélection. Avec ses trois titres publiés en 2014, “Dernière conversation avec Lola Faye” (Points) - “Le dernier message de Sandrine Madison” (Seuil) - “Le secret des tranchées” (Ombres Noires), Thomas H.Cook reste un écrivain remarquable, supérieur. Lui qui débuta par d'aimables romans dans la Série Noire, a affiné son style au fil des ans et des romans. On le pressentait avec “Les rues de feu” (1992), il l'a confirmé avec chacun de ses titres suivants, jusqu'à aujourd'hui encore. Plus que jamais, si ce n'est pas encore le cas, voilà un écrivain à lire. En marge de cette sélection, il méritait un hommage particulier.

2014 - Les 12 meilleurs polars de 2014

Les 12 meilleurs polars de 2014 :

Shannon Burke « 911 » (Ed.Sonatine)

Alain Gagnol « Un fantôme dans la tête » (Ed.Le Passeur)

Norman Spinrad « Police du peuple » (Ed.Fayard)

Nicolas Mathieu « Aux animaux la guerre » (Ed.Actes Noirs)

Dan Fante « Point Dume » (Ed.Seuil)

Elena Piacentini « Des forêts et des âmes » (Ed.Au-delà du Raisonnable)

Chris Womersley « La mauvaise pente » (Ed.Albin Michel)

Franck Bouysse « Grossir le ciel » (Ed.La Manufacture de Livres)

Marco Malvadi « La briscola à cinq » (Ed.10-18/Christian Bourgois – inédit)

Jacques-Olivier Bosco « Quand les anges tombent » (Ed.Jigal)

Håkan Nesser « Un été avec Kim Novak (Ed.Seuil)

Patrick Caujolle « Beau temps pour les couleuvres » (Ed.du Caïman)

2014 - Les 12 meilleurs polars de 2014

Shannon Burke « 911 » (Ed.Sonatine) : En 1993, Oliver Cross débute comme ambulancier à la Station 18 de Harlem. Il compte de nouveau tenter l'examen d'entrée en médecine. Ce qui lui vaudra d'être surnommé “Le Légiste” par ses collègues. Ollie admet être moins combatif que sa petite amie Clara, déjà admise en médecine. Chez les urgentistes new-yorkais, il va devoir s'accrocher. D'abord, éviter d'être éjecté… Se servant de sa propre expérience d'ambulancier à New York, Shannon Burke va très loin dans le réalisme. Une histoire puissante, un témoignage sans lyrisme excessif, un roman remarquable.

Alain Gagnol « Un fantôme dans la tête » (Ed.Le Passeur) : Le commissaire Massé, son supérieur, n'ignore pas l'impétueuse nature de Marco Benjamin, flic lyonnais quadra. Il l'a pourtant désigné comme chef de groupe, pour enquêter sur un tueur en série qui s'attaque à des adolescentes. Le coupable est un cruel sadique qui torture à mort ses victimes. La dernière disparue est âgée de seize ans, Jennifer. Il retrouve son corps ensanglanté. Plutôt que de sombrer dans la déprime, il créé le personnage de Suicide-Man. Il applique des méthodes pouvant laisser perplexes sa hiérarchie et ses collègues. Il s'embarque dans de passionnantes aventures et mouvementées.

Norman Spinrad « Police du peuple » (Ed.Fayard) : À La Nouvelle-Orléans, après l'ouragan Katrina, parce qu'il faut reconstruire et relancer l'économie locale, l'argent afflue et le crédit permet de croire en un avenir plus serein. Quand les financiers risquent de ruiner la ville, un jeune policier et un patron de bordel prennent la tête de la rébellion, avec une célèbre prêtresse vaudoue comme icône. Malgré les pressions et les élections en cours, ils ont de bonnes chances de transformer les flics locaux en Police du Peuple, et de faire régner ici une fête permanente. Un roman très excitant, imaginant un utopique nouveau départ sur des bases saines, après la catastrophe et malgré le pouvoir de l'argent.

2014 - Les 12 meilleurs polars de 2014

Nicolas Mathieu « Aux animaux la guerre » (Ed.Actes Noirs) : Dans les Vosges, aujourd'hui. Martel est syndicaliste à l'usine Velocia, fabriquant des fournitures pour l'automobile. La crise s'y fait de plus en plus sentir, confortant son rôle social. Même si, par besoin d'argent, il se livre à des activités illégales. Rita Kleber est inspectrice du travail. Elle exerce son métier avec fermeté, mais humainement, sans chercher à nuire aux entreprises de la région. C'est de La Ferme de Pierre Duruy, ancien de l'OAS, que s'est échappée la jeune Victoria. Rita préfère éviter de la confier à la police… Un véritable «roman social» comme on n'en écrit plus guère, hélas. Un des titres marquants de 2014.

Dan Fante « Point Dume » (Ed.Seuil) : Retour au bercail pour JD Fiorella, 44 ans. Il a exercé plusieurs jobs à New York, dont celui de détective. Cet ex-alcoolo migraineux désargenté sujet à des cauchemars est revenu s'installer chez sa mère, à Point Dume. Longtemps isolé, ce quartier de Malibu héberge d'anciennes gloires d'Hollywood, friquées mais pointant comme lui aux réunions des Alcooliques Anonymes. Son pote Woody lui a trouvé un boulot de vendeur à la concession Toyota du coin. Mais les ennuis vont vite se bousculer sur son parcours… Dans la meilleure tradition du roman noir,où le héros loser est confronté à des aventures mi-sombres, mi-amusantes.

Elena Piacentini « Des forêts et des âmes » (Ed.Au-delà du Raisonnable) : Experte en informatique, la frêle Aglaé Cimonard appartient à l'équipe du commandant Pierre-Arsène Leoni, à la Brigade criminelle de Lille. Elle est dans le coma, victime d'un accident avec une voiture pendant son jogging. Tandis que Mémé Angèle la réconforte, Leoni et la médecin légiste Éliane Ducatel vont enquêter dans les Vosges… Nul favoritisme dans le choix de ce polar, car l'auteure nous a concocté un suspense impeccable, prouvant là qu'elle figure parmi les meilleures romancières françaises du moment.

2014 - Les 12 meilleurs polars de 2014

Chris Womersley « La mauvaise pente » (Ed.Albin Michel) : La première mission importante du jeune Lee, malfaiteur âgé d'une vingtaine d'années, consistait à intervenir chez la famille Stella, mêlée au trafic du caïd Marcel. Ils lui ont tiré dessus, puis ils ont déposé son corps dans un motel miteux, avec la valise de Lee contenant 6000 $. Wild est un médecin quinquagénaire aux yeux bleus, à l'allure fatiguée. Morphinomane, il a plusieurs fois tenté de décrocher, sans succès. Sa dépendance lui a fait commettre une erreur médicale. Ayant tout quitté, il s'est arrêté dans ce même motel minable où Lee gît, gravement blessé. Ils auront bientôt aux trousses le vieux truand Josef… Parfait exemple du roman noir, où le Destin des protagonistes est implacable.

Franck Bouysse « Grossir le ciel » (Ed.La Manufacture de Livres) : Quinquagénaire célibataire, le paysan Gustave Targot (dit Gus) vit dans la ferme héritée de sa famille, avec son chien Mars, dans les rudes montagnes des Cévennes. Son voisin, c'est le veuf Abel Dupuy, dans les 70 ans. Tous deux sont un peu chasseurs, bien sûr. Ils ne se fréquentent pas tellement. En ce froid hiver neigeux, Gus est triste d'apprendre le décès de l'Abbé Pierre. Ce jour-là, il entend cris et coups de feu du côté de chez Abel. Il y a des traces de sang dans la neige. Ce n'est pas son voisin qui lui fera des confidences… Intrigue à suspense et écriture d'excellent niveaux, un polar rural qui sonne juste.

Marco Malvaldi « La briscola à cinq » (Ed.10-18/Christian Bourgois) : Trentenaire divorcé, Massimo Viviani est le propriétaire du BarLume, un bistrot de Pineta, station balnéaire proche de Livourne, en Toscane. Son grand-père Ampelio (82 ans) et ses amis sont des habitués. Avec eux, il arrive qu'il joue à la briscola, un jeu de cartes typique, où jusqu'à cinq joueurs se confrontent. Ce jour-là, les quatre mousquetaires de sa terrasse s'intéressent à l'affaire où Massimo a découvert le cadavre de la jeune Alina Costa dans une poubelle. Selon la population, “l'Illustrissime Commissaire Fusco” est un couillon incompétent. Massimo va mener sa propre enquête… Il s'agit d'un inédit en format poche, une délicieuse comédie policière traditionnelle, très souriante, avec son lot d'hypothèses.

2014 - Les 12 meilleurs polars de 2014

Jacques-Olivier Bosco « Quand les anges tombent » (Ed.Jigal) : Cinq enfants viennent d'être séparément kidnappés, avant d'être séquestrés ensemble sur un bateau. Pas n'importe quels mômes : Il s'agit de la fille de l'avocate Nathalie Ruiz et de Matéo Rizzo, de celle du juge Tranchant, de la fillette du policier Lauterbach, des fils du préfet de police Rollin et d'Elvio Vitalli. Le kidnappeur c'est le cruel Vigo Vasquez, parvenu à s'évader de prison grâce à des circonstances particulières. Il exige que la vérité soit faite sur l'accusation de meurtre d'enfants qui le conduisit en taule… Un roman d'action d'une belle vivacité, riche en rebondissements et en suspense. On se régale, tout simplement.

Håkan Nesser « Un été avec Kim Novak » (Ed.Seuil) : Début des années 1960, en Suède. Erik est un adolescent de quatorze ans. Il a un grand frère, Henry, de huit ans son aîné. Il est prévu qu'Erik et Henry passent l'été dans leur maisonnette appelée Tibériade, au bord d'un lac à vingt-cinq kilomètres de chez eux. Henry veut en profiter pour écrire un roman existentialiste. Edmund, récent copain de classe d'Erik, va partir en vacances avec eux. Une enseignante remplaçante a marqué les esprits durant les dernières semaines de l'année scolaire. L'éclatante beauté d'Eva Kaludis est comparable à celle de Kim Novak, une des stars américaines de cinéma de l'époque. Erik et Edmund fantasment sur elle. Eva est fiancée à Bertil Albertsson, dit Berra, champion de hand-ball connu dans toute la Suède. L'été s'annonce moins paisible que prévu, quand Henry devient l'amant d'Eva… Un suspense nuancé, tout en finesse, dans une ambiance sixties de bon aloi. Une histoire plus perverse qu'il y paraît.

Patrick Caujolle « Beau temps pour les couleuvres » (Ed.du Caïman) : Gérard Escaude est un policier de 43 ans, du commissariat Ouest de Toulouse, quartier Saint-Cyprien. Vingt ans qu'il exerce le métier, avec des hauts et des bas. Une sexagénaire, Mme Duval, a été poignardée à son domicile. En état de choc, son mari a été hospitalisé. Le retraité de la SNCF Marcel Duval est le présumé assassin de son épouse. Il essaie de s'évader de l'hôpital, avant d'être rapidement rattrapé et interrogé par Gégé. Une affaire pas si banale que l'a cru Gérard, qui risque d'être berné malgré son expérience… À travers son héros, l'ancien policier Patrick Caujolle retrace l'état d'esprit du métier de policier, l'évolution des pratiques. Le témoignage est un des éléments de l'histoire, sans oublier pour autant une véritable intrigue. Un roman policier authentique, bien écrit, et passionnant.

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2 novembre 2014 7 02 /11 /novembre /2014 05:55

En ce 11 novembre 1968, New York commémore le cinquantenaire de l'Armistice de 1918, dans la joie. “Altman lui-même avait du mal à croire que cette date était arrivée pour de bon. Cinquante années avaient passé depuis la fin de la Grande Guerre, et les prédictions improbables de quelques optimistes à tout crin s'étaient avérées justes.” Âgé de soixante-quinze ans, Franklin Altman est un bibliophile érudit. Ce marchand de livres anciens s'est spécialisé dans les ouvrages et manuscrits datant d'après la guerre de 1914-1918, époque où son pays d'origine était au bord de l'effondrement économique et social.

Prénommé à sa naissance Ziegfried, Altman appartenait à une famille berlinoise aisée. Il fit de brillantes études, avant de participer au conflit mondial. Il ne fut pas un combattant, ayant été affecté aux services de renseignement à Berlin, où sa maîtrise de l'anglais était sûrement utile. Malgré la défaite, les agents furent décorés par le Kaiser. Altman quitta sa famille fortunée installée en Autriche peu après, direction l'Angleterre puis les États-Unis. En expert, il collectionna les livres publiés en cette période trouble d'après-guerre. Il lui arrive, comme en ce jour symbolique, de donner des conférences en public.

Parmi les lecteurs venus écouter son exposé dans cette librairie, il y a un petit homme qui semble vouloir le rencontrer ensuite. Âgé de soixante-dix-neuf ans, l'individu à l'air d'un pauvre diable, à “la silhouette spectrale, pâle comme un fantôme”, vêtu modestement et peu à l'aise pour s'adresser à Altman. Il s'agit d'un ancien condisciple, qui fréquenta la Realschule de Linz en ce temps-là. L'individu falot, usé par la vie, n'en garde pas d'aussi bons souvenirs que ceux d'Altman, dont un oncle enseignait l'anglais dans l'établissement. Le bibliophile l'invite à dîner dans un snack voisin, où il a ses habitudes.

L'homme fut soldat sur le terrain durant le conflit. Il en conserve une certaine amertume. Il vit mourir des amis, des fermiers bavarois comme lui. Son après-guerre fut nettement moins doré que celui de Franklin Altman. Outre le sentiment de trahison, il vécut dans la misère, avant de quitter l'Allemagne. Il fut docker, sur les quais de Brooklyn. Rien d'aussi prestigieux que le métier de son ex-condisciple. Néanmoins, il a écrit un livre, une sorte d'autobiographie sur son expérience de l'époque, contenant un épisode marquant pour lui. Un manuscrit qui est resté inédit depuis bientôt cinquante ans…

Thomas H.Cook : Le secret des tranchées (Ombres Noires, 2014)

Thomas H.Cook s'est imposé parmi les meilleurs écrivains américains grâce aux suspenses très personnels dont il est l'auteur. La construction des intrigues et la psychologie y sont toujours d'une finesse exceptionnelle. Ici, c'est une nouvelle de soixante-dix pages qu'il propose aux lecteurs. Elle s'inscrit dans un contexte historique, sur fond de guerre. “C'est surtout l'histoire de deux hommes, dont aucun ne comprend l'Histoire avec un grand H, et à la fin du récit, aucun des deux ne la perçoit mieux qu'au début” explique Thomas H.Cook dans l'interview qui suit le texte.

Rencontre entre deux expatriés allemands, où l'un affiche une arrogance élitiste, où l'autre garde en lui une sourde rancune. Le temps qui passe peut aveugler ceux qui se pensent supérieurs, il n'efface rien quand on se sait victime. Un texte plus court que d'ordinaire, qui se lit avec autant de plaisir que les autres œuvres de Thomas H.Cook.

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 04:55

Luke Paige est originaire de Grenville, une bourgade sans aucun charme d'Alabama. Il n'y est plus retourné depuis qu'un drame secoua sa famille, une vingtaine d'années plus tôt. Après ses études supérieures, il est devenu enseignant au Clarkston Collège. Il n'a jamais changé d'établissement. Il a été marié à Julia Bates, qui a repris son métier d'infirmière depuis leur divorce, et vit à Chicago. Il possède une petite notoriété en tant qu'écrivain sous son nom complet, Martin Lucas Paige. Ses livres traitent d'épisodes marquants dans l'histoire des États-Unis. Luke admet n'avoir jamais eu la carrière qu'il espérait en tant qu'auteur, sans doute faute d'un talent puissant. Il se contente d'être juste publié.

Au moins a-t-il échappé définitivement à la ville étriquée de son enfance. Certes, il était proche de sa mère, Ellie. Il lui semblait qu'elle n'était pas véritablement heureuse. Car son père Doug fut un personnage fantasque, qui n'accorda guère d'attention à Luke. Il tenait une boutique, le Variety Store, toujours plus ou moins au bord de la faillite. Il subvenait à peine à leurs besoins. C'est Ellie qui encouragea son fils à faire de brillantes études. Elle avait un album familial baptisé “Le voyage de Luke”, recensant les épisodes méritoires de sa vie. Tel ce jour où il fit un discours remarqué dans son école, un exposé s'inspirant de formules trouvées dans un livre de référence, à vrai dire. Trop rustre, peu cultivé, son père ne s'intéressait pas à cet album, selon le souvenir de Luke.

Alors qu'il donne une conférence dans un musée, une femme aborde Luke. Visiblement, elle cherche à avoir une conversation avec lui. Il s'agit de Lola Faye Gilroy, aujourd'hui âgée de quarante-sept ans. Elle fut au cœur de l'affaire meurtrière qui se déroula jadis. Elle était la maîtresse de son père. Informé, Woody Gilroy, le mari de Lola Faye, abattit un jour Doug Paige, avant de se suicider. Du moins, telles furent les conclusions logiques du shérif Tomlinson. Lola Faye n'avait pas d'alibi sérieux. Luke non plus, parti se balader dans la région en voiture. Les faits restaient peu contestables. Native comme son mari d'un bled dans la montagne, Plain Bluff, Lola Faye n'avait déjà pas une réputation excellente. Le drame faisant bientôt d'elle une paria, elle dut quitter Grenville.

Suite au crime, la mère de Luke tomba dans la dépression. D'autant que, alors qu'ils devaient payer les dettes de Doug Paige, les trente mille dollars que son père avait réussi à préserver des créanciers étaient introuvables. Cet argent, avait-il prévu de le dépenser en s'en allant avec Lola Faye ? Bien que suivie médicalement et protégée par son fils, Ellie Paige décéda quelques temps plus tard. Malgré la sympathie de leur voisin, le bijoutier Klein, et l'amour que la jeune Debbie Todd éprouvait pour Luke, c'était l'occasion pour lui de réaliser ses rêves. Égoïstement, peut-être. Même si Lola Faye, avec ce prénom de bouseuse, est loin d'être aussi cultivée que lui, leur rencontre prend la forme d'un bilan...

Thomas H.Cook : Dernière conversation avec Lola Faye (Points, 2014) – Inédit – Coup de cœur –

Qu'il s'agisse d'un roman noir, aucun doute. Car cette longue conversation évoque la vie d'une poignée de personnes dans une ville modeste du sud des États-Unis. Grenville ne possède aucun attrait aux yeux du héros. Dans un décor dénué d'intérêt, sa population est trop terre-à-terre, vit trop simplement, à l'image de ses parents ou de Lola Faye. Même le drame qu'il a traversé dépasse la mesure de cette bourgade tranquille. Le temps a passé, les deux protagonistes survivants de l'affaire ont vécu chacun une existence sûrement moins satisfaisante qu'ils l'auraient souhaité. Après s'être renseignée avec précision via Internet, Lola Faye vient faire le point sur de possibles “apparences trompeuses”.

Pour autant, ce n'est pas exactement l'aspect criminel qui prime ici. Avec la subtilité qu'on lui connaît, Thomas H.Cook suggère qu'une autre version de l'histoire rendrait davantage responsable tel ou tel. Il s'amuse même avec la notion de “films noirs”, puisque subsistent des ombres et que Lola Faye est idéale dans le rôle de la femme fatale. Meurtre, suicide, argent disparu, décès prématuré de la mère du héros, jamais ni le sordide ni le mélo n'ont leur place dans le récit. Toutefois, le thème principal est ailleurs, en filigrane.

Ce dont nous parle l'auteur, c'est de l'ambition parfois excessive, de la réussite sociale et personnelle. Être un brillant étudiant, viser une carrière supérieure, pourquoi pas ? Mais, ce ne doit pas être au détriment de soi-même et des autres. Être aveuglé par son but, au point de mépriser ses origines, ça ne rend sûrement pas heureux, épanoui. La psychologie est un des points forts de ce roman (inédit), comme généralement chez cet auteur. Cette longue et riche “dernière conversation avec Lola Faye” nous offre aussi une réflexion sur la vie de chacun d'entre nous. Oui, à l'évidence, Thomas H.Cook est un grand écrivain.

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 05:55

Coburn est une petite ville de Géorgie, à environ cent de kilomètres d'Atlanta. Les Madison forment un couple d'universitaires quadragénaires. Ils sont les parents d'une fille adulte, Alexandria. La population locale les considère comme des privilégiés, à l'image de tous les enseignants. D'autant que Sam Madison, qui exerce son métier sans grande passion, peut sembler méprisants aux yeux de certains. Lorsque son épouse Sandrine se suicide, à l'âge de quarante-six ans, le professeur Madison apparaît rapidement suspect. Il est vrai qu'il a accueilli sans émotion la policière venue constater le décès, cette nuit-là. L'agente nota le capharnaüm régnant dans la chambre de Sandrine, ce qui lui parut peu naturel. L'avocat de Madison montrera que la policière avait déjà connu des cas de désordres similaires, ce qui suggère qu'elle avait des préjugés contre l'enseignant. Elle en fit part à l'inspecteur Ray Alabrandi, qui déclencha immédiatement une enquête. À charge, visiblement.

Sur son lit de mort, Sandrine Madison a laissé un ultime message dans un livre d'histoire, sa matière universitaire. Phrases nébuleuses faisant référence à Cléopâtre, claires dans le seul esprit de Sandrine. Un texte qui ne fait aucune allusion au suicide, toutefois. Sam n'a pas tardé à perdre son emploi à l'université, logique dans une telle ville qui ne supporte pas les remous. À l'heure du procès, alors que l'universitaire comparaît libre, son avocat juif insiste pour qu'il masque son habituelle allure ironique. Il devra discrètement rappeler à l'ordre Sam plusieurs fois. Loin d'être sûre de l'innocence de son père, sa fille Alexandria est présente aux audiences et loge chez eux. Jenna, la sœur unique de Sandrine, fera un bref passage, sans montrer tellement de sympathie à Sam. Pour lui-même, Sam ne peut nier que leur couple ne fonctionnait plus. Ce qui n'excuse pas vraiment la relation intime qu'il eut avec April Blankenship, un épisode pouvant s'avérer compromettant.

Il y aura le témoignage du coroner, venu constater sur les lieux que Sandrine avait pris un mélange de vodka et de médicaments puissants. Celui du Dr Ana Ortins, la médecin qui confirma à Sandrine que ses inquiétudes étaient fondées, qu'elle était bien atteinte d'une maladie invalidante. Non sans conséquence pour le mari de la malade. Les médicaments fatals furent prescrits par l'intermédiaire de Sam, qui se chargea de l'aller les chercher auprès du pharmacien Wayland. L'inspecteur Alabrandi reste négatif envers Sam, par son témoignage comme depuis le début : “Je remarquai qu'il qualifiait le mot laissé par Sandrine de "déclaration" et non de lettre de suicide, et en conclus qu'il avait déjà décidé que j'étais homme à me servir des mots pour embrouiller les choses ou en cacher certaines.” Le professeur Malcolm Esterman, proche de Sandrine, son confident, possède peut-être certaines clés permettant de comprendre les faits...

Thomas H.Cook : Le dernier message de Sandrine Madison (Éd.Seuil, 2014)

Lorsqu'une intrigue traite d'un procès criminel, on la baptise “roman de prétoire”. Voilà un qualificatif expéditif, alors que ces histoires bénéficient en général de fines nuances. Déjà, dans un procès réel, il convient de tenir compte du contexte, de la psychologie, autant que des faits. S'agissant de fictions, s'ils introduisent de subtils éléments servant soit à la défense, soit l'accusation, les meilleurs auteurs veillent à garder une authenticité. Dans les audiences au tribunal, mais aussi dans le vécu des protagonistes. Et c'est la nature même du procès, entre témoignages et hypothèses, qui va créer naturellement le suspense.

Thomas H.Cook fait partie de ces écrivains qui ne choisissent jamais la facilité. Coupable ou innocent, ce n'est pas strictement la question ici. Nous sommes tous responsables de notre comportement vis-à-vis de notre entourage, et un couple qui dure n'échappe pas à ce principe. De leur lointain voyage en amoureux autour de la Méditerranée en passant par Albi, jusqu'au suicide supposé de son épouse, Sam va se remémorer les hauts et les bas de leur vie commune. Sandrine lui reprochait-elle un certain renoncement ? Oui, sans doute. Pourtant ce n'est pas suffisant pour pousser au suicide une femme intelligente.

On appréciera une fois de plus la souplesse narrative et l'élégance du style de Thomas H.Cook. Par exemple, quand dans une même scène se côtoient les propos d'un témoin et le souvenir que Sam en garde. Images immédiates de la procédure en cours, doutes plus ou moins légitimes, réflexions intérieures de l'accusé, regard des autres, un roman d'une grande richesse et d'un bel humanisme, comme sait en concocter ce remarquable auteur.

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 06:08

 

À Winthrop, George Gates est expert pour rédiger des portraits de personnalités locales, articles destinés au journal de cette petite ville. Cet écrivain a longtemps voyagé à travers le monde, ne négligeant pas d’en observer les facettes sombres. Finalement, il fonda une famille ici. Désormais, il vit seul, son fils Teddy ayant été enlevé et assassiné sept ans plus tôt. On n’identifia jamais le criminel. COOK-2013-1N’avoir pas su protéger son fils rend maussade George Gates, aujourd’hui encore. Ancien flic, Arlo McBride ne put conclure deux enquêtes. Celle concernant Teddy, et une autre sur la disparition d’une poétesse de la région, Katherine Carr. Un suicide, selon la version officielle, peu satisfaisante. Par ailleurs, le cas de la jeune Alice, douze ans, ne peut laisser George Gates insensible. Atteinte de progéria, maladie du vieillissement accéléré, elle est très lucide sur son cas. Passionnée d’histoires à suspense, elle va l’aider dans ses investigations sur l’affaire Katherine Carr.

La disparition, quelque peu mélodramatique, de cette femme de trente et un ans date d’une vingtaine d’années. Si elle logeait en centre-ville, c’est qu’elle avait été violemment agressée un peu plus tôt dans la ferme isolée où elle habitait. Après cette attaque, elle vécut presque en recluse, sortant peu, n’écrivant officiellement plus. En réalité, Katherine avait confié un manuscrit à son amie Audrey. Celle-ci accepte d’en prêter une copie à Georges Gates. Alice et lui vont le lire, l’étudier, le disséquer. Curieuse histoire mettant en scène un nommé Maldrow et son Chef, qui semblent animés de mauvaises intentions envers Katherine Carr elle-même. Encore que le rôle de Maldrow soit moins limpide que celui d’un simple tueur. Le scénario ressemble aux prémices de la disparition de Katherine, qui fut en effet surveillée par un inconnu pendant quelques temps. Du moins peut-on le penser, car les témoignages ne sont nullement clairs, à ce sujet non plus.

Alice recherche des renseignements sur les criminels historiques, car il y est fait allusion dans le manuscrit. George Gates interroge Ronald Duckworth, voisin qui fut suspecté d’être l’inconnu traquant Katherine. Il était hospitalisé quand elle a disparu, suite à une violente agression très bizarre. Étant enfant, le fils d’Audrey assista, lui, à l’attaque subie par Katherine à la ferme. La réaction de celle-ci le marqua : J’ai vu son visage quand elle s’est retournée après avoir regardé cet homme. Ce n’était pas le visage d’une victime, mais celui d’une femme qui avait bien l’intention de rendre coup pour coup. Peut-être George devrait-il fouiner sur la piste d’un ex-employé de l’ancien abattoir, ou porter attention aux propos de cette femme inconnue qui s’adresse à lui ? Des types au passé criminel ou louche, il en est question autour de lui. Tandis que la mort avance, George essaie de percevoir la présence concrète du mal, comme semblait la ressentir Katherine…

 

Il existe de multiples manières de raconter une histoire. Avec Thomas H.Cook, il ne faut pas s’attendre à une enquête balisée. Marie-Caroline Aubert, son éditrice française, avait bien raison d’évoquer dans une récente interviewun suspense gothique, frôlant le surnaturel, où l'on passe souvent de l'autre côté du miroir. Envoûtant, étrange, d'une construction très élaborée comme toujours. Plus que jamais, cet auteur expérimenté cultive les ambiances. Avec lui, on s’enfonce dans un épais brouillard de mystère, d’où aucune réponse ne parait pouvoir émerger.

Peut-être n’est-ce pas nécessaire, d’ailleurs. Car, en souvenir d’une rencontre à Vienne (Autriche), c’est au non-visible que s’intéresse finalement le héros de ce roman. Ce qu’il résume ainsi, au dénouement : Une étrange lumière intérieure diffusait un éclat légèrement bleuté sur son visage, et sur ce visage, je lus toute une myriade de sentiments : chagrin, douleur, perte, pitié, et à cet instant, le bizarre et le fantastique, les touchers fantomatiques et les évènements insolites, les curieuses coïncidences et les coups du sort inexplicables se pétrifièrent dans mon esprit au point que j’eus la sensation d’être soudain tout au bord d’un étrange précipice face à une insondable infinité de possibles. On remarque bien ici l’écriture raffinée de Thomas H.Cook, idéalement traduite par Philippe Loubat-Delranc. Quant au scénario, il s’avère diaboliquement fascinant. Encore un titre remarquable de cet écrivain de qualité supérieure.

-L’étrange destin de Katherine Carr est disponible dès le 3 janvier 2013-

 

D'autres titres de Thomas H.Cook : Au lieu-dit Noir-Etang - Les leçons du Mal - La preuve de sang - Les instruments de la nuit - Les feuilles mortes - Les ombres de la nuit - Mémoire assassine - Les ombres du passé.

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